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Trajectoires d'immigrants maghrébins

De
337 pages
Ce livre est l'étude de la mobilité sociale d'individus immigrants maghrébins vivant en France, à partir d'une enquête approfondie portant sur une famille de trois générations. La question principale est de savoir comment les parcours individuels varient suivant les stratégies mises en oeuvre, selon la place occupée dans la fratrie et selon le sexe. Cette démarche propose de réinsérer l'individu dans son groupe familial, afin de comprendre les stratégies sociales ou professionnelles.
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TRAJECTOIRES D'IMMIGRANTS MAGHRÉBINS Réseaux, fratrie et mobilité sociale

www.librairieharnlattan.com diffusion.halmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01802-5 EAN: 9782296018020

Abdelali KERROUMI

TRAJECTOIRES D'IMMIGRANTS MAGHRÉBINS
Réseaux, fratrie et mobilité sociale

Préface de Raymond SALA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
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Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

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1200 logements illa96 v 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus
Vincent STAUB, La Libye et les migrations subsahariennes, 2006. Ahmed MOA T ASSIME, Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens, 2006. Ahmed MOA TASSIME, Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950), 2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour l 'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femmes et islam: l'impératif universel d'égalité,2006. Abderrahim LAMCHICHI, Jihad: un concept polysémique, et autres essais, 2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006. Philippe SENAC, Le monde carolingien et l'islam, 2006. Isabelle SAINE, Le mouvement Goush Emounim et la colonisation de la Cisjordanie, 2006. Colette JUILLIARD, Le Coran auféminin, 2006. René DOMERGUE, L'intégration des Pieds-Noirs dans les villages du Midi, 2005. Kamel KATEB, Ecole, population et société en Algérie, 2005. Ahmed B. BERKANI, Le Maroc à la croisée des chemins, 2005. Melica OUENNOUGHI, Les déportés algériens en NouvelleCalédonie et la culture du palmier dattier, 2005. Anne SAVERY, Amos Oz, écrire Israël, 2005. R. CLAISSE et B. de FOUCAULT, Essai sur les cultes féminins au Maroc,2005. Nordine BOULHAIS, Histoire des Harkis du Nord de la France, 2005. Jean-François BRUNEAUD, Chroniques de l'ethnicité quotidienne chez les Maghrébinsfrançais, 2005.

PRÉFACE, professeur Raymond SALA Institut Franco Catalan Transfrontalier Université de Perpignan

Le présent ouvrage est lefruit d'un travail universitaire, une thèse de doctorat de sociologie présentée et soutenue à l'Université de Perpignan. La mention très honorable et les félicitations du jury à l'unanimité témoignent de la qualité d'une étude originale et de grand intérêt. Cette étude porte en effet sur les mobilités spatiales et sociales d'une famille d'Ùnmigrants maghrébins au contact des difficultés de notre temps. Monsieur Kerroumi a interrogé un groupe falnilial de 29 personnes sur trois générations, une famille élargie qui n'a pas coupé ses liens avec le pays d'origine: l'Algérie, mais dont le statut social se situe désormais dans le pays d'accueil: la France. Facilitée par les origines de l'auteur et les relations de confiance que ce dernier a su établir, l'enquête sur le terrain a permis d'étudier le déroulement du parcours familial, social, professionnel et scolaire des individus en relation avec les lieux de résidence, les événements familiaux, les choix professionnels et les projets d'avenir. En ce sens, l'approche sociologique est infiniment plus riche que celle de l'historien. L'enquête sur le terrain porte sur une tranche de vie individuelle et collective qui donne lieu, sur un demi-siècle, à des analyses confrontées aux grands travaux de sociologie antérieurs et actuels (I87 ouvrages et 55 articles cités et utilisés). La famille-témoin ne tén'loigne pas seulement des n'lalheurs de notre temps. En ma qualité d'historien, je suis particulièrement sensible au mode de vie d'une famille qui ressemble aux modes de vie des milieux traditionnels. La famille arabe traditionnelle ressemble beaucoup à la fUlnille patriarcale p.yrénéenne et plus particulièrement catalane. La

« lnaisonnée » dans la thèse, la casa ou I 'hostal dans les Pyrénées assurent la cohésion du groupe falnilial dans son ensemble. En Andorre, le patronyme est lnêlne occulté par le nom de la maison. Le code d'honneur (l'homme, personnage du dehors,. la femlne, personnage du dedans) se rapporte ici conune ailleurs à des telnps qui ne sont pas très éloignés. Les cafés, exclusivement lieux de sociabilité lnasculine, ne sont pas propres au seul pays du Maghreb. «L 'holnmenlouton» et le cadet célibataire qui reste à la ferme en qualité de domestique se ressenlblent beaucoup. La mère et l'aîné exercent l'autorité parentale sur la fratrie. Originaire du Constantinois, la lnère gardienne de la tradition a son homologue en Cerdagne où les clés de la maison étaient confiées à la mère. L'aîné Bachir exerce l'autorité familiale comme le fait l'hereu, l'héritier, généralement l'aîné, chargé dans la famille catalane de maintenir l'intégrité du patrimoine et la cohésion du groupe familial. Entre la fanlille traditionnelle arabe et la famille traditionnelle catalane (et par extension méditerranéenne), les analogies sont fréquentes. Abdelali Kerroumi note l'absence de rapports affectifs entre la mère et l'enfant. Il ne faut pas remonter bien loin (première moitié du ne siècle) pour retrouver la nlêlne retenue dans les nlilieux populaires locaux où le vouvoielnent des parents par les enfants était de rigueur. Les filles, pendant toute leur enfance, se préparent pour la «belle fanlille ». Les stratégies lnatrÙnoniales en Catalogne ont longtelnps observé ce principe. « La chance d'être aîné» pour les filles comlne pour les hOlnmes se vérifie dans les règles successorales en Catalogne: l 'hereu, la pubilla en ténloignent. Il en est de même pour la dynamique propre à certains cadets: le cabaler catalan immigré lui aussi (il passe de la calnpagne à la ville) fait fructifier sa part d'héritage, «la légitime », dans le COlnmerce ou l'artisanat,. le cadet de la fratrie étudiée décide de devenir patron: Adel passe du monde ouvrier Ùnmigré au monde de l'entreprise et entraîne à sa suite frères et neveux. Aussi I 'historien apprécie-t-il également les trajectoires qui introduisent la modernité dans l'archaïsme. Car la mobilité sociale concerne aussi les femmes: Aziza, docteur en lnédecine, fille aînée de la deuxième génération, Sabiha, Mabrouka de la troisième génération, les femmes qui prennent elles mêlnes la décision de divorcer, qui empiètent de plus en plus sur le domaine masculin... au point qu'elles ne partent plus en Algérie pour se lnarier : ce sont les maris qui les rejoignent en France. Finement analysée, dans un temps relativement court, l'évolution des stratégies sociales et professionnelles d'un groupe familial, dans ses ruptures et une continuité assurée par les femmes au foyer, ne caractérise pas seulenlent le particulier mais encore le général en réponse aux questions essentielles de l'histoire de la sociologie. L'enquête sociologique {levient

6

ainsi quête hUlnaniste. En ce sens, Abdelali Kerroumi notre intelligence et notre cœur.

interpelle à la fois

7

I) INTRODUCTION
Ce travail porte sur les trajectoires individuelles et familiales d'immigrants maghrébins dans la région lyonnaise. Etude de trajectoires différenciées des enfants d'une même famille sur plusieurs générations. Il s'agit de voir à travers quels éléments cette famille a négocié son propre parcours et sa propre identité sociale, quels mécanismes ont déterminé la fluidité des uns et la stagnation des autres, à travers quelles modalités se sont modifiées les orientations et les stratégies de chaque individu. Nous tendons à mesurer comment les parcours individuels varient suivant les utilisations des principales ressources sollicitées dans le milieu urbain en général, ceci afin de comprendre quelles ressources ont une incidence sur l'éventail des choix que chaque individu peut se donner, et parallèlement, sur sa mobilité et sur celle de ses proches. L'étude qui suit est donc à l'intersection de la sociologie de la mobilité sociale, de l'immigration, et des rapports dans la fratrie. On s'est demandé lequel des frères et sœurs a le plus de chance de «réussir» et quelle est l'incidence de cette réussite sur les autres membres de la fratrie? A-t-on plus de chance de se déplacer dans la hiérarchie sociale lorsqu'on est aîné ou cadet ou lorsqu'on est fille ou garçon? Quel est le poids des origines sociales dans ces transmissions, y a-t-il des relations privilégiées dans la transmission du statut? Nous cherchons également à savoir si les formes des mariages ont des incidences différentes selon la position relative de chacun. L'hypothèse de «complémentarité» des destins matrimoniaux et sociaux des frères et sœurs oriente donc l'ensemble des questions auxquelles nous tenterons de répondre. Ces populations immigrées défavorisées sont caractérisées par l'isolement relationnel. Pour R. Castel (1994), la désaffiliation désignant le processus de précarisation actuel entrame un décrochage vis-à-vis des principales sphères d'intégrations professionnelles et familiales. Caractériser ces populations par les formes de précarité empêcherait de les voir comme actrices de leur vie. Et pourtant elles parviennent à surmonter des situations de risques diversifiées à partir de leurs rapports à l'école, au travail et à leurs solidarités familiales. Cette famille, à l'image de la famille Nour étudiée par Catherine Delcroix (2001), tente au quotidien, de façon fragile et bricolée, de reconstruire les liens sociaux, de forger de nouveaux supports de reconnaissance sociale en faisant preuve d'inventivité et de créativité. Dans ces conditions, les populations «désaffiliées» apparaissent également en mesure de développer des actions et des initiatives. Certes, ces actions et ces initiatives se développent de manière inégale entre les membres d'une même

famille, c'est ce que nous essayerons de montrer au cours de cette recherche. Cette hypothèse d'initiatives inégales suppose l'inscription des individus dans des rapports relationnels différenciés à l'intérieur de la même famille et renvoie à des transmissions différentes. Cette idée consiste à proposer un nouvel éclairage de la famille et de l'immigration et à souligner leur intérêt pour saisir, à une échelle microsociologique et sous des aspects particuliers, les transformations du lien social aujourd'hui. Nous sommes des êtres de sociétés, nous avons besoin de ce qu' Emile Durkheim appelait les solidarités intermédiaires. Il pensait en voir se former sur les lieux de travail. Aujourd'hui, ces solidarités sont aussi, et bien davantage, familiales comme de récentes enquêtes l'ont démontré1. Le but de ce travail est d'en saisir les formes, et les forces, mais aussi de comprendre les contradictions qu'elles abritent et les conflits qu'elles secrètent. Pour cela nous avons choisi une famille comprenant trois générations.

IAttias-Donfut Claudine (dir.), 1995, Les solidarités entre générations. Vieillesse, famille, Etat, Paris, Nathan; Pitrou Agnès, 1977, «Le soutien fml1ilial dans la société française », Revuefrançaise de sociologie, XVIII, p. 47-84. 10

II) MOBILITE SOCIALE: PROBLEMATIQUE

L'EMERGENCE

D'UNE

Les débats sur l'égalité des chances se limitent aussi souvent à des appréciations sur le lien entre l'origine sociale des individus et leurs cursus scolaire et/ou origine sociale destinée, encore à la marque de l'origine sociale. A diplôme donné, les individus ont notamment une nette tendance à reproduire la situation sociale de leurs parents2. L'une des particularités des sociétés occidentales est la tendance qu'ont les individus, diplômés ou on, à rester dans le même milieu social qui les a reproduits. Cette tendance a déjà été mise en évidence par Thélot (1982). Selon Goux D. et Maurin E., « quelle que soit la génération et quel que soit l'âge auquel on observe cette génération, le coefficient de reproduction est significativement plus grand que l'unité et pratiquement jamais inférieur à quatre. Quels que soient la génération et le moment auquel on l'observe, la probabilité que le fils ouvrier devienne ouvrier et l'enfant de non-alarié devienne non-alarié est donc pratiquement toujours plus de quatre fois plus importante que la probabilité concurrente d'échange de situations sociales (c'est-à-dire fils d'ouvrier devenant artisan, commerçant ou patron et fils d'artisan, commerçant ou patron devenant ouvrier). Il semble d'emblée assez clair que les trajectoires sociales des enfants d'ouvriers et de non-salariés qui échouent dans le système scolaire sont loin d'être les mêmes, chacune portant fortement la trace de l'ascendance »3. Comment, dans ces conditions, peut-on poser la question de la mobilité sociale, si l' reproduit en bloc les conditions objectives de notre propre production? La mobilité sociale intergénérationnelle est conçue comme un changement de statut entre la position du père et celle du fils. Pour parler de mobilité il faut qu'il y ait forcément une ou plusieurs positions supérieures à celles du père atteintes par un ou plusieurs enfants de la même famille. Parler de mobilité sociale revient ainsi à choisir le ou les enfants qui connaissent cette mobilité sociale. De cette manière, les enquêtés sélectionnés sauraient mieux nous renseigner sur la mobilité sociale et nous permettraient de mieux saisir le positionnement dans la fratrie, comme éléments explicatifs et diversificateurs des trajectoires sociales et professionnelles dans la famille. Ce type d'évaluation a rarement été mené dans les travaux sociologiques en France, exception faite du travail fourni par B. Zarca. Ce denier voulant
2 Goux D., Maurin E., 1977, « Destinées sociales: le rôle de l'école et du milieu d'origine », Economie et statistique, n° 306, p. 13. 3 Goux D., Maurin E., 1977, op. cil., p. 16.

rompre avec une analyse de mobilité sociale classique intergénérationnelle des individus qui consistait à comparer leurs positions sociales avec celles de leur père. Proposant une analyse de la mobilité sociale différentielle des membres d'une même fratrie de sexe masculin et de sexe féminin. La mobilité sociale intergénérationnelle a fait évidemment l'objet de très nombreux travaux, favorisés d'ailleurs par les enquêtes FQP (formation et qualification professionnelle) réalisées périodiquement par l'INSEE, dont le plus célèbre4 qu'on vient de citer est celui de Claude Thélot (1982). Les classes sociales se reproduisent généralement, mais certains échappent à cette reproduction sociale dominantes. C'est à partir de ceux qui échappent, en quelque sorte, à leurs destins qu'on étudie la mobilité sociale. L'analyse de la mobilité a ensuite pris en compte d'autres facteurs, tels les positions des grands-pères Pohl et Soleilhavoup (1985), l'activité professionnelle de la mère et les lignées paternelles et maternelles Gollac et Laulhé (1987), la taille de la fratrie Tabard (1984, 1986), le rang dans la fratrie, en opposant le premier-né aux puînés de même sexe Desplanques (1981). La mobilité sociale a été l'objet d'autres travaux qui ont consisté à comparer les itinéraires socioprofessionnels aussi bien des hommes que des femmes Daune Richard (1985), Chaudron (1985), Singly (1977,1987), Vallet (1986, 1992), Santelli (1997). Il existe donc bien des travaux de la sociologie quantitative sur le destin social des enfants de même origine sociale selon les caractéristiques du couple parental, de leur fratrie et de leur propre position au sein de cette dernière (sexe et rang). C'est ainsi que, Desplanques (1981, 1986) a pu montrer la chance d'être aîné: hommes ou femmes premiers-nés sont, pour une génération donnée, plus souvent cadres supérieurs que les puînés de même sexe, ils sont aussi plus diplômés et l'écart, bien que de second ordre par rapport à celui qui sépare les enfants d'origine sociale différente, se perçoit quelle que soit cette origine. Plus généralement, de nombreuses études sur la transmission des patrimoines comme celles des attitudes de vie, des schèmes de comportements ou des opinions prennent en compte les caractéristiques des parents et beaux-parents ainsi que celles de la fratrie à laquelle on appartient. Menahem (1989) a ainsi montré que les relations domestiques entre les conjoints s'enracinaient dans leur passé familial et que l'activité professionnelle continue des femmes, associée à un mode relationnel associatif du couple, dépendait plus encore de l'activité professionnelle de leur belle-mère.
4 Thelot C., 1982, Tel père, tel fils? Position sociale et origine familiale, Paris, Dunod. 5 Laurens JP., 1992, J sur 500. La réussite en milieu populaire, PU du Mirait, Toulouse. 12

Ces travaux bien qu'abordant la question de la fratrie dans l'étude de la mobilité sociale, n'ont jamais pris et interrogé une fratrie dans son ensemble. Bernard Zarca, qui d'ailleurs s'est contenté de comparer la position de l'aîné et du cadet ou de l'aînée et de la cadette, sans jamais croiser les destins des filles et des garçons, comme s'il n'y avait aucun lien entre leurs destinées. L'auteur ne prend en compte, que le modèle où la structure familiale est dominante, à savoir les deux parents et les deux enfants, sans se préoccuper ni des nouveaux modèles de familles « recomposées» ni des familles, comme dans notre cas, qui sont composées de plusieurs enfants. Même si ce travail a le mérite d'être un précurseur de la question de complémentarité entre les frères et les sœurs, il n'épuise pas tout ce qui se rattache à cette question dans la famille comme les rapports intergénérationnels que provoquent ces rapports dans la fratrie. Comme nous le verrons à propos de la scolarisation des enfants, où certains parents cherchent par la réussite de leurs enfants, un moyen de supériorité sur leurs frères ou leurs sœurs. Ainsi, selon nous, la question de fratrie nécessite forcément son croisement avec une analyse verticale englobant l'ensemble des membres de la famille élargie. Quelle que soit la discipline, aux sciences de l'homme et de la société, les auteurs s'accordent pour reconnaître la fratrie comme «élément silencieux dans notre culture »6. C'est en psychologie que la littérature sur le sujet paraît la plus abondante et que semble actuellement émerger un intérêt pour le fraternel qui, selon certains auteurs, «rompt le relatif silence dans lequel l'ont tenu pendant longtemps la clinique et la théorie psychanalytique »7.Néanmoins, des ouvrages récents8 soulignent l'approche parcellaire et souvent moralisante dont la fratrie reste l'objet. Sont alors essentiellement traitées la seule rivalité sur le développement de la personnalité ou la question de l'enfant unique par l'aspect négatif de l'absence. Ainsi, même en psychologie où les frères et sœurs sont souvent pris en considération, ils le sont dans une problématique réductrice et l'interprétation des relations de fratrie reste souvent soumise à un «certain impérialisme psychanalytique »9 qui subordonne les divers aspects de la
6 Bourguignon OdiJe, 200 l, « La dimension ffatemelle », Le journal des psychologues, n° 183, p. 22-25. 7 Kaes René, 2001, "La question du ffatemel", Lejournal des psychologues, n0183, p. 31-33. 8 Bourguignon Odile (djr.), 1999, Le fraternel; Paris, Dunod; Gayet Daniel, 1993, Les relations fraternelles. Approche psychologique et anthropologique des fratries, Paris, Delachaux et Niestlé. 9 Ginsberg-Carre Christjane, 1996, "Le frère de mOilfrère n'est pas mon frère". Etude de la relation de fratrie et des places généalogiques dans la famille reconlposée, l-P. Pourtois 13

relation fraternelle à celle que chaque enfant entretient avec ses parents notamment dans le cadre de la triangulation oedipienne. Ce faisant, les membres de la fratrie sont considérés comme «les pièces accessoires des parents, les relations entre eux étant gouvernées par des attitudes de rivalité, d'envie, de jalousie et de compétition pour l'amour des parents »10. Ainsi de nombreux auteurs soulignent la quasi-absence de la fratrie comme objet sociologique à part entièrell. Si «la nature des relations existant entre frères et sœurs adultes reste un champ quasiment inexploré en sociologie de la famille »12, « comme s'il ne se passait rien ou bien que tout aille de soi »13,la fratrie comme variable a longtemps été oubliée ou laissée dans l'ombreI4. Lorsqu'elle est amorcée, l'étude du lien de fratrie reste toujours fort parcellaire et uniquement appréhendée à partir d'un seul membre de la fratrie évoquant, par exemple, les seules rencontres et relations téléphoniques avec ses frères et sœursl5. En effet le lien fraternel, conçu comme une relation plurielle et pas seulement binaire, n'est l'objet, à ma connaissance, à l'époque où j'ai entrepris cette étude, d'aucune approche permettant d'en comprendre la nature et d'en décrypter la dynamique sans la circonscrire à ses aspects négatifs. L'analyse de ce qui s'échange et se transmet à l'intérieur de la famille doit aussi prendre en compte la composante plurielle des liens fraternels dans I'horizontalité comme dans la verticalité des relations familiales et ne doit pas sans cesse rabattre l'étude du lien familial sur le lien conjugal ou le lien parental.

(dir.), thèse, Université Paris X - Nanterre, UFR des sciences psychologiques et des sciences de l'éducation, p. 80. IDFreud Anna, 1976, L'enfant dans la psychanalyse, Paris, GaUimard, p. 157- 158. II Bondu Dominique, 1998, «L'impossible fraternité », in B. Cambadessus (dir.), Lafratrie nléconnue, Paris, ESF, p.3I; Spire Alexis,I998, "Figures de la fratrie", Informations sociales, n° 67, page 22-31 ; Thery Irène, 1996, «Nonnes et représentations de la famille au temps du mariage. Le cas des liens fraternels dans les fratries recomposées» in D. Le Gall, C. Martin (dir.), Familles et politiques sociales, Paris, Harmattan, p.I51-176; Langevin Annette, 1998, « Frères et sœurs, les négligés du roman falnilial », in B. Calnbdessus (dir.), La Fratrie méconnue, Paris, ESF, p. 7-16. ]2 Coenen-Hutter 1., Kellerhals J, Van AHmen M., 1994, Les réseaux de solidarité dans la famille, Lausanne, RéaJités sociales, p. 291. 13Bondu Domique, 1998, op., cit., p. 31. 14Desplanques G., 1986, « Fratrie et démographie », Le groupe fanÛlial, n° Ill, p.64-70. 15Grenner Emlnanuelle, Déchaux Jean-Hugues, Herpin Nicolas, 2000, « le lien de gennanité à l'âge adulte. Une approche par l'étude des fréquentations », Revue française de sociologie, 41-2, p. 211-239. 14

Ainsi selon A. Spire, aucune discipline ne considère les frères et les sœurs, comme objet à part entière et les modes d'approches sont toujours partiels. D'ailleurs il en distingue trois. L'un d'eux est spécifique à la psychologie, dans laquelle la relation fraternelle est interprétée comme une rivalité vis-à-vis de la mère, ce qui « conforte une conception essentialiste et statique des frères et sœurs en présentant la famille comme entité structurée toujours selon les mêmes règles »16.Les deux autres approches concernent la sociologie, elles prennent en compte les échanges, notamment intergénérationnels, ou la différenciation par le rang de naissance. La fratrie n'est donc pas constituée comme objet d'étude à part entière, mais néanmoins les frères et sœurs ne sont pas totalement absents de la littérature sociologique. Certaines caractéristiques de la fratrie, comme la taille, le rang de naissance ou le sexe sont prises comme variables explicatives dans des analyses relatives à d'autres objets d'études. Il en est ainsi des échanges et des solidarités qui conduisent à distinguer deux niveaux: celui des relations horizontales qui s'attache à mettre en évidence la nature et l'intensité des relations à l'intérieur de la fratrie et celui des relations verticales entre membres de la fratrie et leurs parents. La dimension horizontale demeure cependant beaucoup moins explorée que la dimension verticale. Une autre approche relative elle aussi à la dimension intergénérationnelle, met en relation la transmission de l'héritage avec certaines caractéristiques des membres de la fratrie. Enfin, une troisième perspective met également en jeu la dimension intergénérationnelle mais à propos des itinéraires socioprofessionnels de certains membres de la fratrie. Pourquoi, en sociologie, la fratrie n'a-t-elle pas été construite comme objet d'étude à part entière? Tenter de répondre à cette question nécessite d'abord de mieux cerner ce qu'est une « fratrie ».

16

Spire Alexis,

1998, op. cit., p. 25.

15

III) FAMILLE ET FRATRIE
1) Définition du terme famille

D'abord «famille» est un terme polysémique: il désigne des individus liés par le sang et l'alliance tout comme l'institution qui régit ces liens. La famille nucléaire est réduite au couple parental et à leurs enfants. Elle est donc constituée d'un groupe de personnes associées par des liens de mariage, de filiation et qui de surcroît occupent un même espace résidentiel. C'est ce qu'on désignait autrefois sous le vieux terme de « maisonnée », et que nous appelons groupes domestiques en référence au partage de l'unité de résidence. Outre ce terme de groupe de résidence, qui peut prendre des formes diverses, le terme famille peut désigner un autre ensemble de parents et d'alliés avec lesquels on ne partage pas sa résidence. C'est la parenté avec laquelle on entretient ou non des relations. De façon plus large encore on peut utiliser le terme «famille» dans l'acception ancienne de «maison» dont-on désigne une lignée noble.

2) La fratrie
D'un point de vue sémantique, le terme «fratrie» apparaît très récemment dans les dictionnaires, le petit Robert situe son apparition aux alentours de 1970, mais son étymologie recèle de nombreuses ambiguïtés. En effet, le terme «fratrie» est quant à lui apparu en 1842 et dérive des termes grecs phratria et phrater désignant un groupe d 'hommes liés par un ancêtre commun. Pour désigner la consanguinité, les grecs utilisent adelphos signifiant issue de la même matrice. Le sens étymologique du terme « fratrie» vient du latin frater qui est porteur d'une ambiguïté sémantique puisqu'il regroupe les acceptions des deux termes grecs phratria et adelphos, portant ainsi, le double sens des liens affinitaires ou d'alliances et des liens consanguins. En considérant la fratrie comme «l'ensemble des frères et sœurs d'une même famille », le petit Robert tente d'éloigner le sens plus symbolique du terme frater que l'on retrouve dans celui de la « fraternité» et de le référer exclusivement au domaine de la démographie, voire du patrimoine génétique. Dans notre société, «fratrie et fécondité sont donc

intimement liées, elles sont les deux facettes d'une même réalité »17. La représentation de la fratrie apparaît donc « indissociablement liée à celle de la famille dont les contours fluctuent au cours du temps et dont la défmition recèle de nos jours, vu l'évolution des formes familiales, de nombreuses
difficultés» 18

.

Pour les psychologues, les relations fraternelles remplissent «au minimum trois fonctions: une fonction d'attachement, de sécurisation, de ressources; une fonction de suppléance parentale; une fonction d'apprentissage des rôles sociaux et cognitifs »19.La fratrie est ainsi considérée comme un «brouillon» des relations sociales20. Par ailleurs, selon Monique Buisson, la fratrie serait «comme une matrice où s'expérimentent les relations à l'intérieur d'un groupe, mais il s'agit pour chacun des membres de la fratrie de s'insérer dans ce groupe, développer des liens tout en acquérant son individualité »21. «La fratrie ouvre alors l'expérience concrète et vécue du socius, impliquant une découverte et une utilisation pas toujours conscientes des stratégies qui permettent simultanément la vie commune et le développement individuel »22.Il s'agit pour chacun de se construire comme différent tout en appartenant à un groupe de semblables. Chaque membre de la fratrie expérimente tout à la fois l'altérité et la similitude au sein de son groupe familial. Similitude et altérité ne sont-ils pas les enjeux; de la construction identitaire qui nécessite d'articuler le rapport de soi à soi-même et de soi aux autres? Ainsi, F. de Singly considère que la famille occupe une place centrale dans la «construction de l'identité individualisée »23,cependant dans le processus de révélation de soi, il n'envisage que deux révélateurs privilégiés de l'identité: le conjoint et les parents. Il nous importe de compléter cette configuration par une troisième dimension qu'est le lien de fraterie, et on aura la configuration suivante:

17Desplanques Guy, 1986, op. cit., p. 64 -67. 18 Buisson Monique, 2003, La fratrie, creuset de paradoxes, Paris, Hannattan. p. 20. 19 Meynckens-Fourez Muriel, 1999, « La fratrie, le point de vue systémique », in O. Tilmans, M. Meynckens-Fourez (dir.), Les ressources de la fratrie, Paris, Erès, p. 37-68. 20 Gayet Daniel, 1993, op. cit. p.II. 21 Buisson Monique, 2003, op. cité.p.2I. 22 Bourguigon Odile (dir.), 1999, Lefraternel, Paris, Dunod, p. 252. 23 Singly François (de), 1996, Le soi, le couple et lafamille, Paris, Nathan, p. 1]. 18

Lien conjugal

Lien parental

Nous avons constaté au cours du développement antérieur que l'horizontalité des rapports internes à l'ensemble des membres de la fratrie, croisée à la verticalité des liens de filiation et de conjugalité, demeure une réalité inexplorée et constitue, de notre point de vue, à rendre les théories sociologiques de la famille comme des explications imparfaites ou partielles. Notre travail cherche à apporter sa modeste contribution pour combler ce manque. D'ailleurs, Annette Langevin écrit « des perspectives de recherche sur les rapports fraternels aux cours des âges restent à explorer. Ce type de relation perdure tout au long de la vie, avec ses codes et ses pratiques. Les écarts entre aîné et cadet doivent être abordés en tenant compte du sexe, les rôles d'un frère aîné ou d'une sœur aînée sont à comparer. TI faudrait examiner de plus près le poids qui pèse sur la socialisation de l'enfant en raison de sa venue au monde à des moments différents du parcours de la vie du père ou de la mère. Poser les problèmes en ces termes éclairait des aspects mal connus du fonctionnement familial, en particulier dans les familles composites, les familles monoparentales, les maternités tardives... où l'ensemble du code des relations fraternelles se reconstruit dans d'autres bases ». Et M. Gribaudi, dans l'ouvrage24 qu'il a consacré aux itinéraires ouvriers turinois du début du siècle (1987), montrait non seulement que stratégie démographique et stratégies professionnelles des familles sont en étroite corrélation, mais aussi que la mobilité professionnelle des ruraux
24 Gribaudi M., 1987, Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du XX siècle, Paris, EHESS, p.114 19

originaires de deux communes qu'il a étudiées et qui ont immigré à Turin et celle de leurs descendants dépendent des relations de parenté au sens large: « L'ensemble des rapports de parenté constitue un milieu actif qui modifie les attitudes, l'identité, les itinéraires de chaque acteur social ». Comparant la position professionnelle d'ego à celles de l'ensemble de ses frères et de ses cousins, il montre que la mobilité des enfants d'ego dépend de cette position relative. Certes, des recherches se sont intéressées aux liens fraternels, mais leur caractère reste parcellaire. Elles ont fait reconstituer, dans la majorité des cas, excepté le travail de Monique Buisson sur la fratrie dans « La fratrie, creuset, des paradoxes», par un des frères les relations qu'il entretient avec les autres membres de sa famille25 ou les itinéraires socioprofessionnels de tous ces membres du réseau fraternel26. Il ne s'agit, dans ce travail, ni de reconstituer par un seul germain, ni de consulter les archives ou les documents historiques pour reconstruire les trajectoires individuelles et familiales de chacun d'eux, mais d'interroger et interviewer l'ensemble des individus constituant cette grappe et ceci sur quatre générations. Voir l'organigramme ci dessous (page 68). Vouloir prendre qu'une grappe nous amène à nous interroger sur la représentativité de ce cas, et Bertaux, Bertaux-Wiame nous répondent: «Le général n'est pas réservé aux grands nombres, il est à découvrir dans le cas particulier »27. Pour ces auteurs, en effet, les historiens de la famille permettent de déplacer le regard des individus sur les rapports entre individus, et Monique Buisson ajoute «déplacement qu'il est selon nous,

25 Bonnvalet Catherine, Maison DOlninique, 1999, «FamiHe et entourage: le jeu des proximités », in C. Bonvalet, A. Gotman, Y Grafineyer (eds.), La fanÛlle et ses proches. L'aménagement des territoires, Travaux et documents, n0143, Paris, INED, PUF, p. 27-67. ; Coenen- Hutter, Kellerhals, Von AHmen, 1994, op. cil. ; Pitrou Agnès, 1997 «Le soutien falniHal dans la société Française », Revue française de sociologie, XVIII, p. 47-84. 26Zarca Bernard, 1993a, « L'héritage de l'indépendance professionneHe selon les lignées, le sexe et le rang dans la fratrie », Population, n02, p. 277-306 ; 1993b, « L'héritage de l'indépendance professionnelle: un ou plusieurs élus au sein de la fratrie? », Population, n04, p.l 0 15-1042; 1995a, «L'héritage et la mobilité sociale au sein de la même fratrie. I l'héritage et la mobilité différentielle des frères », Population, n° 2, p.331-356; 1995b, « L'héritage et la mobilité sociale au sein de la même fratrie. II -l'activité professionnelle et la mobiHté professionnelle des sœurs », Population, p. 1137-1154. Chaudron Martine, 1985, « Rapports intergénérationnels et destin de la fratrie », Dialogue, n° 90, p. 58-59 27Bertaux Daniel, Bertaux-Wiame Isabelle, 1988, « Le patrimoine et sa lignée: translnission et mobilité sociale sur cinq générations », Life Stories/Récits de vie, 4, p. 9. 20

nécessaire d'opérer pour étudier, en les confrontant entre eux et à ceux de leurs parents, les itinéraires sociaux des frères et sœurs» 28. Les études quantitatives, à la lumière des travaux de P.A.Rosental (1999) relatifs aux phénomènes migratoires, se réfèrent à la seule position sociale du père pour expliquer les itinéraires de ses enfants. Et de conclure, que ces enfants reproduisent dans la majorité des cas les itinéraires de leurs parents. Mais ce faisant, on laisse de côté les itinéraires qui n'obéissent pas au schéma de la reproduction sociale, et on oublie que ceci ne s'effectue pas d'une manière mécanique. Comme l'a montré B.Zarca, indépendamment des positions parentales, une dépendance existe entre les destins sociaux des germains. A partir d'un seul interviewé, cet auteur a étudié le destin social de deux frères ou deux sœurs - l'aîné(e) et le benjamin(e) - d'ailleurs sans croiser les sexes entre eux. Il démontre que l'accès à une position sociale relève de ce qu'il appelle un phénomène de «complémentarité» entre les positions respectives de l'un et de l'autre. Ainsi, «lorsque le père n'occupait pas une position donnée, un fils a toujours plus de chance d'occuper cette position si son frère l'occupe aussi »29.De même, sans référer l'activité de deux sœurs, elles aussi aînée et benjamine, au fait que leur mère ait ou non exercé une activité professionnelle, la plus jeune a plus de chance d'être active si la plus âgée est insérée sur le marché du travail 30. Ces recherches montrent que tout ne se joue pas dans la transmission intergénérationnelle, mais des processus internes à la fratrie produisent des effets sur les itinéraires sociaux. Et nous en faisons notre hypothèse, en postulant que ces effets ne se limitent pas uniquement aux effets engendrés par la dynamique fraternelle, ils sont aussi à rechercher dans la grappe entière à savoir la famille élargie (oncles, tantes, cousins, voisins ou amis etc..) comme dans les rencontres et expériences effectuées par chacun à l'extérieur de la configuration familiale, faisant I'hypothèse que le statut social est un attribut collectif familial et non individuel.. L'examen de ces généalogies sociales nous permettra de révéler par quels mécanismes concrets les déterminations globales ont prise sur la réalité et nous permettra de montrer aussi qu'un itinéraire social n'est pas une suite d'événements successifs qui s'enchaîne d'une façon causale: il y a place pour l'action, des choix et des contingences. Afin d'analyser selon quelle logique la famille élargie des tiers extérieurs à celle-ci sont mobilisés pour infléchir les destins professionnels de frères et sœurs, nous pensons qu'un travail macro sociologique sera peu adapté et nous nous inscrivons dans la démarche proposée par B. Zarca selon laquelle, «le recueil d'informations, aussi minutieuses et complexes,
28 Buisson M., 2003, op. cit. p. 33 29 Zarca, 1995a, op.cit., p. 340 30 Zarca, 1995b, op. cit. 21

exigerait un travail de terrain patient, des exploitations monographiques sur l'ensemble du réseau familial seraient dans cette perspective bienvenues »31. Prendre le réseau fraternel comme objet d'étude implique, selon nous, de se placer dans une perspective fme et détaillée, qui est selon P.-A. Rosental, «lieu des interactions interpersonnelles et donc (...), des enjeux sociaux concrets, elle constitue le seul terrain d'observation apte à nous renseigner sur les mécanismes causaux effectifs, y compris ceux qui sont liés à l'usage que font les individus de déterminations les plus amples, institutionnelles par exemple »32.Monique Buisson écrit: « Comprendre les itinéraires sociaux de chaque germain, c'est appréhender comment chacun interprète et transforme ce qu'il reçoit de ses parents et le contexte dans lequel se déroule cette transmission. Travail d'interprétation qui met en jeu les confrontations à l'intérieur de la dynamique fraternelle et familiale mais aussi des confrontations externes à cette dynamique». Dans cette perspective nous nous inscrivons dans un schème d'intelligibilité qui cherche à élucider le sens que l'acteur donne à son action, dont il est à la fois l'acteur et le produit. Cette approche compréhensive nécessite, selon nous, d'interroger l'ensemble des individus constituant cette grappe sur leurs trajectoires socioprofessionnelles et sur celles de leurs proches en interrogeant les uns sur les autres, et sur les rapports de dépendances entre ces différentes trajectoires, des parents envers leurs enfants et des frères les uns envers les autres; ce qui nous permet d'avoir une analyse dynamique dans les deux sens, des plus âgés aux plus jeunes et réciproquement et ainsi compléter l'analyse de B.Zarca qui étudie l'héritage et la mobilité sociale au sein de la fratrie dans un seul sens. Cette analyse nous permettra néanmoins de mettre en évidence combien la fratrie est un lieu privilégié d'affrontement des contradictions entre différentes conceptions idéologiques de la famille et de l'égalité, comme entre les grands courants qui ont structuré le champ sociologique français contemporain. «Pouvant être considérée comme un point de convergence de ces contradictions, la fratrie constitue également pour chaque germain un creuset où il est confronté à des injonctions quasiment paradoxales: être semblable et différent»33.

31 Zarca Bernard, 1999, «Proxitnités professionnelles entre genllains et alliés. Une comparaison dans la moyenne durée », Population, n° I, p.66. 32 Rosental Paul-André, 1999, Les sentiers invisibles. Espace, familles et migrations dans la France du XIXe sciècle, Paris, EHESS, p. 12. 33 Buisson Monique, 2003, op. cit., p.24 22

3) Une certaine conception de ce qu'on appelle « groupe de frères »
TIrevient à Georges Augustins le mérite d'avoir défini les différentes conceptions de la nature d'un groupe de frères et sœurs. Ce qu'il a nommé techniquement un groupe de gennains34. Il en existe trois: la première consiste à les tenir sur le même pied d'égalité; la deuxième, à établir une distinction tranchée, et théoriquement défmitive, entre un aîné (qui peut éventuellement être une femme) et des cadets, la troisième à opposer les filles aux garçons. Ces divisions correspondent à trois types différents de systèmes de dévolution entre générations et ils ont des conséquences importantes sur la vie quotidienne de leurs membres et sur leurs destins. Dans les sociétés paysannes35 tout est basé sur la transmission héréditaire, des biens, comme de la faculté d'exercer de l'autorité. Dans cette conception prime d'une manière générale l'héritage des positions sociales. Le devenir de chaque individu dépend de deux faits: la position du groupe familial considéré dans la hiérarchie des patrimoines, et la position de chacun au sein de son groupe de gennains. Dans ces sociétés paysannes, les mécanismes dévolutifs définissent non seulement les grandes lignes des destinées individuelles, mais aussi les contours des devenirs collectifs, ceux des fennes et des maisonnées. Deux grands principes semblent gouverner les décisions des acteurs sociaux et notamment des chefs de famille: dans le nord de la France, Jean Yver a montré que dans le droit coutumier36, on a tendance soit à privilégier la pérennité du ménage (en excluant de l'héritage les enfants non-résidents), soit le lignage (en rendant le partage obligatoire par les rapports de tous les biens reçus avant la mort du successible). Il montrait aussi que derrière les variantes du droit coutumier, se profilait une logique proprement sociale, qui tendait à préserver soit l'intégrité d'une maisonnée soit la pérennité d'un lignage. Il est possible selon G. Augustin de montrer que l'exclusion des enfants dotés, d'une part, le rappel à l'héritage, d'autre part, qui dépendent des mécanismes de perpétuation de la maison ou de lignage, s'inscrivent en
34Augustins Georges, 1991, « Frères et sœurs: solidarité et rivalité », Dialogue, 4, déceIllbre. 35 Augustins Georges, 1989, Comment se perpétuer? Devenir des lignées et destin du patrimoine dans les sociétés paysannes européennes, Paris, Société ethnologie, 1989. 36Yver Jean, 1966, Egalité entre héritier et exclusion des enfants dotés. Essai de géographie coutumière, Paris, Sirey. 23

outre dans une conception de la famille dont le groupe des germains est le centre de gravité. Il existe trois grandes conceptions du groupe familial: 3.1) l'opposition aîné/cadet Nombres de sociétés distinguent soigneusement entre l'aîné et tous les enfants qui suivent qu'on regroupe sous le vocable de « cadet ». Il convient de noter que l'aîné n'est pas forcément le premier né. Dans le sud de la France il est courant d'entendre dire que l'on « fait» un aîné. Cela ne veut pas dire que l'ordre de naissance est négligé mais il n'est pas considéré comme intangible. L'aînesse apparaît comme une position de prestige, déterminée entre autres par l'ordre de naissance dont le sexe masculin se trouve avantagé. En fait, on préfère dans ces familles que la succession revienne de préférence au garçon qu'aux filles. Dans les sociétés pyrénéennes, qui offrent un des exemples le plus frappant d'opposition aîné/cadet, les privilèges d'aîné sont considérables. En plus de bénéficier, durant toute sa jeunesse, d'avantages quotidiens au cours de la vie familiale, il est juridiquement favorisé. Il sera le seul enfant autorisé à se marier et à ramener sa femme vivre dans la maison, il deviendra ainsi après la mort du père, le chef de la maison, dont il perpétuera le nom (marque principale de l'identité de ces sociétés), et il recevra l'essentiel du patrimoine. Les cadets sont amenés à quitter la maison et à émigrer. Certains d'entre eux peuvent être sauvés en se mariant avec une « aînesse-héritière ». Ceux qui ne veulent pas quitter la maison sont condamnés non seulement à rester célibataires toute leur vie mais à être au service du frère héritier comme berger ou domestique. Les destins des cadets dépendent essentiellement de leurs positions dans la fratrie, et du bon vouloir de leur frère aîné. Etre l'aîné ce n'est pas toujours avantageux, car il doit respecter les décisions imposées par ses parents. Ces contraintes apparaissent lors de son mariage, car la dot de la femme avec laquelle il doit se marier, doit à la fois dédommager 1'héritage auquel les filles doivent renoncer et leur payer leurs dots. Il s'en suit que la dot du mariage de l'aîné atteint des sommes exorbitantes. La position de l'aîné comporte des contraintes plus redoutables encore en période de crise économique. Car reprendre la ferme n'est pas un privilège mais un fardeau. Dans ces conditions les cadets ont l'avantage d'aller tenter leurs chances ailleurs. La perpétuation des maisonnées était au moins en partie fondée sur le sacrifice des cadets. Ces derniers semblaient consentants. 24

Ce système pyrénéen s'efforce de garantir la pérennité de deux ensembles de biens qui sont tenus indissociables, la maison et le patrimoine. Pour y parvenir, il a recours à une règle de succession qui transmet l'autorité de la ferme à un seul enfant, et une règle d'héritage la quasi-totalité des biens fonciers à ce même enfant. 3.2) La stricte égalité des germains A l'opposition des précédentes, les sociétés qui ont recours à la stricte égalité entre germains n'opèrent aucune distinction entre aînés et cadets, garçons et filles. La répartition de l'héritage se fait d'une manière équivalente entre tous les prétendants. Contrairement aux sociétés à maison, le morcellement des terres est inévitable. Dans ces sociétés, pour lutter contre le morcellement on a recours aux mariages entre proches, entre cousins et entres voisins, le capital se trouve toujours entre les membres apparentés. Dans un contexte démographique relativement stable, le capital foncier circule au sein des parentèles, s'agrégeant et se dissociant au fil des mariages. Ces stratégies matrimoniales n'ont pas seulement pour effets de préserver le capital foncier contre le morcellement. Elles sont aussi un moyen de nouer et renouer les liens entre les membres de la parentèle et de leur offrir les moyens de survie. Une autre solution contre le morcellement foncier consiste dans ces sociétés à dissocier la dévolution des biens de la transmission de l'exploitation. On peut, en effet, diviser les terres entre tous les enfants et préserver la succession à un seul. Cette solution suppose que la coutume soit assez forte pour contraindre les cohéritiers à renoncer à l'usage agricole de leur terre et à le céder, contre un fermage ou une compensation quelconque, à I'héritier ou à I'héritière. Les droits fonciers sont distribués sous forme de locations au sein de parentèles, à moins que les terres soient achetées par le successeur. La Bretagne du XIXe et du XXe siècle peut être considéré comme l'exemple typique des sociétés à parentèles. 3.3) l'opposition garçons/filles Cette troisième possibilité consiste à attribuer les terres aux garçons et à doter les filles au moyen de biens meubles. De cette manière, les biens fonciers demeurent toujours entre les mains des frères. Le parage égalitaire a des effets inévitables sur le morcellement des terres. Le recours au mariage entre cousins, comme dans le cas précédent, semble une stratégie contre le 25

morcellement. La terre reste quand même entre les mains d'une descendance mâle, liés entre eux, par leur commune ascendance, leur référence à un seul ancêtre commun. Dans les pays nordiques, les systèmes à lignagère ont progressivement privilégié la succession soit à un seul enfant, soit que l'exploitation est distribuée de manière périodique entre ses membres. Ces procédures ont pour effets de lutter contre le morcellement.

Dans les sociétés méditerranéennes, les systèmes à lignage consistent à répartir les droits fonciers entre personnes liées entre elles non seulement par une ascendance commune, mais aussi par un voisinage étroit au sein de véritables « quartiers lignagères ». Trois principes de légitimité: la maison, la parentèle ou le lignage Les trois grandes possibilités de considérer le groupe des germains vont de pair avec trois grands types de systèmes de perpétuation, ou, plus précisément, avec trois principes de légitimité qui gouvernent les actions individuelles: le principe de la maison patrimoine, celui de la parentèle, et celui du lignage. Les acteurs de la vie sociale s'efforcent de maintenir l'intégrité d'un patrimoine associé à une maison dans le premier cas, de reproduire un réseau de dévolution et de mariage au sein de parentèles dans le second cas, de perpétuer un ensemble de solidarités dans le troisième cas. Ces exemples ont le mérite de montrer que le destin individuel et le devenir collectif sont liés: ce que chacun deviendra dépendra de ce qu'il sera à même de recevoir, que ce soit sous forme de biens, ou des droits à exercer de l'autorité sur une femme. Les devenirs individuels et collectifs dépendent des prérogatives culturelles en fonction du sexe et rang dans la fratrie. Dans les Pyrénées, on soulignait l'existence d'une relation privilégiée entre l'oncle célibataire et son neveu, le fils de l'héritier, relation faite de connivence et d'entraide: c'était le neveu qui, en été, montait ravitailler son oncle, berger en montagne, c'était l'oncle qui devenait le confident du neveu. A ces relations de complémentarité et de mutuelle affection s'ajoutait le fait que l'oncle recevait en propriété des terres dont il laissait la jouissance à son frère successeur et qu'il léguait un jour à son neveu. Avec la crise économique ces maisons ont fait faillite, les aînés sont devenus pauvres et les cadets émigrés ont bien tiré leur épingle du jeu. Le plus curieux c'est la perpétuation de la relation neveu-oncle, mais en changeant de protagonistes: 26

c'était l'aîné célibataire qui conserve pour son neveu, fils du cadet, la maison que ce dernier reprendra plus tard comme résidence secondaire. Ainsi se maintient, en s'adaptant aux circonstances les plus adverses, la logique d'une certaine composition du groupe de germains. Ainsi l'image de ces enfants exclus, qu'il s'agisse des cadets dans les sociétés «à maison» ou des laissés-pour-compte des sociétés égalitaires, nous rappelle qu'ils existaient aussi autrefois des points de rupture. De fait, les systèmes locaux ne survivent souvent, on l'a bien montré maintenant, que grâce aux ressources exogènes, fournies par les membres de la famille qui sont partis en ville exercer divers métiers, tout comme les migrants portugais dans les années 1970 ou les migrants maghrébins aujourd'hui font vivre leur village d'origine en leur envoyant une partie de leurs salaires. La continuité n'est donc pas au rendez-vous en milieu rural. Et encore moins en milieu urbain où se mêlent des groupes sociaux divers. C'est le XIXèmesiècle bourgeois qui, en insistant sur la place centrale de la famille, dénie à celles qui ne sont pas conformes à son modèle, la possibilité d'une continuité. Lieu d'injonction des codes, lieu de reproduction d'un ordre social qui s'exprime dans les manières incorporées de se tenir, de se vêtir, de se nourrir, la famille est placée au centre du dispositif bourgeois de reproduction. Le groupe domestique comme le groupe de parenté s'appuie sur les valeurs familiales, mais aussi sur les soutiens matériels et économiques qu'ils fournissent notamment pour développer tout au long du XIXèmesiècle les « affaires de familles », si bien nommées. A la lumière de leur expérience, ces familles bourgeoises ne peuvent admettre qu'il existe aussi une continuité des autres que sont les pauvres. Les premiers temps de l'industrialisation engendrent des phénomènes de prolétarisation, de mobilité des individus qui mettent en péril les liens intergénérationnels, la mise en œuvre des mesures paternalistes, de programmes d'habitat pour les ouvriers et l'augmentation des salaires permettent, au tournant du XXème siècle, que les couches ouvrières se stabilisent et se familiarisent deux processus qui vont de pair. Une continuité est alors réintroduite dans les familles ouvrières et l'emploi devient, dans certains secteurs de l'industrie plus au moins héréditaire, elle ne s'articule plus autour d'un patrimoine que ces familles sont bien en peine d'accumuler, mais autour d'une culture ouvrière qui se transmet. L'état providence pensait-on achevait d'asséner le coup de grâce aux liens intergénérationnels. Dans les années 1950, les sociologues voyaient fondre les fonctions familiales, et monter la famille nucléaire coupée de ses liens de parenté. Et pourtant ceux-ci ont résisté à la mise en place des solidarités publiques. Les continuités familiales telles qu'elles s'expriment à travers au minimum trois générations peuvent être mises en évidence, si l'on 27

regarde les généalogies comme outils structurant le futur. En effet, si l'on projette les généalogies vers le passé nous nous représentons la parenté comme reproductrice de l'ordre par le biais de l'habitus qui suppose une incorporation de ce passé. Orientée vers le futur, la lignée invente de nouveaux individus; c'est l'enceinte d'où peuvent émerger les changements et les nouveautés. En ce début du xxrme siècle, les liens de famille sont même souvent inventés et bâtis à la lumière des «lieux de mémoires» qui servent à célébrer une identité collective reconstruite. Fils et filles ne mettent plus leurs pas dans ceux de leurs parents. Et les groupes familiaux réinterprétant un passé en y sélectionnant des éléments propres à assurer un présent qui plonge sans cesse en avant. Les lignées familiales font de même, jouant avec la notion de tradition, qui comme l'a bien dit Gérard Lenclud, les «pare d'un vêtement archaïque tant il est vrai que la patine en ce domaine est signe de qualité» 37.En somme des néo-transmetteurs. Qu'est-ce qui tient les lignées ensemble? Sur quoi la parenté, aujourd'hui, se fonde-t-elle? Comment s'incarne et se vit l'ordre symbolique des générations? Selon François de Singly qui étudie la famille contemporaine, - c'està-dire le couple et ses enfants -, celle-ci a fait peau neuve en prenant en charge la construction de l'identité individualisée, caractéristique de cette modernité. La famille a su se transformer pour assurer ou tenter d'assurer cette fonction centrale de reproduction identitaire. Elle peut le faire parce qu'elle dispose d'une ressource - l'amour - qui implique (au moins dans l'idéal) gratuité et inconditionnalité. Cet amour, selon Antony Giddens favorise la confiance et l'intimité dans une « relation pure» qui, à son tour, permet «la révélation de soi ». Cette relation à [malité narcissiqueconstruire son ego - est instrumentale, se servir de l'autre pour réaliser cette construction. Giddens ne voyant cette dernière que dans le lien conjugal et parental. Mais qu'en est-il de la relation fraternelle ou de la famille élargie? La parenté, elle aussi, offre un espace de confiance, dans un contexte d'égalité. Disparus les patriarches, place à des individus qui peuvent fonder leur «moi» dans la temporalité des relations intergénérationnelles entre égaux. Au-delà de la relation conjugale, les lignées et leur durée confèrent leur dimension au destin humain. Parenté et individualisme ne sont pas incompatibles, mais complémentaires, voire compensatoires.

37Lenclud Gérard, 1987,« La tradition n'est plus ce qu'elle était », Terrain, 9, p.l19.

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IV) APPROCHES METHODOLOGIQUES
Nous nous inspirons dans ce travail de la démarche proposée par Anthony Giddens. Selon cet auteur, en analysant les aspects de modernité au travers de la famille et la montée de l'individu, il caractérise la modernité par le fait que «pensée et action sont constamment réfractées l'une sur l'autre »38. La vie moderne est toute pétrie d'une réflexivité liée au fait que les pratiques sociales, sont constamment examinées et reformulées à la lumière de l'information qui rentre, ce qui modifie leurs caractères. Il est frappant que nombre d'entretiens que nous avons menés, soient justement, caractérisés par une telle réflexivité. L'entretien provoque un retour sur soi, l'auteur du récit devient le sociologue de sa propre vie et recherche les circonstances sociales et historiques anciennes, la raison de son action ou attitudes passées, les siennes comme celles des autres, l'obligation d'aider par exemple un proche. Le recueil de récits de vie, dont l'analyse fait l'objet dans cette recherche, est particulièrement en assonance avec les conditions de la modernité. Certes, la délocalisation des liens sociaux liés à l'immigration de ces familles, conduit à rejeter l'observation participante. Mais, quand bien même celle-ci serait possible, « le nous narratif» de ces récits est congruent avec les interrogations qui ont présidé à cette enquête: qu'est-ce- que la continuité aujourd'hui? Pourquoi les liens résistent-ils? Comment se perpétue ou se fabrique l'identité familiale? Pourquoi ces liens sont-ils considérés comme importants? De combien de manières ces individus sont-ils liés? Existe-t-il des relations privilégiées dans la famille et quel poids ont-elles sur la trajectoire socioprofessionnelle des individus concernés et sur l'ensemble des relations familiales? Y a-t-il dans cet ensemble des parties faiblement connexes avec le reste et pourquoi? A la linéarité des vies d'autrefois, dans des communautés aux frontières visibles, se substituent ces vies fragmentées entre des temps et des lieux; d'où le passage de l'observation à l'entretien. Isoler une séquence de vie, nous conduit temporairement dans l'intimité des familles et de tels matériaux sont en homologie avec notre expérience quotidienne, où l'expérience, des uns et des autres est vue comme parcellaire. Toutefois en travaillant avec les trois générations d'une même lignée, on peut restaurer,

38 Giddens Anthony, 1994, Les conséquences de la modernité, Trad. de l'anglais par Olivier Meyer, Paris, L'Hannattan.

sinon la continuité du temps, mais aussi contrer l'effet de cassure du social et recomposer des trajectoires qui font sens. Les récits familiaux suscitent un intérêt particulier dans le domaine de la psychologie qui les utilise comme fenêtres sur les processus cognitifs de l'individu. La façon dont un individu agence un ensemble de pièces de son histoire de vie reflète en effet des aspects importants de son identité. Tandis que les personnes racontent leurs expériences personnelles, elles créent leurs autobiographies. Loin d'être des récits factuels, ce sont des processus constructifs dans lesquels les événements du passé sont vus à la lumière du contexte présent. Les récits familiaux participent à la création d'une autobiographie individuelle, mais au-delà de l'individu «ils traitent de la façon dont la famille donne sens à son monde, exprime des règles d'interactions et crée des croyances à propos des relations. Le processus création de récits et de thèmes familiaux peut être partagé par les générations, amenant à la régulation de croyances familiales et de modèles d'interactions. Les récits deviennent une sorte d'album de souvenirs familiaux »39. Outre la psychologie, ces récits concernent depuis longtemps, tant l'ethnologie, que la sociologie. Aussi vieux40 que l'anthropologie culturelle américaine, le récit de vie offre un éminent moyen de traiter les relations familiales dont les Enfants de Sanchez d'Oscar Lewis constituent un sommet du genre. Certes ces histoires de vie, ou leurs fragments, ne peuvent être que l'illustration du fonctionnement d'une société qui exige une analyse préalable de ses structures de production matérielles et mentales. Ils ne suffisent point à eux-mêmes, comme le note Jean Copans41mais leur intérêt s'accroît s'ils peuvent être croisés, offrir des perspectives complémentaires ou contradictoires, dépasser l'aspect psychologique et singulier de chaque point de vue. Il ne s'agit cependant pas, dans ce travail, de restituer ces récits dans leur intégralité, de les construire, avec tous les problèmes que pose le passage du récit brut au récit réécrit à vocation ou [malité littéraire42, mais

39 Attias-Donfut Claudine, Lapièrre Nicole, Segalen Martine, 2002, op. cit. 40 Lewis Oscar, 1963, Les enfants de Sanchez, Paris, Gallimard. 41 Copans Jean, 1974, Critiques et politiques de l'anthropologie, Paris, Maspero, p. 53. 42 Conseth Marc-Olivier et Maillard Nabila, 1987, « L'approche biographique en ethnologie: points de vue critiques », in histoire de vie, approches pluridisciplinaires. Recherches et

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d'en extraire des éléments, qui confrontés à d'autres éléments, d'autres récits et restitués dans le cadre problématique, qui est le notre, servent à illustrer les changements dans les relations familiales et leurs poids sur les trajectoires socioprofessionnelles. En sociologie, les récits de vie ont aussi une longue tradition qui remonte à l'école de Chicago et s'épanouit aujourd'hui dans le courant qui privilégie l'individu et les groupes sociaux comme acteurs et moteurs de l'organisation sociale43.L'apport principal de ces derniers est d'avoir montré très tôt que la socialisation, c'est-à-dire le processus par lequel l'être humain acquiert ses propres modes de comportement, ses valeurs, ses attitudes et les développe tout au long de son existence, est un processus interactif permanent, mettant en jeu plusieurs acteurs et dans lequel chaque partie répond et modifie les données de départ. La subjectivité des récits de vie peut se transformer en moyen de connaissance scientifique, si comme le suggère Daniel Bertaux, on ne traite plus l'homme «comme un sujet à observer, à mesurer mais comme un informateur mieux informé que le sociologue qui l'interroge »44. Dans ce cas, on interroge des sujets qui sont utilisés comme informateurs, à la fois sur eux-mêmes, sur leurs ascendants ou descendants et sur leurs frères et sœurs. L'enquête est donc à la fois directe pour l'ensemble des individus interrogés, indirecte et plus ou moins rétrospective pour les autres. TI s'agit en effet, d'interroger tous les individus à la fois sur euxmêmes et sur l'ensemble des membres de leur famille. On procèdera dans notre étude de la seconde génération à la première génération, que sont les parents et de la seconde à la troisième, que sont les enfants et vice versa. Ce qui aura pour inconvénient de restreindre l'enquête à des sujets dont les parents sont encore en vie, mais peut-être l'avantage d'une meilleure information, et permettrait surtout d'inclure dans l'étude l'ensemble des enfants de la même fratrie: on pourra estimer si la mobilité est une variable plutôt «familiale» ou plutôt individuelle, selon l'homogénéité ou l'hétérogénéité des destinées sociales des enfants d'une même famille. Ces récits nous servent à analyser comment se fabrique la continuité familiale, avec, contre ou à travers le changement, ici la mobilité sociale, les
travaux, 7, Neuchâtel Edition de l'institut d'ethnologie et Paris, Editions de la maison des sciences de I'hol1une, p.30-40. 43Kaufinann Jean-Claude, 2001, Ego sociologie de soi, Paris, Nathan. 44 Bertaux Daniel, 1980, «L'approche biographique: sa validité méthodologique et ses potentialités ), Cahiers internationaux de sociologie, 1980, 69, p. 219. 31

migrations, l'incertitude concernant l'avenir des jeunes, les changements dans les rapports de sexes, etc. Cette enquête, et les récits qui la constituent, est I'histoire d'une trajectoire familiale qui illustre les grands mouvements sociaux caractéristiques de la société française ces dernières années. Nous portons une attention nouvelle aux identités personnelles, au vécu: I'historicité est saisie au niveau du sujet qui nomme le monde et concourt à élaborer les normes qui régissent sa vie. Dans le cadre de la socialisation secondaire, la construction identitaire au sein de la famille illustre un processus inachevé, en devenir (Dubar, 1991 ; Dubet, 1994, De Singly, 1996). Nous privilégions dans le cadre de ce travail, l'étude de l'interdépendance des individus dans la structuration de chacun à ce qui les sépare, les distingue. François de Singly (1993) est du même avis lorsqu'il écrit que la« définition de la famille par sa forme ou sa structure, c'est-à-dire par ses éléments les plus visibles, les plus simples à décrire statistiquement risque de faire disparaître cette attention aux relations, qui est cependant l'élément le plus important au plan
théorique»
45.

1) La population

étudiée

L'échantillon est constitué selon la technique de boule de neige d'une famille d'immigrés Algériens. L'importance numérique du groupe familial dépend évidemment du découpage opéré à priori dans l'univers de la parenté des personnes inteITogées. Les trois générations que constituent cette famille de la génération des grands-parents aux petits enfants et parmi les collatéraux, figurent, non seulement les frères et sœurs d'Ego et de son conjoint, mais aussi les oncles et les tantes et leur conjoint ainsi que le nombre de leurs enfants respectifs, neveux et nièces, cousins et cousines. Ce choix résulte aussi du parti pris de ne pas limiter l'enquête à un groupe d'âge particulier des grands-parents aux petits enfants. Toutefois, l'ensemble de la parenté que peuvent décrire les individus est en général plus étendu que le groupe avec lequel ils entretiennent des relations étroites. Distinguer cette famille choisie de la famille légale est l'un des enjeux de notre recherche. Le choix d'une famille d'élection à l'intérieur
45 Singly François (de), 1993, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Nathan Université. 32

de la famille légale apparaît comme restrictif, ce qui n'exclut pas une fréquentation épisodique du reste du réseau de parenté.

2) Pourquoi

trois générations?

La succession harmonieuse des générations permet à l'individu de trouver sa place dans la chaîne générationnelle et dans le corps social. Cette conception des choses n'est pas sans rappeler les propos de Pierre Légende: « Le cycle de vie fait passer l'être humain d'un point généalogique à l'autre, de la place de fils à celle du père, de fille à celle de mère, successivement sans télescopage des places, c'est-à-dire sans délirer. Le droit successoral a été l'un des moyens inventés pour notifier la différenciation et mettre en scène la loi de la reproduction» 46. Cette expression de trois générations est aussi utilisée pour étudier le problème de l'acculturation. Elles seraient nécessaires pour transformer un immigré en un véritable français. Le problème de l'immigration comme l'explique Gérard Noirel47, correspond à une rupture épistémologique dans I'histoire des deux disciplines (1'histoire et la sociologie), même s'il ne faut pas méconnaître, par ailleurs, la lourdeur du contexte politique à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. L'assimilation de l'étranger, soit elle est traitée comme un méfait, puisqu'elle est construite sur une perte d'identité, soit au contraire comme un bienfait, puisqu'elle est capable de transformer un «étranger» en «presque un semblable ». Pour quitter cette voie réductrice Gérard Noirel propose un changement d'orientation: examiner le processus non pas en se focalisant sur l'une ou l'autre génération, mais sur un temps plus long celui des «trois générations» considérées comme un seul procès. Béatrix le Wita écrit:« La prise en compte de la profondeur généalogique par les chercheurs voulant appréhender la mobilité sociale s'avère aujourd'hui indispensable. Pour ce faire, ils utilisent ce qu'on appelle « les histoires de vie », qui font apparaître que l'individu est enserré non pas dans une famille mais dans le familial »48.Bertaux, D. écrit: «Ce que l'on a sous les yeux, ce n'est pas une famille mais un entrecroisement de lignées porteuses d'histoires spécifiques (lignée du père, lignée de la mère) car la
46 Legendre, P., 1985, L'inestimable objet de la transmission, Paris, Fayard, p. 38. 47 Noiriel, G., 1988, Le creuset français. Histoire de l'immigration 19ème et 20ème siècles, Paris, Seuil. 48 Wita Béatrix (le), 1991 «L'énign1e des trois générations» in Jeux de familles, (sous la dir.) Segalen Martine, Presses du CNRS, Paris, p. 217. 33