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Toxicomanie et hypnose

De
336 pages
L'auteur préconise le recours à une psychothérapie d'inspiration hypnoanalytique afin de remédier aux limites d'intervention de la psychothérapie analytique auprès de personnes toxicomanes. Ce rapprochement entre l'hypnose et la psychanalyse ouvre des perspectives théoriques et thérapeutiques pertinentes, en même temps qu'il constitue une contribution au questionnement sur l'originaire. Plusieurs exemples cliniques illustrent la pertinence de l'utilisation de l'hypnose dans l'aide à la résolution de la problématique psychopathologique du toxicomane.
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TOXICOMANIE ET HYPNOSE
A PARTIR D'UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE DE LA TO)(ICOMANIE

Santé, Sociétés et Cultures Collection dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire. Déjà parus Christinne CALONNE, Les violences du pouvoir, 2005. Dominique BRUNET, L'enfant maltraité ou l'enfant oublié, 2005. Jacques GAILLARD, Expérience sensorielle et apprentissage, 2004. Albert MOYNE, L'autre adolescence, 2004 Pierre et Rose DALENS, Laurent MAL TERRE, L'unité psychothérapique, 2004. Michèle GUILLIN-HURLIN, La musicothérapie réceptive et son au-delà, 2004. Luc-Christophe GUILLERM, Naufragés à la dérive, 2004. Gérard THOURAILLE, Relaxation et présence humaine. Autour d'une expérience intime, 2004. Régis ROBIN; Malaise en psychiatrie, 2003. Claude LORIN, Pourquoi devient-on malade ?, 2003. J.L. SUD RES, P. MORON, L'adolescence en créations. Entre expression et thérapie. Georges TCHETECHE DIMY, Psychiatrie en Côte-d'Ivoire et contexte socio-culturels. Alphonse D'HOUTAUD, Sociologie de la santé. Thierry BIGNAND, Réflexions sur l'infection à virus VIH. Adam KISS (dir.), Les émotions. Asie - Europe. Aboubacar BARRY, Le corps, la mort et l'esprit du lignage. D. SOULAS DE RUSSEL, Noir délire. Bernard VIALETTES, L'anorexie mentale, une déraison philosophique.

Christian MIEL

TOXICOMANIE ET HYPNOSE
A
PARTIR D'UNE CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE DE LA TOXICOMANIE

Préface de Jacques ANDRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 TOl-ino ITALlE

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8755-X EAN : 9782747587556

PREFACE

«Je n'ai pas de centre d'intérêt, il n y a rien qui m'accroche j'ai beaucoup moins peur de la mort que de la \ie». Les mots sont simples, le drame qu'ils disent est sans fond. La drogue est le dernier accroc. Le livre de Christian Miel ne se contente pas de témoigner d'une longue et difficile expérience clinique avec des patients toxicomanes, il mène de front la double visée d'une réflexion théorique et d'une interrogation technique sur les modalités de la psychothérapie. « Quand on est dans la came, on est dans une bulle, ça me fait penser à un trou noir, un tunnel sans issue, un vide ». Le toxicomane ne se contente pas d'attaquer la pensée, d'en suspendre le mouvement, ilIa traite par le vide, jusqu'au néant. La radicalité d'une telle entreprise antipsychique, contre la vie intérieure, ne peut pas ne pas interroger la genèse de Psyché à partir de ses particules élémentaires. Représentation, rêve, hallucination sont les mots-clés du travail de Christian Miel. Pour tenter d'en observer la naissance, la sortie du néant ou, à l'inverse, pour se faire témoin de ce qui les y précipite. «Dans cet état, je ne sens plus ma main, je peux faire comme si j'étais invisible, je passe l'autre main à travers... » . La drogue délivre moins les fantasmes que les fantômes. Les toxicomanies font partie de ces configurations psychopathologiques pour lesquelles la psychanalyse se retrouve en situation paradoxale. D'un côté, elle en approche la vérité à travers des représentations théoriques de leur

psychogenèse. De l'autre, la nature même de la construction théorique laisse incertain sur la possibilité pour la psychothérapie analytique à prendre en charge de façon pertinente le patient addicté. Le paradoxe ne date pas d'hier, Freud l'avait rencontré d'emblée avec la névrose d'angoisse, et un peu plus tard, à l'heure du Président Schreber, avec la psychose. L'originalité de la démarche à la fois théorique et pratique de Christian Miel est de chercher une issue à ce qui menace toujours de devenir une impasse, pour la théorie comme pour le patient et son thérapeute. Le recours à l'hypnose semble d'abord répondre à un souci pragmatique: comment renouveler la motivation d'un malade à qui rien de ce qui est « psy » n'est étranger, et qui en a déjà usé toutes les ficelles? Recours pragmatique et intuitif: entre « planer» et l'état hypnoïde, la transition est aisée. Mais au bout du compte, le recours à l'hypnose se révèle également riche d'un progrès théorique. La remobilisation hypnotique de la vie psychique permet de se faire témoin d'une réinvention de l'imaginaire, d'une nouvelle naissance de l'activité de représentation. Dans quelle mesure l'hallucination recherchée par la prise de drogue ne montret-elle pas une faillite primitive des processus hallucinatoires, et non, comme on le dit trop vite, une simple régression vers ceux-ci? Rien de magique dans tout cela, comme voudrait en convaincre une représentation elle-même hypnotique de l'hypnose. Il suffit d'ailleurs d'entendre les patients qu'écoute Christian Miel: les mots les plus forts, les plus tragiques ne surgissent pas de la transe hypnotique, ils appartiennent à des moments à la fois de lucidité et de détresse.

Jacques André

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INTRODUCTION

La clinique psychanalytique du toxicomane nous a amené à nous interroger sur son rapport à ses processus de pensée, tant il nous apparaît que ses conduites témoignent de stratégies de fuite et d'évitement de représentations gênantes. Nos observations cliniques ont porté sur un public héroïnomane dont la démarche, définie par Geberovitch1 comme"un narcissisme masochisme réfléchi", est caractérisée par une dynamique de désymbolisation. C'est donc sous l'angle de l'étude de la mentalisation, que nous tenterons de comprendre en quoi la toxicomanie apparaît comme un mode de traitement d'une pensée qui se dérobe, d'affects et de représentations qui ne se laissent pas circonscrire. En retour, l'expérience toxicomaniaque ne manquera pas de susciter en nous bien des questionnements sur les conditions d'émergence de la représentation et sur le développement de l'activité symbolique. Le processus de mentalisation s'élabore à partir d'un lien de transformation de l'énergie pulsionnelle en formes psychiques allant de la perception à la représentation. Ce lien s'établit, au travers de l'expérience du manque, entre l'objet absent et l'objet représenté et se prolonge, entre la représentation psychique et le code utilisé par r environnement maternel, en terme de communication corporelle et
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Geberovitch F. - Une douleur irrésistible. Sur la toxiCOlnanie et la pulsion de mort, Paris, Inter Editions, 1984,329 p.

verbale. La mentalisation est donc un travail de médiation visant à la représentation qui fait intervenir le fantasme, le corps et le symbolique, au travers des moments de présence et d'absence de l'objet. La mentalisation témoigne de l'attention accordée au fonctionnement de l'appareil mental dans le sens où elle rend compte de la quantité et de la qualité des représentations chez une personne. Celles-ci se trouvent associées en chacun d'entre nous, à des fantasmes, des rêves, des souvenirs, des réflexions intérieures, des idées. Elles peuvent consister en des commentaires de la vie quotidienne, en la restitution de faits anecdotiques et être accompagnées le cas échéant de mouvements affectifs ou émotionnels. Enfin, selon les structures de personnalité, les représentations présentent des modalités d'évocation et d'expression différentes émergeant du préconscient dans son rapport avec les autres instances psychiques. Au cours du développement individuel, les représentations s'enrichissent, passant des images simples à des métaphores et des symboles et leur évocation est fonction des conditions socioculturelles dans lesquelles elles sont apparues, comme des mécanismes de défense du Moi qui peuvent entraver leur expression. La toxicomanie apparaît comme une tentative de neutralisation des pulsions agressives, de dérivation de l'activité pulsionnelle, qui ne parviennent pas à accéder à un travail de mentalisation. Les contenus fantasmatiques que suscite l'activité pulsionnelle, engendrent des réactions d'angoisse et donnent lieu à des stratégies de fuite d'une réalité interne. La prise de produit entérine la césure entre la représentation et l'affect. Dans quelles mesures ne vient-elle pas atténuer la violence du traumatisme ou des relations interpersonnelles et s'offrir comme une réponse à l'impensé, à ce qui ne peut-être pensé? A défaut de mentalisation, la toxicomanie apparaît sous bien des aspects comme un mode d'expression corporelle de la violence interne ou externe, aussi quelle filiation peut-on établir entre l'impensé des 10

dysfonctionnements et les secrets familiaux d'une part et la culture du vide toxicomaniaque et de son vécu autodestructeur d'autre part ? La clinique psychanalytique du toxicomane à laquelle nous nous référons, renvoie dans notre pratique à la prise en charge de personnes héroïnomanes dans un Centre de Soins Spécialisés pour Toxicomanes. Même si des variantes cliniques s'observent, dues aux effets de la consommation de produits psychoactifs différents, nous estimons que la dynamique inconsciente dans son rapport à la pensée, reste sensiblement identique, à des degrés variables. Elle ne renvoie pas pour autant à une entité psychopathologique spécifique. Auss~ quand nous parlerons du toxicomane, nous désignerons une personne consommatrice de produits psychoactifs à laquelle nous sommes confronté au quotidien dans notre approche clinique. La mise en suspens de l'activité de pensée à laquelle procède le toxicomane, au profit d'une activité hallucinatoire ou d'un vide de pensée, nous situe au point d'émergence de l'activité de représentation. Elle nous renvoie à des questionnements sur l'originaire: quelles sont les conditions d'émergence de l'acte de représentation? De quelle réalité tente de témoigner le toxicomane? Nous serons ainsi amené à explorer l'en-deça de la représentation à partir de nos données cliniques psychopathologiques issues de nos observations. Les limites rencontrées dans la prise en charge psychothérapique des toxicomanes en raison de leur faible motivation, des perturbations engendrées au niveau des fonctions psychiques supérieures, nous ont conduit à recourir à l' hypnose. Cette technique thérapeutique constitue un mode d'entrée dans un état modifié de conscience que recherche par ailleurs le toxicomane, même si l'effet obtenu, à terme, est différent. Elle présente aussi r'avantage d'intervenir et d'évoluer au niveau originaire.

Il

Notre deuxième partie portera dans un premier temps sur les interrogations théoriques que suscitent les rapports entre l'hypnose et la psychanalyse et abordera les travaux réalisés dans les pays anglo-saxons dans le domaine de l'hypnose. Il sera question dans un deuxième temps, à partir de notre pratique clinique, d'expliciter en quoi l'introduction de l'hypnose dans un processus psychothérapique d'inspiration analytique contribue à une remobilisation des processus de pensée, à un travail de mentalisation. La prise en charge psychanalytique du toxicomane révèle ses limites aux-quelles l'introduction de la pratique hypnotique peut suppléer, non sans imposer des aménagements dans les pratiques et questionner les champs théoriques.

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PREMIERE PARTIE

PENSEE ET TOXICOMANIE

La question qui nous accompagnera tout au long de cette partie, portera sur la manière dont le toxicomane gère ses propres représentations, ses objets internes. Il s'agira de repérer les failles qui sont apparues dans l'émergence des représentations ou qui ont pu se constituer dans l'après-coup de l'intoxication ce qui, a contrario, nous questionnera sur les conditions d'accès à la représentation. Les différents aspects de cette étude s'inscrirollt dans le cadre de la théorie psychanalytique de la pensée qui servira d'appui et d'appoint à nos observations cliniques. Nous aborderons ainsi la représentation au travers de l'expérience toxicomaniaque, dans le cadre de la relation objectale, de l'activité pulsionnelle et dans son rapport à la symbolisation. Autant les développements de la théorie psychanalytique de la pel1Sée 011tété élaborés à partir de l'étude des névroses chez Freud, et celle des psychoses chez Bion, autant la clinique toxicomaniaque peut contribuer à un approfondissement, à un renouvellement de ses concepts et ouvrir d'autres perspectives de recherche.

1
RELATION D'OBJET ET REPRESENTATION

L'étude psychanalytique de la pensée s'est développée autour de l'intérêt porté à l'activité fantasmatique avant de se déplacer sur l'activité représentative. Nous rappellerons le cheminement de cette réflexion qui a conduit à une meilleure prise en compte de la relation objectale et à une approche de l'objet en tant que révélateur de la pulsion. Dans le même temps, l'activité fantasmatique et la relation objectale seront interpellées dans le cadre de l'expérience toxicomaniaque et de la symptomatologie d'allure dépressive qu'elle recouvre.

FANTASME ET REPRESENTATION

De la satisfaction

hallucinatoire

au fantasme

Le désir est défini comme une poussée visant à réinvestir les traces mnésiques d'une perception apaisante. La recherche de l'identité de perception caractérise le processus primaire, qui correspond à l'expression d'expériences de satisfaction liées à des besoins vitaux sur un mode où tendent à se superposer les fantasmes et la réalité. La reproduction de traces mnésiques inconscientes pendant le sommeil ou la veille sur un mode hallucinatoire, se présente comme une fonction substitutive. Ces divers contenus obéissent à des lois d'agencement du processus primaire, telles qu'elles s'expriment au travers des mécanismes de condensation, de déplacement et de symbolisation et la pensée apparaît comme un « substitut du désir hallucinatoire» 1. Le fantasme relève d'un processus hallucinatoire qui est au service du principe de plaisir. Il naît du refoulement primaire du désir, du souvenir hallucinatoire de la satisfaction et de la naissance de la distinction Moi - non Moi. Il procède d'un renoncement de la satisfaction de désir, quand celle-ci ne s'accompagne plus d'une situation gratifiante et contribue à inscrire la représentation de l'objet en tant qu'objet de désir, se situant ainsi dans le principe de réalité. Avec la deuxième topique, le fantasme se trouve supplanté par la représentation qui vient s'articuler avec l'affect, en même temps qu'apparaît la distinction entre représentation de chose (image mentale d'une chose provenant de l'activité perceptive et donnant lieu à des traces mnésiques) et
1

Freud S. - L'interprétation

des rêves, Paris, PUF, 1973, p.482.

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représentation de mot (image mentale d'un mot provenant de symbolisations verbales). Les rapports entre fantasme et représentation sont très complexes, le premier s'inscrivant plus généralement dans le champ des représentations. Cette complexité tient aussi à leur soubassement respectif dans le sens où :
« la représentation s'articule plus directement avec la notion de pulsion tandis que le fantasme s'articule sélectivement avec la notion plus complexe de désir» 1.

L'attention portée sur le fantasme a prévalu dans un premier temps du fait qu'il se trouve lié aux productions de l'inconscient. Toutefois, dans L'interprétation des rêves2 les ''pensées'' du rêve sont déjà assimilées à des représentations et le travail du rêve à une activité de pensée. Le passage à la deuxième topique avec l'avènement du Moi en tant que nouvelle instance psychique, permet une prise en compte progressive de la réalité. Le fantasme désormais correspond à cette part de l'activité psychique dépendant du principe de plaisir, alors que la pensée se réfère au principe de réalité renvoyant à l'abandon de la satisfaction sur un mode hallucinatoire. La pensée assure une fonction de liaison des deux principes et une fonction d'organisation, permettant l'intégration des informations provenant du monde extérieur et des vécus relationnels, aux processus intrapsychiques. Au début de la vie psychique, la mère, présentifiée comme objet réel par les soins qu'elle prodigue à l'enfant, est investie en tant qu'objet d'étayage dans les moments d'expériences sensorielles et perceptives. Les tentatives de réactivation des traces mnésiques, liées aux expériences de satisfaction sur un mode hallucinatoire, permettent l'élaboration d'un pré-objet. Cependant, la satisfaction hallucinatoire du désir engendre la déception, au travers des temps d'absence et de présence de la
1 PelTon - Borelli M. - Dynamique du 2 Freud S. - L'interprétation des rêves,fantasme, PUP 1997, coll. ibid. 17

mère, ce qui conduit à la représentation de l'objet, du fait de l'échec de la tentative hallucinatoire et à la constitution de l'objet interne pour pallier à l'absence de l'objet d'étayage. C'est le modèle du processus hallucinatoire qui se trouve être ainsi à la source du processus de mentalisation. Winnicott insiste sur la capacité de la mère à fournir un environnement suffisamment adéquat, afm de permettre à l'enfant de vivre ses expériences de façon satisfaisante sur un mode hallucinatoire:
«l'enfant vient au sein dans un état d'excitation et prêt à halluciner quelque chose qui est susceptible d'être attaqué. A ce moment-là le téton réel apparaît et il peut sentir que c'était cela qu'il hallucinait. Ainsi ses idées s'enrichissent de détails réels dus à la vue, au toucher, à l'odorat, et la fois suivante, ce matériel est utilisé dans l'hallucination. C'est ainsi que s'édifie la capacité de faire apparaître ce qui est, en fait, disponible ».

La mère établit un environnement relativement bon quand sa réalité psychique, ni trop proche, ni trop distante, lui permet d'adopter alternativement des conduites de gratification et de frustration dans ses moments de présence et d'absence et dans ses relations avec l'enfant. Elle permet à l'enfant de faire correspondre ses premières représentations avec ses réapparitions, de découvrir son pouvoir évocateur, l'amenant à trouver satisfaction dans l'investissement de ses représentations. Cette illusion anticipatrice se trouve encouragée par l'attitude maternelle qui donne sens aux gestes et sensations de l'enfant, en même temps que l'écart dans la satisfaction pulsionnelle va être comblé par le développement de l'appareil psychique. La mère doit aussi être en mesure de mettre en place un "holding" suffisant, lui donnant le sentiment d'être maintenu en permanence, afin qu'il puisse construire son objet psychique à partir de ce sentiment de continuité.

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Les processus intellectuels se développent pour compenser les carences d'un environnement créé par la mère, qui présente des imperfections à l'occasion de moments d'indisponibilité:
«la compréhension intellectuelle convertit l'adaptation de l'environnement qui n'est pas suffisamment bonne en une adaptation suffisamlnent bonne» 1

L'enfant s'approprie progressivement le rôle protecteur de la mère, à partir d'une expérience de la frustration qui est à l'origine du développement de la pensée. Que la frustration soit absente ou trop forte et des perturbations importantes s'observent dans l'élaboration des processus cognitifs. La mère assure aussi un rôle de pare-excitation qui protège l'enfant d'un afflux excessif de stimulations, permet le développement de l'auto-érotisme et de l'activité fantasmatique. Ce développement se trouve entravé quand le système de pare-excitation devient contraignant pour l'enfant et constitue en soi une source d'excitations. Ces situations s'observent avec des mères qui, inconsciemment, tendent à vouloir ramener l'enfant à l'état fœtal. Aussi Bion, pour rendre compte de l'importance du rôle maternel dans la construction psychique du nourrisson, évoque la notion de « capacité de rêverie» de la mère qu'il défmit comme.
«un état d'esprit capable autrelnent dit, 2. identifications projectives du nourrisson» d'accueillir les

Il cite en exemple l'enfant qui a le sentiment d'être en train de mourir et qui tente d'éveiller chez la mère la peur de le voir mourir. Si la mère est en mesure de recevoir ces projections,
1

Winnicott D. W. -« Objets transitionnels

et phénomènes transitionnels»,

ibid, pp. 169-186. 2 Bion W.R. - Aux sources de l'expérience, PUF, 19%, p.54. 19

elle lui permet de s'approprier ce sentiment sous une forme tolérable. Il avance par ailleurs l'hypothèse de l'existence d'une fonction alpha chez les nourrissons 1, qui se développe au contact de la capacité de rêverie de la mère et qui consiste à métaboliser les données sensorielles et émotionnelles. L'échec de la fonction est dû à l'intolérance à la frustration ou à une incapacité chez la mère à restituer les projections de l'enfant sous une forme tolérable. Il témoigne d'une difficulté

à établir un contact avec la réalité vivante et s'observe chez
des personnalités qui ont une tendance au passage à l'acte ou présentent une pensée opératoire. Ainsi, pour permettre l'émergence de la réalisation hallucinatoire du désir, il importe que la capacité de rêverie de la mère soit en mesure de recevoir les projections du mauvais objet, de les traiter, d'en neutraliser les effets, de les ''prédigérer'' avant de les restituer à l'enfant sous une forme acceptable:
« la mère "digère" psychiquement les projections de l'esprit de l'enfant (elle les remâche, pour ainsi dire, grâce à sa capacité de rêverie) et le nourrit autrement en lui rendant ce produit préassimilé par elle. L'enfant reçoit donc une nourriture seconde, métaphorique de la première. Il se nourrit non du sein corporel, mais du sein psychique de la mère. La mère a accumulé en elle le "vomi" de l'enfant, et a fait ce qu'il ne peut lui-même encore faire: elle l'a "psychisé" et transformé cette nourriture "concrète" en 2. nourriture psychique»

L'auteur considère la fonction alpha comme un terme «intentionnellement dépoulVu de signification" qui a "pour objet de fournir à l'investigation psychanalytique l'équivalent de la variable du mathématicien, une inconnue que l'on peut doter d'une valeur une fois que son utilisation a permis de détenniner ce qu'est cette valeur" (Aux sources de l'expérience, PUP, Paris, 1196, 135 p. , p. 21- 22). 2 Green A. - « La capacité de rêverie et le mythe étiologique » - RFP, Tome LI, juillet-sept. 1987, pp. 1299-1315, p. 1300.

1

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Ce travail de psychisation du matériel sensoriel et émotionnel restitué sous un mode métaphorique aide à la constitution de l'objet interne et à la constitution d'un appareil à penser. Il s'effectue ici un étayage du psychique sur le 1 modèle digestif ce qui contribue à évoquer le fait que, contrairement à la position de Mélanie Klein, l'expérience physique du bon sein ne suffit pas, elle doit s'accompagner du psychisme maternel. Cette capacité maternelle aide l'enfant à effectuer le passage de la position schizo-paranoïde à la position dépressive, dans les moments de faim, de souffrance, de solitude sur fond de mouvement dialectique de l'absence et de la présence. L'exercice d'une telle compétence ne peut se réaliser que dans la tiercéité. Elle suppose en effet chez la mère une capacité à rêver au père afin d'éviter une relation d'amour exclusive avec l'enfant. Il s'agit là d'une ouverture potentielle à la triangulation, au positionnement du tiers, au dépassement de la dyade mère-enfant indispensable au bon développement psychologique de l'enfant. Il importe que la mère puisse déplacer l'attention qu'elle porte pour l'enfant empreinte de séduction, vers un intérêt sexuel pour le père. La redécouverte chez la mère de préoccupations érotiques donne lieu à ce que Fain nomme la «censure de l'amante»2. Ce positionnement rompt l'identification primaire et le «ça de l'enfant se trouve précocement confronté au désir paternel» 3, ce qui préfigure la scène primitive. Cette censure permet l'établissement du sommeil,
1

Les auteurs Meltzer et Hams considèrent que Bion décrit le psychisme

comme "un système gastro-intestinal intellectuel-émotionnel,. ce système "digère", pourrait-on dire, la "nourriture du psychisme" ou les expériences, et, s'il ne le fait pas, il se trouve empoisonné par la fausseté ou les mensonges" (<< deux modèles du fonctionnement les psychique selon M. Klein et selon W. R. Bion », RFP, 2, 1980, pp. 355-367, p.357.) 2 Fain M. -« Prélude à la vie fantasmatique », RFP, XXXV, 291-364. 3 Fain M. - ibid p. 293. 21

suscite un besoin de représentations, met en place le travail du rêve que le désir paternel aura indirectement provoqué. Cette mise en situation jette les bases de l'ordre symbolique. Bion désigne par éléments bêta, ces impressions sensorielles brutes, inassimilables pour la psyché, qui n'accèdent pas à un travail de métabolisation et se trouvent projetées. Les éléments bêta ne se prêtent ni à la pensée, ni au rêve. Un afflux trop important d'éléments bêta renforce alors le mécanisme de projection et rend difficile la mise en place d'un appareil pour penser. Cet oubli de l'enfant est bénéfique d'autant plus qu'il se sent aimé. Dans le cas contraire, il persistera un contentieux, 1 se vivra « un agrippementqui est le contrairedu lien» caractérisé par une fixation à l'objet ne permettant pas le déplacement du lien, propice au développement de la pensée. Ces quelques rappels théoriques vont nous aider à interroger les modalités constitutives du développement de l'activité représentative chez le toxicomane en amont de son intoxication, et le rapport qu'il établit avec ses représentations par la médiation du produit. L'acte toxicomaniaque désir. comme révélateur de l'absence de

Le toxicomane apparaît comme quelqu'un sans désir, entièrement orienté vers la satisfaction de besoins primaires, enfermé dans une relation exclusive au produit. Il procède à un rabattement du désir au besoin excluant du même coup toute activité fantasmatique. Cette situation s'observe aisément pendant les moments d'intoxication et l'absence de désir persiste pendant la période de rémission, où la personne n'est plus sous l'emprise du produit.

1

Green A. - « La capacité de rêverie et le mythe étiologique », RFP, tome LI, juillet-sept., 1987, p. 1303 22

L'acte toxicomaniaque semble réactiver une expérience de satisfaction sur le mode hallucinatoire, faisant ainsi l'économie du désir de l'objet en tant qu'acte psychique. D'où vient cette difficulté à accéder à l'expérience du désir? Pourquoi celle-ci apparaît-elle menaçante pour le Moi? Les transformations apportées aux perceptions de la réalité par l'action sur le registre sensoriel, occasionnent des modifications de l'état de conscience, qui se substituent à l'expérience du vécu fantasmatique. Le toxicomane semble agir sur le contenant, sur l'appareil psychique, comme pour échapper à l'émergence de contenus de l'inconscient. L'acte toxicomaniaque y apparaît comme un équivalent de l'expérience de la satisfaction hallucinatoire. Il situe le Moi, hors réalité et hors champ représentatif: en réalisant un déni de l'objet de désir ou de sa perte, un évitement de tout travail de pensée comme le rappelle Piéra Aulagnier 1 :
« La toxicomanie est un c0111promis entre le désir de ne plus penser la réalité et le refits ou l'impossibilité de recourir à des reconstructions délirantes de cette réalité ou encore que la toxicomanie est un compromis entre le désir de préselVer et le désir de réduire au silence sa propre activité de penser ».

Les données anamnestiques du toxicomane révèlent une confrontation à une mère qui a désiré pour lui, dans son omniprésence ou sa revendication phallique ou l'a désiré pour elle, en tant qu'objet de complétude narcissique, lieu de projection de sa propre souffrance. Le désir est la recherche d'un autre désir pouvant s'inscrire dans une continuité idéale. Il semble que pour le toxicomane, des défaillances, des incommunications n'ont pas permis, dès l'origine, la rencontre de son désir propre avec le désir maternel. Cette incompatibilité relationnelle provient d'une nonreconnaissance à l'origine, du désir propre de l'enfant, d'une forte adhérence de celui-ci au vécu maternel, de projections
1 Aulagnier P. - « Les destins du plaisir », PUF, Paris, 1979, p. 176 23

inconscientes maternelles, d'une difficulté d'accès à la tiercéité. L'acte toxicomaniaque lui donne l'illusion de contourner cette incompatibilité en le plaçant dans une position sacrificielle, où il renonce définitivement à l'expression de son désir, en contrepartie d'une expérience de satisfaction qu'il renouvelle à sa demande. Les défaillances repérées au niveau du vécu de la satisfaction hallucinatoire du désir, renvoie à des expériences de satisfaction précoce insuffisantes ou à des difficultés dans la mise en place des repérages sensoriels, perceptifs, dans le rapport à l'objet d'étayage. Elles témoignent d'un défaut dans la constitution du pré-objet, qui n'est pas sans rapport avec une élaboration insuffisante de l'aire transitionnelle et vont inaugurer des difficultés de constitution de l'objet interne. Le choix toxicomaniaque témoigne d'une difficulté de renoncement à la satisfaction hallucinatoire, en raison d'une absence d'intégration de la notion de frustration, comme l'illustrent certains propos portant sur la figure maternelle: « heureusementqu'elleest là ; elle est superbe; ma mère, c'est mes deux yeux!». Cette relation en miroir porte en elle des contenus inconscients inélaborables, en rapport avec une souffrance maternelle qui va rendre difficile l'élaboration fantasmatique et fragiliser les représentations.

lajouissance toxicomaniaque
Désirer un objet, c'est reconnaître le manque en son absence et rechercher un état de satisfaction en sa présence, au travers de l'expérience de plaisir. Avant toute intoxication, il apparaît que le plaisir n'a pas été réellement éprouvé ou s'est trouvé perd~ comme en témoigne l'existence d'un fond de dépressivité que nous évoquerons ultérieurement. Le plaisir, contrairement aux affirmations courantes, n'est pas pour autant vécu dans l'expérience toxicomaniaque, il s'agit davantage de jouissance.

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Etymologiquement, le mot plaisir vient de l'infinitif latin placere qui veut dire plaire. Il désigne d'abord une conduite marquée par la libre disposition de soi-même, avant de désigner une sensation ou émotion agréable puis, dans un sens plus restreint, ces dernières années, le plaisir sexuel. Il s'inscrit désormais dans le registre de l'éprouvé et fait l'objet d'un acte de consommation: on prend du plaisir. Déjà, Epicure présentait le plaisir comme le souverain bien et s'opposait ainsi à l'idéalisme de spiritualité de Platon et à la hiérarchie ontologique d'Aristote1. Tout en récusant les aspirations à la transcendance, son hédonisme rejetait la démesure et prônait la recherche de l'union autour de l'absence de trouble dans le corps et dans l'âme. Il opposait aux plaisirs en mouvement qui font appel aux sensations corporelles et font notre malheur, les plaisirs stables ou catastématiques comme le repos qui se définissent par l'absence de douleur dans le corps et l'absence de trouble dans l'âme. Ainsi, l'ataraxie qui définit ce dernier état, apparaissait comme le but ultime de l'épicurisme. Aujourd'hui, l'épicurisme s'inscrit dans une quête privée du bonheur et l'ataraxie n'est pas sans faire écho à l'expérience toxicomaniaque de scotomisation de la douleur et d'anéantissement de la pensée. Le plaisir s'éprouve lors d'une chute de tension à l'occasion d'une décharge libidinale et nécessite pour sa réalisation la relation à un objet. Souvent, dans le langage courant ou dans les écrits de Freud, le mot jouissance (Genuss) est utilisé comme synonyme de plaisir avec toutefois une référence implicite à une expérience plus intense. Freud, notamment, dans l'observation du jeu de la bobine s'étonne du plaisir intense ressenti par l'enfant, dans la reproduction incessante d'une situation pénible correspondant à l'absence de sa mère. Lacan de son côté élève le terme de jouissance au rang d'un concept. Il l'utilise au départ dans son acceptation
1 Radis-Lewis G. - Epicure et son école, Paris, Folios, 1993. 25

courante, pour désigner le plaisir ressenti par l'enfant dans la reconnaissance de son image dans le miroir. Dans les premières années de son enseignement, il centre sa réflexion sur le désir avant de faire référence à la jouissance, en opposition au désir et au plaisir. La jouissance est alors définie comme quelque chose de subjectif: difficilement représentable et transmissible, en opposition au désir défini comme "objectif", qui s'exprime dans la relation à l'autre par la médiation de l'ordre symbolique. La jouissance renvoie à un éprouvé corporel et le désir à l'expression d'une conSCIence. Dès sa naissance, le corps de l'enfant est l'objet de la séduction de l'Autre - de l'Autre maternel - au travers des soins, de la satisfaction des besoins. L'éveil de la sensorialité, l'orientation du désir de l'enfant par rapport à la séduction de l'Autre, le confrontent à des états de jouissance qu'il ne pourra toutefois exprimer du fait de l'interdit de la castration. Au-delà de l'appareil psychique qui se trouve régi par le principe de plaisir-déplaisir, se situe la jouissance qui « rend le 1 sujet désirant et non une machine réflexe» . Le plaisir nécessite l'intégration d'interdits qui définissent la limite entre l'ordre biologique renvoyant au système d'autoconservation et l'ordre érogène au système plaisir-déplaisir, chacun ayant respectivement comme absolu, la mort et la jouissance 2. Comme le rappelle Leclaire 3, il y a jouissance

quand la pulsion n'a plus pour satisfaction le rapport à l'objet mais la transgression permanente de cette limite, qui bientôt n'existe plus en tant que telle. Le comportement du toxicomane oscille ainsi entre ses états de manque physique

et/ou psychique et des moments de jouissance - le flash Braunstein N. - La jouissance: un concept lacanien, Paris, éd. Point Hors Ligne, 1992. 2 Geberovitch F. - Une douleur irrésistible, ibid. 3 Leclaire S. - Séminaire 1969,Université de Paris VIII, Vincennes, 00. La lettre Infâme 26
1

qu'il tente parfois vainement de reproduire. Nous nous situons bien là dans le registre d'un au-delà du principe de plaisir, fonctionnant selon une dynamique marquée par le mécanisme de répétition. Cette conception rend compte de l'évolution tragique de conduites toxicomaniaques, où la suppression toxique agit sur le corps jusqu'à compromettre son équilibre bio- logique, pour produire un ensemble de sensations que le sujet n'est pas en mesure de métaboliser. La douleur liée au manque y est fortement ressentie, de psychique, elle devient physique. L'absorption du produit vient supplanter la douleur au niveau corporel, selon un mécanisme de suppression, se substituant à un refoulement défaillant dans l'ordre de la représentation. Le toxicomane, par défaillance de la fonction symbolique, n'a pas la capacité de se représenter les états de déplaisir et vit l'afflux de tensions comme une expérience traumatique source de douleur. Contrairement au deuil où la douleur correspond à la représentation de l'objet perdu dont on essaie d'atténuer les liens qui nous unissent à lui, il s'agit ici d'une douleur qui se fonde sur l'impossibilité de se représenter l'objet absent qui, du reste, n'est pas constitué comme perdu. Sur fond de dépressivité et d'intégration insuffisante des notions de frustration, de limite renvoyant aux interdits fondamentaux de la loi symbolique, il s'effectue un effacement progressif de la dialectique plaisir/manque au profit de la dialectique jouissance/douleur. La problématique de la souffrance va se déplacer du registre psychique au registre physique, à la faveur d'un étiolement du désir. Toutes les toxicomanies semblent s'inscrire dans cette trame et la variabilité des manifestations cliniques est fonction des effets du produit utilisé, de l'importance de l'intoxication et de l'élaboration du Moi. La question pour nous est d'essayer de comprendre à quelles considérations inconscientes, quelles données psychiques insatisfaisantes, tente de répondre le passage du plaisir à la jouissance.

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Avant la période d'intoxication mais aussi pendant les périodes de sevrage, il est relevé une inhibition ou une instabilité illustrant des difficultés à vivre l'expérience du désir. Dans le premier cas, un barrage inconscient n'en permet pas l'accès en même temps qu'il confronte le Moi à une insatisfaction grandissante, à une frustration de plus en plus insoutenable. Dans le cas de l'instabilité, il se produit un évitement de la problématique du désir et de la frustration, par une multiplication des rapports avec les objets soumis à des investissements affectifs relatifs. Il se met en place en contrepartie, une subexcitation du registre psychomoteur, comme exutoire momentané sur un mode narcissique de l'activité libidinale et comme filtre ou barrage à tout investissement représentatif Il semble ainsi exister deux modalités expressives d'un déficit de mentalisation qui précède la période toxicomaniaque.

['inhibition et l'activité fantasmatique
Les observations cliniques nous confrontent chez un certain nombre de toxicomanes à une pauvreté du langage, tant au niveau du vocabulaire qu'au niveau de ses constructions syntaxiques et à une fluidité verbale et un débit verbal réduits. Les productions verbales restent souvent agglutinées à des considérations factuelles. Des temps de silence prolongés peuvent s'observer si l'interlocuteur ne relance pas l'entretien, tant la passivité sur le plan relationnel et psychologique est présente. Les difficultés d'attention soutenue, de concentration et de mémorisation plus ou moins marquées selon la période d'intoxication, s'inscrivent dans un tableau dépressif L'approche de notions abstraites est laborieuse, comme l'accès à un niveau de réflexion approfondie de la situation personnelle.

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Les conduites d'inhibition témoignant d'un mode d'être au monde ne peuvent toutefois s'interpréter comme résultant uniquement d'une intoxication prolongée, du fait qu'elles l'ont précédée. L'inhibition dans la sphère cognitive désigne une incapacité à réaliser une production intellectuelle, du fait d'un sentiment de dévalorisation de soi, de conduites de méticulosité excessive venant bloquer les processus intellectuels, ou de recours massif au refoulement donnant une impression de vide dans la tête. L'inhibition témoigne alors d'une défense contre une charge pulsionnelle libidinale ou agressive, d'un doute sur les limites de soi à l'adolescence, ou apparaît comme un dernier rempart devant les risques de décompensation de la personnalité. L'inhibition, si nous l'abordons ici sur un versant intellectuel, s'associe volontiers dans la clinique du toxicomane à une inhibition à fantasmer et à une inhibition relationnelle. Freud, dans Inhibition, symptôme et angoisse, la définit 1 qui comme «l'expression d'une limitation fonctionnelle du Moi»
peut avoir des origines diverses: signification érotique latente, autopunition induite par le Surmoi, appauvrissement énergétique en lien avec une soumission du Moi à une tâche particulière comme le travail du deuil. L'idée selon laquelle le refoulement de la curiosité sexuelle peut entraîner une inhibition intellectuelle est reprise par M. Klein2 qu~ par ailleurs, rapporte l'inhibition à l'angoisse et à la culpabilité. Les activités intellectuelles chez l'enfant sont sous-tendues par une signification symbolique sexuelle, du fait d'un déplacement libidinal sur ces activités. Des conduites d'inhibition apparaissent quand une pulsion reste trop liée au Moi, car insuffisamment neutralisée, quand

1

2

Freud S. - Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1993
Klein M. - «Le développement d'un enfant », in Essais de psychanalyse, trad. Derrida, Paris, Payot, 1968. 29

une activité du Moi se trouve reconflictualisée lors de situations relationnelles 1. Le lien entre curiosité sexuelle et activité intellectuelle peut donner lieu à des conduites d'inhibition quand, à l'adolescence, sous la poussée instinctuelle, les représentations émergentes sont sources de culpabilité. L'inhibition apparaît comme une défense du Moi, qui tente d'endiguer une désintrication pulsionnelle et masquer un investissement pulsionnel agressif de la pensée, comme en témoignent les propos des toxicomanes à l'égard des figures parentales:
« Je ne me vois pas taper sur ma mère bien qu'à un moment donné, j'en ai eu envie» « Je le regardais et sentais en moi un palmarès d'insultes, dès fois, j'avais des pensées à vouloir le tuer».

l'instabilité, l'agir ou la non-pensée
L'instabilité apparaît au contraire pour d'autres, avant l'intoxication ou pendant les périodes de sevrage, comme un autre mode d'être corporel qui permet de faire l'économie de représentations gênantes. Cette instabilité psychomotrice s'accompagne d'une inattention, d'une variabilité émotionnelle et de changements brusques et fréquents dans les sphères sentimentales et sociales. Elle témoigne d'un besoin de bouger constamment, dans une sorte de jubilation psychomotrice pennanente et d'une difficulté à s'atteler à la réalisation d'une tâche, tant matérielle qu'intellectuelle, de façon cohérente et continue. Le quotidien est parsemé de choix, aussi soudains que changeants, aussi bien dans le domaine scolaire et professionnel que relationnel.

1

Klein M. -« Le rôle de l'école dans le développement fant », in Esssais de psychanalyse, ibid. 30

libidinal d'mffi-

Cette instabilité peut prendre forme dans des conduites de rovocation à l'égard de l'autorité enseignante, donnant lieu à des remarques, sanctions ou renvois successifs:
« J'avais toujours quelque chose à dire, j'avouais jamais mes torts. Je posais des questions à tort et à travers, j'avais me attitude désinvolte. Ca marchait bien avec les profs qui s'adaptaient aux élèves» .

La recherche de la limite est constante comme le besoin d'attirer l'attention de l'autre, le besoin de reconnaissance. Quand aucune réponse structurante n'est apportée au niveau relationnel et affectif: le corps devient un lieu d'expression de tensions, de conflits, un lieu de rétention d'une violence sourde:
« Quand j'étais petit, j'en voulais à ma mère, je me cognais la tête par teITe,je m'atTachais les cheveux». « J'allais jouer dehors, j'avais un besoin de liberté, je me sentais

étouffé» .

La quête de la limite se déplace alors sur le rapport au corps, sur fond de jouissance et de mise en perspective du regard de l'autre:
« Ils faisaient attention à moi quand je faisais des conneries. Je suis casse-cou, pour moi c'est un jeu ».

La tension neuromusculaire accumulée qui ne parvient pas à prendre forme dans des mots, trouve parfois un exutoire

momentané dans des rapports violents avec les figures
parentales, des membres de la fratrie ou de la famille élargie, la pratique exclusive d'un sport particulier comme l'art martial, ou donne lieu à des réactions impulsives telles qu'elles s'observent dans des conduites de larcins, de vols ou de fugues.

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Dans des formes d'expression plus élaborées, la scène corporelle apparaît comme le lieu de revendication d'une identification marginale qui consomme la rupture avec l'autre, tout en jouant de son attention et de ses émois:
« le punk, à la base, c'est non-violent, c'est violent dans la tenue, ça le provoque».

Les conduites de l'agir masquent un fond dépressif, une quête impérieuse de la satisfaction immédiate et prennent la forme de conduites d'évitement d'un ressenti perçu de façon angoissante. Autant, dans l'inhibition, il est observé un refoulement massif de l'activité fantasmatique qui peut échouer à terme, du fait qu'il recouvre bien souvent un défaut d'intrication pulsionnelle, autant ici, l'appareil psychique ne parvient pas à donner un prolongement à l'activité pulsionnelle sur un mode hallucinatoire, trouvant alors un aboutissement dans la décharge motrice. Un Moi faible, une activité pulsionnelle intense, une désintrication pulsionnelle où les pulsions agressives ne sont pas liées par l'activité libidinale, précédent le passage à l'acte toxicomaniaque. Ce dernier, par l'intermédiaire du produit, agit sur les mécanismes sensoriels et perceptifs, réalise une régression de l'activité fantasmatique à l'action. Il se réalise alors une démétaphorisation de l'action où le toxicomane vit sur le registre corporel, ce qu'il se refuse à éprouver sur le registre fantasmatique, par défaut d'objet interne constituant. L'acte symptôme est vécu à l'adolescence comme un moyen de lutter contre un sentiment de passivité face aux bouleversements internes:
« l'adolescent évite la prise de conscience qui serait douloureuse et facteur de dépression, dans la mesure où elle ferait ressortir le

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caractère conflictuel de sa situation, ainsi que sa solitude et le vécu de séparation qu'implique tout mouvement réflexif» 1 .

L'état de passivité est intensifié chez l'adolescent qui a subi des situations traumatisantes et se trouve sous l'emprise de l'objet maternel. L'acte symptôme apparaît comme un moyen de maintenir à distance l'objet, en même temps qu'il traduit les difficultés à vivre, au niveau symbolique, le désengagement des objets intemalisés d'amour et de haine tel qu'il s'observe dans le travail de deuil à l'adolescence. Le passage
à l'acte permet « d'établir une continuité à l'intérieur du Moi»
2 par

un raccrochage à la réalité, évitant une décompensation de la personnalité. Le passage à l'acte toxicomaniaque vient consolider un positionnement narcissique, en même temps qu'il suscite des fluctuations de l'état de conscience correspondant à une manipulation du rapport à la réalité et situe le champ de conscience en-deça du domaine de la représentation. Il s'agit d'un double évitement par l'acte et par le produit, qui accentue le mouvement régressif qui s'opérait déjà de la pensée à l'acte vers le registre hallucinatoire. Ce mouvement peut évoluer, dans le cadre d'un mode de fonctionnement maniaque, vers un sentiment de déréalisation. La question se pose du recours à l'acte toxicomaniaque, comme mode d'évitement d'une activité fantasmatique aux contenus meurtriers dirigés vers les figures parentales, activité qui devient difficile à contenir. TI rend compte d'une faiblesse du refoulement, sur fond d'élaboration insuffisante du pare-excitation, du fait de difficultés rencontrées dans la mise en place du processus de différenciation entre le moi de
Jeammet P. - «Réalité externe et réalité interne. Importance et spécificité de leur articulation à l'adolescence », RFP, 1980, 44, 481522 Rouart J. - « Agir et processus psychanalytique. L'acting out dans sa relation avec la cure et dans ses aspects cliniques», RFP, tome XXXII, n° 5-6, 1968, pp. 891-988, p. 976 33

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