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TERRITOIRES SOUS INFLUENCE

De
345 pages
Pour repenser le territoire et ses mutations, le premier tome de cette étude proposait une approche théorique interdisciplinaire; celui-ci se construit autour d'analyses approfondies. L'objectif est de substituer une approche compréhensive à une conception instrumentale des territoires… Les auteurs analysent ainsi le déclin des territoires traditionnels et l'émergence de formes singulières de territorialités, et soulignent l'incidence de la communication sur les métamorphoses en cours. A l'heure des technologies globalisées, la notion de territoire a-t-elle un sens? Face à ces " changements d'échelle ", comment penser la sociabilité et construire nos identités?
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TERRITOIRES

SOUS INFLUENCES / 2

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pages, Francoise Papa

Design des couvertures:

Philippe Quinton

Déjà parus Sophie BACHMANN, L'éclatement de l'ORTF. Anne MAYÈRE, La société informationnelle. Hélène CARDY, Construire l'identité régionale. Philippe QUINTON, Design graphique et changement. Anne NIVAT, Quand les médias russes ont pris la parole. Dana RUDELIC-FERNANDEZ, Jeunes, Sida et langage. Marie-Christine MONNOYER, L'entreprise et l'outil informationnel. Gilles BRUNEL, Le tiers communicationnel. Pascal LEFEBVRE, Havas et l'audiovisuel. Kristian FEIGELSON, Nicolas PELISSIER (sous la dir.), Télérévolutions culturelles, Chine, Europe Centrale, Russie, 1998. Maryline CRIVELLO-BOCCA, L'écran citoyen, 1998. Jean MOUCHON, La politique sous influence, 1998. Bernard LAMIZET, La médiation politique, 1998. Daniel THIERRY, Nouvelles technologies de communication, 1998. Martial ROBERT, Pierre Schaeffer: des Transmissions à Orphée, 1999. Jean-Louis WEISSBERG, Présences à distance, 1999. Michel MATHIEN (sous la direction de), Médias, santé, politique, 1999. Michèle de BUSSIERRE, Cécile MÉADEL, Caroline ULMANNMAURIAT (éds), Radios et télévision au temps des "événements d'Algérie" (1954-1962), 1999. Caroline ULMANN-MAURIA T, Naissance d'un média: histoire politique de la radio en France (1921-1931), 1999. Ion DRAGAN (éd.), La çommunication du politique, 1999. Jean DAVALLON, L'e~position à l'œuvre. Stratégies de communication et médiation symbolique" 1999. Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, 1999. Jacques LE BOHEC, L?s mythes professionnels des journalistes. L'état des lieux en France, 2000. Dominique PAGÈS, Nicolas PÉLISSIER (eds), Territoires sous influence, 2000.

Sous la direction de

Dominique PAGÈS et Nicolas PÉLISSIER

TERRITOIRES SOUS INFLUENCES / 2

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN 002-7475-0694-0

Territoires en signes et en actes

Dominique Pages et Nicolas Pélissier

Le présent ouvrage collectif poursuit la tâche entreprise, au cours de l'année 2000, par son prédécesseur. Celui-ci s'était penché sur les « territoires sous influence scientifique»: il s'agissait de « dresser un premier bilan épistémologique de la manière dont diverses disciplines ont récemment abordé et retravaillé l' objetterritoire, lequel semble désormais aller et venir entre des champs disciplinaires moins cloisonnés qu'autrefois, quitte à susciter certains conflits d'appropriation et à remettre en cause certaines certitudes sur les identités des ces disciplines» 1. Nous avions alors privilégié une démarche déductive, nous situant essentiellement au niveau des modèles et des concepts, que venaient parfois illustrer quelques exemples issus d'investigations de terrain. Dans ce deuxième tome, nous avons souhaité procéder de manière différente, en amenant les contributeurs à privilégier les études de cas, les monographies, les expériences vécues et les analyses approfondies d' objets théoriques et empiriques, dans une perspective plus inductive: il s'agit désormais de partir de ces cas particuliers, défrichés en solitaire par les membres d'un modeste « collège invisible» qui s'agrandit d'année en année, pour parvenir à un effort collectif d'objectivation des pratiques territoriales contemporaines. L'hétérogénéité de ces dernières, faisant écho au caractère instable et hybride de la recherche sur le territoire, n'ont pas rendu la tâche aisée. Toutefois, afin de parvenir à une certaine cohérence de fond, nous avons explicitement demandé aux auteurs de situer leurs points de vue, dans la mesure du possible, dans le cadre du nouveau paradigme de « l'incertitude territoriale» que nous avions formalisé dans l'introduction du précédent tome. Rappelons brièvement que
ID.Pagès et N. Pélissier, Territoires sous influences / 1, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 9.

l'adhésion à ce paradigme implique le passage d'une conception instrumentale du territoire (modèle positiviste articulé autour de l'antagonisme territorialisation / déterritorialisation) à une conception davantage compréhensive, renvoyant à une épistémologie constructiviste permettant de mieux appréhender le phénomène actuel, apparemment paradoxal, de déterritorialisation et reterritorialisation simultanées. Les territoires sont en effet le produit d'influences disparates, souvent contradictoires et sans cesse en mouvement. Dès lors, il convient de se doter de nouveaux outils conceptuels permettant de réfléchir au renouvellement de l'imagerie sociale qui leur est associée. Cette démarche a été partagée par les contributeurs, qui se sont efforcés de penser ensemble l'actuel mouvement d'éclatement des référents territoriaux traditionnels et l'émergence de nouvelles formes de territorialités, s'hybridant parfois avec de plus anciennes. Ce refus de la disjonction ne les a pas empêchés, toutefois, de prendre parti de façon optimiste, pessimiste ou plus neutre, sur les évolutions en cours: si le cinéma contemporain semble se diriger de façon inéluctable vers une déterritorialisation exacerbée, il n'en va pas de même pour le théâtre, qui suscite de nombreuses initiatives de reterritorialisation du spectacle vivant, avec ou sans unité de lieu. A partir de ce socle épistémologique commun, qui favorise une meilleure compréhension de la complexité des phénomènes territoriaux, les contributeurs ont proposé, une fois encore, des approches très diverses, allant de la restitution d'expériences concrètes auxquelles ils ont été associés, à la mobilisation d'objets abstraits qu'ils traitent comme une matière première de leur réflexion; se situant entre ces deux options, la plupart des auteurs ont tenté un vaet-vient stimulant entre démarche empirique et conceptuelle, entre engagement et distanciation. Mais tous semblent avoir mutualisé leurs préoccupations autour de la question suivante: à l'heure où la mondialisation de la communication remet en cause la pertinence du référent de l'Etat-Nation- Territoire (modèle westphalien) et génère des métissages anthropologiques sans précédents, que reste-t-il de notre sociabilité et de notre identité? En ce qui concerne le vivre ensemble, il s'agit d'observer comment politique et communication se retrouvent dans la production de nouvelles fictions territoriales de l'espace habité (chapitre 1), mais aussi dans la recomposition de l'espace public et des formes de solidarités réinventées par l'économie -6-

sociale ou la théologie politique (chapitre 2). Sur le plan des reconfigurations identitaires, est analysé le rôle ambigu joué par les industries culturelles et les technologies en réseaux dans la production de nouveaux référents locaux et internationaux (chapitre 3), puis sont évoquées les métamorphoses du corps mises en scène notamment par ces industries, sources de renouvellement de la réflexion sur l'intimité et sa mise en scène (chapitre 4). Pour comprendre ces mutations, les auteurs mobilisent des concepts et des méthodes issus de champs disciplinaires divers mais dont la plupart intègrent les problématiques communicationnelles. Ce faisant, ils montrent que la communication et ses technologies sont bien au cœur des mutations territoriales contemporaines, et révèlent ainsi la pertinence d'une grille de lecture communicationnelle du territoire, laquelle renvoie à une approche systémique et constructiviste de la réalité sociale. L'inscription de cet ouvrage dans une collection « Communication» à vocation généraliste devient ainsi évidente, même si notre intention n'est pas de ranger sous la bannière unique des sciences de l'information-communication l'ensemble des recherches sociales portant sur le territoire. Ce serait contredire ce que nous avions écrit dans le premier tome au sujet du caractère « trans-frontières» de l'objet territoire, « au carrefour de toutes les disciplines».

La réinvention publique

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de l'espace urbain

par

la communication

Le premier chapitre s'organise autour de trois objets territoriaux: les ensembles urbano-portuaires (et notamment l'exemple de Dunkerque), deux projets urbanistiques (La Grande Arche de la Défense et l'Axe majeur de Cergy Pontoise) envisagés comme producteurs d'une nouvelle urbanité, puis les fictions territoriales mises en œuvre par les acteurs de la communication publique dite territoriale. Trois études qui, malgré leur singularité, posent clairement la question du travail politique de production de nouvelles formes de symbolisation et d'appartenance territoriales. Olivier Ratouis, urbaniste, porte son attention sur l'émergence en Europe des « ensembles urbano-portuaires» qui ont succédé aux vieux ports, profondément bouleversés tant par les modifications de
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l'économie des transports, par l'intégration européenne que par la mondialisation (qui redonne toute son importance à la « valeur» de la ville). Ces ensembles qui font depuis quelques années l'objet de nombre de recherches en sciences humaines et sociales, s'inscrivent selon l'auteur dans un cadre plus vaste: celui de la transformation et de l'utilisation des nombreuses friches qui se créent dans les villes (militaires, industrielles). Mais pour restreindre son étude, il se centre ici sur la question des rapports qu'entretient et que suscite la ville portuaire avec lees) territoire(s). Partant d'une approche pluridisciplinaire, il tente par le biais d'un subtil travail de cadrage et de définition de réfléchir à la relation des ports et des villes sous l'angle proprement territorial, celui-ci permettant de penser leur articulation et de dépasser la dichotomie terre-mer... Revenant sur l'incidence du fonctionnalisme sur la dissociation entre ville et port, Olivier Ratouis réfléchit aux conditions de constitution d'une nouvelle territorialité portuaire. A cette fin, il interroge les appartenances territoriales (qu'elles soient politiques, culturelles ou sociales), avant de proposer une vision conciliatrice ou réconciliée des relations entre changements portuaires et changements urbains, et de montrer en quoi la notion de territoire permet à la fois de renouveler les recherches sur les reconquêtes des fronts d'eau urbains et de penser l'appartenance d'une ville portuaire à plusieurs régions. Pascal Sanson, architecte féru de sémiologie, afflffi1e l'importance du recours aux méthodologies sémiotiques d'élucidation du sens des espaces de la ville: la maîtrise sémantique de nombreux territoires est selon lui une nécessité à la fois esthétique et politique. Rappelant la séparation entre les œuvres d'art et d'architecture depuis la fin du XVIIIe siècle, il souligne l'intérêt relativement récent de l'esthétisation des espaces publics et l'incidence de la sculpture publique sur la signification de l'architecture de la ville. Pour concrétiser sa proposition, qui se situe dans la lignée critique du fonctionnalisme proposée par Olivier Ratouis, il analyse deux projets urbanistiques: La Grande Arche de la défense et l'axe majeur de Dani Karavan à Cergy Pontoise, qui tous deux témoignent d'une volonté de resémantiser les espaces urbains. Son analyse s'inspire des travaux de sémantisation de l'espace des années 60 (travaux de Barthes, Eco, Choay, Lynch) mais se nourrit surtout des apports de Pierce et dans une moindre mesure de Hejlmslev.

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Le premier projet qui s'énonce comme le «carrefour international de la communication» est ainsi envisagé comme une évolution du thème de l'arche antique. Relevant de l'ordre du colossal et de la monumentalité institutionnelle, il participe pleinement à la fondation du paysage urbain. Le second, un parcours urbain de trois kilomètres sculpté dans le paysage en direction de Paris, s'inscrit dans la filiation des jardins classiques (souvent repris pour compléter l'information dans le pays) : il cherche à conférer une identité à la ville nouvelle de Cergy et, plus génériquement, relève des sculpturesenvironnement qui participent à la refondation d'un nouveau paysage urbain. Les deux projets sont ainsi envisagés comme participant à la résémantisation du territoire urbain et à la refondation de son devenir. Dominique Pagès s'intéresse à la communication territoriale dont les politiques fluctuantes recouvrent des enjeux et des pratiques qui n'ont guère été pensés de manière simultanée et critique. Qu'est ce qui relie en effet les politiques des paysages aux nouvelles politiques numériques, l'urbanisme de communication et la communication économique, le tourisme industriel et les grandes messes patrimoniales? La communication territoriale semble en fait accompagner l'émergence d'une nouvelle géographie du pouvoir puisqu'elle tente, dans une logique d'articulation des échelles spatiales, de valoriser tant les quartiers sensibles, les villes, les structures intercommunales que l'ensemble des collectivités territoriales. Plus qu'une simple boîte à outils, la communication territoriale permettrait ainsi de faire évoluer voire de construire des identités, des appartenances citoyennes et des solidarités au niveau local. Une généalogie de cette forme singulière de la communication publique est proposée par l'auteur: de l'information locale au marketing territorial, de la communication territoriale à la communication des territoires, un objet d'étude s'est constitué au fil des trente dernières années. Aujourd'hui, une évolution se dessine: la communication territoriale ne se contente plus de célébrer les vertus de territoires en recomposition mais elle participe à la constitution de nouveaux territoires fonctionnels, défmis comme des « configurations spatiales qui ne sont pas construites comme le sont les collectivités territoriales en place autour de missions générales et évolutives mais

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dont la création est déterminée à partir de fonctions et d'objectifs précis et dont l'organisation est à géométrie variable». L'auteur oriente donc son propos sur l'étude de ces territoires, en proposant quatre exemples qui vont lui permettre de mettre en évidence les ambiguïtés de cette communication dite « territoriale» : les réseaux d'agglomération, les territoires transfrontaliers, les régions ultrapériphériques, mais aussi les pseudo-diasporas infranationales auxquels la communication doit donner une lisibilité et une visibilité. Ces organisations « territoriales », qui ne reposent pas sur des réalités politiquement et géographiquement tangibles, vont parfois à l'encontre des missions affichées par la communication publique et permettent ainsi d'en questionner les récentes évolutions: plus que de donner sens à un système territorial en crise, il s'agit ici de susciter des organisations adaptatives et coopératives dépassant par leur flexibilité les territorialités et les périmètres de souveraineté classiques, de générer des réseaux «territoriaux» affranchis de la contrainte spatiale. En cela la communication publique dite territoriale élargit singulièrement son champ de compétences.

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Du profane au religieux:

la construction de nouvelles solidarités

territoriales La sociabilité ne relève donc pas simplement de l'écologie (étym. « discours sur l'habitat », urbain ou non), elle implique également une réflexion sur le lien social et les moyens de le tisser. Les auteurs du deuxième chapitre ont effectivement cette commune préoccupation. Fait significatif: loin de s'éterniser ad nauseam sur la question du délitement de ce lien, les contributeurs préfèrent mettre en évidence des tentatives réussies (du moins à leurs yeux) de réactivation/recomposition de la solidarité territoriale. Le premier d'entre eux, Eric Dacheux, sociologue de la communication publique et spécialiste des réseaux associatifs, intervient dans cet ouvrage en tant qu'acteur engagé dans un ensemble de réseaux sociaux d'économie solidaire situés dans une région en pleine reconversion industrielle: le Pays Roannais (Rhône-Alpes). De ce fait, son discours relève davantage du témoignage militant que de la prose plus distanciée d'un chercheur. Après avoir décrit de façon minutieuse les mécanismes sociaux à l' œuvre dans la construction - 10-

d'un système complexe de réseaux locaux d'économie solidaire (Pôle d'Initiatives, Systèmes d'Echanges Locaux, Groupe de Recherches, Comité de Pilotage), l'auteur met en valeur l'étroite imbrication des composantes de ce système territorialisé, mais aussi le rôle stratégique des moyens de communication (officiels ou plus informels) dans la constitution de cette active nébuleuse. Cependant, nous prévient-il, cet impact doit être relativisé: ce qui semble avoir fait la force du Pôle d'Initiatives Citoyennes, c'est davantage la vivacité d'une identité locale, celle du Pays Roannais, et la mobilisation efficace d'une population autochtone socialement très affectée par les reconversions économiques régionales, plutôt que le recours aux dispositifs communicationnels les plus sophistiqués. Ce constat n'est pas loin d'être partagé par Denis Carré, économiste et consultant impliqué dans le développement des nouveaux Systèmes de Production Localisée (SPL) en Ile-de-France. Certes, affirme-t-il, la solidarité territoriale peut effectivement être un facteur-clé de réussite économique régionale. La « success story» des districts de production, présents en Italie du Nord depuis plusieurs siècles et le plus souvent constitués par des réseaux très complexes d'entreprises familiales et para-familiales, semble le confIrn1er. Mais cet exemple italien apparaît très particulier, car profondément lié à une histoire régionale et une identité économique locale très affIrn1ée. Dès lors, peut-on étendre sans difficultés ce genre de système très spécifique à d'autres régions européennes? Une condition sine qua non est certainement l'existence préalable d'une solidarité territoriale active et d'un dense réseau entrepreneurial et associatif ayant des

projets, voire un défi conjoncturelà relever - ainsi le cas Roannais.
Est-ce le cas en lIe-de France, là où les systèmes de production localisés impulsés par diverses collectivités et l'Etat n'apparaissent pas aussi dynamiques que leurs homologues italiens? En partie, seulement constate l'auteur. Cependant, l'action volontariste des politiques publiques tend à résorber ce décalage, et l'aventure d'une nouvelle économie territoriale en Ile-de-France a abouti à des avancées incontestables, dont d'autres régions européennes pourraient utilement s'inspirer. La problématique du développement de nouvelles solidarités territoriales est toutefois plus complexe lorsque le facteur religieux rentre en considération, nous avertit Bernard Reber, philosophe spécialisé en théologie politique et ouvert aux problématiques de - Il -

communication. Après avoir montré comment le territoire avait longtemps été l'apanage d'une religion unique à vocation monopolistique (principe de l'hénothéisme), l'auteur précise que, a contrario, un bon nombre de territoires d'hier et surtout d'aujourd'hui, à l'image de ceux des pays balkaniques ou du MoyenOrient (à Jérusalem, les communautés religieuses présentes continuent leur combat pour « quelques arpents de terre»), sont caractérisés par une religiosité placée sous le signe de la diversité, laquelle reste souvent à l'origine de conflits parfois meurtriers. Cependant, nous dit Bernard Reber, la religion et ses représentants légitimes peuvent désormais contribuer à l'édification d'un nouvel espace public local plus démocratique, comme l'attestent certaines expériences authentiques de dialogue inter-religieux à l'échelle d'un territoire (à l'image des pratiques observées en Seine-Saint-Denis, où l'auteur est partie prenante). En raison de sa sécularisation plus précoce et profonde (en particulier depuis le Concile Vatican II), le catholicisme demeure encore le fer de lance de ce dialogue. Mais il est permis de penser, comme le prouvent certaines initiatives fécondes entreprises à une échelle micro-locale, que les autres religions ont également un rôle essentiel à jouer dans la promotion d'un «vivre ensemble», s'efforçant de concilier les valeurs centrifuges d'intégration territoriale de la République avec les valeurs centripètes d'une société française devenant, bon gré mal gré, multiculturelle et multiconfessionnelle. De l'un au multiple, de l'unité à la diversité, se profile alors la thématique de l'identité, au cœur des deux chapitres qui suivent.

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Du local au global: la reconfiguration

des identités territoriales

par les communications de masse Sous l'effet de la mondialisation, de l'explosion de la communication et des processus de métissage qu'elles génèrent, les identités nationales sont sévèrement chahutées. Dans ce processus, les communications de masse, aujourd'hui économiquement rattachées aux secteurs des industries culturelles et des nouvelles technologies, jouent un rôle déterminant. A cet effet, les auteurs de ce troisième chapitre s'intéressent à trois médias spécifiques: le cinéma, la télévision et l'Internet.

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En ce qui concerne l'industrie cinématographique, le sociologue Kristian Feigelson, spécialiste du cinéma dans les pays de l'ex-bloc soviétique, se livre à un constat a priori inquiétant. Selon lui, le cinéma mondial est entré dans une ère de la délocalisation généralisée et à grande échelle, ce au profit de grands groupes dont la concentration industrielle apparemment sans limites conduit à déterritorialiser sa production vers des pays (Europe de l'Est, Afrique du Nord, Asie) où la main d'œuvre et les coûts de production sont moins onéreux que dans les pays occidentaux. Dans cette perspective, les pays d'Europe Centrale et Orientale, suite à la Chute du Mur de Berlin, ont été les premiers bénéficiaires de cette nouvelle donne liée aux avantages comparatifs qu'ils proposent, notamment celui du savoir-faire cinématographique de leurs personnels (à l'image des studios de Prague, Budapest ou Tbilissi). Cependant, insiste Kristian Feigelson, un tel mouvement n'est guère surprenant, de la part d'une industrie qui, depuis les Frères Lumières, n'a jamais vraiment cessé, à l'exception d'une courte parenthèse (celle du « studio-système»), de revendiquer un caractère trans-frontières et de délocaliser sa production. Bref, rarement dans son histoire le cinéma aura été attaché, tant au niveau de ses moyens que de ses fins, à la promotion d'un territoire spécifique. Par essence, le cinéma ne se penche sur l'un d'entre eux qu'à titre ponctuel, conjoncturel et nécessairement fugace.. .sauf lorsqu'il est mis explicitement au service d'un pouvoir dictatorial aux visées idéologiques nationalistes. En revanche, ce qui peut paraître tout de même inquiétant dans l'actuel processus de déterritorialisation, c'est son ampleur, son anonymat et son caractère « aveugle», qui le conduit à s'étendre partout où des réductions de coûts sont envisageables, et ce, indépendamment des contextes socioculturels locaux. Afin de nuancer son propos, l'auteur présente toutefois des expériences stimulantes de « cinéma dans la cité» visant à une certaine re-territorialisation des pratiques à l'image des initiatives «citoyennes» produites dans des quartiers difficiles des grandes villes (où les multiplexes vont tenter de générer des « lieux de vie », à l'image du 14 juillet-sur-Seine installé par Marin Karmitz au cœur du XIXce arrondissement de Paris) et du renouveau de la production régionale dans certaines villes plus durement touchées par le chômage (Lille ou Marseille, où certains auteurs et producteurs redonnent au cinéma identitaire ses lettres de noblesse).

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La problématique est quelque peu différente avec la télévision, précise Tristan Mattelart, spécialiste de communication internationale. Les théoriciens qui se sont penchés sur l'internationalisation de ce média ont mis en évidence, depuis les années 1960, un paradigme de l'impérialisme culturel associé à l'idée d'hégémonie d'un ensemble de groupes essentiellement nord-américains sur la production et la diffusion de flux audiovisuels dans le monde. Cette hégémonie aurait conduit à une dé-territorialisation de la télévision, les inégalités de développement économique amenant les pays les plus démunis à abdiquer leur « souveraineté culturelle» (ou « informationnelle ») au profit d'une culture de flot ignorant les frontières et imposée plus ou moins sciemment et explicitement par les « majors» anglo-saxonnes. Cette vision manichéenne d'une communication internationale duale, où les périphéries sont dominées par le centre car irriguées par lui, a progressivement été nuancée dans les années 1970 par les mêmes auteurs qui l'avaient produite et par leurs détracteurs, avant de céder la place, à partir des années 1980, à une vision multipolaire de la circulation mondiale des flux télévisuels (Nord-Sud, mais aussi NordNord, Sud-Sud, Sud-Est, etc.). De fait, c'est au cours de cette décennie qu'un ensemble de facteurs (politiques de dérégulation des marchés audiovisuels et d'éducation aux médias, chute du Mur et avènement de la doctrine américaine du free flow of information, croissante exponentielle des industries audiovisuelles de certains grands pays du Sud, explosion de la télévision par câble et par satellite, etc.) va modifier en profondeur la diffusion et la réception de la télévision, générant un changement de paradigme reflété dans les théories. On insiste alors sur le caractère multilatéral des flux, sur l'émergence de nouveaux « géants» de l'audiovisuel au sein des pays du Sud, et surtout sur les mécanismes subtils de réappropriation autochtone des programmes de divertissement produits par les multinationales nord-américaines. On évoque à ce sujet les termes de résistance, d'hybridation, de métissage, de créolisation, voire d'indigénisation des flux télévisuels globaux par les cultures locales. Sans oublier le fait que les télévisions diffusées par les voies câblées et satellitaires suscitent des mécanismes de production et d'activation identitaires au niveau des diasporas vivant dans les grandes villes des pays les plus développés, lesquelles pratiqueraient ainsi une sorte de « re-territorialisation » à distance. Toutefois, nous avertit l'auteur, ces divers mécanismes sophistiqués de réappropriation ne doivent pas - 14-

occulter le fait que la communication télévisuelle internationale demeure profondément marquée par des inégalités structurelles, et que le processus de re-territorialisation que l'on peut enregistrer depuis quelques années ne semble pas faire le poids face à celui d'une déterritorialisation associée à l'histoire d'une internationalisation de la télévision placée depuis ses origines sous le sceau de l'échange inégal et de la domination d'une « hyper-puissance », de plus en plus sans visage, sur le reste du monde. Et même si les notions de « souveraineté culturelle» ou de « souveraineté informationnelle » ne doivent pas être idéalisées (car conduisant à d'autres dominations symboliques), il est clair que nos identités territoriales se trouvent touj ours sérieusement malmenées par le j eu en clair-obscur des télévisions sans frontières. Cette déstabilisation apparaît encore plus savamment orchestrée par le canal multimédia de l'Internet. A défaut de valoriser l'identité nationale, celui-ci semble évoluer depuis peu de temps vers une piste sur laquelle, en tant que réseau mondial, on ne l'attendait guère: il s'agit de la production d'identités locales, voire microlocales. Curieux paradoxe, nous disent les sociologues du journalisme François Demers et Nicolas Pélissier, qui conduit le réseau global à s'intéresser désormais à nos affaires de voisinage et à venir concurrencer les structures micro-locales de transaction, d'identification et de socialisation au niveau du village ou du quartier. Mais que signifie vraiment cet avènement d'un «Internet de proximité» ? Certains y voient les signes d'une re-territorialisation exprimant les besoins identitaires de communautés virtuelles qui souhaitent pouvoir s'agréger autrement qu'à distance.. .mais qui ne peuvent plus nécessairement le faire en présence et qui, dès lors, ont besoin de la médiation d'un nouveau canal, plus efficace et pertinent que ne l'ont été par le passé les médias de masse, lesquels se sont aussi intéressés à l'exploration des territoires du local. Mais encore faut-il s'interroger sur la nature de cette nouvelle médiation et sur ses divers protagonistes. C'est ce que font les deux contributeurs, à partir d'une analyse comparative internationale de deux monographies réalisées dans la région de Québec au Canada et de Nice en France. De cette analyse, il apparaît clairement que les sites Internet d'informations locales et régionales présentent effectivement des potentialités intéressantes de démonopolisation de l'offre informationnelle et de recomposition de l'espace public dans le sens - 15-

d'une mobilisation et d'une participation plus active des citoyens. Cependant, ces potentialités ne semblent concerner qu'une minorité des produits d'information proposés, et apparaissent déjà bridées par l'investissement de grands groupes et institutions conduisant à une recartellisation de l'espace informationnel local. Par ailleurs, l'information diffusée est surtout une « info-service», essentiellement ludique, utilitaire et marchande, qui offre peu de prises à des mobilisations sociales et politiques. Dans ce nouvel environnement informationnel régional, les journalistes et les entreprises de presse traditionnelles, en dépit de certaines initiatives intéressantes, occupent une place de plus en plus marginale sur le marché. Le journalisme n'est d'ailleurs plus vraiment lié à l'information. La production de cette dernière est de plus en plus le fait de nouveaux métiers liés à 1'« extraction de données» et au «traitement de contenus», professions dont la préoccupation essentielle se rattache davantage au marketing stratégique qu'à la réflexion éthique. Dans ce cas, on peut vraiment s'interroger sur la réalité de la «re-territorialisation» tant annoncée par les prophètes locaux du réseau global. Les auteurs n'hésitent pas à conclure: « comme le montre l'exemple du Soleil de Québec, la région d'appartenance qu'invoque le quotidien sur l'Internet ne retient fmalement de celle-ci que sa couche de surface, nominale (. ..). On assiste alors à la quasi-élimination de la problématique de l'action collective, le « nous» territorial se repliant sur la seule base fugace de la communauté de consommation d'un thème commun. Ce vide tente cependant d'être comblé par une offre croissante et diversifiée de fonctionnalités individuelles, pratiques et ludiques... ». Dans ces conditions s' étonnera-t-on du retour en force, avec et sans les nouvelles technologies, de la partie la plus intime et secrète de notre identité: celle qui est liée au corps et à sa mise en scène?

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Le retour de l'intime:

du corps déstructuré au corps glorieux

Le dernier chapitre se focalise ainsi sur les territoires de l'intime: celui de l'espace toujours en devenir de l'hystérie, celui du théâtre en reconfiguration, celui de l'hypermédiatisation par le Festival de Cannes des corps circonscrits dans un périmètre « sacré ». L'intime semble être l'espace-temps où, comme pour répondre aux - 16-

logiques de territorialisation / déterritorialisation préalablement évoquées, le corps se ressaisit tout en se vouant à la disparition de son contour et à l'apothéose médiatique. Selon Alain Milon, le corps possède un territoire qui existe beaucoup moins par l'espace physique qu'il occupe que par la transformation imaginaire ou non, qu'il propose de cet espace occupé. Pour illustrer cette assertion, il s'intéresse à I'hystérie qui exprime la transformation momentanée de l'angoisse à travers le corps et qui se situe délibérément au cœur d'une mutation en plein devenir. Artaud et Bacon ont mis en scène ce corps désorganisé, qui refuse de s'assembler autour d'une unité et met en œuvre des contours et des tracés en pleine mutation. Par le théâtre, Artaud a actualisé sa propre cartographie corporelle, signe d'une apparition nouvelle - celle du corps pestiféré -, mais il a aussi donné à voir et à entendre I'hystérie de la langue et du corps de la langue. Par la peinture, Bacon a représenté le corps de l'avachi: il s'est insurgé contre l'idée de représentation en peinture en affIm1ant que le tableau n'est pas une mise en image mais une mise en tension. Cette mise en tension se traduit par la lutte violente d'une figure qui essaie d'échapper, au risque de se perdre, aux effets de surface qu'impose la figuration: le corps, jamais en repos, en constant devenir et en tension permanente, tente d'imposer à l'espace ses propres repères. Artaud et Bacon posent ainsi la question de la manière dont le corps vit, traduit et expose son occupation territoriale. Pour eux, le corps hystérique n'est plus un simple objet dans une étendue, mais une mesure territoriale qui fait sortir le territoire de ces mesures habituelles (la mesure, le poids, le volume, la profondeur): il est à l'opposé du corps antique, de la statuaire grecque, lieu de la grandeur, de la souveraineté et de l'impassibilité. A travers ces exemples, Alain Milon pose la question du corps contemporain, mettant perpétuellement en scène disparition, incertitude et devenir. Clyde Chabot, metteur en scène et chercheur en études théâtrales, s'attache à montrer combien les propositions théâtrales actuelles intègrent la question du territoire sous de multiples formes. Le champ de cette discipline artistique couvre aujourd'hui un périmètre beaucoup plus vaste qu'autrefois. Ses codes traditionnels ne sont en effet plus strictement déterminants. Ainsi la trame fictionnelle se morcelle dans un présent étale ou abstrait, figuré à partir de tableaux, de scènes radicalement séparés les - 17-

uns des autres - la logique d'organisation étant plus poétique ou rythmique que rationnelle. Les metteurs en scène prennent une liberté de plus en plus marquée par rapport aux auteurs, mettant à bas le socle traditionnel de la tradition théâtrale: la pièce de théâtre. Le texte n'est plus qu'un matériau parmi d'autres, au même titre que le corps, la scénographie, les lumières ou le son. Ainsi, la construction du personnage ne se fonde plus sur des repères et sur une localisation clairs: devenue entité aux contours flous, souvent appelée figure, le personnage se dilue dans des dispositifs spatiaux incertains, déstabilisés. La séparation classique entre la scène et la salle laisse la place à un positionnement bifrontal ou quadrifrontal du public, rend la position du spectateur plus active puisque le public peut s'intégrer à la scène, se mêler au jeu des acteurs. De nouveaux espaces et territoires sont investis: le théâtre se déplace vers des usines désaffectées, des magasins, des galeries d'art, des chambres d'hôtel, cherchant à revaloriser la relation vivante des acteurs et des spectateurs. Les petites productions où les soubassements du théâtre sont interrogés et deviennent la matière même des spectacles se multiplient: le théâtre s'affmne comme un laboratoire du vivant, où s'expérimente « l'être », où les artistes cherchent à créer de micro communautés dans lesquelles les règles d'émission, de circulation et de réception de la parole se renouvellent. Questionner les notions de l'espace et du territoire amène donc à poser la question du politique, à analyser les propositions théâtrales comme des expérimentations démocratiques dans lesquelles on peut observer comment se répartit la parole. Le théâtre devient en quelque sorte un « conservatoire du politique », c'est-à-dire l'endroit où les désirs d'engagement de participation et de partage sur lesquels repose le politique seraient cultivés: « à l'heure des grandes messes médiatiques et des réseaux planétaires le théâtre tend à resserrer l'échelle de son public, à intensifier et réinventer le lien au spectateur pour lui proposer un espace protégé de perception, de concentration et de questionnement». L'ouvrage se clôt sur les marches du Festival cannois. Pascal Lardellier, ici anthropologue de la communication, s'intéresse au périmètre de la Mecque du Cinéma dans lequel se tissent chaque année, pendant deux semaines, de singulières célébrations rituelles, une liturgie dont patiemment il va étudier les grands et les petits officiants, les cérémonies telle la Montée des Marches. Selon lui, le - 18-

Festival de Cannes « matrice postmoderne féconde de rites et de mythes» interroge les problématiques du territoire, en ce qu'il propose une sacralisation d'un espace à un moment où les territoires sont fonctionnalisés, sécurisés, numérisés ou encore « écologisés ». Reconstitué sur le mode de l'insularité, cet espace contradictoire complexe qui se donne à voir via les médias est régi par un système rituel subtil dans lequel l'auteur, se référant à l'anthropologie, reconnaît les mécanismes de l'enchantement. Les rapports qui se jouent au creux de ce jeu cérémoniel se trouvent euphémisés et déréalisés ; les protocoles permettent une mise en scène charismatique des corps; les rituels d'incarnation et d'assomption organisent un espace de théâtralisation des processus de célébration et de légitimation des protagonistes. En cela, la Montée des Marches est emblématique du souci d'exaltation et de légitimation du starsystem, mais aussi de l'émergence d'une nouvelle économie symbolique. L'espace cannois envisagé comme une scène mythique, parenthèse festive et permissive, ne comblerait-il pas à sa façon l'actuel déficit de clôture sacrée des territoires?

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La réinvention de l'espace urbain par la communication publique

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Les villes portuaires. Entre critique du fonctionnalisme et recompositions territoriales

Olivier Ratouis Institut des Mers du Nord

Depuis quelques années, les ensembles urbano-portuaires émergent dans les champs de recherche de différentes sciences humaines et sociales (géographie, économie, histoire, sociologie, droit, etc.) et plus particulièrement dans celui de la recherche urbaine. Qu'une recherche qui se présente comme" urbaine" y trouve intérêt dit assez comment, dans l'esprit de ses promoteurs, la "ville portuaire" tend à se constituer comme l'un de ses objets spécifiques. A la source de ce mouvement, on peut identifier dans ces villes le problème de l'abandon des vieux ports, problème contemporain de la montée du phénomène de concurrence des villes. A Londres et à Barcelone, ainsi que dans de très nombreuses régions littorales et fluviales d'Amérique et d'Europe, de grandes opérations d'architecture et d'urbanisme donnent visage à cette actualité en présentant avec la requalification des friches portuaires parmi les plus grandes opportunités récentes d'aménagement. La ville portuaire se donnerait alors comme un cas privilégié d'étude d'un fait plus vaste, celui de la transformation et de l'utilisation des nombreuses friches qui se créent dans les villes, aussi bien militaires qu'industrielles, suscitant des 1 opérations dites de " renouvellement" ou de " régénération urbaine" . A côté de ces aspects généraux d'aménagement, certains phénomènes atteignent en propre les villes portuaires. Avant de les analyser de manière plus particulière, ne conviendrait-il pas de les rapporter à une autre généralité, en les situant dans un mouvement vaste et de temps long, celui par lequel les sociétés occidentales se
IVoir l'actuel projet de loi français" Solidarité et renouvellement urbain". Sur la thématique des opportunités d'aménagement liées aux friches urbaines, Claude Chaline, La régénération urbaine, PUF, Que sais-je? n03496, 1999.

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tournent vers la mer, dynamique mise en évidence par Alain Corbin à partir du XVIIIème siècle comme un "désir collectif du rivage", proposition justement appuyée sur une relation à un "territoire du vide" qui se remplirait de pratiques de plus en plus nombreuses 1? Tous types d'éléments pourraient alors être invoqués ici: du succès actuel des grandes courses de voile au développement du tourisme balnéaire à l'échelle mondiale, de la densification des habitats sur les franges littorales à l' affmnation de la sensibilité écologique et environnementale, dernier phénomène qui atteint en propre les activités portuaires, et peut-être bientôt à la reviviscence apaisée et reconstruite des mémoires de la culture coloniale, c'est-à-dire des anciens liens des Empires avec leurs colonies d'" Outre-Mer"? Corbin distingue déjà à côté de ce rivage, le port, "ce territoire plein [qui] compense et accentue le vide environnant des plages et des côtes rocheuses ,,2. Cette différence entre espace portuaire et littoral, marquée dans le régime juridique français3, suffit à autonomiser le champ des villes portuaires par rapport au littoral en général. Notons cependant au moins à titre d'hypothèse que nous aurions aujourd'hui à faire non plus à un territoire vide et à un territoire plein mais à des territoires désormais tous deux pleins, d'usages et de pratiques diverses, tant terrestres que maritimes. Les différentes péripéties qui animent la vie portuaire, qui n'en manque pas, seraient alors des événements prenant sens dans cet ensemble, le confirmant, le contredisant, l'orientant. La situation sociale des ports, avec la réduction massive des effectifs dans certains secteurs d'activité en mutation, en est une dimension majeure puisqu'avec elle, c'est la relation culturelle à l'égard de l'objet" port " qui se modifie aujourd'hui: la vie des ports n'est plus la même depuis que le docker, figure symbolique de la force de travail au service de l'échange marchand, ne travaille plus à la force de ses bras mais est devenu un technicien spécialisé dans la conduite de grands engins de

1Alain Corbin, Le territoire du vide. L'Occident et le désir du rivage. 1750-1840, Aubier, 1988. 2" ... l'on ne vient pas seulement charger des cargaisons. Sur les dalles du quai, s'échangent aussi les cultes, les doctrines sociales, les thèmes littéraires ", etc. Id., p 213 sq. 3Le droit français englobe l'ensemble des côtes sous la dénomination de " domaine public maritime ". Mais le littoral est dit" naturel" tandis que les ports relèvent du domaine public maritime" artificiel". Deux régimes juridiques distincts s'appliquent.

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manutention 1. Très près de nous, des siècles de pratiques et d'organisation du travail viennent ainsi d'être brutalement relégués dans un passé lointain2. L'image des ports en est profondément changée, au point qu'elle est à réinventer3. C'est l'un des points de départ de la recherche sur les villes portuaires. Plus généralement, l'évolution du transport engageant l'économie et l'organisation du commerce portuaire dans une nouvelle phase, principalement sous la poussée de la conteneurisation, transforme considérablement la situation des ports et rappelle à ceux-ci leurs besoins en termes de services urbains développés. Ces manifestations progressives de changements renvoient à l'une des caractéristiques fondamentales des villes portuaires d'où provient une grande part de l'intérêt actuel de leur étude. En effet, ces villes s'inscrivent dans différents systèmes: système des échanges et du transport international (la" chaîne logistique "), système portuaire proprement dit (le port comme nœud d'un réseau de ports), système territorial d'aménagement et de gouvernement (système d'acteurs impliquant de fait mais non exclusivement l'ensemble des grands acteurs de l'aménagement) - cela dans le double contexte de l'intégration européenne (modifiant les politiques des Etats à l'égard

ILe terme de "manutention"

continue

d'être

utilisé. Sur son évolution,

voir Arnaud

Le Marchand, La structuration des marchés du travail portuaire, thèse de doctorat, Paris X, sd. La norme à l' œuvre du chômage fonctionnel maximal, à l'opposé de la logique industrielle dite" fordiste ", plaçant le docker en dehors du régime commun du droit du travail, donnait lieu à une situation d'exception. Loïc Hislaire propose une analyse convaincante, décrivant un système tripartite mis en place dans les années quarante entre les dockers, l'Etat et les entreprises de manutention. L'équilibre alors acquis de fait se rompt dans les années quatre-vingt avec la fin des Trente glorieuses et les nouvelles évolutions techniques. L. Hislaire, "Les dockers et le changement", in Th. Beaudoin, M. Collin (dir.), Villes portuaires et nouveaux enjeux internationaux, Paradigme, 1991, pp. 119-135. 2n est intéressant de noter que cette rupture ne recoupe pas historiquement la révolution industrielle et que, bien au contraire, elle est contemporaine de la montée en puissance de l'économie de service. La première mécanisation du XIXème siècle (M. Jouffroy, "Le container et ne provoque pas la chute du " mur de la manutention" l'organisation d'avenir des transports", in Revue de la Chambre de commerce de Marseille, août 1950, p. 12), c'est-à-dire le besoin de fractionner la masse en charges de 50 à 80 kg, qui n'intervient qu'avec l'unitarisation des flux de marchandises générales dans la seconde moitié du XXème siècle. Le chariot élévateur puis différents engins mécaniques, jusqu'aux formes actuelles des portiques à conteneurs, libèrent de cette contrainte. 3La mythologie portuaire s'est en grande partie construite à partir de la figure du marin et plus encore du docker aussi bien à Hollywood que dans les studios de cinéma français.

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des ports1) et de la mondialisation (qui pourrait, selon certains,
redonner de l'importance à la " valeur" ville2 et à l'égard de laquelle les ports ont constitué des avant-postes). Si l'interaction de ces différents systèmes est forte, la question des rapports qu'entretient, et que suscite, la ville portuaire avec lees) territoire(s) mérite à elle seule une étude. D'ailleurs, n'y aurait-il pas encore d'autres champs à inclure comme celui de l'évolution des techniques par exemple et de ses effets sur l'organisation de l' espace3? Des études sur Marseille ont tenté d'intégrer ces derniers aspects assez négligés comme des éléments participant à l'économie de la production de l'espace des villes portuaires, décrivant de façon liée les processus de
rationalisation de l'espace et de mécanisation de la manutention
4.

En France, depuis la décolonisation, les villes portuaires sont devenues des coins aveugles de la culture nationale, comme si le mouvement de reflux des territoires d'outre-mer avait atteint les limites métropolitaines de ces lieux d'échanges. N'y aurait-il pas là d'ailleurs l'indice d'une double appartenance territoriale des villes portuaires, au continent et à l'outremer? La généralisation du transport aérien avait déjà progressivement mis fm aux rêves des grands embarquements: la statue de la Liberté n'était plus l'horizon lointain des rades du port du Havre ni Saïgon celui de Marseille. L'imaginaire portuaire s'effaçait. Qui donc hormis des ingénieurs et quelques experts pouvaient s'intéresser à ces grandes aires d'accueil de monstres industriels aux pieds dans l'eau, poches d'ombre et revers nécessaires de la civilisation industrielle? Dans les années quatre-vingt, la clôture des espaces portuaires a renforcé ce dédain et contribué à une séparation emblématique dont l'un des cas les plus anciens en France est peut-être la Penfeld à Brest, bras de mer coupant la ville en deux et rigoureusement interdit d'accès occupé cette fois-ci non par l'industrie mais par la Marine nationale. En quelques années pourtant, ces villes et leurs ports ne se seraient-elles pas transformées en boîtes noires des processus de transformation des territoires?
ILa Commission européenne a établi un Livre vert relatif aux ports et aux infrastructures maritimes, (1998), document fortement critiqué par certains Etats membres, qui vise à une libéralisation du système des échanges incluant les compagnies ferroviaires. 2Pierre Veltz, Mondialisation, villes et territoires. L'économie d'archipel, PUF, 1996. 3Techniques de transport, engins de levage, modes de conditionnement de la marchandise, etc. 4Jean-Lucien Bonillo (Dir.), Marseille. Ville & port, Parenthèses, 1991.

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Le territoire,

notion de synthèse

et outil de la relation

Signe de l'émergence du champ, la production de savoirs sur les villes portuaires est abondante. Plusieurs centaines de textes récents (livres, articles, recherches) s'accumulent maintenant auxquels, une fois le champ établi, viennent s'ajouter d'autres travaux plus anciens. A considérer aussi bien les sujets de thèse aujourd'hui en cours que la liste des colloques s'inscrivant dans ce champ, on peut constater que ce flot ne se tarit pas. Aussi serait-il bien ambitieux de prétendre ici en donner la liste et plus encore de tenter des synthèses d'une si vaste production 1. Quant à essayer de resituer scientifiquement cette production de savoirs, la tâche est vaste et difficile dans la mesure où ces études relèvent de dynamiques de recherches diverses et parfois antagonistes, et en grande partie encore exploratoires: tel est sans doute le paradoxe actuel de la recherche sur les villes portuaires. Nous nous contenterons ici d'essayer de dégager quelques pistes. Posons comme première hypothèse que la question territoriale est à la fois suffisamment large pour supporter un questionnement à plusieurs étages et suffisamment étroite pour essayer de suivre un cheminement en évitant de s'engager simultanément sur plusieurs pistes. L'exercice est d'autant plus compliqué qu'il ne s'agit pas de se situer à l'intérieur d'une discipline (ce qui permettrait de référer à une épistémé) mais de traiter d'un objet qui se situe au carrefour de plusieurs disciplines. En ce sens, la ville portuaire se présente donc moins tout d'abord comme un objet que comme un champ. Reste à progresser sur la manière de le définir et surtout, peutêtre, de le saisir. Car dans un cas (objet) comme dans l'autre (champ), c'est bien la question de l'autonomie et de sa légitimité qui est engagée. A cet égard, les questions posées par Marcel Roncayolo et Louis Bergeron dans les années soixante-dix à propos de la ville industrielle donnent une première orientation. Du point de vue de sa
1En ce qui concerne le recensement de ces travaux, quelques documents permettent de premiers repérages, déjà assez complets. Notamment: Claude Chaline (Dir.), Rachel Rodrigues Malta (Coord.), Ces ports qui créèrent des villes, L'Harmattan, 1994, pp 261-298 ; Denis Davoult, Eric Gueguen, Ville et port. Mutation et recomposition, AIVP-CDU, octobre 1997, pp 95-140.

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défmition tout d'abord, en suivant leur raisonnement, la ville portuaire" serait une catégorie de ville, définie par l'activité dominante", fortement caractérisée. L'intérêt du questionnement est ici surtout méthodologique, autorisant un glissement de la ville industrielle à la ville portuaire: "Faut-il donc s'intéresser à la ville [portuaire], considérée comme un concept cohérent ou comme une réalité homogène, ou aux relations entre croissance de l'activité [portuaire], d'une part, croissance urbaine et déformation du système urbain, d'autre part? Comparer deux ensembles de transformation, le

[portuaire]et l'urbain, plus que leurs éléments séparés?"1 Autrement
dit, faut-il penser côte à côte la ville et le port ou bien la ville portuaire? Un élément de ce débat peut contribuer à son établissement, celui souligné par Bernard Lepetit à la suite notamment des travaux d'histoire urbaine de Jean-Claude Perrot et de Jean-Pierre Bardet. Pour l'histoire sociale en effet, la monographie urbaine présente l'avantage d'offrir un objet d'analyse bien délimité à la fois dans l'espace et dans son découpage administratif. A partir de ces démarches nouvelles, la ville comme objet acquiert son autonomie, en cessant en l'occurrence d'être considérée comme un simple support abstrait des relations sociales. En montrant que si les sociétés" traduisent" leurs dynamiques dans l'espace urbain, voire y proj ettent leurs structures, celui-ci les travaillent en retour; en fondant l'interaction des relations entre société et espace, ces historiens démontrent que la ville" est plus qu'un cadre ,,2. A partir de là, l'enjeu, pour nous, serait un enjeu de position. Soit approcher la ville portuaire comme un espace socioéconomique pour comprendre des transformations diverses et en ce cas, les découpages administratifs (limites communales, circonscription portuaire en particulier) seraient utiles comme cadres référents; soit concevoir la ville portuaire comme le sujet central de la recherche, digne d'autonomie: ce que nous pouvons comprendre comme un champ autonome, presque un objet spécifique. A ce stade, et pour résumer, deux types d'interrogations apparaissent déjà. Le premier porte sur une définition: "ville
1Louis Bergeron, Marcel Roncayolo, ""De la ville préindustrielle à la ville industrielle". Essai sur l'historiographie française ", in Quaderni storici, n027, septembre-décembre 1974, pp 829-830. Nous substituons le terme" portuaire" (mis entre crochets) aux termes" industriel" et " économique". 2Bernard Lepetit, "La ville: cadre, objet, sujet ", in Enquête, n04, second semestre 1996, p 22.

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portuaire" ou bien" ville et port". Le second sur un statut: la ville portuaire, cadre d'analyse ou objet spécifique1. Dans les deux cas, le territoire offre une entrée d'autant plus intéressante que nombreux sont ceux qui défendent l'idée, ou qui la mettent en pratique dans leurs textes, d'un passage de la notion d'espace à celle de territoire pour penser les phénomènes urbains, précisément parce que la notion de territoire apparaît comme plus dense et porteuse de qualités intrinsèques, dimension non reconnue à la notion d'espace. La relation entre la ville et le port ne serait donc pas d'" encadrement ": le port ne serait pas le cadre de la ville, pas davantage que la ville une scène sur laquelle se déploieraient des tensions sociales ou économiques, liées à une activité portuaire spécifique, d'ailleurs difficile à cerner complètement. C'est donc à la fois à une lecture interactionniste entre ces deux entités et à une autonomie de la lecture territoriale que nous sommes conduits. Or, la relation des ports et des villes reste encore peu étudiée sous l'angle proprement territorial. La plupart des recherches sur les villes portuaires reposent le plus souvent sur une lecture séparée: soit par l'un ou l'autre des deux termes de la relation, soit à partir d'un secteur particulier (architecture, transport) voire à l'intérieur des limites d'une discipline. Cette disposition assez générale peut être illustrée par l'étude d'un des phénomènes les plus importants ayant affecté les villes portuaires dans les dernières décennies, celui des zones industrialo-portuaires (ZIP). André Vigarié, l'un des premiers en France à avoir abordé le port comme objet d'étude géographique spécifique, a ainsi mis en évidence l'intérêt et l'importance, pour l'analyse spatiale, des zones industrialo-portuaires implantées à partir des années cinquante dans la plupart des grands ports mondiaux, s'attachant à les décrire (fonctionnement, étendue, etc.) pour en dégager les principales caractéristiques2. Mais, dans ses analyses sur la "vie littorale", les vastes effets de l'industrialisation portuaire d'après-guerre sur les villes sont entièrement négligés. Ce phénomène d'industrialisation portuaire qui atteint fondamentalement l'entité urbano-portuaire, dans la mesure où il provoque la création de quartiers entiers d'habitation destinés à accueillir la main-d' œuvre et transforme la structure et la
IPar exemple: Michel Cantal-Dupart, Claude Chaline, Le port, cadre de ville, L' Harmattan, 1993. 2André Vigarié, Ports de commerce et vie littorale, Hachette, 1979.

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morphologie urbaines existantes, n'est délibérément traité que de façon partielle. Pour le géographe des transports, la question urbaine se trouvait placée hors du cadre portuaire, au nom d'une culture maritime spécifique aux rivages (le monde" ripuaire" selon ce très beau terme qu'il retient) à laquelle les ouvriers de l'industrie portuaire étaient étrangersI! Cette industrie, logiquement et immédiatement comprise comme portuaire, n'était pourtant en rien elle-même une tradition maritime - bien au contraire. On le voit, la délimitation de l'objet port et la restriction de l'analyse à celui-ci ne sont pas sans poser problème. En ne considérant que l'activité de transport, peut-on même restreindre l'analyse aux" frontières" du port, dès lors que la plupart des compagnies maritimes, les banques, les réseaux routiers et ferroviaires utilisés pour l'acheminement des marchandises... ou le logement des employés du port se trouvent situés en dehors de celleci ? En somme, délimitant d'autorité les contours d'une aire, l'analyse spatiale ne tend-elle pas à tenir lieu d'analyse territoriale? La séparation délibérée du port et de la ville ne repose-t-elle pas, dans un mouvement inverse à celui que nous venons de relever, sur une réduction du territoire à l'espace? Pourquoi un espace, une" aire", une" zone" productive et logistique, selon que l'on veut qualifier cet élément, serait-il de soi à part du territoire? Et surtout, pourquoi et à quel titre, une fonction serait-elle de soi si bien scindée du reste et assignée de manière si univoque à un périmètre défmi ? N'est-ce pas là un véritable a priori? La fonction portuaire serait-elle, en ce qui concerne les grands ports français, confinée par nature dans les limites de la circonscription d'un port autonome défmie administrativement2 et, réciproquement, cette circonscription n'intégrerait-elle que des fonctions portuaires3?
1H

La ville maritime et le port qui lui est joint sont deux réalités étroitement

conjuguées, au point qu'on les a le plus souvent confondus dans une même analyse; c'est une source de confusion et d'imprécision qui conduit à méconnaître bien des ii constituent un mécanisme puissant réalités. " Id., P 421. D'ailleurs, si les ZIP d'entraînement du peuplement par l'expansion de l'emploi dans les usines du bord de l'eau, par lafixation de la population urbaine corrélative dans l'agglomération proche (...), cette main d'œuvre industrielle (...) obéit à des réactions et à des mécanisme socio-économiques qui sont ceux de la vie terrestre et non de la mer ". Id., P 457. 2Celle-ci est déterminée par décret en Conseil d'Etat à partir de l'avis du ministre chargé des ports maritimes, autrement dit le ministre de l'Equipement (Code des ports maritimes, en particulier art. L.111-3 et art. R.111-3 et suivants). 3 On connaît la grande variété des usages non portuaires des espaces portuaires (pratiques ornithologiques, de pêche, sportives, de promenade, etc.).

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La dissociation entre ville et port s'avère ainsi véhiculer un implicite méthodologique et idéologique, celui du fonctionnalisme, d'autant plus significatif avec l'exemple des zones industrialoportuaires qu'il vient répéter au niveau de la connaissance la doctrine de traitement de l'espace mise en action par l'administration dans la politique d'aménagement du territoire, particulièrement forte et valorisée en France. Faut-il voir là une particularité du statut du discours géographique français d'après-guerre accompagnateur de l'Etat aménageur1? C'est bien, sous-jacente, l'idée de la ville comme cadre d'interventions socio-économiques ou du port comme support d'activités industrielles et logistiques qui se retrouve ici. Des espaces neutres, non réactifs, assignables. Des fonctions.

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De la mer à la terre: genèse d'un objet

Une difficulté persiste: comment approcher les villes portuaires à partir d'une interrogation territoriale alors que celles-ci paraissent par " nature" tournées vers la mer? Peut-on tout d'abord parler légitimement de " territoires" portuaires ou urbano-portuaires? Les villes portuaires ne seraient-elles pas le lieu d'un conflit, entre maritimité et territoriculier? En quoi pourrait consister une territorial (architecture? Loin d'être insurmontable, cette difficulté parait relever à la fois d'une réduction et d'un déplacement, qui renvoient à la genèse de l'objet. On peut faire ici l'hypothèse qu'une partie de la recherche a décrit un mouvement théorique qui, partant de la mer et du navire, a déplacé ses intérêts vers le port. Aussi un certain nombre d'études peuvent-elles être considérées comme annonciatrices des recherches actuelles sur les villes portuaires dans la mesure où elles ont notamment permis de mettre en évidence les singularités des villes portuaires. Puisqu'en voulant comprendre ces dynamiques de recherche, il faut en reconstruire des cheminements, on peut estimer que les recherches historiques tiennent un rôle privilégié dans la "montée" de l'objet ville portuaire, alors précisément que l'histoire inclinerait à
Les géographes ont fourni les contingents de l'administration et donné sens à cette démarche sous la dénomination de "géographie active". Voir par exemple JeanPierre Gaudin, L'aménagement de la société. La production de l'espace aux XIXème et XXème siècles, Anthropos, 1979.
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la perception d'une lente séparation entre ville et port. Par rapport à ce mouvement, un premier ordre de travaux pourrait être qualifié de " maritimiste ". Dans sa thèse d'Etat, publiée sous le titre Dix mille marins face à l'océan, Alain Cabantous qui est l'un des principaux représentants de cette tendance, montre comment les marins constituent un milieu social original, disposant d'usages spécifiques, et qui se distingue dans la ville du reste de la population notamment par la localisation de ses pratiques 1. Ce faisant, l'auteur vise à montrer l'existence d'" identités maritimes". Dans cette approche, la vie sociale est centrée sur le navire et la mer. Dans sa Préface, Pierre Deyon en défmit le point focal: "L'Océan, personnage essentiel qui commande à tous les acteurs du drame". Malgré la référence donnée dans l'Introduction, on est cependant loin de Braudel qui présentait certes sa Méditerranée comme" une étude historique, centrée sur un espace liquide", mais en expliquant que" la Méditerranée n'est même pas une mer, c'est un "complexe de mers", et de mers encombrées d'îles, coupées de péninsules, entourées de côtes ramifiées. Sa vie est ,,2. L'approche de Cabantous n'est donc pas celle mêlée à la terre d'une histoire totale mais celle d'une histoire sociale (comme le précise d'ailleurs le sous-titre) qui ne s'intéresse pas à ces ramifications côtières et continentales longuement analysées par Braudel. L'étude n'est donc ni territoriale ni même portuaire; d'ailleurs, la ville portuaire n'est pas présentée dans son ensemble. La recherche sur les villes portuaires trouve ici des éléments en faveur de l'identité maritime et de ses processus de constitution utiles par exemple à l'appréhension de la dimension patrimoniale de l'objet, mais son acte de naissance réside dans un renversement de perspective. L'histoire maritime repose sur une distinction entre société maritime et ville, et " tire" le port vers la mer. En partant d'une réflexion sur la marine et les dispositifs militaires, Alain Guillerm parvient à de tout autres développements3.
l Alain Cabantous, Dix mille marins face à l'océan. Les populations maritimes de Dunkerque au Havre aux XVIIème et XVIIIème siècles (vers 1660-1794). Etude sociale, Publisud, 1991. Du même auteur, Les citoyens du large. Les identités maritimes en France (XVII-XIXèmes siècles), Aubier, 1995. 2Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Armand Colin, plusieurs éditions revues de 1946 à 1979. Préface de la llrem,ière é~ition. Le livre de poche, 1990, pp 12 et 14. Alain Gulllerm, Fortification et marine en Occident. La pierre et le vent, L'Harmattan, 1994 (lère éd., Arthaud, 1985). Préface de Fernand Braudel.

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Engageant une réflexion sur le territoire, l'historien s'appuie sur l'étude des fortifications et plus particulièrement sur le principe d'une distinction à faire entre deux types d'entre elles: d'une part, la muraille comprise comme une limite (la ligne Maginot, la Muraille de Chine, etc.) ; d'autre part, l'oppidum, la ville, le château-fort compris comme des espaces clos, des enceintes. Selon ce second sens, " la fortification urbaine caractérise des embryons d'économie-monde, plus mercantiles que totalitaires, fondés sur l'impérialisme maritime ,,1. En somme, deux schémas plus que sur les conquêtes terrestres peuvent être distingués. La ville portuaire, fortifiée, s'inscrit dans un système articulant commerce et discontinuité territoriale, tandis qu'à l'opposé, la conception de l'espace qu'a le pouvoir central se lie à l'idée d'un territoire continu et borné que Vauban institue en France et qui va le combattre. Le travail de Demangeon et Fortier sur Les vaisseaux et les villes, à la croisée de l'histoire et de la recherche urbaine, contribue à montrer comment s'opère en France au XVIIIème siècle la "constitution des ports en champ d'expérimentation et de projet privilégié" au moment de la prise en main par l'Etat et sa discipline militaire d'activités jusqu'alors civiles2. Ce travail a l'intérêt de poser la question portuaire à partir d'une réflexion sur les équipements du pouvoir et, de ce fait, relève l'importance des ports comme instruments d'une politique d'Etat. Le statut dit d'" autonomie" des grands ports en montre l'actualité. La mise en évidence d'une corrélation entre acteur étatique et politique déterminée de traitement de l'espace n'est pas le moindre apport de l'étude. En effet, l'analyse des projets de conception des arsenaux souligne comment ce changement s'accompagne d'une évolution dans la production des espaces portuaires. Les auteurs en démontent la mécanique et identifient un petit nombre de caractéristiques nouvelles et fondamentales au premier rang desquelles la complète redéfinition préalable des sols (la tabula rasa) et la fragmentation des espaces3. Cette modernisation avant la lettre définit une culture d'ingénieurs (ils
lId., pIS. 2Alain Demangeon, Bruno Fortier, Les vaisseaux et les villes. L'arsenal de Cherbourg, Mardaga, 1978. 3 Le sol n'est plus seulement ce sur quoi on s'implante et dont on subit (ou exploite) " les contraintes, il devient une surface de gestion des mouvements, un espace de répartition en même temps qu'un instrument de découpage des activités. Il doit donc
être remodelé, organisé en aires ", etc. p 22sq.

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s'accaparent alors le domaine de l'aménagement des espaces portuaires) caractéristique d'un rapport à l'espace que l'on retrouve deux siècles plus tard dans la logique de constitution des zones industrialo-portuaires. Y aurait-il matière à suivre Jean-Lucien Bonillo lorsqu'il oppose l'histoire des villes, présentant" une complexe et lente sédimentation de l'espace" à l'univers portuaire, donnant à voir " une logique de la fragmentation et de la tabula rasa, des processus rapides et radicaux d'obsolescence et de renouvellement" I? Quoiqu'il en soit, ces recherches présentent un double avantage: elles contribuent à constituer le champ de recherche des villes portuaires; de plus, elles invitent les observateurs des transformations récentes à percevoir les effets de longue durée et à prendre en compte l'existence de plusieurs temporalités.

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La recherche sur les villes portuaires: séparation

un diagnostic

de la

Or, précisément, l'actualité des villes portuaires oblige à repenser phénomènes et processus. Ce sont même ces mutations, affectant en premier lieu les ports, qui suscitent différentes démarches prenant la ville portuaire comme objet spécifique d'études. C'est vers la fin des années 80 qu'a lieu ce passage. En 1990;. le Plan construction et architecture du ministère de l'Equipement lance une consultation de recherche sur" Le port et la ville", deux ans après qu'une nouvelle Association internationale Villes et ports (AIVP), basée au Havre, a organisé un premier colloque intitulé" Villes et ports". Ces deux initiatives servent à la fois de déclencheurs et d'animateurs de la recherche, en suscitant de nouveaux travaux et des rencontres pour les exposer, et permettent d'opérer des recensements des études existantes. Dans le même temps à Venise, le Centre international Città d'Acqua ouvre une série de colloques sur le thème des villes portuaires et lance la revue Aquapolis. La recherche anglosaxonne, suivant un mouvement de transformation portuaire initié plus tôt dans ces pays, avait alors déjà produit différents travaux dont certains s'essayaient à produire des modèles d'évolution spatiale des
1 Jean-Lucien Bonillo, Avant-propos, Du dock au conteneur (1844-1974), in René Borruey, Le port moderne de Marseille. Editions CCI, Marseille, 1994, p VI.

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