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Transmigrant(e)s africain(e)s au Maghreb

De
212 pages
Les pays du Maghreb sont devenus des pays de transit et de rétention pour les transmigrant-e-s originaires d'Afrique subsaharienne désirant se rendre en Europe. Cet ouvrage explore les nouveaux rapports sociaux qui se tissent dans "les communautés d'itinérance" de l'entre-deux. Il analyse les processus qui favorisent l'ajustement aux lieux parcourus et aux sociétés traversées.
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Transmigrant-e-s africain-e-s au Maghreb

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05818-7 EAN : 9782296058187

Claire ESCOFFIER

Transmigrant-e-s

africain-e-s

au Maghreb
Une question de vie ou de mort

L'Harmattan

Collection Anthropologie critique Dirigée par Monique Selim Cette nouvelle collection a trois objectifs principaux: - renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, - saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs,
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étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les

entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc. Dernières parutions Gérard ALTHABE, Monique SELIM, Démarches anthropologiques au présent, 1998. Gérard ALTHABE, Anthropologie d'une décolonisation, 2000. Valéria HERNANDEZ, Laboratoire: mode d'emploi Science, hiérarchies et pouvoirs, 2001. Laurent BAZIN, Monique SELIM, Motifs économiques en anthropologie, 2001. Bernard HOURS, Domination, dépendances, globalisation, 2002. Annie BENVENISTE, Figures politiques de l'identité juive à sarcelles,2002. Monique SELIM, Pouvoirs et marché au Vietnam Le travail et l'argent (Tome I), 2003. Monique SELIM, Pouvoirs et marché au Vietnam, Les morts et l'Etat (Tome II), 2003. Cannen OPIPARI, Le Candomblé, Images en mouvement Sao PauloBrésil, 2004. Gérard ALTHABE, Alina MUNGIU-PIPPlDI, Villages roumains, Entre destruction communiste et violence libérale, 2004. Rémi HESS, Gérard ALTHABE, Une biographie entre ailleurs et ici, 2005. Marie REBEYROLLE, Utopie 8 heures par jour, 2006. Julie DEVILLE, Filles, garçons et pratiques scolaires. Des lycéens à l'accompagnement scolaire, 2006. Ferdinando FAVA, Banlieue de Palerme. Une version sicilienne de l'exclusion urbaine, 2007. Rodolphe GAILLAND, La Réunion: Anthropologie politique d'une migration, 2007.

A Victoria, Denise, Gabriel, Franck, Ray, Evelyne, Alain, Hyppolite, et les autres. A ceux qui sont passés ou qui passeront bientôt...

Table des matières
A van t -Pro pos In trod ucti 0 n Les nouvelles mobilités transmigratoires Une approche socio-anthropologique ..... ...... 11 15

I. Partir... Problématique et enjeu géopolitique de transmigration 1. Mobilités extrêmes, extrémités mobiles .............................. 2. Le Maroc, entre allégeance et résistances ........................... 3. Les caractéristiques de la transmigration ............................ 4. Les transmigrants ces« ennemis de l'extérieur »................ II. Transmigrer au féminin 1. Préambule ............................................................................ 2. Recompositions et décompositions familiales..................... 3. Vivre au quotidien: entre production et reproduction ........ 4. Faire face à la violence ...... 5. Transit et« lien d'endettement ».........................................

la 21 33 39 43

55 63 81 99 107

III. Chercher la vie... Une perspective socio-anthropologique 1. Le questionnement théorique 121 2. Interactions mouvementées 131 3. Vivre dans la communauté d'itinérance 137 4. Etre relié 155 5. Le religieux, ressource de la mobilité 169 6. Les communautés d'itinérances : oser le paradoxe 189
Conclusion: universelle? vers une communauté civile ...........................

199

Bi bliogra phie Remerciements

....... ......................................................................

207 211

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Avant-propos

Partir, quitter, voyager, transiter, franchir, arriver, repartir... Etre en mouvement, en mobilité, en déplacement, dans l'action, la crise, l'urgence. J'ai participé de ce mouvement des années soixante-dix qui a lancé toute une génération sur les routes de l'aventure et de l'humanitaire, des soins de santé primaire à Calcutta, au génocide du Kampuchéa et aux famines de la Corne de l'Afrique. Mouvement réparateur et activisme interventionniste fondé sur le droit d'ingérence en faveur de populations dont la vie était mise en danger au nom d'utopies meurtrières. «Pierre qui roule n'amasse pas mousse... », m'avait-on assené lorsque j'avais annoncé mon désir d'émigrer pour travailler au rythme des événements qui ensanglantaient la planète. Les défenseurs de l'immobilité et de l'enracinement dans le terroir, les carriéristes, les détenteurs de certitudes, du connu, du contrôlé et du circonscrit voyaient dans cette mobilité sans frontières un itinéraire erratique qui ne faisait pas sens, qui allait à l'encontre de la construction de soi et d'une carrière qui devait se faire dans une normalité linéaire et ascendante. La mobilité et le changement, le nouveau et l'inconnu, étaient perçus comme une perte de soi, de sa substance intrinsèque, de son identité qui finirait par se dissoudre dans les méandres d'une pérégrination fatale. La discontinuité et les ruptures, l'éloignement des lieux de socialisation acquis sur un terroir propre et exposant à la rencontre de mondes lointains et étrangers étaient vus comme des facteurs certains d'anomie. Cette pérégrination était assimilée par les caciques de la profession à la course incontrôlée et sans but de la pierre qui, prévenant tout enracinement, toute profondeur, serait contraire à l'individuation, à la construction de soi dans et par le mouvement. Ma trajectoire « salvatrice» a été remise en question par la rencontre stimulante d'anthropologues ayant une appréhension et une compréhension autre de la réalité et de leur propre interaction au sein de ces mondes en développement.

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Les études d'anthropologie appliquée au développement puis à la santé m'ont permis de continuer à «faire du terrain » non plus exclusivement dans le but de soigner et de sauver des vies, mais de comprendre d'autres systèmes de pensée et de référence. Terrains utilitaires ponctuels, immergés dans une ex-Indochine traumatisée par l'expérience communiste et qui se reconstruisait, accueillait ses rapatriés et marginalisait ses minorités aux alliances politiques malencontreuses. Ces études étaient destinées à comprendre les logiques qui sous-tendent les comportements des bénéficiaires de programmes de santé pour mieux susciter la participation de leurs communautés à leur propre développement. La notion de communauté étant alors souvent réduite à celle d'une petite entité repliée sur elle-même, constituée d'un ou de plusieurs villages appartenant à un même clan ou à une même tribu et dont les membres, mus par une solidarité inconditionnelle se devaient d'œuvrer pour le bien commun de tous. Ces études étaient plus souvent menées dans une optique de sauvetage de microsociétés menacées d'extinction que dans une perspective purement académique. Recherches opérationnelles commanditées par des bailleurs pressés et exécutées hâtivement par des chercheur-e-s astreint-e-s à la recommandation performative. Recherches aventureuses et combien plaisantes qui ne pouvaient cependant envisager l'étude de ces communautés qu'avec les lunettes de l'utilitarisme. Vision volontariste d'une participation communautaire souvent illusoire, mais qui m'a permis d'arpenter les montagnes de l'ex-Indochine et les champs de pavot cultivés par les dites minorités ethniques du triangle d'or. Les Yao, les Akha, les Hmong, donnaient l'impression de vivre en petites communautés agraires, isolées, unies dans leur croyance en un mythe fondateur et dans leur opposition commune au régime

totalitaire qu'ils avaient fui. A l'heure de la récolte, les femmes un enfant fermement tenu dans le dos par un tissu brodé et teint à l'indigo par leurs soins - griffaient les bulbes gonflés qui exsudaient leur suc épais. Elles affichaient avec fierté les marqueurs identitaires qui permettaient à l'étranger averti de les différencier du premier coup d'œil des autres groupes ethniques. Ces femmes appartenaient à la communauté Hmong originaire des confins d'une Sibérie quittée de nombreux siècles auparavant pour une longue pérégrination à travers la Chine, les montagnes du Laos 12

et la Thaïlande où je les ai rencontrées. Nombre d'entre elles ont ensuite émigré dans les années quatre-vingt en France, en Guyane ou en Californie. Mais qui étaient ces Hmong? Etaient-ils un peuple ou une minorité ethnique? Formaient-ils une communauté, des communautés ou une diaspora? Etaient-ils des nomades, des réfugiés, des émigrants, des transmigrants ou d'éternels migrants? Quelle réalité se cachait donc derrière ces dénominations multiples qui désignaient ces individus? Etait-il donc possible de porter un autre regard sur ces «bénéficiaires» qu'ils soient nommés « réfugiés », «déplacés» ou «minorités ethniques»? Etait-il possible de porter un regard autre sur cet autre, vivant ailleurs, en dehors de ses frontières nationales, en attente de retour ou temporairement sédentarisé? J'allais explorer toutes ces questions relatives à l'identité et à l'altérité quelques années plus tard dans une autre région du monde, au Maghreb, auprès d'autres migrants que les médias qualifiaient de candidats en quête d'eldorado et qui risquaient leur vie pour atteindre l'Europe. Cette région du nord de l'Afrique était en train de devenir une région de transit, de rétention et de relégation. Depuis Rabat où je résidais, ma curiosité a tout naturellement été capt(iv)ée par ces migrant-e-s dont la présence discrète m'interpellait. Des jeunes femmes se déplaçaient dans les quartiers populaires en portant, elles aussi un nouveau-né dans le dos. De jeunes hommes éduqués, parlant anglais, téléphone portable à la main, négociaient leur passage en Europe. La rencontre stimulante sur le terrain avec le socio-anthropologue Alain Tarrius qui, par sa théorie sur l'anthropologie du mouvement, apportait un souffle vivifiant à la vision classique des migrations internationales m'a décidé à entreprendre cette recherche.

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Introduction

Décrire c'est déjà faire, c'est contribuer à réduire l'inertie entretenue par ces sentiments contraires de fascination du présent et de crainte d'un avenir obscur, c'est rendre moins invisibles les zones d'ombre où la surmodernité mondialisante rejette ceux qu'elle délaisse et repousse les restes de ce qu'elle a défait.
Georges Balandier, Le Grand système, 2001.

La dernière décennie a été marquée par le renforcement des frontières des pays industrialisés et une restriction drastique de l'attribution de visas à l'encontre des ressortissants des pays du Sud qui présentent un «risque migratoire ». Cette politique de fermeture prônée par l'Union européenne engendre des stratégies d'évitement de la part des personnes qui désirent se rendre en Europe soit pour y demander l'asile politique - quand eJles sont réfugiées - soit pour tenter d'y étudier, rejoindre leur famille ou chercher un emploi. Le durcissement de la politique d'immigration de l'Union européenne a pour effet non seulement de produire un nouveau type de circulant mais aussi de nouveJles pratiques migratoires en périphérie de l'espace communautaire européen dans les pays dits de transit. Cette situation inédite bouscule les notions classiques de la sociologie des migrations dont les termes utilisés pour penser ce type nouveau de circulation ne font pas encore consensus. Dans l'Union européenne, les médias parlent de clandestins ou de sans-papiers, terme qui s'est imposé à la suite de l'occupation de l'église St-Bernard en 1996 par des personnes en situation irrégulière. Dans les pays de transit comme le Maroc, on

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parle d'aventuriers, de candidats à l'eldorado et maintenant d'émigrants illégaux. Les organisations internationales les classent en fonction de leur statut juridique: réfugiés, demandeurs d'asile, migrants en situation irrégulière ou encore victimes de la traite des êtres humains ou de l'exploitation sexuelle. Comment donc nommer ces populations mobiles, ces personnes en mouvement et éviter cette assignation à stigmatisation, victimisation ou communautarisation qui émane des idéologies et des paradigmes en vigueur? Comment nommer ces « oiseaux de passage» qui ne se définissent jamais comme des migrants, mais comme des êtres humains «partis chercher la vie»? Pour ma part, je n'échapperai pas à la dénomination globalisante et réductrice de l'assignation catégorielle et j'utiliserai le terme de transmigrant: Est transmigrant toute personne - homme, femme ou mineur qui, transitant par un ou des pays intermédiaires, a l'intention de se rendre dans le pays de son choix, pays dont il se voit refuser l'accès du fait des législations restrictives édictées par le pays de destination.
-

Ma définition du transmigrant va à l'encontre de la définition classique qu'en a donnée le sociologue A. Portes et qui relève de la double inscription dans le pays d'origine et le pays d'accueil et de la circulation transnationale entre ces deux pôles. Le transmigrant dont je parle n'est pas un migrant installé dans un pays de son choix, qui crée des ponts entre les deux rives de la Méditerranée et développe de nouveaux réseaux sociaux, culturels ou même commerciaux en faisant le va-et-vient entre les deux pays. Le transmigrant dont je parle a gardé ses attaches avec son pays d'origine, mais il est en chemin, dans cet entre-deux où tous les lieux traversés sont des lieux de centralité, d'installation temporaire, quelle que soit la durée du séjour dans ce lieu. Cette situation de « l'entre-deux », de « l'antre », du « trans» fait de lui un hôte temporaire qui traverse, transite, quitte ou s'attarde avec la triple obligation impérieuse de générer des ressources économiques, de créer du lien et de réussir le passage vers l'Europe. L'emploi du préfixe trans- donne tout son sens à cette circulation d'un nouveau genre que je nomme transmigration et qui englobe non seulement la notion de trans-versalité cosmopolite et trans-nationale, la notion de trans-gression de frontières 16

géographiques, politiques et sociales, la notion de trans-Iation de codes et de langages, de trans-actions symboliques et monétaires mais aussi la notion de trans-formation de l'individu au contact des sociétés trans-itées. Ce livre explore les logiques individuelles et collectives de la transmigration et le processus de cette construction communautaire qui procède à la fois de l'action d'hommes et de femmes en déplacement, de la dynamique de leurs échanges avec les sociétés locales traversées, de la mobilisation de leurs compétences à faire circuler et du savoir-faire, lien qu'ils innovent chemin faisant. Ce travail porte plus particulièrement sur les formes de socialisation et sur les modalités de regroupement que ces hommes et ces femmes en provenance d'Afrique noire créent dans l'espace maghrébin, particulièrement marocain. Une problématique issue du terrain ne peut pas se construire à partir d'une démarche hypothéticodéductive, mais à partir de la découverte progressive des principes d'organisation qui régissent l'ensemble de la collectivité étudiée. La recherche empirique a permis de distinguer l'existence d'un véritable dispositif de passage. Ma réflexion s'est articulée autour de la triade espace-temps-identité et de trois axes principaux: itinéraires, étapes, individuation. Je me suis attachée à reconnaître les itinéraires empruntés, à comprendre les étapes-clés du parcours, les situations de départ, les stratégies résidentielles, les tentatives de passage de frontières, les événements marquants, les échecs répétés et les pratiques engendrées par leur chronicisation. J'ai traqué la constitution d'alliances nouvelles favorisant l'insertion temporaire dans le groupe et le passage vers l'Europe. Je me suis demandé comment l'espace maghrébin était travaillé par ces populations circulantes et quel type de relation se tissait entre les communautés nomades et sédentaires. J'ai examiné les faits de mobilité et les compétences qui venaient à existence dans le mouvement et constituaient un «savoir-circuler », un «savoirtransiter» inédit. J'ai observé comment le religieux devenait une ressource de la mobilité au sein de lieux de brassage social et de réactivation des liens identitaires. Enfin je me suis interrogée sur le processus de construction de l'individualité en itinérance, sur les territoires de l'intimité et sur la nature de la texture des frontières

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qui régissent les rapports à l'autre dans le contexte particulier de la clandestinité.
L'enquête de terrain a été menée au Maroc où je résidais et principalement dans la capitale qui est l'un des lieux principaux de regroupement des transmigrants. Elle a été aussi menée à Tanger, dans la région de l'Oriental marocain ainsi que dans les zones frontalières entourant les présides espagnols de Ceuta et de Melilla. Je me suis aussi rendue en Algérie et en Mauritanie, ainsi que dans les pays dits de départ, au Nigéria et au Bénin et, dans l'espace Schengen, aux IIes Canaries et à Barcelone. L'enquête de terrain ne s'adressait pas à un groupe particulier déterminé selon des critères d'appartenance précis, mais elle concernait toute personne transmigrante dont l'objectif principal était d'atteindre l'espace Schengen. Elle incluait aussi toute personne intéressée - à un moment ou à un autre - au passage du transmigrant, que cet intérêt soit d'ordre financier, humanitaire ou politique.

Ma démarche se veut socio-anthropologique et se démarque de l'approche unicausale des migrations, encore très prégnante dans le champ des théories des migrations internationales et qui ne voit comme cause à l'émigration que la motivation économique. Cette approche mécaniste ne peut expliquer par ailleurs ce que le sociologue espagnol J. Arango appelle «le paradoxe de l'immobilité », ni dire pourquoi si peu de gens émigrent alors que tant de gens sont pauvres... Je ne minimise pas, bien évidemment, l'aspect économique de la migration ni l'importance grandissante de ce différentiel qui pousse les migrants originaires de certaines régions d'Afrique subsaharienne à vouloir réduire les disparités économiques et améliorer leur vie et celle de leurs proches. Je me démarque aussi d'une approche démographique qui ne verrait dans le migrant qu'un homo balisticus appréhendé en termes de flux, de stocks ou de transferts. Dans ce livre, j'ai tenté d'adopter une approche plurielle de la migration et des mobilités, non seulement sous l'angle socio-anthropologique mais également juridique, politique et économique.

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Secoués dans la mer, mille fois baignés, les corps de mes amis portés morts, dans les grands plis de leur robe, à la dérive Eschyle, Les Perses, 451 av. J.- C.

10 Partir

000 Problématique

et enjeu géopolitique de la transmigration

1. Mobilités extrêmes, extrémités mobiles

Avant de faire plus ample connaissance avec les transmigrants, je donne tout de suite la parole à l'un d'entre eux - l'Immortel qui s'était nommé ainsi car il avait échappé à la mort à plusieurs reprises et se sentait invulnérable. Son récit est typique du périple de milliers d'individus contraints à adopter les conduites les plus risquées pour atteindre l'Europe et contourner les stratégies mises en place par l'Union européenne et les pays du Maghreb. Confortablement installé dans un bar du Barrio Gatica à Barcelone, l'Immortel se souvient: «On m'avait dit: Quand tu seras à Nouadhibou tu verras les lumières de Las Palmas, et ça m'avait fait rêver... J'ai quitté le Cameroun, je n'avais que deux cents euros en poche. J'avais le choix entre deux routes pour rejoindre l'Espagne. Je pouvais passer par la Côte d'Ivoire, le Mali ou le Sénégal, et suivre la côte atlantique jusqu'en Mauritanie puis passer au Maroc pour m'embarquer pour les Canaries ou bien je pouvais passer par le Nigeria, le Niger et traverser le désert par l'Algérie et attaquer le grillage à Ceuta. J'ai décidé de partir par l'ouest parce que j'ai cru que ce serait plus facile d'aller aux Canaries. Arrivé à Nouadhibou, j'ai travaillé dans la maçonnerie pendant un an. A ce moment là, en 2000, personne ne partait de Mauritanie pour aller aux Canaries, les départs se faisaient à partir des plages du sud du Maroc. Avec un copain qui était là depuis longtemps, on a décidé un jour de partir. On a pris le train le plus long du monde - oui, cent soixante-dix neuf wagons - qui relie le port de Nouadhibou à Zouerate et qui longe la frontière avec le Maroc. Arrivé dans la ville minière, on a trouvé un véhicule tout terrain qui allait à Bir Moghrein où on a acheté du pain et quelques bouteilles d'eau et de là on a tenté de rejoindre la ville marocaine de Smara, à pied. On a marché droit vers le nord pour rejoindre la ville, mais on s'est égaré dans le désert et on a erré quatre jours

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