TRAVAIL DES HOMMES, TRAVAIL DES FEMMES

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Au sommaire de ce numéro : « Aides-soignants et aides-soignantes : la collaboration dans les tâches physiques lourdes » par Karen Messing et Diane Elabidi ° « La division sexuelle du travail chez les médecins : une étude de cas » par Magdalena Rosende ° « Restructuration de l’entreprise et responsabilité : des effets (in)attendus chez les employées » par Françoise Messant et Marianne Modak ° Marx, la qualification et le rapport social de sexe » par Philippe Zarifian ° « Les politiques publiques et la question de l’égalité hommes-femmes. Le cas de la France » par Roland Pfefferkorn ° « Éthiques et inégalités. Des avatars récurrents dans la "job evaluation" » par Djaouida Séhili ° « Les employées domestiques latino-américaines et la sociologie : tentative d’interprétation d’une bévue » par Bruno Lautier ° « Genre, ethnicité et violence dans les migrations rurales au Mexique » par Sara Lara.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296299894
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Cahiers

du Genre

n° 32 - 2002

Travai I des

hommes

Travai I des femmes

Le mur invisible

Coordonné par Danièle Kergoat

Revue

publiée

avec

le concours

du CNRS

et du service

des Droits

des femmes

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Directrice de publication Jacqueline Heinen Secrétariat de rédaction Danièle Senotier Ghislaine Vergnaud Comité de rédaction Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Anne-Marie Devreux, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Marie Grenier-Pezé, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Pascale Molinier, Liane Mozère, Pierre Tripier, Eleni Varikas, Philippe Zarifian. Comité de parrainage Christian Baudelot, Alain Bihr, Pierre Bourdieu t, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff. Correspondants à l'étranger Carme Alemany (Espagne), Boel Berner (Suède), Zaza Bouziani (Algérie), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie). Abonnements et vente Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions de vente à la rubrique abonnement en fin d'ouvrage Vente au numéro à la librairie L'Harmattan et dans les librairies spécialisées. (Ç) L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3091-4 ISSN: 1165-3558

Cahiers du Genre, n° 32

Sommaire

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43

63 87

Karen Messing et Diane Elabidi Aides-soignants et aides-soignantes: la collaboration dans les tâches physiques lourdes Magdalena Rosende La division sexuelle du travail chez les médecins: une étude de cas Françoise Messant et Marianne Modak Restructuration de l'entreprise et responsabilité: des effets (in)attendus chez les employées Philippe Zarifian Marx, la qualification et le rapport social de sexe Roland Pfefferkorn Les politiques publiques et la question de l'égalité hommesfemmes. Le cas de la France Djaouida Séhili Éthiques et inégalités. Des avatars récurrents dans la «job evaluation» Bruno Lautier Les employées domestiques latino-américaines et la sociologie: tentative d'interprétation d'une bévue Sara Lara Genre, ethnicité et violence dans les migrations rurales au Mexique

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Cahiers du Genre, na 32

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Hors Champ Claudia Fonseca Recherche de paternité et tests d'ADN. Le cas du Brésil Notes de lecture Cresson G.- Les parents d'enfants hospitalisés à domicile. Leur participation aux soins (pascale Molinier). Laufer J., Marry C., Maruani M. (eds) -Masculin-féminin: questions pour les sciences de I 'homme (Pierre Tripier). MarquesPereira B., Nolasco P. - La représentation politique des femmes en Amérique latine (Ariel Sevilla). Pouchet A. Sociologies du travail: 40 ans après; Veltz P., Jeannot G. - Le travail entre la cité et l'entreprise (pierre Tripier). Billiard I. - Santé mentale et travail. L'émergence de la psychopathologie du travail (Liane Mozère). Delcroix C. - Ombres et lumières de la famille Nour (Christian Léomant). Le Bras-Chopard A. - Le zoo des philosophes: de la bestialisation à l'exclusion (pierre Tripier). Éliacheff C., Heinich N. - Mères-jilles. Une relation à trois (Pascale Molinier). Goffman E. - L'arrangement des sexes; Alemany Gomez C., Luc V., Mozo Gonzalez C. El acoso sexual en los lugares de trabajo de Madrid (pierre Tripier). Comptes rendus Gret M., Sintomer Y. - Porto Alegre. L'espoir d'une autre démocratie (Antonio Negri). Cabanes R. - Travail,famille, mondialisation. Récits de la vie ouvrière, sao Paulo, Brésil (Helena Hirata).

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243 Abstracts 247 Auteurs

Cahiers du Genre, n° 32

Aides-soignants et aides-soignantes: la collaboration dans les tâches physiques

lourdes

Karen Messing et Diane Elabidi Résumé

*

Jusqu'à il y a peu, les postes d'aide-soignant( e)s dans les hôpitaux québécois étaient affectés selon des critères de sexe. Suite à des pressions féministes, les postes masculins et féminins sont maintenant indifférenciés. Les préposés et les préposées à ces postes se sont ensuite plaints que les femmes n'étaient plus capables de « faire leur part ». En collaboration avec les comités paritaires de santé au travail, nous avons observé pendant 63 heures comment se faisait le partage des tâches physiquement exigeantes. Contrairement à toute attente, les femmes effect~aient un bien plus grand nombre d'opérations à l'heure que les hommes et exécutaient seules un nombre égal d'opérations très exigeantes. Les infirmières sollicitaient nettement plus souvent l'aide des aides-soignantes que celle des aides-soignants. Dans cet article, à partir de discussions sur les résultats de l'enquête avec les salariés et salariées, nous cherchons à expliquer l'écart entre leurs représentations et nos observations.

* Remerciements

Nous voulons exprimer notre reconnaissance envers les travailleurs et travailleuses qui nous ont accordé du temps, souvent pendant leur pause, et qui nous ont pennis d'observer leur activité. Nous voulons aussi remercier les chefs d'unité, les membres des comités paritaires et le personnel responsable de la santé et de la sécurité du travail. Nous avons profité des conseils et de l'expertise de Jocelyn Villeneuve, Esther Cloutier et Ana Maria Seifert. Julie Lavoie a effectué la recherche à l'hôpital Z. Nous avons bénéficié d'échanges avec Daniel Grenier, ainsi que de l'assistance technique de Nathaël Arbour. L'étude, subventionnée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, fait partie d'un programme de recherche lui-même subventionné par le Fonds québécois de recherche sur la société et la culture. L'idée de départ provient de conversations avec Lucie Dagenais.

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Karen Messing, Diane Elabidi

Certains rapports scientifiques suggèrent que des fennnes intégrant des métiers traditionnellement non féminisés à composante physique sont davantage exposées aux accidents du travail, mais il n'y a pas consensus sur ce point (Messing et al. 1994). L'augmentation des risques viendrait d'une inadéquation entre les équipements et aménagements et la morphologie de la fennne moyenne (Chatigny et al. 1995), ainsi que des modes opératoires différents (Lortie 1987), ou d'exigences physiques inadaptées (Messing et al. 2000). L'affirmation d'une volonté de diminuer les risques pour les femmes impliquerait la mise en confonnité des postes de travail à leur morphologie. Faute de quoi, elles risquent d'être cantonnées dans des tâches spécifiques n'exigeant pas d'adaptations (Boucher 1997) et de voir ainsi leur déroulement de carrière affecté. Dans le cadre des métiers de santé, à I'hôpital, le poste de
préposé(e) aux bénéficiaires
1

au Québec, appelé aide-soignant

ou aide-soignante (AS) en France, consiste à dispenser des soins corporels aux patients: les baigner, les habiller, les nourrir, etc. Avant 1975, la dénomination de l'emploi était genrée (préposé, préposée aux malades) et les fonctions correspondaient à des descriptifs et à des salaires différents (inférieurs pour les femmes). En 1975, une nouvelle charte québécoise des droits et libertés a rendu illégale la discrimination des emplois (Lamarche 1996), ouvrant la porte à une série de revendications féministes. Devant les pressions des comités de femmes des syndicats, les conventions collectives ont éliminé progressivement les intitulés sexués d'un ensemble de postes. Pour les AS, la convention collective de 1976-1979 a retenu deux dénominations sans référence explicite au sexe (travaux légers/travaux lourds). Quelques femmes ont réussi à postuler sur les postes de travaux lourds, où le salaire était supérieur de 15 %. Dans la convention de 19791982, la dernière distinction a été éliminée, et il ne reste qu'un seul intitulé de poste. Au cours des années quatre-vingt, une série
1 Pour une meilleure compréhension de cet article, nous avons remplacé les tennes québécois « préposée e) » par « aide-soignant( e) » (et son abréviation AS) et «bénéficiaire» par «patient », lesquels tennes n'ont pas le même sens en France (NDLR).

La collaboration

entre aides-soignants

et aides-soignantes

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de décisions légales ont interdit aux hôpitaux d'adopter certaines pratiques ayant pour effet de rétablir la division sexuelle des emplois. Ainsi, au niveau du département, il est impossible d'assigner spécifiquement un homme à un poste pour les travaux « lourds », ni de choisir un homme ou une femme pour répondre à la demande personnelle d'un patient ou pour apparier les sexes entre AS et patient. On ne peut pas non plus embaucher des hommes pour soigner des patients violents et pas davantage satisfaire les présumés besoins émotifs de patients psychiatriques quant à une présence masculine ou féminine (Commission des droits de la personne du Québec 1984). La fusion des postes a suscité des réactions violentes dans les milieux du travail pendant sa mise en œuvre, mais en 1996, au début de notre étude, peu d'hôpitaux assignaient encore les tâches d'AS selon le sexe. Lors de nos interventions durant des sessions de formation syndicales en santé et en sécurité du travail (1994-1995), des AS nous ont fait part de certaines préoccupations liées à la répartition des tâches de manutention. Certains hommes ont déclaré que les femmes «ne faisaient pas leur part» de ce type de tâches, les exposant ainsi à une surcharge de travail. Certaines femmes ont dit ne pas pouvoir assumer les nouvelles dimensions pénibles de leur activité. Tous, hommes et femmes, ont affirmé que leur tâche était trop lourde. Nous avons donc entrepris d'observer le travail afin d'étudier la distribution des tâches physiquement exigeantes. Nous voulions apprendre comment les aides-soignant( e)s se les répartissaient et voir les implications pour leur santé.
Aspects méthodologiques

L'approche Notre cadre est issu de l'ergonomie (Teiger 1977 ; Guérin et al. 1997) et adapté à l'étude du travail des femmes (Dessors et al. 1978; David et al. 1999; Messing 1999). Dans une étude ergonomique, l'outil privilégié est l'observation de l'activité professionnelle, complétée par les entrevues avec les travailleurs.

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Karen Messing, Diane Elabidi

L'ergonome décrit les stratégies déployées par les travailleurs dans leur recherche de comprolnis entre leur santé et les objectifs de production. Les stratégies étudiées peuvent être des mouvements et postures, des con1ffiunications ou des actions, pour autant que ceux-ci soient «observables ». Des indicateurs sont choisis afin de rendre visibles les stratégies des personnes au travail. Nous pensons que cette approche est particulièrement bien adaptée au travail des femmes, puisqu'elle nous renseigne sur ce qu'elles font et rend visibles des aspects méconnus de leurs efforts. Ainsi, Teiger a étudié l'écart entre le travail «réel» effectué par les feffil11eset sa représentation par l'employeur (Teiger, Bernier 1992). Description de la population L'étude a été réalisée en 1996-1997 dans des hôpitaux québécois. On trouvera des données contemporaines sur la population des 35 513 AS québécois, majoritairement féminine, dans le Tableau 1. En 1991, les AS avaient le taux d'accidents de travail le plus élevé de toutes les catégories de travailleurs hospitaliers (Cloutier, Duguay 1996). Les femmes ont proportionnellement davantage d'accidents de travail que les hOmIneset l'écart s'élargit depuis 1987, avec une augmentation du taux d'accident pour les unes et une diminution pour les autres. Chez les jeunes, hommes et femmes, ils touchent surtout le dos (63 %) et sont liés aux « efforts excessifs» lors des manipulations des patients.

La collaboration

entre aides-soignants

et aides-soignantes

9 en

Tableau 1. Portrait des aides-soignants 1991 (Cloutier, Duguay 1996)
Aides-soignants Taux d'accidents Âge moyen Plus de 45 ans Accidents, maladies professionnelles en 1991

et aides-soignantes

Femmes 23 989 (67,5 %) croît 38,6 33 %
24,2 %

Hommes Il 524 (32,5 %) décroît 34,2 23 % 18,5 %

Dans la plupart des hôpitaux, les AS suivent des cours de «Principes de déplacement sécuritaire des bénéficiaires» qui leur enseignent à ne jan1ais effectuer seul(e)s les tâches exigeantes. Ils sont censés se servir d'équipements (lève-personne, chaise roulante, civière) et travailler en équipe.
Choix des milieux étudiés et grille d'observation

Nous avons sélectionné les hôpitaux à partir d'une liste d'établissements québécois, visant une diversité de tailles, de vocations (gériatrique, général), de localisation (urbain/rural). Nous avons interviewé un(e) représentant(e) patronal et syndical de quinze hôpitaux, sur leurs pratiques de santé et de sécurité du travail et sur leur gestion de l'assignation des tâches. Presque toutes les personnes interviewées ont déclaré que les tâches des AS étaient équivalentes pour les deux sexes, depuis au moins cinq ans. Des opérations physiquement exigeantes seraient exécutées à égalité par les hommes et les femmes. Les quelques exceptions mentionnées sont diverses. Il s'agit de quelques femmes qui auraient refusé d'exécuter certaines opérations exigeantes (dans trois hôpitaux). Dans d'autres cas, sur demande, on respecte la pudeur de certaines patientes en leur assignant des aides-soignantes (trois hôpitaux). Il y a aussi embauche d'un homme par étage pour des tâches lourdes (deux hôpitaux) et appel préférentiel aux hommes pour des tâches ponctuelles exceptionnellement lourdes (un hôpital). Par ailleurs, Les femmes

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Karen Messing, Diane Elabidi

utiliseraient davantage les lève-personne et travailleraient plus souvent en équipe (un hôpital). Nous avons choisi deux hôpitaux à partir de ces entretiens. L'hôpital X est un établissement pour malades chroniques, fondé par un ordre de religieux, assez bien équipé, peu mobilisé sur la question de la santé au travail. Vingt pour cent des AS sont des femmes. L'hôpital y est un établissement général fondé par un ordre de religieuses, moins bien équipé, mais sensible à la question de la santé au travail. Les AS sont des femmes à 46 %. Deux départements ont été retenus pour les observations détaillées. Nous avons également effectué quelques contrôles à l'hôpital Z, un établissement pour maladies chroniques très bien équipé, très actif dans le domaine de la santé au travail, avec un personnel féminin à 72 %. L'hôpital Z est le seul à avoir installé des lève-personne sur rails au plafond pour le déplacement des patients. Dans les trois hôpitaux, les représentants ne mentionnent aucune différence de traitement ou d'affectation selon le sexe. Dans les hôpitaux X et Y, en 1996-1997, nous avons effectué 28 heures d'observations préliminaires, suivies de 61 heures d'observations systématiques des AS réguliers et permanents, soit 28 heures avec douze femmes et 33 heures avec dix-huit hommes. Nous avons aussi procédé à huit heures d'observations très détaillées de l'activité de deux hommes et deux femmes en équipes homme-femme, suivies de discussions avec les AS. Toutes les opérations étaient qualifiées selon plusieurs critères : opération effectuée seulee) ou en équipe, sexe et nom de l'emploi de la personne qui collabore s'il y a lieu, collaboration faisant suite à une demande explicite. Avec les AS des hôpitaux X et Y, nous avons établi une liste d'opérations selon leur niveau d'exigence physique (Tableau 2). La liste a été vérifiée avec le personnel de I'hôpital Z, à qui on a demandé de coter les opérations selon leur difficulté. Le personnel des deux sexes s'entendait sur le classement des opérations selon l'exigence, mais les femmes ont systématiquement donné des cotes plus élevées que les hommes à l'ensemble des opérations.

La collaboration

entre aides-soignants

et aides-soignantes

Il

Organisation

des tâches

Habituellement, les AS sont assignés à une section qui comprend une vingtaine de patients. D'autres AS, infirmiers et infirmières auxiliaires et infirmiers et infirmières sont assignés à la même section, avec une organisation qui varie selon l'unité. En début de quart, les AS reçoivent la liste des tâches spécifiques à faire. Par exemple, le matin, dans une unité, les AS reçoivent une liste de sept patients à qui ils devront donner les bains au lit et un ou deux à la baignoire. En dehors des bains, l'AS est responsable de tous les patients de sa section. Illes installe le matin, leur donne le déjeuner, les habille, etc. Tableau 2. Opérations physiquement exigeantes, effectuées par les AS
1. Installer le patient (coiffer, mettre le dentier, les lunettes, etc.) 2. Remonter le patient à la tête de lit ** 3. Faire le lit 4. Retourner dans le lit ** 5. Transférer le patient du lit à la chaise, etc. ** 6. Laver au lit * 7. Changer/mettre une couche * 8. Baigner * 9. Habiller/déshabiller * 10. Distribuer/ramasser les plateaux Il. Donner à manger 12. Remplir le chariot de linge 13. Tirer le chariot 14. Chercher/rapporter un objet lourd (lève-personne, civière.) * 15. Vider un sac de linge souillé * 16. Aide/divers
* Opération ** Opération exigeante sur le plan physique (OE) particulièrement exigeante (OPE)

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Karen Messing, Diane Elabidi

Résultats La collaboration entre aides-soignant(e)s Nous avons d'abord constaté un très grand niveau de partage des tâches et d'informations parmi les membres du personnel de soins, ce que nous appelons «le réseau d'entraide» (Figure 1). Près de la moitié (45 %) de toutes les opérations à composante physique était partagée, et ce pourcentage monte à 79 % en ce qui concerne les opérations physiquement exigeantes (OPE). Mais un certain nombre d'opérations difficiles s'effectuent seul(e), presque toujours sans aide mécanique, avec un risque concomitant de blessures et d'usure (Figure 2). Nous n'avons observé que sept opérations où l'on utilisait un lève-personne. Et si les OPE sont partagées plus que les autres (Figure 3), il faut se demander pourquoi tant d'opérations sont effectuées seul(e) et sans aide mécanique. Les AS expliquent ces pratiques surtout par le manque de temps et aussi la difficulté d'utilisation des appareils.

Figure 1. L'entraide
pendant 61 heures

-

impliquant 30 AS dans deux hôpitaux

1666 OPÉRATIONS RECENSÉES 1169 ACTIONS 646 SEUL(E)S 497 COMMUNICATIONS

523 COLLABORATIONS

1020 COLLABORATIONS + COMMUNICATIONS (Réseau d ' entraide)

La collaboration

entre aides-soignants

et aides-soignantes

13 (OPE) effec-

Figure 2. Opérations particulièrement tuées seul(e), selon le sexe

exigeantes

OPE seul(e)

Actions

à deux

Recevoi

raide

Donner

aide

Total OPE

o

2

4
Nombre

6
d'opérations/heure de travail

8

10

Figure 3. Schéma hypothétique qui représente la force des hommes et des femmes en rapport avec une tâche à accomplir

Nombre de personnes

9 d
., .. ... ., Force nécessaire pour la plupart des tâches

.............

..

.. .. ..

Force Physique

.. ....

.... .. .......
Force nécessaire pour des tâches exceptionnelles

...

............

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Karen Messing, Diane Elabidi

Importance de l'observation du travail dans la comparaison hommes/femmes Les autres raisons évoquées sont: une organisation du travail qui ne permet pas vraiment d'avoir de l'aide au moment voulu, des relations hiérarchiques qui empêchent les aides-soignant( e)s de solliciter les infirmières, un manque d'informations concernant le degré d'autonomie du patient, un manque de disponibilité d'équipements de manutention ou une ignorance de leur fonctionnement, mais aussi les politiques du département, la philosophie de l'établissement (il y a trois fois plus de manutentions effectuées seul(e)s dans l'un des deux hôpitaux), et enfin les préférences des aides-soignant(e)s. Pour savoir si les femmes « font leur part », il faut comparer le nombre et le partage d'opérations selon leur exigence physique et selon le sexe. On constate d'abord des différences dans le nombre d'opérations. Car, contrairement aux opinions exprimées, les femmes semblent faire plus que leur part. Pour l'ensemble des opérations, elles en effectuent vingt-trois à l'heure, contre seize chez les hommes. Ce résultat est statistiquement significatif. La Figure 2 présente les résultats pour les opérations particulièrement exigeantes (OPE), normalisés en fonction du nombre d'heures de travail observées. Là encore, les femmes en font plus que les hommes, bien que la différence ne soit pas statistiquement significative et elles effectuent seules un nombre comparable d'OPE. Nous en concluons que la perception générale d'une sousproductivité des femmes ne cadre pas avec les données d'observation. Qu'en est-il des pratiques des infirmières? Encore une fois, à l'opposé de la perception générale, ces dernières ne semblent pas systématiquement faire appel aux hommes plus qu'aux femmes, même pour les opérations difficiles (Tableau 3). L'inverse semblerait plutôt vrai.

La collaboration

entre aides-soignants

et aides-soignantes

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Tableau 3. Aide fournie aux infirmières par les AS selon le sexe Femme Homme Aide une infirmière 29 13 Reçoit l'aide d'une infirmière 9 19

Test statistiquekhï2= 9.2, P < 0.01

Des réactions paradoxales face à la restitution des résultats La réaction des hommes et des femmes a été unanime lors de la restitution des résultats. Pour la première fois en dix ans de pratique ergonomique, le personnel disait ne pas se reconnaître dans nos résultats. Il était impossible que les femmes exécutent plus de gestes que les hommes, qu'elles travaillent seules aussi souvent, qu'elles apportent de l'aide davantage que les hommes et que les infinnières leur en demandent plus. Une AS disait qu'il fallait qu'elle se batte pour faire sa part.

A salaire

égal, travail égal, je trouve difficile qu'on demande plutôt à Georges qu'à moi, c'est pas juste. Cette tendance existe et ilfaut la rectifier constamment. Les hon11lles donnaient des exemples où les infirmières leur assignaient les tâches les plus difficiles.

Quandje suis avec une plus petite, elles vont attendre que je me libère au lieu de lui demander à elle [à l'aide saignante].
Par contre, trois infirmières-chefs ont dit percevoir la situation décrite par nos statistiques. « Vous ne me surprenez pas du tout », «Plus d'actions à I 'heure, ça ne m'étonne pas du tout », «J'ai deux petites ici et c'est rare qu'elles demandent de l'aide aux aides-soignants, c'est vraiment quand elles ne peuvent pas! ». Et quelques AS nous ont prises en aparté pour nous dire qu'elles se sentaient soulagées par les résultats: « Cela fait du bien ». Pour comprendre le paradoxe, nous avons rencontré les AS des quatre départements, en groupes. Nous avons examiné ensemble plusieurs hypothèses susceptibles d'expliquer la différence entre nos statistiques et leurs perceptions. Toutes les hypothèses ont semblé plausibles aux yeux des AS dans les

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séances de validation, certaines plus que d'autres. La première hypothèse est que les situations observées sont de moins en moins représentatives du travail des AS. En 1996-1997, les hôpitaux utilisaient une main-d' œuvre précaire, travaillant à temps partiel ou ponctuellement sur appel. Dans une période d'augmentation de ce type d'emplois, nous avons surtout observé des AS occupant des postes réguliers. Les femmes observées travaillent dans des équipes qui les connaissent et dans lesquelles elles ont pu établir des pratiques de collaboration. Alors que les nouvelles qui arrivent dans un département sont susceptibles d'être moins sollicitées parce que moins fortes et surtout moins expérimentées que celles qui font le travail depuis des années, ou bien parce qu'elles sont inconnues et que les stéréotypes priment avant qu'on ne connaisse une personne. «Ici on engage des femmes comme des clous [qui sont petites] » se plaint un AS. Nous avons même demandé s'il existait un processus implicite de sélection-exclusion dans certaines unités - qui tendrait à éliminer les plus petites parce que plus sujettes à des accidents de travail ou à des troubles musculosquelettiques (TMS). Cette hypothèse a été rejetée par les AS, selon lesquel(le)s la force physique n'influence pas la capacité de garder son emploi. Il est cependant évident que les lève-personne devraient être plus accessibles et plus conviviaux. En effet, dans l'hôpital Z, où il y a des lève-personne sur rail au plafond, donc facilement accessibles, leur utilisation est courante. Nous avons aussi avancé une deuxième hypothèse, acceptée par plusieurs AS : l'existence de stéréotypes concernant les femmes capables d'exécuter de nombreuses opérations exigeantes qui seraient alors considérées comme «exceptionnelles». Elles seraient l'exception qui continue la règle et donc ne compteraient pas dans l'évaluation courante des capacités d'une femme: «Si
tout le monde était comme Carole, il n

y

aurait pas

de

problème! » disait l'un des hommes. De la même façon, il est possible que les hommes qui font moins que leur part soient considérés, eux aussi, comme de malheureuses exceptions. Nous avons testé cette idée auprès de l'un des groupes affirmant (femmes et hommes confondus) que les femmes ne faisaient

La collaboration

entre aides-saignants

et aides-saignantes

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pas leur part dans leur unité. Le groupe, composé de trois hommes et deux femmes, a porté un jugement sur huit perSOillles de cette unité qu'ils connaissaient bien quant à leur capacité de collaborer à des tâches physiques. Trois hommes et deux femmes étaient considérés comme d'excellents collaborateurs, cependant qu'une AS - Rose - et un AS - Nicolas - étaient considérés comme incapables de faire leur part et qu'une AS était considérée comme capable de faire sa part, mais indésirable à cause de son mauvais caractère. Le fait qu'ils estimaient qu'autant d'hommes que de femmes de leur entourage étaient physiquement capables de faire leur part de travail n'a pas empêché ce groupe de penser et d'affirmer qu'en général les femmes ne la font pas. Le fait que Rose, âgée de plus de cinquante ans, insiste sur son incapacité à exécuter certaines tâches, ce qu'elle explique par son sexe et son âge, a pu jouer ici. Nous avions déjà remarqué, dans une autre étude de postes de travail non traditionnels pour les femmes, que lorsque certaines prennent prétexte de leur sexe pour éviter des opérations difficiles, cela nuit à l'intégration des femmes dans les équipes de travail (CINBIOSE 1993). Une troisième hypothèse concerne certaines unités, où il n'y a pas rotation systématique du personnel: les hommes seraient-ils affectés aux patients les plus « lourds» ? Nous n'avons pas pu noter l'état des patients dans nos statistiques, mais des aidessoignants ont affirmé: «C'est automatique, le plus costaud de l'équipe a les cas lourds. » Dans une autre unité cependant, on dit que l'attribution des cas tient compte de la capacité de travail, indépendamment du sexe. On y perçoit une discrimination basée autant sur le bon caractère et la compétence que sur la force physique. Une quatrième hypothèse concernant cette perception de l'inégalité de participation entre hommes et femmes pourrait être qu'on fait appel aux hommes dans des circonstances rares nécessitant une force physique exceptionnelle. Un soir, par exemple, nous avons effectué des observations en présence de quatre aides-soignants, un homme et trois femmes. Une infirmière est en train d'effectuer une prise de sang sur une patiente qui résiste.

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Karen Messing, Diane Elabidi

Elle l'attache d'un côté et fait appel à Roger, un AS de taille moyenne dans la trentaine, pour tenir le bras dont on prélève le sang. Une des AS, Julie, entend alors les cris de la patiente et lui vient à l'aide en la tenant de l'autre côté. Pendant la prise de sang, deux autres AS, Suzanne et France, arrivent en courant. Et Suzanne crie: «J'ai besoin de Roger », expliquant qu'une patiente assez lourde est en train de tomber de son fauteuil roulant. L'infirmière ne laisse pas partir Roger. France s'offre à relever la patiente avec Suzanne, mais celle-ci refuse et attend Roger, bien que la patiente soit en train de tomber. Tous trois arrivent finalement à temps et la relèventensemble,comme le suggère Roger, qui supporte néanmoins le gros du poids de la patiente. Les AS nous ont fourni plusieurs autres exemples de ce type de situations dans lesquelles certains membres du personnel font appel à un homme lorsqu'une force exceptionnelle est requise. Nous pouvons supposer que dans des circonstances qui exigent un tel degré de force ou de courage, les hommes sont sollicités de préférence. De tels cas seraient peu nombreux, donc peu apparents dans les statistiques, mais ils marqueraient la perception des AS. Il est probable que ces mêmes situations supposent un risque majeur d'accidents, et qu'elles devraient faire l'objet d'une réflexion particulière sur la santé et la sécurité au travail. Pendant les discussions avec les AS, les hommes ont réagi différemment face à ce genre de sollicitations de leurs services. Certains trouvent normal, compte tenu de leurs capacités physiques, de faire plus de manipulations très dangereuses que les femmes. D'autres disent qu'ils se trouvent moins enthousiastes en vieillissant, qu'ils ne veulent pas mettre leur santé en péril.
Les hommes, on se prend de moins en moins pour superman. Tout

le monde utilise les lève-personnes. Il y a dix ans on forçait puis onpensait après...Maintenantje pense plus à mon dos. Un homme a même quitté un département parce que, selon lui, il n'était plus capable d'assumer les efforts qu'on lui demandait.

La collaboration

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et aides-soignantes

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La figure 3 offre une vision schématique de la situation: la ligne pleine représente la force des femmes, et la ligne en pointillés celle des hommes -les plus âgés d'entre eux se trouvant vers la droite de la courbe. Les deux courbes se chevauchent ce qui est conforme aux résultats des recherches scientifiques (Messing 2000, chap. 3). En effet, la plupart des tâches exigent un degré de force que la grande majorité des femmes et des hommes sont capables d'exercer (flèche verticale à gauche). C'est ce qui constitue la masse de nos statistiques. Cependant, certaines tâches exigent un degré de force dépassant la capacité de la plupart des femmes et que seuls les hommes les plus forts peuvent déployer aisément (flèche verticale à droite). Les autres hommes et la plupart des femmes risquent de se blesser ou de s'user au point que des blessures deviendront plus tard inévitables. Dans ces cas, un plus grand non1bre de femmes que d'hommes feront appel à l'aide d'autrui, et davantage d'hommes seront sollicités. D'autres recherches indiquent un recours préférentiel à des hommes pour des tâches exceptionnellement dangereuses. Salminen et al. (1992) ont constaté que le personnel des institutions psychiatriques faisait appel systématiquement aux hommes pour maîtriser des patients violents et que les hommes avaient un taux plus élevé d'accidents de travail que leurs collègues féminines. Ainsi, lors d'une étude auprès de personnels de l'entretien sanitaire, nous avons observé que d'autres catégories
du personnel avaient tendance à appeler « le gars de la moppe
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»

pour accomplir des tâches exigeantes et dangereuses (Messing et al. 1998). Il est donc possible que les hommes prennent trop de risques à cause des stéréotypes voulant qu'ils soient plus forts. Bien que nos données actuelles ne permettent pas de l'affirmer (et tendent plutôt à appuyer I'hypothèse contraire), cette interprétation est de loin celle qui a attiré le plus d'attention pendant les communications de nos résultats dans le milieu. Les discussions, pendant les sessions d'information, n'ont pas porté sur l'excès réel du
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Outil de nettoyage ayant la même fonction qu'une serpillière.

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Karen Messing, Diane Elabidi

nombre d'opérations effectuées par les femmes, mais sur l'excès hypothétique d'opérations très dangereuses effectuées par les hommes. Nous avons aussi senti une réticence, de la part des femmes, à trop insister sur les résultats les concernant. L'acceptation de leur présence est peut-être encore trop récente. Notre recherche n'a donc pas encore réussi à modifier la perception générale selon laquelle les femmes ne font pas leur part de travail. Dans le cadre de notre partenariat avec les comités de condition des femmes des centrales syndicales (Messing 1999), nous cherchons à établir un dialogue sur la collaboration entre les hommes et les femmes syndiqués. Nous voudrions si possible établir des bases de discussion qui permettraient aux hommes vieillissants de parler ouvertement de leur crainte de perdre leurs capacités physiques, sans qu'ils se sentent obligés de porter des accusations contre les femmes. Nous voulons aussi ouvrir des espaces pour que les femmes s'expriment sur leur expérience de collaboration.
La santé des aides-soignant(e)s

lumière de nos résultats, comment expliquer les données de Cloutier et Duguay (1996) qui rapportent un taux d'accidents supérieur chez les femmes et un écart grandissant entre les femmes et les hommes? On pourrait être tenté d'attribuer cet écart à l'âge supérieur des femmes, mais à notre avis la différence d'âge n'explique pas tout, d'autant que la littérature sur les accidents de travail montre un risque plus élevé pour les jeunes hommes comparés aux plus âgés (Andersson et al. 1990), et que l'étude de Cloutier et Duguay montre que les AS moins âgé(e)s ont davantage d'accidents (Cloutier, Duguay 1996, p. 47). Des recherches ont montré que la charge physique assignée aux hommes diminue avec l'âge, mais qu'elle reste constante chez les femmes (Messing et al. 1992; Torgén, Kilborn 2000). L'explication serait la suivante: si la charge physique du travail des femmes n'est pas perçue, on ne voit pas la nécessité d'en soulager les femmes vieillissantes. Le risque accru d'accidents du travail pour les femmes proviendrait donc de leur rythme plus

A la

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accéléré de travail (voir la Figure 1), combiné au vieillissement. Rappelons les dires de l'AS concernant l'aide demandée aux hommes, « Cette tendance existe et il faut la combattre ». C'est peut-être en la « combattant », au moyen de gestes répétitifs et de souffrances psychiques, que les femmes usent leur santé. Doit-on vraiment reprocher à Rose de profiter du seul moyen « acceptable» dont elle dispose pour diminuer la lourdeur de sa tâche, soit un appel à la galanterie des collègues masculins?
Stratégies des femmes et des hommes

Cette étude ergonomique a permis, comme d'autres, d'identifier des pratiques spécifiques des femmes qui pallient leur manque de force. Les stratégies déployées par les AS comprelll1ent, comme celles relevées par Lortie (1987), le travail en équipe. Deux femmes qui travaillent ensemble peuvent accomplir les manutentions en moins de temps et avec moins de force, comparativement à des AS qui travaillent seul(e)s. Cette façon de faire est d'ailleurs recommandée pour tous dans les fonnations offertes aux AS. Elle comporte aussi l'avantage d'offrir une possibilité de protection contre une menace de violence ou de harcèlement sexuel de la part d'un patient. Cependant, cette stratégie est moins accessible en période de sous-effectifs puisque les AS se trouvent de plus en plus rarement en présence les un(e)s des autres. Une autre technique observée, relevée aussi dans les études de Lortie (1987) et de Courville et al. (1991), consiste à substituer à la force l'utilisation des outils et instruments, comme par exemple les lève-persolll1e sur rail au plafond. Cette stratégie peut diminuer l'appel à la force et aider à préserver la santé des femmes et des hommes. L'installation de ce type d'aide dans toutes les chambres ditninuerait sûrement les troubles musculosquelettiques des AS, en même temps qu'elle pennettrait de promouvoir l'égalité entre aides-soignants et aides-soignantes, mais ces appareils sont coûteux et les établissements hésitent à en acheter en quantité suffisante. Nous avons observé que dès que les appareils sont difficiles d'accès, les AS n'y font pas appel,

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faute de temps. Donc le manque de ressources humaines et matérielles peut contribuer à créer un contexte où la force physique des hommes est survalorisée. Dans ce contexte, une troisième stratégie devient tentante, celle de l'appel à la galanterie. Assunçao et Laville (1995) ont observé cette stratégie dans une cafétéria brésilienne, où les femmes d'âge mûr se faisaient aider par les jeunes hommes pour soulever des chaudrons lourds. Dans la culture québécoise autant que brésilienne, il peut sembler normal que les plus forts aident les moins forts. Un travail d'équipe consiste souvent à trouver le moyen de faire la synergie des capacités physiques et mentales. Mais une telle stratégie comporte des embûches pour les femmes. Celle qui l'emploie se déclare inapte à faire sa tâche, même si elle a beaucoup d'autres capacités. Et en renforçant les stéréotypes, elle défavorise l'accès à l'emploi d'autres femmes. En même temps, à mesure que la charge de travail augmente dans les établissements, les hommes deviennent de plus en plus réticents à aider les femmes. Donc, l'actuel contexte de restrictions budgétaires nuit à l'égalité des femmes. Il faut alors s'interroger sur la réponse syndicale et la réaction des femmes. Est-ce que la surcharge des femmes est invisible à leurs yeux, ou faut-il croire qu'à la fin du XXe siècle, les hommes exigent toujours des femmes qu'elles acquiescent à leur apparente supériorité masculine? Est-il plus important pour les hommes de soutenir leur supériorité que de créer une solidarité susceptible de contrer l'intensification du travail? S'il est possible que ce soit le cas pour quelques-uns, il n'est pas sûr que la majorité des hommes y tiennent. Nous entreprenons actuellement l'étude d'un autre cas d'entrée des femmes dans un métier majoritairement masculin, pour observer, notamment, les stratégies d'adaptation déployées par les hommes.

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entre aides-soignants

et aides-soignantes

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Cahiers du Genre, n° 32

La division sexuelle du travail

chez les médecins: une étude de cas

*

Magdalena Rosende

Résumé
Prenant appui sur les premiers résultats d'une recherche sur les mécanismes de la ségrégation sexuelle professionnelle chez les médecins dans le canton de Vaud (Suisse), cet article se propose de montrer la pertinence d'une analyse en termes de trajectoire de la division sexuelle du travail au sein d'une profession mixte. Cet outil permet de rendre compte des différences et des ressemblances entre les femmes et les hommes, mais aussi à l'intérieur du groupe des femmes et de celui des hOlTIlnes.Pour saisir la diversité et la complexité des pratiques sociales féminines et masculines, il convient cependant de considérer l'ensemble des rapports sociaux dans leur simultanéité.

Au cours des trois dernières décennies, la situation des femmes médecins a fait l'objet de plusieurs recherches qui pas par des situations professionnelles féminines et masculines
* Cette réflexion se

démontrent que la féminisation1 de la médecine ne se traduit

fonde sur une recherche concernantles mécanismesde la

ségrégation professionnelle selon le sexe chez les médecins, dans le cadre d'une thèse de doctorat en sociologie à l'université de Lausanne, sous la direction de Françoise Messant-Laurent que je remercie ici chaleureusement. Mes remerciements vont également à Marianne Modak et à Fabienne Malbois pour leurs commentaires et lecture attentive. 1 Dans cet article, cette notion désigne l'augmentation du nombre de femmes dans une activité déterminée.

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