Thot Hermès l'égyptien

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Quelles sont les origines égyptiennes de l'hermétisme? On se perd en conjectures, faute de pouvoir établir clairement le cheminement intellectuel qui permet de conduire la pensée sacerdotale à celle du magicien, de l'alchimiste et du gnostique. Ourdissant ce fil directeur, Sydney H. Aufrère analyse de façon structuraliste la conception d'un monde nilotique luxuriant.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296187955
Nombre de pages : 371
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THOT HERMES L'ÉGYPTIEN De l'infiniment grand à l'infiniment petit

Collection KUBABA Série Antiquité XIII

SydneyH. AUFRÈRE

THOT HERMES L'EGYPTIEN
De l'infiniment grand à l'infiniment petit

Association KUBABA, Université de Paris l Panthéon-Sorbonne 12 Place du Panthéon 75231 Paris Cedex 05

L'Harmattan

Reproductions de la couverture: La déesse KUBABA (Vladimir Tchemychev) Fantaisie (Vladimir Tchemychev)

Directeur de publication: Michel Mazoyer Directeur scientifique: Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière: Christine Gaulme Colloques: Jesus Martînez Dorronsorro Relations publiques: Annie Tchemychev Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard

Comité scientifique Sydney H. Aufrère, Nathalie Bosson, Pierre Bordreuil, Dominique Brique!, Gérard Capdeville, René Lebrun, Michel Mazoyer, Dennis Pardee, Nicolas Richer

Ingénieur informatique Patrick Habersack (macpaddy@chello.fr) Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud et de Vladimir Tchemychev Mise en page: Nathalie Bosson

Ce volume a été imprimé par
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KUBABA,

Paris

L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04639-9 EAN : 9782296046399

Bibliothèque Kubaba (sélection) http://kubaba.univ-parisl.fr/

Cahiers Kubaba Barbares et civilisés dans l'Antiquité Monstres et Monstruosités Histoires de monstres à l'époque moderne et contemporaine Collection Kubaba Série Antiquité Jacques FREU, Histoire politique d'Ugarit Éric PIRART, L'Aphrodite iranienne Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle KLOCK-FONTANILLE, Des origines à la fin de l'Ancien Royaume Hittite. Les Hittites et leur histoire (vol. 1) Jacques FREU et Michel MAZOYER, Les débuts du Nouvel Empire Hittite. Les Hittites et leur histoire (vol. 2) Série Monde moderne, Monde contemporain Annie TCHERNYCHEV,L'enseignement de l'Histoire en Russie Eysteinn ÂSGRiMSSON, Le Lys, Poème marial islandais. Présentation et traduction de Patrick Guelpa Série Grammaire et linguistique Stéphane DOROTHÉE, À l'origine du signe: le latin signum Série Actes Claire KApPLER et Suzanne THIOLIER-MÉJEAN (éd.), Alchimies, Occident-Orient. Actes du Colloque tenu en Sorbonne les 13, 14 et 15 décembre 2001, publiés avec le concours de l'UMR 8092 (CNRS-Paris-Sorbonne) L 'homme et la nature. Histoire d'une colonisation. Actes du colloque international de Paris, décembre 2004 Série Éclectique Élie LOBERMANN,Sueurs ocres Patrick VOISIN, Ilfaut reconstruire Carthage

Un microcosme végétal: le jardin d'Ineni

À Gilles Dorival et à mes amis du Centre Paul-Albert Février

Préface
OUTE RECHERCHEdestinée à poser les bases d'une lecture de la religion égyptienne se doit au préalable de définir son objet et le fil d'Ariane qu'elle choisit de suivre. Porte-t-elle sur un ou plusieurs concepts qu'aussitôt vient à l'esprit la fameuse phrase de l'inventeur de la théorie de la relativité: «Si vous ne pouvez expliquer un concept à un enfant de six ans, c'est que vous ne le comprenez pas complètement.)) Quand bien même elle formulerait une exigence à laquelle on ne saurait souscrire d'emblée tant elle semble ambitieuse, cette citation montre pour le moins la nécessité d'entreprendre le présent travail dans un esprit didactique. Dans le domaine des processus mentaux propres aux croyances égyptiennes, il existe un certain nombre de relations à l'univers et à l'environnement que nous comprenons mal. Parce que, héritiers des Grecs et des Romains, qui ont fait leur cette terre, forte de son histoire et de son prestige, rebelle à toute domination étrangère, aux superstitions multiples enracinées dans un lointain passé et donc forte d'un irrédentisme religieux d'une partie de la population aux débuts du christianisme, nous voulons, à leur image et à celle des Pères de l'Église, faire de l'Égypte un miroir, la remodeler à notre convenance, et investir ses croyances de nos propres valeurs pour les rendre plus acceptables, moins choquantes, moins sauvages 1. Nous nous
1 Cette antipathie des auteurs anciens est bien décrite par E. HORNUNG, Les dieux de l'Égypte. Le Un et le Multiple, Paris, 1992, Chap. I. Celui-ci (p. 7-8) convoque Lucien de Samosate. J'ai étudié la progression de cette antipathie depuis le vI" siècle avant notre ère et ses conséquences modernes dans une étude consacrée aux dérivés du mot Aigyptos: L'Odyssée d'Aigyptos. Du Sceptre au Spectre, éd. Pages du Monde, Paris, 2007. - Le premier, l'auteur

T

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refusons à tout compromis anthropologique qui éloignerait l'observateur de la vision d'une religion anthropocentrique, qui vaut à 1'homme une position flatteuse au sommet de la création. (Ajoutons par parenthèse que la pensée de l'Égypte considérée comme mère des sciences, puis rejetée par ceux-là même qui l'avaient décrété telle, ne saurait pas davantage, aux yeux des contemporains, être mesurée à la même aune que celle des ethnies injustement considérées comme primitives 2.) C'est là exprimer a priori bien des doutes, établir un constat pessimiste, dont on souhaiterait se démarquer, car les degrés de perception de l'Égypte vont de la vision la plus naïve et la plus béate à la raillerie la plus féroce, en passant, pour sûr, par une perception scientifique qui tend à cerner au plus près l'image du modèle. Et encore, dans cette perception, faut-il se méfier du questionnement de l'égyptologie à l'égyptologie, de l'établissement de ce que l'on croit être la norme. Ce n'est donc pas sans crainte que l'on se lance dans une telle aventure, en prenant la précaution de la placer à l'ombre de cette réflexion de CI. Lévi-Strauss 3 : Il n'existe pas de principe général, de démarche déductive permettant d'anticiper les événements contingents dont est faite l'histoire de chaque société, les caractères particuliers du milieu qui l'environne, les significations imprévisiblesqu'elle choisit de donner à tel ou tel événement de son histoire, tel ou tel aspect de son habitat, parmi tous ceux qu'elle aurait bien aussi pu retenir pour
leur conférer un sens.

du Panthéon égyptien, collection des personnages mythologiques de l'ancienne Égypte, d'après les monuments, avec un texte explicatif de M. J.F. Champollion le Jeune..., Paris, entre juillet 1823 et juillet 1828, nourri de textes

classiques, montre une autre voie. -

On trouverales abréviationsemployées

de ce livre dans: B. MATHIEU, Abréviations des périodiques et collections en usage à l'Institut français d'Archéologie orientale, Le Caire, 2003. Cet ouvrage est à disposition en ligne sur le site Web de l'Institut français d'Archéologie orientale au Caire. 2 Lorsqu'on referme la Pensée sauvage, Paris, 1962, de CI. LÉVI-STRAUSS, on ne peut qu'être convaincu du malentendu pendant longtemps entretenu. 3 CI. LÉVI-STRAUSS, regard éloigné, Paris, 1983 (rééd. 2001), p. 145. Le

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Le malentendu que j'ai précédemment mis en exergue s'explique sur les plans de la psychologie et de l'histoire, du point de vue de l'observateur. Celles-ci ont glissé devant ses yeux un filtre d'inhibition. Nos sociétés, urbanisées à l'excès, ont été séparées de la nature. Nos yeux ne sont pas plus rivés au ciel que nos autres sens ne sont en accord avec notre environnement. Seules certaines cultures, dites «primitives» dont nous parlions plus haut, tendent un regard catastériste au ciel ou perçoivent l'esprit qui sommeille dans tel arbre, dans telle plante, la force susceptible de résider dans telle montagne, dans tel minéral, la présence du divin selon les différentes faces de l'environnement qu'ils ont fait lieu de leur séjour, en sorte que les croyances ancrées dans tel biotope spécifique ne ressembleront à nulle autre. .. Cette relation entraîne une disposition de l'être humain au merveilleux, à l'enchantement, à un recul des frontières du possible et donc à une ouverture à l'idée d'une infinité de métamorphoses que nous considérons, nous, sous le rapport du surnaturel. Grâce à un ensemble spécifique de médiateurs choisis dans la nature, I'homme est en lien avec le monde sensible et extra-sensible qu'il institue en croyances organisées en structures mythiques qui acquièrent, au moyen de différents procédés, une dimension intertextuelle, que ces mythes soient ou non écrits. Pour schématiser, croyances et mythes tissent des liens entre le proche et le lointain, entre l'ici-bas et l'au-delà, entre le temps humain et la durée cosmique infinie, entre le microcosme et le macrocosme par un jeu d'interactions régi par la loi d'un espace aux aspects diversifiés, dont l'identification nécessite une longue enquête, que celle-ci soit conduite tant dans le cadre d'une anthropologie de terrain qu'à partir des informations laissées par un savoir disparu. L'une de ces relations, du microcosme au macrocosme, étayée par une structure différente du langage articulé, mais étant toutefois du ressort de l'expression, relève d'une sensibilité pareille à aucune, dépendant de facteurs psychologiques et historiques. Je m'attacherai ici à démontrer diachroniquement que l'Égyptien incarnant, je devrais dire, la pensée thébaine, pour des raisons liées à une longue expérience de l'environnement nilotique et péri-nilotique,

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sa connaissance des biorythmes (respiration lente de la nature, cadence plus rapide de ses divers hôtes) et des symbioses qui s'y opèrent, a élaboré au fil du temps un langage mettant intellectuellement en branle un faisceau d'éléments « hétérogènes» empruntés tant au domaine du sensible que de l'extra-sensible. Cependant, cette hétérogénéité n'est qu'apparence, car derrière elle transparaît une véritable cohérence. Il serait excessif de dire, sinon par souci de faire image et de céder à un hyperstructuralisme de principe, que ce langage implique une morphologie et une syntaxe. Il reviendra au lecteur d'en juger. Toujours est-il que les sacerdotes de la vallée du Nil postulent un résultat, combinaison d'éléments associés en micro-structure et placés en situation d'interaction potentielle. Celle-ci entre en résonance avec d'autres interactions propres aux macro structures du monde. La relation définie par la somme des interactions ainsi créées entraîne à son tour un élargissement du champ des possibles. Dans cette conception, la logique cartésienne, qui établit des liens de cause à effet, n'intervient que dans de rares cas. Ces interactions relèvent d'un procès de liens de sympathie, ou plutôt de sémiotique. Le recours à cette sémiotique constitue le diapason des liens noués entre l'infiniment grand et l'infiniment petit et dont l'interface n'est autre que Thot-Hermès, considéré par les Égyptiens et les Grecs comme le grand magicien, celui qui garantit la cohérence des forces universelles. Une telle définition laisse deviner que ce livre se place sous le signe de la nature, dénominateur commun de toute pensée dans l'Égypte ancienne, suscitant mythes et mythèmes et dont l'approche permet de considérer la psychologie religieuse propre à la culture nilotique. La nature est subséquemment à la base d'un rapport, aux sens philosophique et littéraire, entre le monde embrassé dans son immensité et le monde considéré à la plus petite échelle. Entrer ainsi de plain-pied dans cette étude résume de façon abrupte le résultat d'une question qui me semblait aporétique a priori et que seuls des instruments de travail adaptés permettent de dégager. Les raisons pour lesquelles j'ai engagé cette réflexion tiennent au fait que la silhouette pourtant si contrastée de l'Égyptien

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se détache le plus souvent sur un arrière-plan que Thot aurait oublié de peindre à l'aide de ses aquarelles, que ne perturberait aucun bruit et dans l'atmosphère duquel ne flotterait aucune odeur ni n'animerait aucun souffle émanant de la bouche de Chou. Les caractéristiques intrinsèques de l'Égypte, de l'Aigyptos, un nom si riche de sens, confèrent à ce pays une très forte identité et déterminent une spécificité telle que de simples détails d'ordre naturaliste dans l'iconographie suffisent à apposer le sceau d'égyptianité consubstancielle à une culture sécrétrice de monuments, d'objets et de concepts dans lesquels une prise de conscience de ce prolongement africain vers la Méditerranée et du rythme nilotique s'est profondément imprimée. On s'aperçoit du caractère exceptionnel du mot Égypte lorsqu'on le soumet à une analyse de sémantique historique 4. Touchant tous les rivages de la pensée comme les ondes d'un galet jeté dans une mare, il se décline dans toutes les langues anciennes et modernes. Ce sceau d'égyptianité rend reconnaissables, sans laisser planer de doute, tous les objets sur lesquels on retrouve la marque de la culture égyptienne autour de la Méditerranée, où l'imitation va bon train. Ses divinités, qui puisent leur force de leur milieu originel, sont gage de prospérité, de vie et de protection pour les voyageurs et les navigateurs. Depuis les rivages de la Méditerranée, l'Égypte est une façon originale de plonger dans un originaire dont la majesté du fleuve et de ses phénomènes en imposaient à l'imagination de ceux qui abordaient à des rives sauvages dictant leur loi aux êtres vivants in Nilum et ab Nilo. Les Égyptiens ne disposant pas de multiplicateur sensoriel, on constate chez eux, comme dans toutes les cultures traditionnelles, une solide prégnance des sens. (On ajoutera: ni plus ni moins que dans toutes les cultures traditionnelles.) Certaines, pour des raisons qui tiennent à la survie du groupe social, peuvent développer une « science» de la nature, établir des taxinomies d'une étonnante précision comme l'a relevé maintes

4

S.H. AUFRÈRE, 'Odyssée d'Aigyptos. Du Sceptre au Spectre, éd. Pages du L

Monde, Paris, 2007.

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fois CI. Lévi-Strauss 5. Même si l'Égypte a porté certaines observations au pinacle comme en matière d'ophiologie 6 ou de médecine 7, le portrait des connaissances naturistes et de la taxinomie reste à faire. L'aiguisement de ces facultés a contribué, au contact d'une nature unique par sa diversité, au développement d'une culture étrange cultivant son étrangeté. Elle n'était étrange qu'aux yeux de leurs voisins non-nilotiques et des autres riverains de la Méditerranée. Pour un Égyptien, le monde n'avait qu'un seul paradigme -la vallée du Nil- et quiconque aurait prétendu le contraire serait passé pour un excentrique indélicat, pire pour quelqu'un qui aurait douté d'une vérité indubitable. Le « Pays-aimé» (To-mery), cette contrée fertile, riche et par conséquent enviée, était manifestement celle où les dieux étaient nés et veillaient sur les « hommes» par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens (remet) en-Kemet). Lorsqu'on considère l'Égypte du passé, il nous faut reconstituer mentalement quelque chose qui n'existe plus, un monument d'Histoire Naturelle et de culture qui s'est délité au fil du temps, à des rythmes variés. L'Égypte, qui n'a jamais douté de la précellence de sa culture, n'est pas une réalité immarcescible. Celle d'aujourd'hui n'a en effet plus grand chose à voir avec celle du passé, infiniment plus foisonnante d'espèces, vivante, en un mot spectaculaire, au sens où elle donnait à contempler l'inimaginable : le débordement du fleuve. Les habitants de l'Aigyptos se sont façonnés un imaginaire inhérent à leur monde, grâce à une palette visuelle, auditive, olfactive, gustative et tactile. En contrechamp, dans la sphère qui est la nôtre, vivant majoritairement dans un espace urbainement organisé, nous n'avons plus de la

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CI. LÉVI-STRAUSS, La Pensée sauvage, Paris, 1962, p. 50-94.

6 S. SAUNERON, n traité égyptien d'ophiologie. Papyrus du Brooklyn MuU seum Nos 47.218.48 et 85, BiGé XI, Le Caire, 1989. 7 Le portrait de la médecine par Th. BARDINET, papyrus médicaux de Les l'Égypte pharaonique, Paris, 1995, permet de reconsidérer d'un œil neuf bon nombre de connaissances. Il convient également de mentionner les éclairages récents de R.-A. JEANet A.-M. LOYRETTE, À propos des textes médicaux « des Papyrus Ramesseum nOsIII et IV. I : la contraception », ER UV II, 2001, p. 537-491 ; « ibid. II: la gynécologie », ER UV III, 2005, p. 351-488 (cf. n. 19).

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nature dite sauvage qu'une approche lointaine. Les milieux originels ont disparu du fait d'une anthropisation dont la cadence s'est accélérée, bouleversant jusqu'à l'équilibre des rares zones résiduelles ayant conservé leur apparence primitive. Cette constatation permet de prendre la juste mesure de l'intérêt pour l'étude de la basse vallée du Nil en des temps lointains. Pendant plusieurs millénaires, l'Égypte, quant à elle, semble avoir préservé, grâce à des relations d'étroite symbiose, cette connaissance intime des habitants pour leur univers, qui a concouru à façonner une culture aux traits si reconnaissables. Il faut cependant, en dépit des apparences, conserver un enthousiasme mesuré. L'idée d'un environnement qui se serait maintenu intact pendant plusieurs millénaires est très certainement une chimère qu'ont contribué à entretenir les représentations traditionnelles (celles des tombes) conservatrices d'un aspect de la vallée. Le rapport des espèces s'est dégradé avec le temps, par suite de changements climatiques. Certaines ont migré vers le sud, des races se sont éteintes, la phytosociologie s'est conséquemment trouvée bouleversée. Une simple étude des espèces reconnaissables sur les monuments, depuis l'Ancien Empire jusqu'à l'époque tardive, permettant de constater leur disparition progressive, suffirait à démontrer cette assertion, à la réserve près que l'on recopie à l'époque saïte, non exclusivement, par nostalgie du passé, certains thèmes naturalistes familiers de l'Ancien Empire, même si on les exécute à une échelle réduite. Cela aboutirait à fausser le résultat, car il s'agit déjà d'une représentation d'un temps révolu et que l'on se plaît à remettre au goût du jour. L'observateur des reproductions des naturalia notera qu'aux descriptions extrêmement détaillées du biotope, dans les tombes les mieux exécutées de l'Ancien Empire, où les artistes font preuve d'un goût naturaliste exquis, succèdent des œuvres du Moyen Empire où l'esprit reproduit plus ou moins servilement certains chefs-d'œuvre antiques, sans aucune référence rétinienne à l'original: des modèles s'instaurent et passent de main en main. Puis on laisse de côté le modèle auquel on est asservi (par exemple au Nouvel Empire thébain), pour réinventer l'espace et son contenu en l'enrichissant de connotations conceptuelles. Ce détail n'a pas valeur générale

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puisque Thèbes n'est qu'un lieu parmi d'autres, dans une civilisation où tant d'œuvres ont disparu. Mais il est sinon suffisant du moins important pour saisir la nature de l'esprit qui plane dans les œuvres et deviner, d'une manière générale, qu'à l'artiste ont succédé le copiste puis l'interprète tirant parti du sens intrinsèque des éléments qui font partie du paysage nilotique. - Ab uno disce omnes. Même si les artistes ne réduisent pas la perception du monde à l'opposition d'une vision naturaliste à une vision non-naturaliste, il faut convenir qu'ils reconsidèrent les traits caractéristiques constitutifs de l'Aigyptos sous l'angle de l'ambivalence et de la sémiologie; et ne se contentent plus des plus fins détails de la nature, en lui conférant un caractère encyclopédiste comme dans certaines tombes de Béni-Hassan, tant ils éprouvent le désir d'en fixer, vaille que vaille, l'exhubérance pour l'éternité, mais la transposent et la subliment. Ainsi, devenue acteur, elle fait partie intégrante de l'art de l'interprétation et d'une sémantique iconographique qu'ils n'ont désormais plus besoin de rendre explicite en cultivant le goût de la minutie. Chacun reconnaît, en dépit d'une absence de fidélité au modèle désormais inutile, les traits spécifiques d'un environnement, inscrits, naturaliter, dans les gênes de l'ethnie pharaonique. Cette nouvelle considération de l'espace naturel, qui découle d'un renouveau de l'art égyptien, inclut la sphère des sens qui permet de saisir l'invisible, le volatile, le fugace, l'insaisissable, voire ce qui relève de l'impression et du fantasme. Tout devient motif à combinaison et à recombinaison permanentes, de façon à jouer avec la signification intrinsèque de toute chose, de toute vision, de tout son, de tout parfum, de toute sensation tactile, comme on va le voir. Même si on est porté à croire, à bon droit, l'expérience sensible dont j'ai parlé plus haut plutôt largement répandue dans l'antiquité, celle-là demeure cependant relative à la nature de l'espace de chacun. Pour ceux qui ont vocation, par leur activité, à fréquenter des milieux hostiles aquatiques ou désertiques, qu'ils partagent avec des hôtes menaçants, on peut postuler que la survie nécessitait d'être perpétuellement à l'affût, en sorte que chacun dans son domaine particulier possédait à tel point cette connaissance inhérente aux

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lieux dans lesquels il se mouvait que des espèces qu'il était susceptible d'y croiser, en un mot un instinct ad hoc. Il existe de nombreux indices d'une connaissance extrêmement fine de la nature, tant par les compositions scientifiques que par l' iconographie 8. À côté du microcosme naturel, il ne faut pas oublier le microcosme culturel que forme le monde recomposé des temples, avec leurs palettes spécifique de produits, de compositions, d'effluves et de concepts, monde auquel l'homme fait jouer, par analogie, une partition artificielle et symétrique, car le temple fournit un véritable cadre structurel étayé par une logique sacerdotale, en particulier dans ses versions hypertextuelles tardives, qui ont pour vocation d'être des machineries efficientes pour l'éternité 8bis. Malgré les apparences, le milieu nilotique et extranilotique nécessite, pour y demeurer, une lutte permanente. L'inquiétude et la peur chez l'Égyptien sont depuis des millénaires une seconde nature. L'Aigyptos se réduit à la bande de terre cultivable en excluant les marges désertiques où le Nil n'exerce plus son emprise. Dans la vallée, la profusion, dépendant de multiples facteurs, est tout à fait aléatoire et, dans de telles circonstances, les plus petits signes annonçant un amoindrissement des ressources sont pris en compte: il faut savoir les lire par un éveil à la nature de l'être tout entier. Hors de la vallée, la vie est encore plus incertaine, où des créatures fabuleuses

8

Il est particulièrement intéressant, de ce point de vue, de porter l'attention sur l'ouvrage récent de N. BAUM,Le temple d'Edfou. À la découverte du grand Siège de Rê-Harakhty, Paris, 2007. Ce dernier offre une lecture tout à fait remarquable et des plus instructivesdu sanctuaire, - c'est-à-dire de la partie arrière du temple, sorte de forteresse ou de camp retranché, - où cette logique sacerdotale est mise en lumière point par point dans une perspective de défense, suivant d'ailleurs un programme décoratif exprimé sur les bandeaux de soubassement. À Edfou est mise en place, selon une lointaine tradition, une logique interne comportant des ramifications avec les croyances des autres sanctuaires d'Égypte, auxquelles concourt une architecture majestueuse destinée à évoquer le cosmos, qui n'est autre que le royaume du dieu.

8bi,

CI. LÉVI-STRAUSS, La pensée sauvage, Paris, 1962, p. 62.

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peuplent les montagnes et les déserts 9. Si I'homme, habitué à étendre son espace vital, doit pour survivre se fier à ses sens, ceux-là, tendus à l'extrême, sont constamment à l'écoute des rythmes saisonniers de la faune, de la flore et du minéral, audelà même de toute métaphore, puisque ce monde vit sous l'effet d'une dynamique environnementale. Tout autour de l'homme du Nil n'est qu'animation, éclosion et métamorphose sur une toile de fond nilotique, semi-désertique ou désertique changeant périodiquement de livrée. À partir de l' enchevêtrement des règnes, des quatre éléments, du spectre des couleurs et de l'éventail des fragrances s'ouvrirent des perspectives qui conduisirent l'être humain à visiter les marges de mondes imaginaires, vers lesquels tend l'esprit et où il se plaît à recombiner le naturel en lui conférant d'autres significations que la réalité. Toute chose est alors investie de religieux et de piété, considérés sous un dehors naturiste, puisque l'on découvre dans les phénomènes l'expression du souffle divin. Pour tenter de mieux exprimer ce concept délicat, même si sont élaborées, pour certains dieux nationaux, des représentations divines revêtant des traits standardisés traversant les époques, les iconographes font d'autant mieux preuve de souplesse qu'ils tentent d'exprimer le divin, en suggérant dans leur figuration un rapport explicite ou implicite à la nature, selon des interprétations parfois personnelles, c'est-à-dire de la façon dont un individu ou un groupe envisagent des phénomènes qu'ils classent dans le domaine ressortissant à l'ordre du surnaturel et de leurs relations propres à un biotope animé de façon sousjacente par les forces, auxquelles la tradition pharaonique a tenté de donner des apparences allégoriques. L'envie de réaliser un tel livre ne manquait pas, mais plus je tentais de me concentrer sur l'objet de l'étude et plus celui-là échappait à ma perception, et plus la circonspection grandissait. Les concepts ne se laissaient cerner qu'avec peine. La polysémie des apparences et la représentation allégorique des concepts

9

S. SAUNERON, Les animaux fantastiques du désert» (Remarques de phi«
~ 26), BIFAO 62,1964, p. 15-18.

lologie et d'étymologie,

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religieux rendaient la tâche d'autant plus ardue qu'il fallait trouver le bon angle d'attaque ou, si l'on veut, la grille de

lecture qu'il convenait de placer devant son regard 10. C'était là
un défi apparemment impossible à surmonter puisque tout carroyage que l'on se propose d'appliquer à la pensée d'autrui nécessite d'établir un axiome, a fortiori lorsqu'il s'agit d'une culture très ancienne dont la pensée, de prime abord, présente ce caractère diffus autant qu'allusif et cependant puissant que l'on retrouve non seulement dans la poésie orientale mais aussi dans toute poésie fondée sur l'expression du rapport à la nature, à son épanouissement ainsi qu'à la ronde des saisons et aux traits distinctifs d'une contrée. Cela nécessite donc d'avoir une idée claire et juste de ce qu'était la nature égyptienne en des temps éloignés. Les impressions, tout d'abord fugitives, pendant des années, ont sédimenté sous forme d'articles publiés et de livres restés à l'état de manuscrits, suris par le décalage épistémologique entre le moment de leur rédaction et celui où l'on y porte un regard sans indulgence. Progressivement s'est fait jour l'idée d'une mise en œuvre, dans les textes, d'un discours structuré, hiérarchisé et cohérent. Cependant, ainsi qu'il est démontré dans cet ouvrage, les sacerdotes de l'antiquité pharaonique ont tendu à établir, en défiant la polysémie, une approche religieuse qui, par certains côtés, acquiert ses lettres de noblesse en matière normative, même si un tel concept peut apparaître anachronique. Quelques mots d'explication sont nécessaires. Qu'on ne tente pas, bien entendu, d'y voir quelque chose d'équivalent à nos classifications, mais l'émergence d'un système à peu près cohérent dans la mesure où il structure des rapports de sens entre des objets apparemment hétérogènes à partir de nos critères. L'esprit des vieux sacerdotes organise un langage conceptuel en dépit de frontières indistinctes. S'exprime en effet, à partir de l'époque tardive, une volonté de sauvegarder un acquis traditionnel et, à partir de celui-là, d'une part de reconfigurer la
ID

CI. LÉVI-STRAUSS, La pensée sauvage, Paris, 1962, p. 95, dans son chapitre

sur les Systèmes de transformation, a évoqué le principe de cette grille de lecture.

23

pensée religieuse autour de concepts et de représentations qui enferment l'univers dans une construction, d'autre part d'élaborer des systèmes homogènes applicables qui se répandent du sud au nord de l'Égypte. L'harmonie vers laquelle tend la pensée de concevoir une rationalisation des concepts, apparaît, à partir de l'époque saïte, comme une garantie de pérenniser des valeurs traditionnelles dont on constatait qu'elles s'effaçaient, qu'elles s'affadissaient, ou dont les contours perdaient leur netteté en se détachant du modèle de référence. Au cours de cette «renaissance» saïte, qui se poursuit aux époques postérieures, avec un regard pénétrant vers le passé, la nature et le cosmos jouent à nouveau un rôle dont l'importance se perçoit dans les recensions funéraires, où l'on peint les grands mécanismes de la nature en recourant à la diversité poétique. On reconsidère tout à la fois l'écosystème, l'anthroposystème, le mythosystème et leurs interactions comme des conservatoires de valeurs ancestrales dont la pensée religieuse devait se faire l'écho. Sous l'influence de l'idée que l'Égypte, subissant l'impact d'invasions étrangères, était soumise à des influences néfastes, un désir de reviviscence se serait-il emparé du monde sacerdotal en vue de s'arroger le passé et, depuis la construction des sanctuaires à l'élaboration des traités, de maintenir par tous les moyens les liens entre macrocosme et microcosme? Il serait vain de vouloir saisir cette pensée en quelques mots ou à l'aide de quelques brillantes formules. Ne suffit-il pas de lire L'Introduction à l'architexte de Gérard Genette pour constater que l'on aboutirait à un kaléidoscope taxinomique dont il serait facile de démonter le caractère subjectif Il ? Cette pensée doit être, non pas visitée, ce qui signifierait qu'on y accédât de plain-pied, mais observée, contournée pour être contemplée sous tous les angles, en sorte que l'objet de notre approche apparaisse de façon tridimensionnelle. Bien entendu, le lecteur croit deviner par avance qu'il y a quelque chose d'artificiel, de futile, à l'époque tardive, à vouloir reconstruire,

Il

G. GENETTE,Fiction et diction précédé de Introduction à l'architexte,
2004, p. 42.

Paris,

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à l'aide de bribes glanées dans les bibliothèques sacerdotales et une surenchère intellectuelle, la pensée des temps anciens et sans doute est-il en droit de postuler un rapport d'analogie entre la pensée reconstruite de l'époque tardive et les copies procédant d'un archaïsme adouci de l'époque saïte, dans lequel perce une construction pseudo-archaïque hypertextuelle de second degré 12.Et sans doute cette escalade fait-elle partie du charme indicible de cette époque fascinante, au cours de laquelle l'esprit va bon train et où l'on tente d'arracher les textes aux vers et aux rongeurs qui se nourrissaient dans l'ombre des bibliothèques du savoir traditionnel. Riche de cette reconstruction, la pensée sacerdotale pouvait attendre sa mort sereinement, persuadée d'une immortalité que lui conféraient ces processus mentaux mis en œuvre par la croyance en une sémiotique interactive. Mais cela reste à démontrer. .. J'ai articulé cet ouvrage en deux parties de taille inégale et dont la seconde apparaîtra comme l'examen des conséquences, dans le domaine de la magie des dernières époques, de la première, dans laquelle on observe les conceptions naturalistes de l'Égypte, leur projection mentale dans les textes et l'architecture et les concepts auxquels elles conduisent: 1) 2) À la recherche d'une clé de lecture des traditions religieuses égyptiennes dans les textes tardifs; L'environnement nilotique du magicien et le caractère « hermétique» du praticien.

Dans un premier temps, en m'inscrivant dans la perspective tracée par un certain nombre de travaux publiés, anciens et récents, j'ai souhaité démontrer à quel point croyances et mythes de l'ancienne Égypte se sont conservés jusqu'à une époque très tardive, sauvegardant ainsi une pensée remontant à un lointain passé qui s'est articulée autour d'une nature nilotique spécifique. Puis, dans un second temps, Je me suis astreint à attirer l'attention sur le fait que ces mêmes mythes et
12 On voit percer une fascination pour le passé; cf S.H. AUFRÈRE,« Les anciens Égyptiens et leur notion de l'antiquité. Une quête archéologique et historiographique du passé », Méditerranées 17, 1998, p. Il-55.

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croyances se sont parfois retrouvés, sous forme d'extraits apparemment détachés de leur contexte et de leur sens originel, dans les Papyri Graecae Magicae 13,systèmes cohérents intégrant la pensée mythique, ou les bribes qui s'en détachent comme participant d'un même mode opératoire. Celui-là consiste, de la part du magicien égyptien, à convoquer les forces qui animent l'environnement nilotique, en simulant l'apparence du maître divin de la magie égyptienne, l'inventeur et le praticien de l'écriture, le créateur des symbioses qui s'opèrent au sein de la nature et celui des propriétés des simples: Thot-Hermès (cf partie II). Je voudrais, à propos de cette seconde partie, remercier chaleureusement Monsieur le professeur Michel Tardieu pour son invitation au séminaire sur L'Objet magique au Collège de France (Printemps 2006), au cours duquel j'avais présenté une version antérieure, sous le titre « L'environnement nilotique du magicien ». Écrite avant la mise au point du texte précédant, elle partait d'une expérience qui ne s'était pas alors concrétisée dans les termes d'une approche conceptuelle précise, mais nourrie par la problématique de l'incidence profonde du milieu sur la naissance des croyances traditionnelles égyptiennes et de leur survie par bribes. Lors des échanges que j'ai eus avec Michel Tardieu, nous avions convenu que je brosserai non pas le portrait mais un portrait du magicien égyptien. La différence entre le et un est de taille. Le portrait présenté est non pas celui d'un magicien standard et qui se serait imposé, mais un portrait des temps les plus tardifs fondé sur l'intégration dans l'environnement nilotique pris au sens large, duquel il tire nombre d'instruments magiques et dont il revêt quelques traits particuliers associés à la nature et, de ce fait, à une tradition naturaliste millénaire telle que je l'ai définie plus haut. J'ai eu l'occasion,
13

Il convient de renvoyer, pour l'égyptologie et l'antiquité gréco-romaine,

aux quelques ouvrages suivants: Y. KOENIG, Magie et magiciens dans l'Égypte ancienne, Paris, 1994, et A. BERNAND, Sorciers grecs, Paris, 1991 ; Fr. GRAF, La magie dans l'Antiquité gréco-romaine, Paris, 1994; H.D. BETZ (éd.), The Greek Magical Papyri in Translation Including the Demotic Spells, The University of Chicago Press, Chicago & London, 1996. Pour une bibliographie générale sur la magie: P. BRILLET, A. MOREAU, Bibliographie générale, La Magie 4, Montpellier, 2000.

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depuis cette expérience, de réaménager ce texte de façon à éviter toute discrépance et à préciser certains aspects que je considérais insuffisamment clairs ou plutôt schématiques, ne disposant pas alors du temps nécessaire pour aller plus loin. Au moment où j'écrivais ces pages, j'ai songé à Gérard Ghersi, Directeur de la Maison des Sciences humaines et de la Méditerranée de Montpellier (MSHM), et à Robert Ilbert, Directeur de la Maison Méditerranéenne des Sciences de 1'Homme d'Aix-en-Provence, qui m'ont généreusement aidé pour le projet DIADEME, auquel ce livre fournit les prémisses d'une réflexion. Celle-ci s'inscrit également dans le prolongement du colloque Palimpsests: An International Symposium on Paratextual Literature in the Ancient Near Eastern and Ancient Mediterranean Cultures, organisé par les professeurs Armin Lange et Renate Pillinger, et qui s'est tenu à Vienne, du 25 au 27 février 2007. Enfin mes pensées se tournent vers le professeur JeanClaude Goyon, dont les travaux sur les textes funéraires et religieux m'ont plus particulièrement accompagné sur ce chemin et qui, lors de moments de doute, ont représenté des balises dont la vive lumière était jetée sur l'époque tardive. Malgré le temps écoulé et la distance, ce livre, par l'expérience dont ill' a nourri, s'adresse à l'attention de celui qui a écrit : Au début était l'eau du chaos, sur qui se manifesta un amas de jonc que la volonté divine rendit stable. Dans l'air planait un être divin, le Faucon, à la recherche d'un endroit où se poser. Il vit l'amas de jonc et s'y arrêta. Ceci était conforme aux desseins de l'Être suprême qui, alors, se fit oiseau gigantesque au plumage de pierres précieuses et à visage humain. Il descendit de l'éther vers l'îlot de roseaux qui deviendrait la terre et en fit don au faucon. Puis, regagnantle ciel, il proclama, voix créatrice sortant de la nue, que l'univers qu'il venait
ainsi de créer avait un maître 14.

14 1.-C!. GOYON, es dieux-gardiens et la genèse des temples (d'après les textes L égyptiens de l'époque gréco-romaine). Les soixante d'Edfou et les soixantedix sept dieux de Pharbaethos, BdE XCIII, Le Caire, 1985, p. 3.

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Ce passage aux accents bibliques, nourri de la poésie des vieux prêtres de l'Égypte tardive, parle à l'inconscient. Il établit par l'intertextualité sous-jacente un pont aux arches subtiles qui mène avec dilection à la pensée de jadis: la vision d'un milieu aquatique touché par les premiers rayons du soleil remémoré comme l'espace au-dessus des joncs duquel planait l'esprit divin sous la forme d'un faucon s'élançant dans le ciel. Cette vision, au moment où les prêtres la retranscrivaient dans leurs écrits, était-elle une réalité ou n'était-elle plus qu'une lointaine anamorphose d'un passé idéalisé, nostalgique et quasi parnassien? En contre-chant, j'inscris ces vers de la Promenade sentimentale de l'auteur des Poèmes saturniens:
Le couchant dardait ses rayons suprêmes Et le vent berçait les nénuphars blêmes; Les grands nénuphars, entre les roseaux, Tristement luisaient sur les calmes eaux. Moi, j'errais tout seul, promenant ma plaie Au long de l'étang, parmi la saulaie Où la brume vague évoquait un grand Fantôme laiteux se désespérant Et pleurant avec la voix des sarcelles Qui se rappelaient en battant des ailes Parmi la saulaie où j'errais tout seul Promenant ma plaie; et l'épais linceul Des ténèbres vint noyer les suprêmes Rayons du couchant dans ses ondes blêmes Et les nénuphars, parmi les roseaux, Les grands nénuphars sur les calmes eaux.

À des millénaires de distances, les échos des poètes, qu'il s'agisse de mythopoièse ou d'un chant aux accents élégiaques dédié à la nature perçue lors d'une promenade solitaire, ne se répondent-ils pas et ne tissent-ils pas le canevas d'une pensée commune? Quittant le domaine de la «création» littéraire, on ne m'ôtera pas de l'idée que pour faire de la recherche il faut être entouré de bienveillance et d'amitié. Et nul ne s'étonnera parmi mes proches qu'il soit dédié au professeur Gilles Dorival et à mes amis du Centre Paul-Albert Février, d'Aix-en-Provence. 28

Par la confiance et la liberté sans limites qu'il m'a prodiguées, l'intérêt qu'il porte à tout ce qui est écrit sur la réflexion du monde antique, Gilles ne pouvait ne pas être le destinataire de ces pages qui lui doivent plus qu'il ne saurait l'imaginer, car son vif intérêt pour les textes méditerranéens et la science qui coule de ses travaux et dont il est prodigue, dans la lignée de Pierre Vidal-Naquet et de Jean-Pierre Vernant qui nous ont quittés coup sur coup, éclairent bien au-delà des clivages disciplinaires. Tout un chacun ne peut que s'enrichir de tels regards croisés. Grâces soient rendues à Michel Mazoyer (Université de Paris I) qui a accepté avec enthousiasme que cet ouvrage soit publié dans la belle collection KUBABA qu'il dirige chez l'Harmattan. Par ses lectures, il aura effectué un minutieux et rigoureux travail d'éditeur. Ce fut toujours un immense soulagement de le savoir disponible à toutes les phases du travail, multipliant les encouragements. Les relectures finales, la vérification de l'orthographe ont été assurées conjointement avec Nathalie Basson. La typographie et la mise en page - travail long et méticuleux - sont entièrement son œuvre, et quiconque s'y connaît ne saurait mésestimer ce que cet ouvrage lui doit d'équilibre et d'élégance. Je lui en sais une reconnaissance infinie. Toute prétention littéraire laissée de côté, ce livre est un essai si on l'envisage comme l'ombre portée d'un ouvrage, qui grâce à un plus grand nombre de preuves et sous un angle plus large, gagnerait en amplitude. Renonçant pour l'instant à celuici, je place celui-là sous la protection de Thot-Hermès dont la silhouette émergera lentement au fil de la lecture.
Sydney H. AUFRÈRE Université Aix-Marseille UMR 6125 du CNRS Centre Paul-Albert Février

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Première partie
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A la recherche d'une clé de lecture des traditions religieuses égyptiennes dans les textes tardifs
« (...) on découvre chaque jour davantage que, pour interpréter correctement les mythes et les rites, et même pour les interpréter d'un point de vue structural (qu'on aurait tort de confondre avec une simple analyse fOrmelle), l'identification précise des plantes et des animaux dont il est fait mention, ou qui sont directement utilisés sous forme de fragments ou de dépouilles, est indispensable. » CI. LÉVI-STRAUSS, pensée sauvage, Paris, 1962, La p.63.
« Plus nos rapports sont intimes avec la nature, plus nous sommes proches du surnaturel. » Paris, 1954, H. DE MONTHERLANT,Les Bestiaires, p.179.

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I. A la recherche d'une clé de lecture des traditions religieuses égyptiennes dans les textes tardifs
ACILITER échanges interdisciplinaires dans le souci de les renforcer la complémentarité des approches est un travail dont nul ne niera le caractère implicitement fructueux. Les séminaires hebdomadaires du Centre Paul-Albert Février, les colloques réguliers organisés dans le cadre de l'Association

F

Kubaba 15 notamment, bien d'autres occasions de rencontres
enfin, m'ont convaincu de l'utilité d'une telle démarche qui entre en résonance avec celles qui relèvent de champs de recherche divers. C'est ainsi qu'au cours des dernières années, plusieurs échanges de vues, notamment avec Michel Mazoyer 16, m'ont amené à prendre conscience de façon plus aiguë de l'objet de cette première partie, à l'identifier d'une manière précise et à la traiter. Au-delà des cultures, des invariants, en lien avec les diverses figures du milieu, les productions communes ou spécifiques dessinent les mythes fondateurs. Les marécages d'Asie Mineure

15 Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. 16 Entretiens sur des sujets tels que le dieu hittite du marécage Télépinu (cf M. MAZOYER, élépinu, le dieu au marécage. Essai sur les mythes fondateurs T du Royaume hittite, ColI. KUBABA, Série Antiquité II, Paris, 2003 ; J. FREU, M. MAZOYER, es origines à la fin du royaume hittite. Les Hittites et leur D histoire, ColI. KUBABA, Série Antiquité VII, Paris, 2007, p. 185-249) et d'autres thèmes.

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sont à la source de croyances bâties sur la régénérescence comme les étendues palustres de l'Égypte mal drainées par le réseau hydrographique et se formant dans les dépressions, rechargées régulièrement par les fraîches eaux de la crue du Nil, sont porteuses de jouvence pour la végétation et d'abondance pour l'ethnie pharaonique qui y a développé, depuis les plus hautes époques, des zones de maraîchages. Sans oublier, ni les lacs côtiers et les lagunes du Delta qui régulent les flux hydrauliques, soumis à des régimes d'échanges entre les eaux du Nil et celles de la mer, ni les étangs qui résultent de l'activité humaine et constituent des réserves d'eau artificielles, entretenues pour l'irrigation ou d'autres activités, ou encore les lacs salés 17et les nitrières 18.Ce sont là des systèmes très complexes, gardes-manger de l'Égypte, dont on peut avoir une idée grâce à la carte dressée lors de l'Expédition d'Égypte (1798) qui fournit les premières données cartographiques à grande échelle du pays, données à partir desquelles se font toutes les observations concernant l'évolution de l'écosystème. On pourrait entendre ce premier volet comme une tentative de modélisation permettant de saisir l'évolution des rapports de l'Égyptien à la nature, en vue de mieux cerner sa conception des forces divines qui peuplent sa sphère de vie, sa perception de l'infiniment grand et de l'infiniment petit qui en découle et les liens entre ces derniers dans un choix de rites divins et funéraires. Ce n'est qu'après avoir déterminé ce concept que l'on pourra envisager de concevoir la ou les clés qui permettent d'ouvrir les portes de cet univers et d'en approfondir la lecture. Dans cet ouvrage, j'ai opté pour un choix de textes religieux et rituels. Il est donc subjectif. En effet, pour des raisons de limpidité, j'ai été obligé d'exposer certains d'entre eux en vive lumière, tandis que d'autres ont été laissés dans l'ombre, de façon à provoquer un effet de clair-obscur dont

17

A. BERNAND, e Delta égyptien d'après les textes grecs. Les confins liL

byques, MIFAO XCI, Le Caire, 1970,1, p. 102-116. 18 Ibid. III, p. 933-961 ; AUFRÈRE, UnivMin II, p. 606-637 (cf n. 19).

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profite le profil des croyances. Tous les textes ne se valent pas. La priorité a été accordée à des constructions conceptuelles en mesure d'exposer les schémas directeurs de la pensée égyptienne, lesquels ne se laissent appréhender qu'au moyen de structures cohérentes émergeant d'un écheveau embrouillé de croyances aussi denses que le fourré égyptien lui-même. Tous les textes religieux ne sont pas conduits par le même souci de mettre en exergue les principes dictés par une structure « narrative ». Cette élaboration a résulté d'un long questionnement dans le domaine sacerdotal. Non pas dans toute la classe sacerdotale mais chez des gens capables de raisonner en termes de divin et de concevoir une nouvelle dimension qui dépasse, par sa mise en œuvre, le cadre du rite. Comme je l'ai dit plus haut, prendre en compte cette dimension a été long, notamment en raison d'une approche fractionnée de pans entiers de la pensée égyptienne dans lesquels on voit apparaître des dénominateurs communs. Cette approche, favorisée par nos habitudes d'établir des catégories adaptées à notre approche scientifique et aussi par la nécessité de couvrir un champ, crée un effet de clivage, si ce n'est de diffraction qui, en réalité, n'existe pas dans la pensée égyptienne. Celle-ci est l'expression d'une véritable polyphonie, à laquelle on peut appliquer une théorie proche de celle des ensembles. Il va sans dire qu'en prenant davantage de distance, je serais en mesure d'apporter, ça et là, dans mes travaux passés sur l'univers minéral et l'univers végétal, des améliorations en effectuant une relecture hypercritique qui ne serait pas inutile. Je m'en abstiendrai pour le moment, plaidant, d'une part, que dans ces deux champs de la pensée égyptienne, aucune tentative de regard d'ensemble n'avait été tentée jusque là 19,d'autre part
19 Je renvoie ici à deux de mes travaux, en tant qu'auteur ou éditeur, respectivement abrégés par la suite: UnivMin. et ER UV I-IV: 1) S.H. AUFRÈRE,L'univers minéral dans la pensée égyptienne. Vol. I: Le monde des déserts, des mines et des carrières. L'offrande des métaux et des pierres et le remplissage de l'Œil-Oudjat. Les divinités de l'univers minéral dans la mentalité et la religion des anciens Égyptiens, BdE CVIl, Le Caire, 1991, LI+ 354 pages. Vol. II : Les minerais, les métaux et les produits chimiques,

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que tout travail a besoin de sédimentation avant de refaire l'objet, de la part de son auteur, d'une relecture sans aucune complaisance. Qu'on le veuille ou non, ces travaux vieillissent, et il n'yen pas un qui, réécrit avec l'acquis d'aujourd'hui, sous un angle nouveau, ne gagnerait en force et en lisibilité.

les trésors et les défilés de contrées minières: leur intégration dans la marche de l'univers et l'intégration dans la vie divine, BdE CV12, Le Caire 1991, p. 335-835. Index en encart dans le vol. II, 35 p. Ce travail a été suivi de nombreuses études, parues dans des contextes divers, sous-intitulées « Autour de L'Univers minéral + n° », où j'ai tenté d'apporter d'autres éclairages. 2a) S.H. AUFRÈRE (éd.), Encyclopédie religieuse de l'Univers végétal (ERUVI). Croyances phytoreligieuses de l'Égypte ancienne, OrMonsp X, Montpellier, 1999, xx-560 p. 2b)-, Croyances phytoreligieuses de l'Égypte ancienne, OrMonsp XI, Montpellier, 200 1, xVI-602 p.

2c) -

Encyclopédie religieuse de l'Univers végétal. Croyances phytoreli-

gieuses de l'Égypte ancienne (ER UV III), OrMonsp XV, Montpellier, 2005, xv-491 p. 2d) - [avec la collaboration de Chr. DEVARTA VANet V. ASENSiAMOROS), Flore et botanique sacrées des anciens Égyptiens. Bibliographie indexée, ERUVIV, OrMonspXVI, Montpellier, 2005, v-171 p.

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