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Toscane et Ombrie

De
301 pages

Pise, 2 et 3 octobre 1907.

Je dois d’abord dire quel était mon état d’esprit au départ. Sans être connaisseur, ni critique, j’ai toujours aimé les arts, particulièrement l’architecture et la peinture. Depuis longtemps, je désirais visiter l’Italie. Je connaissais, il est vrai, la plus grande partie de l’Italie du nord, j’étais allé à diverses reprises à Gênes, à Milan, à Venise que je connaissais bien, une seule fois à Turin, à Vérone, à Parme, à Bologne que j’aurais besoin de revoir.

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Gaston Grandgeorge

Toscane et Ombrie

Pise, Florence, Pérouse, Assise, Sienne

A MA FILLE

Ma chère Valente,

Nous venons de faire ensemble un voyage qui laissera dans notre vie de précieux et charmants souvenirs. Pendant trois semaines, nous avons parcouru ces villes bénies du ciel qu’on appelle Pise, Florence, Pérouse, Sienne, et, bien que le temps nous ait manqué pour en connaître toutes les beautés, nous avons pu nous pénétrer de leur caractère et goûter leur charme.

J’ai pensé qu’il serait intéressant pour toi, comme pour ton frère Henri, notre aimable compagnon de voyage, comme aussi pour ceux qui nous entourent et qui n’étaient pas avec nous, de retrouver dans les pages qui vont suivre un écho de nos conversations d’Italie et quelques réflexions d’ordre général que la vue de ces monuments et de ces sites célèbres m’ont suggérées.

Cest pourquoi j’ai écrit ce petit ouvrage dont je te prie d’accepter la dédicace comme un gage de ma profonde affection.

 

G.G.

CHAPITRE PREMIER

PISE

Pise, 2 et 3 octobre 1907.

Je dois d’abord dire quel était mon état d’esprit au départ. Sans être connaisseur, ni critique, j’ai toujours aimé les arts, particulièrement l’architecture et la peinture. Depuis longtemps, je désirais visiter l’Italie. Je connaissais, il est vrai, la plus grande partie de l’Italie du nord, j’étais allé à diverses reprises à Gênes, à Milan, à Venise que je connaissais bien, une seule fois à Turin, à Vérone, à Parme, à Bologne que j’aurais besoin de revoir. J’y avais vu d’admirables choses, mais je savais que ce n’était pas là le sanctuaire, que pour connaître l’art italien il fallait visiter Florence et Rome, et connaître par le menu le sol sacré de la Toscane et de l’Ombrie. Le voyage à Florence et aux alentours était pour moi le voyage rêvé depuis que j’étais en âge de faire des rêves, c’est-à-dire, hélas ! depuis quelque quarante ans.

Je m’étais, enfin, promis cette année de réaliser mon rêve et naturellement je m’y étais préparé, comme il convient. J’avais relu l’histoire des villes italiennes au moyen âge et au seizième siècle, revu mon histoire de l’art en Italie, parcouru les guides français et étrangers, au chapitre des villes que je me proposais de visiter ; bref, j’étais prêt à recevoir le premier choc. Je le croyais du moins.

De mes études préparatoires, de celles que j’avais faites depuis de longues années sur l’art italien, il était résulté ceci. L’art en Italie se résumait pour moi dans l’art de la Renaissance et, plus particulièrement, dans celui de la période écoulée de la fin du quinzième siècle au milieu du seizième. Il y avait là, me semblait-il, un moment privilégié, où l’art moderne avait trouvé son épanouissement complet, et dont l’éclat se résume dans quelques noms justement célèbres et sonores : Léonard de Vinci, Michel-Ange, Bramante, Corrège, Raphaël, Titien. Parmi les chefs-d’œuvre créés par ces grands hommes, ceux qui attiraient le plus mon attention étaient ceux de la peinture, d’abord parce qu’ils m’étaient mieux connus par les reproductions, ensuite parce que je connaissais beaucoup plus d’œuvres originales de ces grands peintres, œuvres dispersées dans les musées du nord de l’Europe et du nord de l’Italie, que je ne connaissais d’œuvres originales de la statuaire et de l’architecture italiennes.

Je partais donc préoccupé surtout de peinture, et presque uniquement de cette époque fortunée qu’on a appelée, d’un mot heureux (je crois qu’il est de Vasari), « l’âge d’or » de l’art en Italie. Je me souciais bien, il est vrai, des primitifs, c’est-à-dire de ces artistes parfois pleins de génie, dont les efforts persévérants, bien que souvent ingrats, ont fait sortir l’art de la barbarie, mais ici encore je ne pensais guère qu’aux peintres, aux Cimabué, aux Giotto, aux premiers Siennois, peut-être aussi à quelques sculpteurs, aux Nicolas et aux Jean de Pise, mais assurément je ne songeais guère aux architectes du moyen âge. Sur ceux-là j’avais mon siège fait. Sauf Saint-Marc de Venise, qui est d’origine byzantine et non gothique, sauf le Dôme de Milan et deux ou trois autres églises du nord de l’Italie, comme San Lorenzo de Gênes, qui sont bien du style gothique, mais qui sont si inférieurs aux édifices gothiques du nord de l’Europe, je n’avais vu en Italie aucun édifice, datant d’avant la Renaissance, qui entraînât mon admiration. J’ajoute que les édifices des seizième et dix-septième siècles que j’avais visités à Milan, à Venise, à Gênes, n’étaient pas pour saisir mon imagination et exciter puissamment mon intérêt. Je suis donc parti pour la Toscane dans le but d’y voir les œuvres d’art de l’âge d’or de la Renaissance, et d’y étudier spécialement la peinture.

A peine étions-nous arrivés à Pise, première étape de notre voyage, que mes idées étaient profondément modifiées. Le moyen âge m’apparaissait comme une période de grande perfection de l’art en Italie et la peinture était reléguée au dernier plan dans mes préoccupations. L’architecture avait conquis le premier rang, celui qu’elle doit occuper dans l’ensemble des beaux-arts, et, à côté de l’architecture, la sculpture prenait une place encore plus importante à mes yeux que celle de la peinture. Il avait suffi d’une promenade sur cette esplanade, où sont réunis la cathédrale de Pise, son campanile, le Baptistère et le Campo-Santo, pour rectifier mes idées sur l’art italien au moyen âge et sur l’ordre dans lequel on doit étudier les beaux-arts en Italie, comme partout d’ailleurs.

Allons donc voir ces admirables monuments. C’est la cathédrale qu’il faut visiter d’abord, c’est d’elle qu’émane l’auréole de beauté qui enveloppe tout ce qui l’entoure, et qui fait de cette esplanade de Pise un lieu unique au monde.

En regardant cet édifice, d’un plan si logique et si simple, on est frappé d’abord de l’art avec lequel il a été construit, de la perfection de son appareil. Les matériaux en sont magnifiques. Ce sont des blocs de marbre parfaitement taillés et si parfaitement joints que, n’étaient les différences de nuances, on dirait d’une muraille monolithe. Ces matériaux superbes sont pour la plupart d’origine grecque, comme en témoignent, et la nature des marbres, et les inscriptions antiques qui y sont restées apparentes. Dans l’intérieur de l’église, nous verrons tout à l’heure d’admirables colonnes de marbre, antiques aussi, comme quelques-uns de leurs chapitaux. Antiques également les mille colonnettes qui ornent la façade, le chevet extérieur et la galerie intérieure de l’édifice. Cette profusion de matériaux antiques appelle quelques observations.

Le Dôme de Pise a été commencé en 1063, c’est-à-dire au milieu du onzième siècle, retiens cette date qui est certaine. La construction en fut rapidement menée et terminée en peu de temps. A cette époque, Pise était une riche république marchande, comme plus tard Gênes et Venise. Ses flottes tenaient la Méditerranée, c’est-à-dire toute la mer connue alors ; elle possédait des comptoirs et des forteresses sur toutes les côtes de la Méditerranée, depuis les Colonnes d’Hercule jusqu’au Bosphore ; ses établissements principaux étaient du côté de l’Orient, en Syrie, en Asie Mineure, en Grèce. Pise jouait à cette époque, dans le monde du moyen âge, à peu près le même rôle que l’Angleterre a joué, dans le monde moderne, pendant le dix-neuvième siècle. Comme lord Elgin qui, sous la protection des canons de la flotte britannique, a dépouillé le Parthénon des sculptures de Phidias pour les transporter à Londres, les Pisans du onzième siècle arrachaient aux temples de la Grèce et de l’Asie leurs plus belles colonnes, leurs marbres les plus précieux et les mieux taillés, pour en orner leur métropole. Mais comme le climat de Pise, plus clément que celui de Londres, permettait de conserver ces marbres à ciel ouvert, les Pisans résolurent d’employer ces matériaux à construire de beaux édifices, au lieu de les enfermer dans des musées, comme les Anglais ont dû le faire au British Museum. A la suite d’une grande victoire remportée sur les Sarrazins, dont ils avaient brûlé la flotte en vue de Palerme, les Pisans décidèrent d’élever dans leur ville une magnifique église, en l’honneur de la Vierge. Sans doute, en faisant entrer dans la construction de ce saint lieu les dépouilles des temples païens, ces hommes du onzième siècle pensaient rendre hommage au vrai Dieu. En réalité, ces riches Pisans, au goût magnifique, accomplissaient, aussi bien que les contemporains de lord Elgin, une œuvre de barbares. Comme les Huns et les Vandales, ils détruisaient les chefs-d’œuvre de l’antiquité, sous prétexte d’en créer d’autres à leur place. Leur seule excuse est d’avoir réussi.

Il est certain que les artistes chargés de construire le Dôme de Pise ont élevé, à l’aide de ces admirables matériaux antiques, un édifice d’une grande beauté et d’une perfection rare. Beauté et perfection qu’ils n’auraient, sans doute, pu atteindre s’ils avaient été réduits à leurs propres ressources et privés des marbres et des colonnes préparés par les meilleurs artistes de l’antiquité. Il faut donc considérer comme un rare bonheur l’emploi de ces matériaux, quel que soit le lieu de leur origine, car le monument si parfait et si beau qu’ils ont permis de construire, dans un pays et dans un temps où rien de pareil ne pouvait être fait sans eux, a eu pour résultat de faire sortir l’architecture italienne de la voie fâcheuse où l’avaient entraînée les Lombards, voie contraire au génie de l’antiquité, qui forme le fond même du génie italien.

Lorsqu’on se place en face du dôme et qu’on en regarde l’ensemble, on sent d’abord qu’on est en présence d’une œuvre d’art accomplie. L’ordonnance en est d’une clarté parfaite, l’édifice a la forme d’une croix latine, dominée par une belle coupole posée à l’intersection de la grande nef, du transept et du chevet. La façade est d’une pureté de lignes et d’une grâce incomparables. Elle se compose d’un premier étage élevé, aux belles parois murales, dans lequel s’ouvrent trois belles portes rectangulaires, magnifiquement encadrées de colonnes corinthiennes, réunies par un arc en plein cintre. Au-dessus de chaque porte, une mosaïque byzantine, à fond d’or ; plus haut, et dans les tympans des arcs qui séparent les portes, de belles incrustations polychromes, aux teintes harmonieuses et douces. Aux étages supérieurs, quatre galeries formées de colonnettes de marbre, antiques pour la plupart, reliées entre elles par des arcades en plein cintre, ornées de sculptures discrètes qui accusent les lignes architecturales, au lieu de les rompre. Au-dessus des colonnettes et entre les arcades, les parties murales sont décorées d’incrustations polychromes d’une douceur extrême. Ces quatre galeries de colonnettes, correspondant à autant d’étages, suivent le mouvement naturel et la forme de l’édifice de sorte que rien ici n’est artificiel et qu’on n’éprouve pas l’impression si fréquente, en Italie surtout, que la façade a été imaginée après coup, par un artiste autre que l’architecte primitif et qu’elle n’a pas de rapport avec le monument lui-même. Ici tout est harmonieux. Aussi ne peut-on se lasser de contempler cette jolie façade, merveille de l’art polychrome. L’œil s’y repose, charmé. C’est un enchantement.

L’intérieur du Dôme est plus majestueux et plus grandiose que l’extérieur, mais les proportions en sont aussi harmonieuses. Dès l’abord l’âme est saisie comme d’un sentiment de bien-être, de satisfaction complète, qui ne peut naître qu’en présence d’une œuvre parfaite. On n’est pas tenté de se demander si l’artiste aurait pu faire mieux, s’il s’est inspiré de l’art antique, du style gothique, byzantin ou lombard, on jouit simplement de son œuvre, comme d’un édifice achevé de tout point, qui se suffit à lui-même et mérite de devenir le type d’où sortiront des œuvres nouvelles. Les critiques disent que la cathédrale de Pise se rattache à l’art roman, et en effet elle est fondée sur des éléments romains : rangées de colonnes réunies par des arcs à plein cintre, contre-nefs voûtées, ouvertures rares et cintrées, mais si habilement ménagées que la lumière est bien distribuée partout. Voilà ce que Rome a fourni ; mais c’est la Grèce qui a taillé ces magnifiques colonnes, poli ces marbres rares, c’est l’esprit de la Grèce, l’esprit des ancêtres (car Pise est une colonie grecque), qui a inspiré l’architecte, lui a fait tracer ces lignes si pures, fait imaginer ce plan si clair, qui a revêtu tout l’ensemble de ces proportions si harmonieuses et de cette atmosphère de beauté qui enchante le regard et ravit l’âme.

Rappelons-nous que nous sommes en 1063, au milieu de ce onzième siècle, âge de décadence et de barbarie pour l’art de Rome et de Byzance, âge d’enfance pour l’architecture gothique. Que nous sommes loin de ces monuments romans et gothiques contemporains, lourds, trapus, sans lumière et sans grâce ! Ici, du premier coup, spontanément, ces artistes de Pise ont retrouvé l’inspiration et les qualités éminentes des architectes grecs, leurs ancêtres, et ils ont mis en œuvre certains éléments nouveaux que ceux-ci ne connaissaient pas. Un de ces éléments nouveaux est la coupole qui s’élève à l’intersection de la nef, du transept et du chœur. Cette coupole a été assez sévèrement critiquée par un critique renommé, J. Burkardt, l’auteur du Cicerone. Je ne puis partager son avis. L’effet de la coupole m’a paru très heureux, aussi bien à Pise qu’à Sienne. Elle ajoute à l’édifice de l’élévation, elle donne de la légèreté à tout l’ensemble, et distribue harmonieusement la lumière. Bien entendu, il ne faut pas chercher ici le charme mystérieux de nos cathédrales gothiques du nord de l’Europe, ces effets pittoresques d’ombre et de lumière qui frappent l’imagination et plaisent tant aux hommes du Nord. Ici, la beauté réside, non pas dans l’effet pittoresque, mais dans l’harmonie des lignes, dans la justesse des proportions, dans la lumière radieuse habilement répandue partout. La lumière, dans cet édifice, n’entre pas en faisceau, en rayon, elle est une atmosphère transparente, dont l’architecte semble s’être servi comme d’un élément propre de l’art de construire. Il faut, pour bien goûter les œuvres de ce genre, oublier nos prédilections d’hommes du Nord. Cela fait, on est bien vite conquis.

L’ornementation du Dôme est excellente comme l’architecture elle-même. C’est la mosaïque qui en est la base, mais entendons par mosaïque, non seulement cette mosaïque proprement dite, formée de cubes de verre coloré, qui nous vient de Byzance, mais aussi les incrustations de marbre et de pierres précieuses, et les travaux de marqueterie, Joins à ces mosaïques diverses, la majolique sous toutes ses formes, depuis la terre cuite naturelle jusqu’aux terres peintes et vernissées, les vitraux peints et parfois les lames de marbre translucide, enfin les matériaux de différentes couleurs, parfois de nature différente, employés dans la construction même par assises alternées, et tu auras l’ensemble des procédés employés dans ce que j’appelle l’architecture polychrome, dont il y a si peu de produits heureux dans nos réigions septentrionales, et dont les pays du Midi sont remplis.

J’ai omis la peinture et c’est à dessein. La peinture joue dans la décoration des édifices un rôle spécial comme la sculpture ; et il en faut parler à part. Cependant, en bien des cas, l’application sur les parties murales, sur les colonnes, sur les profils d’un édifice, de teintes plates ou rehaussées d’ornements fait partie intégrante de la décoration polychrome de cet édifice. Mais le tableau d’autel, et même la fresque, apportent à la décoration des éléments très spéciaux, différents de la couleur. Ils ne doivent pas être confondus avec ceux qui constituent la polychromie. C’est ainsi que des monuments ornés de peintures et de fresques peuvent n’être pas des monuments polychromes, et qu’en général la peinture ne joue dans la polychromie d’un édifice qu’un rôle accessoire. Nous en verrons un exemple intéressant à Pérouse, à la façade de l’oratoire de Saint-Bernardin.

La demi-coupole de l’abside, les deux demi-coupoles qui terminent les deux bras du transept sont ornées de grandes mosaïques de style byzantin. Celle du fond par Cimabué, bien que réparée en partie, fait un grand effet. Cependant le style en paraît bien archaïque dans ce monument d’allure si moderne. Les stalles du chœur sont de bois magnifiquement sculpté, mais d’aspect un peu massif, comme la plupart des œuvres du seizième siècle. Elles remplacent d’admirables boiseries en marqueterie qui ont été brûlées dans le grand incendie de 1595. Par bonheur une bonne partie de ces anciennes stalles et de ces boiseries ont été sauvées et placées dans les nefs latérales, où on peut en admirer le caractère si noble et si pur.

La nef principale et les nefs latérales sont décorées simplement par des assises alternées de marbre noir et de marbre blanc très discrètement employées. L’effet obtenu ici est bien supérieur à la décoration de la cathédrale de Sienne, où l’alternance monotone, partout répétée du noir et du blanc, même sur les colonnes de la grande nef, a pour effet de fatiguer le regard et de l’empêcher de saisir l’enchaînement naturel des lignes architecturales et de jouir de leur beauté. Ici tout est ménagé avec une entente parfaite de la décoration, rien n’interrompt le mouvement des lignes, et l’ornementation, distribuée avec art, donne du relief à chaque partie de ce bel ensemble.

J’ai dit tout à l’heure que les nefs latérales sont voûtées, la nef principale était autrefois recouverte d’un toit à arête vive, sous lequel se développait élégamment une belle charpente apparente, ornée de peintures. Cette charpente ayant été détruite par l’incendie de 1595, on l’a remplacée, de façon assez malheureuse, par un plafond de bois à caissons richement sculptés et dorés. Pris en lui-même, ce plafond est fort beau, mais il nuit à l’aspect général de la grande nef, dont il alourdit toute la partie supérieure. Telle qu’elle est, l’église est encore magnifique, mais quand on a vu, à San Miniato de Florence, l’effet excellent produit par sa belle charpente si harmonieusement décorée, on comprend tout ce que le Dôme de Pise a perdu dans ce désastre de 1595 et l’on regrette amèrement la substitution de ce plafond riche et lourd à la svelte et élégante charpente du onzième siècle. Tu as pu constater comme moi que les barbares de 1063 ont montré en cette occasion plus de goût que les raffinés du siècle de Léon X.

Il y a dans le Dôme beaucoup d’objets d’art intéressants, mais la partie architecturale de l’édifice a tellement absorbé mon attention que je les ai regardés d’un œil distrait. D’ailleurs aucun n’est de premier ordre. J’ai remarqué cependant un bien joli bénitier du seizième siècle, et qui serait digne de sortir de l’atelier d’un quattrocentiste. C’est une grande vasque de marbre blanc, supportée par une colonnette gracieusement sculptée, au milieu de laquelle s’élève une charmante statuette de la Vierge tenant l’Enfant-Jésus sur le bras. Puis deux jolies toiles d’Andrea del Sarto : une sainte Agnès et une autre sainte. Faisant pendant à la sainte Agnès, sur l’autre pilier qui soutient la coupole, à l’entrée de la grande nef, on remarque une Vierge de grand style, par Pierino del Vaga, un des meilleurs élèves de Raphaël.

Je t’ai parlé bien longuement de la cathédrale de Pise, parce que ce monument a produit sur moi une impression profonde et pour ainsi dire irrésistible. En l’abordant, j’ai été tout de suite saisi et charmé. J’y ai trouvé, à un degré éminent, les qualités du grand art, le sentiment de la beauté des formes, de la mesure, de l’harmonie et de cette grandeur qui n’exclut pas la grâce. La cathédrale de Pise n’est pas seulement une merveille de l’art, c’est un signe des temps nouveaux, et elle me semble marquer le premier pas décisif de l’architecture italienne dans les voies de l’art moderne. Elle est le véritable point de départ de la renaissance de l’art en Italie. A ce titre elle méritait bien d’arrêter notre attention.

On s’aperçoit de suite, en parcourant Pise, que sa cathédrale est l’œuvre d’art qui a inspiré tous les artistes qui ont travaillé ici. Son influence est manifeste dans nombre d’églises de la ville et des environs, dans San Paolo a ripa d’Arno, dans San Frediano, dans Santa Caterina, dans San Michele in Borgo, et aussi dans les églises voisines de San Piero a grado et de San Cassiano presso Pisa. Elle est surtout éclatante dans les beaux monuments qui l’entourent et lui font un magnifique cortège.

C’est d’abord le Campanile, si bizarrement incliné. A vrai dire, des monuments qui sont ici c’est celui que j’aime le moins. Sans doute l’appareil en est admirablement soigné, comme celui du Dôme, il présente une suite de six étages superposés de colonnades d’une grande richesse, mais cette tour ronde, comme tous les édifices de forme cylindrique, manque d’élégance et de caractère. Bien entendu, je fais abstraction de l’inclinaison du Campanile, qui peut piquer la curiosité, mais qui produit une impression peu agréable. C’est en gravissant le bel escalier tournant, qui monte jusqu’au sommet de la tour, qu’on se rend compte des difficultés que les architectes ont eu à vaincre pour maintenir en équilibre une telle masse, entraînée au cours de la construction hors de son centre de gravité par un affaissement du sol. Plus on monte, plus la déclivité des marches semble s’accentuer et l’on comprend difficilement qu’on ait pu réussir, par des artifices de construction, à tenir en équilibre les étages supérieurs, et avec eux l’édifice tout entier.

Du haut du Campanile, la vue s’étend d’abord sur la ville, puis sur la vallée de l’Arno. Au nord et à l’est, les monts Pisans s’élèvent magnifiques, à l’ouest la plaine s’ouvre largement vers la mer. Ce vaste paysage est calme, d’une grande beauté, empreinte de mélancolie. Pise semble être une belle reine déchue, prisonnière dans ces murs où débordaient autrefois l’activité et la vie et où tout maintenant semble engourdi dans un sommeil nonchalant et doux.

A l’autre extrémité du Dôme, faisant face au grand portail, s’élève le Baptistère. C’est une grande rotonde surmontée d’une belle coupole. La masse de l’édifice est imposante, sans avoir rien de lourd. Ce monument attire et charme par l’heureux contraste d’une ornementation très sobre à la base et très riche aux étages supérieurs. Le rez-de-chaussée rappelle celui de la cathédrale, il est orné de colonnes engagées réunies entre elles par des arcs en plein cintre. Deux belles portes rectangulaires s’ouvrent sous les arcades de l’est et de l’ouest, deux autres plus petites au nord et au sud. Des fenêtres, arrondies par le haut, sont ménagées au-dessous de chacune des autres arcades. Au-dessus de ce premier étage, une charmante colonnade, semblable à celles des étages supérieurs de la cathédrale, entoure comme une ceinture précieuse le monument tout entier. Ces colonnettes légères sont réunies par des arcs plus petits que ceux du rez-de-chaussée et, deux à deux, ces arcs sont surmontés d’un fronton gothique élancé et richement sculpté. Plus haut encore, de belles fenêtres cintrées, correspondant à celle de l’étage inférieur, éclairent la partie supérieure de l’édifice. Ces fenêtres sont surmontées de frontons moins ornés que ceux du premier étage et réunis à leur base par une simple corniche. Cet élégant ensemble de lignes heureusement combinées forme comme une couronne royale posée sur le Baptistère à la naissance même de la coupole.