Toxicomanie, sciences du langage, une approche clinique

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L'ouvrage explore la voie qui permet une approche propre aux sciences du langage et à la clinique. Nous pouvons y relever des interrogations liées à la toxicomanie. De manière spécifique, le livre d'une part, fait voir les aspects du mode d'organisation langagière d'un jeune toxicomane et de sa famille et d'autre part, trace les lignes principales des "événements" qui se manifestent au cours des échanges qui ont jalonné ce livre.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296317581
Nombre de pages : 347
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MARIA KANGELARI

TOXICOMANIE, SCIENCES DU LANGAGE, UNE APPROCHE CLINIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4155-X

PREMIERE

PARTIE

I.

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Dans ce travail nous parlerons du langage manifesté dans les modalités de ses mouvements et de ses diverses relations dans les discours différents. On n'étudiera pas la sémantique non verbale des échanges, l'expression faciale, gestuelle ou corporelle, ni l'intonation. On ne fera pas non plus une analyse des rapports de pouvoir. Analyser le langage de ce toxicomane et de sa famille ne signifiera pas que nous parlerons en termes de psychanalyse en interprétant la vie psychique des sujets. Paradoxalement c'est notre expérience dans le cadre institutionnel et clinique qui a engendré notre intérêt à propos du langage comme lieu des significations hétérogènes dignes d'une attention particulière pour l'appréhension du sens provenant des événel1lents langagiers. Nous parlerons, en tant qu'interprètes, de la mise en mots des significations hétérogènes dans les diverses relations discursives, du problème du sujet entre ses différents discours, donc de 1a place qui se dessine dans les relations des mouvements langagiers. Notre attention ne s'oriente pas sur la langue mais sur le langage d'où notre intérêt de faire un choix pertinent concernant la méthode pour la réalisation de ce travail. Le sujet en tant qu' «unité» du particulier et du général renvoie, en particulier, à la relation aux 11londes qui se dessillent, à la façon dont les genres s'enchaînent et changent dans son discours. On vise le sens qui se dessinera dans les dénivellations de ces dimensions discursives et les enchaînements sur soi ou sur autrui. Notre mouvement d'analyse s'opposera à un mouvement d'analyse de la langue et de ses codes lexicaux et grammaticaux. F. François s'interroge sur les mots en tant que révélateurs d'une réalité: « Si les mots disaient la réalité, la manifestaient en quelque sorte par nature, on ne voit pas C0111111ent serait il

possible de se serVIr des mots existants nouvelle? »1

pour une véri té

On ne vise donc pas le signifié mais ce à quoi le discours du sujet renvoie, le référent, et à travers lui le mode d'organisation d'une réalité. Se limiter à «la réalité psychique» selon FRANÇOIS ne veut pas dire qu'on cherche à reconstituer une «réalité» intention, obsession, croyance ou angoisse. Disons que la mise en mots ne laisse pas la chose en l'état. La croyance du patient n'est pas indépendante de son dire, pas indépendante non plus de la question qu'on lui a posée. »2 On s'interrogera sur le dire du sujet qui s'impose à une réalité dite. Notre démarche vise essentiellement les mouvements langagiers du montrer, expliquer, éclairer, mis en mouvement parallèle à des points de vue des sujets. Les mouvements langagiers comme l'inattendu, la rupture ou la répétition sont des caractères du langage et pas de la langue, qu'on vise à explorer. Le langage n'est pas seulement un dire concret codé dans les mots qui indiquent le réel mais c'est aussi un dire implicite, un non-ditl une signification qui se dessine. Le sens qui se dit ou qui se dessine s'éclaircira dans le langage et pas dans la langue. Selon le cas, le langage surgira de l'interprétation constituée par le sujet, soit comme langage relativement transparent où on a l'impression d'un accès direct au sens, soit comme langage relativement opaque où le signifiant surgit comme tel. Il s' agit d'une analyse du déroulement discursif, aussi bien dans ses modalités que comme dans ses effets, visant l'objectif d'une mise en relief des aspects langagiers dans la construction des relations dialogiques. «Signifier», autrement que ce qui se «montre» d'« ordinaire », dans les mouvements langagiers et dans les diverses façons de dire, sera notre souci principal.

1 FRANÇOIS

F. : cc Le langage»,

2 FRANÇOIS F.

Pléiade, V. 25, éd. Gallimard, 1968, p. 13. : ccAnalysedudialogueetpathologie»CALAP nOS, 1989,p.40. 8

ASPECTS

THEORIQUES

Il. 1. QUELQUES ASPECTS DE LA THÉRAPIE FAMILIALE A partir des premiers apports psychanalytiques par FREUD, l'importance du contexte familial a été soulignée. Le rapport du sujet avec son milieu se manifestait comme ayant valeur étiopathogénique pour la production des symptômes pathologiques chez l'individu. On sait que dans le cas du« petit Hans », Freud se réfère à

la symptomatologie de cet enfant, à la « phobie du cheval» et
souligne que sa névrose est rattachée aux complexes infantiles refoulés. L'étiologie réside sur les composants psychiques que recouvrent les complexes relatifs au père et à la mère. C'est grâce à l'intervention du père qui a su interpréter les dires de son fils, selon les indications analytiques de Freud, que l'enfant a pu parvenir à se libérer de ses symptômes. Les inspirations initiales psychanalytiques sont suivies par des orientations nouvelles sur le rapport entre l'enfant et sa famille. Progressivement différentes approches de thérapie familiale ont vu le jour. Le dénominateur commun des conceptions méthodologiques basées sur la thérapie familiale est la compréhension du trouble d'un membre malade de la famille en lien avec le groupe familial. Le trouble du malade est le signe de la souffrance de la famille. Les études d'inspiration systémique ont souligné l'importance du lien entre dysfonctionnement individuel et dysfonctionnement du système familial. Les travaux portent notamment sur la psychose, la schizophrénie ainsi que sur d'autres symptomatologies cliniques: anorexie mentale, toxicomanie, dépression, conduites délinquantes. Les thérapies familiales systémiques considèrent le système familial comme objet du traitement. Les conceptions thérapeutiques inspirées par Bateson d'abord, et l'école de Palo Alto ensuite, avec Watzlawick, s'appuient sur la communication familiale et les concepts dominants du paradoxe et de la double contrainte. Rappelons l'axiome générique de WATZLAWICK : «on ne peut pas ne pas communiquer». Différentes formes se manifestent sur le plan

11

communicationnel; elles sont liées à des modalités rattachées à l'impossibilité de ne pas communiquer. D'après l'auteur, tout échange de communication est symétrique ou complémentaire selon qu'il se fonde sur l'égalité ou la différence. Le paradoxe est lié à l'incompatibilité du contenu du message transmis à l'autre et de son «mode d'emploi». Dans la relation de «double bind» l'enfant se trouve pris au piège d'injonctions contradictoires de la part de la mère. D'autres auteurs, mettent l'accent sur le problème des frontières individuelles et groupales. Le trouble est focalisé sur l'inadéquation de chaque membre du groupe de définir ses propres frontières liées au dysfonctionnement du groupe familial. D'autres approches mettent l'importance sur des liens

interindividuels

inconscients et parlent en termes de : « loyautés

invisibles ». Ainsi N. BOSZORMENUI souligne une dette symbolique intériorisée qui traduit les sentiments inconscients cu des vécus qui prescrivent une place prédéterminée chez l'individu qui souffre dans la famille. Les « rôles» soulignés par E. RICHTER renvoient à des projections des aspects négatifs du moi d'un membre de la famille chez un autre membre. Le groupe familial dans son ensemble peut désigner un rôle induit chez un de ses membres. Le fonctionnement du groupe se stabilise autour d'une attribution répétitive des rôles inscrits sur un axe diachronique de la vie de famille. La « mission» et la « délégation» mises en relief par STIERLIN indiquent qu'un membre de la famille peut être chargé, « délégué» des différentes missions qui peuvent renvoyer à un lien dans plusieurs générations. La «collusion» montrée par Dick, Willi, Lemaire, renvoie à une problématique commune qui s'extériorise chez l'un et l'autre membre d'une façon différente. S'agissant des motivations qui se projettent et des bénéfices inconscients qu'un membre peut retirer chez autrui, il est à signaler qu'un membre ou le groupe entier induit chez l'autre membre du groupe des aspects« répugnants» du« moi ». Autrement, c'est un mouvement psychique pathogène qui

trouve appui sur la « défaillance »3 choisie en autrui.
3 LEMAIRE

J. : « Le couple, sa vie et sa mort», Payot, Paris, 1979

12

J. LEMAIRE dit que l'enfant passe à l'acte non pas seulement au niveau du désir inconscient chez la mère mais au niveau où se crée la faille entre compromis inconscients des parents fondateurs du groupe familial. Les processus transgénérationnels ont révélé des modes de transmission qui pourraient être pathogènes. Comme les «secrets» familiaux (Ausloos, Rey) ou les « mythes» familiaux développés par A. Ferreira, A., Ruffiot. Le mythe familial, dans un sens général, est une représentation « dite» par les membres de la famille qui correspond à un mécanisme « homéostatique» ayant pour fonction le maintien de la cohésion du groupe. A. FERREIRA a mis en évidence le concept du «mythe familial» et certaines de ses particularités qui le forment: a) c'est un système de croyances concernant les membres de la famille, le rôle et les attributions dans leurs transactions réciproques, b) il s'agit de convictions partagées par l'ensemble du groupe, malgré son caractère irréel, comme une chose sacrée et tabou qu'on se gardera d'examiner. Selon l'auteur, il est de fait que dans les familles pathologiques on a souvent l'impression que presque toutes les règles qui définissent la relation familiale sont voilées et qu'elles ne sont inférables qu'à partir des mythes familiaux. Ces familles souvent schizophrènogènes manifestent les relations du type appelé par WYNNE «pseudomutuel» surchargées par leurs mythologies elles-mêmes. Ces familles n'ont que très peu de possibilités pour sortir de la répétitivité et souffrent beaucoup de leur inaptitude à faire face à des situations nouvelles ou à des événements inattendus. D'après A. RUFFIOT, le mythe familial est le biais par lequel le « fantasme» entre en jeu dans l'organisation de la communication familiale, comme un facteur nécessaire à la compréhension de son fonctionnement. Selon la description clinique du «mythe» familial trois caractères essentiels se dégagent:

- Il est une

construction imaginaire, illusoire, comportant

une importante falsification ou interprétation de la « réalité ». -Il est un mécanisme défensif contre un danger d'éclatement du groupe ou pour voiler telle ou telle réalité insupportable. 13

- Il se présente comme un secret, un non-dit commun pensé et partagé par tous les membres du groupe familial et dont le caractère de fausseté ne peut être dévoilé que si on l'a reconnu. J. LEMAIRE à propos du mythe dit que c'est une expression floue, polymorphe, reflétant une atmosphère, une ambiance, où les aspects imaginaires individuels sont coordonnés en ID ensemble stylisé, en soulignant que chacun peut en dire ce qu'il en imagine et que le plus important n'est pas sa conformité avec la réalité supposée. Les mythes familiaux sont plus ou moins proches d'une légende ou allégorie, d'une croyance ou d'une adhésion partielle à un ensemble d'idées ou d'opinions, voire d'une idéologie, d'une élaboration à partir de divers rituels qui ne sont pas de simples habitudes fonctionnelles mais peuvent s'y superposer. Leur repérage se fait le plus souvent par l'écoute des récits de rituels racontés par les participants. Les mythes ne sont pas organisés de manière consciente ou assez élaborée pour qu'il puissent être exprimés explicitement. On souligne l'importance du langage dans son expression par les membres de la famille en thérapie. On peut observer le niveau explicite du langage derrière lequel sont cachés des relations inter-énonciatives beaucoup plus complexes. Par l'expression langagière les membres du groupe familial semblent réduire l'échange aux considérations circonstancielles. Le niveau explicite aide à soutenir les résistances du système familial qui cherche à éviter la remise en question du fonctionnement du groupe. Le contenu implicite du langage peut servir d'écran à un autre moins manifeste et plus riche encore en aspects relationnels. Les différents emplois des formes langagières complexes qui mettent en jeu les affinités de la personne peuvent renvoyer aux « règles» générales ou aux «lois» qui règnent dans les différentes familles. J. LEMAIRE constate que c'est à l'écoute de communication que la transmission des messages verbaux ou analogiques sont mis en évidence en observant notamment leur agissements, leur codage, leur syntaxe, qui soulignent leur organisation pour l'essentiel inconscient.

14

Les thérapeutes agissent à l'intérieur d'un ensemble de « mythes», de « règles», et de « lois», sur lesquels se tisse le fonctionnement du système familial. Différents travaux ont été réalisés sur des psychotiques et des schizophrènes et ils ont montré l'importance des limites des frontières individuelles et l'appartenance du sujet malade au groupe familial. T. LIDZ à partir de son expérience clinique avec les schizophrènes a constaté l'importance de la définition des frontières individuelles à l'intérieur de la famille et l'engrenage du sujet schizophrène dans les relations pathogènes de dépendance avec sa famille. Un sujet aliéné de ses propres frontières, revêt des codages et des interprétations de l'autre, il se nourrit des preuves de la confusion de son identité. Toute relation qui provoque une confusion affective peut «rendre 1/autre fOU» (SEARLES). « L'instauration de toute interaction interpersonnelle qui tend à favoriser un conflit affectif chez l'autre qui tend à faire agir les uns contre les autres différentes aires de sa personnalité/ tend à le rendre fou »4. D'autres praticiens, pionniers de thérapie familiale aux États-Unis, ont contribué à mettre en évidence les relations pathogènes indifférenciées et leur impact sur l'individu ainsi que les résistances particulières chez les familles à transaction schizophrénique. Parmi eux, J. Haley, L. Hoffman, D. Jackson,

v. Satire
Également dans le domaine de la toxicomanie différents travaux ont montré les relations pathogènes et leur rapport avec la conduite toxicomaniaque. La pertinence d'autres facteurs de provenance sociale a mis en œuvre les mécanismes pathogènes relationnels dans la famille des toxicomanes. C.OLIEVENSTEIN parle du lien dialectique entre enfant et mère; il constitue un système dont la place dans l'économie libidinale ne fonctionne pas ou pas complètement. Pour qu'il y ait brisure il faut qu'il y ait un ou plusieurs chocs. La répétition permanente du renvoi du choc au cours de l'enfance contribue à l'impossible renforcement du moi du toxicomane. Les causes de cette brisure en elle-même seraient insuffisantes, si la personnalité de la mère et d'une autre façon
4SEARLES H.:
ccL'effort

pour rendre l'autre fou», Ed. Gallimard, 1967, p.157

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celle du père n'étaient pas en jeu. L'auteur explique avec netteté qu'il n'y a pas d'enfance spécifique de l'usager de drogue mais des événements du passé, spécifiques dans l'enfance des toxicomanes. J. BERGERET souligne que les investigations cliniques comme les recherches épidémiologiques effectuées sur la nature de la famille des toxicomanes rencontrés, ont conduits à des réflexions plus nuancées et plus subtiles que le seul constat de la présence de désordres affectifs graves au sein de la famille du toxicomane. Même gravement atteintes, les personnalités toxicomaniaques pouvaient se manifester au sein des types les plus variés de structures familiales. L'auteur se réfère à une double constatation sur la personnalité du toxicomane: d'un côté, il n'existe pas de situation globale spécifique de l'état de pharmacodépendance et d'un autre côté, certaines conditions ponctuelles apparaissent, comme bien souvent présentes, quand on se penche sur l'étude en profondeur de tout ce qui touche à la personnalité du toxicomane. L'expérience clinique des soignants de la toxicomanie P.ANGEL et S.ANGEL fondateurs du Centre de thérapie familiale Monceau montre l'importance de la désignation du sujet comme facteur dynamique à l'intérieur d'un système dysfonctionnel. La thérapie située sur deux axes temporels synchroniques et diachroniques: l'un centré sur la demande de la famille et les symptômes et l'autre sur l'histoire familiale, transgénérationnelle. S. HEFEZ, intervenant dans la même structure atteste la fausse autonomisation du toxicomane par la dépendance au produit. Le toxicomane réorganise autour de lui des modalités transactionnelles de plus en plus rigides, allant à l'encontre de son autonomisation tout en maintenant sa relation au mythe familial dysfonctionnel, dont le rapport «individuation-cohésion» ne fonctionne pas. Selon le même auteur, la description familiale comporte deux axes, l'un est basé sur la métaphore synchronique qui relève des interactions entre ses membres, dans la référence temporelle ici et maintenant de son évolution, et l'autre, sur la métaphore diachronique de l'évolution de l'histoire du groupe familial, des mythes familiaux.

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Toutes ces approches systémiques ou d'inspiration psychanalytique soulignent les relations pathologiques dans la famille qui ont un impact sur l'individu, car elles désignent ce dernier par sa symptomatologie. La sélection des approches thérapeutiques que nous avons mentionnée est plutôt arbitraire que systématique puisqu'il y en a d Iautres non moins importantes. On a montré dans un résumé quelques conceptualisations provenant de thérapies familiales. Notre objectif n'est pas de montrer d'une façon exhaustive toutes les approches devant lesquelles une famille est confrontée en thérapie, mais présenter certaines importantes, parmi d'autres, sur lesquelles la thérapie familiale s'oriente, et afin de donner une image plus concrète de la situation dans laquelle cette famille et leur enfant toxicomane se trouvent et comment leurs dires s'orientent. Différents auteurs soulignent la diversité des facteurs liée à la toxicomanie ainsi que les approches qui relèvent des champs interdisciplinaires. Nous soulignons le point de vue d'Olievenstein concernant le portrait du toxicomane: « Si au contraire, on s'en tient à des définitions strictelnent médicales basées soit sur la notion de la pharmacodépendance, soit sur la notion plus complexe de

structure psychologique ou de personnalité perverse I on élimine
toute approche quantitative des personnes qui font problème sur I e plan psychoaffectif familial ou social. »5 S. LEBOVICI,R. DIATKINE et M. SOULE constatent que: « il sel1zble qu'il ressort plutôt de ces analyses la notion des états dans la genèse desquels interfèrent les facteurs identiques. Ces résultats Il'éclairent pas les processus selon lesquels s'effectuent le «choix» de la déviance et pourquoi on devient plutôt UtI héroïnonzalle, un alcoolique ou un suicidant. Mais si le mécanisme des choix de la ou des déviances reste m1/stérieux, le processus ne se déroule pas totalellzent dans le secret de la versonnalité. L'évolution vers ces formes diversifiées de déviance sociale et des rapports de celles-ci avec la psychopathologie
, ~ ~

50UEVENSTEIN

C.:

ceLa vie du toxicomane

», Modules,

PUF, 1982, p. 111.

17

soulèvent des questions qui relèvent à la fois de tous les domaines

des sciences humaines et de la médecine y compris la génétique.

»6

Nous considérons que l'hypothèse est que l'enfant toxicomane est le «patient désigné» qui avec sa symptomatologie maintient l'intégrité de sa famille. Le toxicomane devient le sujet «dangereux» qui menace l'intégrité du groupe familial. Le toxicomane reflète l'image spéculaire de la famille qui refuse de s'y reconnaître parce qu'à l'image de celui-ci «je suis toxicomane» c'est le « nous» qui se projette et s'identifie comme tel: pathogène et défaillant. L'intervention thérapeutique au niveau de la thérapie familiale permet aux parents l'expression d'un « dit» élaboré dans un espace singulier d'écoute et d'élaboration du vécu familial en vue de soigner leur enfant toxicomane.

6S. LEBOVICI, R. DIATKINE, M. SOULE:

«Traité

de psychiatrie

de l'enfant

et de

l'adolescent

))

,Paris, PUF, 1985, Tome3, p.620.
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2.

CONFIGURATIONS MYTHIQUES.. LA DIMENSION MYTHIQUE DU RÉCIT.

Selon F. FRANÇOIS même le récit le plus banal peut fonctionner comme mythe, signifier aussi le destin répétitif de celui qui parle, l'inculcation morale de l'adulte à l'enfant ou

l'insinuation « de te fabula narratur »7.
Le récit fonctionnant comme mythe renvoie à l'impossibilité de traduire vraiment un texte et de ne pas tenir compte de sa matérialité formelle, de sa façon d'être dit, de la spécificité des mots, de la façon de dire ses significations dessinées. Les mythes constituent une famille d'une grande variété dans ses modes de transmission, ainsi que dans sa relation aux pratiques (liées ou non à des rites et à des pouvoirs) et aux autres formes de discours.
«

Autour du mot «mythe»

ou plutôt de son champ de

signification, les valeurs les plus opposées circulent puisqu'on peut utiliser le mythe pour désigner les mises en forme les plus générales de ce qui est humain ou au contraire les illusions les plus piteuses» 8. Selon le même auteur, il n'est pas intéressant de s'appesantir sur le terme du mythique qui est équivalent d'illusoire, d'irréel. Le mythique est inséparable des modalités variées de sa circulation. Le mythe a sa matérialité spécifique attribuée aux traits particuliers des héros, de leur espace-temps, de leur parole prononcée. La force du mythe ne réside pas seulement dans son caractère récurrent. C'est l'opacité du mythe qui constitue une des caractéristiques principales liée à sa matérialité et la multiplicité des formes de pensée interprétante. L'auteur s'interroge sur 1'« universalité» du mythe qui dépasse les limites du collectif d'un groupe particulier. Le mythe ne renvoie pas seulement à un hic et nunc individuel.

L'auteur dit « nous avons en nous les mythes des autres ».

7 FRANÇOISF. : ((Analyse du fonctionnement discursif et pathologie du langage», in le ((texte parle», Cahiers de l'institut de linguistique de Louvain, 1986, p. 29. 8 FRANÇOIS F.: ((Pratiques de l'oral» ,Paris sNathan sPédagogie s1993 sp. 224. 19

Cet axiome n'est-il pas déjà imprégné d'une valeur à caractère universel qui renvoie aussi bien à l'individuel qu'au collectif?

A notre sens, « j'ai en moi» les mythes des autres, «je» en
tant qu'individu, autres» identité surgissant d'une «étiogenèse» familiale, n'est

pas incompatible avec le « nous avons en nous les mythes des

.
C'est un « je » «mythique» qui renvoie tout à la fois à son

individuelle et collective. Le groupe familial au-delà de son histoire événementielle, réelle, est imprégné d'une force illusoire, d'une capacité privilégiée de créer le « mythique ». L'appartenance commune au groupe se manifeste souvent sur une « histoire» familiale, sous la forme de reconnaissance de ressemblances au niveau moral ou sur celui des idéaux partagés, des convictions religieuses communes ou des implications culturelles. D'une part, le mythe de façon explicite, exprime la « croyance» commune aux fins d'un fonctionnement idéal dont I a valeur semble incontestable. D'autre part, le mythe se présente comme une source des significations des phénomènes pathogènes qui se manifestent sous différentes formes. Dans ce cas particulier, le sujet du discours devient lui-même à la fois « le narrateur» et le sujet du discours de sa propre «histoire», de son propre vécu. Il construit les intrigues « en tant que» . En parlant du mythe nous voudrions mettre en relief deux de ses aspects: l'intrigue et au-delà de celle-ci, la potentialité de l'ironie, qui semblent être présents, en puissance, dès qu'il y a mythe dans le sens le plus large du terme. La mise en intrigue est le dynamisme intégrateur, selon Ricœur, qui transforme une diversité d'incidents et d'actions en «une histoire complète et entière ayant commencement, milieu, et fin» 9.

«Cette définition formelle ouvre le champ à des transformations réglées qui méritent d'être appelées intrigues aussi longtemps que peuvent discerner des totalités temporelles opérant une synthèse de I'homogène entre les circonstances, des

9 RICŒUR P.

: «Temps

et récit»,

Ed. Seuil, 1984, p.18

20

buts, des moyens, des interactions,

des résultats,

voulus ou non

voulus

»10.

L'aspect ironique dans tout « mythos» implique un retrait qui constitue un « mode terminal ». L'ironie libère sa puissance quand la puissance du héros s'affaiblit au sein du mythe sacré, dont le mode du fonctionnement renvoie à une croyance organisée autour de la pensée collective. Aussi à notre sens, l'ironie renvoie à un mode tragique qu'évoque l'opposé, le paradoxal dans l'enchaînement temporel du vécu du sujet: on/tu nous/il, puissant/impuissant, avant/ après, déterminé / indéterminé, inclusion/ exclusion, intégration/ rupture. On veut dire par là que dans une permanence temporelle le sujet revêt des significations contraires à ce que le réel veut bien montrer, il se trouve face à 1'« inattendu» qui est contrasté avec son propre vécu, en situation d'un état préétabli. D'une manière inverse l'ironie devient la source de constructions mythiques et le héros incarne les schèmes mythiques engendrés par l'investissement des sens opposés, qui se dessinent dans les expériences du vécu. La linéarité de succession de la mise en mots dans un mode du « dit» et du « non-dit », mais aussi dans un mode qui «montre », tisse l'histoire du sujet dans une dialectique qui met en rapport le passé, le présent et le futur. Aussi bien en ce qui concerne les mythes collectifs que individuels, selon FRANÇOIS, il ne s'agit pas de rechercher seulement les récurrences inévitables mais aussi l'épaisseur qui provient de la différence, de leur particularité. Dans un autre sens, selon l'auteur, une double opposition semble importante pour le mythe: le mythe tout d'abord, s'oppose à la fois au pur récit événementiel comme tel, et d'autre part, s'oppose au récit allégorique qui prend la forme du récit général: il faut obéir aux parents. Dans ce sens en particulier, il faut que le temps soit

qualitatif et non pas un accident qui se caractérise comme « temps
pathétique» de la rupture rédemptions, nature / grâce, soit ordre au-delà de l'apparence répétition, destin, sort fixé. Pour mythe est un temps sacré, dans le faute / punition, punition/ au contraire, l'existence d'un de la succession temporelle le même auteur, le temps du sens du répétable, le contraire

10 RICŒUR P. : « Du texte à l'action)), Collection Esprit, éd. Seuil, Paris, p. 405.

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du profane dérivé du traduisible, celui qui compte par rapport au temps banalisé de la vie de tous les jours. A notre sens, cette sacralisation du temps se dessine dans les enchaînements des significations et des significations dessinées qui tissent la «figure de soi» dans un rapport dialectique temporel qui privilégie le «comme si ».

La « mythopoïesis

»

est élevée au rang du langage. Elle duratifs » et les

configure l'expérience dans la chaîne signifiante qui construit déconstruit la figure de soi en une permanente intemporalité dans

une « tensivité » qui s'instaure entre les «sèmes
« sèmes ponctuels », (Greimas), dits ou non-dits.

Selon FRANÇOIS toute référence à un fait particulier ou à un individu fonctionne forcément comme figure actualisée par la tension entre son système d'origine et celui du discours tenu. Par ailleurs, dans la «réalité» du discours du sujet il n'y a

pas de « réalités préalables»

vraies ou fausses. On ne peut pas

asserter au sens fort, comme une donné préalable en soi, ce qui se dit ou ce qui se dessine dans le discours du sujet. On propose de remplacer à la suite de FRANÇOIS la référence du terme obsession et d'appliquer celui de toxicomanie, indiquant le lien avec le sujet qui figure dans le discours: a) il n'y a pas une réalité de la «toxicomanie», b) un discours qui dirait cette réalité. Et les modalisations «monologiques» et les mouvements par rapport au discours de l'autre et les enchaînements qui se dessinent, moi-mère-père-ami-voisine, etc... étant traités de façon homologue sans qu'on puisse trouver un « instant du choix» où le sujet (le patient) aurait décidé des ressemblances-différences dans sa relation de discours à ces différents objets d'amour ou de la «toxicomanie», tout cela constitue une figure dite, où place, mondes, genre de discours ne sont pas vraiment séparables, où d'autre part, la relation du sujet à lui-même est homologue à celle qu'il y a entre le discours de deux interlocuteurs: propos induits non-induits, modalisations,

toute variation qu'on retrouve dans le discours propre du sujet. 11
On peut localiser le problème du sujet du discours dans les types des relations que l'on peut rencontrer. Le «mythique» se manifeste par sa relation aux différents discours. Il se dit ou il se dessine, ce qu'il est en moi, en
11 FRANÇOIS F. : «Analyse du dialogue et pathologie», CAL4P, Fasc. n° 5,1989, p.81.

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l'autre, en groupe, dans une tension du vécu du passé et du vécu du présent. C'est entre ces discours que le non-dit s'oppose à une relation de discours dits. L'efficacité de discours, d'après FRANÇOIS se montre dans sa relation au monde du dit et du non-dit. On peut distinguer un : non-dit global: comme non-explication de ce qui va de soi. non-dit lié à : l'utilisation de tel mot ou de telle construction. Dans une phrase comme: je me suis promené avec mon chien il n'y a pas à préciser le pourquoi de ces mots (je-activité, possession d'objet chien) non-dit référentiel: il s'agit de ne pas donner les précisions possibles pour certains mots dans un contexte référentiel d'espace, du temps, du lieu. non-dit modal: quand on ne dit pas pourquoi et comment on dit ou on sait les choses. Ce non-dit ne renvoie-t-il pas aux couches les plus profondes d'une réalité vécue qui touchent des composants psychiques refoulés? non-dit d'enchaînement: « lorsque c'est dans le trou entre deux énoncés successifs que se place ce qui est perçu comme non-dit. Ainsi lorsque les actions s'enchaînent normalement on peut ne pas introduire d'élément explicatif... »12. A notre sens, dans les figures d'opposition du discours et les figures dites référentielles se construit le mythique, de la vie du langage elle-même. Le mythique, résidant dans l'organisation du vécu du sujet et en fonction de laquelle l'intrigue est construite, semble créer la tension des entrelacs des figures dites et non-dites qui se dessinent dans l'espace et le temps des constructions dialogiques.

12 FRANÇOIS F. : «Mise en mots et récits écrits», Collection document n° 48, Bruxelles, Centre Bruxellois de recherche et de doc. pédagogique, 1988, p. 32.

23

III. RECHERCHES THÈORIQUES NOTIONS SPÉCIFIQUES UTILISÉES A partir de ce chapitre nous voudrions éclairer certaines spécificités de notre travail qui se sont manifestées d'une façon récurrente et pertinente dans la description des manifestations du sens tout au long de l'analyse. Nous appuyons notre discours sur une certaine terminologie qui renvoie à un certain champ conceptuel qui se fonde sur le renvoi des significations et les relations des discours des sujets. Nous essayerons de mettre en évidence ces conditions dans les formes générales et particulières en relation plus étroite avec notre travail. III. 1. L'ECHANGE L'échange dans la production de notre texte et dans sa matérialité concrète constitue une unité de la continuation dialogique et il est le topos des modalités de l'énonciation (affirmer, opposer, questionner, ordonner, interpréter, etc...). Mais il est aussi le lieu où les mouvements énonciatifs se manifestent d'une façon plus abstraite, car ils renvoient à 1a relation de ce que le sujet dit de soi et de l'autre, à l'image d'autrui, à des ressemblances ou à des états préétablis qui constituent des différences, à des «mondes» variés qui dessinent l'opposition ou l'appartenance etc.. Tout au long de notre travail ce terme matérialise le caractère de l'articulation dialogique et pour cela nous voudrions donner quelques explications pour l'utilisation insistante de ce terme; choix subjectif asserté dans les références des faits objectifs et des arguments comparatifs. BENVENISTE dit que c'est l'homme parlant que nous trouvons dans le monde, un homme parlant à un autre homme et le langage enseigne la définition même de l'homme. L'auteur dit aussi que si dans la parole réside l'assimilation de l'échange c'est dans le langage que nous devons chercher la condition de cette aptitude. C'est la parole qui suggère un échange et le produit de celui-ci semble équivalent à un objet, que nous échangerons:
«

celle-ci suggère un échange donc une chose que 1WUS

échangerions elle semble donc assumer une fonction instrumentale 25

ou véhiculaire que nous sommes prompts à hypostasier en un
«

objet »13.

En revanche, ces dimensions de la parole appartienent au langage, sa nature immatérielle ou symbolique, son agencement articulé, et le fait qu'il a un contenu enlèvent ce qui peut le rendre un instrument objectai. A partir de ces remarques au sens général, nous rejoignons notre argument sur le choix de ce terme. Prenons tout d'abord l'étymologie du terme «échange». Changer, selon l'étymologie de ce terme, vient de la famille du bas latins cambiare (latin inp), cambire mot technique du vocabulaire commercial emprunté au Celtique14. Changement c'est le sens qui subsiste dans gagner au change. échanger XIIc latin: vulgarisation de excabiare. Dans ses sources étymologiques se dessine un renvoi interprétatif de la tension, le changement dans sa source originaire du sens: gagner au change. Le « e » « privatif» subsiste à notre sens comme déliaison de la continuité et comme une marque arbitraire d'un va et vient constituant les enchaînements des relations dialogiques. Nous ne sommes ni dans le champ de la linguistique de l'illocutoire qui a comme référence principale les énoncés actifs, ni dans le champ de conversation déterminé par la langue et la situation extralinguistique, réalisés par la problématique de tour des paroles. Nous considérons l'échange comme une unité en lui-même, non une condition de la parole uniquement en train de se faire. La catégorie de l'interaction verbale, en tant qu'une autre façon d'analyser la réalité langagière, projetant un aspect dynamique dans son processus, met l'accent sur les actions verbales des interlocuteurs. Fait qui nous semble négliger le «renvoi» des discours et ses interprétations virtuelles. La dynamique de l'interaction verbale ne rend pas compte de l'arbitraire (au sens saussurien), comme donné fondamental de la langue.
13 BENVENISTE E. : «De la subjectivité dans le langage», Journal de psychologie No 3,1958,p.258 14 J. PICOCHE : Dictionnaire d'étymologie du français. En latin - ex souvent réduit a - e devant consonne, peut marquer outre l'idée de «sortir)), celle d'absence ou de privation.

26

Sous le terme d' «échange» nous voudrions conserver l'aspect dynamique de discours dans la relation des signes au sein des énoncés, ainsi que l'aspect arbitraire qui lui emprunte la pertinence de son fonctionnement. C'est dans la structure interne de la phrase que réside son caractère abstrait et arbitraire, parce qu'il ne prend valeur que par rapport au «réel» du sujet, ou l'expérience évoquée, parce qu'il n'a du sens que par rapport à la réponse, et parce qu'il a un caractère dialogique en lui-même: se modifie, se reprend, se compose de commentaire, s'interprète. L'« atmosphère» qui englobe ce terme vient des rapports des sujets manifestants, interprétée dans les divers maniements langagiers, relevant de soi à soi, de soi à autrui.

27

III. 2. POINTS DE VUE SUR LA« SUBJECTIVITÉ » DANS LE LANGAGE.
La considération des sujets dans le langage nous amène au coeur de la problématique des sujets en tant qu'«êtres» du langage. RICOEUR dit de l'être empruntant à ARISTOTE I a définition: «l'être» se dit en plusieurs façons», être veut dire substance, qualité, quantité, temps, lieu. Cette définition fameuse des significations multiples de l'être ne constitue pas une anomalie dans le discours, une exception dans la théorie de signification. Ce sens multiple de l'être sont des «catégories» mêlne ou les figures de la prédication; aussi cette multiplicité traverse-t-elle tout le discours».15 Malgré l'absence dans ce travail d'interprétation des imprégnations psychanalytiques et de ses effets dans la chaîne signifiante nous considérons comme important de mentionner que c'est dans les modes de conceptualisation du langage que la psychanalyse se fonde. En particulier, c'est à partir de la fonction de la parole que LACAN a pu donner à l'histoire du sujet un statut radicalement différent dans la psychanalyse. Le sujet de Lacan est le sujet «barré» de signifiant introduit dans le registre symbolique comme sujet de la parole, à la différence de FREUD qui présente le «moi» comme lieu primaire de la projection de la libido. Pour Lacan le sujet de la parole est le fait primordial dans la psychanalyse. L'histoire du sujet se présente comme distinct du vécu. Le vécu est plutôt du registre imaginaire égal à notre «petite histoire personnelle» alors que l'histoire saisie à partir de la parole est de l'ordre symbolique. Ici l'ordre symbolique renvoie à l'homogénéité de la parole, le monde symbolique dans lequel le sujet s'inscrit en tant que «je» sujet unifié et identifié comme tel. Parole et sujet ont constitué les deux assises primordiales dans le nouveau mode de conceptualisation de la psychanalyse chez Lacan. «C'est bien cette assomption par le sujet de son histoire en tant qu'elle est constitué par la parole adressée à l'autre qui fait le fond de la nouvelle méthode à quoi Freud a donné le nom de la psychanalyse »16.
15RICOEUR 16LACAN P. : «De l'nferprétation J : «Ecrits», éd. Seuil, , Essais p. 257 sur Freud», éd: Seuil, 1965, p.32

28

Les différentes modalités de la parole se manifestent dans les rapports au sujet. La première grande distinction qui marque la relation du sujet à la parole est: la parole vide et la parole pleine. La «parole vide» est celle où le sujet se détourne de la voie qui le rapproche de son désir. La «parole vide» est celle qui de n'être pas agitée par le désir de reconnaissance annule toutes les voies vers la reconnaissance du désir. «Nous avons abordé la fonction de la parole dans l'analyse par le biais le plus ingrat, celui de la parole vide où le sujet semble parler en vain de quelqu'un, lui ressemblerait-il à s'y conlprendre, janlais ne se joindre à l'assomption de son désir»17 Lacan distingue la «parole vraie» qui diffère du «discours vrai». Le «discours vrai» se définit de son adéquation à son objet réel et dès lors il est susceptible de recevoir la qualification du vrai et du faux. En revanche, la parole «pleine» n'obéit pas à la bipartition du vrai et du faux, ce qui détermine son rapport avec la parole qui opère l'émergence de la vérité dans le «réel». L'autre aspect essentiel de la «parole vraie» est qu'elle inclut dans l'énoncé la réponse. Cet aspect est solidaire d'une véritable dialectique intersubjective dont l'instauration ouvre la possibilité de 1a reconnaissance du désir, trait spécifique de la parole vraie. La parole s'inscrit dans deux configurations relationnelles. Cela veut dire qu'il y a deux registres fondamentaux concernant la relation du sujet. La relation de sujet à sujet et la relation du sujet à l'objet. «Elle ne parle pas seulement à l'autre elle parle de l'autre en tant qu' objet»18 La relation du sujet à l'objet pour Lacan peut prendre deux formes: celle de la communication ou celle du témoignage. Mais c'est l'autre registre, de la relation sujet à sujet que Lacan valorise en tant qu'il est celui qui se structure sur une base dialectique.

17LACAN J : «Ecrits»,

éd. Seuil,

p. 130 p.48

18LACAN J : «Seminaire,

Livre III, Les psychoses»,

29

A l'intérieur de ce registre il met en évidence deux autres modalités de la parole: la «parole fondatrice» et la «parole mensongère». Les deux notions ont des valeurs et des fonctions différentes, ainsi que des points communs. Le témoignage n'est pas dans le registre d'une simple communication: «Il est pourtant clair que tout ce à quoi nous accordons une valeur en tant que communication est de l'ordre du témoignage. «La communication désintéressée n'est à la limite qu Iun témoignage raté, soit quelque chose sur quoi tout le monde est
d'accord.
»19

Au niveau de la parole: «Parler c'est avant tout parler aux autres. Pour nous la structure de la parole, vous ai-je dit
chaque fois que nous avons eu ici à employer ce terme dans son sens propre, c' est que le sujet reçoit son message de l'autre sous une forme inversée. La parole «pleine», essentielle, la parole engagée est fondée sur cette structure».20 La parole fondatrice spécifie et fixe les possibilités des sujets pris dans la dialectique intersubjective. Deux phrases sont illustratives de la «parole fondatrice»: «Tu es mon maître, tu es ma femme. Ce qui veut dire, Tu es ce qui est encore dans ma parole, et cela, je ne peux

I affirmer qu'en prenant la parole à ta place. Cela vient de toi
I

pour y trouver la certitude de ce que j'engage. Cette parole est une toi. L Iunité de la parole en tant que fondatrice de la position de deux sujets, est là lnanifestée.»21 Le signe auquel se reconnaît la relation de sujet à sujet et qui la distingue du rapport du sujet à l'objet: «c est la feinte envers des fides» : « Vous êtes en présence d'un sujet dans la 111esureoù ce qu'il dit et fait - c'est la mênle chose - peut-être supposé et faite pour vous feintez avec tout la dialectique que cela comporte, jusqu et y compris qu'il dise la vérité 110ur que vous

parole qui t engage,
I

I

I

croyez

le con traire

»22.

La parole «mensongère» est celle par qui la vérité se manifeste en tant qu'elle a sa figure voilée de mensonge. Le mensonge n'est pas l'étouffement de la vérité.

19LACANJ. : Le Seminaire III, «Les Psychoses»,
20IBI0.p.46 211B10. p.46 22IBIO.p.48

éd. Seuil, 1981.

30

«Ce que le sujet me dit est toujours dans une relation fondamentale à une feinte possible où il m'envoie et où je reçois le mensonge sous une forme inversée. Voilà la structure sous deux faces, les paroles fondatrices et les paroles menteuses, trompeuses en tant que telles»23. Dans ce cas que nous allons analyser ici, il ne s'agit pas de cette «réalité» psychanalytique fondée à partir de la parole ou des interprétations autour du «fantasme» sur le plan individuel ou interindividuel. Nous examinerons les effets des dires articulés en relation avec le discours du sujet et ceux inscrits dans une organisation intersubjective. En outre, la «réalité» des mots ne va pas être traitée comme un fait de la langue mais comme un phénomène langagier qui s'inscrit dans une relation de «sujet à sujet» . BENVENISTE remarque que c'est dans et par le langage que

l'homme se constitue comme sujet, parce que « le langage seul
fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l'être, le concept

d'ego
locuteur

»24.

La subjectivité sentiment

à se poser comme

est la capacité, selon le même auteur, du sujet. Elle n'est pas définissable - par le que chacun éprouve d'être lui-même, (n'étant qu'un

reflet) mais par « l'unité psychique» qui transcende

la totalité

des expériences vécues qu'elle assemble et dont elle assure la permanence de la conscience. La subjectivité est une émergence d'une propriété fondamentale du langage dans l'être. Le fondement de la « subjectivité» se détermine par le statut linguistique de la « personne». Le langage s'actualise parce que chaque locuteur se désigne comme sujet, en renvoyant à lui-même comme « je» dans son discours. C'est la condition dialogique qui est constitutive de la personne parce qu'elle dessine une réciprocité des personnes, «jetU», car il implique que je deviens «tu» dans l'allocution de celui

qui à son tour se désigne par « je ».

23181D.
24 BENVENISTE
3, 1958, p. 259

E.:

cc De

la subjectivité

dans le langage ». Journal de psychologie,



31

La polarité des personnes est une autre dimension dans la conceptiondusystèmedespersonnes« je-tu».« Je» pose une autre personne, celle qui toute extérieure qu'elle est à «moi» devient mon écho auquel je dis « tu » et qui nIe dit « tu »25. Cette singularité de la polarité des personnes présente aussi une opposition singulière dans le langage qui n'a d'équivalent nulle part. Elle ne signifie pas égalité ou symétrie mais elle indique la relation de « ego» à l'égard du « tu » qui définit leur lien qui est de nature transcendante de « ego» à l'égard de « tu ». Dans leur position complémentaire ou oppositionnelle on ne trouve pas un parallélisme qui renvoie à leur identité, ce qui détermine la singularité « unique» de l'homme dans le langage. Le même auteur parle d'un autre genre de singularité dans le discours qui est exclusivement linguistique. « Je» se réfère à l'acte de discours individuel où il est prononcé, et il en désigne le locuteur. «La réalité à laquelle il renvoie est la réalité de discours. C'est dans l'instance de discours où «je» désigne le locuteur que celui-ci s'énonce conlme « sujet», il est donc vrai à la lettre que le fondement de la subjectivité est dans l'exercice de la langue ».26 En outre, on peut saisir la nature de cette subjectivité et la condition d'intersubjectivité par les effets du sens dans le surgissement de changement des personnes impliquées dans l'énonciation. La nature de l'opposition entre ces personnes, liée au verbe énoncé, éclaire ces situations langagières. Mettons en évidence tout d'abord les rapports des personnes dans le langage, mis en lumière par l'auteur. La thèse principale consiste en l'hétérogénéité de dénomination qui désigne les formes des personnes.
« Dans les deux premières personnes il y a à la fois une personne impliquée et un discours sur cette personne. « Je» désigne

celui qui parle et implique en même temps un énoncé sur le compte du «je» je ne puis ne pas parler de moi. A la deuxième personne « tu» est nécessairement désigné

par « je » et ne peut être pensé hors d'une situation posée à partir
du «je»; et, en même temps, «je» énonce quelque chose comme prédicat de « tu ». Mais de la troisième personne un prédicat est
25 BENVENISTE 26 BENVENISTE

E. : Ibid. p. 259 E. :.lbid. p.261

32

bien énoncé, seulement hors du je-tu, cette forme est aussi exceptée de la relation par laquelle je et tu se spécifient. Dès lors, la légitimité de cette forme comme «personne» se trouve mise en question ».27 Le centre de la problématique se situe dans la forme de la troisième personne qui comporte, selon le même auteur, une indication d'énoncé sur quelqu'un ou quelque chose, mais non rapporté à une « personne» spécifique. L'élément variable et proprement « personnel» de ces dénominations fait ici défaut.

En outre, «il s'ensuit que, très généralement la personne n'est propre qu'aux positions « je» et « tu ».
«La troisième personne est, en vertu de sa structure même, la forme non personnelle de la flexion verbale »28. L'incompréhension du problème des personnes est due à la
confusionde mélange de termes
« personne» et « sujet»

.

C'est

comme non personnel qu'est relaté le procès dans la production des locutions en troisième personne (it rains, Zeus ueiv). Leur authenticité tient à ce qu'il énonce positivement le procès comme se déroulant en dehors du « je-tu» qui seuls indiquent les personnes.

Autrement, il s'agit de la référence à « il » qui n'implique
pas la valeur de la personne elle-même. C'est justement la valeur de la non personne qui fait apparaître accentué le fait donné, accompagné du sujet personnel «il» . Par ailleurs, l'auteur évoque l'unicité des personnes, marquant ainsi qu'une caractéristique des personnes «je» et « tu» est leur unicité spécifique: le «je» qui énonce, le « tu » auquel « je » s'adresse sont chaque fois uniques. L'infinité des sujets désignée dans «il» renvoie au « je est un autre» où le mOl est dépossédé de son identité constitutive.

Une seconde caractéristique des personnes « je »et «tu»
est qu'ils sont inversibles : «celui que «je» défini par «tu» se pense et peut s'inverser en «je» et «je» (moi) devient un « tu ». Aucune relation pareille n'est possible entre l'une de ces deux

personnes et « il », puisque « il » en soi ne désigne spécifiquement
rien ni personne. »29.

27SENVENISTE E: «Problèmes
28 BENVENISTE 29SENVENISTE E: «Problèmes

de linguistique de linguistique

général»,éd. générale»,

Gallimard, éd.Gallimard,

1966 .p.228 1966.p.230

E. : ibid. p.230

33

L'auteur souligne la particularité de la troisième personne comme étant la seule par laquelle une «chose» est prédiquée verbalement. Mais il précise qu'il ne faut pas se représenter la «troisième personne» comme une personne apte à se dépersonnaliser, et il explique qu'il n'y a pas aphérèse de la personne, mais la non personne, possédant comme marque l'absence de ce qui qualifie spécifiquement le« je »et le« tu ». N'impliquant aucune personne elle peut s'incarner en n'importe quel sujet ou n'en comporter aucun, et ce sujet, exprimé ou

non, n'est jamais posé comme « personne ». Tout ce qui est hors de
la personne stricte, c'est-à-dire hors du «je-tu» reçoit comme prédicat une forme verbale de la troisième personne et n'en peut recevoir aucune autre. Revenons à la problématique de I a première personne et son rapport à l'énoncé qui se profère comme indicateur de la subjectivité:
«

elle donne à l'assertion qui suit le contexte

subjectif - doute, présomption, inférence propre à caractériser l'attitude du locuteur vis-à-vis de l'énoncé qu'il profère. Cette tnanifestation de la subjectivité ne prend son relief qu'à la première personne »30 Ces types de verbes qui impliquent une certaine attitude à l'égard de l'énoncé à la deuxième personne sont inimaginables selon Benveniste: « sinon pour reprendre «verbatim» une argulnentation: « tu supposes qu'il est parti» ce qui n'est qu'une manière de répéter ce que « tu » vient de dire: « je suppose qu'il

est parti. »31. Retranchant l'expression à la troisième personne
« il suppose que» nous n'avons plus, du point de vue du « je » qu'il énonce, qu'une simple constatation. Benveniste remarque que la différence entre l'énonciation subjective et l'énonciation non subjective se manifeste dès qu'on s'est avisé de la nature de l'opposition entre les « personnes» du verbe. La troisième personne, ne renvoyant pas à la même valeur que les deux premières personnes, s'identifie différemment

30 BENVENISTE

E. :

cc

De la subjectivité

dans le langage

», Journal

de psychologie

1958,p.264 311bid p.264. 34

n° 3,

dans les conditions énonciatives verbales comme en disant « je promets», «je garantis». Cette condition d'énonciation realisée à partir de l'instance de discours n'est pas donnée dans le sens du verbe mais c'est la « subjectivité» du discours qui la rend possible. A la première personne, le même verbe peut être un engagement du sujet et à la troisième personne ne peut être qu'une description. Autrement dit, le même verbe assumé par un « sujet» ou il est mis hors de la « personne}} prend une valeur différente. Ces références à la personne ont un rapport étroit avec notre travail de questionnement sur le sujet du discours. Quelles significations apportent un rapport fortement

présent de la troisième personne « il » par rapport à une absence
massive du «je »? Quelle est de ce point de vue l'apport d'une

présence massive du « je » par rapport à « il » selon la personne
qui l'énonce et dans la relation entre ses discours? Quel est le rapport des personnes en se disant «je}}, « tu », « il » dans la situation dialogique. La relation «je - tu», «nous - il» etc... comment se manifeste-t-elle dans le discours? Concernant la troisième personne peut-on parler d'une analogie de« il}} et« on}} pour saisir le type de la relation de « subjectivité» et la « non - subjectivité» dans le langage? A ces propos, F. JACQUES dit que, quant à « on» il connote l'altérité à la fois impersonnelle et indéterminée en tant qu'elle ne présuppose aucune relation transitive avec celle-ci. Enfin le pluriel «les autres» renvoie manifestement avec une nuance d'hostilité et de négligence à «l'altérité négative »32. L'auteur souligne qu'il ne faut pas confondre l'altérité

impersonnelle

de « on », ou l'altérité négative des «autres}}

avec la personne d'autrui qui constitue l'altérité positive. Le mot « autrui» a toujours un sens indéfini et collectif Pourviser l'autre au singulier par opposition à « les autres », la langue précise: «la personne d'autrui». On atteint la personne d'autrui comme une seconde personne. Sous l'optique de la croyance, le sujet collectif, « nous» remplace dans l'acquisition d'une croyance commune la dualité initiale des interlocuteurs.

1

32 JACQUES F. : «Dialogiques :rechercheslogiquessurledialogue», p.422.

PUF, 1979, Paris,

35

L'inclusion des personnes dans une démarche initiale peut être plus ou moins étroite, selon le contexte qui peut se transformer avec la progression du dialogue. Un« nous» initial de faible inclusion n'a pas la même portée qu'un « nous» ultérieur. Et à notre sens, le contexte référentiel, dans le champ de la croyance, comme manifesté du «réel» de chacun, montre

inversement la figure du sujet se manifestant dans « nous ».
Selon FRANÇOIS,I a subjectivité se dessine dans les places que les sujets prennent l'un à l'égard de l'autre. L'auteur montre qu'un sujet dans le discours n'advient pas à partir le moment où il dit « je ». Une alternance équivalente codée je / tu où les deux participants de l'échange sont dits différemment peut traduire ce qu'on appelle sujet. «Ce qui importe c'est la coréférence de deux termes différents, coréférence qui traduit ce qu/on peut appeler sujet: la différence des places à l'égard d'un référent commun à distance de deux possibilités des discours parallèles ou des discours sans rapport »33. Selon son point de vue, ce n'est pas uniquement en reprenant l'alternance je/tu inscrite dans le code que l'enfant « adviendrait» comme sujet. Il parvient à la différence dite je/tu, parce qu'il a été déjà dans cette situation de référence partagée de deux points de vue différents et l'auteur tire la conclusion que le problème du sujet n'est pas un problème dans la langue mais un problème d' «identité - différence» avec autrui (et qui ne sera pas le même dans le cas de succession de générations, de pères, frères, sœurs) mais que ce sujet se manifestera autrement dans le dialogue que dans les seules coopérations ou conflits non linguistiques, en particulier que s'y dessinera sa communauté/ différence sur le plan de référence et de points de vue. Rappelons que la place du sujet selon F. François, ne se confond pas avec le rôle social et le sujet en tant que sujet de discours occupe plusieurs places discursives et «ces places sont justement autre chose que les rôles sociaux en tant qu'assignés: il n'y a pas une façon d/être le malade qui répond au médecin. Surtout ni celui qui parIel ni celui pour qui/à qui il parle ne sont des instances nécessairement assignables.»

33 FRANÇOIS F. : « Sémantiques

et significations»,

p.106. 36

in Linguistique, V. 25, n° 1, 1989,

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