TERRITOIRES SOUS INFLUENCE

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Une nouvelle façon de penser le territoire et les notions qui lui sont associées : la frontière, la carte, le sentiment d'appartenance ou encore la solidarité dans un monde que l'on considère, peut-être à tort, comme celui d'un nouveau nomadisme. On découvre alors que repenser le territoire, c'est aussi revisiter la communication et ses modèles.
Publié le : lundi 1 mai 2000
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EAN13 : 9782296413306
Nombre de pages : 192
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Territoires sous influence /1Collection Communication et Civilisation
dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion,
Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel,
. Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse.
Design des couvertures: Philippe Quinton
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996,
s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches
originales menées sur l'information et la communication en France, en
publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes
gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les
études portant sur l'internationalisation de la communication et ses
interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la
plus large, celle qui motive le statut d' interdiscipline des sciences qui les
étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la
philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de
l'approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude
montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils
constituent des composantes à part entière du processus de civilisation.
Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce admet des formes
souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.
La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries
spécialisées: et Technologie" et "Communication en
pratiques" .
Dernières parutions
Ion DRAGAN (éd.), La communication du politique, 1999.
Jean DA VALLON, L'exposition à l'œuvre. Stratégies de communication
et médiation symbolique, 1999.
Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, 1999.
Jacques LE BOHEC, Les mythes professionnels des journalistes. L'état
des lieux en France, 2000.
Olivier LAÜGT, Discours d'expert et démocratie, 2000.
(Ç)L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9220-7Collection « Communication et civilisation»
Sous la direction de
Dominique Pagès et Nicolas Pelissier
Territoires sous influence /1
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Les auteurs
Daniel Béhar : chercheur-consultant auprès du Ministère de l'Équipement,
Directeur d'Acadie, coopérative de recherche et de conseil.
Laurent Blanc: économiste, chargé de cours à l'Université de la
Méditerranée. Travaille sur l'économie des réseaux et des
télécommunications.
Boris Cyrulnick : éthologue-psychiatre, enseignant à l'Université de Toulon
et du Var. Derniers ouvrages publiés: Un merveilleux malheur (1999),
Ensorcellement du monde(1997) et Nourritures ajJectives (1993), ouvrages
publiés aux Ed. Odile Jacob.
Mathieu Guidère: linguiste, enseignant-chercheur à l'Université Lyon 2,
CRTI. Travaille sur la sémiologie liée à la fonction publicitaire. Vient de
publier: Publicité et Traduction, Paris, L'Harmattan, 2000.
Patrick Hassenteufel : politiste, enseignant-chercheur, CRAP/CNRS. Prépare
un ouvrage sur la sociologie des politiques publiques et travaille sur les
systèmes de protection sociale en Europe.
Jean-Pierre Jambes: géographe, enseignant-chercheur à l'Université de Pau.
Travaille sur les problèmes liés à l'aménagement du, territoire.
Alain Milon: philosophe de formation, enseignant-chercheur. Derniers
ouvrages publiés: L'art de la Conversation, Paris, PUP, col. «Perspectives
critiques », 1999; L'étranger dans la Ville: du rap au grajJ mural, Paris,
PUF, col. « Sociologie d'aujourd'hui », 1999, et La valeur de l'information:
entre dette et don, Paris, PUP, col.« Sociologie d'aujourd'hui », 1999.
Prépare un ouvrage sur une approche philosophique de la carte.
Dominique Pagès : littéraire, enseignant-chercheur au CELSA-Université de
Paris IV. Travaille sur les utopies territoriales, la communication symbolique
des territoires, l'identités des nouveaux territoires fonctionnels, la
cybercitoyenneté. A publié plusieurs articles sur ces questions.
Nicolas Pélissier: sociologue des médias et du journalisme, enseignant-
chercheur à l'Université de Nice, CRIC/CERAMIC. Dernier ouvrage publié:
Télérévolutions culturelles (dir), 1998, Paris, L'Harmattan, col.
« Communication et civilisation».
Bernard Poche: sociologue, enseignant-chercheur à l'Université de
Grenoble, Chargé de recherches au CNRS/CERAT. A publié plusieurs articles
sur les questions d'identité, de mémoire et de territoire, ainsi que sur les
Balkans et l'Europe de l'Est.
Jane Rasmussen: politiste, enseignant-chercheur, CRAP/CNRS. Travaille sur
les discours politiques et la mise en forme politique des banlieues.Avant-propos
par Dominique Pagès et Nicolas Pélissier
« L'espace de notre vie n'est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on
précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble? »
Georges Perec, Espèces d'espaces
Le présent ouvrage constitue à la fois un aboutissement et un
commencement. Il se situe quelque part au milieu d'une trajectoire qui
s'est défmie voici quelques années et qui, nous l'espérons, se prolongera
encore longtemps, donnant naissance, à son tour, à de nouvelles boucles
de connaissance.
Aboutissement, parce qu'il s'agit de la première édition sous
forme d'ouvrage des travaux d'un groupe informel de chercheurs qui, tel
un «Collège Invisible », s'efforcent de «bricoler» une interdiscipli-
narité féconde autour d'un objet-carrefour: le territoire. Cette
composition collective vise à approfondir une réflexion initiée il y a cinq
ans et qui a abouti à une première publication au cours de l'hiver 1997-
1998 : le dossier « L'incertitude des territoires» de la revue Quadernl
(n034), qui fut suivi d'un nombre significatif d'articles sur la relation
territoire-communication. La réalisation de ce dossier nous avait permis
de formuler un double constat: d'une part, celui d'une instrumentation
croissante de la notion de territoire par des acteurs divers qui ont parfois
tendance à se servir du comme d'une panacée universelle,
nouvelle idéologie visant à résoudre de multiples problèmes tant
économiques, politiques que sociaux; d'autre part, celui du faible niveau
d'efficacité de cette «tentation» du territoire, oublieuse du caractère
profondément instable, indéterminé et complexe de l'objet territoire,
1
Cette revue, spécialisée dans l'analyse des rapports de la communication avec les
technologies et le pouvoir, s'est, à plusieurs reprises, intéressée à la problématique des
territoires sur presque dix ans, au fil de différents dossiers (<< Territoires et
communication », nOI3/14, printemps 1991; «Penser la frontière », n027, automne
1995 ~ «Territoires éclatés », n° 32 printemps 1997). La revue a ainsi construit une
approche critique de la recomposition actuelle des territoires, via notamment les
technologies de l'information et de la communication. Un numéro consacré aux
«nouvelles utopies territoriales» à paraître au printemps 2000 (n041) apportera un
nouveau jalon à ce parcours.
- 5 -caractère qui rend difficile toute action volontariste sur sa substance. D'où
l'opportunité de proposer un nouveau paradigme, celui de « l'incertitude
territoriale», qui permet de dépasser les alternatives classiques
(<< déterritorialisation-reterritorialisation », par exemple) et surtout de
nuancer les leitmotivs catastrophistes annonçant «la mort des
territoires», sans pour autant adhérer sans réserves aux fantasmes des
concepteurs de « nouveaux territoires » (tels les cyber-territoires) destinés
à faire table rase des anciens. C'est dans le cadre de ce paradigme critique,
qui intègre les résultats des recherches sur la complexité, que le présent
projet se situera. Pour mieux comprendre l'intérêt d'un tel paradigme, il
semble important de proposer, dans un premier temps, une exploration
guidée des approches qu'ont mis en œuvre les principales disciplines
issues des sciences humaines pour saisir cet obscur objet qu'est devenu le
« territoire». Mais il convient aussi d'aller plus loin.
Commencement, cet ouvrage l'est en ce qu'il sera suivi par un
second à paraître d'ici la fm de cette année. Faisant suite à ce premier
tome, un deuxième ouvrage collectif est en effet en chantier, fondé
davantage sur l'exploitation et l'interprétation de données empiriques
issues des terrains les plus divers. Il s'agira de déambuler dans les allées
sinueuses des nouvelles pratiques territoriales, en montrant à chaque fois
comment le territoire se trouve convoqué, mobilisé, voire sur-investi,
devenant l'objet tant d'enjeux politiques et symboliques que celui
d'appropriations à la fois idéologiques et utopiques.
- 6-Introduction
Territoires sous influences scientifiques
par Dominique Pagès et Nicolas Pélissier
.Petites révolutions coperniciennes
Qu'est-ce qu'un territoire? Les défmitions varient, se succèdent et
se superposent au gré des époques et des chemins du savoir. A l'origine:
la géographie, la « terre», le « terroir». ..et d'autres termes homophones
qui rappellent que la trame première de notre territoire est celle des
villages, des paysans et de leur organisation sociale. Rappelons-le, on a
d'abord conjugué le territoire au pluriel: fondés sur la relation
productive à l'espace immédiat, les territoires se sont en effet longtemps
ajustés, de manière fort peu hiérarchisée en une ~ubtile mosaïque. Au fil
des siècles l'apparition d'autres notions, notamment celles de frontière,
de centre et de périphérie, nous a fait comprendre que chaque formation
sociale entretient un rapport particulier avec l'espace, l'utilise et le
transforme à sa façon. Aux territoires mosaïques s'est ainsi lentement
substitué en France un territoire de plus en plus unifié, quadrillé et
codifié, organisé en fonction de pouvoirs locaux hiérarchisés (de la
commune à la région), s'encastrant les uns dans les autres (mais sans
perdre leur spécificité) et participant à l' affmnation de la souveraineté
nationale, exclusive et sans partage. Parallèlement, s'est affnmé de
manière progressive un réseau territorial, ou plutôt un territoire en
réseaux, où les grandes villes, les configurations urbaines ont joué un
rôle prépondérant, annonciateur d'une mise en réseau non seulement de la
production et de la consommation mais aussi des croyances, des modes
de socialisation et de l'ensemble des activités symboliques. Un ouvrage
suffIrait à peine pour restituer pleinement les grandes structures
d'organisation de l'espace et de production du territoire qui, en
r
s'imbriquant, ont débouché sur la création du territoire français tel que
nos manuels scolaires nous l'ont présenté jusqu'il y a peul.
l
J.P. Balligand et D. Maquart ont ébauché cette histoire dans leur ouvrage, La fin du
territoirejacobin, Paris, Albin Michel, 1990, où ils ont mis en évidence la fin du concept
- 7 -Aujourd'hui, il semble y avoir autant de défmitions possibles du
territoire que de cultures, de politiques et de disciplines les produisantl.
A coup sûr, le territoire des économistes et des anthropologues n'est ni
celui des saltimbanques, ni celui des géomètres. Peut-il se confondre avec
1'« espace», le «lieu», la «carte», le «paysage», 1'« environ-
nement » ? Dans certains cas seulement, car, en tant que construit social,
le territoire est rarement donné, et ceci même dans le cas des sociétés
animales. De ce fait, le point de vue que l'on peut émettre sur lui reste
nécessairement subjectif: doit-on pour autant renoncer à toute tentative
d' objectivation ?
Tentons, dans un premier temps, une définition simple: le
territoire est une médiation concrétisée sous la forme d'une relation
triangulaire construite dans le temps entre un individu, une communauté
et un espace délimité, réel ou symbolique; bref, c'est un triangle
magique, qui ne fonctionne que sous certaines conditions, la compétence
territoriale relevant davantage de l'art ou de l'artisanat que des modèles
managériaux et marketing apparemment dominants de nos jours. Cette
relation triangulaire, bien que fondée sur la construction patiente d'une
mémoire collective et sur la sédimentation du sens, n'est ni immuable,
ni intangible, ni éternelle: elle est l'objet de reconfigurations et de
recompositions lentes et historiquement identifiables. Ce constat, les
chercheurs ne l'ont formulé que très récemment, donnant lieu à de vives
polémiques aux fondements épistémologiques puisqu'il y est question de
substituer un modèle constructiviste de compréhension à un modèle
positiviste d'instrumentation du territoire.
En tout état de cause, la plupart des disciplines scientifiques
s'intéressent aujourd'hui au territoire, transformant celui-ci en objet-
carrefour mais chacune d'entre elles possède ses propres outils, ses
propres modes d'appréhension et d'interprétation du réel. ..qui ne
convergent pas nécessairement avec ceux émanant d'autres spécialités.
N'est ce donc pas en convoquant différents échantillons de connaissance
que l'on pourra commencer à avoir une vision d'ensemble du phénomène,
classique de territoire et la renaissance du concept d'espace qui marginalise peu à peu la
souveraineté nationale.
l
Deux premières définitions illustreront cette diversité, de la plus commune: «étendue
de terre sur laquelle vit un groupe humain et spécialement une collectivité politique
nationale» (Petit Robert), à la plus intégrative: «le territoire, c'est une entité
géographique qui compose une certaine unité économique, à travers laquelle se
manifestent solidarités sociologiques et affinités culturelles et qui correspond finalement à
un certain type d'organisation administrative» (lL. Autin, Quaderni, n013/14).
- 8 -au-delà de ses contradictions apparentes? Mais encore faut-il relier et
penser ensemble ces différents échantillons.
Tel est le projet de ce premier ouvrage qui souhaite dresser un
premier bilan épistémologique de la manière dont diverses disciplines ont
récemment abordé et retravaillé l'objet «territoire », lequel semble
désormais aller et venir entre des champs disciplinaires moins cloisonnés
qu'autrefois, quitte à susciter certains conflits d'appropriation et à
remettre en cause certaines certitudes sur les identités de ces disciplines,
en particulier les plus récentes. Bref, le territoire est un objet « balloté »
entre différentes spécialités: il évolue au sein d'un espace scientifique
aux frontières perméables et aux balises mouvantes, comme si l'actuel
processus de recomposition-décomposition territoriale que l'on observe
dans la réalité se retrouvait, en amont, sur le plan des concepts et des
modèles. Cette incertitude épistémologique est, certes, déstabilisante,
mais ne constitue-t-elle pas aussi une source d'enrichissement?
. Carrefour cherche balises...
Afin de préciser notre entreprise, proposons le raisonnement
suivant: le territoire est aujourd'hui un objet mobilisé par tous les
pouvoirs; cette conception instrumentale donne lieu à des débats
scientifiques placés sous le signe de la polarisation, que l'on peut
résumer par l'antagonisme déterritorialisation/reterritorialisation (l'objet
est soit dénié, soit idéalisé...); or, le territoire semble aujourd'hui
résister à toute tentative idéologique d'interprétation globale et univoque
de ses fondements et manifestations; il est donc raisonnable de
l'envisager hors de cette dialectique, parfois féconde mais à terme stérile,
et de proposer un nouveau paradigme d'inspiration constructiviste ayant
l'incertitude comme raison d'être et le dialogue comme méthode.
Revenons tout d'abord au constat d'une instrumentation
intensifiée et multiple du territoire. Comme nous l'avions mis en valeur
dans de précédents travaux\ cette instrumentation est aujourd'hui
essentiellement le fait des pouvoirs publics et des communications de
masse. L'Etat, ainsi, joue à ce sujet un rôle ambigu: se cramponnant
encore à des territoires finis et bornés par des frontières, il démultiplie à
1Voir infraainsi que: «Les errances de la communicationsymbolique: de l'improbable
représentation des territoires de l' intercommunalité», «L'incertaine identité des territoires
fonctionnels» (Dominique Pagès, in PMP - Politique et Management Public -, mars 1997
et in les Cahiers du CECCOPOP, juin 1999).
- 9 -l'envi les politiques publiques de redistribution du territoire national
(dont on peut parfois douter de la pertinence); tout en maintenant en
place des échelons territoriaux jugés obsolètes, il produit de nouvelles
structures d'administration territoriale, souvent contradictoires, n'en
fmissant pas d'ébranler les systèmes traditionnels auxquels il prétend
apporter une soi-disant rationalité des choix publics; en cela l'Etat
semble avoir accouché de formules contraires à l'équilibre de ce territoire.
Pour ce qui concerne les collectivités locales, le phénomène est
encore plus perceptible; bien souvent, celles-ci se sont appuyées, pour
valoriser leur image institutionnelle auprès des décideurs locaux et des
touristes de passage, sur des politiques symboliques contredisant de
manière manifeste les représentations identitaires des populations
locales; dès lors, ces dernières ont ressenti un décalage certain entre le
territoire « officiel» vendu par les collectivités et leur territoire « réel».
D'où l'amorce de malentendus édifiants.
Quant aux communications de masse, l'ambivalence de leur
contribution à la représentation et la gestion des territoires est tout aussi
frappante. Depuis Lazarsfeld, l'information a souvent été défmie comme
un moyen de réduction de l'incertitude et de simplification de la
complexité. Le rôle historique des médias dans la production et la
célébration souvent schématique des Etats-Nations-territoires (mais aussi
dans leur destruction) n'est aujourd'hui plus à démontrer. Il reste que les
actuels médias de masse! (pour ne pas parler des «nouveaux médias
commutatifs» ) ne sont pas seulement les témoins et spectateurs en retrait
de la recomposition territoriale: ils la produisent, la génèrent, la mettent
en scène et la co-construisent activement. S'ils contribuent à éclaircir
certaines situations, ils peuvent tout autant exacerber le brouillage et
participer à la confusion généralisée. Mais ce qui est valable pour les
médias l'est aussi pour d'autres formes de communication de masse, en
particulier la communication institutionnelle de diverses administrations
publiques. On pourrait également évoquer la montée en puissance des
stratégies marketing centrées sur la notion de «terroir» et sur des
référents stéréotypés de territoires emblématiques (<< L'Orient», «La
Méditerranée», « Le Grand Nord», « La MittleEuropa », etc.)
Mais comment donc expliquer ces diverses volontés
d'instrumentation territoriale? A notre sens, elles procèdent de la
IVoir notamment l'ouvrage, Télérévolutions culturelles, K. Feigelson et N. Pélissier,
coordonnateurs, Paris, L'Harmattan, 1998.
- 10-persistance d'une double croyance dans un territoire perçu comme un
objet certain.
La première croyance est d'essence archaïque, et renvoie à
l'anthropologie politique: le territoire est conçu comme un mode-à-être-
dans-le-monde, un élément de socialisation intangible, atemporel,
échappant aux vicissitudes de l'histoire. En Europe du Centre-Est (voir
les enjeux territoriaux des actuels conflits et tensions
intercommunautaires dans la Péninsule Balkanique) et dans d'autres
sphères culturelles extra-occidentales, cette conception trouve son
aboutissement dans l'équation Etat=Nation=Peuple=Territoire strictement
délimité par des frontières immuables. Or, qu'y a-t-il de plus incertain
que les frontières territoriales balkaniques ou celles, au Moyen-Orient,
héritées du système colonial? En Europe de l'Ouest, si le territoire de
l'Etat-Nation fait encore l'objet de réactions identitaires fortes (émotion
soulevée par la remise en cause de l'intégrité du territoire français par les
« nationalistes» corses...), force est de constater que les territoires du
local (communes, départements, régions, etc.) ont pris le relais au point
de devenir des espaces encore plus légitimes, authentiques et certains que
celui dans lequel s'inscrit l'Etat-Nation. Ce dernier étant jugé « dépassé»,
nombreux sont également ceux qui transposent leurs certitudes sur la
future communauté politique européenne. Cependant, ces nouvelles
certitudes sont-elles de mise? Certes, le territoire national est en
mouvement mais les débouchés qu'offrent le repli sur le local et la fuite
en avant dans une Europe plus rêvée que réelle sont-ils aussi garantis que
d'aucuns le pensent ?1
Une deuxième catégorie de croyances en la certitude du territoire
est d'essence post-moderne et renvoie aux technosciences. Elle véhicule
une conception qui vide le territoire de son substrat politique au profit
d'une autre matière première: la communication et ses nouvelles
technologies. Ici encore, une certitude: les territoires de demain ne seront
ni la nation, ni la région, ni l'Europe, mais plutôt ceux du multimédia,
d'Internet, des Information Highways2, etc. C'est-à-dire des territoires
dématérialisés, qui permettront à tous les habitants de la « planète » (au
sens cosmogonique du terme) de « communiquer» entre eux en faisant
l'économie des déchirements et de la souffrance qu'engendre l'attachement
lCertaines analyses contenues dans le numéro 13-14 de Quaderni (<< Territoires et
communication») avaient permis d'en douter.
20n pense aux publications d'idéologues et de praticiens tels N. Negroponte, B. Gates,
H. Rheingold.
- Il -à des territoires plus concrets. Pour cette raison, ces territoires
immatériels, qui sont souvent décrits par la métaphore du réseau
neuronoïdal, seront encore plus « sûrs)} que des territoires matériels
impliquant un degré minimum de violence pour garantir leur survie.
Mais ne s'agit-il pas encore d'un nouveau leurre? La technologie peut-elle
vraiment fabriquer du territoire! ? Est-ce d'ailleurs son rôle?
La double croyance que nous venons d'énoncer structure donc
fortement les pratiques sociales contemporaines. Mais qu'en est-il dans le
domaine des et discours scientifiques?
Une lecture suivie de la littérature spécialisée nous a amenés à
constater que le champ de la recherche, subissant les idéologies du
moment, avait tendance à se trouver polarisé autour de deux approches de
l'objet territorial: pour de nombreux chercheurs, le territoire demeure soit
un objet en déclin dont l'on se borne à chroniquer la mort annoncée, soit
au contraire un objet à son apogée, suscitant un foisonnement des projets
utopiques les plus divers. Cette polarisation du débat se retrouve autour
de l'antagonisme déterritorialisationlreterritorialisation, antagonisme qu'il
convient, nous l'avons dit, de dépasser.
D'un côté donc, les auteurs qui annoncent, non sans effets
rhétoriques, l'irrémédiable fin du territoire2, fondant leur diagnostic sur
de multiples bouleversements dont nous retiendrons: la crise de l'Etat-
Nation de plus en plus remis en question par une double tendance à la
localisation et à la globalisation ; les effets déstructurants de la
décolonisation (voir notamment conflits actuels dans la région des
Grands Lacs en Afrique); les tentatives de plus en plus fréquentes de
dépassement de la notion de « souveraineté)} (voir l'internationalisation
récente du conflit du Kosovo) ; le rôle croissant des Organisations Non
Gouvernementales (voir le rôle de substitut des pouvoirs publics joué par
la Fondation Soros en Europe Centrale et Orientale) et des institutions
ayant une vocation supra-nationale (Union Européenne, par exemple);
l'émergence d' « espèces d'espaces)} d'un nouveau genre (zones franches,
zones ultra-périphériques, zones intercommunales, « Euro-régions )}
transfrontières telles que le Banat en Europe Centrale) ; le développement
des diasporas mais aussi des mafias de tout type; et enfm la
IVoir l'ouvrage de P. Mathias, La Cité Internet, Paris, Presses de Sciences-Po, col. La
Bibliothèque du Citoyen, 1997.
2Rappelons entre autres l'ouvrage de B. Badie, Lafin des territoires. Essai sur le désordre
international et sur l'utilité sociale du respect, Paris, Fayard, col. «Espace du Politique »,
1995, celui de B. Anderson, L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du
nationalisme, Paris, La Découverte, 1996.
- 12 -mondialisation croissante d'une économie toujours plus virtualisée et
fmanciarisée. Ces auteurs prennent en fait acte de la fm d'une certaine
conception du territoire envisagé comme système fermé aujourd'hui en
déliquescence, cette agonie ne valant pas pour d'autres formes, plus
ouvertes, de territorialités émergentes.
D'un autre côté, en effet, s'est constitué un mouvement de
pensée ayant pour leitmotiv le retour en force du territoire 1. Mais ce
retour n'est pas seulement celui du territoire traditionnel, lié à l'Etat-
Nation (retour que l'on peut cependant observer, sous des formes a priori
très archaïques dans les sociétés post-communistes), ni même celui des
communautés locales qui visaient dès la fm des années 70 à
« reterritorialiser » l'exigence démocratique ainsi qu'à décharger le centre
étatique à ou réduire la distance entre les acteurs de la décision. Ce
« retour» correspond en fait à l'émergence de manifestations territoriales
inédites d'ordre soit utopique, politique, économique ou sociale.
Les manifestations utopiques2 sont actualisées par des projets aux
formes variables qui réactivent de vieilles croyances en de petites
communautés parfaites, en une société «à dimension humaine» où
pourraient se déployer une continuité temporelle et des projets
volontaires, se développer des rapports sociaux pacifiés et des sociabilités
vertueuses, où seraient surmontés les effets de la globalisation et de la
mondialisation. Ainsi les technopoles, les gated communities, les parcs
centers mais aussi les gigantesques centres commerciaux d'un nouveau
type qui émergent dans la plupart des pays capitalistes proposent des
lieux lisibles, des espaces réconfortants et cohérents, des aires sécurisées
et innovantes.
Les manifestations politiques sont illustrées quant à elles par
l'apparition de nouvelles formes de l' intercommunalité (communauté de
communes ou de villes, districts revisités, pays) et de nouvelles
modalités de l'organisation territoriale publique (les bassins de vie, les
systèmes territoriaux transfrontaliers ou encore des régions
ultrapériphériques qui proposent des emboîtements de territoires
hétérogènes). Il s'agit le plus souvent de territoires de projets plus
construits qu'hérités, plus imaginés que subis, de systèmes territoriaux
IOn peut évoquer les travaux d'E. Eveno (sur les utopies urbaines et sur le rôle des NTIC
dans la reterritorialisation des sociétés), d'I. Pailliart (sur les territoires de la
communication) ou de A. Rallet et P. Musso (sur la territorialisation des nouvelles
technologies de l'information et de la communication).
2Voir le dossier que va consacrer la revue Quaderni, en mai 2000, aux «utopies
territoriales» .
- 13 -ouverts, adaptables, envisagés comme un ensemble de forces endogènes
capables de se situer sur la même problématique de développement que
les forces exogènes. Plutôt que de situer clairement les causes sociales et
politiques des crises sociales actuelles, il s'agit donc pour les politiques
publiques de circonscrire les contradictions, de garantir par le contrôle
spatial la gestion de la vie quotidienne, d'assurer des solidarités sans
faille et de favoriser des échanges vertueux sur des territoires restreints.
Les manifestations économiques et sociales sont surtout le fait
d'initiatives locales conciliant le plus souvent logiques privées et
publiques: ainsi doit-on constater depuis quelques années la
1 qui trouve saconsolidation d'une nouvelle économie territoriale
spécificité dans le dépassement des seules relations marchandes et dans la
prise en compte des réseaux locaux de solidarités, le territoire
apparaissant de plus en plus comme un support réducteur des
incertitudes. Ainsi les districts industriels italiens, les systèmes
productifs localisés (SPL) ou encore les Systèmes d'Echanges Locaux
fondés sur des solidarités vécues et un mode de socialisation s'imposant
au travers même de la territorialité ont-ils fait l'objet de recherches
rapprochées. De même l'économie urbaine s'est affmnée pour comprendre
la capacité actuelle des villes métropoles à devenir des structures d'offre
privilégiées par rapport à une demande exponentielle (celles des
entreprises) : entrant en concurrence avec d'autres territoires, les villes
semblent ainsi faire naître de nouvelles structures territoriales à une
échelle transnationale.
Dès lors, le territoire, énoncé comme le lieu de la non
contradiction, de l' « euphémisation » des conflits et donc de tous les
consensus, devient un « mot-étendart » qui ne fonctionne plus comme un
signifiant mais comme un signal: il n'apprend plus rien mais déclenche
des réactions, il cesse d'être un objet de pensée pour devenir un produit
de consommation, une forme vide que chacun remplira à son gré. L'appel
aux nouveaux territoires peut ainsi être insidieux:
- en tant que processus d'enchantement, il cautionne des stratégies
d'aménagement donnant à la construction de nouveaux paradis une
vocation strictement consumériste (des Center Parks, aux différents
« espaces et lieux de vie» promus par les enseignes de la grande
distribution) ;
1
Dans la mouvance contrastée de A.Marshall et de l M. Keynes, des chercheurs comme
F. Perroux, P. Aydalot, lC. Perrin, puis D. Carré ont ainsi structuré leurs réflexions autour
de la dynamique des territoires.
- 14-- en tant que processus de conjuration, il génère des constructions
identitaires ultra-territorialisées chargées de combattre l'hydre de la
mondialisation (voir les nouveaux «ghettos blancs» dans la grande
banlieue de Johannesburg) et ceci par des stratégies de repli autarcique et
d'exclusions simplificatrices, rejets et exclusions qui vont à l'encontre du
projet politique des utopies et du politique tout simplement, celui-ci
étant le lieu par excellence de la conciliation de l'un et du multiple;
- enfm, en tant que processus de mobilisation, il devient une
technique de communication à part entière, un outil de gestion des
ressources humaines, un vecteur de légitimation des politiques de
développement (voir les discours dominants de la DATAR en France).
Or, s'il est un objet qui s'accommode mal de tels investissements
idéologiques, c'est bien le territoire. Comme nous l'avons précisé plus
haut, le « triangle magique» de la relation territoriale n'est jamais fIXé
une fois pour toutes. Sa forme et sa taille varient en fonction de son
environnement, des lieux et des époques. De fait, il peut être décrit
comme un objet « en transition». Or, la notion de transition se défmit la trajectoire mesurant la distance entre un point de départ et un
point d'arrivée, sans préjuger de la nature de ce point d'arrivée. Bref, elle
implique une issue a priori inconnue, donc une trajectoire profondément
incertaine. Il est vrai que de multiples acteurs cherchent à modeler cette
trajectoire, en la soumettant à un idéal normatif susceptible de l'orienter
ou de la réorienter, ce afin d'en réduire l'incertitude. Cependant, en
matière de transition, les visions qui consistent à séparer strictement un
point de départ perçu comme une rémanence archaïque indésirable (l'Etat-
Nation, par exemple) et un point d'arrivée considéré comme le nec plus
ultra (Europe des Régions, Internet...) nous semblent peu pertinentes et
dangereuses. Les territoires de cette fm de siècle sont plutôt le produit
d'interactions multiples et complexes: rétroactions entre l'ancien et le
nouveau, entre le primitif et l'ultramoderne, entre le micro et le macro,
entre communication et politique, entre représentation et expression, etc.
Ces territoires, nous le verrons, résultent d'une combinatoire d'influences
disparates, souvent contradictoires et sans cesse en mouvement.
Ce constat nous amène, nous l'avons dit, à situer notre démarche
dans le cadre constructiviste des paradigmes de la complexité dont
l'incertitude est un indicateur privilégié. Ce terme transversal traverse
actuellement les interrogations de nombreuses disciplines scientifiques,
de la géographie à l'anthropologie, en passant par les sciences politiques,
les sciences cognitives et les sciences de l'information et de la
- 15-communication, auxquelles nous accorderons en conclusion une place
privilégiée. Mais cette notion d'incertitude reste à préciser car elle
recouvre des réalités contrastées relevant de registres différenciés; on
peut évoquer l'érosion des frontières, la dilution des limites et des repères
traditionnels, le flou des représentations du politique mais aussi
l'émergence de logiques d'action paradoxales, l'imbrication croissante
d'intérêts concurrentiels et de motivations contradictoires. Bien souvent,
derrière le paravent de l'incertitude, se cachent donc des objectifs
stratégiques objectifs en partie dévoilés par les sciences des organisations
: moyen de conservation du pouvoir, frein au changement mais aussi
possibilité de faire émerger un sens nouveau, l'incertitude apparaît
inhérente au pouvoir. Elle participe du jeu des acteurs et renforce ou
diminue l'autonomie de ceux-ci. De fait, la maîtrise de l'incertitude
confère un pouvoir à celui qui l'exerce.
Cependant, jouer avec l'incertitude ne va pas sans risques: dans
une situation incertaine, les perceptions se dilatent, l'adhésion devient
improbable, les grilles de lecture intimes aléatoires, la croyance moins
évidente et la prévision impossible. Dans le cas des territoires,
l'incertitude actuelle se traduit par de nombreux symptômes, le plus
souvent contradictoires, allant du retour des particularismes et de
l'ethnicisme à l'émergence d'une logique de réseaux articulée autour de la
dialectique local/global, en passant par le brouillage institutionnel de la
gestion des espaces, le développement croissant des « non-lieux» et la
déhiérarchisation des lieux de vie (promotion des Eurocités, des
technopôles, etc., au détriment d'autres territoires autrefois plus
« essentiels»). Symptômes qui appellent, au delà d'un diagnostic, une
approche nuancée et plurielle.
.Chemins de traverses
Dans ce cadre « épistémologique}) encore à l'état d'ébauche, les
auteurs tenteront de relativiser mais aussi de dépasser les actuels mots
d'ordre relatifs à la fin des territoires ou les effets d'annonce du tout
réseau. De telles proclamations bruyantes se font souvent au détriment
d'une analyse prudente et dépassionnée des actuelles (re)compositions,
discrètes et hésitantes, de nouvelles réalités territoriales, et à contre-
courant de ces infraterritoires ou microterritoires qui sont à envisager
comme autant de nouvelles combinaisons de ressources, de compétences,
de talents et de spécialisations, très éloignées des grands récits
- 16-géopolitiques ou juridiques: dans ces nouveaux espaces, tant bien que
mal et au jour le jour, de nouvelles appartenances et de nouvelles
régulations sociales, culturelles voire politiques tentent de se défmir dans
l'ombre des décompositions stato-nationales.
Bon gré, mal gré, le territoire demeure donc un incontournable
cadre structurant de la société, c'est-à-dire de l'expression d'une relation
humaine à la fois complexe, multiple, directe, physique et immédiate; en
cela il doit encore être pensé comme une forme incarnée de la société.
Prises dans la dialectique du global et du local, les sociétés
territorialisées ont donc de beaux jours devant elles: dans un souci
davantage de pluralité que d'exhaustivité, il s'agira dans cet ouvrage de
dessiner les contours d'une pensée du territoire en constitution mais
aussi d'amorcer une réflexion sur le renouvellement nécessaire de
l'imagerie sociale des territoires. Le second ouvrage s'efforcera quant à
lui de mettre en valeur les nouveaux usages territoriaux et les nouvelles
articulations qui dessinent des territorialités sans doute plus sociales que
politiques, plus éphémères que pérennes.
On pourra constater, au fil des articles, que les auteurs s'efforcent
1
et sont tentés par lade sortir de la hiérarchisation des approches en 'place
recherche de la complémentarité sans succomber au mot d'ordre rituel de
l'interdisciplinarité. Une grille originale, tentant d'éviter une approche
interdisciplinaire trop figée et académique, laquelle «ausculterait» le
territoire au risque d'épuiser sa force évocatrice et son puissant potentiel
heuristique, semble pouvoir se profiler. Il est d'ailleurs intéressant de
constater que certains auteurs de cet ouvrage, soit ont quelque peu
délaissé leur discipline d'origine, soit occupent au sein de cette discipline
une place singulière, parfois située aux marges. On ne peut en effet
considérer nos auteurs comme «représentatifs» de leur discipline... et
c'est tant mieux! N'oublions pas que les spécialités scientifiques ont,
elles aussi, leurs territoires respectifs. Or, ce fractionnement du savoir
conduit, comme l'ont bien montré E. Morin et J.L. Le Moigne dans
L'intelligence de la complexité2, à une pensée scientifique disjonctive,
1
Ainsi l'importance du pôle droit-sciences politiques qui est depuis longtemps indéniable,
tout comme, en contrepoint, celle d'une géographie poétique et philosophique sans cesse
renouvelée (de 1. Gracq à M. de Certeau, en passant par F. Dagognet et P. Sansot). Dans
un même temps, un retour en force du regard anthropologique s'est affirmé, encourageant
une imbrication croissante d'approches croisées, métissées, favorisées tant par les
pratiques des urbanistes, des sémiologues ou des acteurs politiques via le marketing
territorial.
2
L'intelligence de la complexité, Paris, L'Harmattan, 1999.
- 17 -mutilante, ne permettant pas de relier les connaissances entre elles dans
une perspective de compréhension globale. Cet ouvrage tente ainsi de
dépasser les modélisations du territoire de type analytique et mono-
disciplinaire et de proposer une approche plurielle tentant de mieux
appréhender la complexité du phénomène territorial.
Dans un tel contexte, les Sciences de l'Information et de Ia
Communication, a priori absentes des contributions, occupent une place
privilégiée, ne serait ce qu'en raison de leur statut d'interdiscipline. De
fait, la réflexion sur le territoire mobilise de nombreux champs de la
recherche dans ce domaine parmi lesquels la «communication
territoriale», « l'incidence des nouvelles technologies de l'information et
de la communication sur les logiques et les usages territoriaux» ou
encore «les nouvelles modalités de représentation symbolique des
territoires». S'agit-il pour autant de dégager à tout prix la spécificité
d'une lecture communicationnelle du territoire? Nous croyons plus
raisonnable de positionner ces sciences, non comme une grille d'analyse à
part entière des actuelles mutations territoriales, mais plutôt comme un
carrefour, un lieu de rencontre entre des spécialistes émanant de
disciplines très diverses, n'ayant a priori qu'un seul point commun:
celui de s'être égarés sur les chemins de l'incertitude territoriale,
égarement qui les conduit à se pencher de près sur les différents processus
de médiations territoriales et à se focaliser davantage sur les nouveaux
imaginaires territoriaux en gisement que sur la crise de légitimité ou de
pérennité des territoires politiques. Plutôt que de se demander ce que
l'observation des territoires apporte à la compréhension des phénomènes
de la communication, il s'agit plus pour nous de comprendre, grâce à la
1
rencontrede disciplinestrès diverses ce que la communicationapporte à
la compréhension, à la représentation et à la modélisation des territoires.
La tâche n'est pas aisée...
. Bifurcations possibles
Ce recueil n'a pas pour vocation la démonstration mais plutôt
l'exploration: la démarche n'est donc pas sans failles, failles qu'il faudra
s'efforcer de combler ou réduire au fil de nos productions à venir.
1
Les deux ouvrages associeront au final des chercheurs issus de champs très diversifiés
(géographie, sciences politiques, économie, marketing, sociologie, sociologie de la
religion, urbanisme, philosophie sociale et politique, phénoménologie, sémio-linguistique).
- 18 -Tout d'abord, regrettons quelques grands absents:
l'anthropologue, le psychanalyste, le mathématicien, le gestionnaire. Le
premier pourrait nous entretenir des nouveaux territoires révélés
récemment par l'anthropologie qu'elle soit du politique, de l'entreprise,
de la ville, du tourisme ou des« non-lieux» (des aérogares au TGV) ; le
second pourrait évoquer la genèse des différents territoires de l'esprit, le
déplacement incessant des frontières entre les diverses instances
psychiques, ou encore l'évolution contemporaine de concepts tels que le
« transfert» ou le «déplacement », liés à des mutations «territoriales»;
le troisième nous parlerait des méandres de la modélisation non-linéaire,
de la géométrie non-euclidienne, des espaces à n dimensions, et de tous
les changements de paradigmes spatiaux qui permettent de concevoir
aujourd'hui des machines de plus en plus intelligentes, des images de
plus en plus synthétiques et une réalité de plus en plus... virtuelle; le
quatrième, enfm, pourrait tirer toutes les conséquences d'un travail
délocalisé s'effectuant de plus en plus « hors-les-murs» d'une
d'entreprise conduite à la discrétion, voire à la disparition territoriale, par
les réseaux mondialisés d'information et de communication...
Cette liste n'est pas close: tous ceux qui 'se sentent concernés par
notre démarche sauront, nous l'espérons, s'y reconnaître. Simplement, il
a fallu faire des choix: toutes les disciplines, même limitées au seul
champ des sciences humaines, n'auraient pu être «contenues» dans un
ouvrage prospectif nécessairement limité par un format éditorial ayant une
fm didactique. Ces choix ont été effectués selon une combinaison
d'affmités électives, d'investissements émotionnels, mais aussi de
considérations plus objectives liées à l'émergence de certains débats dans
l'espace public et de la « percée» de certains paradigmes. Que l'on nous
pardonne d'avoir ainsi privilégié ces considérations relationnelles,
conjoncturelles et affectives, au détriment d'un certain fondamentalisme
scientifique. Mais si notre démarche polyphonique risque de ne pas
s'accorder avec les grandes harmonies de ce fondamentalisme, elle aura au
moins le mérite d'essayer d'être sur la même longueur d'ondes que son
propre parti pris scientifique: celui de la compréhension globale de la
complexité d'un phénomène et de la réintroduction de l'affectif dans la
recherche, si bien évoquées par B. Cyrulnik dans ses remarques fmales en
forme de point d'interrogation.
Sans aucun doute, ce que notre entreprise tente de gagner en
diversité et complexité, elle risque de le perdre en unité et cohérence. La
forme des textes pourra ainsi apparaître au lecteur fort hétérogène, voire
- 19-

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