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Tistou

De
260 pages
Tistou vit, pauvre mais heureux, avec sa femme Jacquotte sur la petite ferme dont elle a hérité. Par une nuit glacée de 1870, le jeune homme tue involontairement Firmin, malhonnête maquignon qui lui devait de l'argent. Cette mort passe pour un accident, mais un témoin a assisté au drame et attend son heure.
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La notoriété deMarie de Palets’est développée à l’heure de la retraite, lorsqu’elle a abandonné son stylo rouge d’institutrice pour sa plume d’écrivain. Lozérienne de racines et de cœur, elle met en scène sa province d’origine dans ses livres, dans lesquels elle dévoile sa connaissance intime du monde paysan d’autrefois. Elle a publié quatorze romans aux éditions De Borée.
TISTOU
Du même auteur Aux éditions De Borée Amandine Céline, une vie toute simple L’Enfant oublié La Demoiselle, Terre de poche La Tondues, Terre de poche Le Sentier aride Le Vent sur la vallée Le Village retrouvé Les Brumes de Causse Les Femmes de Cardabelle Les Terres bleues, Terre de poche Mademoiselle Fine Retour à la terre, Terre de poche Sidonie des Bastides Un chemin de rocailles
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. © , 2005
MARIE DEPALET
TISTOU
I
L’accident
E TEMPS PASSAIT, l’homme attendait sur le bord du chemin. Il serrai t ses L mains dans les poches pour tenter de les réchauffer . Il avait enfoncé son bonnet sur les oreilles et, de temps en temps, il t apait le sol en sautillant pour faire circuler le sang dans ses pieds gelés que la couche de paille dont il avait garni ses sabots ne protégeait pas beaucoup. L’hiver, cette année, mordait à pleines dents et ce mois de février était le plus froid qu’on eût connu depuis des années. Alors que l’an passé, à cette même époque, tous les arbres bourgeonnaient ; cette anné e-ci, le gel s’était installé à demeure et la température était descendue si bas qu e les oiseaux cherchaient refuge dans les étables et que certains troncs d’arbres éclataient toutes les nuits.  L’homme jeta un regard au chemin où effleuraient l es rochers rougeâtres du causse et qui descendait vers la ville comme s’il y plongeait. Rien, toujours rien ! … Caché derrière un bouquet de viornes, il se deman da s’il ne devrait pas aller à la rencontre de l’homme qu’il attendait. Il hésita mais la peur de manquer l’effet de surprise le retint. Il soupira, souffla dans ses mains et se remit à attendre. La nuit était toujours aussi noire. Impossible de s avoir quelle heure il était ; le jour ne se décidait pas à paraître. Il songea qu’il aurait de la peine à reconnaître so n bonhomme dans toute cette obscurité. Tout à coup, il lui sembla entendre un m artèlement de sabots sur le sol gelé du causse. Il se tassa dans son coin, prêt à bondir tout en surveillant l’arrivant à travers le rideau des branches gelées. Une forme apparut armée d’un bâton. Il devina plus qu’il n’entrevit la silhouette tassée du maquignon, son chapeau de feutre noir, sa blouse bleue et ses sabots ferrés. Il le laissa avancer et, quand il fut à la portée d e sa main, il jaillit des arbustes et se dressa, tel un justicier, devant l’arrivant : « Rends-moi ce que tu me dois ! » L’homme sursauta, puis, ayant reconnu son interlocu teur, il ricana : « Ah, ah, ah, le Tistou !… Si je m’attendais… » L’autre le saisit à la gorge : « Rends-moi ce que tu me dois ! – Mais je ne te dois rien, mon pauvre ami ! Je t’ai réglé à l’auberge devant des témoins, il me semble. – Tu m’avais promis deux cents francs de plus, de l a main à la main. – Et je ne te les ai pas donnés ?… Ça m’étonne, je paie toujours comptant. Si tu les as bus à l’auberge, c’est pas ma faute ! » L’homme le secoua si fort que le chapeau tomba sur la terre rouge du causse. « Tu ne me les as jamais donnés, mes deux cents fra ncs ! Tu me les donnes ou… – Ou quoi ?… Tu me menacerais, maintenant? » L’homm e ne répondit pas, mais il le secoua derechef d’un air si furieux que l’autre prit peur. Il se dégagea d’un coup de reins, décrocha un coup de pied à Tist ou et dévala le sentier en courant.
Tistou, surpris, ne réagit pas tout de suite ; mais , quand il vit sa proie s’éloigner, il se releva et, en quelques enjambées, rejoignit l’homme, il le bouscula brutalement. Le maquignon perdit l’équilibre et glissa en contre bas du chemin où il heurta une pierre et roula jusqu’à un bouquet d’arbustes q ui le déroba aux yeux de Tistou. Celui-ci se précipita, constata que l’homme ne boug eait plus. Il souleva la blouse bleue, trouva une bourse bien remplie, l’ouv rit et en sortit dix pièces d’or qu’il glissa dans sa poche. Ensuite, il referma la bourse, la remit dans la poche, tira sur la blouse et, sans demander son reste, dél aissant le sentier, il remonta la pente, se glissa sur le causse et s’enfuit dans la nuit. Quand il rentra au village, une lueur blanchâtre si gnalait le levant, les vaches se réveillaient et tiraient sur leur chaîne tandis que, dans les poulaillers, les coqs battaient de l’aile et coqueriquaient, avertissant les paysans qu’il était l’heure de se lever. Les trois notes grêles de l’angélus montè rent du clocher du village voisin. « Ce doit être six heures passées », pensa l’homme, en franchissant le petit portail de sa ferme où rien n’avait encore bo ugé. Il devina, plus qu’il ne vit, le chien roux qui vint à sa rencontre en émettant u n aboiement rauque comme pour lui souhaiter le bonjour, et lui cria : « Viens ici, Perlou, viens le chien. » La bête s’approcha et lui sauta sur la cuisse avec de petits jappements de bonheur. « Là, là, couché », fit-il en lui rendant ses cares ses. Il se dirigea vers l’étable plongée dans la nuit et ouvrit la porte en grand po ur faire rentrer la première lumière du jour qui arrivait, timide encore. Une odeur chaude de bêtes et de purin lui monta au nez et une vapeur blanchâtre s’échappa tandis qu’il saisissait la fou rche piquée dans le tas de fumier et qu’il commençait à nettoyer les litières.  Il faisait glisser les bouses dans la rigole tout en murmurant de temps en temps: « Oh ! oh ! lala ! pousse-toi, la Fièroune !… Arriè re, la Belle, allez, allez, poussez-vous ! » Tout en travaillant, il réfléchissait à son aventur e. Le bonhomme, quand il reviendrait à lui, allait avoir une sacrée surprise . Il ne ferait pas bon se mettre sur son chemin pendant quelques jours! Mais Tistou souriait : l’homme était fier, il n’ose rait jamais se vanter comment Tistou avait récupéré son bien ; il était bien tran quille. Quel filou quand même ! S’il n’était pas intervenu, il ne les lui aurait ja mais donnés, ses deux cents francs ! Riche comme Crésus et ça vous vole le pauvre mond e… Ah, ces maquignons, tous les mêmes! Pour une fois qu’il était arrivé à en rouler un… La porte s’ouvrit et Jacquotte, sa femme, parut à l ’entrée, la selle d’une main et le seau de l’autre, pour la traite du matin. Ell e posa son siège près de la première vache et, s’adressant à son mari, lui dit pendant qu’il finissait de nettoyer : « Je ne t’ai pas entendu te lever, ce matin. Tu éta is bien pressé ! – C’est toi qui ronflais comme un orgue, ma pauvre amie. Tu risquais pas de m’entendre ! – Pourtant, il me semble que j’ai pas bien dormi. J’aurais dû t’entendre.
– Si tu n’avais pas dormi, alors tu m’aurais entend u. » Il quitta l’étable laissant sa femme à la traite et monta se réchauffer près du feu qu’elle venait d’allumer et qui sifflait et fum ait sans sortir la moindre flamme. « Même pas savoir allumer un feu ! », grommela-t-il en tirant le bois vert de l’âtre pour le remplacer par des brindilles sèches qu’il c assa très petites. Il les empila méticuleusement, sortit un briquet de sa poche, le battit longtemps avant d’obtenir une flamme bleuâtre dont il enflamma le b ois. Quand les brindilles se furent enflammées, il choisit lentement deux bûches qu’il posa sur elles. Quand le feu illumina la pièce, il prit une chaise, quitta ses sabots, mit ses pieds sur les chenets et se laissa gagner par la do uce chaleur tout en faisant tinter les pièces d’or dans sa poche avec un sourire satisfait.
II
Un témoin
E PRINTEMPS rayonnait dans toutes les haies. Les aubépines en bouquet L exhalaient un parfum piquant et les narcisses, dans les prés, pointaient leur petit œil jaune et blanc au milieu des herbes. Tistou allait au pas lent de son attelage vers un p etit bois de chênes où il avait entassé, l’hiver précédent, tout un enchevêtrement de branchages qu’aujourd’hui il allait ramasser pour que, durant l’été, sa femme , qui le suivait aux champs, puisse faire une flambée rapide pour cuisiner une p oêlée de pommes de terre ou, le soir, cuire une soupe d’orge avec un bon morceau de lard. Le chien filait devant comme une flèche. Il renifla it une piste de lapin, soulevait un merle dans les buissons ou levait la patte sur l es pierres ou les troncs d’arbres. Tistou observait ses va-et-vient d’un œil vague et écoutait, sans les entendre, les friselis des hirondelles et les stridulations d es grillons. Il soupira : comme la nature était belle !… Même lu i, qui ne s’intéressait pas beaucoup à ces choses, était obligé de reconnaître que le printemps était merveilleux ! Aujourd’hui, il se sentait presque heureux. Pourquo i, pensait-il presque, il aurait dû dire, je suis heureux !… Oui, mais voilà, il y avait ce poids qui lui compre ssait l’estomac. Il avait beau se dire que c’était un accident, qu’il n’y était po ur pas grand-chose, sa conscience lui murmurait sans cesse « tu as tué un homme ! ». On aurait dit que depuis ce matin de février où il avait décidé d’attendre cette canaille de Firmin, qui lui devait de l’argent ; de puis plus de quatre ans, maintenant, sa vie avait basculé dans le bon sens. D’abord, la Jacquotte, qui désespérait d’avoir jama is des enfants, alors qu’ils étaient mariés depuis plus de cinq ans, s’était ret rouvée enceinte. Ensuite, les années avaient été bonnes ; on l’avait sollicité, l ’an dernier, pour les élections municipales et il avait été élu au conseil municipa l, lui un presque étranger, alors qu’il n’aurait jamais osé l’espérer ; comme il n’av ait jamais rien demandé, il en avait été très fier.  Bien sûr, il avait tu à tout le monde et même à Ja cquotte qu’il était impliqué dans ce qui était arrivé, un matin de février, là-h aut, sur l’autre versant du causse à l’entrée du chemin de Tire Cul. Quand on avait tr ouvé le corps de Firmin Sullivan, il était mort depuis plusieurs heures et tout le monde avait cru à l’accident. On avait retrouvé sur lui sa bourse bien garnie car le maquignon allait acheter des bœufs chez le vieil Albert, au Chastel Nouvel. Albert avait été très étonné de ne pas le voir arri ver, car il n’était pas homme à manquer un rendez-vous. Depuis le dernier des fermiers jusqu’au gendarme le plus retors, tous avaient pensé au faux pas, par une nuit sans lune, dans une campagne gelée allant même jusqu’à se lamenter: « Il fallait que ça lui arrive, un jour, toujours à courir par monts et par vaux, à
toutes les heures de la nuit. Il est même étonnant que ça ne se soit pas produit avant !… » Personne n’avait beaucoup pleuré l’homme. Il est vr ai qu’il était dur en affaires, retors et toujours prêt à piéger les gens trop confiants. Beaucoup s’étaient réjouis de sa mort sans l’avouer ni le cl amer ; mais celui qui, au fond de lui-même, en cette journée de février, en avait été le plus heureux, avait été Tistou… Personne ne l’avait jamais soupçonné. Sa fe mme n’avait pas même fait le rapprochement avec son lever aux aurores qu’elle lui avait reproché, ce matin-là. Pour tous, le maquignon avait glissé sur le sol gelé et était mal tombé. Les deux cents francs que Tistou avait récupérés ét aient soigneusement cachés dans la doublure d’un cahier où un aïeul ava it autrefois tenu ses comptes. Il était dans le tiroir de l’armoire de la chambre caché sous des actes notariés qu’on ne consultait jamais et glissés sous le livret de famille. Il avait décousu une des couvertures, déchiré plusieurs page s et collé le tout bien proprement. Le renflement dû aux pièces était presq ue invisible. Parfois, il se demandait ce qu’il allait faire de c et argent. Il ne pouvait s’en servir sans en justifier la provenance, Jacquotte a urait eu des soupçons. De temps en temps, un remords le prenait : « Je suis comme Judas ! », pensait-il… Puis il se raisonnait: non, il n’était pas un traît re, il avait tout simplement voulu récupérer son bien ; le reste n’était qu’un malheur eux accident. Tout de même, il y avait eu mort d’homme et cela le gênait… Au pas lent de son attelage, il était arrivé au cha mp. Les piles de bois étaient là, alignées, prêtes à être chargées. Il arrêta les vaches. Perlou, conscient de son importance, vint s’asseoir devant les bêtes tou t en surveillant, du coin de l’œil, le travail de Tistou. L’homme choisissait les troncs, les tirait et les e mpilait dans le char tout en sifflotant. Une source murmurait non loin de là et mêlait sa mélopée à la chanson des oiseaux. Tout était si calme et si beau que Tis tou se surprit à s’arrêter et à regarder le village, en face, qui lançait vers le c iel des volutes de fumée bleue de toutes ses cheminées. À travers un rideau d’arbustes, il voyait la petite place où passaient les femmes allant à la fontaine, des enfants en maraude et quelques vieux tentés par les rayons joyeux du soleil. Il ne résista pas et s’assit pour admirer le paysag e. Une voix rauque le tira de sa contemplation tandis que le chien, réveillé en s ursaut, aboyait violemment. « Alors, Tistou, voilà que tu rêves, maintenant. » Il se retourna vivement comme pris en faute. « Je regardais le village. Il est beau ! » Devant lui se tenait Julien Doucet, un ancien forge ron que l’âge et les rhumatismes avaient contraint à l’inactivité. Il ha bitait le village voisin et végétait, survivant plutôt mal que bien des quelques fromages que sa femme tirait de ses quatre chèvres, des travaux de jardinage qu’il acco mplissait quand ses douleurs ne le tracassaient pas trop et du commerce des simp les qu’il distribuait, car il était guérisseur et rebouteux à ses heures. Le bonhomme était redouté. Il pouvait, selon son hu meur, être le plus charmant des camarades ou le plus terrible des enne mis si, par malheur, il estimait qu’on n’avait pas agi selon ses critères. Tistou se leva et allait se diriger vers lui, quand l’autre l’arrêta :