Toutes les fins ont une histoire

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« La liberté. Toutes mes pensées. Toute mon existence, jusqu’à ce départ, revenait à cette question de la liberté. J’ai toujours eu dans l’idée qu’être libre consistait à vivre toutes les expériences que je souhaitais. Que ma liberté n’avait aucune barrière. Aucune limite. Que c’était ça, être libre. L’action. Agir en suivant mes pulsions. Mes envies. Mais cette route m’a finalement mené jusqu’à un mur. Infranchissable. Mon chemin de la liberté avait pour terminus une porte de prison. Où chacune des cellules enfermait un mensonge. Un non-dit. Une prison où les matons narguaient, avec les clés de l’égoïsme, mes prisonniers cachés. »

C’est une histoire d’amour(s) et d’au-revoir manqués. D’errance et d’espérance. D’expériences charnelles autant qu’immatérielles.


Publié le : mercredi 28 octobre 2015
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EAN13 : 9782332999245
Nombre de pages : 236
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ISBN numérique : 978-2-332-99922-1

 

© Edilivre, 2015

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Si vous vous demandez si cette histoire a vraiment existé, je vous répondrais oui. Je vous dirais qu’elle est réelle, puisqu’elle est née au moins dans ma tête. Dans mon imagination. N’essayez pas de dissocier ce qui a bien pu se passer dans les faits. Et ce qui n’a pas vraiment eu lieu. Vous. Qui pourriez me connaître. Vous. Qui ne me connaissez pas. Vous. Qui aurez peut-être l’occasion de lire ces quelques lignes. Ne vous évertuez pas à déceler le vrai du faux. Le réel de l’imaginaire. Le palpable de l’intouchable. Car cette question n’a pas lieu d’être. Ce que je vis existe, puisque je le vis. Dès lors qu’une pensée prend forme dans ma tête, elle devient. Elle est. Ce que je pense existe. Puisque je l’ai pensé. Par conséquent, ce que j’invente est bien réel. Puisque je l’ai créé.

Je pourrais être celui que je désire. Musicien célèbre écumant les salles de concert à travers le monde. Chanteur charismatique. Adulé. Aimé. Pour ce qu’il fait. Ce qu’il est. Pour ce qu’il représente. Écrivain de renom. Transportant sur sa plume des milliers de passagers. Des lecteurs affamés de ses mots. Chaque jour. Je pourrais voyager. À l’infini. Faire le tour du monde. Autant de fois que je le souhaite. Mais cela n’existe pas pour le moment. D’aucune façon. Ni ici. Ni ailleurs. Ni nulle part.

Je serai plutôt celui qui recherche l’idéal. De sa propre vie. L’idéal. Comme s’il n’y avait qu’un seul modèle possible. Modèle unique. Celui qui donnera sens à sa propre existence. Celui qui voudra comprendre. Je serai celui qui fait exister ce qui aurait pu être. Ce qui n’a jamais été. Je serai celui qui donnera vie. À l’inimaginable qui empêche d’avancer. À l’impensable. Je serai une réponse. Une réponse à mes questions.

Toute cette histoire a vraiment existé. Oui. D’une manière. Ou d’une autre. Elle pourrait commencer sur cette montagne en plein cœur d’Edimbourg. Dans une de ces rues malfamées de Belfast. En Toscane. En Catalogne. Elle pourrait prendre racine sur une plage de Peniche. Sous la brume de Porto. Ou la fraicheur de Prague. Cette histoire. Elle pourrait débuter dans un immeuble abandonné de Volgograd. Sous la neige de Donetsk. Ou une forêt slovène. Dans un freak-show new-yorkais. À Las Vegas. Ou même à Bruges. Tout comme elle pourrait voir le jour sur l’escalator du métro Plaisance. À Paris. Sortie Raymond Losserand. Moi. Seul. Découvrant, tout doucement, le ciel grisâtre du quatorzième arrondissement. Les courants d’air chaud m’écraseraient le visage. J’aimerais beaucoup cette sensation. Cette illusion. De liberté.

Je pourrais être ce Sri-Lankais. Avec son étalage de fruits et de légumes bon marché. Heureux de voir sortir quelqu’un de ce bruyant tunnel. Proposant ses barquettes. Essuyant les refus comme on essuie son nez. D’un revers de la manche tellement insignifiant. Je pourrais être n’importe lequel de ces passants. Homme. Femme. Enfant. Cette gitane. Avec ses drôles de tâches sur le visage. Vivant de brocantes et de petits trafics. Un boulanger. Un flic. Ou un bandit. Je pourrais être Michel. Le marginal. La guitare à la main. Collectionneur de cigarettes. À l’affût du moindre mégot abandonné par terre. J’expliquerais à qui voudrait l’entendre que la musique n’a qu’un seul nom. Ludwig Van Beethoven. Que le reste n’est rien. Le silence. J’en parlerais des heures durant. Mais ce « qui » ne serait pas grand monde. Personne. En vérité.

Je pourrais être cette petite femme. Blonde. Solitaire. Libre. Amoureuse du Brésil. Habitante d’une cité HLM. Artiste. Le cigarillo toujours fumant au coin de la bouche. Citoyenne jusqu’à l’extrémité des ongles. J’arpenterais les rues du quatorzième. Tendant la main aux dingues et aux paumés. Trop excessif. Avec mes proches. Avec moi-même, surtout. Parfois, je serais triste. À trop penser aux autres, je m’oublierais moi-même. Je serais triste. Oui. Tellement triste. Je noierais ma peine dans des verres. Dans la bière. N’offrant aubout du compte, qu’un bain à mes chagrins. Éphémère.

Je pourrais être objet. Un simple objet. Banal. Qu’on offrirait sans réfléchir. Au premier venu. Au second. Au suivant. Un bouquin. Destiné à personne. Sans titre. Sans aucune histoire à lire. Un livre vide. À pages blanches. Résumé parfait de la médiocrité ambiante. De ce monde, duquel je fais partie. Ou je ne serais que des yeux. Peignant la décadence. Qui m’attire autant qu’elle me répugne. Des yeux aveugles. Ou trop voyants. Décrivant le chaos quotidien.Mais l’espoir,également.Je serai un voyage. À travers le temps. Le passé. Le présent. Le futur. Ou une odyssée dans l’intemporel. Quelle importance. Je passerai de l’un à l’autre. De l’autre à l’un. Comme bon me semble. D’un simple claquement de doigt. Simple battement de paupière.

Pour une fois dans ma vie, j’aurai la sensation de ne plus être ce que les autres veulent que je sois. J’existerai. Pour moi-même. Je serai bien réel. Explorateur d’un monde tel qu’il aurait pu être. Et ainsi deviendra. Mais pas seulement. Non. J’en serai maître, de ce monde. Argonaute de ma propre existence. Dans l’expérience charnelle. Autant qu’immatérielle.

Je serai moi.

I

Il y a ce banc à Belleville. Tout en haut. Qui offre une vue extraordinaire sur la basilique du Sacré-Cœur et la butte de Montmartre. Le banc le plus calme de tout Paris. Le plus agréable de tous les bancs parisiens. Rue Edgar Allan Poe. Pas un bruit. Aucune voiture. Très peu de passage. Seul un petit chat noir se montre quelquefois. Il monte sur mes genoux. Miaule. Ronronne pour obtenir quelques précieuses caresses. Disparait. Comme il est arrivé. On s’y sent seul, sur ce banc. On s’y sent libre, la plupart du temps. Il y a un jardin collectif. Juste en face. Qu’on peut traverser en escaladant illégalement une grille. J’aurais voulu y planter quelque chose. Pas un fruit. Pas une fleur. Non. Ce soir, j’aurais voulu planter le décor. Mon propre décor. Mais je n’ai pas la main verte. Alors. Alors rien. C’est moi qui reste planté. Ici. Là. Inerte. Avec mes jambes enracinées. Cette sale impression. D’être ou ne pas être. Une mauvaise herbe. Telle n’est pas la question. Je le suis. Aujourd’hui.

Je me laisse envahir. Progressivement. Une valse éthylique. Non. Un Tango. Plus gracieux. Savoureux mélange de liqueurs. Dans ma tête. Dans mon sang. Je suis le cavalier de l’éthanol. Guidé par un rythme endiablé. Imparfait. Même si mes pieds ne bougent pas. Ne répondent plus de rien. Il n’y a plus que le monde qui tourne. Finalement. Le monde. Et mes pensées mélancoliques. J’entends cette voix. Quelque part au fond de moi. Une voix familière. Fraternelle. Elle hurle de colère. Et la sagesse, qu’elle me dit. Bordel, la sagesse. Il n’y a qu’à voir mes tibias, sans rire. Difficile de marcher dans le droit chemin quand on a les jambes arquées, que je voudrais répondre. Mais je me tais. Comme souvent.

Rimbaud disait que l’ivresse est le dérèglement de tous les sens. Intéressante comme vérité. Ressentir le monde d’une manière différente. Un court instant. Avec une sorte de passage aléatoire. Obligatoire. Aussi. De la sobriété à l’ébriété, il y a un pont. Mais différentes sorties. À chaque alcool son secret. J’aurais voulu être fort. Comme un chêne. Je me sens faible. Pauvre gland. Je rêvais d’une grande avenue en fête. D’un beau chemin au parfum de Chartreuse. Ce soir, mon existence est une impasse. Un cul-de-sac amer. Dommage. Raté. Je n’ai pas su l’imaginer. Je me sens seul. Tellement vide. Des semaines que je n’ai rien senti. Des mois. Que rien ne m’a touché. Le creux émotionnel. Rempli de rien. Inexistant. J’aurais voulu m’envoler. Déployer mes ailes au-dessus de Paris. Comme dans un rêve. Ce soir. Juste un instant. Rentrer chez moi par l’air. Et non sous terre. Mais rien ne m’atteint. L’impression d’être enfermé. Enchaîné dans mon propre corps. Cadenassé. Sans clef. La fraîcheur de la nuit se réveille. Une petite brise me caresse le visage. Indifférence. Dans quelques heures, le soleil se lèvera. Pas le courage d’attendre. Fatigué. De moi-même. De tout ce qui m’entoure. Fatigué. De ne jamais dormir.

Déraciné. Je reprends donc ma route. Et mon décor bancal. Sous le bras. Direction ma petite chambre de bonne. Et de mauvaises idées. Un autre ailleurs, en somme. Mon cœur bat fort dans mes tempes. Le temps suspend ses droits. Demain. Un autre jour. Un autre hier. La tristesse c’est comme le reste. La tristesse c’est comme l’ivresse, que je me dis. Éphémère. Sans aucune force, je m’étale sur mon lit mezzanine. Sous les premiers rayons du soleil parisien. Toujours cette voix. Quelque part. La mienne. Probablement. Mais plus lointaine. Cette fois. Je ne l’entends presque plus. Peut-être fais-je semblant. Le disque tourne encore dans le lecteur. « La marée, je l’ai dans le cœur », qu’il chante, Léo Ferré. Je n’ai plus que le mal de mer qui chavire dans le mien. L’alcool mauvais, j’éclate en sanglot. Sans trop savoir pourquoi. Je m’endors quelques heures.

II

Mes yeux s’ouvrent. Brusquement. À quelques centimètres d’un plafond abîmé. Je dors dans un cercueil. Au dernier étage d’un vieil immeuble délabré. Mes cauchemars et ma gueule de bois en guise de réveil. Efficace. Je devine l’heure, sans la regarder. Toujours la même chose. L’agent d’entretien Africain qui sort les poubelles. L’aspirateur de ma voisine de gauche. Une Polonaise. Son chien. Lolek. Ses aboiements incessants contre ce bruit infernal. Les meubles qui se déplacent. Chaque fois de la même manière. Sorte de routine sonore. Insupportable à mes oreilles.

Douleurs dans le dos. Au fond de la poitrine. Des traces d’une récente bagarre sur le dessus des mains. Je reste allongé. Quelques minutes supplémentaires. Le temps de faire un rêve stupide dont le souvenir se disperse lentement. Il se dérobe. Comme s’il n’avait jamais existé. Perdu. Dans le néant. Les oubliettes de mon esprit. Au cachot. Il y a cette femme dans les escaliers. Je reconnais sa voix. Hurlante. Insultante. Contre son propre enfant. Elle lui demande d’aller plus vite. De se dépêcher. Comme tous les jours. Toujours plus vite. Pour quoi faire. Je ne l’ai jamais su. Le claquement de la gifle qu’elle lui donne rappelle le son que fait un livre lorsqu’il s’écrase au sol. Sec. Sans résonnance. Le petit ne bronche pas. Ne pleure pas. Jamais. Il se vengera un jour, que je me disais. Il prendra conscience. Tuera sa mère en lui tranchant la gorge avec une lame mal affûtée. Il tuera sa mère. Comme je le fais parfois avec la mienne. Dans mes cauchemars. La nuit.

La porte de mes toilettes se referme. Sur le palier. Mon voisin de droite. Venu déposer son étron quotidien. Chez moi. Dans mon annexe intime. Pour s’éviter le désagrément. L’odeur ignoble de sa propre merde. Chez lui. Envie de vomir. Je me lève. Au-dessus du lavabo, rien ne sort. Juste un misérable filet de bave au relent de vodka. J’en profite pour pisser. Le cri d’une sirène. Au loin. La police. Certainement. Quelques bruits de klaxon sur la rue de la Chapelle. Le dix-huitième arrondissement. Bonjour Paris. Nu. Sous la douche matinale. Des ecchymoses sur les genoux. Sans importance. L’eau est bouillante. Des frissons sur ma peau. Les yeux fermés. Oreilles bouchées. C’est relaxant. Je me masturbe. Des images prennent forme dans ma tête. Comme un rêve éveillé. Celui que j’aurais aimé être. La vie que je voudrais mener. M’extraire de mon passé. De mon présent. Maîtriser mon avenir. Davantage. Vivre. Exister. Définir mes principes. Être mon propre archétype. Je repense, pour finir, aux seins de ma voisine. J’éjacule. L’eau s’arrête. Et le fantasme avec.

Le miroir reflète quelqu’un. Sans réfléchir. On ne lui en demande jamais tant au miroir, que je me dis. J’ignore qui est cet homme d’à peine trente ans que je regarde. Il a mon visage. Mes traits. Mes cheveux. Ma bouche. Mon sexe. Nous nous observons. Droit dans les yeux. Quelques minutes durant. Pour en apprendre un peu plus. L’un sur l’autre. Et puis je baisse la tête. Comme toujours. En premier. Nouvel échec. Pauvre lâche. Je n’en saurais pas plus pour le moment. J’évite de croiser son regard. Le temps de me sécher. De m’habiller. De me précipiter en dehors de cette pièce embuée. Trop fatigué pour réfléchir. Trop effrayé. Surtout. J’avale un café. Sans sucre. Je n’aime pas vraiment ça. Je décapsule une bière. Des nouveaux bruits. En fond sonore. Que je subis déjà. Je m’évade. Dans des ailleurs qui me sont tout aussi familiers.

Dernier coup d’œil autour de moi. Fenêtre fermée. Électricité coupée. Tout semble en ordre. L’impression de n’être déjà plus chez moi. Que même mes quelques meubles me poussent vers la sortie. Malgré cela, il y a toujours cette peur obsessionnelle en moi. La terreur du départ. L’angoisse d’oublier quelque chose d’important. Mon passeport. Mon autorisation de séjour. Mes billets d’avion. Mes lunettes. Mon flasque de whisky. Un bout de ma vie. Que sais-je. À l’affût du moindre détail qui m’empêcherait de partir. Qui m’obligerait à rester enfermé là. À picoler toute la journée. Finalement, une énième quinte de toux m’arrachant la poitrine à raison de moi. Je me décide. Enfin. À claquer cette fichue porte d’entrée. Verrouillage à double tour. Soulagement de mes quatre murs dans un soupir jouissif. Enfin tranquilles. Débarrassés de ma petite personne pour quelques longues semaines.

J’ai quitté mon travail. Il y a trois jours. Fin de contrat. Refus de rempiler pour une durée déterminée ou non. Je ne me suis jamais imaginé exerçant une profession idéale. Je n’ai jamais été animé d’un désir de métier. Mes cinq années d’études n’ont jamais eu comme finalité de trouver un emploi. J’y voyais simplement une belle opportunité de ne rien foutre, tout en m’ouvrant un peu l’esprit. J’aimais bien réfléchir, néanmoins. Analyser. Penser. Comprendre ce monde qui m’entoure. Déceler ses mécanismes. Démêler les nombreux fils des relations humaines. J’étais un des meilleurs dans ma spécialité. Des mentions. Des félicitations. J’excellais. J’ai eu l’occasion de les poursuivre, ces études. De publier mes recherches. Pas le courage nécessaire. Plus l’envie. Lassé. Je n’ai même jamais été récupérer mon diplôme. Le monde universitaire m’ennuyait. Je ne supportais pas le contact avec les autres étudiants. Je refusais de m’aveugler dans ce faux sentiment de supériorité intellectuelle. De me sentir encore plus vide.

Memento mori. Tatoué sur mon bras gauche. Souviens-toi que tu mourras. Je ne sais pas exactement quand sonnera mon heure. J’aimerais embrasser l’éternel. Ne jamais disparaître. Mais quand mon corps périra. Mon esprit se dissipera. Avec. Je n’existerai plus. D’aucune manière. Ce sera la fin. Terminé. Irréversiblement. Quand viendra le moment de partir, je voudrais n’avoir aucun regret. Aucun remords. Je ne serai pas de ces vieux chênes qui vivent plus que centenaire, comme a prédit la médecine. Je m’éteindrai plus jeune que la moyenne. La faute à des poumons trop capricieux. Je manque d’endurance dans la course à la vie. Mais je suis plutôt bien engagé dans le sprint final. On ne peut pas sortir vainqueur de toutes les épreuves, que je me suis souvent dis. C’est ainsi. Mon unique désir serait d’avoir trouvé ma route. Ce chemin qui mène jusqu’à la ligne d’arrivée. Jusqu’à la médaille d’or. Serein. Fier de moi. De mon parcours.

Lundi. Le métro. Les uns collés aux autres. Les autres collés à d’autres. Encore. Têtes baissées. Haleines de café. De tabac froid. De pinard. Les mêmes visages. Fermés. Tristes. Sans expression. Qui sont-ils. Qui sont tous ces gens. Où se rendent-ils. Les stations s’enchaînent. Mes questions, elles, restent immobiles. Au même endroit. Des vagues. Des vagues de passagers. Qui montent. Descendent. Reviennent. S’écoulent. Continuellement. Toujours pareil. Quelle importance. Une vague reste une vague sur cette grande plage urbaine, que je me dis. Et la prochaine m’emportera. Hors de ce wagon. Je ne suis que de l’écume parmi l’écume.

Lundi. Plus de travail. Plus de pointeuse. Plus de formules de politesses écœurantes de mensonge. Mes chers collègues. Plus de stagiaire nymphomane s’exhibant sous mon nez. Prétextant le moindre motif professionnel pour frapper à ma porte. Rentrer dans mon bureau. La voir relever sa jupe au-dessus de ses bas. Sans culotte. Sa poitrine généreuse n’est déjà plus qu’un vieux souvenir. Son visage vulgaire. Aussi. Le son de sa voix, un acouphène. Lointain. Me suppliant de la baiser sur mon bureau en l’insultant de salope. De chienne. Et de putain. Cette image d’elle déjà si floue. À genoux. Devant moi. Glissant doucettement ses mains potelées le long de mes jambes. Mon téléphone hurlant son désespoir. Mon premier rendez-vous qui m’attend à l’accueil. Cette insatiable du sexe se prosternant. En transe. Tandis que mon dieu phallus, dans un élan de bonté, lui donne entière satisfaction. Enfin. Sa bénédiction. Amen. Adieu.

III

Atterrissage. Sans aucun problème. Je n’ai jamais compris cette manie d’applaudir le pilote à chaque fois qu’il se pose. Les Polonais ont-ils si peu confiance en leurs compagnies aériennes. Sans doute que la mort de Lech Kaczyński dans un crash, en avril 2010, y est pour quelque chose. Départ de Paris. Me voilà donc en escale à Varsovie. Au pays de Lolek et Bolek. Presque deux heures de vol. Je n’ai pas vu le temps passer. J’ai dormi. De ces sommeils alcoolisés qui nous font s’écraser sans aucune dignité. Bouche ouverte. Pleine de bave. Jambes qui s’étalent sur l’espace du voisin. Et bien sûr ronflements. Gras. Puissants. Gémissements grossiers. Gênant pour toute la classe économique.

Je pensais à ma voisine Polonaise à Paris. Je n’ai jamais su son prénom. Je venais de rêver d’elle et ses nichons énormes. Je songeais à ces quelques Polonais que j’avais rencontrés jusqu’ici. Je les remémorais avec un brin de tendresse. D’affection. Je serais bien resté plus longtemps dans ce pays. Le rencontrer un peu. Le respirer. Mais le changement de vol ne durait que trois heures. Je crus voir Gino. Ce domicilié fixe de la rue. Il m’avait dit être originaire d’un petit village près de Varsovie. C’était il y a cinq semaines. Gino. Chef de bande d’un quartier du onzième arrondissement. Lui et ses quatre amis complètement saouls. L’un d’eux s’était chié dessus et roupillait sans gêne. Je m’étais assis avec eux. En pleine nuit. Sur le bord d’un trottoir. Gino m’avait tendu un bout de carton, pour ne pas que je salisse mon pantalon. Nous avions bu le vin. Ensemble. De ces jajas qui vous décollent les dents. Vous brûlent la langue à chaque gorgée.

Il me raconta sa vie, Gino. Ici. Là-bas. Pour lui. En s’arrêtant de temps à autre. Pour se rassurer. Pas journaliste, qu’il me demandait, avec son accent de l’Est. Le visage rouge et inquiété. Non. Pas journaliste, que je lui répondais. Gino. Clodo depuis vingt ans en France. Il travaillait avant. Des petits boulots. Par-ci. Par-là. Dans le bâtiment. Sur les chantiers. Plus maintenant. Parce que c’était devenu beaucoup trop compliqué. Avec les lois. Avec les autres travailleurs, qu’il me disait, en roulant l’air. Il avait une fille à Paris. Qu’il ne voyait plus depuis trois ans maintenant. Il en était fier, de sa gosse. Comme tous les pères, j’imagine. Les heures passèrent. Il commençait à se faire tard. Ou tôt. Question de point de vue. Et puis, le vin manqua. Pour ça, en revanche, tout le monde était d’accord. J’étais parti en promettant de revenir un jour. Avec des croissants et une bouteille de rouge. Je n’ai jamais tenu promesse.

L’escale s’achevait avec mon café renversé sur le sol. La faute à un défilé d’hôtesses de l’air absolument sublimes. Ma main droite s’enfuyait. Comme souvent dans ces instants uniques. Elle courrait sur le carrelage glissant de l’aéroport. Se faufilant entre ces jambes parfaites. Si fines. Si lisses. Réussissant même à en toucher certaines. Je ne sais pas si Dieu existe. Mais je priais tout de même pour que ces femmes soient les hôtesses de mon vol. Ma supplique terminée, je craignais que ma paluche ne revienne plus jamais. Je me dirigeais vers le guichet. Pour présenter mon passeport. Mon autorisation de séjour. Ce n’était pas évident avec une main en moins. Je me résignais. Petit à petit. À ne jamais la revoir. Empruntant, avec tristesse, cette sorte de passerelle qui mène jusqu’à l’avion. Ce couloir de la mort vers ce tas de ferraille polonais à deux ailes. Et tout compte fait, elle était là. Elle m’attendait, ma pogne. Juste à l’entrée. Elle se remit à mon bras et nous nous sommes assis à notre place. Direction. Les États-Unis d’Amérique. Chicago.

Dix heures à voler au-dessus des nuages m’attendaient. Le décollage m’angoisse toujours autant. Ils ne se débrouillent pas si mal, finalement, les pilotes Polonais. Une fois en haut, tout était calme. Pas de trous d’air. Très peu de secousses. Les hôtesses n’étaient pas celles que j’avais aperçues quelques instants plus tôt. À mon grand désespoir. J’avais fermé les yeux, dès lors qu’elles avaient commencé à expliquer les règles de sécurité. Je ne comprenais pas grand-chose. En cas de problème, nous mourrons tous. Alors quelle importance. Elles me servirent du mauvais vin. Je le savourai. Comme si c’était mon dernier verre. Mes toutes dernières gorgées.

Ma gueule de bois collée au hublot. Les amas de nuages. La terre si minuscule qui semblait se figer. Puis l’océan. L’immense Atlantique. Je songeais à ce que j’étais en train de quitter. Je ressentais de la peine. Un peu de tristesse. Me détacher de tout pour mieux comprendre. M’éloigner. De toi. De mes proches. De ma vie parisienne. Me recentrer sur moi-même. Chercher mon idéal de vie. Le sens de ma liberté. J’avais peur. Peur de me tromper. Peur que tout cela ne m’apporte rien. Que ce voyage ne mène nulle part. Pas même à une impasse. J’avais envie de pleurer. Des grosses larmes. Salées d’amertume. Je crois qu’elles ont coulés. Pas longtemps. Suffisamment.

Je pensais à toutes ces femmes que j’avais rencontrées jusqu’ici. Pour me calmer. Toutes celles avec qui j’ai couché. Toutes celles que j’avais désirées. Que je n’ai jamais touché. Je voulais les compter, mais n’y parvenais pas. Ces femmes que j’ai aimées. Ces femmes que j’aime toujours un peu. Où êtes-vous tandis que je survole le Groenland. Dans un village perdu en Gironde. Prignac-et-Marcamps. Chassant des araignées aussi grosses que la lune. À Perpignan. À Nantes. Ou en Bretagne. Sirotant une bonne bière dans le jardin parental. Je voudrais vous dessiner. Vous donner existence. Mais je ne parviens même plus à évoquer le moindre trait de vos visages. J’aimerais vous montrer ce désert de neige et de glace qui défile sous mes yeux. Partager ma joie devant ce spectacle renversant que m’offre la nature.

Je regardais ce film de Lars Von Trier en buvant du vin rouge. Idioterne. Je jugeais le scénario plutôt intéressant. Original. Je me demandais quel serait mon idiot intérieur. Je m’imaginais dans différentes situations. Comme ces acteurs. C’était amusant. Mais vite lassant. Mon cerveau tournait au ralenti. Difficile, pour moi, d’être qui que ce soit au-dessus des nuages. À cause de la trouille et l’alcool. Il y avait un enfant assis à côté de moi. Un petit garçon Polonais. Avec une tête toute blonde. J’étais à ce moment où les idiots se retrouvent nus sous les douches d’une piscine. Je préférais éteindre l’ordinateur. Comme si de rien n’était. Craignant que l’enfant ne regarde cette scène. Qu’il le dise à ses parents. Peur qu’on m’accuse de mauvaises mœurs. Qu’on me jette en prison. Comme un moins que rien. Un pire que tout. J’écoutais de la musique, à la place. Anne Sylvestre. Et je me suis assoupi.

Je me trouvais à une soirée branchée dans l’Est parisien. Il fallait remonter la rue de Ménilmontant pour rejoindre une grande résidence privée. L’impression d’être un rat. Un rat. Caché derrière un masque humain. Je chantonnais. Premier couplet. Les plaisirs de la vie me mèneront à la mort. Unique couplet. Car j’étais mort en vérité. Déjà mort. Une mauvaise herbe. Dans ce champ luxurieux. Vautré dans un coin, un type parlait tout seul. De politique, je crois. Propagande vulgaire. Sans aucun sens. Une marionnette. Des sons sortaient de sa bouche. Fine et pincée. Mais ce n’est pas lui qui s’exprimait. Sa mâchoire s’agitait. Crachait des postillons. Au ralenti. Sur ma chemise tâchée de vin. Ils se posaient. Délicatement. Esthétiquement. Comme s’ils dansaient. Il tenait par des cordes. Le pantin. J’étais maintenu par la défonce. Le malin.

Il y avait une grande cour. Température idéale pour une soirée d’été. Même si mon corps brûlait. Des gouttes de sueur coulaient le long de mes jambes. Trempaient mon jean. J’étais perdu dans le commun. Cette chute habituelle. Vide comme toujours. Entouré d’artistes. D’étudiants. D’anonymes. Qui, comme moi, faisaient semblant. D’être et ne pas être. Alors, nous dansions. Sur la petite piste improvisée. En plein air. Nous ne pensions plus. Du moins nous continuions. À ne plus penser. Nous dansions. Comme des postillons. On me tendait un verre. Je le buvais. Un second. Même schéma. Plus rien n’avait de goût. J’avalais. Sans réfléchir. Envie d’uriner. En chemin vers les chiottes, il y avait cette fille. Splendide. Des formes parfaites. La poitrine à l’air libre. Elle me demanda une cigarette. Je lui avouai, la voix remplie de déception, que je ne fumais pas. Beaucoup trop de bruit dans cet appartement. Beaucoup trop de monde. Aussi.

Dans les toilettes, il y avait un gobelet de rhum posé sur une étagère. Oubli du précédent client. J’en fis mon affaire. En une gorgée. Je trébuchai. Ma main lâcha mon sexe. Je pissai à côté. Un peu d’eau. Sur le visage. Pour me donner meilleure allure. Mais ça ne fonctionnait pas. Il y avait cette voix qui revenait parfois. À ces instants précis. Dans ma tête. Fais attention à toi, qu’elle me disait. Je l’écoutais rarement. Mon rythme cardiaque s’emballait. Mon souffle se coupait. J’allais crever d’étouffement. Crever. Ici. Dans ces gogues dégueulasses. Complètement bourré. Défoncé aux acides. Ferme les yeux, que je me disais. Compte jusqu’à cinq. Parce qu’à cinq ça ira mieux. À cinq, ça va toujours mieux. Quand j’ai ouvert mes paupières. L’eau coulait. Toujours. J’ai tourné le robinet. Et tout rentra dans le désordre.

Au milieu de la foule, cette autre fille se trémoussait devant moi. Elle me prenait par la taille. Se dandinant comme une traînée. Ma jambe entre les siennes. La musique était trop forte. Je devinais la chanson. C’était tendance. À la mode. Mais j’ignorais le titre. Je dansais. Je dansais. Je dansais. Inlassablement. Comme tous ces étrangers qui m’entouraient. Elle me proposa un échange de prénom. Le sien contre le mien. J’acceptai et me retrouvais donc avec un nom de juive. Elle, un Américain. Elle était d’une beauté insolente. Malgré un air un peu stupide. La faute à un regard inexpressif et à un rire très niais. Elle se retourna contre moi. Parce qu’on danse ainsi aux USA, qu’elle se justifiait. Tortillant ses jolies fesses contre ma queue. Je ne bougeais pas, malgré mon envie de la baiser sur place. Elle s’en doutait, la néo-yankee. Et revenait. Chaque fois un peu plus insistante. Alors, nous guinchions. Comme deux postillons. Son derrière. Mon devant. Mon entre-jambe en feu.

La nuit se couchait. Le jour se levait. Passage de flambeau entre la lune et le soleil. Quelques acides plus tard. De retour dans ce grand appartement. Une fille me touchait le derrière. Les mains posées. Fermement. Comme pour tester le produit. Mon arrière-train de marchandise. J’espérais que cette fille soit celle aux nichons presque à l’air. Mais non. Celle-là était hideuse. Femme à moustache. Une paire de lunette. Aussi grosse que sa tête. Ignoble. Je ne trouvais d’autres mots. Malgré ce terrible constat, je me laissais embrasser. Mon sexe cognait contre sa cuisse. Tu m’excites, qu’elle murmurait en boucle. Comme un disque rayé. Elle se collait à moi. De plus en plus. De beaux yeux verts. Qui ne rattrapaient tout de même pas cette immonde peinture. Nouveau gobelet. Enchanté. Je me laissais aller dans ce manège ambiant. Où tout tournait. Tout virevoltait. Le carrousel du néant. Mécanique circulaire du vide. Complet. Elle m’emmena à quelques rues de là. Je ne savais plus son prénom. Il y avait le son « ra » à la fin. Comme moi. Un rat.

Elle me masturbait. S’amusait avec mes testicules. En pleine rue. Dans le ciel, le relais se terminait. Quelques chants d’oiseaux. « Il est cinq heures. Paris s’éveille. Paris s’éveille », qu’ils piaillaient tous en chœur. Ses seins étaient très gros. Mais affreux. Comme le reste. Flasques. Trop mûrs avant l’âge. Quand je glissai ma main dans sa culotte, elle prit une mine coincée. Mal taillée sur sa face de crayon. Je suis toute mouillée, qu’elle soupirait. En boucle. Toujours en boucle. Et poilue comme un ours, que je lui reprochais. Un passant s’amusait devant cette scène pathétiquo-porno. Alors, nous ouvrîmes une porte. Au hasard. Un local à poubelle. On a le destin qu’on mérite, que je me disais. Et le décor qui va avec. La suite. Classique. Elle enleva son pull. Son soutien-mamelle. Pas de préservatif. Remontée de vodka. D’acides. Dans un rot à peine dissimulé. Je l’allongeai sur le sol crasseux. Ma bouche. Sur son sexe complètement dilaté. Je me dégoutais. Elle me branla. Encore. Mal. Toujours. Je n’avais plus envie d’être ici. Là. Les piafs chantaient. « Il est cinq heures passé. Paris est réveillé. Paris est réveillé ». J’espérais une fellation qu’elle daigna me donner. Alors, je pris la chose en main. Et à sa demande, j’éjaculai sur sa poitrine. Sans le moindre plaisir. Se reverra-t-on un jour, qu’elle me demanda. En remettant son pantalon. Non, que je lui répondis. En m’essuyant les mains.

IV

Nouveaux applaudissements pour le pilote. J’arrivais malsain. Mais sauf. Ils ne plaisantent pas, les douaniers Américains. Jamais que j’avais très souvent entendu dire. J’étais un peu stressé. La crainte du mot de travers. Du regard à l’envers. Chicago O’Hare International Airport. Je traversai la douane sans le moindre problème. Je compris même les questions basiques que les officiers me posèrent. Lorsqu’ils me demandèrent, avec une pointe d’ironie, si mon prénom était Français, je répondis solennellement que no. Dans un anglais impeccable. C’était passé. Comme une lettre à la poste. J’avais le droit d’entrer sur le sol américain. Welcome. Soulagement.

Finalement, le plus compliqué fut de trouver la sortie de l’aéroport pour atteindre le métro. J’avais l’itinéraire pour rejoindre Katia, une ancienne camarade de lycée qui avait accepté de m’héberger. La ligne rouge. Puis la ligne bleue. Encore fallait-il trouver l’entrée du sous-terrain. J’y parvins après avoir demandé de l’aide à une femme de ménage. Je me disais que l’orientation n’était qu’une simple affaire de concentration. Je me perds très souvent à Paris. Il m’arrive régulièrement de marcher. Divaguer. Ailleurs. Et de me réveiller au coin d’une rue qui m’est énigmatique. Katia et moi séchions souvent les cours le vendredi après-midi. Pour aller nous saouler aux abords du bahut. À l’époque, deux ou trois canettes de 8.6 suffisaient à nous faire dégueuler. Après le bac, elle était partie à Lille pour étudier l’économie. C’est là-bas qu’elle a rencontré Richard. Un Américain avec lequel elle s’est très vite mariée. Moi, je suis resté à Paris durant tout ce temps. Pour boire tout seul le vendredi après-midi. Et puis les autres jours. Aussi. Cinq ans qu’ils habitent à Chicago. Dans un beau quartier résidentiel. Ils ont eu deux enfants. Des faux jumeaux, qu’elle dit toujours, Katia. Il était tard lorsque j’arrivai chez eux. Dans leur grand appartement. J’allai me coucher très rapidement afin de ne pas les déranger. J’étais, de toutes manières, exténué par ce voyage et par le décalage horaire.

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