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THEORIE DE LITTERATURE

210 pages

Ce livre introduit aux principaux concepts et outils contemporains de la théorie littéraire. Les trois premiers chapitres s'intéressent à l'origine du sens des textes, à la définition de la littérature et à la question des types et des genres littéraires.

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Ajouté le : 01 juin 2012
Lecture(s) : 90
EAN13 : 9782296494183
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Théorie de la liTTéra Ture
une inTroducTion
Jean-Louis Dufays
Michel Lisse
Christophe Meurée
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 1 4/11/09 14:39:34Dans la même collection :
1. Pierre Collart, Les abuseurs sexuels d’enfants et la norme sociale,
2005.
2. Mohamed Nachi et Matthieu de Nanteuil, éloge du compromis.
Pour une nouvelle pratique démocratique, 2006.
3. Lieven Vandekerckhove, Le tatouage. Sociogenèse des normes
esthétiques, 2006.
4. Marco Martiniello, Andrea Rea et Felice Dassetto (eds), Immigration
et intégration en Belgique francophone. état des savoirs, 2007.
5. Francis Rousseaux, Classer ou collectionner ? Réconcilier
scientifques et collectionneurs , 2007.
e6. Paul Ghils, Les théories du langage au XX siècle. De la biologie à
la dialogique, 2007.
7. Didier Vrancken et Laurence Thomsin (dir.), Le social à l’épreuve
des parcours de vie, 2008.
8. Pierre Collart (dir.), Rencontre avec les différences. Entre sexes,
sciences et culture, 2009.
9. Jean-Louis Dufays, Michel Lisse et Christophe Meurée, Théorie de
la littérature. Une introduction, 2009.
10. Caroline Sägesser et Jean-Philippe Schreiber, Le fnancement
public des religions et de la laïcité en Belgique, à paraître.

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 2 4/11/09 14:39:34Théorie de la liTTéra Ture
une inTroducTion
Jean-Louis Dufays
Michel Lisse
Christophe Meurée
ACADEMIA
A B
BRUYLANT
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 3 4/11/09 14:39:35
Avertissement
Le présent ouvrage applique les recommandations orthographiques
de l’Académie française.
Une première version des chapitres 1 et 2 ainsi qu’une partie du
chapitre 7 ont été publiées dans le livre de J.-L. Dufays, L. Gemenne
et D. Ledur, Pour une lecture littéraire (De Boeck, 2005). La fn du
chapitre 7 a été publiée en 1993 dans le n° 96 de la revue Poétique.
Le chapitre 4 a été écrit par Christophe Meurée, le chapitre 3 et le point
D du chapitre 5 sont dus à Michel Lisse, Jean-Louis Dufays a écrit le
reste. L’ensemble a bénéfcié de la relecture vigilante de Sébastien
Marlair : qu’il en soit vivement remercié.
D/2009/4910/23 ISBN 13 : 978-2-87209-946-7
© Buyla– a adea s.a.
Grand’Place 29
B–1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction ou d’adaptation par quelque procédé que ce soit,
réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique.
www.academia-bruylant.be
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 4 4/11/09 14:39:35
rnimtcIntroduction
Au moment d’entamer un ouvrage dédié à la théorie de la littérature,
il n’est pas inutile de se demander à quoi cela sert d’étudier la litté-
erature au XXI siècle, époque où le livre et la lecture semblent de plus
en plus délaissés au proft de nouveaux modes de communication et
d’information. La question est posée sans complaisance par Antoine
Compagnon :
« Le lieu de la littérature s’est amenuisé dans notre société depuis
une génération : à l’école, où les textes documentaires mordent sur
elle, ou même l’ont dévorée ; dans la presse, où les pages littéraires
s’étiolent et qui traverse elle-même une crise peut-être funeste ;
durant les loisirs, où l’accélération numérique morcelle le temps
disponible pour les livres. […]
Aujourd’hui, même si chaque automne voit la parution de centaines
de premiers romans, l’on peut avoir le sentiment d’une indifférence
croissante à la littérature, ou même – réaction plus intéressante, car
plus passionnée – d’une haine de la littérature considérée comme
une intimidation et un facteur de “fracture sociale”. […]
La lecture doit désormais être justifée, non seulement la lecture
courante, celle du liseur, de l’honnête homme, mais aussi la
savante, celle du lettré, de l’homme ou de la femme de métier. L’Uni-
versité connait un moment d’hésitation sur les vertus de l’éducation
générale, accusée de conduire au chômage et concurrencée par des
formations professionnelles censées mieux préparer à l’emploi, si
bien que l’initiation à la langue littéraire et à la culture humaniste,
moins rentable à court terme, semble vulnérable dans l’école et la
1société de demain. »
Face à ce constat interpelant, ce n’est pas une, mais deux questions
qu’il s’agit d’affronter : d’une part, celle de l’utilité de lire la littérature,
d’autre part, celle de s’intéresser à la théorie de la littérature.
1 A. C , La littérature, pour quoi faire ?, Paris, Collège de France/
Fayard, 2007, pp. 29-31.
— 5 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 5 4/11/09 14:39:35
gnpnoomaThéorie de la littérature
a. Pourquoi s’intéresser à la littérature ?
La lecture des textes littéraires peut être justifée par deux sortes
d’enjeux. Certains d’entre eux concernent les aspects cognitifs et intel-
lectuels de la lecture : nous les qualiferons de rationnels ; d’autres
concernent ses dimensions émotionnelles et relèvent du psychoaf-
fectif, de l’imaginaire, voire de l’inconscient : nous les qualiferons
de passionnels.
Ces deux types d’enjeux correspondent aux deux faces du lecteur,
2que Michel Picard a appelées le lectant et le lu , et ils sont fondamen-
talement complémentaires, car le rapport à la littérature mobilise par
sa nature même la lucidité et l’illusion, la réfexion et la détente, la
distanciation et la participation. Posons donc d’emblée, avec Picard,
que la lecture la plus riche, celle qui mérite le plus d’être qualifée de
« littéraire » est celle qui établit un va-et-vient entre ces deux aspects.
Si l’on admet ce postulat, on admettra aussi qu’une tâche importante
de la formation littéraire doit être de préserver cet équilibre : négliger
l’un des deux termes reviendrait en effet à réduire la richesse poten-
tielle de la littérature, ce qui semblerait aussi discutable sur le plan
scientifque que nuisible sur le plan pédagogique.
Certes, ces enjeux concernent aussi d’autres activités de réception
que la lecture de textes littéraires, à commencer par la
audiovisuelle. La littérature semble néanmoins les mobiliser d’une
manière plus intense et plus diversifée en raison de la durée de sa
lecture, des nombreuses pauses qui en résultent et du travail cognitif
plus intense qu’elle requiert. Lire un texte narratif, dramatique ou
poétique exige en effet un travail d’imagination, de construction
intérieure de « mondes », de personnages et d’actions plus exigeant
que la réception d’un flm, car cette activité passe par le traitement du
langage, lequel ne donne accès aux représentations mentales qu’in-
directement et conserve un cadre matériel toujours disponible à la
vision qui empêche le lecteur d’oublier qu’il lit.
Examinons maintenant plus avant les enjeux passionnels et les enjeux
rationnels qui peuvent être associés à la littérature.
2 M. P , La lecture comme jeu, Paris, Minuit, 1986. Nous reviendrons
plus loin sur cette distinction fondamentale.
— 6 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 6 4/11/09 14:39:35
draciIntroduction
1. Les enjeux passionnels
S’évader, se décentrer. – Sur le plan passionnel, le rapport à la littérature
permet d’abord une expérience de décentrement fondamentale. En
effet, le monde du texte est une occasion de diversion, de divertis-
sement au sens fort du terme : il permet à l’esprit d’échapper aux
contraintes de l’existence individuelle et collective. Cette évasion va
de pair avec l’identifcation aux personnages du texte qu’on lit. Cette
expérience peut apparaitre comme une sorte de fuite, une manière
de vivre par procuration, mais elle n’en est pas moins fondamentale
et fondatrice, car il est impossible de se construire une identité sans
s’identifer, au moins temporairement, à des modèles, et parmi ceux-ci,
les personnages de fction occupent une place privilégiée en raison de
l’intensité des situations qu’ils traversent et de la possibilité qui nous
est donnée de les côtoyer de manière intime des heures durant. En
nous permettant ainsi d’accéder à nous-mêmes par le truchement de
ses personnages, la littérature exerce une fonction initiatique : elle
nous révèle notre propre personnalité.
Se trouver, se centrer. – L’identifcation joue aussi dans le sens inverse :
les personnages de nos lectures peuvent devenir des doubles de nous-
mêmes, des frères de papier, dont nous nous plaisons à retrouver des
traits dans nos propres vies. La littérature nous permet alors de nous
retrouver. En outre, en nous confrontant à des situations existentielles
fortes qui rejoignent les interrogations, les désirs et les expériences
partagés par beaucoup d’hommes, elle nous amène à la fois à anticiper
des épisodes de notre vie et à nous remémorer des évènements passés.
Levier actif de la mémoire involontaire, elle agit en nous de la même
manière que la madeleine trempée dans du thé, qui, au début de à la
recherche du temps perdu, fait ressurgir à la conscience du narrateur
proustien tout un pan de son passé.
Se perdre. – La littérature peut aussi nous faire éprouver une expérience
3de déstabilisation. Roland Barthes a appelé « jouissance du texte » la
situation où le lecteur est tellement troublé par le texte qu’il en perd
ses repères, qu’il ne sait plus comment se situer. Face à des œuvres très
novatrices, comme celle de Joyce par exemple, de nombreux lecteurs
sont ainsi confrontés à un sentiment d’altérité radical, où se sentent en
quelque sorte subjugués par le texte.
Vivre plus intensément. – Une autre expérience passionnelle liée à
la littérature est l’expérience éthique, le sentiment que le texte nous
3 R. B , Le plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, pp. 25-26.
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sehratThéorie de la littérature
nourrit sur le plan des valeurs, de nos attentes morales, mais aussi de
nos désirs. En lisant, nous nous posons des questions existentielles,
nous construisons et nous exerçons notre rapport éthique au monde.
2. Les enjeux rationnels
Lire la littérature, c’est aussi une expérience d’apprentissage, qui nous
donne accès à une diversité de connaissances. On peut en distinguer
au moins trois types :
Des connaissances d’ordre langagier. – La littérature nous donne
l’occasion de nous approprier toutes les ressources de la langue écrite,
et en particulier elle enrichit notre stock de structures syntaxiques et
de connaissances lexicales, dont elle fait un usage bien plus considé-
rable que le langage parlé.
Des génériques et esthétiques. – La littérature nous
fournit aussi des codes, des mythes, des scénarios, des stéréotypies
relevant des différents genres et courants littéraires et non littéraires.
Ainsi, c’est la lecture d’un certain nombre de romans policiers ou de
textes romantiques qui nous permet de dégager les tendances, voire
les règles, de ces deux systèmes de codes, dont la maitrise pourra
être à la fois réinvestie et réinterrogée aussitôt dans la lecture d’autres
textes du même genre ou du même courant.
Des informations sur le monde. – Un troisième type de savoir offert
par la littérature est celui des systèmes de références et des valeurs qui
permettent au lecteur de diversifer ses connaissances et ses jugements
sur le monde, sur ses semblables et sur lui-même. En nous relatant
de manière dynamique des évènements sur l’histoire, sur des pays
lointains, etc., la littérature véhicule un nombre considérable de
connaissances et exerce une fonction « gnoséologique » (elle se fait
médiatrice d’autres savoirs). écoutons à ce propos Roland Barthes :
« La littérature prend en charge beaucoup de savoirs. Dans un roman
comme Robinson Crusoé, il y a un savoir historique, géographique,
social (colonial), technique, botanique, anthropologique (Robinson
passe de la nature à la culture). Si, par je ne sais quel excès de socia-
lisme ou de barbarie, toutes nos disciplines devaient être expulsées
de l’enseignement sauf une, c’est la discipline littéraire qui devrait
être sauvée, car toutes les sciences sont présentes dans le monument
littéraire. C’est en cela que l’on peut dire que la littérature, quelles que
soient les écoles au nom desquelles elle se déclare, est absolument,
— 8 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 8 4/11/09 14:39:35Introduction
catégoriquement réaliste : elle est la réalité, c’est-à-dire la lueur
4même du réel. »
Plus précisément, la lecture de la littérature est un moyen d’accès
privilégié au témoignage des hommes qui nous ont précédés. C’est
donc un outil pour mieux comprendre le monde en nous ouvrant à
d’autres points de vue, d’autres cultures, d’autres époques. C’est aussi
une caisse de résonance qui donne sens et valeur à la vie ordinaire,
comme le dit joliment Danièle Sallenave dans son essai Le don des
morts :
« Sans les livres, nous n’héritons de rien : nous ne faisons que naitre.
Avec les livres ce n’est pas un monde, c’est le monde qui vous est
offert : don que font les morts à ceux qui viennent après eux.
Sans doute tout est-il déjà là, à notre naissance. Encore faut-il le
prendre. Offert, proposé, mais non donné. La terre, et le ciel, ce
qu’on en voit et ce qui s’y cache ; les choses de l’histoire, les replis
du temps. Mais, sans les livres, il se pourrait bien cependant que tout
nous échappe : le monde physique, même si je le parcours, parce
que je n’aurai rien appris ; le monde humain, l’histoire, parce que
je n’en saurai rien ; les langues – y compris celle de ma naissance,
parce que je ne les parlerai pas, ou les parlerai mal ; les œuvres, les
paysages, la douceur des soirs sur des bords étrangers, parce que je
5n’en aurai pas retraversé l’expérience dans le miroir des livres. »
La fréquentation de la littérature apparait ainsi à la fois comme une
occasion d’acquérir une meilleure prise sur le monde et un « renfor-
cement d’être » (Péguy). Pour autant, les connaissances qu’elle nous
transmet ne sont pas un savoir clos ou calcifé, car, comme le dit
Barthes, elle « fait tourner les savoirs » :
« En cela véritablement encyclopédique, la littérature fait tourner les
savoirs, elle n’en fxe, elle n’en fétichise aucun ; elle leur donne une
place indirecte, et cet indirect est précieux. D’une part, il permet
de désigner des savoirs possibles – insoupçonnés, inaccomplis : la
littérature travaille dans les interstices de la science : elle est toujours
en retard ou en avance sur elle [...]. D’autre part, le savoir qu’elle
mobilise n’est jamais ni entier ni dernier ; la littérature ne dit pas
qu’elle sait quelque chose, mais qu’elle sait de quelque chose ;
ou mieux : qu’elle en sait quelque chose – qu’elle en sait long sur
les hommes. [...] Parce qu’elle met en scène le langage, au lieu,
simplement, de l’utiliser, elle engrène le savoir dans le rouage de la
réfexivité infnie : à travers l’écriture, le savoir réféchit sans cesse
4 R. B , Leçon, Paris, Seuil, 1978, p. 18.
5 D. S , Le don des morts. Sur la littérature, Paris, Gallimard, 1991,
p. 65.
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001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 9 4/11/09 14:39:35
vanaetesehallrThéorie de la littérature
sur le savoir, selon un discours qui n’est plus épistémologique, mais
6dramatique. »
Autrement dit, les textes littéraires nous amènent à remettre en cause
les représentations sociales, à briser les idées reçues, et à « probléma-
tiser » le monde d’une manière toujours renouvelée. Ceci explique
pourquoi, dans les dictatures, la littérature est une activité étroitement
surveillée : empêcher les citoyens d’écrire et de lire ce qu’ils veulent
revient à leur ôter une possibilité fondamentale de réféchir, d’exercer
leur liberté et de contester le pouvoir.
En dernière analyse, la littérature apparait comme une occasion
formidable d’ouverture à d’autres expériences humaines. En cela, elle
présente un enjeu existentiel et philosophique fondamental, d’autant
plus que, tout en ouvrant ses lecteurs à une diversité d’expériences,
elle développe souvent chez eux le sens de l’altérité et la compassion.
Aussi ne semble-t-il pas excessif de penser que le degré de tolérance
et de démocratie d’une société est largement fonction de l’importance
qu’elle accorde à la littérature, et qu’à l’inverse, les sociétés où elle est
peu pratiquée et peu lue pas sont plus facilement la proie des préjugés
et des ostracismes. Même si elle ne sufft pas à le garantir, la littérature
forge le sens démocratique.
Pour toutes les raisons qui viennent d’être évoquées, apprendre à
lire et à connaitre les textes littéraires apparait à la fois comme un
outil essentiel pour la formation psychologique et morale de tous les
individus et comme une base pour pouvoir s’épanouir dans la vie
intellectuelle.
Mais si la littérature présente des enjeux essentiels, est-il nécessaire
pour autant de s’intéresser à sa théorie ?
B. la théorie de la littérature, pour quoi faire ?
Pour la plupart des lecteurs et des écrivains, la question ne se pose pas :
la littérature est avant tout objet d’une pratique passionnée, mais nul
n’est besoin, pour l’écrire ou pour la lire avec bonheur, de s’intéresser
6 R. B , Leçon, op. cit., pp. 18-19.
— 10 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 10 4/11/09 14:39:36
eatrhsIntroduction
à ses mécanismes ni de l’approcher d’un point de vue conceptuel.
écoutons à ce propos la mise en garde de Danièle Sallenave :
« Lire est une connaissance et une expérience du monde, auxquelles
on n’accèdera pas forcément parce qu’on aura appris à repérer dans
un écrit quels sont les «adjuvants» et les «opposants» que rencontre
le héros ou le personnage principal, et qui favorisent ou retardent
son action. Laissons Greimas et la sémantique structurale aux futurs
professeurs – et encore.
On n’a pas besoin, pour aimer lire, pour aimer les livres de fction,
de poésie et d’imagination, de tout un embarras théorique qui accroit
la distance avec les livres au lieu d’en rapprocher. Ni du recours à
des notions issues pour l’essentiel d’une linguistique aujourd’hui en
déclin. Le professeur peut y être initié, à l’occasion, pour maitriser
ce dont il parle, mais ce qu’il doit enseigner, c’est la pratique, pas la
7théorie des livres. »
Alors à quoi bon se consacrer à la théorie de la littérature ? La réponse
est simple : en posant un regard général et technique sur la littérature
et ses textes, cette discipline augmente les possibilités de leur attribuer
du sens et de la valeur, et par là de mettre en évidence leur force
d’interpellation ou leur puissance transformatrice.
Plus précisément, quatre fonctions au moins peuvent être attribuées à
la théorie de la littérature :
1° elle nous apprend à mieux situer chaque œuvre par rapport aux
concepts, aux genres et aux procédés qu’elle mobilise, et par là,
elle nous permet de mieux saisir sa spécifcité et son intérêt ;
2° elle enrichit nos outils et nos méthodes de lecture, notamment
lorsque nous nous préparons à analyser des œuvres littéraires dans
le cadre d’un apprentissage ou d’un enseignement ;
3° elle nous invite à mettre nos habitudes de lecture et nos jugements
de valeur littéraires en question et en perspective ;
4° elle nous apprend à mieux sentir et évaluer les œuvres, notamment
en nous exerçant à distinguer nos jugements de gout (« en vertu
de mes préférences personnelles, j’aime ou je n’aime pas cette
œuvre ») et nos jugements de valeur (« indépendamment de mon
appréciation spontanée, je reconnais ou non de la valeur à cette
œuvre en vertu de tel ou tel critère intersubjectif »).
L’étude de la théorie de la littérature correspond ainsi clairement à
un enjeu de distanciation critique : elle n’est certes pas indispensable
7 D. S , Nous, on n’aime pas lire, Paris, Gallimard, 2009, p. 99.
— 11 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 11 4/11/09 14:39:36
venalleaThéorie de la littérature
pour nous faire aimer la littérature, mais elle est un moyen d’aug-
menter notre plaisir et notre intérêt à son égard. Qui plus est, dans le
contexte d’une formation universitaire en « langues et lettres », elle
apporte aux étudiants un « savoir savant » qui leur permet de passer
de la pratique à la science, et du statut de simple amateur à celui
de connaisseur. Elle est aussi, comme l’admet Danièle Sallenave, un
ensemble de savoirs utiles pour le futur professeur, qui aura besoin,
pour transmettre la littérature à des élèves, de « maitriser ce dont il
parle ». Enfn et surtout, lire des textes avec des outils théoriques,
c’est leur permettre de produire le maximum de leurs effets, et par là
apprendre à regarder le monde sous un angle neuf et interpellant.
Le sens de notre entreprise étant ainsi, nous l’espérons, quelque peu
clarifé, il nous faut maintenant défnir – ou tout au moins débrous -
sailler – les concepts clés sur la base desquels toute théorie de la litté-
rature est obligée de se constituer : nous voulons parler d’une part
des notions de texte, d’écriture et de lecture, qui amènent à poser la
question du sens, et d’autre part de la notion de littérature, qui relève,
elle, du problème de la valeur. Ces notions feront l’objet de nos deux
premiers chapitres.
Après cette clarifcation conceptuelle, nous nous intéresserons à la
littérature du point de vue des types et des genres de texte qui la
constituent. Pour ce faire, il s’agira d’abord de montrer comment la
notion de genre littéraire a été pensée depuis l’Antiquité jusqu’à nos
jours (ce sera la matière de notre chapitre 3) ; nous entreprendrons
ensuite l’examen approfondi des trois types de textes majeurs qui
eont été distingués depuis le XVIII siècle, à savoir le texte dramatique
(chapitre 4), le texte poétique (chapitre 5) et le texte narratif (chapitre
6). Dans notre dernier chapitre, nous essaierons enfn de montrer
combien les différents concepts dégagés dans ce livre permettent de
mettre en œuvre une méthode d’analyse qui porte l’attention non plus
seulement sur le matériau textuel, mais sur la manière dont il se prête
à la lecture.
— 12 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 12 4/11/09 14:39:36Chapitre 1
des théories du texte aux théories
de la lecture
Les derniers développements de la théorie du texte ont été le lieu d’un
renversement de perspective lourd de conséquences : alors qu’elle
avait généralement privilégié le point de vue de la production des
textes par leurs auteurs, la recherche s’est centrée de plus en plus sur
celui de la réception. « La théorie se doit d’être d’abord une consi-
dération approfondie du statut et du pouvoir du lecteur », écrit sans
1ambages Stéphane Santerres-Sarkany en 1990 . Nous commencerons
ici par évoquer les raisons de cette évolution et par dresser un rapide
panorama des principales orientations qui se partagent aujourd’hui le
champ des recherches sur la lecture.
a. les théories du texte
Jusqu’à la fn des années 1970, le privilège était accordé soit au texte,
considéré comme un objet déjà-là qu’il s’agissait de circonscrire,
soit à certains éléments de son contexte d’énonciation. On pouvait
dénombrer pas moins de six types d’approches.
– L’approche exégétique considérait le texte comme une œuvre
dotée d’un sens canonique et défnitif. Elle adoptait à son égard une
attitude à la fois fnaliste (il fallait en restituer le sens, se montrer
fdèle à sa lettre et/ou à l’intention de son auteur) et transcen -
dante (la découverte du sens exact ne pouvait se faire qu’à l’aide
de connaissances plus ou moins savantes). Au Moyen â ge, cette
approche s’est illustrée dans le domaine religieux à travers la théorie
des quatre sens, qui distinguait dans tout texte de la Bible un sens
littéral ou historique (l’histoire racontée) et trois types de sens spiri-
tuels ou allégoriques : le sens typologique ou allégorique au sens
1 Théorie de la littérature, Paris, PUF, 1990 (Que sais-je ?), p. 59.
— 13 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 13 4/11/09 14:39:36strict, qui consistait à lire l’Ancien Testament comme l’annonce du
Nouveau, le sens moral ou tropologique, qui dégageait la portée
éthique du récit, et le sens anagogique, qui concernait l’évocation
des fns dernières de l’humanité.
Par la suite, l’approche exégétique a marqué durablement une
certaine critique universitaire hantée par la recherche de « clés »
susceptibles d’éclairer l’ensemble du texte (cf. notamment les
travaux de Léo Spitzer, axés sur la quête de l’« étymon spirituel » de
chaque œuvre, ou ceux du Père Guillaume, centrés sur la recherche
des « mots-thèmes » propres aux différents écrivains).
e– Dès le XIX siècle, s’est développée une autre approche des textes,
celle de la philologie, qui s’est progressivement scindée en deux
voies assez distinctes. En France, cette approche a pris un sens étroit
et a désigné un ensemble de méthodes visant à établir ou rétablir
le texte dans son intégrité, ses variantes, sa date, ses sources... En
Allemagne, la philologie possède un sens plus large, celui d’une
science de la culture, soucieuse de relier les documents aux civili-
sations qui les ont portés.
e– C’est également au XIX siècle que remontent les premières
approches contextuelles. Fondées sur une option relativiste,
celles-ci perçoivent le texte comme l’expression ou le refet d’une
réalité antérieure, en particulier la vie de l’auteur et l’histoire de la
littérature. Elles débouchent ainsi sur des analyses biographiques
ou psychologiques d’une part (un lien sacro-saint étant établi entre
la vie et l’œuvre), et sur des études historiques d’autre part (vogue
ede l’Histoire littéraire à l’université suscitée au début du XX siècle
par Lanson). À partir de 1950, le biographisme et l’histoire littéraire
commencent à refuer face à la vogue des analyses sociologiques,
généralement marxisantes : mais dans un cas comme dans l’autre,
il s’agit toujours d’aborder la littérature au départ d’un contexte qui
lui est extérieur.
– L’approche immanente, quant à elle, était née chez les Roman-
tiques allemands : centrée sur les rapports de sens internes à
l’énoncé qu’elle prétendait restituer de manière objective, sans
référence à des savoirs extérieurs, elle considérait le texte comme
un système de signes clos sur lui-même et n’ayant d’autre fn que
elui-même (c’est-à-dire autotélique). Au XX siècle, cette approche
a connu un succès considérable sous le nom d’analyse structurale
— 14 —
001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 14 4/11/09 14:39:36(cf. par exemple les travaux publiés dans les années 1960-1970
2par Todorov) .
– Le structuralisme a longtemps été prolongé par une approche inter-
textuelle ou transtextuelle, qui lisait le texte comme une structure
ouverte, entretenant un réseau de relations avec d’autres textes.
Bakhtine développe ainsi la notion de « polyphonie », qui désigne
notamment la diversité des langages et des discours de toutes
3origines qui se tressent dans les textes , tandis que Kristeva, qui
considère la multiplicité des « intertextes » possibles, perçoit le
4texte littéraire comme le lieu d’une « productivité » infnie .
Dans Palimpsestes (1982), Genette a distingué cinq formes fonda-
mentales de transtextualités, c’est-à-dire de relations pouvant
unir deux textes : (1) l’intertextualité au sens strict désigne le jeu
des citations et des références ; (2) la paratextualité les
rapports du texte avec sa périphérie immédiate : couvertures,
etitres, épigraphes, préfaces, 4 de couverture... ; (3) la métatex-
tualité désigne les commentaires dont le texte peut faire l’objet ;
(4) l’hypertextualité désigne le jeu des réécritures, dans lequel
un « hypotexte » se trouve soit imité soit transformé, selon un
régime qui peut être sérieux, satirique ou ludique (voir le tableau
ci-dessous) ; (5) enfn, l’ architextualité désigne la relation essen-
tielle que tout texte entretient avec un ou plusieurs « types » ou
« genre » littéraire ou discursif. On appelle encore parfois « trans-
textualité généralisée » la référence non plus à des textes ou à
des architextes, mais aux discours sociaux… mais dans ce cas, la
transtextualité se confond avec l’approche contextuelle.
t (Genette 1982, p. 37)
régime
ludique satirique sérieux
relation
transformation parodie travestissement transposition
imitation pastiche charge forgerie
2 On en trouve déjà le programme chez a , et, sous l’infuence de
s et de ses émules (notamment s ), elle est devenue le
fondement de la discipline philologique.
3 Voir, au chapitre 2, le point sur « L’approche dialogique ».
4 Cf. J. K , Σηµειωτικη. éléments pour une sémanalyse, Paris, Seuil,
1969.
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tpindaqoazharssinraseetlslrcehrlgelieesrumiaacpheelrietuvtaxéeétureobptyeThéorie de la littérature
– Certains critiques vont plus loin. Soucieux de valoriser au maximum
l’ouverture du sens, ils prônent une approche plurielle : à l’idée d’un
sens unique ils substituent celle de l’« œuvre ouverte », du texte
pluriel en proie aux incertitudes de la « signifance » (cf. Blanchot,
Eco, Barthes, Derrida, de Man). La forme la plus aboutie de cette
manière de lire est développée par Barthes dans S/Z (1970), qui
se fonde sur cinq codes entremêlés : le code des Actions (proaï-
rétique), ou voix de l’Empirie, le code herméneutique (l’énigme),
ou voix de la Vérité, les codes culturels ou de références, voix
de la Science, les Sèmes ou signifés de connotations, voix de la
Personne, et enfn le Champ symbolique qui renvoie aux symboles
psychanalytiques.
B. les théories de la lecture
À la fn des années 1970, tant en Allemagne (Jauss, Iser et l’École de
Constance) que dans le domaine français au sens large (Charles, Riffa-
terre, Renier), paraissent différents travaux qui affrment que la source
de la production du sens ne réside pas vraiment ou pas seulement
dans le texte, mais aussi et peut-être d’abord dans le récepteur, le sujet
lisant. Deux idées qui avaient déjà été avancées, notamment par le
Pragois Mukarovsky, s’imposent désormais :
1° tant qu’il n’est pas « concrétisé » dans une lecture donnée, le texte
est un produit inachevé, un message purement virtuel ;
2° considéré en lui-même, le texte n’est qu’un ensemble d’indétermi-
nations, d’ouvertures de sens que seule la collaboration active d’un
lecteur peut transformer en système ordonné de signifcations.
Par-delà leur commune adhésion à ce double postulat, les théories de
la lecture se laissent partager en deux grandes catégories.
Les unes restent centrées sur le texte et s’intéressent à la manière dont
celui-ci infuencerait, voire déterminerait, l’activité de ses récepteurs.
Le point de vue adopté ici est donc interne : on présuppose qu’il existe
une structure contraignante de la textualité, que dans chaque texte est
inscrit un programme de lecture spécifque, une « rhétorique de la
lecture » (Charles), un « lecteur implicite » (Iser) ou « modèle » (Eco),
autrement dit une instance théorique censée percevoir les effets esthé-
tiques (Iser), sociologiques (Adorno) ou psychiques (Jouve) produits
par le texte.
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001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 16 4/11/09 14:39:36Des théories du texte aux théories de la lecture
Les autres théories sont centrées sur le lecteur empirique et s’inté-
ressent aux divers aspects de son activité. Résolument externes, elles
cherchent tantôt à décrire les « régies de lecture » observables dans la
réalité (Gervais), tantôt à rendre compte de l’infuence exercée sur la
lecture par les différents contextes de réception, que ce soit ceux de
l’histoire (cf. Jauss, Chartier, Labrosse, Manguel), ceux du psychisme
des lecteurs (cf. Picard, Jouve, Bayard) ou ceux des divers groupes
sociaux (cf. Escarpit, Bourdieu, Lafarge, Leenhardt, Poulain).
En Allemagne, ces deux types de théories ont été appelés respecti-
5vement théorie de l’effet et théorie de la réception . Ces deux perspec-
tives ont été exploitées avec diverses variantes au sein de différentes
6disciplines .
c. le double jeu de la lecture
1. Au-delà de l’opposition entre effet et réception
Si elles ont plutôt tendance à s’exclure mutuellement, les théories de
l’effet et de la réception se présentent parfois comme complémen-
taires : en témoigne la collaboration au sein de l’école de Constance
entre l’esthétique de la réception de Jauss et l’esthétique de l’effet
de Iser. À nos yeux, cette conception dialectique du rapport entre
les deux approches est éminemment souhaitable, car, lorsqu’on les
envisage isolément, les deux options présentent l’une comme l’autre
des défauts diffciles à ignorer.
D’un côté, du fait qu’elle refuse de considérer les motivations et les
compétences du sujet lisant, la notion de lecture modèle programmée
par le texte ne rend pas compte suffsamment de la diversité des codes
et des modes de lecture qui peuvent servir à produire le sens d’un
texte. En outre, il est impossible, lorsqu’on s’en tient au texte seul, de
déterminer la nature et l’origine des structures textuelles (des « lieux
5 Cf. W. i , L’acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique, Liège, Mardaga,
1985, p. 5.
6 Cf. S. S et I. C (dir.), The Reader in the Text : Essays on
Audience and Interpretation, Princeton University Press, 1980. Pour une
présentation succincte, voir J.-L. d , L. g & D. , Pour une
lecture littéraire, Bruxelles, De Boeck, 2005, pp. 63-70.
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ysfalrunadeimremnenueesmenroualsThéorie de la littérature
7de certitude » ) censées programmer la lecture, car les marqueurs qui
devraient servir de « guides sûrs » (par exemple les titres, les incipit,
les clausules) ne sont perçus comme pertinents qu’en vertu d’une
hypothèse de lecture qui peut fort bien varier selon les lecteurs et
s’avérer insatisfaisante.
À l’inverse, il parait incontestable que, même si chaque lecteur est
libre de lire à sa guise, la lecture ne se réduit pas pour autant à un
phénomène purement subjectif. Le choix que chaque lecteur peut
faire entre des points de vue interprétatifs divers est en effet limité par
l’« horizon d’attente », le contexte socioculturel dans lequel il vit ; il
est obligé de puiser ses pôles de référence parmi des connaissances
qu’il partage plus ou moins largement avec les autres lecteurs de son
époque et de sa culture. Impossible par exemple, pour qui a entendu
parler de Rimbaud, de lire aujourd’hui un texte de cet auteur sans avoir
à l’esprit quelques représentations stéréotypées relatives au « Voyant
de Charleville », à sa quête exaltée de l’absolu ou à son aventure
poétique. Impossible aussi de lire le fameux vers de Bérénice « Dans
8l’Orient désert, quel devint mon ennui » sans lui conférer les conno-
tations modernes que trois siècles d’histoire et de culture ont inéluc-
tablement associées aux mots « Orient », « désert » et « ennui », en
démarquage complet avec leurs signifcations primitives. Il existe donc
pour tous les lecteurs qui appartiennent au même groupe sociocul-
turel un réseau virtuel d’effets textuels communs qui peuvent donner
l’illusion d’être programmés par le texte mais qui proviennent en fait
de schémas cognitifs communs, de stéréotypes. Comme le dit Charles
Grivel, « l’acte de lecture procède de la doxa, l’usage de l’œuvre,
9bon gré, mal gré, s’y fonde » . Le fait que nombre de stéréotypes aient
traversé les âges et les cultures assure certes une durée très longue à
certains effets de sens. Cependant, le fait que de nombreux stéréo-
types du passé soient aujourd’hui tombés en désuétude empêche
d’affrmer que les effets d’un texte lui sont immanents, attachés de
10manière défnitive .
7 M. O , « Sémiologie de la lecture », in M. D et F. H (dir.),
Méthodes du texte. Introduction aux études littéraires, Paris-Gembloux,
Duculot, 1987, pp. 340-350.
8 J. r , Bérénice (1670), acte I, scène 4.
9 Ch. G , « Vingt-deux thèses préparatoires sur la doxa, le réel et le
vrai », in Revue des sciences humaines, 201, 1986, p. 51.
10 Pour plus de développements à ce propos, voir J.-L. D , Stéréotype et
lecture. Essai sur la réception littéraire, Liège, Mardaga, 1994.
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leolfvlirryexnniccuaatstieanleyDes théories du texte aux théories de la lecture
2. Texte et lecture : défnitions
Ces réfexions nous amènent à donner du texte et de la lecture une
défnition à deux niveaux. D’une part, il faut admettre que la lecture
est un processus de construction qui repose sur les compétences et
les motivations du lecteur et que, tant qu’il n’est pas soumis au fltre
d’une lecture, le texte n’est qu’un pur artefact dénué de toute signi-
11fcation . Mais d’autre part, la prégnance des stéréotypes est telle
que, sitôt qu’il est situé dans un contexte socioculturel donné, le texte
devient un objet social dont les signifants peuvent être référés à des
schémas sémantiques de ce contexte, et la lecture devient quant à
elle un processus de reconnaissance et de combinaison d’une matière
préexistante.
Artefact à faire signifer/objet social à reconnaitre : ces deux défni -
tions apparemment contradictoires sont en réalité deux faces d’un
même phénomène. Elles attestent que, loin d’être le simple décodage
d’un sens déjà-là, la lecture est un processus dialectique où la liberté
et la contrainte se mêlent de manière indissociable.
3. Intention de l’auteur/intention du lecteur/intention « du texte »
Si tout texte est donc défnissable en partie comme un objet social à
reconnaitre, il est possible et utile didactiquement de préciser quelque
peu l’origine des sens qui peuvent être reconnus. Pour ce faire, nous
reprendrons ici avec certains aménagements la distinction qu’a établie
U. Eco entre les différentes sources auxquelles peuvent être référées
12les signifcations d’un texte . Pour Eco, les sens peuvent relever de
trois origines ou de trois « intentions » distinctes :
– l’intentio auctoris : les intentions conscientes de l’auteur, les savoirs
qu’il a voulu exposer, les thèses qu’il a voulu défendre ;
– l’intentio lectoris : les intentions du lecteur, les sens qu’il a cherché
à faire advenir, qu’il a sollicités au départ du texte en projetant ses
propres connaissances et ses propres préoccupations ;
– l’intentio operis : pour Eco, il s’agit là des signifcations poten -
tielles, qui sont immanentes aux structures de l’œuvre et peuvent
11 Fr. R , « Sur les notions de texte et de lecture en critique littéraire »,
in Revue des Sciences humaines, 177, 1980, pp. 67-83.
12 U. E , Les limites de l’interprétation, Paris, Grasset, 1992, pp. 29-32.
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ocettunThéorie de la littérature
faire l’objet d’un repérage objectif. Pour nous, il s’agit plutôt des
sens partagés, reconnaissables par différents lecteurs d’une même
génération, qui résultent du caractère social du texte, et qui n’ont
donc pas nécessairement été voulues comme telles par l’auteur
et ne se réduisent pas non plus à des projections subjectives de
lecteurs particuliers. Ces signifcations socialement reconnais -
sables dépendent des codes en vigueur au moment de la réception
et évoluent de génération en génération : aucun lecteur parti-
culier n’a donc le pouvoir de les saisir toutes. En outre, elles ne
sont évidemment pas partagées par tous les lecteurs d’une même
génération : certaines ne sont perçues que par un petit nombre
de lecteurs subtils ou érudits. Dire que des signifcations sont
« socialement reconnaissables » ne signife donc pas qu’elles sont
évidentes ou faciles à déceler : cela veut seulement dire que leur
identifcation se fait à l’aide de codes non individuels disponibles
dans le contexte de réception.
Entre ces trois instances, il existe des recoupements qu’un schéma
13ensembliste comparable à celui que propose Poslaniec permet de
bien percevoir :
Champ du texte
(intentio operis)
2
Champ de la création
consciente
Champ de la lecture (intentio auctoris) 1 (intentio lectoris)3
Ce schéma montre que, dans le champ de la lecture, qui est le seul à
jouer un rôle réel, seule une partie des intentions de l’auteur (1) et des
potentialités de l’œuvre (2) sont perceptibles, mais qu’en revanche,
une série de signifcations sont le fait du seul lecteur (3).
Remarquons que, dans les faits, la distinction entre les intentions
de l’auteur et celles du texte est souvent très malaisée à établir, car
comment savoir ce qui, du texte, a été voulu par l’auteur (1) et ce qui
lui a échappé (2) ? À la limite, seul l’auteur lui-même serait apte à le
dire. Cette distinction est cependant indispensable, car elle permet de
13 Chr. P , De la lecture à la littérature, Paris, Sorbier, 1992, p. 128.
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