Tous fous ou la psychiatrie 5.0

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Depuis les années 1980, la psychiatrie s'est transformée en une machine à inventer, à produire des malades. Comment la psychiatrie en est arrivée là ? Pourquoi un outil tel que le DSM est qualifié de Bible de la psychiatrie ? Quelles sont les conséquences de ce modèle biomédical tout puissant sur les grands troubles psychiatriques contemporains ? Au-delà de ces remises en cause, les auteurs militent pour une réconciliation des neurosciences et des sciences-humaines dans une nouvelle alliance.
Publié le : dimanche 8 novembre 2015
Lecture(s) : 35
EAN13 : 9782806108067
Nombre de pages : 134
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Tous fous ou la psychiatrie 5.0

Nicolas Zdanowicz – Pierre Schepens

Tous fous ou la psychiatrie 5.0

PIXELS

D/2015/4910/33

ISBN :978-2-8061-0236-2

© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place,29
B-1348 Louvain-la-Neuve

Tousdroitsdereproduction, d’adaptationoudetraduction,par
quelqueprocédéque cesoit,réservés pour tous pays sansl’autorisation
de l’éditeur oudesesayantsdroit.

www.editions-academia.be

Une introduction un peu provocante

Une introductionunpeu provocante

Notretitreseveut unpeu provocantcequi nécessiteune
explication.Pourquoiprovoquer–unpeu– et quepeut trouverle
lecteurdansnotreouvrage?Le «Tous Fous» faitd’abordréférence
à la multiplication exponentielle desdiagnostics psychiatriques
qui existe depuis 1950.À force d’élargir sanscesse le champde la
psychiatrie etle nombred’entitéscliniques, nous produisonsdeplus
enplusde maladiesetdonc aussi de malades.Un jouraurons-nous
tousnotre diagnostic?Lapsychiatriese caractérisepar rapportaux
autres branchesmédicalesnotamment par son changement régulier
desystème de classiication(cesystèmeporte le nomrébarbatifde
dsm(Manuel de diagnostic et de Statistique)).Entre1980et 2013,
elle a,outre augmenté le nombrede maladies,revisitésa façon de les
organisercinqfois.Aucune autrebranche de la médecine n’aune
classiication aussipérissable. Ledernier système de classiication a été
publié en 2013 et s’appelle DSM 5.0 prévoyantainsi déjà les versions
5.1, 5.2… Notretitre faitégalement référence auLivre noir de la
1
psychanalyseparuen 2010qui, comme énormémentd’autreslivres
avantlui,voulaitdétruire lapsychanalyse.Depuis qu’elle estnée, la
psychanalyse fait polémique.Elle l’a faitense mettantà la limite de
nos valeurs socioculturelles pour pouvoircritiquerleursinluences
surnotrepsychisme.Avec letemps, lapsychanalyse arencontréun
telsuccès qu’elles’estimposée dansnotresociété etestdevenue
ellemêmeune deses valeurs.Ceci a eudeuxconséquences: d’unepart,
enperdant son extériorité elle aperdudesapertinence et, d’autre

1

MEYER C.,Le Livre noir de la psychanalyse, Paris, LesArènes, 2010.

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part, elles’estbeaucoup plusexposée auxcritiques.Heureusement
lapsychanalyse n’en est pasmorte etnousluisouhaitonsencore
une longuevie.Nousespérons qu’elle a entendula leçon d’humilité
et qu’elle n’enseraqueplus pertinente.Elle est pournousle corpus
théorique leplusintelligent que l’être humain ait produit surla
façon dontlapsyché fonctionne etenparticulierdontles pensées
s’enchaînent.À l’inverse duLivre noir de la psychanalyse, nousne
voulons pasdétruire lapsychiatrie, celaseraitd’ailleurs« cracher
danslasoupe » entant quepsychiatres.Parcontre, nous pensons que,
comme lapsychanalyse, lapsychiatriesesentaujourd’huitellement
toutepuissantequ’elle en estdevenue arrogante etincapablederemise
enquestion depuis qu’elle a, comme jadis sasœurennemie, envahi des
pansentiersde lasociété nonsans rendre malade au passage.Nous
souhaitons secouerlapsychiatrie commeon le faisaitavec lesfousdès
larenaissancepour qu’ils reprennentleursesprits.C’estlathéorie
du« choc »salutaire.Nousaimerions que lapsychiatries’interroge
surelle-même,surla façon dontellesepense etdontellesepratique.
Comme lepublic devraitlesavoiretles psychiatres se lerappeler, la
psychiatrie n’est pas plus unescienceque lapsychanalyse, elle a aussi
àresterhumble.

Commentlapsychiatrie en est-elle arrivée là?Comme nousle
verronsaudeuxième chapitre(Petite histoire de la folie), detout temps
l’être humains’estdemandés’ilyavait un message à comprendre
danslesmotsdesfous ou si cesmotsn’étaient
qu’inepties.Questionnement purementduel, c’estl’unoul’autre et si l’autre estdérangeant
(pauvres, juifs, femmes, adolescents, contestataires…)c’estdonc
insensé.Même aujourd’hui nouséprouvonsdesdiicultésàtenir
des raisonnements pluscomplexes qu’unesimple linéarité; une cause
provoqueun efet.Imaginer que labiologie etlapensées’inluencent
réciproquementl’une l’autre et que neuf fois surdixil est vain de
savoir qui està l’origine de l’autre estdiicile.Si depuisl’Antiquité,
considérer qu’une afectionsomatiquepeutmodiierles penséesest
admis, il est plusardud’admettreque le contenudes pensées peut
créerdesdysfonctionnementsbiologiquesetencoreplus que les

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Une introduction un peu provocante

deux sontconcomitantsetagissentavec le mêmepouvoir.L’être
humain cherche,pour sonpsychisme, lequel des piedsde latable fait
qu’elle tientdroit,qui estlepremierl’œufoulapoule, le neuroneou
lapensée?En fonction desépoques, letoutà la force de lapensée
ouletoutà la force de labiologie s’impose.Entre1950et 1970, la
psychiatrie croit plusen la force de lapensée.En1980, à lasuite d’une
série de déconvenues, lapsychiatrietenteune nouvelle approche :
nepluscroire enrien.Dansletroisième chapitre, nous verronsles
conséquencesde cette attitude.Depuiscette époque, lapsychiatrie
annonce dèsles pagesde garde desesdeuxmanuelsderéférence
2
mondiale(III de lle DSM’AssociationAméricaine de Psychiatrie
3
etl’ICD9de l’Organisation Mondiale de la Santé)« faute de
nepouvoirdonner une déinition de la maladie mentale nousne
parleronsdansce manuelque detroubles mentaux ».Unesciencequi
se dita-théorique et quirefuse de donner une déinition desonobjet
d’étula maladie mende –tale –est, convenons-en,unebiendrôle de
science.Cette nouvellescience a-théoriquerejette en moinsd’un
antoutesles théories psychodynamiques (psychanalyse,thérapies
familialeset systémiques…) qui formaientlesquelette deson ancien
4
manuIIel le DSM.Elle décidequ’il faut tout recommencer pour
nepluscroirequ’en desessaisd’objectivationsd’actions biologiques
et principalement pharmacologiques.Cette nouvellepsychiatrie
a-théoriqueva donc aussirapidement s’appeler psychiatriebiologique.
Faute desquelettethéorique, d’idéesnosognosiques (idées permettant
de classerlesmaladies)etauil deséditionsduDSM, les troubles
psychiatriques se multiplientdoncsans plusaucune limite.Depuis
lescentcinquante diagnosticsduDSM II,on en compteplusde 500

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e
DSM III,Manuel diagnostique et statistique des troubles mentauxéd. Wa, 3shington,APA
press,1980.
e
Organisation Mondiale de la Santé,de la classiication internationale des maladies,9 manuel
traumatismes et décès,révisé, Genève, OMS,1998.
e
DSM II,Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 2éd. Washington,APA
press,1968.

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5
en 2013 dans5le DSM.Il est probable qu’avec l’arrivée duDSM6
toutle monde aura droitàsonpetitdiagnostic à lui… et,bien sûr,
au traitementmédicamenteuxadapté(chapitre 4).Pourtant, même
si lebig businessde l’industriepharmaceutique croît, il est piquant
de constater que,pourcescentainesde diagnostics, lapsychiatrie n’a
toujours pas plus que les quatre classesde médicamentsdesannées
1960: antipsychotiques, antidépresseurs,tranquillisantset régulateurs
de l’humeur.

Dansle cinquième chapitre, nous verrons que ces« nouveaux»
troubles mentaux ont un succèsfou.Chaquepsychiatreunpeufuté
peutcréer, avecun échantillonsuisantdepatients présentant tous
lesmêmes traits,un nouveau«trouble »,publier etêtre célèbre.
Chacun de ces troubles peut maintenant avoir son journal scientiique
(schizophreniabulletin, journal of afective disorders…).Enprenant
un desmédicamentsdumarché eten choisissant bien l’échelle
psychotechnique,onprouveune eicacitépartiellequipermet qu’une
nouvelle indication deprescriptionvoie le jour.Lesnouvellesclasses
diagnostiques sont, deplusfacilesd’utilisation.Plutôtque de laborieux
entretiens avecunspécialistequi doit prendre la mesure de la façon
dont sonpatient pense, les symptômes sontmaintenant objectifset
reprissousforme de listesà cocher.Ilsuit que lescroix soienten
nombre suisant pour poser lediagnostic.Àquandun diagnostic
en ligne?Le nombredepatients potentielsexplos« addice :ts» à
toutes substances oucomportementsaddictifs, dépressifs,bipolaires,
hyperkinétiques, anxieux,borderline et schizophrènes.Àtousces
nouveaux patients, lapsychiatre,qui ne doutepasdeson eicacité,
assure, dansdesdéclarationsmédiatiques triomphantes,un imminent
succès surleur soufrance enin dûmentdiagnostiquée.

Dansla conclusion, nousdéfendonsl’idéeque nousne devons pas
jeterlapsychiatrie « moderne » à lapoubelle.Ellepeutêtretrèseicace,
elle l’a montré etapermisdes progrèsincontestablesdansles soins.

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e
DSM 5,Manuel diagnostique et statistique des troubles mentauxéd, 5.Washington,APA
press,2013.Pourl’édition française, Paris, Masson, 2015.

Une introduction un peu provocante

Maisnous pensons qu’elle doitapprendre, comme lapsychanalyse,
l’humilité, l’autocritique et reprendreune justeplace danslasociété.
Ellese doit, commescience, derenonceràunpositionnement
hégémonique du savoiret s’ouvrirauxautresdisciplinesde lasanté
mentalesans vouloirles pervertiràsonproit.Kandel,prixNobel de
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médecine en2000pour ses travaux surla mémoire ,atravaillé, comme
quelquesautreschercheurs, à la frontière deschampsbiologique et
psychodynamique.Il a montréque grâce au phénomène deplasticité
neuronale, lapsychothérapie modiie le bagage génétique – la biologie.
Dansces typesderecherche, ilya lapossibilité d’unesortie des
schismeshistoriques,unesorte deproposition de mariage aubénéice
de la connaissance, de lasociété etdes patients.Malheureusement si ces
étudesfont un buzzimpressionnant parleur originalité, lavitesse avec
laquelle elles retombentdansl’oubli est toutaussi impressionnante.
Peut-être dérangent-elleslesgéants qui dorment surleursacquis…
Voilàpourquoi nousdevons provoquer–unpeu.

6

KANDEL E.,À la recherche de la mémoire, Paris, Odile Jacob,2007.

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Premièrepartie

Lapsychiatrie,sesdiagnosticset ses traitements

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