Transmission dans la famille

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A l'initiative d'un réseau européen de six instituts universitaires spécialistes de la famille, des chercheurs de plusieurs nationalités ont voulu examiner en quoi les bouleversements de nos contextes de vie interrogent et modifient les principes organisateurs de la famille, et plus précisément ceux qui gouvernent la transmission entre générations : transmissions des biens, des valeurs, des représentations, etc.
Publié le : samedi 1 novembre 2003
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EAN13 : 9782296339590
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LA TRANSMISSION DANS LA FAMILLE: SECRETS, FICTIONS ET IDEAUX

Actes du colloque à l'initiative du Réseau européen des instituts de la famille (REDIF), organisé par L'Institut des sciences de la famille, Lyon, 26-27 mai 2000

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-5362-0

Sons la direction de CHANTAL RODET

LA TRANSMISSION DANS LA FAMILLE: SECRETS, FICTIONS ET IDEAUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Ha,rmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOMMAIRE

Introduction Chantal Rodet......................................................................................... Première partie LES PARADIGMES DE LA TRANSMISSION

9

Chapitre 1

Chapitre 2 Chapitre 3

Transmission héréditaire et développement: Les représentations au cours de l'histoire Jean-Marie Exbrayat ................................................... Epistémologie du concept de transmission
Pierre Gire . . . . . . . . . . . .. . . . . .......................................

13 19

De génération en génération. Les transmissions familiales en Europe du 16e au 20e siècle Paul Servais.................................................................. Deuxième partie LES MONTAGES JURIDIQUES

25

Chapitre 1

La transmission dans l'adoption internationale: Aspects psychologiques, sociaux et juridiques Salomé Adroher-Biosca et Ana Berastegui
P edroVie} o. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

37

Chapitre 2

Chapitre 3 Chapitre 4

Le droit de la famille entre innovation et continuité Bernadette Barthelet .................................................... Les montagesjuridiques. La transmission des biens
Jean H aus er. .................................................................

57 67 79

Le paradigme perdu: la place du père
Marie- Thérèse M eulders- Klein....................................

Troisième partie RELATIVITE DES NORMES ET HERITAGES CULTURELS Chapitre 1 Transmission et interprétation
Geo rges E id .................................................................. 87

Chapitre 2

Chapitre 3

La reproduction intergénérationnelle des styles éducatifs de la famille Willy Lahaye 93 Famille et système de valeurs dans une perspective interculturelle
Meinrad P errez. ........................................................... 107

Chapitre 4

Les conférences de l'ONU sur la femme: genres et générations de 1975 à 1995 Marta Vinci Quatrième partie MEMOIRE ET IDENTITE GENEALOGIQUE

121

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3 Chapitre 4

L'identité généalogique: une construction à partir de la représentation de la "spatialité individuelle". La pratique de la généalogie en Allemagne contemporaine Wilhelmina Konig-Scappaticci 133 L'articulation des coordonnées spatio-temporelles dans la recherche généalogique: Une revue des recherches anthropologiques en Italie sur la mémoire généalogique Margherita Merucci Ciliberto 141 Temps, mémoire, transmission Anne Muxel 147 La transmission généalogique: le cas de la France Chantal Rodet 159

Cinquième partie DESTIN INDIVIDUEL ET HERITAGES

FAMILIAUX

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6

Transmission transgénérationnelle des traumatismes inducteurs de violence hétéro et autodestructrice Marguerite Charazac-Brunel. ... 175 La transmission intergénérationnelle et les troubles de la personnalité: quels liens? Vittorio Cigoli 185 De la violence agie... à la violence dite... Le cas d'Abdel Emile M'Bumba avec la collaboration de Christiane Duchamp 193 Les effets des disputes parentales sur les enfants Juan Pedro Nunez Partido 203 Transmission des fantasmes dans la famille Françoise Payen 211 La filiation empoisonnée par un secret de famille Serge Tisseron 219

6

Sixième partie COUPLE ET TRANSMISSION Chapitre 1 La qualité conjugale: relations des couples satisfaits et des couples insatisfaits Anna Bertoni 231 L'impact des tracas quotidiens et de leur gestion sur la vie de couple Guy Bodenmann et Linda Charvoz 239 Travail psychique de couple et élaboration de la transmission Monique Dupré La Tour 249 Séparation conjugale et transmission intergénérationnelle : une évaluation empirique de l'efficacité de la médiation familiale Costanza Marzotto et Giancarlo Tamanza 257 La guerre des histoires Liliana Perrone 271 Les couples qui ont recours à la procréation médicalement assistée: quelle transmission entre les générations?
000 ... 0 0...00..00..

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5 Chapitre 6
Anna Scisci

275

Septième partie DEFIS ET RESSOURCES DANS LA TRANSMISSION ENTRE LES GENERATIONS

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Défis et ressources dans la transmission entre les générations. Le cas des famillesjeunes en Lombardie Elisabetta Carrà Mittini 291 Comment s'établissent des relations adultes entre parents et jeunes pendant les études supérieures? Vincenzo Cicchelli 299 La protection des liens intergénérationnels dans le placement familial
Ondina Greco
0. . . . . . . 0. . . 00. . 0. . . . . . . . . . . . . . 0. . . . 0. . 000.

3 13

Chapitre 4

Chapitre 5

Protéger la transmission dans la famille: le cas du placement familial Raffaella Iafrate 323 Défis et ressources dans la transmission entre les générations. Les éléments émergents des recherches psychosociales en Italie Giovanna Rossi 331

7

Chapitre 6

Les échanges économiques entre parents et enfants qui vivent en famille Monica Santoro Huitième partie LA TRANSMISSION DES IDEAUX

337

Chapitre 1 Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5 Chapitre 6

Les rites en famille et leur transmission Dionisio Borobio 351 Processus de transmission des valeurs dans la dynamique de la transmission intergénérationnelle Vittorio Cigoli, Caterina Gozzoli, Giancarlo Tamanza 363 La transmission de la foi au sein de la famille: un défi du XXIe siècle José Maria Diaz Moreno 371 L'idée de procréation ou Comment l'être humain vient-il à la vie comme personne? Paul Moreau 381 La formation des parents dans le cadre de la prévention de la dépendance aux drogues Rafael Ramirez 387 Spécificité et enjeux de la recherche pédagogique en éducation familiale. Expériences et perspectives d'un centre de recherche universitaire Renata Vigano 395

Liste des auteurs

403

8

INTRODUCTION Chantal Rodet Institut des sciences de la famille Université Catholique de Lyon France

Aujourd'hui, en Europe, les idées de la démocratie pénètrent de plus en plus dans les esprits: dans les rapports entre individus, entre les membres du couple, jusque dans les institutions, qu'elles soient politiques, juridiques, religieuses, éducatives ou familiales. Les avancées de la biologie et de la génétique bousculent les liens que la sexualité avait avec la reproduction de l'espèce et avec la paternité, et désormais le couple peut se penser sans la famille et sans la différence des sexes, et le géniteur être désigné de façon certaine. La mobilité géographique, l'urbanisation et la croissance du salariat n'amènent plus à faire reposer le choix du conjoint sur des dispositifs d'interconnaissances familiaux ni sur les besoins du patrimoine, et le choix doit compter alors largement sur l'expérience. L'égalisation des statuts des enfants naturels et des enfants légitimes n'a plus rendu obligatoire la présomption de paternité, aussi le mariage est-il devenu le résultat d'une élection parmi plusieurs modèles de conjugalité. Le divorce a été facilité et le législateur a déplacé l'indissolubilité des liens entre les époux vers une indissolubilité des liens entre les parents. La moyenne des âges au décès augmente et l'on hérite lorsque l'on a soixante ou même soixante-dix ans. La progression des techniques s'accélère et les jeunes générations maîtrisent mieux certains savoirs que les générations en charge de les éduquer. La psychologie et la sociologie décrivent de mieux en mieux les déterminismes concernant les contextes et héritages familiaux et l'on ne peut plus ignorer que ceux-ci influencent largement le destin des individus à leur insu. On pourrait encore mentionner bien d'autres bouleversements de nos contextes de vie et donc de nos modes de relation en famille... Cet ouvrage en désignera encore - sans vouloir l'exhaustivité, bien sûr - pour leur donner statut d'existence et pour les problématiser comme les précédents cités. Nous avons souhaité rassembler des porte-parole des grandes institutions en charge de fabriquer1 et de maintenir la transmission dans nos sociétés européennes contemporaines, pour examiner en quoi les bouleversements de ces contextes de vie interrogent et modifient les principes organisateurs de la famille, et plus précisément ceux qui gouvernent la transmission entre générations: transmissions des biens, des valeurs, des représentations, etc. Nous leur avons demandé de nous apporter leur éclairage sur cette question avec les méthodes propres à leurs disciplines.

1 Fabriquer

au sens de Pierre Legendre, juriste théoricien

du droit en France.

Biologistes, historiens, juristes, pédagogues, philosophes, psychanalystes, psychologues, sociologues, théologiens, thérapeutes, etc. ont proposé leurs hypothèses, chacun ayant mis sa lumière sur un angle de cette question pour que l'objet se laisse percevoir avec tous ses reliefs2. Des chercheurs belges, espagnols, français, italiens et suisses, appartenant à six instituts universitaires spécialisés sur la famille en Europe et leurs invités ont répondu ici, le plus précisément possible, à notre question. Ils ont cherché à pénétrer au cœur de nos transmissions: dans leurs secrets, dans leurs fictions et dans leurs idéaux. Leurs contributions font suite à la mise en commun de leurs travaux exposés lors d'un colloque les ayant réunis à Lyon, à l'initiative du Réseau européen des instituts de la famille (REDIF), qui comprend aujourd'hui l'Institut d'étude de la famille et de la sexualité de l'Université Catholique de Louvain (Belgique), l'Instituto universitario de la familia de la Universidad Pontifica Comillas de Madrid (Espagne), l'Instituto superior de ciencias de la familia de la Universidad de Salamanca (Espagne), l'Institut des sciences de la famille de l'Université Catholique de Lyon (France), le Centro Studi e ricerche sulla famiglia de la Università Cattolica dei Sacro Cuore de Milano (Italie), et enfin l'Institut de recherche et de conseil dans le domaine de la famille de l'Université de Fribourg (Suisse). Nous remercions Dionisio Borob,jü, président de notre Réseau européen (REDIF), Salomé Adroher Biosca, Guy Bodenmann et Jeh,anne Sosson, alors responsables des instituts organisateurs, Vittorio Cigoli, Costanza Marzotto et Giovanna Rossi, membres actifs du Réseau, les enseignants chercheurs et Marie-Noëlle Rivat, secrétaire de l'Institut des sciences de la famille, et enfin la Commission de recherche de l'Université Catholique de Lyon pour leurs contributions à la réalisation du colloque et de cet ouvrage. Nous espérons que le lecteur comprendra mieux les logiques qui traversent nos contextes de vie familiale en transformation et trouvera dans cet ouvrage des ressources pour s'orienter.

2 Nous sommes consciente que la pluridisciplinarité des approches trouve sa grandeur dans l'éclairage de l'objet en son ensemble mais sa limite aussi dans l'obligation pour le lecteur de s'adapter à des concepts dont il ne connaît pas toujours les contextes pour en saisir tout le sens que les auteurs y mettent. 10

Première partie LES PARADIGMES DE LA TRANSMISSION

TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE ET DÉVELOPPEMENT: LES REPRÉSENTATIONS AU COURS DE L'HISTOIRE
Jean-Marie Exbrayat Faculté des sciences Université Catholique de Lyon France

L'origine et le développement de l'être restent encore l'une des plus grandes questions qui se soient jamais posées. Je vais tenter de montrer comment, depuis les Grecs anciens, l'évolution des idées, l'augmentation des connaissances scientifiques et des moyens techniques permettent d'arriver à la représentation actuelle de la transmission héréditaire et du développement. Biophilosophes grecs Pour les biophilosophes grecs (vers -500), les animaux sont le résultat de la rencontre fortuite des spermata qui, après leur création, persistent comme matière vivante jusqu'à la fin des temps et sont parties constitutives du corps (panspermie). Pour Platon (-428 à -347), les spermata sont munis de toutes sortes d'âmes et sont reçus dans la moelle, partie constitutive de toute substance, étant ainsi à l'origine de l'être. Les caractères des êtres vivants sont issus des géniteurs. Le sperme, source de descendance, provient de toutes les parties du corps, aussi bien chez les mâles que chez les femelles. C'est un liquide extrait de la nourriture, une excrétion ou une "écume" du sang. Pour agir, ces liquides doivent se coaguler ensemble. Pour Anaxagore (-499 à -426) puis Aristote (-384 à -322), le sperme est produit par le mâle. La femelle donne seulement la couche sur laquelle l'embryon est cultivé. C'est avec Anaxagore que l'on voit apparaître une première ébauche de la théorie de la préformation: le sperme contient des organes miniatures qui deviennent visibles en grossissant. Aristote peut être considéré comme le fondateur de l'embryologie. Le sperme des femelles correspond aux katamenia, il est passif, résigné, froid. Les katamenia peuvent être accumulés dans les capillaires utérins, provoquant leur éclatement et l'hémorragie menstruelle. Le sperme des mâles est actif, efficace et créateur, chaud; il apporte une âme formatrice, une cause finale permettant la formation de la matière corporelle par action sur les katamenia. L'actualisation de l'âme se réalise dans l'embryon. Chez l'homme, la raison de nature divine est ajoutée de l'extérieur. Le modèle aristotélicien du développement est donc épigénétique et il s'appuie sur les phases successives du développement de l'âme. Le hasard décide du sexe de l'embryon. C'est la semence mâle ou femelle la plus vigoureuse qui fait pencher la balance en faveur de l'un ou

l'autre sexe. L'eau, les aliments et comportements ftoids sont à l'origine des femelles, au contraire, le feu, les aliments et comportements secs et chauds sont à l'origine des mâles. Moyen Age Galien (2e siècle) partage les idées aristotéliciennes concernant le développement. Il a observé, disséqué et apporté des données scientifiques. Les testicules sont certainement les organes qui produisent la semence mâle en perfectionnant le liquide séminal préparé dans les vaisseaux sanguins. La semence femelle est ajoutée aux katamenia. Saint Augustin (354-430) replace la théorie des spermata dans un cadre chrétien. Il propose une création des êtres vivants en deux temps. Au début, tous les germes de tous les organismes vivants sont créés et ils accéderont au statut d'êtres vivants dans un deuxième temps. Il y a donc préformation. Pré-Renaissance Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) introduit une limite entre la théologie et la biologie. Les êtres vivants peuvent se développer postérieurement à la Création à partir des matières appropriées et lorsque les conditions sont convenables. Les théories de l' épigenèse et de la préformation se précisent. L'embryologie de Fernel (1530) est plus une épigenèse qu'une préformation. Au début, l'embryon possède une forme provenant du "Ciel des Idées" où se trouve la source effective des formes intemporelles et immatérielles. Les semences mâle et femelle dépourvues d'âme sont en état d'en héberger une qui est reçue au moment opportun, fournie par l'utérus. Les katamenia se joignent alors au mélange séminal et un conceptus naît de l'ensemble de ces trois composants. A partir des années 1500, de nombreux travaux d'anatomie et d'embryologie sont effectués. On peut citer Fallope (1523-1562) qui observe les oviductes des mammifères, les follicules, Aranzi (1530-1589), qui montre le rôle du placenta, Fabrice (1533-1619) qui invente le terme ovarium à la place de testes muliebris. Pour lui, il ne fait aucun doute que les fœtus ont pour origine le sperme, un œuf ou la pourriture. L' œuf possède un pouvoir assimilateur qui se sert de la chaleur, du froid, du sec, de l'humide pour former de petits homœomères (tissus) et une fonction fœtale qui forme les hétéromères (organes). Pour Feyens (1567-1637), le sperme provoque la solidification des katamenia, puis transporte l'âme qui préside à la croissance de l'embryon. Pour d'autres, le sperme est animé d'une âme lui conférant un pouvoir formateur, et ceci dès le corps même du géniteur (Parisano). Pour Digby (1603-1665), le sperme dans lequel l'animal est présent en instance se forme sous des actions externes et il est excrété comme un produit superflu. 14

L'animal est présent en instance dans le sperme. Des facteurs physiques mettent la matière brute en mouvement. Parisano observe le portrait des organes parentaux à l'intérieur de la semence mâle ce qui explique la sollicitude dont témoignent les parents à l'égard de leurs petits car ils se reconnaissent eux-mêmes. En bref, on observe à cette époque un mélange de points de vue anciens, de christianisme et de mécanisme. I7e et I8e siècles Cette période est marquée par de nombreuses découvertes scientifiques notamment l'invention du microscope. C'est également la période où les théories d'épigenèse et de préformation se partagent l'opinion, compliquées par les thèses de l' animalculisme et de l' ovisme. Préformation et épigenèse La panspermie a toujours ses partisans. La nature est une mécanique dont Dieu est le mécanicien. Une structure minuscule deviendra un embryon et poursuivra son développement. Boyle est un préformationnisme mais il ne nie pas une part d'épigenèse. Dans la théorie de la préformation, la reproduction est la continuation de ce qui a été créé à la perfection. Dans tout embryon formé et complètement achevé se trouve nécessairement un embryon accompli de la génération suivante. Toutes les générations humaines jusqu'à la fin des temps étaient dans le corps d'Eve, emboîtées les unes dans les autres. L'épuisement de la série sera l'extinction du genre humain (Miraculum naturae). Parmi les tenants de cette théorie, citons Swammerdam, Malpighi, Malebranche, Vallisneri, Leibniz. Dans l'épigenèse, la forme se réalise par adjonction de forces d'origine divine ou non, liées à la matière elle-même. L'influence de l'utérus sur le sperme permet à un conceptus de commencer à se diviser et à se développer. L'œuf est le commencement pour lequel la vie végétative du germe se transforme en vie animale. Parmi les partisans de cette théorie, citons Harvey (1578-1657), Albrecht Von Haller (1747), Wolff (1733-1794), le précurseur de la théorie des feuillets embryonnaires. Animalculisme et ovisme Van Leeuwenhoeck (1677) découvre des animalcules dans le sperme. Ce sont des animaux complets, même s'il n'est pas possible de les voir, qui pénètrent dans l'œuf. Un animalcule mâle provient d'un animalcule mâle et de même pour les animalcules femelles. Ainsi est née une nouvelle théorie, l'animalculisme. Pour certains, les "animalcules" n'existent pas. Pour d'autres ils appartiennent aux mâles et aux femelles; pour d'autres encore, ils

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appartiennent aux mâles seulement. Ils sont aussi parfois assimilés aux infusoires, petits animaux nés de la génération spontanée. Pour Van Hom (1621-1670), De Graaf (141-1673), les ovaires ne sont pas seulement comparables aux testicules mais, en plus, ils produisent des œufs, des embryons. L'opposition entre l' animalculisme et l' ovisme va ainsi naître. Est-ce l'œuf ou l'animalcule qui est préformé? Parmi les tenants de l'animalculisme, plusieurs auteurs de l'époque voient un homme ou un animal dans les animalcules (Hartsoecker, Gautier d'Agotz (1717-1785)]. Leibniz est animalculiste avec emboîtement des âmes des êtres vivants. Vallisneri (1661-1730) constate, au cours de la reproduction, le gaspillage de beaucoup d'animalcules. L'idée la plus acceptable est donc la préformation et l' ovisme. Il donne également une explication physiologique de la fécondation de l'embryon. Découverte de lafécondation Spallanzani (1729-1799) va apporter une preuve de la fécondation. Il provoque la fécondation des œufs de batraciens avec le liquide trouvé dans des caleçons dont il avait revêtu les mâles. Mais le début de l'embryon est-il dû au mâle ou à la femelle? Y a-t-il animalculisme ou ovisme ? La question reste posée. La fin du 18esiècle: Buffon et Bonnet Pour Buffon (1707-1788), il existe de petites molécules organiques invisibles et indestructibles qui pénètrent dans les êtres vivants, les nourrissent et les font grossir. Chez l'adulte, ces molécules organiques deviennent "liqueur". Un moule intérieur leur impose de prendre la forme des parents, celle qui sera transmise. C'est la "théorie des germes accumulés". Bonnet (1741), oviste, partage à peu près cette opinion. Il explique que l'emboîtement des germes est autant valable pour le germe de l'âme que pour celui du corps. Le 1ge siècle Meckel (1781-1833) est l'un des fondateurs de la recherche en morphogenèse. Pander (1794-1865), Dollinger (1770-1841) se penchent à nouveau sur la préformation et l'épigenèse. Von Baer (1792-1876) découvre, en 1866, l'œuf de mammifère dans les ovaires. A partir de ce moment, la théorie classique des katamenia est caduque. Toute cellule provient d'une cellule préexistante et, chez l'adulte, toutes les cellules proviennent de la cellule-œuf (Remak, 1815-1865). La théorie des feuillets embryonnaires est élaborée selon un modèle épigénétique dans le sens d'une spécialisation accrue. Chaque espèce animale possède son programme spécifique de développement

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embryonnaire. Il existe un "Déterminant", c'est-à-dire une force dirigeante inconnue qui préside au développement embryonnaire. La découverte de la caryogamie va révolutionner les concepts. Haeckel (1875) montre que tout contenu cellulaire est formé du noyau et du protoplasme. Hartwig (1873) montre chez l'oursin que la fécondation repose sur la fusion de deux noyaux sexuellement différenciés. "La matière doit être en mesure de s'acquitter de tout ce qui faisait la cause finale de l'Antiquité ou de ce qui était ordonné par le gouvernement divin". (Naegeli, 1817-1891). Cette matière douée, contenue dans les noyaux, est appelée "idioblaste", regroupement de molécules à l'intérieur desquelles les substances héritées peuvent se diviser (précurseurs des chromosomes). Il est possible d'imaginer la combinaison d'un nombre infmi d'idioblastes correspondant à un nombre infini de caractères. Strasburger décrit les différentes phases de la mitose (1822); Corti met alors au point une coloration des noyaux; Schneider (1831-1890) observe les chromosomes et Flemming donne le nom de cytologie à la science des cellules. Dès la fin du 1ge siècle, se développe une nouvelle science, l'embryologie causale, qui a pour but de comprendre les mécanismes du développement embryonnaire. De grands noms de la science peuvent être associés à ces études: Reichert, Bergmann, Leuckart, His, W. Roux, Driesch, Boveri, Loeb, Spemann... Ce sont aussi les balbutiements de la génétique avec les expériences de Mendel (1822-1884) sur les pois dans le jardin du monastère des augustins de Brno, publiées pour la première fois en 1866. Le 20e siècle Le vingtième siècle est très riche en découvertes et il est impossible dans cet exposé d'en donner ne fût-ce qu'un simple résumé tellement les découvertes en biologie sont interpénétrées. Nous n'esquisserons ici que les grandes lignes. En 1900, Hugo de Vries (1864-1937) redécouvre les lois de Mendel. La génétique connaît alors un très grand essor avec les expériences de Morgan (1866-1945) sur la génétique des populations, utilisant la drosophile (mouche du vinaigre). En 1902, Boveri donne une explication biomécaniste de la fécondation. En 1912, Wilson découvre les chromosomes sexuels. Puis tout va très vite. Crick et Watson découvrent la double hélice d'ADN en 1953; Tatum, Monod, Jacob, Lwoff relient les gènes aux protéines. De manière générale, pour se faire une idée de la transmission héréditaire et du développement, il faut tenir compte des connaissances de la cellule, de la génétique et de l'expression des gènes, notamment du développement grâce aux avancées de la biologie moléculaire, des techniques de microscopie, de biochimie,...

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Les connaissances actuelles ne font que prouver que tout individu partage les patrimoines génétiques de ses deux parents. Il n'est plus question de préformation et d'épigenèse. Pourtant, si le développement de l'œuf nécessite une fécondation, il est maintenant démontré que, déjà dans l'ovocyte, la répartition de ses éléments moléculaires va être à l'origine du plan de symétrie bilatérale du futur embryon. Par ailleurs, au stade gastrula, l'embryon présente à sa surface des "territoires présomptifs" qui seront chacun à l'origine de tel ou tel tissu ou organe. Comment ne pas penser à une sorte de préformation, alors que, plus tardivement, les organes se différencient en interagissant les uns sur les autres par induction, rappelant ainsi le concept d'épigenèse? En réalité, le développement fait bien intervenir les deux concepts mais pas au même moment et avec une signification qui n'a plus rien de commun avec une quelconque idée philosophique. L'hérédité et le développement ont de tous temps passionné les hommes. L'approche philosophique de la fonction de reproduction et de développement, héritée des anciens biophilosophes grecs, est restée en vigueur jusqu'au 1ge siècle, période à laquelle elle est devenue de plus en plus technique. Actuellement, la connaissance extrêmement précise de nombreux mécanismes cellulaires et moléculaires a conduit à bien connaître le développement avec, notamment, la régulation de l'expression des gènes. Cette connaissance rend dès à présent possible l'intervention au niveau du génome. Pour résumer, au cours de l'évolution de la représentation de transmission héréditaire et de développement, l'idée philosophique fait peu à peu place à une connaissance de plus de plus démontrée des phénomènes et, actuellement, à la possibilité technique d'intervenir directement sur le vivant.

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ÉPISTEMOLOGIE

DU CONCEPT DE TRANSMISSION

Pierre Gire Faculté de philosophie Université catholique de Lyon France L'étymologie latine du terme transmission (transmissio, transmitto...) évoque, sur le plan sémantique (celui de la compréhension), les notions de trajet, de traversée, de passage. Dans la culture occidentale, le concept de transmission ressortit, sur le plan de l' application (celui de l'extension), à des champs disciplinaires spécifiques: a) les sciences expérimentales de la nature (la mécanique, la biologie... ), b) les sciences humaines et sociales (les sciences historiques, politiques et juridiques, les sciences de l'éducation...), c) les disciplines de la communication (l'information...). Il affecte également des pratiques humaines distinctes: a) les pratiques militaires, b) les pratiques relationnelles de groupes sociologiques identifiés dans une tradition déterminée. Ainsi en raison d'une appartenance gnoséologique à des horizons épistémologiques multiples où se trouvent engagées des connotations sémantiques variables, ce concept reste doté d'une forte puissance de métaphorisation. Au sein de l'univers des pratiques intergénérationnelles qui, seules, nous importent ici, et sur fond d'espace-temps social délimité, la transmission recouvre des données culturelles complexes et inapparentes induites par son usage. La transmission en sa genèse anthropologique Tout homme, venant dans la vie, entre dans un monde humain qui nécessairement le précède en l'englobant comme une totalité anthropologique matricielle. Telle est la réalité de la civilisation au sein de laquelle chacun s'inscrit par son rapport à une communauté de sujets. La civilisation constitue, à l'intérieur d'un espace-temps donné, une figuration de la vie humaine dans ses dimensions créatrices: les connaissances, les techniques, les expressions symboliques, les traditions, les pratiques, les institutions... Offerte sous des formes variées, cette figuration de la vie, simultanément historique et mondaine, représente le soubassement d'humanité sur lequel se fonde tout exercice de transmission dans la mesure où celui-ci demeure, avant toutes choses, une activité humainel.
I

C. LEVI -STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Mouton, Paris, 1971.

Dans l'humanité, nous savons qu'il est une inséparabilité forte entre la nature et la culture. La nature ne se représente, ne se soutient et ne s'exprime que par les ressources immédiates de la culture et celle-ci ne cesse d'emprunter à la nature ses potentialités d'expansion. Aussi toute pratique de I'homme est-elle tout autant culturelle que naturelle2. La transmission, comme pratique humaine intergénérationnelle, ne s'exempte pas de cette double détermination conditionnant, en quelque sorte, toute activité en humanité. Sans doute est-il possible de repérer en elle l'expression d'un dynamisme de continuité de l'espèce en sa vie propre. Ce qui est à transmettre, c'est, d'abord et avant toutes choses, la vie dans son identité humaine. En ce sens, la transmission se dresse contre la mort qu'elle cherche à surmonter sans jamais cesser de la reconnaître. Transmettre la vie dans ses signes revient à lutter contre l' œuvre mortifère d'une temporalité irréversible qui paraît tout emporter dans une indifférenciation définitive. Mais la vie transmise en ses mille aspects porte en elle sa propre figuration au sein d'une civilisation où elle révèle sa fécondité. Ainsi la transmission draine en son acte même, avec plus ou moins d'amplitude et d'intensité, la richesse de la civilisation où elle s'accomplit. Elle inclut dans son mouvement un immense héritage d'humanité dont les acteurs n'ont pas nécessairement une conscience absolue. L'élan de la transmission implique la mise en trajet (entre les sujets), voire en intrigue, de connaissances, de procédés, de valeurs, de récits fictifs ou historiques, de modes de vie... bref de données multiples de la civilisation3. Sur fond de celle-ci, transmettre équivaut à disposer en condition de traversée un patrimoine culturel qui déborde les individus et les générations, sachant que celui-ci dépasse ceux-ci doublement: par l'amplitude des richesses acquises qu'il recèle et par la puissance éducative qu'il détient. La transmission ressortit alors à un univers d'expressions humaines qu'elle pose en perspective dans une pratique de transitivité dépendant de l'espace culturel où elle opère.

2

C. LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, op. cU. : "C'est que la

culture n'est, ni simplement juxtaposée, ni simplement superposée à la vie. En un sens, elle se substitue à la vie, en un autre, elle l'utilise et la transforme, pour réaliser une synthèse d'un ordre nouveau", p.3. Cf. E. Sapir, Anthropologie, Le Seuil, colI. Points, Paris, 1967 ; M. Mauss, Sociologie et anthropologie, P.U.F., Paris, 1968 ; Sciences humaines, "Inné/acquis, le grand débat", n054, octobre 1995.
3

O. REBOUL, La philosophie de l'éducation, P.U.F., Paris, 1971. Cet ouvrage apporte une
dans la compréhension de la tâche éducative de la tradition occidentale. en

clarification philosophique très pertinente s'appuyant sur les apports des philosophies

20

La transmission comme processus Les sciences du langage ont élaboré un schéma descriptif de la relation de communication sur le plan du langage4. Sans doute serait-il possible de s'inspirer de ce modèle d'intelligibilité pour représenter le rapport de transmission: un sujet (x) communique au sujet (y) une réalité transmissible, selon une procédure admise, dans un contexte d 'humanité où l'interaction des sujets x et y est effective. Certes le sujet destinateur ou destinataire peut être individuel ou collectif, ce qui modifie sensiblement la pédagogie de la transmission sans pour autant dénaturer son processus de transitivité. Ce schéma simplifié permet, dans sa présentation immédiate, de distinguer des niveaux épistémologiques d'interrogation: 1. qu'y a-t-il de transmissible entre des sujets humains? 2. que doit-on entendre par procédure de transmission? 3. comment comprendre, au sein de la transmission, l'interaction des sujets? 4. comment penser le contexte d'humanité nécessaire à la transmission? Au cœur de la transmission intergénérationnelle, se trouvent considérés comme transmissibles des objets culturels acquis que s'approprient les acteurs en les modifiant dans leurs pratiques de transfert. Il n'est point certain que tout, sur le plan des réalités humaines inscrites dans la civilisation, puisse être transmis en raison des limitations, voire des interdits de l'activité de transmission et de la résistance à la transmission, par l'éloignement historique ou le caractère hermétique, de certaines richesses culturelles. En somme, on devrait s'inquiéter tant du droit et du devoir de la transmission que de l'objet de celIe-cis. Il y aurait lieu de s'interroger sur les procédures de transmission intergénérationneIles ; celles-là sont multiples. Ainsi la discipularité ne s'identifie pas à l'éducation de l'enfant, quoiqu'elle soit soutenue par un processus d'initiation. Par ailleurs, ces procédures reposent sur des modalités différentes: l'initiation, l'apprentissage, l'exemplarité, le témoignage... sachant qu'elles s'accompagnent du langage en ses potentialités créatrices. Elles ne sont pas équivalentes; elles n'impliquent pas les mêmes paramètres; elles ne visent pas les mêmes objectifs immédiats; elles ne connaissent pas les mêmes dysfonctionnements. Au sein de la transmission, la question de l'interaction des sujets ne reste pas négligeable. L'interaction directe, spontanée, universelle est celle que crée la communication
4 Sur ce point, il serait utile de se reporter aux travaux suivants: R. Jakobson, Essai de linguistique générale, Le Seuil, coll. Points, Paris, 1970 ; Chomsky N., Réflexions sur le langage, (trad. 1.-C. Milner, B. Vautherin et P. Fiala), Maspero, Paris, 1977 ; E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Gallimard, coll. Tel, Paris, 1976. 5 Sciences humaines, "Echanges et lien social", n093, avril 1999; se reporter à l'article de C. Cicchelli-Pugeaut intitulé: "Le rôle des échanges dans la famille", p. 30-33. Cf. 1. Godbout (en collaboration avec A. Caillé), L'esprit du don, éditions de la Découverte, Paris, 1992. 21

linguistique interpersonnelle, à savoir le langage traduit dans une langue parlée; l'écriture représente déjà un mode de transmission à distanciation relative. Mais la ritualité ou l'exercice constitue un autre type d'interaction des sujets (ici le faire se pose au premier plan de la transmission). Enfin, la convivialité (le vivre-ensemble) n'est pas impuissante à porter concrètement une forme d'interaction entre les sujets, analogue à une certaine "contagion
affective" .

Quant au contexte d'humanité où s'inscrit toute procédure de transmission, il comporte des figurations anthropologiques distinctes: le milieu familial, l'environnement social, la structure éducative, la tradition commune...; aussi l'acte de transmission se ressent-il, dans sa forme et son contenu, de l'espace humain où il s'effectue. Le contexte d'humanité auquel s'origine l'activité de transmettre s'identifie à un espace "institutionnel" variable, protégé par la société englobante qui maintient celui-ci au sein de son propre devenir en raison des finalités qu'elle reconnaît à la transmission. La transmission dans ses finalités Il n'est pas de processus de transmission exercée exempt d'intentionnalité (transmettre, c'est transmettre en vue de quelque chose). Certes l'acte de transmettre implique des finalités situées à des niveaux différents de la visée pédagogique opératoire. Sans doute pourrions-nous établir une forme d'échelle graduée des fins recherchées avec une intensité d'énergie variable et selon une courbe du temps intégrant le court, le moyen et le long termes. Indépendamment de leur mode de visée, les finalités concernent les dimensions spécifiques de la vie humaine à honorer, dans l'espace social: les aspects anthropologiques, sociopolitiques, économiques, éthiques, scientifiques, techniques, artistiques, religieux... La transmission intergénérationnelle ne s'absente pas de ces réalités dont elle absorbe des éléments en son effectivité. Cette intégration semble déterminée en son orientation dernière par des modèles d'humanité auxquels se trouvent subordonnées les finalités elles-mêmes. Les modèles d'humanité apparaissent sous la forme d'instances ultimes de vérité décidant de l'orientation générale de la transmission. Celle-ci reçoit de celles-là sa signification fondamentale; car il s'agit bien de transmettre un objet culturel en convenance avec la représentation d'un modèle d'humanité qui s'impose aux sujets par sa valeur incontestable. A ce niveau, la transmission s'exhausse dans une sorte de transcendance qui dépasse son processus d'exercice, parce qu'elle vise un modèle d'humanité affranchi de la fragilité de la situation existentielle où elle opère. Il reste que ces modèles d'humanité, parce qu'ils ne se déduisent ni d'un ordre naturel (qui est perçu dans une culture) ni d'un savoir scientifique (situé sur le plan épistémologique de la description des phénomènes), sont exposés à de possibles perversions idéologiques dont savent se servir des

22

pouvoirs totalitaires intéressés par la domination sur l'information, l'éducation et la vie familiale 6. Ils exigent d'être interrogés par la raison critique (informée par l'expérience de l'humanité) tant sur leur prétention à la vérité que sur leur capacité d'humanisation. En définitive, l'intentionnalité éloignée de la transmission implique la convocation d'un modèle d'humanité qui gouverne la pédagogie fondamentale du processus lui-même engageant des modes d'interaction entre des êtres humains. Conclusion En conclusion de cette brève réflexion épistémologique sur le concept de transmission intergénérationnelle, nous retenons les propositions suivantes: 1. toute activité humaine de transmission émerge d'un horizon de civilisation où sont conjointes, dans une réelle complexité, des données naturelles et des réalités culturelles, 2. sur fond de patrimoine d'humanité, le processus de transmission révèle l'organisation de ses opérations au service d'une pédagogie de la transitivité, 3. la transmission, en son effectivité, implique des finalités visées, mais subordonnées à des modèles d'humanité qui restent toujours à interroger.

6

H. ARENDT, Les origines du totalitarisme, 3 vols., Le Seuil, Coll. Points:

Sur

l'antisémitisme (trad. M. Pouteau), Paris, 1984 ; L'Impérialisme (trad. M. Leiris), Paris, 1984 ; Le système totalitaire (trad. J.-L. Bourget, R. Davreu et P. Levy), Paris, 1972. Se reporter aussi à La Condition de I 'homme moderne (trad. G. Fradier), Calmann-Lévy, Paris, 1983, et à La Crise de la culture (trad. P. Levy), Gallimard, Paris, 1989, notamment voir le chapitre intitulé: "La crise de l'éducation". 23

DE GENERATION EN GENERATION. LES TRANSMISSIONS FAMILIALES EN EUROPE DU 16eAU 20e SIÈCLE
Professeur Paul Servais Institut de la famille et de la sexualité Université catholique de Louvain

Introduction Le phénomène des transmissions familiales en Europe a, très tôt, dès le 1ge siècle, retenu l'attention des observateurs de la réalité sociale, juristes d'abord, sociologues ensuite, historiens enfin. C'est que, d'une part ces processus ont semblé progressivement remis en cause par des évolutions récentes, globalement postérieures aux années cinquante du 20e siècle, alors que d'autre part la société occidentale, au cours des deux derniers siècles, et peut-être plus particulièrement pendant la période 1750 à 1950, accumulait les mutations. Le passage d'une société traditionnelle relativement uniforme à une société multiforme, parfois qualifiée de postmodeme, se faisait dans une certaine douleur, notamment familiale. La révolution agricole a entamé le processus dès la [m du 17esiècle pour changer fondamentalement les conditions matérielles de survie des populations à la fin du 1ge siècle. La révolution industrielle lui a succédé dès les années 1780 pour améliorer sensiblement les conditions générales d'existence et modifier fondamentalement le système des objets auquel était confronté I'homme occidental. La révolution démographique a affecté de manière radicale à la fois les taux de mortalité, puis de natalité, pour faire passer, grâce à ce phénomène bien connu de transition démographique, la société occidentale d'un système de démographie naturelle caractérisée par un taux élevé de mortalité et de natalité à un système de démographie contrôlée caractérisée par un taux relativement bas de mortalité et un taux encore plus bas de natalité. L'augmentation de la population résultant d'un décalage de ces deux mouvements, touchant la mortalité puis la natalité, a à son tour débouché sur une révolution géographique: celle de l'urbanisation. Entre 1800 et 1900, la population urbaine européenne passe de 10 à 50 % de la population totale. La révolution politique secouant l'Europe à partir de 1789, puis traversant tout le continent, suivant des rythmes et des logiques diversifiées, représentait, d'une certaine manière, l'expression de la prise de pouvoir par la bourgeoisie et une forme de conclusion d'un processus, marquée, notamment, par de nombreuses mutations juridiques, dont le Code civil napoléonien est une des concrétisations.

A cet ensemble de ruptures s'en est ajoutée pourtant une autre. La prise de pouvoir économique, puis politique, de la bourgeoisie représentait une rupture culturelle par rapport aux valeurs de l'aristocratie, jusque-là dominante. Elle s'est plus particulièrement concrétisée par le passage d'une échelle de valeurs dominée par I'honneur à une échelle de valeurs où l'objectif prépondérant était la poursuite du bonheur. Dans ce contexte, s'est d'abord posée la question du "comment ?" de la transmission, avec, comme préoccupation principale, la définition de la meilleure manière de transmettre, et comme présupposés sous-jacents, promus ou rejetés, les principes révolutionnaires d'égalité. Mais progressivement, se sont imposés de nouveaux questionnements, plus particulièrement quant à "ce que transmettent les familles". Plusieurs niveaux, dont l'importance ou la conscience ont varié selon les époques, ont ainsi été mis en évidence. Au niveau le plus immédiatement perceptible, il s'agit bien sûr de transmettre des biens, mobiliers ou immobiliers, en bref, un héritage. Mais, parallèlement à ces biens matériels, il s'agit aussi de transmettre un statut. C'est alors, au sens propre, une succession, qui peut se manifester par le nom, par le titre, par un rôle ou une fonction. Cet ensemble, par la manière dont il se structure, détermine enfin la transmission d'une culture familiale, voire communautaire, plus étendue. Ces glissements ne peuvent se comprendre sans un bref examen de l'évolution des préoccupations historiographiques elles-mêmes, comme des limitations imposées par les traces subsistantes de l'activité et de la vie humaine. Dès le 1ge siècle, on se penche sur I'histoire de la famille, du point de vue de ses formes comme de celui des modalités de transmission du patrimoine. C'est le cas de quelques historiens du droit passionnés par les coutumes et le passage au Code civil! ; c'est également celui d'un idéologue polyvalent et génial, Frédéric Le Play2, auquel il faudra revenir, préoccupé d'une évolution des formes familiales qu'il interprète comme une décadence. Dans les années 50, le contexte historiographique est tout autre. Après s'être plongée dans l'analyse des phénomènes économiques, notamment dans le contexte de la crise de 1929, les historiens s'intéressent aux phénomènes sociaux3. Or, dans le cadre villageois généralement retenu,
1 H. KLIMRA TH, Travaux sur l 'histoire du droit français, Paris-Strasbourg, 1843. de A. BRANDT, Droits et coutumes des populations rurales de France en matière successorale, Paris, 1901. 2 F. LE PLAY, Les ouvriers européens. Etudes sur les travaux, la vie domestique, les conditions morales des populations ouvrières. La méthode d'observation appliquée de 1829 a 1879. Origine, description et histoire de la méthode, Tours, 1879. 3 P. DE SAINT-JACOB, Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l'ancien régime, Paris, 1960. P. GOUBERT, Beauvais et le Beauvaisis, Paris, 1960 26

l'institution sociale la plus visible, parfois la seule entièrement visible, est la famille, une famille pour laquelle un des moments essentiel est la transmission du patrimoine, qu'il s'agisse d'une transmission à cause de vif ou d'une transmission à cause de mort. Les historiens ont dès lors tenté, dans un cadre de société de pénurie, de percevoir les impacts familiaux de cette transmission de biens. Ce n'est qu'ensuite que, inspirés à la fois par les historiens du droit4 et par les anthropologues5, les historiens de la famille plus spécifiquement se sont penchés sur les déterminants de la structure familiale6. Pour eux, il s'agissait de déterminer quels étaient les éléments susceptibles de structurer la famille et de quelle manière ces éléments agissaient. La transmission à nouveau est apparue comme un moment clé de structuration et d'évolution de la famille. Dans la foulée enfin, les historiens économistes et anthropologues ont contribué à mettre en évidence la permanence d'un certain nombre d'attitudes, le passage des structurations aux cultures et l'importance considérable de la logique du long terme opposé au temps court des

individus7.
Transmission et système de relations de la pratique, testament, ou tente d'entrer dans les des textes des coutumes, le début du ISe siècle, ou

Pour qui se plonge dans l'univers des actes partage, accord entre héritiers, contrat de mariage, logiques des documents normatifs, qu'il s'agisse droit oral retranscrit et normalisé entre le I6e et

E. LE ROY LADURIE, Les Paysans du Languedoc, Paris, 1966. 41.GOY, A propos du "système de la coutume" : problématiques en évolution, in "L'histoire grande ouverte". Hommages à E. LE ROY LADURIE, Paris, 1997, pp.355-363. 5 C. LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, 1967. G. AUGUSTINS, Comment se perpétuer? Devenir des lignées et destins des patrimoines dans les paysanneries européennes, Nanterre, 1989. 6 R. WALL, 1. ROBIN, P. LASLETT, Family forms in historic Europe, Cambridge, 1983. A. BURGUIERE, "Pour une typologie des formes d'organisation domestique de l'Europe moderne" (16e-1ge siècles), inAnnalesE.S.C., 1986, pp.639-655. 7 Transmettre, hériter, succéder, sous la direction de R. BONNAIN, G. BOUCHARD, 1. GOY, Paris, 1992. B. DEROUET & 1. GOY, "Transmettre la terre. Les inflexions d'une problématique de la différence", in Nécessités économiques et pratiques juridiques. Problèmes de la transmission des exploitations agricoles (18e - 20e siècles), G. BOUCHARD, 1. GOY, A.L. HEADKONIG, Mélanges de l'Ecole française de Rome, 1998, pp.117-153. B. DEROUET, "Pratiques successorales et rapport à la terre: les sociétés paysannes d'ancien régime", in Annales E.S.C., 1989, pp.173-206. B. DEROUET, "Territoire et parenté. Pour une mise en perspective de la communauté rurale et des formes de reproduction familiale", in Annales. Histoire, sciences sociales, 1995, pp.645-686. M. SEGALEN, Quinze générations de Bas-Bretons. Parenté et société dans le pays bigouden sud, 1720-1980, Paris, 1985. 27

encore du texte du Code civil de Napoléon promulgué en 1804 et largement diffusé dans les limites de l'Empire français, une constatation s'impose: en matière de transmission, les règles, les normes, définissent un système de relations. Le premier à les avoir mises clairement en évidence est certainement l'ingénieur et sociologue Frédéric Le Play8, déjà cité. Le Play, qui vit le traumatisme de la Révolution française, est particulièrement impressionné par ce qu'il perçoit des conséquences du Code civil. Pour lui, le partage égalitaire représente, en quelque sorte, la disparition de la famille, dans la mesure où, à son avis, famille et patrimoine sont étroitement associés. Celui qui est considéré comme le fondateur de la sociologie, ou du moins comme un des pères de cette discipline, se lance alors dans une croisade contre ce qu'il appelle "la famille instable du Code civil" et pour la restauration de la famille, qu'il qualifie d'un nom qui va faire fortune, "la famille souche", considérée comme la famille ancestrale par excellence. Cette famille originelle se caractérise d'une part par le choix d'un seul héritier, qui emporte à la fois le patrimoine et le statut du père, d'autre part par la liberté de choix laissée au père quant au choix de cet héritier. Ce qui est en jeu ici c'est, dès lors, le mérite, car il revient au père de choisir le meilleur héritier possible parmi ses enfants, à charge pour ce dernier d'assurer la survie honorable de ses frères et sœurs. Ce que Le Play met en place, c'est donc une théorie d'évolution familiale basée essentiellement sur les modes de transmission, qui débute avec la famille souche, originelle, pour se clôturer avec ce qu'il appelle la famille instable du Code civil en passant par la famille patriarcale, majoritaire au I8e et au début du 1ge siècle, qu'il caractérise essentiellement par la primauté du père d'une part et par la primogéniture d'autre part: un seul héritier certainement, mais d'une manière qui s'impose au père et n'est plus basée sur les qualités intrinsèques de l'héritier. Ce schéma d'évolution va inspirer l'ensemble des théories d'évolution de la famille tout au long du 1ge et d'une bonne partie du 20e siècle. Le vocabulaire lui-même retenu par Le Play va se perpétuer, même si des réserves vont progressivement se manifester.

8

F. LE PLAY, Les Ouvriers Européens. Etudes sur les travaux, la vie domestique, les

conditions morales des populations ouvrières. Les Ouvriers de l'Occident/1ère série: populations stables soumises au Décalogue et à l'autorité paternelle, Tours, 1877. F. LE PLAY, Les Ouvriers Européens. Etudes sur les travaux, la vie domestique, les conditions morales des populations ouvrières. Les Ouvriers de l'Occident /2ème série: populations ébranlées peu fidèles au Décalogue et à l'autorité paternelle, Tours, 1878. F. LE PLAY, Les Ouvriers Européens. Etudes sur les travaux, la vie domestique, les conditions morales des populations ouvrières. Les Ouvriers de l'Occident /3ème série: populations désorganisées, révoltées contre le Décalogue et l'autorité paternelle, Tours, 1878. 28

Un peu plus d'un siècle et demi plus tard, les démographes du groupe de Cambridge menés notamment par Peter Laslett9 nuancent cette conception d'évolution familiale qui va du complexe vers le "de plus en plus simple". Il est vrai que leur point de vue est sensiblement différent: ils se penchent sur le ménage et non sur la famille. Toutefois ils constatent très clairement que ce qui est, sans aucun doute, dominant en Europe, c'est la famille nucléaire telle que nous la définissons à I'heure actuelle: les parents et leurs enfants, et cela dès le 16e siècle y compris dans des zones de l'Est européen généralement considérées comme dominées par les ménages complexes. Dans cet ensemble, les familles souches ne représentent que rarement plus de 3 à 4 % du total des familles et, dès lors, le modèle d'évolution proposé jadis s'en trouve au moins relativisé. Les travaux parallèles des historiens français du droit aident sans doute à distinguer entre les facteurs ceux qui jouent en matière de structuration. Les travaux de Jean Yver, plus particulièrement repris par Emmanuel Le Roy Ladurielo, vont permettre de distinguer trois types de familles. On trouve d'abord les familles inégalitaires où un seul héritier emporte patrimoine et succession et qui manifestent la prééminence du père. On repère également des familles rigoureusement égalitaires, du moins entre frères, et cette fois c'est une valorisation horizontale de la fratrie dont il est question. Enfin, on identifie ce que certains qualifient de famille du compromis, dont le modèle typique est celui de l'lIe de France, qui débouchera sur la famille du Code civil, et qui fait une place particulière au couple parental, accentuant l'importance de l'alliance entre les lignages. Le choix entre l'une ou l'autre de ces variantes familiales est bien sûr rapporté tantôt au rôle plus ou moins prégnant du système seigneurial ou encore à l'émancipation plus ou moins précoce des villes. Mais ce qui semble particulièrement important en cette matière, c'est qu'il introduit dans la structure familiale non seulement une modalité de transmission, mais encore une modalité de relation. C'est cette relation qu'Emmanuel Toddll met particulièrement en évidence et c'est sur cette base qu'il va s'efforcer de définir des types familiaux caractérisés par des formes de groupes domestiques. Todd,
9

P. LASLETT, Un monde que nous avonsperdu: famille, communautéet structuresociale

dans l'Angleterre pré-industrielle, trad. de l'anglais par Christophe Campos, Paris, 1969. P. LASLETT, Household and family in past time: comparative studies in the size and structure of the domestic group over the last three centuries in England, France, Serbia, Japan and colonial North America, with further materials from Western Europe, Cambridge, 1972. 10 1. YVER Egalité entre héritiers et exclusion des enfants dotés. Essais de géographie coutumière, Paris, 1966. E. LE ROY LADURIE, "Systèmes de la coutume. Structures familiales et coutume d'héritage en France au 16e siècle", in Annales E.S. C., 1972, pp. 825-846. J. GOODY, J. THIRSK, E.P. THOMPSON, Family and Inheritance. Rural Society in western Europe, 1200-1800, Cambridge, 1976. 1] E. TODD, L'invention de l'Europe, Paris, 1990. 29

s'appuyant sur de très nombreux travaux démographiques et procédant à des simplifications conceptuelles parfois radicales, qui lui valent quelques volées de bois vert et plus que des réserves de la part de bon nombre d'historiens, identifie quatre formes de relations. Les deux premières unissent les parents et les enfants: elles peuvent être tantôt autoritaires, tantôt libérales. Les deux suivantes unissent les frères entre eux: elles peuvent être tantôt égalitaires, tantôt inégalitaires. La combinaison de ces quatre formes de relations débouche sur quatre modèles: le type nucléaire familial absolu caractérisé par un principe d'inégalité entre les frères et de libéralité entre parents et enfants; le type nucléaire égalitaire caractérisé par l'égalité et l'absence d'autorité; le type souche sans égalité et avec autorité; le type communautaire enfin avec égalité et autorité. Les formes de groupes domestiques attachés à ces types familiaux sont relativement simples: le ménage conjugal pour les deux premiers, l'association d'un ménage parental et d'un ménage d'héritiers pour la famille souche, l'association de plusieurs ménages d'enfants avec le ménage parental pour la famille communautaire. C'est alors une véritable géographie des formes familiales que Todd nous propose de constater sur une carte d'Europe, modelée à la fois par les différences culturelles: latine, germanique ou nordique, et les conditions économiques résultant notamment des bouleversements entraînés par la grande peste de 1350 - 1352 et les nouvelles relations au sol, à la terre, qu'elles entraînent. Transmission etfonctions familiales: un objectif Au-delà de ces diversités, il n'en reste pas moins que l'objectif fondamental de ces systèmes est d'assurer la survie, survie d'un patrimoine, survie d'une exploitation, survie d'une famille ou d'un groupe familial, ce qui naturellement, en société de pénurie, est essentiel, mais évolue également selon les fonctions familiales elles-mêmes. Or ces dernières bougent, se modifient, voient leur contexte changer. La fonction de transmission se modifie, dès lors, elle aussi, progressivement, que ce soit dans ses contenus (ce qui est transmis), dans ses modalités (comment on transmet) ou dans ses finalités (pourquoi on transmet). Rappelons brièvement ce qu'il en est de l'évolution des fonctions familiales12. Comme on l'a souvent dit, au commencement des justifications familiales se situe certainement la survie. Les individus se regroupent sur une base sexuée pour assurer leur propre perpétuation, mais également celle du groupe restreint auquel ils appartiennent, qu'il s'agisse de la gens latine
12

L. FONTAINE, "Rôle économiquede la parenté", in Annales de démographiehistorique,
sous la sous la

1995, pp.5-16. On pourra aussi se reporter aux différents volumes de I 'Histoire de la vie privée, direction de PH. ARlES et G. DUBY, Paris, 1986 ou à l 'Histoire de la famille, direction de A. BURGUIERE, Paris, 1988.

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ou du lignage médiéval, pour assurer enfin le maintien, puis le développement et la croissance de leur groupe d'appartenance élargi, la nation. Cette importance accordée à la survie s'explique essentiellement par le caractère extraordinairement précaire de l'existence dans la société antérieure au 1ge siècle, ce qui explique également l'importance accordée par toutes les entités politiques à la famille, au culte familial, au respect des règles familiales. Cette fonction essentielle se trouve confortée par deux fonctions annexes: d'une part la transmission du patrimoine considérée comme la base même de la survie transgénérationnelle, d'autre part la surveillance de la sexualité, censée garantir une transmission adéquate de ce même patrimoine et des fonctions, des rôles, des statuts l'accompagnant. Avec le 16e siècle, et la redécouverte de l'Antiquité, une fonction annexe supplémentaire vient à la fois confirmer et nuancer l'importance de cette survie: l'accent mis sur la responsabilité éducative. Cette reprise d'une fonction familiale, voire paternelle, traditionnelle et constamment réaffirmée à Rome, illustre à la fois l'importance de la famille et la progressive transformation économique, mais aussi culturelle et religieuse qui parcourt l'Europe occidentale à cette époque. Le I8e siècle enfin apporte sa propre touche à l'ensemble, et de manière absolument déterminante. Comme l'immortalisera le préambule à la déclaration d'indépendance des Etats-Unis, les hommes se découvrent "le droit à la poursuite du bonheur,,!3. Est-ce à dire qu'ils n'étaient pas heureux auparavant? Certainement pas! Mais pour la première fois ils éprouvent le besoin d'en parler et ils ont les moyens de se livrer à cette poursuite, dans la mesure où l'évolution économique, progressivement, les libère d'un certain nombre de contraintes matérielles particulièrement pesantes. Avec la poursuite du bonheur, c'est une nouvelle fonction familiale qui se met en place, une fonction qui devient essentielle et se concrétise par la production d'affection. En la matière, le rôle de l'évolution des environnements, des contextes économiques, sociaux, géographiques, démographiques devient naturellement essentiel. Le passage de la société agricole à la société industrielle, puis la transformation de cette dernière en société de l'information affectent à la fois la nature du patrimoine, privilégiant peu à peu l'immatériel au détriment du matériel, et le moment de la transmission, souvent effectuée au moment de la formation. Mais seul le passage à une société d'abondance peut permettre à une majorité de la population de ne plus se préoccuper des conditions réelles de transmission pour se concentrer sur la production de l'affection.

13

R. MAUZI, L'idée de bonheur dans la littérature et la pensée française au 18e siècle, Paris,

1960.

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Transmission et rôles familiaux Ceci ne va pas sans modifications corollaires en termes de rôles familiaux et d'importance accordée à la tradition ou à la lignée familiale. Ainsi, si l'on examine l'évolution du rôle du père14, force est de constater qu'après une période de stabilité particulièrement impressionnante, qui nous mène du pater familias romain jusqu'au père du Code civil, dont les pouvoirs sont à peine nuancés par rapport à ceux de son lointain ancêtre, on assiste à la fin du 1ge siècle à une modification assez radicale de la place du père. Alors que jusqu'à la fin du siècle dernier la puissance paternelle pouvait s'exprimer jusqu'à l'emprisonnement, sans justification autre que sa volonté, de ses enfants, alors qu'il contrôlait l'argent, l'éducation, les alliances et jusqu'aux fréquentations ou à l'organisation de la maison, le père voit progressivement sa place remise en cause. Cette contestation encore très limitée à la fin du 1ge siècle, plus radicale à mesure que le 20e siècle se déploie, se manifeste par exemple dans les législations sur la protection de l'enfance, voire dans celle qui autorise finalement la recherche de paternité. Et si ce rôle évolue c'est sans doute sous l'impact d'un nouveau venu dans la famille ou du moins d'une nouvelle accentuation familiale, placée dorénavant massivement sur l'enfant. Le modèle d'évolution familiale illustrée par Philippe Aries15 qui voit l'enfant passer, progressivement et de manière très différenciée suivant les classes sociales, de la périphérie du cercle de famille au centre même du cercle, où il est l'objet d'un triple investissement, à la fois affectif, familial ou encore national, est essentiel pour percevoir la logique du changement. C'est que le père est progressivement amené à une modification de ses attentes. Il ne souhaitera plus seulement être obéi et respecté, il voudra également être aimé, ce qui naturellement modifie les relations et les rapports au sein de la famille. Dans ce contexte il est évident que la transmission n'est plus principalement une transmission de biens, ni même de statut. Il s'agit fondamentalement de culture familiale. De lafamille à la société? La tentation est alors grande de passer des cultures familiales aux comportements collectifs, faisant de la famille le fondement même d'identités plus large. C'est un exercice naturellement périlleux auquel s'essaie Emmanuel Todd en tentant de mettre en évidence les liens qui peuvent exister entre ces modalités d'existence, ces types familiaux, et leur contenu relationnel d'une part des comportements ou des priorités religieuses et politiques d'autre part. Au prix, il faut bien le reconnaître, de
14

Y. KNIBIELHER, Les pères aussi ont une histoire, Paris, 1990.
L'amour en plus: histoire de l'amour maternel, 17e
-

E. BADINTER,

1ge siècles,

Paris,

1980. 15Ph. ARlES, L'enfant et la vie familiale sous l'ancien régime, Paris, 1960.
32

simplifications parfois caricaturales, il nous propose une réinterprétation de la diffusion, des échecs et des mutations de la Réforme protestante comme de la Contre-Réforme catholique. Les composantes égalitaires ou non, autoritaires ou non, des modèles familiaux y informent, c'est-à-dire y donnent forme, aussi bien les relations à Dieu que les relations à l'Eglise. L'établissement de parallèles, voire de liens, entre structures familiales majoritaires et choix politiques plus ou moins autoritaires ou libéraux, plus ou moins conservateurs ou progressistes, dans leurs multiples avatars européens permet également un certain nombre de constats. Mais il s'agit, comme pour l'alphabétisation, qui fait l'objet d'analyses de même type, d'hypothèses sujettes à multiples vérifications bien plus que de faits établis, malgré l'assurance des formulations et des affirmations. En guise de conclusion En bref, l'évolution historique de la transmission est un champ de recherche en plein bouillonnement, qui offre quelques certitudes, mais surtout laisse subsister de multiples questions. En matière de transmission matérielle ou statutaire, la situation commence à se clarifier. Au niveau de la théorie, l'Europe semble bien se répartir en zones enchevêtrées de plus ou moins grande égalité ou inégalité, d'accentuation plus ou moins forte tantôt sur le lignage, tantôt sur la fratrie, tantôt sur le foyer conjugal. Et l'évolution à long terme semble bien privilégier une égalité individuelle de plus en accentuée. Mais dès que l'on passe aux pratiques, les questions surgissent: l'inégalité pratiquée est-elle aussi nette que l'inégalité prônée? La marche vers l'égalité est-elle aussi claire que le présentent les textes normatifs? Quelle signification faut-il accorder aux stratégies d'évitement de l'émiettement patrimonial, notamment l'émigration ou le célibat défmitif, qui subsistentjusqu'au milieu du 20e siècle? Ces stratégies produisent-elles uniquement des "sacrifiés de la transmission" ? Et dans l'affirmative, quelles sont les motivations qui poussent ces derniers à accepter les sacrifices imposés? Ces questions ouvrent toute grande la porte d'une approche non plus seulement économique ou statutaire, mais proprement culturelle, qui véhicule à son tour son lot d'interrogations, notamment quant aux relations entre les niveaux micro et macrO-SOCIaux.

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Deuxième partie LES MONTAGES JURIDIQUES

LA TRANSMISSION DANS L'ADOPTION INTERNATIONALE: ASPECTS PSYCHOLOGIQUES, SOCIAUX ET JURIDIQUES
Salomé Adroher-Biosca Ana Berastegui Pedro- Viejo Instituto universitario de lafamilia Université Pontificale de Madrid Espagne

L'adoption internationale: un défi dans l'étude de la transmission au sein de lafamille Conformément à l'adoption internationale, des personnes résidant dans des pays riches adoptent des mineurs résidant dans des pays du Tiers Monde ou des pays "en voie de développement" et les emmènent dans leurs pays; l'adoption internationale constitue une catégorie spéciale d'émigration: l'émigration de mineurs qui seront intégrés dans une nouvelle famille comme des enfants adoptifsl. Ce phénomène, implanté en Europe après la Seconde Guerre mondiale2, s'est généralisé au cours des années 703 pour deux raisons, d'une part, à cause du déséquilibre démographique et économique entre le Nord et le Sud de la planète et des conflits armés ainsi que des situations généralisées de violence et de violation des droits de l'homme qui dévastent beaucoup de pays, d'autre part, à cause du manque d'enfants qui peuvent être adoptés dans des pays riches. Récemment, l'Espagne, en tant que pays de destin de mineurs étrangers, s'est incorporée à ces singuliers mouvements migratoires ou de population. Et c'est au cours des années 90 que l'adoption internationale est devenue un phénomène notoire dans notre pays4. Ainsi, en dix ans, la société espagnole a dû s'adapter à un phénomène quasiment inconnu qui a secoué en profondeur

1 Voici le titre du rapport de B. TRILLAT : Une migration singulière: l'adoption internationale. Actes du séminaire Nathalie-Masse, 25-27 mai 1992, Centre International de l'Enfance de Paris, p. 15 et ss. 2 Ainsi que le souligne HOKSBERGEN "Generaciones de padres adoptivos. Cambios en las motivaciones para la adopci6n", Infancia y Sociedad 12, 1991, p. 39 ; H.A. VAN LOON, International cooperation and protection of children with regard to intercountry adoption. R. des C. 1993 VII p. 229 et ss. 3 G. PARRA-ARANGUREN "History, philosophy and general structure of the Hague adoption convention", Children on the move. How to implement their right to family life. Ed. D. DOEK, H. VAN LOON, P. VLAARDINGERBROEK, Londres, 1996, p. 63.
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cf. S. ADROHER BIOSCA, "La adopci6n internacional : una aproximaci6n general", J.
conflictos e implicaciones. Universidad

RODRIGUEZ TORRENTE, El menor y la familia: Pontificia Comillas, Madrid, 1998, p. 229-304.

les conceptions traditionnelles de la famille, de la paternité-maternité, de la filiation et de l'identité personnelles. La généralisation de l'adoption familiale dans les sociétés européennes entraîne une nouvelle perspective qui s'avère être extrêmement enrichissante dans l'étude de la transmission au sein de la famille, car elle s'éloigne de la continuité unidirectionnelle et, en quelque sorte, transgénérationnelle de la transmission de parents à enfants. L'étude de ce phénomène nous éloigne de la croyance présupposée que des agents uniques, c'est-à-dire les parents biologiques, peuvent transmettre leurs tempéraments, aptitudes, attitudes, patrimoines juridiques, ethniques et culturels, à travers la génétique, l'éducation ou le domaine juridique, d'une manière directe et logique, en nous présentant une réalité où la multiplication des agents et des sources de transmission est évidente. Certes, cette multiplication d'agents se produit aussi dans des familles traditionnelles, mais elle est notamment importante dans les adoptions internationales car les diverses sources de transmission prennent corps à partir de cultures, pays, langages et réalités très divergents, qui peuvent confluer ou s'opposer face au développement et à l'adaptation de l'enfant étranger qui s'intègre dans une famille de notre entourage. Ainsi, l'on se trouve devant une réalité, qui n'est pas souvent considérée sous tous ses aspects, de garçons et de filles qui reçoivent un double héritage. D'une part, cet héritage est constitué par les traits caractériels et ethniques hérités de leurs parents biologiques, les premières expériences relationnelles et de configuration des liens du milieu dans lequel ils ont vécu la première étape de leur vie (que ce soit un milieu familial ou institutionnel), un certain bagage linguistique et culturel plus ou moins enraciné en fonction de l'âge d'adoption, et un statut juridique conféré par l'état d'origine. D'autre part, il est constitué par la filiation et l'appartenance à un groupe familier qui a des modèles relationnels et éducatifs bien précis et, parfois, une nouvelle langue héritée de la famille adoptive, l'intégration plus ou moins efficace dans un système de scolarisation, une classe sociale, une société et une culture nouvelles, la construction sociale et personnelle de leur condition d'enfant adoptif ainsi que de leur condition d'origine d'un pays concret ou de membre d'une ethnie, et une nouvelle nationalité (au moins dans le cas de I'Espagne) conférée par l'Etat d'accueil. Ce double héritage de l'adoption internationale pose de graves questions vis-à-vis de la transmission. Les questions fondamentales que l'on viserait à
5 "Les problèmes de l'abandon et de l'adoption ne laissent personne indifférent du fait qu'ils concernent les origines, la filiation, l'identité, les liens du sang, l'héritage", SMATCHER, 1997, cité par AMOROS y P. MARTI, La adopci6n y el acogimiento familiar, Narcea, Madrid, 1987, p. 55. 38

partir de là seraient, d'une part, les aspects concernant la construction d'une identité (qu'elle soit personnelle, raciale ou culturelle) et d'autre part, les aspects concernant la transmission d'un statut juridique (une relation de filiation pleine) dans l'adoption internationale et ses implications juridiques et psychosociales. La construction de l'identité de l'enfant adoptif international Erik Erikson disait "l'on ne peut pas nier que l'identité soit pour beaucoup - notamment lors des périodes de changement et de restructuration sociale - quelque chose qui revêt la même importance que l'alimentation, la sécurité personnelle et la satisfaction sexuelle6". Les humains éprouvent le besoin fondamental - force est de le protéger - de se considérer comme des êtres uniques, séparés et différents d'autrui, ce qui est une expérience de continuité avec le passé, à partir d'un héritage dans des perspectives d'avenir et à travers les différents changements personnels, physiques, psychologiques et contextuels. Ce que l'on connaît comme une identité se construit évolutivement en tension dynamique entre les caractéristiques vitales de la personne, celles qui lui confèrent son unicité, l'influence du contexte relationnel et social et l'attention que les autres lui ont prêtée dès le début. Conformément aux résultats de nombreuses études et à la pratique clinique ciblant l'adoption internationale, beaucoup d'enfants éprouvent des difficultés dans la construction d'un "soi-même" stable et positif, difficultés qui se présentent souvent sous la forme de crise, notamment lors de l'adolescence. Cependant, les problèmes ne sont pas à l'origine de l'adoption; l'expérience nous révèle que les enfants adoptifs développent une identité, qui est généralement plus saine que celle des enfants qui sont restés dans des institutions ou au sein d'une famille d' accueil7. D'autre part, l'expérience nous a appris que l'apparition ou l'absence de difficultés dans la construction de l'identité de l'enfant adoptif dépend d'un bon nombre de réalités, auxquelles l'on doit faire face8. Pour beaucoup d'enfants, cette difficulté répond à ce qu'ils ont été abandonnés en bas âge, parfois après avoir étés maltraités (excès d'abus ou de privations), ce qui leur confère un premier regard déprécié d'eux-mêmes, sur lequel il est fort difficile d'intervenir d'une manière directe. Mais, de temps en temps, l'attitude des parents adoptifs et des Etats face à l'adoption, ainsi que le climat social de l'accueil culturel et racial ébauchent une nouvelle opinion qui pourra rétablir et favoriser une identité stable, ou, en revanche, empêcher l'enfant d'avoir une perception logique et suivie de lui6

7 TRISELOTIS, 1983. Cité par AMOROS y P. MARTI, La adopci6n..., 1987, p. 61. 8 R. ROKSBERGEN, 1995, "Turmoil for Adoptees during their Adolescence", Journal of Behavioral Development, 1997, 20 (1), p. 33-46.

E.R. ERIKSON, Identidad, juventud y crisis, Taurus, Madrid, 1968.

International

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même. Ensuite l'on abordera quelques aspects névralgiques où cette réalité est présente. Le changementfamilial et le maintien des racines Le fait de considérer l'adoption comme un moyen de protection de l'enfance est un phénomène nouveau qui a commencé à trouver un écho au cours des années 70 lorsque les modèles familiaux et la législation sur l'adoption mutaient, mais qui ne s'est pas consolidé dans la société espagnole, et, moins encore, dans beaucoup de sociétés d'où proviennent les enfants. Le fait de considérer l'adoption comme un sujet tabou, qui se présentait uniquement comme une réponse aux besoins et aux désirs des couples stériles, est toujours une conception traditionnelle assez répandue. Conformément à cette mentalité, l'adoption s'accordait seulement aux couples stériles et, au cas où ceux-ci concevraient un enfant après cette adoption, le renvoi et le rejet de l'enfant adoptif était une démarche habituelle. Ainsi l'on prétendait créer la fiction d'une paternité biologique, d'une nouvelle naissance, pour construire une famille traditionnelle où les liens de sang et le poids de l'héritage dans le développement étaient fondamentaux, ce qui déterminait les attitudes et les orientations essentielles face à l'adoption9. L'adoption représentait une coupure radicale et obligatoire non seulement de la part de la famille biologique mais aussi à partir des origines et du vécu de l'enfant: on maintenait l'adoption secrète par rapport à l'éducation de l'enfant, à son identité, à son acte de naissance, on changeait le nom, on faisait un nouvel acte de naissance et, plus encore, on remplaçait le jour de naissance de l'enfant par celui de son adoption. Ainsi, les parents ne devaient pas être confrontés à leur infertilité, à la crainte d'un "héritage génétique mauvais", à leurs différences par rapport à l'enfant et à la peur de perdre l'amour de celui-ci parce qu'ils n'étaient pas les "vrais" parents ou à l'intrusion de la mère biologique dans la vie familiale. De surcroît, l'on protégeait les mères biologiques qui gardaient l'anonymat de leur grossesse, généralement illégitime et fruit de l'écart social. Or, personne ne protégeait le membre principal du triangle adoptif, c'est-à-dire l'enfant. Les nouvelles conceptions, qui visent l'intérêt de l'enfant et son développement salutaire, soulignent que la conception traditionnelle et fixée fait que l'adoption a des effets négatifs sur l'enfant: estime de soi basse et o. confusion de l'identité 1 D'ailleurs, ces nouvelles conceptions remarquent que le bien-être psychologique de l'enfant dépend largement de l'accès à la
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" " 10 KIRK, 1964 ; MELINA, 1986, cités par 1. DEMICK, 1. et S. WAPNER" Open and Closed Adoption: A Developmental Conceptualization ", Family Process, 27, 1998, p. 230. 40

R. HOKSBERGEN

Generaciones de padres...

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