//img.uscri.be/pth/a8a15d523a8a438be2cc085c40c75c0ae19188f3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Traiter la violence conjugale

De
208 pages
Ce livre nous parle de rencontres entre accueillantes, professionnelles de centres d'hébergement, et femmes accueillies. Pour ces femmes qui ont été en butte à de grandes violences, à de graves humiliations, sortir de l'isolement, se défaire de la peur et de la honte constitue un trajet difficile. Autant de femmes, autant de parcours, mais rares celles qui pourront trouver une issue à la violence sans soutien. C'est l'histoire, la mise en place, le déroulement de soutien dont ce livre tente de rendre compte.
Voir plus Voir moins

TRAITER LA VIOLENCE CONJUGALE Parcours pour une alternative

1996 ISBN: 2-7384-4773-2

@ L'Harmattan,

Mary BIN-HENG, Framboise CHERBIT, Édith LOMBARDI

TRAITER

LA VIOLENCE

CONJUGALE

Parcours pour une alternative

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Technologie de l'action sociale dirigée par Jean-Marc Dutrenit

- P. Caspar, L'accompagnement des personnes handicapées mentales, 1994. - J.-M. Dutrenit, Evaluer un centre social, 1994. - Collectif, Diagnostic et traitement de l'enfant en danger, 1995. - J.-C. Gillet, Animations et animateurs, 1995. - M. Lepage-Chabriais, Réussir le placement des mineurs en danger, 1996.

- M. Born, Familles pauvres et intervention en réseau, 1996.

Remerciements

Ce travail a pu être réalisé grâce au soutien financier du Fonds National du Développement de la Vie Associative - Ministère de la Jeunesse et des Sports. Grâce au soutien moral et financier des associations: Femmes Informations Liaisons de Saint-Fons ( 69) Solidarité Femmes de Besançon (25) S.O.S. Violences conjugales de Brive (19) S.O.S. Femmes battues de Marseille (13) Grâce au soutien moral de nombreuses personnes, membres des associations de la Fédération qui, de diverses manières, ont participé à cette réflexion. Sans leur aide précieuse, ce travail n'aurait pu être mené à terme. Nous les en remercions vivement. Nous remercions tout particulièrement les femmes reçues dans nos permanences qui nous ont fait confiance. Leur courage, leurs espoirs et leurs paroles nous ont portées. Par ailleurs, la participation active, les réflexions et les remarques de Roberte Chabault de S.O.S. Violences Conjugales de Brive nous ont été hautement précieuses. Roberte a collaboré de façon bénévole à l'élaboration du projet, a participé à la conception et à la mise en place de ce travail. Nous l'en remercions vivement.

7

INTRODUCTION

La Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF), regroupe des structures dont la principale fonction est l'écoute des femmes victimes de violences. Il s'agit de violences au quotidien, perpétrées sur elles, par la personne avec qui elles vivent. Longtemps minimisées, oubliées, occultées, les violences conjugales, sans faire la une des journaux et toujours cantonnées dans la rubrique des faits divers, apparaissent enfin au grand jour. Une porte s'est ouverte sur l'une des faces cachées de nos vies, porte qui permet d'entrevoir l'étendue du phénomène. Satisfaite de cette reconnaissance, mais méfiante quant à l'utilisation qui en est faite, par l'émotion qu'elle suscite et l'utilisation qu'elle sous-entend, notre Fédération reste vigilante face à la médiatisation de l'horreur au quotidien. L'horreur est en effet quotidienne et il n'est plus possible de la réduire à un acte exceptionnel, se produisant obligatoirement et en tout état de cause chez un couple mal intégré, mal adapté et qui accumule les handicaps. Des chiffres sont avancés: quatre millions de femmes battues en France, ce qui voudrait dire quatre millions d'hommes violents. La réalité dépasse sans doute largement ces estimations, et de plus nous ne saurions omettre les enfants de ces

9

couples. Il s'agit peut-être de notre voisine, notre soeur, notre amie, de nous-mêmes. Des questions se sont posées: - S'il y a quatre millions de femmes battues en France, c'est peut-être qu'il y a quatre millions de mégères non apprivoisées? Qui sont donc ces femmes battues? Nous pouvons répondre par notre pratique et notre analyse que c'est "madame tout le monde" qui, un jour ou tous les jours, peut recevoir des coups. - Qui sont ces hommes violents? Toujours selon notre analyse et celle partagée par les associations travaillant avec les hommes en France et en Amérique du Nord, c'est "monsieur tout le monde", il s'agit peut-être d'un voisin, d'un collègue, d'un ami, d'un frère... - Quatre millions d'hommes qui frappent, y a-t-il donc tant de gens inaptes à vivre normalement? Ce ne peut être que des réprouvés de la société: les sans-travail, les alcooliques, les malades mentaux... Ce n'est pas possible qu'il s'agisse de mon voisin; il est tellement aimable, calme, doux avec les enfants, les vieillards... Alors, nous dira-t-on, qu'entendez-vous par violence? Si vous employez ce mot chaque fois qu'il y a une dispute entre époux...! Tout le monde sait que lorsqu'on vit ensemble au quotidien, on est confronté à des difficultés; il n'est pas étonnant qu'une gifle parte de temps en temps et que quelques assiettes volent. Des violences? si ce sont des gifles, des insultes, un verre jeté au visage? Bien sûr, vous les féministes, vous soutenez d'emblée la femme contre l'homme, vous savez pourtant bien qu'elles ne sont pas parfaites, qu'elles sont souvent provocantes, haineuses, qu'elles cherchent les scènes. La vie familiale suppose des efforts, des concessions et le pauvre mari, bien fatigué par sa journée de travail, est-ce trop demander qu'on lui fiche la paix? Et pourtant nous pouvons répondre que: - Cela se passe aussi bien dans les milieux où la femme travaille que dans ceux où elle ne travaille pas. Cela se passe aussi 10

bien dans les familles sous-prolétaires que dans les familles favorisées, alors... ? Il est un monde où l'on parle un peu moins, voilà tout, un monde où l'on a les moyens de se taire, quand la honte naît plus vite avec l'isolement des maisons et le calfeutrage, un monde où les états d'âme sont indécents et les états de nerfs aussi. - De quoi parlons-nous donc? Mettons-nous d'accord sur ce qu'est la violence conjugale. Il s'agit de la définir, de l'expliciter, de la débanaliser, en faire ce qu'elle est: une plaie béante dans nos coeurs, nos corps, nos vies. Nous ne saurions parler de toutes les situations de violence, noyer la violence conjugale dans la violence ambiante! Et même si la violence que l'homme exerce sur la femme ne peut faire oublier celle qui est exercée par ceux qui ont la mainmise économique, elle est de nature privée et c'est sa caractéristique principale. Elle requiert donc d'autres moyens de lutte et c'est à elle que notre Fédération veut consacrer ses forces. Il ne s'agit pas simplement de soulager les femmes victimes de violences, il s'agit également de démonter les mécanismes de la violence et d'en chercher les modes de prévention. Notre spécificité, c'est d'offrir un certain type de réponse. Nous refusons le déni de la réalité des violences dans le couple, déni qui favorise l'indifférence, l'accablement et la passivité. Nous refusons également cette jouissance de l'horrifique à laquelle s'adonne une bonne partie des médias. Nous nous appuyons sur une notion fondamentale: celle du respect des femmes ayant subi ou subissant des violences. La charte de notre Fédération (voir annexe 2) en rend compte: outre le fait que nous offrons des lieux d'accueil, d'écoute et d'hébergement, nous mettons à la disposition des femmes nos outils théoriques, "afin qu'elles redécouvrent rapidement l'estime de soi, leur identité personnelle, une confiance en elles-mêmes, qu'elles redeviennent maîtresses de leur avenir, en effectuant des choix personnels" . Loin d'oublier que les rapports entre humains sont établis sur les forces en présence, loin d'oublier que nombre de femmes ont le Il

fantasme d'un compagnon fort, puissant, qui les protège et les défend, loin d'oublier que les femmes victimes ne sont pas toujours innocentes, nous refusons d'entrer dans la polémique sur la femme qui aime marcher à la baguette et recevoir des coups. Nous disons que notre pratique nous montre chaque jour des femmes habitées seulement par la peur. Nous disons qu'au-delà de l'émotion ressentie, il y a quelque chose à faire et nous nous sentons le droit de répondre et peut-être même le devoir. Si on fait appel à nous, c'est pour chercher des solutions à la violence. Nous ne connaissons pas de réponse parfaite ni toute faite car, chaque fois, nous avons affaire à des personnes qui ont leur histoire propre; il ne s'agit pas pour nous de les déposséder de cellecI.

Nous pensons qu'il est possible de se soigner de la violence comme on se soigne de tout mal que l'on n'a pas désiré. Se défendre est le seul moyen de s'en sortir: la violence n'est jamais une fatalité. Les femmes qui nous parlent dans nos permanences, qui viennent à nous, savent que leur parole est écoutée et entendue. Nous avons des formations initiales très variées allant du secteur socioéducatif aux diplômes universitaires en passant par le travail social; ce qui nous réunit c'est notre pratique féministe. C'est notre formation interne qui nous donne les moyens d'écoute et d'accueil en termes de repères et de réponses. C'est à partir de la parole des femmes et par elle que nous nous permettons de parler. Nous voulons être entendues de toutes celles qui ne veulent pas vivre dans l'isolement, et de tous ceux et celles qui ne trouvent pas normales les violences conjugales, de tous ceux et celles qui veulent trouver les moyens de les enrayer. La Fédération, par son fonctionnement, est un lieu de recherche permanente, lieu d'échanges et de parole avec les femmes victimes de violences, avec les personnes qui se posent les mêmes questions qu'elles, avec tous ceux et celles qui cherchent. Ce travail est directement issu d'une pratique de terrain, de l'écoute de milliers de femmes qui, chaque année, parlent dans nos permanences, pour nous raconter leurs doutes, leurs angoisses, leurs résolutions. 12

Une recherche
Présentation de notre travail: Notre manière de travailler dans cette recherche a été à l'image de celle pratiquée dans nos groupes: nous sommes parties de notre expérience de terrain, de la parole des femmes accueillies, de ce qu'elles disent vivre, de ce qu'elles disent des hommes avec qui elles vivent et souffrent. Nous ne parlons pas à leur place; nous espérons rendre compte de ce qu'elles vivent, en souhaitant qu'elles s'y retrouvent. Nous ne parlons pas non plus à la place des partenaires violents; nous les rencontrons d'ailleurs rarement. Ce que nous avancerons tout au long de ces textes les concernant provient de la perception qu'ont toutes et chacune de "leur homme". Quand a-t-il commencé à être violent, pourquoi l'est-il, pourquoi cette violence continue-t-elle à exister dans leur couple? Autant de questions pour lesquelles elles viennent à nous. Chargées de ce poids de la réponse à apporter, nous essayons avec ces femmes de signifier que la réponse ne vient pas de nous, mais d'elles, et que nous avons choisi de les aider à cheminer dans ce sens, petit à petit, chacune à son rythme. Si bon nombre d'entre elles se sentent redevables par rapport à nous de l'aide que nous avons pu leur apporter, nous leur sommes redevables de la confiance qu'elles ont exprimée en nous faisant dépositaires de leur histoire, en nous offrant cette richesse, leur parole, qui est le matériau premier de cette recherche. Nous nous devions d'en faire quelque chose, de construire cet édifice fait de faisceaux de questionnements. Le ciment de cette construction a été la dimension collective de notre démarche: - A la fois dans nos structures, d'où le travail de réflexion est parti, - au sein de la Fédération, où l'idée a pris corps, - mais aussi dans le séminaire d'où la recherche est issue. 13

Nous y avons travaillé à quatre au départ, puis à trois de structures différentes très éloignées géographiquement les unes des autres et de dates de création diverses (groupes anciens et groupes plus récents). Notre démarche a été de partir de la trajectoire des femmes accueillies, de la rencontre qui a lieu avec chacune d'entre elles au quotidien. C'est toujours à partir de cette rencontre entre femme battue et accueillante que nous avons travaillé. Nous ne racontons pas ici l'histoire des femmes victimes de violence conjugale mais l'histoire de notre rencontre avec elles. Il ne s'agit pas là d'un travail d'enquête sur les femmes battues élaboré sur la base d'un corpus représentatif; les chiffres présentés ici en annexe le sont simplement pour faire reconnaître l'ampleur du phénomène "violences conjugales". Nous ne sommes pas dans l'illusion de l'objectivation ; nous sommes à la fois partie prenante de cette histoire qui s'écrit et de parti pris dans cette histoire de la violence entre homme et femme, de par notre spécificité (cf. notre cadre interne de réponse). De plus ce travail est toujours resté vivant, inscrit dans une dynamique: la pratique continue pOi\!1\f chacune de nous quatre de l'accueil des femmes a nourri la recherche entreprise, et la recherche a nourri cette pratique en permettant le retour d'une réflexion dans le quotidien. Le choix des thèmes traités ici est venu d'un principe de base: nous ne voulions pas originer ce travail de l'horreur et de la violence extrême qui sont aussi une réalité de la violence conjugale. Il existe bien sûr et plus souvent qu'on ne pourrait l'imaginer des sévices qui s'apparentent à ceux de la torture en temps de guerre exercés par les partenaires violents sur leur compagne. Il existe aussi de nombreuses tentatives de meurtre qui peuvent laisser des femmes handicapées à vie. Il existe aussi des meurtres noyés dans le flot des faits divers. L'ensemble des violences portées à la connaissance du public a tendance à flatter la fascination de l'honifique qui existe en chacun de nous et c'est ce que nous avons voulu éviter. 14

Nous souhaitons rendre compte des multiples manifestations de la violence dans l'histoire de ces couples et ne pas généraliser. A nos yeux, il n'existe pas de population à risque. Pour nous, pas de profil type de la femme battue ou de l'homme violent mais un ensemble de relations, de processus qui illustrent davantage la complexité du phénomène. Dans le même état d'esprit, les témoignages retenus ne sont pas représentatifs d'un dénominateur commun de la violence conjugale. Nous n'avons choisi ni ce qu'il y a de plus semblable dans ces tranches de vie entre elles, ni ce qu'il y a de plus horrible. Ces témoignages sont des histoires singulières, choisies de manière subjective parce que nous nous en sommes senties dépositaires de façon particulière ou parce qu'une relation plus profonde s'est nouée. Trois seulement d'entre eux ont été rédigés par les femmes elles-mêmes; ceux de Catherine, Madeleine et Liliane. Ils sont produits ici avec l'accord de leurs auteurs, tels qu'elles nous les ont remis. Seuls les prénoms ou noms ont été modifiés. Ce sont, pour la plupart, des histoires déjà anciennes, car il y a un temps nécessaire de mise à distance, loin du choc de les recevoir, pour pouvoir les faire travailler entre elles. Mais aussi, le temps passé permet d'évaluer les conséquences et les résultats d'une démarche sur plusieurs années. Dans un premier temps, le choix des thèmes traités est venu de nombreuses et longues discussions entre nous: un thème se dégageait, que nous travaillions séparément, pour le retravailler ensemble lors d'une rencontre ultérieure. Puis, petit à petit, chacune a creusé plusieurs thèmes qui lui tenaient plus à coeur et qui étaient confrontés à la réflexion des trois autres, confrontés à la réflexion des membres du comité de lecture pour être de nouveau remodelés. Ainsi, l'avancement des travaux s'est trouvé enrichi de la dynamique collective, de l'apport de chacune et de toutes pour fournir cette élaboration à plusieurs voix. Disons aussi que nous avons éprouvé du plaisir à faire ce travail d'approfondissement, du plaisir à faire un travail de réflexion à

15

plusieurs, dans la découverte de la diversité et de la complexité de nos approches.

16

,

I DEBANALISER LA VIOLENCE

Un assujettissement ancien
Proverbes, chansons, romans, films et lieux communs nous disent en grand nombre que les coups font partie du jeu de l'amour entre un homme viril et une femme passionnée. Les coups seraient banals, ordinaires, peu conséquents. L'ensemble du travail de la Fédération Nationale Solidarité Femmes et de ses associations repose sur un refus de cette banalisation de la violence. A nos yeux, c'est un phénomène grave, aux lourdes conséquences, qui mérite d'être traité. Notre but est de contribuer à y mettre fin. Voilà une entreprise ambitieuse, dont nous sommes sans doute loin de mesurer toutes les difficultés. Les tenants sociaux, culturels, individuels de la violence dans les couples sont inextricablement mêlés et se trouvent être d'une grande variété. Déterminer l'ensemble des données qui président au phénomène dépasse sans doute nos moyens. Quant à dire que ces violences pourraient disparaître, cela relève certainement d'une utopie. Mais vive l'utopie! elle nous donne du courage et des idées. La donnée sociale des violences est évidente. La violence dans le couple ou, plus exactement, l'assujettissement des femmes dans le 17

cadre social et familial est une réalité ancienne dans notre société, réalité qui ne s'est modifiée que très récemment. Nous en avons hérité de l'empire romain, empire où le mari avait, dans certains cas, droit de vie et de mort sur épouse et enfants, où les femmes n'avaient ni le droit d'hériter ni celui d'exercer de nombreux métiers. Etre médecin, avocate, femme politique était interdit aux femmes, et, comme en Iran aujourd'hui, ou au Koweit, elles n'avaient que la possibilité d'être mère ou courtisane. En Europe, les femmes ont été privées du droit de faire des études supérieures, d'exercer un certain nombre de métiers valorisés et bien payés, de voter et d'être élues jusqu'à il y a fort peu de temps. Dans un contexte de grand assujettissement, qui irait parler de violences? L'oppression est si constante, omniprésente, qu'elle a couleur des jours qui passent. Le viol conjugal, les coups, le vol des biens de l'épouse, l'interdit qu'elle étudie ou travaille sont ordinaires et soutiennent le statut de mineures des femmes. La violence physique est requise comme un droit du mari, du père ou du frère aîné dans des cas bien définis: l'adultère de la femme, sa désobéissance, la jalousie ou le grave mécontentement du mari. D'innombrables récits nous parlent de cet assujettissement constant des lignées féminines qui nous ont précédées, de l'exploitation des femmes, des violences physiques, sexuelles, économiques qu'elles ont endurées. Et parce qu'elles étaient intelligentes et qu'elles avaient de la fierté, bien sûr à leur façon et dans le cadre qui était le leur, elles se sont défendues. Elles ont développé, souvent, les ruses des opprimés: le mensonge, la séduction, le sentimentalisme, la fausse soumission, la querelle pour de petites choses. Elles ont fait du domaine qui leur était laissé: les enfants, le mariage, le foyer, la religion, le tout de leur existence, travaillant à en obtenir, envers et contre tout, le maximum de bonheur et de dignité, ce qui, bien sûr, leur était, leur est encore reproché, ce qui également, dans l'immense majorité des cas, les liait à leur sort et les amenait à le reproduire pour leurs enfants.

18

Violences banales et comme indiscernables... Les enfants, peutêtre, ont été les seuls à suffoquer d'indignation parce que leur mère était battue1. C'est à partir du moment où le statut et le sort des femmes se modifient, s'améliorent, que les violences dans le couple prennent du relief et commencent à être interrogées. Citoyenne habilitée à décider de ses études, de son métier, de ses finances, de ses déplacements, de sa fécondité et de sa sexualité... la femme resterait soumise au mari ? Aujourd'hui, dans les pays où des fillettes sont mariées sans leur consentement, où des enfants, garçons et filles, travaillent comme des esclaves, qui irait s'indigner des coups que subissent les femmes? En quoi est-ce plus scandalisant que l'épuisement des hommes dans des mines, des usines où la sécurité coûterait plus cher que la mort d'un être humain et son remplacement par un autre? La lutte des femmes contre les violences - en termes sociaux, politiques - est le signe que d'autres luttes, d'autres changements, l'ont préparée et l'accompagnent. De nos jours, en ce qui concerne les femmes que nous rencontrons, la donnée sociale des violences joue de façon claire pour les couples étrangers ou d'origine étrangère dont le mariage a été arrangé, et de façon générale dans tous les milieux où il paraît nOralal qu'une femme n'ait pas le droit de travailler hors du foyer, de posséder et gérer de l'argent ou d'utiliser une contraception si elle le désire. Si le mari se met à devenir violent, s'il la bat, la prive de ses papiers d'identité, la maintient pour mieux la dominer dans la situation précaire d'une résidente clandestine, la femme se trouve objectivement très démunie, et les violences perdurent et s'aggravent. Bien évidemment, il ne suffit pas de pouvoir mettre son épouse en situation de résidente clandestine pour avoir envie de le faire, pour s'autoriser à le faire. Dans la mise en oeuvre de ce pouvoir de dominer, les données individuelles jouent pleinement. Les données individuelles et sociales se croisent à un moment donné pour produire un enlèvement d'enfants qu'aucun Etat ne saura régler, ou la mise en 19

insécurité d'une épouse qui vient d'un pays étranger, qui ignore ses droits en France, ou qui n'en a guère et le sait. Ce que s'autorise tel conjoint, ce qu'accepte telle femme, dépend pour beaucoup de ce que l'entourage accepte comme normal et tolère comme excès. Si le fait qu'un homme batte sa femme est un excès toléré, si la communauté familiale, le voisinage, les autorités civiles et religieuses ne s'en émeuvent pas, la violence serà endémique, banale, ni femmes ni hommes ne saisiront pourquoi et comment arrêter ça. Les croisements des données individuelles et des données sociales tend\font à produire des violences en plus grand nombre. Nous pouvons dire qu'il existe en France des courants de pensée, soutenus par certains milieux, pour lesquels la violence contre les femmes n'a rien d'alarmant: qu'un mari interdise à sa femme de prendre une contraception, qu'il la batte si elle le fait, qu'il jette ses contraceptifs, puis la viole, est une pratique en excès, mais non véritablement choquante. De même, les abus sexuels de patrons ou d'employeurs à l'égard de jeunes femmes en recherche d'emplois ne sont apparus nettement comme des abus qu'une fois qu'ils ont été analysés, dénoncés, punis. Jusqu'alors, ils étaient confondus avec une propension supposée des jeunes femmes à faire carrière avec leurs charmes. L'érotisation des violences commises sur une femme, que ce soient les coups, les injures, le viol ou même le meurtre, érotisation que nous retrouvons partout, écrite en grand sur les murs de nos villes, les couvertures criardes de journaux et les écrans de cinéma, participe de ces croisements du social et de l'individuel qui tirent du côté des passages à l'acte violents. Nous vÇ>yonsdes femmes de tous milieux se faire battre par leur mari, leur ex-mari ou leur amant. Certaines ont des appuis, un bon métier et la tête suffisamment sur les épaules pour mener à bien l'ensemble des tâches qui sont les leurs. Alors, que se passe-t-il ? Qu'en penser? Nous n'avons pas affaire ici aux effets d'une culture qui interdit aux femmes de passer le permis de conduire ou de fumer. 20