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Trajectoires de Chinois et représentations de la France

De
268 pages
Cet ouvrage porte sur les représentations de la France par les Chinois, les différents facteurs intervenant dans la construction de ces représentations, ainsi que leurs implications dans les relations interpersonnelles sino-françaises et dans l'apprentissage du français en Chine. Cette étude croise l'expérience de six groupes de Chinois ayant des expériences de mobilité étudiante, professionnelle ou d'émigration en France.
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Trajectoires de Chinois et représentations de la France

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Fabrice HAMELIN, Élodie PINSARD, Isabelle RAGOT et Bérangère VÉRON, Les radars et nous, 2008.

Trinh VAN THAO, Vietnam, du confucianisme au communisme, 2008. Thierry GUILBERT, Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence, 2007. Roland GUlLLON, Sociologie critique d'un socialisme de gouvernance, 2008. Audrey ROBIN, Les filles de banlieue populaire. Footballeuses et « garçonnes» de «cité»: «mauvais genre» ou «nouveau genre », 2007. Marie-Thérèse RAPIAU, Stéphane RIMLINGER, Nelly STEPHAN, Quel marché du travail en agriculture, en agroalimentaire et en environnement pour les techniciens, les ingénieurs et les cadres?, 2007. Nathalie COULON et Geneviève CRESSON (coordonné par), La petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre, 2007. Stéphane MÉRY, Un filet et des sports. Approches sociologique, historique, prospective, comportementaliste, 2007. Frédérik MISPELBLOM BEYER, Travailler c'est lutter, 2007. Yann LE BllIAN, Construction sociale et stigmatisation de la «femme noire », 2007. Jérôme DUBOIS, La mise en scène du corps social. Contribution aux marges complémentaires des sociologies du théâtre et du corps, 2007. Laroussi AMRI (sous la dir.), Les changements sociaux en Tunisie (1950-200), 2007.

XIE YONG

Traj ectoires de Chinois et représentations de la France
Pour une compétence interculturelle sino-française

Préface de Geneviève Zarate

L 'HARMATTAN

CD L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harrnattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05047-1

EAN : 9782296050471

Remerciements
Je tiens à remercier sincèrement toutes les personnes qui m'ont apporté leur soutien dans l'élaboration de ce travail. Je tiens à exprimer ma plus profonde gratitude envers Madame le professeur Geneviève Zarate. C'est elle qui m'a initiée à la recherche en didactique des langues et des cultures, c'est aussi elle qui m'a soutenue pendant des années dans mon travail de thèse sous sa direction, et puis dans ma recherche actuelle qui est le prolongement de ce travail de thèse. Cet ouvrage n'aurait pu voir le jour sans ses éclaircissements, ses conseils précieux et son encouragement permanent. Je remercie encore profondément Madame Zarate pour le Séminaire «Frontières culturelles et diffusion des langues» qu'elle anime à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO, Paris). Ce lieu d'échanges par excellence m'a permis d'ouvrir I'horizon et de bénéficier de ses acquis de recherche. Mes remerciements vont également à tous les collègues de ce séminaire pour leur soutien précieux et leur aide désintéressée dans mon travail de recherche. Je tiens également à remercier chaleureusement tous mes collègues de l'Université des Etudes Etrangères du Guangdong (Chine), pour leur encouragement permanent et leur aide efficace. Je suis à jamais reconnaissante envers Monsieur Zheng Lihua, doyen de la Faculté des Langues et Cultures européennes de la même université, car son esprit d'ouverture a contribué à la mise en place des échanges entre notre université et des universités françaises, ce qui a favorisé mes plusieurs séjours à Paris et la rédaction de ce livre. Enfin un grand merci à tous mes proches pour avoir supporté avec gentillesse et patience les contraintes de ce travail. Je remercie de tout mon cœur mon époux Li Jianhong pour le soutien qu'il m'a toujours apporté sans faillir. Je dois une reconnaissance toute particulière à mes parents qui, malgré leur santé fragile, se sont montrés compréhensifs à mon égard et ont fait de leur mieux pour m'encourager.

Préface
A l'heure où la Chine s'impose comme un acteur décisif dans la mondialisation - elle en est même l'emblème dans le débat économique et politique français quand les entreprises y délocalisent leur production, il est temps de s'interroger sur les répercussions que cela implique dans l'enseignement du chinois en France, du français en Chine. Cette évolution de la Chine, dont l'accélération est inouïe pour les pays occidentaux, devient la marque de ce siècle nouveau et doit se répercuter dans le champ des recherches universitaires, si l'on pose par principe que le rôle de l'université est d'accompagner ces mutations, et non de se contenter de les décrire a posteriori. Vue du contexte français, de pays fantasmé, la Chine devient pays partenaire, une évolution dont les professeurs de langue sont les acteurs à part entière. La densité de ces relations et son amplification imprévue, est initialement construite sur une histoire du lointain, par exemple dans les manuels scolaires français d'histoire qui, au long du XXème siècle accordent à la Chine la place réservée aux pays qui ne sont destinés à être qu'une toile de fond dans la culture générale des élèves français. L'intensité de la présence chinoise sur la scène internationale introduit un renversement de perspective brutal en Europe et en France et aboutit à la complexification proliférante des représentations des deux pays dans l'opinion publique française: s'y entrelacent ce réservoir de représentations héritées des acquis scolaires, neutralisées par la distance géographique, et des représentations contradictoires, voire sinophobes, dynamisées par l'actualité et les médias internationaux. Le mérite de l'ouvrage de Yong Xie est d'intervenir sur cette scène contreversée en étant parfaitement informée du débat franco-français sur la Chine et d'y apporter l'éclairage symétrique, celui des acteurs chinois francophiles et francophones, indispensable pour alimenter une réflexion approfondie sur ces relations bilatérales. Cette recherche se situe à l'intersection des débats éducatifs et de société. Alors que la didactique des langues, espace disciplinaire où se situe clairement cette recherche, s'est majoritairement construite sur l'apprentissage des élèves et sur les interactions entre l'enseignant et ses élèves et, ce travail met en lumière le concept de « représentations sociales»: comment les phénomènes sociaux, entendus a minima

comme extra-scolaires, interférent-ils avec les représentations de celui qui apprend une langue et en fait l'une des composantes de son choix de vie? Au cœur de cette recherche, cette interrogation vise à prendre en compte le vécu des apprenants de langues que les descriptions des manuels de langue, normalisées par les idéologies scolaires, ont rejeté dans l'ombre et a pour résultat de mettre en lumière l'impact des représentations sociales dans le vécu scolaire et non-scolaire des acteurs concernés par l'apprentissage des langues. Cette formulation aboutit à englober, sous le terme d'acteurs sociaux, aussi bien les apprenants de langue que les enseignants qui ont eu, eux aussi, leur parcours d'apprenants. Le concept de «trajectoire », mis en service dans cette recherche et associé à celui de «représentations sociales» instaure une double dynamique: celle des individus et celle des sociétés, conjugaison des niveaux micro- et macro-social, qui permet d'embrasser à la fois les mutations fulgurantes qui modifient les contours de l'espace franco-chinois et les histoires singulières d'apprenants et d'enseignants de français qui s'y adaptent. Chaque apprenant est ainsi reconnu pour la relation personnelle qui le lie aux langues qu'il apprend, déterminée par la génération à laquelle il appartient, le style de vie qu'il a choisi, son expérience de la relation à l'altérité, et parfois de la médiation sino- française, officialisée ou non, voire de l'expatriation en France. En introduisant l'étude des « trajectoires regroupées» pour caractériser le fonctionnement des représentations sociales et la diversité de ses expériences individuelles, Mme Xie construit un modèle unique, englobant et synthétisant la diversité des parcours de ceux qui sont impliqués dans l'espace des relations franco-chinoises, quels que soient les évolutions géopolitiques et le libre-choix des individus. En réussissant ce pari méthodologique, elle démontre sa capacité d'innovation. Les résultats de cette recherche et ce savoir-faire ne sont pas sans retombées pratiques. Les entreprises sont avides de recettes pour mener à bien leurs négociations commerciales, ce qui est souvent à l' œuvre dans les formations dites de « communication interculturelle ». Les manuels de langue sont souvent réducteurs, cautionnant une liste stéréotypée de pratiques qui sert de maigre passeport culturel. Dans un cas comme dans l'autre, la formation se résume souvent à un catalogue de règles sociales auxquelles l'apprenant doit se conformer pour aboutir à une communication efficace, ce qui donne lieu à une description figée et convenue des échanges. Les résultats de la recherche de Mme Xie rassemblent une moisson de données bien plus riche puisqu'elle présuppose que toute expérience s'inscrit dans la 8

diversité des parcours et qu'elle peut contribuer à forger une « compétence interculturelle ». Elle établit la cartographie d'un espace de positions qui va du porte-parole officiel chinois au couple mixte franco-chinois. Là où les formations systématisent d'ordinaire l'étude de la vie en Chine sous forme de scénarios figés, elle introduit l'expérience personnelle en ce qu'elle a d'imprévisible et d'unique, décrit des stratégies d'adaptation aussi bien que des échecs, montre comment la complexité des parcours individuels interfère avec les scénarios trop convenus. Bref elle restitue la dynamique des échanges sociaux, propre à la compréhension éclairée des représentations qui circulent désormais intensément entre la Chine et la France.

Geneviève Zarate Professeur des universités, INALCO, Paris Responsable de l'équipe de recherche PLIDAM (JE 2502) (Pluralité des Langues et des Identités en Didactique: Acquisition, Médiations)

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Introduction
La Chine est aujourd'hui un pays en pleine mutation, qui connaît un grand essor économique, sa volonté politique et sa marche vers l'ouverture lui assurent un positionnement de plus en plus affirmé sur la scène internationale. Avec son entrée dans l'OMC en 2001, la Chine accélère son processus de l'adoption des normes internationales et intensifie ses échanges dans tous les azimuts avec le monde entier, dont l'Europe. La Chine et la France vivent en ce moment le temps le plus fort de leurs rapports bilatéraux depuis l'établissement de leurs relations diplomatiques en 1964, « le partenariat global sino-français » conclu en 1997 s'est pratiquement étendu dans tous les domaines: politique, économique, commercial, scientifique, culturel et éducatif, et il est maintenant davantage bénéfique aux intérêts des deux peuples. Au niveau régional, la province du Guangdong est parmi l'une des régions les plus dynamiques de la Chine, voire du monde. Les échanges sino-français y gagnent sans cesse en profondeur et en ampleur, et on constate aujourd'hui une expansion rapide des échanges économiques et commerciaux entre le Guangdong et la France. A titre d'exemple, jusqu'à la fin de l'année 2003, le nombre des projets directement financés par la France a atteint le chiffre de 242, avec une valeur conventionnée de 2 731 milliards de US dollars 1. En outre, l'esprit ouvert et le dynamisme des Guangdongais se manifestent non seulement dans les échanges économiques et commerciaux, mais également dans les échanges culturels et éducatifs, et c'est une tendance de plus en plus marquante. Parmi les échanges sino-français dans cette province, on tient notamment à évoquer les actions coopératives entre les universités locales et la France, en citant plusieurs projets éducatifs en collaboration bilatérale: la classe de DESS en commerce international gérée conjointement par l'Université Zhongshan d'un côté, et Lyon III, EM Lyon2 de l'autre côté; l'enseignement dans l'option de la communication au sein de l'entreprise, assuré par l'Université de Grenoble III et le Département de Français de l'Université des Etudes étrangères du Guangdong; la création d'une faculté de tourisme à
I

Cf. L'allocution prononcée par le vice-président de la province du Guangdong Song Hai, à

l'occasion de la réception offerte par le Consul Général de France à Canton, le 14 juillet 2004. 2 Abréviation de l'Ecole de Management de Lyon.

l'Université de Guangzhou selon un programme d'échange entre cette université et l'Université d'Angers de France; l'établissement d'un centre de formation de français à l'Université d'Agronomie de la Chine du Sud, etc. Depuis la fin des années 90, on constate dans la province l'accroissement considérable du nombre des jeunes qui partent étudier en Europe et l'augmentation frappante de l'effectif des apprenants de français. Le boom a été surtout constaté entre 2001 et 2004: à l'Université des Etudes étrangères du Guangdong où nous travaillons, le nombre d'inscriptions en français comme spécialité et comme seconde langue étrangère a atteint 462 personnes en 1996, puis 1 397 en 2001, enfin 2 010 en 2004, soit une augmentation spectaculaire de 302,4% entre 1996 et 2001 et une progression continue de 150% entre 2001 et 2004. Puis à l'Alliance française de Canton, on a aussi enregistré des performances remarquables: si en 2001 le nombre des élèves recrutés a déjà atteint 1 847 par rapport à 383 en 1996 (+482,2%), le résultat est encore plus évident en 2002 et 2003 avec les inscriptions annuelles de 2 700 en moyenne1. Ces accroissements présentent des perspectives encourageantes. C'est que l'entrée de la Chine à l'OMC en 2001 a suscité un nouvel enthousiasme pour apprendre des langues étrangères et une nouvelle vague de mobilité internationale pour des échanges et des études. A part les Etats-Unis et le Canada, de plus en plus de jeunes Guangdongais choisissent des pays européens, dont la France, pour y poursuivre leurs études supérieures. Si leur départ est d'abord motivé par le décrochement d'un diplôme étranger, afin d'ajouter un atout supplémentaire à la vie professionnelle, les motivations culturelles, telles que la passion pour la langue et le désir de découvrir l'altérité, sont également mobilisées dans le processus de la décision. Ainsi, dans ce contexte de la mondialisation, de l'intensification des échanges sino-français dans l'espace chinois comme dans l'espace français, de la promotion de l'apprentissage du français en Chine et de la nouvelle mobilité chinoise vers la France, il s'avère plus important que jamais d'étudier les relations entre la Chine et la France. Cependant nous n'avons pas l'intention de mener une étude du point de vue macroscopique - historique, politique, diplomatique et institutionnel, comme la plupart des études consacrée aux relations entre la Chine et l'Europe jusqu'ici en Chine. Car ce genre de recherche ne permet pas de comprendre les représentations concrètes des Chinois à l'égard des autres, ni les contacts réels que les Chinois ordinaires nouent avec eux
1

Ces données ont été obtenues auprès de l'Alliance

Française

de Canton en juin 2004.

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dans la vie de tous les jours. Elles portent rarement sur les acteurs eux-mêmes. Dans notre cas, en tant qu'enseignante de français résidant dans la province du Guangdong, nous nous intéressons notamment aux contacts réels entre les Chinois et les Français, aux représentations de la France que les Chinois construisent au travers de ces contacts, ainsi qu'aux répercussions de ces représentations sur les relations interpersonnelles sino- françaises, sur l'enseignement/apprentissage du français en Chine et sur la mobilité géographique chinoise vers la France. Cette recherche s'avère intéressante car elle permet de mieux saisir les réalités des relations sino- françaises. Elle vise à «interroger la relation entre ce qui est donné et ce qui est perçu, entre le vrai et le faux-semblant »1, et à une relecture de la réalité sociale, existant seulement « à travers les représentations qui y circulent »2. Là il n'est pas question de rechercher une sorte de véracité à travers les représentations des Chinois, mais plutôt d'en saisir la richesse dans la complexité de leurs expressions. Reflétant la genèse de la pensée chinoise, ces représentations permettent une meilleure compréhension de l'appréhension de l'Autre ou de l'étranger par les Chinois. Selon Abric, les représentations ont des fonctions identitaires, d'orientation, de justification et de construction du savoir 3. Elles motivent nos opinions, dispositions et prises de position. Ainsi, étudier les représentations des Français chez nos acteurs chinois est une façon de mieux comprendre leurs actions et pratiques. En outre, si nous avons choisi de travailler sur les représentations, c'est que celles-ci de par leur aspect subjectif nous renvoient au processus de leur construction, c'est-à-dire à ce qui fait la spécificité des Chinois, au niveau de leur manière de voir et de catégoriser l'univers, de juger de ce qui est bien ou non, de ce qui attire leur attention ou pas. Faire parler les Chinois sur la manière dont ils se représentent les Français nous renseigne autant sur les Français que sur les Chinois eux-mêmes, car ceux-ci sont censés regarder les Français avec leur œil culturel chinois. Ainsi, cette étude permet non seulement une meilleure connaissance de l'altérité telle qu'elle est vécue par les Chinois, mais surtout des façons d'être et de percevoir qui entrent en jeu dans la
1 Zarate G. (1997), « La notion de représentation et ses déclinations », in Zarate G. (coord.) (1997), Les Représentations en didactique des langues et Cultures. Notions en questions, Paris, E.N.E. de Fontenay/Saint-Cloud, Didier Erudition, n° 2, p.7.
2 3

Ibid. Cf. Abric J.-C. (1994), « Les représentations sociales: aspects théoriques », in Abric J.-C.
sociales et représentations, Paris, PUF, pp.15-18.

(dir.) (1994), Pratiques

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rencontre des deux cultures. Une étude des représentations de la France peut intéresser tous ceux qui sont pris dans un contexte interculturel, y compris les enseignants dans le champ de la didactique des langues et des cultures. Concernant notre recherche proprement dite, nous pouvons formuler la problématique selon les questions suivantes: comment les Chinois construisent-ils les représentations de la France et des Français? Quels sont les facteurs intervenant dans ce processus? Les représentations jouent-elles un rôle dans l'apprentissage du français? Est-ce que les contacts et la mobilité entraînent l'évolution des représentations de l'Autre? Et dans quel sens? Comment peut-on promouvoir la didactique de l'acquisition d'une compétence interculturelle en Chine? Ces interrogations nous conduisent aux trois hypothèses suivantes: 1. Les représentations sociales des Chinois sur la France sont construites en contexte de contacts sino- français variés et en situation de mobilités internationales de nature différente. Le développement de la trajectoire intervient fortement dans l'évolution des représentations. 2. L'enseignement des langues sous-tend l'intégration de la notion de représentation, ainsi que l'identification et la hiérarchisation de ses composantes qui peuvent, d'une part, favoriser ou entraver l'apprentissage, et, d'autre part, expliquer l'attitude ou la motivation soutenant cet apprentissage. 3. La didactique de l'acquisition de la compétence interculturelle suppose la valorisation de l'expérience vécue de l'altérité, en encourageant les contacts avec l'étranger et la mobilité internationale. Pour répondre à ces hypothèses, nous puisons la source théorique dans la psychologie sociale, la sociologie et l'anthropologie, afin de repérer le fonctionnement des représentations sociales et leurs dimensions cachées. Concernant la méthodologie, cette recherche s'appuie sur une approche qualitative, privilégiant l'entretien semi -directif comme recueil de données, croisant l'expérience de Chinois qui ont des expériences de mobilité étudiante, professionnelle ou d'émigration en France. L'analyse des entretiens s'effectue sur deux niveaux: une analyse thématique, transversale et synchronique au niveau macrosocial, par laquelle nous nous interrogeons sur les représentations, les opinions et les sentiments des Chinois à l'égard de la France, des Français et de la langue française (chapitres 4) ; une analyse biographique, horizontale et diachronique au niveau microsocial, par laquelle nous nous intéressons à l'influence majeure de la trajectoire sur la construction des représentations et de l'identité des 14

enquêtés (chapitres 5, 6). Les résultats de ces deux analyses se croisent et se renforcent. Ce travail permet de considérer les représentations sociales chinoises sous deux angles. D'un côté, bien que nos enquêtés soient socialement et culturellement diversifiés, et quelle que soit la communauté à laquelle ils appartiennent, en Chine ou en France (dans la diaspora chinoise ou non), ils partagent certaines représentations de l'étranger, notamment celles liées à l'exotisme français, comme ce dont témoignent des constantes surgies de notre corpus. Ces représentations collectives font partie du noyau central des Chinois et renvoient à des valeurs et normes enracinées dans la « structure profonde» de la culture chinoise, caractérisée par la centration sur la communauté et l'esprit de convergence. Il n'est donc pas étonnant que certaines de leurs représentations soient également marquées par cette tendance convergente. D'un autre côté, la complexité des représentations réside notamment dans « leur aspect à la fois collectif et partagé, et individuel et hétérogène» 1. Les représentations intègrent également, dans leurs sphères périphériques, des variations individuelles liées à I'histoire de vie du sujet et à ses expériences personnelles. En conséquence, nous focalisons notre étude sur les trajectoires des enquêtés au deuxième niveau d'analyse: langue étrangère acquise ou apprise, contacts réels avec l'étranger, vécu plurilingue et pluriculturel, mobilité étudiante, professionnelle ou d'émigration, afin de saisir les liens étroits entre les trajectoires et les représentations, et de montrer comment nos interviewés intègrent sans cesse de nouvelles informations dans leurs réserves de savoirs, tout au long de leur parcours, pour varier et nuancer leurs représentations. En outre, sur la base de nos réflexions ci-dessus et compte tenu de la carence culturelle et interculturelle de l'enseignement du français en Chine, cette étude vise aussi à améliorer et à promouvoir cet enseignement. Elle propose d'y intégrer désormais la notion centrale de représentation, tout en valorisant les contacts et la mobilité, pour prendre en compte l'identité personnelle et sociale des élèves, introduire la pluralité des points de vue, améliorer la qualité descriptive de la culture enseignée, former un esprit ouvert et une compétence interculturelle au-delà de l'ethnocentrisme et du stéréotype. Enfin, nous divisons cet ouvrage en 6 chapitres. Le chapitre 1 présentera le double contexte de la recherche en traitant d'abord les
I

Moore D. (2001), «Les représentations des langues et de leur apprentissage:

itinéraire
des

théorique et trajet méthodologique », in Moore D. (coord.) (2001), Les représentations langues et de leur apprentissage, Paris, Didier, p.10.

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échanges sino-français en plein essor au Guangdong, dans l'espace chinois, ensuite les différentes vagues de la migration chinoise à Paris, dans l'espace français. Le chapitre 2 sera consacré à une brève étude théorique sur les représentations, le concept de trajectoire ainsi que le rapport étroit entre la trajectoire et la représentation. Le chapitre 3 traitera la méthodologie de la recherche, plus précisément l'entretien semi-directif combiné à l'entretien compréhensif. Le chapitre 4 effectuera une analyse thématique des représentations au niveau macrosocial, tout en les confrontant avec les réalités et les valeurs chinoises. Puis les chapitres 5 et 6 seront consacrés à une analyse biographique des représentations au niveau microsocial : le chapitre 5 étudiera les trajectoires de six groupes d'enquêtés; le chapitre 6 analysera les liens entre trajectoires et représentations d'une façon plus poussée, et avancera enfin des propositions pédagogiques pour l'intégration de la notion de représentation dans l'enseignement du français en Chine et la construction d'une compétence interculturelle.

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CHAPITRE

1

Les échanges sino-français en plein essor
Dans ce chapitre, nous présenterons les échanges sino- français en plein essor, liés à l'approfondissement de la réforme économique et à l'élargissement de l'ouverture de la Chine et inscrits dans un contexte de la mondialisation. Mais cette présentation se situera plutôt sur une échelle régionale. Il s'agira d'un double contexte régional qui servira d'arrière-plan à notre recherche: un contexte régional chinois, celui du Guangdong, où s'effectuent les échanges sino-français intenses entre étudiants, diplômés et enseignants chinois de français d'un côté, et diplomates, entrepreneurs et expatriés français de l'autre côté; un contexte régional français, celui de Paris, où se déroulent les contacts quotidiens entre les natifs et les migrants chinois de différentes générations. C'est dans ces échanges et contacts quotidiens que les deux peuples construisent chacun les représentations de l' A utre et s'appréhendent au travers de celles-là. Abordons maintenant le contexte du Guangdong.

1. Contexte chinois d'étude: le Guangdong dynamique
Le Guangdong, ayant sa capitale Canton, est la province la plus développée de la Chine du Sud. Il est devenu le foyer de la réforme économique chinoise depuis 1978. D'abord dans cette province, trois villes ont fait partie des quatre « zones économiques spéciales» mises en place par le gouvernement chinois: Shenzhen, Zhuhai et Shantou. Ensuite en 1984, ont été ouvertes sur l' extérieur ~uatorze villes côtières, parmi lesquelles ont figuré Canton et Zhanjiang . Puis l'année 1985 a vu l'ouverture de trois régions économiques chinoises, dont le Delta de la Rivière des Perles du Guangdong. Plus récemment, depuis le milieu des années 80, ont été successivement installées au sein de cette province des zones de développement économique et technique dans l'agglomération de Canton, Zhanjian, Panyu Nansha et Huizhou Daya
1

Port et ville industrielle

au sud-ouest du Guangdong.

Baie. Aujourd'hui dans un contexte de l'approfondissement de la réforme et de l'élargissement de l'ouverture, la province du Guangdong développe fortement une économie orientée vers l'exportation, environ 40% de son PIB est réalisé sur le marché international et 40% de ses fonds de construction sont importés de l'étranger. 1.1. Multiplication des investissements français au Guangdong

Avec la réforme économique et l'ouverture vers l'extérieur initiées par Deng Xiaoping en 1978, le Guangdong est devenu aujourd'hui une région extrêmement dynamique, dont l'essor économique est enviable. Avec l'entrée de la Chine à l'OMC, l'accélération de la création d'une zone de libre commerce au sein de l'Union de l'Asie de l'Est, l'application intégrale du CEPAt, et la mise en route de la coopération au sein de la région élargie du Delta de la Rivière des Perles 2, le contexte offre une opportunité propice au développement du Guangdong et à une coopération économique et commerciale entre la province et tous les pays étrangers, y compris la France. Actuellement, on constate une expansion rapide des échanges économiques et commerciaux entre le Guangdong et la France. Jusqu'à la fin de l'année 2003, le nombre des projets financés directement par la France a déjà atteint 242, avec une valeur conventionnée de 2 731 milliards de US dollars3. Voyons de plus près la présence économique française au Guangdong. L'enquête menée par la Mission économique en mai 20044 fait ressortir une multiplication par 4 du nombre des investissements français (filiales et co-entreprises) en Chine depuis 1994. Au total, plus de 900 implantations ont été recensées fin 2003.

1

Il s'agit d'un accord signé entre Hongkong et la Chine continentale en 2003 puis renouvelé

le 27 août 2004, en vue de « l'établissement des relations économiques et commerciales plus serrées entre ces deux zones ». L'accord stipule que 1 087 produits de Hongkong seront francs de droits de douane.
2

Un nouveau concept d'abord avancé par le président du Guangdong Zhang Dejiang en 2003,

visant à une promotion de la coopération économique et à un développement en commun au sein d'une sphère plus large qui comprend 9 provinces, dont le Guangdong, le Fujian, le Hainan, le Sichuan, le Yunnan, le Guizhou, le Hunan, le Guangxi, le Jiangxi, plus 2 zones spéciales que sont Hongkong et Macao. «L'accord de la coopération au sein de la région élargie du Delta de la Rivière des Perles» a été signé en juin 2004 par ces 9 provinces et 2 zones spéciales (sous le nom simplifié de « 9+2 »). 3 Cf L'allocution prononcée par le vice-président de la province du Guangdong Song Hai, à l'occasion de la réception offerte par le Consul Général de France à Canton, le 14 juillet 2004.
4

Cf Document rédigé par la Mission économique, relevant de l'Ambassade de France en
http://www.tresor-dree.org.

Chine, le 06/05/2004,

18

Ce recensement de la présence économique française en Chine confirme que le Guangdong et la Chine du Sudl demeurent le troisième pôle d'activités des sociétés françaises en Chine, après les régions de Shanghai et de Pékin, le Guangdong accueillant presque 20% des investissements industriels et commerciaux de la France dans cette région. On recensait, le 6 mai 2004, 200 implantations au Guangdong contre 80 en 1997, dont une centaine à capitaux mixtes ou cent pour cent français, essentiellement filiales de grands groupes. Dans les huit provinces de Chine du Sud qui dépendent de la ME Canton2, les implantations atteignent au total le chiffre de 230. Selon le bureau des statistiques de la province, 1'IDE3 français, effectivement réalisé dans le Guangdong de 1979 à fin 2002 atteint 0,721 milliard de US dollars, soit 0,36% du stock d'IDE de la province, contre 0,54% pour l'Allemagne (1 milliard de US dollars), 1,24% pour les Pays-Bas (2,4 milliards de US dollars) et 1,52% pour le Royaume-Uni (3 milliards de US dollars), ce qui place la France au quatrième rang des investisseurs européens dans la province. Voyons le tableau suivant:

IDE cumulés des principaux pays européens entre 1979 et 2002 Royaume-Uni 1 Pays-Bas 2 Allemagne 3 France 4
1.2. Diversification des entreprises françaises

3 MdUSD 2,4 MdUSD 1 MdUSD 0,721 MdUSD
au Guangdong4

En mai 2004, on recensait 200 sociétés et entreprises françaises dans la province du Guangdong, contre 80 en 1997, soit une augmentation de 150%. Cette présence économique est dominée par le partenariat industriel dans le domaine nucléaire, par les grands groupes et les PME5. . Le domaine nucléaire: la présence française industrielle dans le Guangdong s'appuie avant tout sur le partenariat mis en place
]

« La Chine du Sud» désigne les 8 provinces dépendant de la Mission économique de Canton: Guangdong, Fujian, Guangxi, Hunan, Hainan, Guizhou, Yunnan et Jiangxi. 2 ME, sigle de Mission économique, ME Canton relève du Consulat Général de France à Canton. 3 IDE, sigle de investissement direct étranger. 4 Cf Document rédigé par la Mission économique, ibid. 5 PME., sigle de petites et moyennes entreprises.

19

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depuis 1985 dans la filière nucléaire (centrales de Daya Bay et de Ling Ao), partenariat qui reste exemplaire tant sur le plan technologique qu'économique. La montée en puissance des nouvelles tranches nucléaires de Ling Ao fait suite aux premières tranches construites sur le site de Daya Bay, l'ensemble du programme ayant été réalisé avec des financements publics français. Les grands groupes: citons d'abord la présence de quelques grandes sociétés et entreprises de différents secteurs comme EDF et Framatome (exploitation des ressources naturelles), Carrefour (distribution), Danone (produits laitiers et biscuits), BNP et Société Générale (services bancaires), Alstom (transports/énergie), Air France industries (transport/logistique)l ... Ensuite dans les domaines de l'électronique professionnelle et grand public, un des pôles d'activités de première importance des sociétés françaises dans le Guangdong, on peut citer le groupe Thomson qui a trois unités dans le Guangdong (notamment une production de tubes) ainsi qu'un centre de recherche mondial sur la téléphonie mobile, localisé à Canton. Les bureaux de représentation: parmi la cinquantaine de bureaux de représentation implantés au Guangdong, un grand nombre exerce des activités de trading multisectorielles. Les domaines des cosmétiques, du luxe, de l'agroalimentaire (arômes alimentaires notamment), des logiciels, des biens d'équipements et de la logistique (SDV notamment) sont également très présents. Signalons l'activité intense des bureaux d'achats de quelques grands groupes français comme Auchan, Leroy Merlin, Conforama, Carrefour Global Sourcing (40% des achats du groupe sont réalisés dans le Guangdong) et Casino. A noter aussi un bureau de représentation des entreprises de la région PACA et la présence d'une antenne cantonaise de la Chambre de Commerce et d'Industrie Franco-Chinoise. Les PME: citons notamment un parc européen de PME à Xiaolan, ville de Zhongshan du Delta de la Rivière des Perles. Y sont installées des PME comme Armor (papier thermique), Myrra (disjoncteurs), Uniross Batteries, une usine du groupe français Franpin, leader européen du matériel de peinture, et la firme ONYx, filiale de Vivendi Environnement, qui assure pour 8 ans la gestion exclusive de la principale décharge urbaine de Canton.

1 Notons qu'Air France assure un vol direct Paris-Canton depuis le 6 janvier 2004, à raison de 5 vols hebdomadaires, et à compter du 17 juin 2004, d'un vol quotidien.

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1.3. Echanges culturels Guangdong - France L'esprit ouvert et le dynamisme des Guangdongais se manifestent non seulement dans les échanges économiques, mais aussi dans les échanges culturels et éducatifs. Au Guangdong, les gens montrent un intérêt croissant pour le monde extérieur et sont bien curieux de connaître les cultures étrangères. La nouvelle vague du tourisme international en est le témoignage. En effet, la France, riche en patrimoine culturel et naturel, attire un grand nombre de Chinois qui s'y rendent pour faire du tourisme, des affaires ou des études. Le tourisme est devenu encore plus « chaud» depuis octobre 2004 grâce à l'accord signé entre la Chine et l'Union Européenne, lequel désigne les pays Schengen 1 comme pays de destination aux touristes chinois. Cette année-là, le nombre des Chinois ayant voyagé à Paris a atteint pour la première fois 400 0002, et il est prévu un million de touristes chinois en France pour l'année 2006 3. Les Guangdongais urbains sont très présents dans ces groupes touristiques en France, disposant d'un revenu beaucoup plus élevé que celui d'autres régions de la Chine. Ces dernières années, les institutions françaises et chinoises se montrent très dynamiques dans l'organisation des manifestations culturelles. On peut citer diverses expositions gratuites organisées tous les mois au siège de l'Alliance Française, telles que expositions de photos et de peinture, concerts, soirées francophones, etc. Le service de Coopération et d'Action Culturelle relevant du Consulat de France organise annuellement des concours de composition (entre janvier et mars), des foires d'art, etc. De plus, la réception offerte par le Consulat à certaines occasions comme le 14 juillet, lors de la fête nationale française, est un moment de rencontre pour tous les francophones de la région. Dans le cadre des Années croisées Chine-France (octobre 2003juillet 2005), lors du premier volet, grâce aux efforts conjoints des autorités locales et du Consulat, la semaine culturelle du Guangdong réalisée à Marseille en juin 2004 a montré aux Français les traditions régionales et l'essor de cette province. A partir d'octobre 2004, c'était au tour des collectivités territoriales françaises d'organiser des

1Cf. le site: http://www.studyfr.net/new.

le 04/07/2004.

- L'espace Schengen comprend: l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l'Islande, l'Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède. La validité maximum du visa est de 90 jours. Un visa délivré par un Etat Schengen permet de circuler librement dans l'espace européen partenaire du cadre communautaire, sauf si une mention contraire est indiquée sur le visa. 2 Selon l'information fournie par l'Office du tourisme et des congrès de Paris. 3 Source: http://www.studyfr.net/new. le 04/07/2004.

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événements en Chine du Sud, expositions, manifestations, concerts, etc. Du côté des universités locales comprenant un département de français, dont les deux plus importantes sont l'Université des Etudes étrangères du Guangdong et l'Université Zhongshan, les départements de français de ces universités organisent régulièrement des soirées francophones, des salons de films français, des concours de pièces de théâtre en français, des concours de l'éloquence en français, etc. Ces départements organisent aussi des conférences et des manifestations dans le cadre de la Semaine française. Pour les échanges dans le domaine de la recherche, on peut citer quatre séminaires sino-français organisés par l'Université des Etudes étrangères du Guangdong en collaboration avec le Consulat Général de France à Canton et des entreprises françaises, respectivement en mai 1998, en juin 2000, en juin 2002 et en juin 2005. Ces séminaires interculturels ont grandement contribué aux migrations de cultures et de technologies et ont eu un retentissement considérable tant en Chine qu'à l'étranger. 1.4. Echanges éducatifs Guangdong - France Sur le plan éducatif, au Guangdong, de plus en plus de jeunes sont attirés par la bonne qualité de l'enseignement français et les droits scolaires raisonnables de ce pays, et décident d'y aller poursuivre leurs études supérieures. C'est un facteur important dans l'augmentation remarquable de l'effectif des apprenants de français depuis 2001. Par exemple à l'Université des Etudes étrangères du Guangdong, le nombre d'inscriptions en français comme spécialité et comme deuxième langue étrangère a atteint 462 personnes en 1996, ensuite 1 397 en 2001, enfin 2 010 en 2004, soit une augmentation spectaculaire de 302,4% entre 1996 et 2001 et une progression continue de 150% entre 2001 et 2004. Ces accroissements présentent des perspectives florissantes. Concernant le corps enseignant, depuis l'ouverture du pays vers l'extérieur, les professeurs de français ont beaucoup plus d'occasions d'aller se perfectionner en France ou dans d'autres pays francophones. A l'Université des Etudes étrangères du Guangdong et à l'Université Zhongshan, tous les professeurs de français dépassant 30 ans ont déjà eu l'occasion de séjourner en France, en Suisse ou au Canada, au moins une fois, pendant un an. Quant aux enseignants plus jeunes, ils obtiennent maintenant plus facilement des bourses du gouvernement chinois ou français. En Chine, tous les départements de français, comme ceux des autres langues étrangères, comptent un ou plus d'un professeurs 22

(autrefois lecteurs) français ou francophones, qui apportent une grande contribution à l'enseignement du français en Chine. De plus, nos départements reçoivent régulièrement des professeurs invités, des conférenciers et des spécialistes venant de France, de Suisse ou du Canada. Ces dernières années, le Consulat Général de France à Canton se montrent très dynamiques dans le concours aux projets de coopération entre les universités chinoises et françaises. Citons plusieurs projets d'enseignement en collaboration bilatérale: la classe de DESS en commerce international gérée conjointement par l'Université Zhongshan d'un côté, Lyon III et EM Lyon} de l'autre côté; la création d'une faculté de tourisme à l'intérieur de l'Université de Guangzhou selon un programme d'échange entre cette université et l'Université d'Angers de France; l'établissement d'un centre de formation de français à l'Université d'Agronomie de la Chine du Sud, etc. Dans ce domaine, le Département de Français de l'Université des Etudes étrangères du Guangdong se montre particulièrement dynamique et actif. Il a déjà signé plusieurs conventions de coopération ou d'échanges en éducation successivement avec Audencia, une grande école de commerce à Nantes (en vigueur dès 1998), Grenoble III (dans le domaine de la communication au sein de l'entreprise, en vigueur dès 2001), le CESEM Méditerranée, département de la Chambre de Commerce et d'Industrie Marseille-Provence (en vigueur dès 2004). 1.5. Contribution de l'Alliance française de Canton Si le Consulat Général de France à Canton est le porte-parole du gouvernement français dans la région, l'Alliance française de Canton, de son côté, joue un rôle d'ambassadeur vis-à-vis de la population. Comme les Alliances françaises d'autres villes2, l'Alliance française de Canton participe au mouvement général de développement de l'enseignement et de la diffusion de la langue française en Chine. Première école de coopération sino-étrangère établie en 1989 dans la province du Guangdong, elle est aussi la première Alliance française implantée en République populaire de Chine. Déménagée en 1999 dans un quartier animé et central, tout près du siège du Consulat, elle draine une clientèle de plus en plus nombreuse et diversifiée

1 Rappelons
2

que c'est l'abréviation

de l'Ecole de Management

de Lyon.

En Chine fonctionnent 10 Alliances françaises, dont 8 èn Chine continentale (à Pékin, Shanghai, Canton, Wuhan, Nankin, Chengdu, Xi'an, Dalian), 2 en Chine « extra-continentale» (Hongkong, Macao). 23

d'apprenants qui fréquentent ses cours comme sa médiathèque, centre de ressource sur la France contemporaine. L'essor de l'Alliance française de Canton entre 1999 et 2003 est significatif, puisque durant cette période le nombre d'heures de cours a été multiplié par 4, l'Alliance française enregistrant plus de 5 300 inscriptions entre 2002 et 2003 (soit 2 700 environ annuellement)l. Elle propose des cours de français généraux à des niveaux divers, permettant aux apprenants de fréquenter les cours du soir ou du week-end, compatibles avec leurs obligations professionnelles. Le dynamisme de l'Alliance française s'inscrit dans le contexte des échanges bilatéraux de plus en plus encouragés par les deux gouvernements et dans le contexte de la nouvelle vague de mobilité étudiante vers l'Europe. Dès 1999 les portes des établissements supérieurs français se sont largement ouvertes aux jeunes Chinois, et depuis 2000, le Service de Coopération et d'Action Culturelle de l'Ambassade de France en Chine demande aux candidats aux études en France de suivre auparavant 500 heures de français pour pouvoir communiquer dans la vie quotidienne dès leur arrivée. A l'Alliance française de Canton, les candidats suivent en général les cours du jour et prolongent même leur apprentissage au-delà de 500 heures, dans des classes dites de perfectionnement. Maintenant, l'Alliance française regroupe aussi dans ses locaux un nombre de services pour aider les candidats chinois à partir étudier en France. Elle assure la préparation au TEF, Test d'Evaluation de Français de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris. L'inscription à ce test de langue se fait via une nouvelle structure créée par l'Ambassade de France en 2003, le Centre d'Evaluation Linguistique et Académique (CELA), dont le siège de Canton se trouve dans le même bâtiment que le siège de l'Alliance. En outre, l'Alliance a installé un point d'information sur les études en France, donnant des conseils pour l'élaboration de projets d'études et l'orientation vers des disciplines choisies. Concernant sa vocation de culture, l'Alliance française de Canton se montre extrêmement active ces dernières années. Elle organise chaque année plus d'une vingtaine d'activités culturelles: expositions dans sa galerie ou hors de ses murs, conférences, concerts. Créé en 2000, le Printemps de l'Alliance française de Canton est désormais un véritable festival. Rien de moins que l'Orchestre universitaire de Strasbourg, qui y a donné pendant l'édition 2001 du Printemps de l'Alliance 9 concerts en Chine du Sud. Cette tournée a été d'ailleurs
I

Ces données ont été obtenues auprès de l'Alliance

française de Canton en juin 2004.

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l'occasion de mettre en oeuvre une coopération originale entre l'orchestre et deux chorales universitaires chinoises. Débordant du cadre cantonais, diversifiant les partenaires institutionnels et les coopérations culturelles, l'Alliance française de Canton est le reflet d'une France dynamique et entreprenante. En même temps, ses locaux sont aussi un lieu de rencontre sino-français, où l'on peut toujours trouver un café, un fauteuil confortable, TV 5, un CD intéressant, le dernier Paris Match, un bon livre, et surtout un interlocuteur francophone avec qui parler français et discuter de la France, de la Chine. 2. Contexte français chinoise à Paris 1 d'étude: l'histoire de la migration

Ayant abordé les échanges dynamiques tous azimuts entre le Guangdong et la France, effectués en contexte du Guangdong et particulièrement dans son chef-lieu Canton, nous voyons maintenant comment les échanges et les contacts sino-français s'effectuent dans l'espace français, plus précisément en contexte parisien. Rappelons que le contexte de Paris et celui du Guangdong, notamment celui de Canton, sont directement liés à notre recherche, puisque dans notre corpus, 16 enquêtés séjournent ou s'installent à Paris, 15 résident à Canton. La réelle immigration chinoise en France ne date que du début du siècle dernier. Tout au long de ce parcours, les immigrés chinois dans leur ensemble, qu'ils soient de l'ancienne ou de la nouvelle génération, ont toujours été désireux de vivre harmonieusement avec les Français et d'apporter leur contribution au développement de la France, haut lieu d'accueil qui leur a laissé suffisamment de place pour leur propre épanouissement. Cela est encore plus évident aujourd'hui dans le nouveau contexte d'excellentes relations sino- françaises. Numériquement parlant, jusqu'aux années 1970, la présence chinoise y restait encore une « minorité invisible », qui ne dépassait guère 20 000 personnes et dont les restaurants du Quartier Latin et de Montparnasse semblaient rappeler l'existence2. Depuis les années 80, plusieurs vagues de migration successives ont fait augmenter la
1 Cette partie se réfère notamment aux ouvrages suivants: 1. Pinçon M. & Pinçon-Charlot M. (2001), Paris Mosaïque, Paris, Calmann-Lévy; 2. Banassat M. (2002), Chinatown ou les mystères et les splendeurs d'une cité interdite à Paris, Paris, Editions You-Feng ; 3.Trollet P. (1994), La diaspora chinoise, collection « Que sais-je? »Paris, PUF ; 4. Boisard A.-S. (1999), Du global au local: inscription dans l'espace et reproduction identitaire d'une culture diasporique. L'exemple de la consommation de biens culturels chez les Chinois à Paris, mémoire de maîtrise, Université Paris V 2 Cf. Trollet P. (1994), ibid., p. 66.

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présence chinoise à Paris jusqu'à 160 000 personnesl, sans compter le grand nombre d'immigrés en situation irrégulière. Selon le reportage des chaînes télévisées françaises, en 2004, la population chinoise résidant en France compte de 450 000 à 500 000 personnes. Il n'est pas simple de résumer la genèse de cette migration, car les composantes en sont diverses par les origines régionales, d'où des différences linguistiques qui vont jusqu'à l'incompréhension entre groupes d'immigrés chinois. Les circonstances du départ pour la France sont aussi variées: les uns sont arrivés directement de leur région natale en Chine, d'autres sont issus de la diaspora, nombreuse en Asie du Sud-Est, certains n'ayant jamais vécu en Chine. On peut dire que les Wenzhou et les Teochew2 forment à Paris les deux groupes d'immigrés les plus importants, auxquels s'ajoutent les migrants arrivés de la Chine continentale depuis les années 1980, avec l'ouverture de la Chine vers l'extérieur, surtout dans les années 90. 2.1. Les immigrés de Wenzhou Les Wenzhou ne sont pas présents parmi nos enquêtés. Mais comme il s'agit d'un des principaux groupes de Chinois à Paris, nous tenons à les mentionner rapidement. Wenzhou, une des villes principales de la province du Zhejiang, est situé au sud de Shanghai, sur le littoral de la Chine orientale. Les immigrés de Wenzhou portent aussi le nom de Wenzhou. Les premiers Wenzhou sont arrivés en France pendant la Première Guerre mondiale. Selon des accords signés entre la France et la Chine, 140 000 hommes de cette région ont formé les plus forts contingents de travailleurs sur les chantiers et les usines pour pallier une partie des départs au front de la main d'œuvre française3. Vers 1925, s'est produit une autre vague d'immigration de Wenzhou avec l'installation de 3 000 travailleurs chinois dans l'îlot Châlon, entre la gare de Lyon et l'avenue Daumesni14. Ils auraient par la suite occupé les appartements et les locaux du 3e arrondissement abandonnés par les maroquiniers juifs déportés, certains d'entre eux se seraient d'ailleurs reconvertis dans la maroquinerie. Ces Wenzhou ou leurs descendants sont devenus pour la plupart des commerçants prospères.

1 Chiffre fourni par le site du Bureau des Affaires des Chinois d'outre-mer Guangdong: htpp:/ /www.gdql.org. 2 Ce mot est prononcé en chinois mandarin « chaozhou ». 3 Cf. Pinçon M. & Pinçon-Charlot M. (2001), ibid., p. 107. 4 Ib id.

de la province

du

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