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Traditions en devenir

De
214 pages
Si loin qu'elles remontent dans le passé, les traditions ne cessent de subir des changements qui les ouvrent sur le présent. Ces transformations liées à l'histoire générale, aux échanges, au passage de l'oral à l'écrit, ne sont pas moins dignes d'étude que la continuité d'une mémoire parfois millénaire. Voici une diversité d'exemples issus d'Europe mais aussi d'Asie.
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Textes réunis et présentés par Yves Vadé
TradiTioNs eN deveNir COutumES Et cROyàncES D’euROpE Et D’aSIE fàcE àu mOnDE mODERnE
Société des Études euro-asiatiques
TRADITIONS EN DEVENIR Coutumes et croyances d’Europe et d’Asie face au monde moderne
COLLECTION EURASIE ________________________________________________________ La collectionEURASIEregroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D’inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d’autres disciplines : historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures La collectionEURASIEpubliée, au rythme d’un volume annuel, par la Société des est Etudes euro-asiatiques, dont elle reflète les travaux.
Directeur de collection :Yves VADÉ Secrétariat de rédaction: Muriel HUTTER Comité de rédaction: Bernard DUPAIGNE, Danielle ELISSEEFF, Antonio GUERREIRO, Bénédicte MARTIN-GUERREIRO, Rita H. RÉGNIER, Yves VADÉ
Volumes précédemment parus : 1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe  1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe  2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 - Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements  mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) e 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXI siècle.  Changements de géographie mentale ? (2001) 11 - La Forge et le Forgeron.  1. Pratiques et croyances (2002) 12 - La Forge et le Forgeron.  2. Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) Nouvelle série : 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006) 17 - Oiseaux. Héros et devins (2007) 18 - Etoiles dans la nuit des temps (2008) 19 - De l’usage des plantes (2009) 20 - Retour sur le terrain. Nouveaux regards, nouvelles pratiques (2010) 21 -Regalia. Emblèmes et rites du pouvoir (2011) 22 - Histoires de fantômes et de revenants (2012) 23 - Mémoire culturelle et transmission des légendes (2013) ème Ce volume est le 24 de la collection
RÉDACTION : Musée du quai Branly, 222 rue de l’Université, 75343 Paris Cedex 07 La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.
COLLECTION EURASIE Publiée par la Société des Études euro-asiatiques TRADITIONS EN DEVENIR Coutumes et croyances d’Europe et d’Asie face au monde moderne Textes réunis et présentés par Yves Vadé
© L’HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-04918-2 EAN : 9782343049182
PRÉSENTATION
Ce volume, « Traditions en devenir », comme le précédent dans la collection (« Mémoire culturelle et transmission des légendes »), regroupe principalement des communications données au colloque sur laMémoire culturelle, organisé les 19 et 20 avril 2012 au Musée du Quai Branly par la Société des Etudes euro-asiatiques, avec la collaboration de la Société de Mythologie française et du Groupe Ile-de-France de Mythologie française. Pour ce volume, un classement en deux parties, Europe/Asie, s’est imposé. Pour peu que l’on réfléchisse en effet à la notion si extensive de « traditions » – englobant l’ensemble des mythes, contes, légendes, coutumes diverses… continuant à être transmis –, une forte dissymétrie apparaît entre les deux parties du continent. Si différent qu’il soit, c’est moins le contenu des traditions qui marque l’écart que ce qu’on pourrait appeler leur mode de présence. Certes, toutes ont des origines millénaires, remontant parfois au plus lointain passé. En même temps, toutes appartiennent en quelque manière au présent, peuvent se transformer, être reprises sous de multiples formes, à travers des adaptations et desmediasdivers. Toutes sont ainsi en devenir. Mais leur transmission peut se faire de manière plus ou moins large, leur présence peut être limitée à un petit secteur de la société, rester localisée, marginale, quasi confidentielle, ou au contraire être diffusée partout et légitimée par les instances les plus officielles. Des traditions européennes, aux racines profondément enfouies, sont comme oubliées sous plusieurs couches de cultures successivement dominantes, et leurs manifestations contemporaines n’apparaissent qu’épisodiquement à la surface, en des secteurs parfois fort limités de la géographie comme de la vie culturelle. On risque de les cantonner dans la catégorie, si dévalorisante en français, du folklore. D’autres au contraire participent pleinement, dans d’immenses régions comme l’Inde ou la Chine, à la vie
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collective la plus actuelle dans toutes ses dimensions – religieuses, intellectuelles, politiques, festives.
L’exemple des rituels de l’ours, présenté par Dominique Pauvert dans l’étude qui ouvre ce volume, est un bon exemple d’une tradition qui fut autrefois de grande portée, mais dont les manifestations chez nous, quoique bien vivantes, doivent être cherchées dans quelques cantons limités de la région pyrénéenne ou de la Dordogne. Dominique Pauvert peut en parler de façon non livresque, sur le vif, puisque chaque année il participe en ethnologue aux festivités carnavalesques qui se déroulent dans le Vallespir, au sud du Canigou, aussi bien qu’en Navarre espagnole. Contrairement à la plupart des historiens, qui assignent à ces fêtes une origine médiévale, il s’efforce d’en établir la filiation avec d’anciennes mythologies et de très anciens rituels, permettant de remonter jusqu’aux cultures de chasseurs cueilleurs de la région de l’Altaï. C’est ainsi que les fêtes de l’ours qui se déroulent chez les Kets de Sibérie centrale obéissent à un scénario inversé, mais fondamentalement identique à celui qui se perpétue dans les Pyrénées orientales. La figure de Jean de l’Ours, « le héros eurasiatique par excellence », le héros médiéval de Valentin et Ourson, le Gargantua de Rabelais, « tout velu comme un ours », aussi bien que certaines œuvres de Jérôme Bosch et de Bruegel, participent de la même tradition, sur laquelle naguère le regretté Claude Gaignebet a vigoureusement attiré l’attention. L’ours apparaît encore dans les carnavals de certaines zones isolées du Périgord et du Quercy. En tant que maître des souffles et du feu, on le retrouve, au moins indirectement, dans la figure du Pétassou, comme à travers les rituels ludiques des Soufflaculs de Nontron. Encore faut-il se donner la peine de se déplacer jusqu’à cette petite ville de Dordogne, où un récent monument sculpté et surtout une très vivante confrérie témoignent de l’importance de ces traditions pour les habitants du canton. Vêtu de haillons multicolores et le visage noirci, le Pétassou est bien proche de ce qui deviendra l’Arlequin de la comédie italienne. D’une manière singulière – mais que de très anciennes conceptions sur la circulation des âmes pourraient expliquer –, on retrouve Arlequin, évoqué cette fois au travers
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de son nom ancien, Hellequin, comme figure centrale de la Chasse des morts, étudiée par Karin Ueltschi. Depuis Orderic e Vital, qui au XII siècle décrit le passage de lafamilia HerlechiniMesnie Hellequin » en ancien français), (« d’innombrables textes font intervenir ce meneur de la Chasse sauvage, que l’on entend dans les campagnes ou les forêts les nuits de tempêtes, principalement aux périodes carnavalesques, et qui entraîne les âmes des défunts dans son sinistre cortège. Il apparaît, sous différentes formes, d’un bout à l’autre de l’Europe. Le meneur de cette Chasse des morts a bénéficié d’un brillant devenir littéraire. On songe principalement à l’Erlkönig de Herder et de Gœthe, issu d’un Roi des elfes danois, transposé en France par Nodier en Roi des Aulnes, et repris plus tard par Michel Tournier. Mais la Chasse des morts est surtout affaire de traditions orales, sans doute bien antérieures à Orderic Vital. Elles ont continué à être transmises au fil des siècles, donnant lieu parfois à des légendes notées ou à des contes écrits, point de départ de nouvelles variantes. Ainsi se tisse un ensemble complexe, entre oralité et littérature, variable selon les provinces et les pays. En Poitou et ailleurs, la Chasse des morts devient la Chasse-Gallery, déjà bien étudiée par Jean-Loïc Le Quellec. Autre chasseur sauvage, le roi Arthur, « que dès les plus anciens textes on a assimilé à Hellequin ». En Bretagne, aux hurlements de la Chasse des morts se substituent les grincements d’une charrette, celle de l’Ankou, car le cortège, écrit Karin Ueltschi, « a tendance à devenir un simple attelage ». Il n’est pas jusqu’à la forêt de Fontainebleau qui ne soit hantée par un Grand Veneur, lequel troubla plusieurs chasses royales, de Louis XII à Henri IV et Louis XIV. Ajoutons qu’une Croix du Grand Veneur, bien connue des promeneurs qui ne s’en doutent guère, en perpétue le souvenir. Dans les traditions concernant le cheval Bayard, auquel Anne Dudant consacre l’étude suivante, l’entrelacement de l’oral et de l’écrit n’est pas moins manifeste, mais se présente selon une configuration différente. La base littéraire est ici primordiale, et bien connue : c’est laChanson des Quatre Fils Aymon(ouChanson de Renaud de Montauban), ses prolongements médiévaux et ses adaptations ultérieures, si largement diffusées par les livrets de colportage et la
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Bibliothèque Bleue. Mais l’épopée du Bayard n’est pas moins inscrite dans les paysages que dans les livres : on connaît, à Dinant, le Rocher Bayard, spectaculaire aiguille rocheuse dominant la Meuse, et de nombreux « Pas-Bayard » ou « Saut-Bayard » (dix-sept en Ardenne, selon une enquête de l’Université de Liège), où un creux dans la roche aurait été formé par son sabot. Ces appellations résultent-elles du succès de la Chanson de geste, ou sont-elles antérieures ? Certaines sont attestées dès le Moyen Âge (le Rocher Bayard de Dinan dès 1355 ; une « Pierre Bayart » est mentionnée dans un acte de 1364 à Couillet). Les origines de ce « cheval-fée » restent obscures. Ancien cheval anguipède ? Antique cheval solaire ? Élément de mythologie franque ? Anne Dudant explore d’autres pistes, du côté des Celtes. Elle note en particulier certaines connexions du Bayard avec les saints cordonniers Crépin et Crépinien, que l’on sait héritiers du grand dieu celtique Lug : l’astic, outil de cordonnier, n’est-il pas dénommé « os bayard » ? Certains « Pas Bayard », note notre auteur, ne sont autres que d’anciennes meules en quartzite. Or, on sait que Charlemagne, dans l’épopée médiévale, fit attacher une meule au cou de Bayard pour tenter de le noyer dans la Meuse (ou dans le Rhin). Et le même supplice fut infligé aux saints Crépin et Crépinien ; ils en réchappèrent, comme Bayard lui-même selon la version la plus courante. On ne lit plus guèreLes Quatre fils Aymon. Mais la légende de Bayard n’est pas perdue pour autant. Passablement oubliée sur une grande partie du territoire français, elle demeure singulièrement vivace en terres belges et ardennaises. Si les toponymes, souvent redoublés par des statues modernes, contribuent à en perpétuer la mémoire, ils n’expliquent pas tout. Pantomimes et spectacles divers, marionnettes, ballets (on songe à celui de Maurice Béjart et Janine Charrat donné à Bruxelles en 1961), continuent de célébrer les épreuves et la gloire du merveilleux animal. Bayard, portant en croupe les quatre chevaliers, est maintenant intégré aux géants processionnels du nord. Il figure tous les dix ans à l’ommegang de Termonde/Dendermonde, tel qu’on peut l’admirer sur la couverture du présent volume.
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Avec l’étude de Claude Gaudriault, nous retrouvons l’importance – faut-il dire patrimoniale ? – de la période de carnaval, où un folklore que l’on pourrait croire superficiel recouvre tant de croyances du plus ancien passé. C’est le rite de l’exécution d’un mannequin qui est ici interrogé, à partir d’exemples appartenant à différentes provinces. Le sens peut en être multiple : expulsion de l’hiver ou de la vieille année, bouc émissaire proche dupharmakosgrec, représentation des méfaits du pouvoir… Mais toujours le mannequin de carnaval incarne quelque puissance négative dont on cherche à se débarrasser, ne serait-ce que par le rire et la dérision, pour faire place nette et s’ouvrir au printemps nouveau. Claude Gaudriault s’attache plus particulièrement à un cas géographiquement bien limité : celui du « triste sire Bineau » (ou Binot), prétendu « bandit de grand chemin », exécuté chaque année au carnaval d’Arpajon en Hurepoix. La sentence d’un juge le condamne à être brûlé vif. Des identifications historiques sont possibles, à commencer par un ministre des e Travaux publics de la II République, puis ministre des Finances en 1852, détesté des populations et caricaturé par Daumier en homme sauvage armé d’une massue. Mais Claude Gaudriault remonte bien plus loin, en notant que Binot est un diminutif de Robin, lequel renvoie à plusieurs référents négatifs, jusqu’au diable lui-même, dont Robert, comme on sait, est un des petits noms. Sous l’appellation de « tradipraticiens », Hugues Berton passe en revue les différentes catégories de guérisseurs à l’œuvre dans les campagnes. Il en étudie les critères de qualification. S’il est vrai qu’un « don » est requis, celui-ci peut être tantôt lié aux circonstances de la naissance ou à une particularité physique, tantôt acquis par des comportements, des gestes, des savoirs transmis de génération en génération. Du point de vue social, certaines professions – prêtres, forgerons, menuisiers ou charpentiers – sont plus spécialement désignées pour posséder et transmettre des formules et des pratiques qui, en tout état de cause, doivent rester secrètes, en dépit des enquêtes et des multiples publications consacrées au sujet. Hugues Berton et son équipe ont inauguré leur travail d’enquête en Auvergne. Ce n’est pas à dire que les tradipraticiens ne florissent qu’en cette province. Dans
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