Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Trajectoires sociales ascendantes de deux jeunes issus de milieu populaire

De
262 pages
Comment s'expliquent les parcours de vie "réussis" et comment rendre sociologiquement compte de tels parcours ? A travers les récits de vie autobiographiques de deux jeunes de milieu populaire issus de l'immigration qui ont "réussi", cet ouvrage se propose d'analyser les mécanismes sociaux constitutifs des trajectoires sociales ascendantes, mais également les modes des données orales en sociologie.
Voir plus Voir moins
Trajectoires sociales ascendantes de deux jeunes issus de milieu populaire
Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collectionLogiques Socialesentend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherchesquipartent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expériencequi augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuelsclassiques.
Dernières parutions
Anne COVA, Féminismeset néo-malthusianismes sou la IIIe République : ªLa liberté de la maternité©. H. LETHIERRY,Sauve qui peut la ville. Études lefebvriennes, 2011. A. AJZENBERG, H. LETHIERRY, L. BAZINEK,Maintenant Henri Lefebvre. Renaissance de la pensée critique, 2011. Alexandru GUSSI,La Roumanie face à son passé communiste, 2011. Cédric FRETIGNE,Exclusion, insertion et formation en questions, 2011. Frédérique SICARD,Agencements identitaires. Comment des enfants issus de l'immigration maghrébine grandissent en France, 2011. Rahma BOURQIA,Culture politique au Maroc, A l’épreuve des mutations, 2011. Louis MOREAU DE BELLAING,Claude Lefort et l’idée de société démocratique, 2011. Elisabetta RUSPINI (sous la dir. de),Monoparentalité, homoparentalité, transparentalité en France et enItalie. Tendances, défis et nouvelles exigences, 2010. T. DJEBALI, B. RAOULX,Marginalitéet politiques sociales, 2010. Thomas MIHCAUD,La stratégie comme discours, 2010. Thomas MICHAUD,Prospective et science-fiction,2010. André PETITAT (dir.),La pluralitéinterprétative. Aspects théoriques et empiriques, 2010. Claude GIRAUD,De la trahison, Contribution à une sociologie de lengagement, 2010. e Sabrina WEYMIENS,arrondissement de ParisLes militants UMP du 16 , 2010. Damien LAGAUZERE,Le masochisme, Du sadomasochisme au sacré, 2010. Eric DACHEUX (dir.),Vivre ensemble aujourd'hui : Le lien social dans les démocraties pluriculturelles, 2010. Martine ABROUS,Se réaliser. Les intermittents du R.M.I, entre activités, emplois, chômage et assistance, 2010. Roland GUILLON,Harmonie, rythme et sociétés. Genèse de l'Art contemporain, 2010. Angela XAVIER DE BRITO,L'influence française dans la socialisation desélites féminines brésiliennes, 2010. Barbara LUCAS et Thanh-Huyen BALLMER-CAO (sous la direction de),Les Nouvelles Frontières du genre. La division public-privéen question, 2010.
Mathieu MARQUET
Trajectoires sociales ascendantes de deux jeunes issus de milieu populaire
Récits de vie
LHarmattan
© L÷HARMATTAN,2011 5-7, rue de l÷École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54411-6 EAN : 9782296544116
« Il faut toujours connaître les limites du possible. Pas pour s'arrêter, mais pour tenter l'impossible dans les meilleures conditions. »
Romain Gary,Charge d’âme
H<37;(1)3!;<
9Me*? ,Z%?=,*
%$<$7@M'
Ibrahim Sylla, 22 ans, est né à Montreuil-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, de parents maliens. Arrivés en France il y a une trentaine dµannée, ces derniers ont dµabord habité un petit appartement du vingtième arrondissement de Paris, puis se sont installés dans une cité HLM de la ville de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Aîné dµune fratrie de six frères et sœurs, Ibrahim passe sa scolarité à Bagnolet puis obtient un Bac Economique et Social (mention Bien) au lycée Jean Jaurès de Montreuil, avant dµy passer deux années en classe préparatoire (hypokhâgne et khâgne) et dµêtre sous-admissible à lµENS. Après ces deux années, il poursuit son cursus par une Licence et Master 1 dµhistoire contemporaine à lµuniversité Paris 1 la Sorbonne, et prépare actuellement les concours de lµenseignement (CAPES et agrégation) dµhistoire-géographie.
Phanna Moon, 24 ans, est né à Battambang, au Cambodge. A lµâge de 13 ans, il accompagne sa mère partie rejoindre une sœur installée en France, dans un quartier HLM de la périphérie de Bordeaux. Après six mois de cours de français langue étrangère, il intègre le collège, puis poursuit sa scolarité en BEP et en Bac professionnel électrotechnique. Puis il sµinstalle avec sa mère en région parisienne (Seine-Saint-Denis), où il entame un BTS dµAssistant technique dµingénieur, en alternance. Il décide alors de poursuivre des études supérieures, toujours en alternance : il passe une Licence professionnelle dans le domaine commercial, puis intègre un Master dans une école de commerce en partenariat avec Sciences-Po. Il finit aujourdµhui son Master 2 « Management, option Gestion de crise en entreprises », et assume en alternance un poste à responsabilité au sein du service Achat, approvisionnement et logistique de lµentreprise EADS.
7
Ces deux trajectoires sociales ascendantes seront lµobjet de cette recherche. Réalisés grâce à la méthode (auto)biographique, les récits de vie dµIbrahim Sylla et de Phanna Moon soulèvent deux problématiques majeures, et seront donc pour nous à la base dµune double réflexion sociologique : comment sµexpliquent les cas de « réussites » en milieu populaire, et comment peut-on sociologiquement rendre compte de ces parcours ?
>IKK*J? A* ,*AA!J*J? b*A ?DPe*.?I!D*A AI.!Pb*A ,* D%=AA!?* *J K!b!*= GIG=bP!D* F BGGID?*D ,*A %b%K*J?A ,* .IKGD%#*JA!IJ ,Z=J (P!? AI.!Pb
Cette courte et schématique description des deux enquêtés permet de situer lµorigine sociale dµIbrahim Sylla et de Phanna Moon, et ainsi de dessiner leur milieu dµappartenance, celui des classes populaires. Jµemploie « ce terme générique pour souligner que les individus (Ð) examinés ici sont 1 soumis à des mécanismes de domination » . En effet, les jeunes de classes populaires, notamment sµils sont issus de lµimmigration, sont porteurs de stigmates (le lieu de résidence, les établissements de scolarisation, la couleur de peau, un nom à consonance étrangère Ð), et sont, au sein de la société française, en situation de discrédit. En même temps causes et conséquences de cette stigmatisation, leurs situations socio-économiques, souvent difficiles, sµaccompagnent dµun fort risque dµimmobilité sociale. Ainsi, par exemple, on constate « un retard scolaire aggravé pour les garçons de banlieue », un « déficit de diplô», qui ontmes des minorités visibles dµailleurs « cinq fois moins de chances dµavoir un entretien dµembauche du 2 fait de leur origine ethnique » . Pourtant, les jeunes de milieux populaires ne semblent pas tous condamnés seulement à la passivité dans le jeu des stratifications sociales. Une part non négligeable dµentre eux suit des trajectoires différentes, et connait une certaine « réussite » sociale. On peut alors sµinterrogerce qui faitde tels parcours, sur ce qui dessine de telles « réussites ».
1 Hamel C. et Siméant J., « Genre et classes populaires »,Genèses, 2006/3, N°64, p. 2-4. 2 Duvoux N., « Annexes » de Castel R.,La discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?, Paris La République des idées, Ed. du Seuil, 2007.
8
Notre étude portera donc dans en premier lieu sur laréussiteen milieu populaire. Mais ce terme de « réussite » mérite dµêtre mis entre guillemets, tant il porte le poids des construits sociaux. En effet, cette notion, très marquée socialement, fluctue selon les représentations, les groupes et les individus. En ce qui concerne notre recherche, par « réussite de jeunes issus de milieux populaires », nous entendons leur acquisition de diplômes et de savoir-faire dans le cadre dµun parcours social et scolaire ascendant qui, vraisemblablement, une fois arrivé à son terme, permet dµenvisager un avenir professionnel stable et valorisant.
Partant de là, il sµagit pour nous dµétudier ces parcours réussis au travers dµentretiens autobiographiques de type récit de vie, afin dµ« imaginer 3 en quelles circonstances des événements "inhabituels" se produisent » . Plus précisément, puisque le trajet de chaque individu « se trouve dirigé par lµensemble des déterminations inscrites en amont de chacun de ses 4 mouvements » , mais aussi parce que chaque individu agit lui-même sur la société, on peut se demander quels choix tactiques ont été, sont et seront adoptés par Ibrahim et Phanna pour dessiner la forme de leurs trajectoires ? Quelles stratégies ont été mises en place ? Quelles mobilisations (ressources, réseauxÐ) ? Quelles rencontres ? Quelles anticipations ? Quelles pratiques ? Quelles réflexions ? Quels plans et quels projets pour guider quelles actions ? En clair, qu’est ce qui fait que?
Mais étudier des trajectoires sociales ascendantes et leurs facteurs explicatifs amètelsconséquences » de ne également à sµinterroger sur les « parcours. Nous nous demanderons donc quels sont les enjeux et les répercussions dµun parcours individuel réussi sur le milieu social environnant (sur la famille, le cercle dµinterconnaissance, le lieu dµhabitationÐ). Les récits de vie autobiographiques nous permettront donc dµanalyser les stratégies mises en place pour réussir, mais aussi celles auxquelles peut avoir recours lµindividu ascendant socialement.
Cµest là la première problématique de notre recherche, qui recouvre une dimension cognitive, qui se pense en termes de savoir et de connaissance. Il sµagit dµapporter des éléments de compréhension dµun fait social : la réussite en milieu populaire.
3 Becker H.S., Les Ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte, 2002. 4 Passeron J.-C., « Biographies, flux, itinéraires, trajectoires »,Revue de sociologie française, 1990, vol. 31, n°1, pp. 3-22.
9
>IKK*J? %?=,!*D .*A GDI.*AA=A AI.!P=^ ,* D%=AA!?* F 7=*A?!IJJ*K*J?A K%?#I,IbI&!E=*A *? %G!A?%KIbI&!E=*A
Ce premier axe dµétude nous amène au second, en ce sens quµil permet de sµinterroger sur les différentes façons dont peut être menée une enquête qui a pour objet la réussite des jeunes issus de milieu populaire, et pour « terrain » deux enquêtés-autobiographes.
Pour tenter de répondre aux problématiques énoncées plus hauts, jµai, durant près de six mois, mené ´ séparément ´ avec Ibrahim Sylla et Phanna Moon des entretiens non directifs, de type récit de vie. Au total, dix entretiens ont été réalisés avec Ibrahim (neuf non-directifs et un semi-directif), et neuf avec Phanna (huit non-directifs et un semi-directif). La méthode employée, nous lµavons dit, est celle des récits de vie autobio-5 graphiques . Ce type spécifique dµentretien peut se définir comme « une action sociale à travers laquelle un individu retotalise synthétiquement sa vie, (la biographie) et l'interaction sociale en cours (l'interview) au moyen 6 d'» . La premiun récit-interaction. ère originalité de la recherche présentée est donc celle-ci : elle sµappuie uniquement sur un matériau oral recueilli par le biais dµentretiens auprès de narrateurs cognitivement actifs, et sur un échantillon très limité (deux enquêtés).
La seconde singularité repose sur le fait que les deux enquêtés font partie de mon cercle dµinterconnaissance proche. En clair, Ibrahim Sylla et Phanna Moon sont deux de mes meilleurs amis. Je connais Ibrahim depuis 12 ans. Nous nous sommes rencontrés au collège, où nous avons été dans la èmeème même classe de la 6 à la 3 (période durant laquelle nous avons, en outre, évolué tout deux dans le même club de football de la ville), avant de nous retrouver dans en classe préparatoire pour lµannée dµhypokhâgne. Phanna, quant à lui, est un de mes plus proches amis depuis environ 5 ans, et nous partageons de nombreux moments, activités, vacancesÐ Rencontré par le biais dµun ami dµenfance avec qui il faisait ses études, nous faisons 7 désormais tous partie du même groupe de pairs .
5 Bien que jµaie réalisé au cours de ma recherche, pour utiliser le terme précis, desrécits de vie autobiographiques, jµemploierai indifféremment tout au long de ce mémoire, pour des commodités de rédaction, les notions dµentretien, de récits de vie, ou de méthodes biographiques et de méthodes autobiographiques. 6 Ferrarotti F.,Histoire et histoires de vie, la méthode biographique dans les sciences sociales, Paris, Librairie des Méridiens, 1983. 7 De fait, Ibrahim et Phanna se connaissent. Toutefois, ils ne sont pas en contact direct lµun avec lµautre, et les rares occasions où ils sont amenés à se retrouver sont des moments collectifs (fête dµanniversaire, repasÐ). Ainsi, ils nµont pas, durant la recherche que jµai
10