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Travail et rapports sociaux de sexe

De
279 pages
Cet ouvrage est consacré au développement et à la diffusion des recherches de Danièle Kergoat sur la division sexuelle du travail et sur les rapports sociaux de sexe. Ancrées en sociologie, ses recherches ont rapidement transgressé les frontières disciplinaires et géographiques. Ces contributions témoignent de son parcours de chercheuse et de militante, d'autres discutent sa problématique théorique, d'autres s'inspirent des pistes qu'elle a mises en avant tout au long de quarante années de recherche.
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Travail et rapports sociaux de sexe

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Alain BERGER, Pascal CHEVALIER, Geneviève CORTES, Marc DEDEIRE, Patrimoines, héritages et développement rural en Europe, 2010. Jacques GOLDBERG (dir.), Ethologie et sciences sociales, 2010. M. DENDANI, La gestion du travail scolaire. Etude auprès de lycéens et d'étudiants, 2010. Françoise CHASSAGNAC, Les sans-abri à La Rochelle de nos jours, 2010. Nathalie FRIGUL, Annie THÉBAUD-MORY, Où mène le Bac pro? Enseignement professionnel et santé au travail des jeunes, 2010. Mathieu BENSOUSSAN, L'engagement des cadres. Pratiques collectives et offres de représentation, 2010. Tado OUMAROU et Pierre CHAZAUD, Football, religion et politique en Afrique. Sociologie du football africain, 2010. Gérard DABOUIS, La mort. Journées de la Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin, 2010. Magali PAGES, Culture populaire et résistance culturelle régionale. Fêtes et chansons en Catalogne, 2010. Marc-Antonin HENNEBERT, Les alliances syndicales internationales, des contre-pouvoirs aux entreprises multinationales, 2010. Marcel FAULKNER, Travail et organisation. Regards croisés sur la recherche sociologique, 2010. Olivier MAZADE, La reconversion des hommes et des territoires. Le cas Metaleurop, 2010. Mustafa POYRAZ, Loïc GANDAIS, Sükrü ASLAN, Les quartiers populaires et la ville : les varoş et les banlieues parisiennes, 2010.

Coordonné par

Xavier DUNEZAT, Jacqueline HEINEN, Helena HIRATA et Roland PFEFFERKORN

Travail et rapports sociaux de sexe
Rencontres autour de Danièle Kergoat

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12830-9 EAN : 9782296128309

LES AUTEUR·E·S
Françoise BLOCH, sociologue, a été chercheuse au GRS, CNRS, Université de Lyon II. Josiane BOUTET, sociolinguiste, est professeure à l'Université La Sorbonne et à l'Université Denis Diderot. Odile CHENAL, politologue, est chargée de Recherche et développement à la Fondation européenne de la culture, Amsterdam. Marie-France CRISTOFARI, statisticienne en santé et travail, a été chargée d’une recherche au GEDISST de 1994 à 1997. Christophe DEJOURS, psychiatre et psychanalyste, est professeur au CNAM, laboratoire Psychologie du travail et de l’action. Xavier DUNEZAT, sociologue, est professeur de sciences économiques et sociales à Rennes, laboratoire CRESPPA-GTM. Elsa GALERAND, sociologue, Canada. Jacqueline HEINEN, sociologue, est professeure émérite à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, laboratoire PRINTEMPS-CNRS. Helena HIRATA, sociologue, est directrice de recherche au CNRS, laboratoire CRESPPA-GTM. Jacques JENNY, sociologue, a été chargé de recherches au CNRS et membre du GEDISST. Prisca KERGOAT, sociologue, est maître de conférences à l’Université d’Albi, laboratoire CERTOP. Emmanuelle LADA, sociologue, est maître de conférences à l’Université de Lausanne, laboratoire LIÈGE. Richard LAGACHE est éditeur à La Dispute et aux Éditions sociales.

Sara LARA, anthropologue, est professeure à l’Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM), Instituto de Investigaciones Sociales. Nicky LE FEUVRE, sociologue, est professeure de sociologie du travail à l’Université de Lausanne, Laboratoire de Sociologie (LabSo) et Centre d’études genre – LIÈGE. Jacqueline MARTIN, économiste, est maître de conférences en économie sociale à l’Université Toulouse II et chercheuse au CERTOP, équipe Simone-SAGESSE. Karen MESSING, ergonome, est professeure associée au Département des sciences biologiques et chercheuse au CINBIOSE, Université du Québec à Montréal. Pascale MOLINIER, psychologue, est maître de conférences au CNAM, Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD). Gisèle MOULIÉ – Gigi, a été militante à la CFDT, puis responsable de SUD-PTT au centre de Chèques postaux de Paris. Marie PEZÉ, docteure en psychologie, psychanalyste, psychosomaticienne, experte judiciaire, consultation ‘Souffrance et travail’, CASH de Nanterre. Roland PFEFFERKORN, sociologue, est professeur à l’Université de Strasbourg, laboratoire Cultures et sociétés en EuropeCNRS. Françoise PUJOL est documentaliste au CRESPPA-GTM. Suzy ROJTMAN, historienne, est responsable du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF). Liliana SEGNINI, sociologue, est professeure à l’Université d’État de Campinas (UNICAMP) et chercheuse à l’équipe DECISE. Ana María SEIFERT, ergonome, est chercheuse associée au CINBIOSE, Québec. Catherine TEIGER, ergonome, a été chercheuse au CNRS, membre du Laboratoire d’ergonomie et physiologie du 8

travail (CNAM), puis membre du laboratoire Georges Friedmann (CNRS). Josette TRAT, sociologue, est maître de conférences à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis et chercheuse au CRESPPA-GTM. Katia VLADIMIROVA, économiste, est professeure à l’Université d'économie nationale et mondiale (UENM) de Sofia, Bulgarie. Philippe ZARIFIAN, sociologue, est professeur à l’Université Marne la Vallée, laboratoire CRESPPA-GTM.

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INTRODUCTION

Une aventure collective
Cet ouvrage est consacré au développement et à la diffusion, tant dans l’espace que dans le temps, des recherches de Danièle Kergoat sur la division sexuelle du travail et sur les rapports sociaux de sexe. Il s’agit là de deux paradigmes majeurs en sciences sociales, que ses travaux ont contribué à approfondir de façon décisive. Ancrées en sociologie, ses recherches ont rapidement transgressé les frontières disciplinaires et géographiques. Non seulement elles ont profondément influencé le milieu scientifique travaillant sur ces thématiques, mais elles ont eu une portée internationale considérable. C’est ce dont témoigne le présent volume, qui comprend une trentaine de contributions rédigées par des membres de son laboratoire de recherche, par des ex-doctorants, des collègues et ami·e·s d’autres laboratoires et d’autres disciplines, en France et dans le reste du monde. Certains textes témoignent de son parcours de chercheuse et de militante, d’autres discutent sa problématique théorique, d’autres encore s’inspirent des pistes et des concepts qu’elle a mis en avant tout au long de quarante années de recherche. Au fil des pages, on découvre ainsi la richesse d’une trajectoire que Danièle Kergoat aime à caractériser comme indissociable des relations sociales construites dans les sphères professionnelle, militante, amicale… Nombre d’auteur·e·s insistent d’ailleurs sur la forte ‘consubstantialité’ des divers pans de cette trajectoire : caractère heuristique d’un bagage conceptuel qui a permis d’appréhender une partie méconnue – voire occultée – du réel ; utilité sociale d’une approche visant à décrypter les pratiques de domination mais aussi de résistance ; sans oublier l’aventure humaine d’une rencontre dont la dimension militante n’épuise pas les contours. Les quatre personnes qui ont coordonné cet ouvrage ont bénéficié, chacune

à leur manière, de cette richesse et de ces apports multiples. Recueillir ces textes, les discuter, les mettre en regard, nous a permis d’approfondir une expérience commune. Mais cela nous a surtout procuré le plaisir de voir se dessiner un pan de l’aventure collective qui, en France et dans bien d’autres pays, a fait des rapports sociaux de sexe un paradigme vivant, dynamique et prometteur. Danièle Kergoat a été à l’initiative de la création, en 1983, d’une unité propre de recherche (UPR) du CNRS, intitulée Groupe d’études sur la division sociale et sexuelle du travail (GEDISST) – le premier, et près de trente ans plus tard, en 2010, toujours encore le seul laboratoire du CNRS dont l’axe de recherche central est le genre ou les rapports sociaux de sexe, le travail et la division sexuelle du travail 1. Née en 1942, après avoir été institutrice et chargée de recherche dans le privé, elle a intégré le Centre de sociologie des organisations (CSO) du CNRS en tant que chercheuse horsstatut en 1965, et comme attachée de recherche statutaire en 1971. Promue chargée de recherche en 1978, elle a été rattachée au Centre d’études sociologiques (CES) en 1979 et elle y a créé dès son arrivée une équipe consacrée à la problématique de la division sociale et sexuelle du travail. Cette équipe, institutionnalisée en 1980 dans le cadre du CES sous le sigle URES-DSST, est devenue une équipe de recherche reconnue officiellement par le CNRS en 1984 : le GEDISST, dont Danièle Kergoat a été la première directrice, en codirection avec Dominique Fougeyrollas-Schwebel. Rattaché à l’Université Paris VIII, ce laboratoire est devenu une unité mixte de recherche (UMR) du CNRS depuis 2000. Danièle Kergoat a exercé d’autres responsabilités collectives en tant que membre du Conseil national des universités (CNU) et fondatrice et animatrice d’un réseau thématique de l’Association française de sociologie (AFS) : Genre, classe, race. Rapports sociaux et construction de l'altérité. Par ailleurs, depuis 1982, Danièle Kergoat a dispensé des enseignements en maîtrise et en DEA à l’Université de
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Nommé depuis janvier 2010 CRESPPA-GTM (Centre de recherche sociologique et politique de Paris, équipe Genre, Travail, Mobilités).

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Paris VII, puis à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-enYvelines et à l’Université Paris VIII, assurant la direction d’un grand nombre de mémoires de DEA et d’une dizaine de thèses. Depuis 2007, elle développe ses activités de recherche dans le cadre de son éméritat. POINTS FORTS D’UN ITINÉRAIRE THÉORIQUE ET EMPIRIQUE *** Caractéristiques et évolution des pratiques revendicatives ouvrières. L’étude de la mobilisation des jeunes ouvriers immigrés en 1968 lui a notamment permis d’invalider l’idée de l’homogénéité de la classe ouvrière : la revendication jaillit de la dynamique entre les divers groupes qui la constituent, souligne-t-elle. Son ouvrage Bulledor (1973) 2 est un produit de mai 1968. D’abord publié sous forme de rapport en 1971, ce livre montre le rôle des syndicats lorsque émergent les revendications, mais aussi les pratiques des travailleurs immigrés et l’importance du hors-travail dans le rapport à l’emploi. Elle montre également l’influence exercée par les projets de vie – notamment le projet de retour ou non vers leurs pays d’origine – sur les pratiques revendicatives des ouvriers immigrés. *** L’idée que la classe ouvrière a deux sexes résulte directement de ses enquêtes dans le monde ouvrier. Cette idée, qui fait ressortir l’hétérogénéité de la classe ouvrière, sera exposée dans des articles ultérieurs – notamment dans « Ouvriers = Ouvrières ? » en 1978 3. Elle occupe une place privilégiée dans l’ouvrage Les ouvrières (1982) 4. Danièle Kergoat y affirme que la centralité du travail n’est pas la même pour les femmes et pour les hommes et que les revendications ne peuvent donc pas être les mêmes. Elle souligne les difficultés du groupe des ouvrières à s’engager dans une action collective
Bulledor ou l’histoire d’une mobilisation ouvrière, Seuil, Esprit/La cité prochaine, Paris, 1973. 3 « Ouvriers = ouvrières ? Propositions pour une articulation théorique de deux variables : sexe et classe sociale », Critiques de l’Economie politique, nouvelle série, 1978, n° 5, p. 65-97. 4 Les ouvrières, Sycomore, Paris, 1982.
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qui remette en cause la place qui leur est assignée, dans les rapports sociaux, en tant que productrices et en tant que femmes. Au centre de sa démonstration figure la mise en évidence d’un syllogisme implicite, dans les discours des ouvrières, qui les conduit à nier leur appartenance au sexe (social) féminin. *** La théorisation de la division sexuelle du travail apparaît comme un tournant majeur dans la réflexion de Danièle Kergoat. L’article « Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux » (1984) 5 fonde véritablement une nouvelle sousdiscipline : la sociologie du genre ou des rapports sociaux de sexe. Ce texte souligne le passage, pour reprendre sa propre expression, « d’un terrain problématisé à une problématique tout terrain » 6. Une formalisation plus aboutie du concept de rapport social de sexe est développée dans un article ultérieur de 2001 7. Par ailleurs, la critique-déconstruction du concept classique de travail a conduit Danièle Kergoat à élaborer un paradigme solide – celui d’une théorie de la division sexuelle du travail, professionnel et domestique, comme enjeu des rapports sociaux de sexe – en tant qu’alternative aux para-digmes classiques existants, aveugles au genre. *** La dimension contrainte du travail à temps partiel (TTP) pour la plupart des ouvrières et des femmes occupant des emplois non ou peu qualifiés (notamment dans le commerce et dans les services). Danièle Kergoat a joué un rôle pionnier dans la remise en cause de la notion de temps partiel ‘choisi’, en montrant la nécessité de s’interroger : sur les conditions présidant à l’acceptation d’un emploi à horaires fortement réduits (la formule du ‘mercredi libre’ ou d’un travail à quatre

« Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux. De l’analyse critique des catégories dominantes à la mise en place d’une nouvelle conceptualisation », in (collectif), Le sexe du travail, PUG, Grenoble, 1984. 6 Exposé des titres et travaux, document de maîtrise, janvier 1986, mimeo, Paris, janvier 1986, p. 28. 7 « Le rapport social de sexe. De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion », in ‘Les rapports sociaux de sexe’, Actuel Marx/Les rapports sociaux de sexe, n° 30, 2001, p. 85-100.

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cinquièmes de temps dans la fonction publique française constituant à ce titre une exception) ; sur les conséquences du TTP dans l’articulation entre travail salarié et travail domestique ; et sur la distinction à opérer entre rapport au travail et rapport à l’emploi. *** La prise en compte de la subjectivité constitue un autre apport essentiel à la conceptualisation de la construction différenciée du masculin et du féminin. C’est une dimension que Danièle Kergoat développera à partir des échanges avec des chercheurs d’horizons divers dans le cadre du séminaire interdisciplinaire de psychopathologie du travail animé par Christophe Dejours, et à laquelle elle a donné corps dans l’article inclus dans Plaisir et souffrance au travail (1988) 8, ouvrage collectif issu de ce séminaire. *** La question du rapport à l’autre et celle de la construction d’un collectif sont au cœur de l’ouvrage Les infirmières et leur coordination (1992) 9. Cet ouvrage a eu un grand impact dans le milieu scientifique, notamment dans la sociologie des mouvements sociaux des années 2000, via le concept de « mouvement social sexué » – lequel consacre l’idée que les rapports sociaux de sexe imprègnent en profondeur toutes les formes d’action collective. L’ouvrage a remis en cause les notions marxistes de valeur et de valeur d’usage. Il amorce le développement de la réflexion de Danièle Kergoat sur le care. Liées aux analyses sur les migrations Nord-Sud et aux « nouvelles formes de servitude », ces considérations sont approfondies dans « Rapports sociaux de sexe et division du travail entre les sexes » (2005) 10. L’enquête collective menée lors de la mobilisation des infirmières lui a permis de montrer
« Rapports sociaux de sexe et psychopathologie du travail », avec Helena Hirata, in Christophe Dejours (sous la direction de), Plaisir et souffrance dans le travail, tome II, Edition PSY.T.A–CNAM, 41 rue Gay-Lussac, Paris, 1988, p. 132-163. 9 Les infirmières et leur coordination. 1988-1989, avec Françoise Imbert, Hélène le Doaré, Danièle Senotier, Lamarre, Paris, 1992. 10 « Rapports sociaux et division du travail entre les sexes », in Margaret Maruani (sous la direction de), Femmes, genre et sociétés, La Découverte/ L’état des savoirs, Paris, 2005.
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l’importance d’articuler les divers rapports sociaux, de s’interroger sur la dimension de classe du collectif, mais aussi sur sa dimension sexuée ou genrée : le concept de rapports sociaux de sexe ne désigne pas un champ de tension autonome, indépendant des rapports de classe. *** La coextensivité ou consubstantialité des rapports de sexe, de classe et de ‘race’/ethnie découle de ce qui précède. Ce concept est tout à fait essentiel dans la pensée de Danièle Kergoat. En effet, elle n’envisage pas les rapports sociaux de sexe de manière isolée ou séparée, mais comme étroitement intriqués aux rapports de classe. Ces rapports interagissent les uns sur les autres et structurent ensemble la totalité du champ social. Elle envisage ultérieurement l’extension de cette approche aux rapports de ‘race’, comme en témoigne la présentation élaborée qui figure dans Sexe, race, classe (2009) 11. L’originalité et la richesse des analyses de Danièle Kergoat concernant les processus de transformation du salariat féminin ou les modalités de mise à temps partiel des femmes provient en large partie du caractère opérationnel de ce concept de coextensivité. *** Le travail d’édition. C’est un pan essentiel de l’apport de Danièle Kergoat à la communauté scientifique. Elle a contribué par ce biais à la production de connaissances et de réflexions nouvelles permettant d’enrichir le champ des rapports sociaux de sexe. Ses activités éditoriales se sont déployées principalement au sein des Cahiers du GEDISST, devenus par la suite Cahiers du Genre12, dont elle a coordonné
« Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », in Elsa Dorlin (sous la direction de), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination. PUF/Actuel Marx Confrontation, Paris, 2009. On trouvera une première présentation de cet aspect de sa pensée dans la communication faite au Congrès de l’AFS (Association française de sociologie) à Bordeaux, en 2008. 12 Dix-sept numéros des Cahiers du GEDISST, revue collective du laboratoire du même nom, ont été publiés de 1991 à 1996, sur les presses de l’IRESCO. En 1997, elle s’est transformée en revue indépendante à comité de lecture, publiée aux éditions L’Harmattan, et elle a changé de nom en 1999, à partir du numéro 24, pour s’intituler désormais Cahiers du Genre.
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plusieurs livraisons, et aux éditions La Dispute où elle a créé la collection ‘Le genre du monde’. De Goffman à Teresa de Lauretis, en passant par Sabine Fortino, Ilana Lowy, Marie Pezé ou Roland Pfefferkorn, les ouvrages publiés témoignent d’une grande diversification et du développement de la collection depuis 1997 (voir à ce propos le témoignage de Richard Lagache dans la partie VII de cet ouvrage). CONTENU DE L’OUVRAGE L’ouvrage qui suit est divisé en sept parties – un principe d’organisation quelque peu arbitraire car nombre d’articles pourraient être classés dans plus d’une rubrique. La première partie, Rapports sociaux de sexe, discute le concept de rapport social (Philippe Zarifian), et le caractère heuristique du concept de rapports sociaux de sexe (Xavier Dunezat et Elsa Galerand ainsi que Nicky Le Feuvre). Division sexuelle du travail, qui constitue la deuxième partie, met en lumière la façon dont cette conceptualisation a pris forme dans les années soixante-dix, en rapport avec les terrains d’enquête de Danièle Kergoat (Odile Chenal), et l’intérêt qu’elle a suscité, dès le début des années quatre-vingt, dans le milieu des chercheuses françaises travaillant sur les catégories de sexe (Jacqueline Martin). Roland Pfefferkorn montre pour sa part comment la division sexuelle du travail a été conceptualisée au premier chef à partir de l’analyse de l’hétérogénéité de la classe ouvrière. La troisième partie, Travail et subjectivité, rassemble des textes qui privilégient l’approche du travail et du genre par la subjectivité dans l’œuvre de Danièle Kergoat. Le rapport à l’autre et l’intérêt qu’on lui porte dans l’acte de travailler sont au centre du texte de Françoise Bloch. Helena Hirata s’attarde sur le rapport intersubjectif, comme permettant le renouvellement quotidien du travail domestique. Enfin, témoignage et réflexion théorique apparaissent imbriqués chez Pascale Molinier, qui traite du rapport entre féminisme et subjectivité.

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Croiser les disciplines, qui constitue la quatrième partie, rend compte des multiples échanges de Danièle Kergoat avec la psychodynamique du travail (Christophe Dejours), la psychosomatique (Marie Pezé), l’ergonomie (Catherine Teiger), la sociolinguistique (Josiane Boutet). La cinquième partie, Par-delà les frontières, montre comment la problématique de la division sexuelle du travail a pris une dimension internationale, et l’influence de Danièle Kergoat sur la sociologie du travail et du genre ainsi que sur l’analyse de l’activité, dans des pays aussi divers que le Brésil et le continent sud-américain (Liliana Segnini), la Bulgarie (Katia Vladimirova), le Mexique (Sara Lara) ou le Québec (Karen Messing et Ana Maria Seifert). Le regard sur sa manière singulière de participer du mouvement féministe et syndical, et en même temps de théoriser le sexe du mouvement social constitue le noyau de la sixième partie : Résister. Transmettre – objet de la dernière partie – met en exergue une dimension essentielle du legs de Danièle Kergoat, que ce soit dans l’enseignement (Jacqueline Heinen), dans la formation des doctorant·e·s (Emmanuelle Lada), dans le travail éditorial (Richard Lagache) et, enfin, de mère en fille (Prisca Kergoat). En guise d’épilogue, Jacques Jenny évoque à sa manière l’itinéraire de Danièle Kergoat, le passé et le présent, la théorie et l’action, les origines et l’aboutissement de la pensée du rapport social de sexe, de l’antagonisme, de l’affrontement et de la résistance à la domination. Sur l’ensemble de ces thèmes, Danièle Kergoat est l’auteure d’un grand nombre d’écrits que Françoise Pujol présente en fin de volume, dans la bibliographie de ses travaux. Les lectrices et lecteurs y trouveront de nombreuses pistes pour interroger le présent et mener des recherches à venir. Xavier DUNEZAT, Jacqueline HEINEN, Helena HIRATA et Roland PFEFFERKORN

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I – RAPPORTS SOCIAUX DE
SEXE

Un regard sur le monde social
Xavier DUNEZAT, Elsa GALERAND

Notre participation à cet ouvrage collectif autour des travaux de Danièle Kergoat allait sans doute de soi compte tenu de notre statut d’ancien·ne·s doctorant·e·s. Notre expérience commune et spécifique de travail avec Danièle nous a en effet donné un accès privilégié à sa pensée comme à sa pratique du métier de sociologue. Cela explique notre ambition initiale pour cette contribution. Nous voulions traiter à la fois du contenu de son travail (de sa théorisation, de la manière dont elle s’inscrit dans la sociologie des rapports sociaux de sexe, des mouvements sociaux, du travail…) et de son rapport au travail ou de sa manière de faire de la sociologie. Nous aurions ainsi souhaité discuter de ses concepts centraux qui nous ont objectivement et subjectivement marqué·e·s : rapport social, rapports sociaux de sexe, division sexuelle du travail, consubstantialité, coextensivité, mouvement social sexué… Mais aussi de son implication dans le travail 13, dans les collectifs de travail et dans le travail collectif. De ce point de vue, il aurait été important de relater notre expérience de l’encadrement de thèses par Danièle ou encore du Réseau Thématique 24 de l’Association française de sociologie (AFS) intitulé « Genre. Classe. Race. Rapports sociaux et construction de l’altérité ». Ces objectifs nous ont conduit·e·s, dans un premier temps, à proposer le titre suivant – péremptoire et affirmatif – pour notre
13

Voir à ce propos la contribution de Françoise Bloch à cet ouvrage.

contribution : « Travailler avec Danièle. Regarder le monde social avec Kergoat ». Un peu comme si regarder le monde social n’était pas un travail ! De même, au moment de structurer cette contribution, nous pensions efficace d’organiser une division sexuelle du travail entre nous : l’une devait s’occuper plus particulièrement de la théorisation de Danièle Kergoat, l’autre de ses pratiques dans le travail, de la place de l’affect chez Danièle, de la « subjectivation » comme aurait pu écrire José Calderon, une autre personne centrale dans notre travail collectif. Or, cette division s’est avérée intenable, tant il est difficile de séparer théorie, pratique, travail et affect chez Danièle Kergoat. D’abord, les concepts qu’elle a forgés servent à lire les pratiques sociales, y compris les plus ordinaires, y compris les plus subjectivées. Nous pensons en particulier aux pratiques militantes. Ensuite, ce bagage conceptuel ne sert pas qu’à regarder le monde social : il sert à penser et à tenter de pratiquer le processus d’émancipation, autrement dit la lutte contre les rapports sociaux à l’œuvre et la division du travail. Et ce potentiel subversif de la sociologie des rapports sociaux a finalement cadré avec notre trajectoire militante qui, il faut le reconnaître, avait d’abord été marquée par Christine Delphy et par une démarche osant proclamer : « L'utopie constitue une des étapes indispensables de la démarche scientifique, de toute démarche scientifique » et « ce n'est qu'en imaginant ce qui n'existe pas que l'on peut analyser ce qui est » car « pour comprendre ce qui est, il faut se demander comment cela existe », ce qui suppose de « supposer - même si c’est contraire à l'évidence des sens - que cela pourrait ne pas exister » 14. Aussi, nous avons finalement choisi de partir de la manière dont nous nous sommes ensemble (collectivement) et respectivement (individuellement) saisi·e·s des travaux de Danièle dans nos thèses qui ont pour point commun de porter
Christine Delphy, « Penser le genre : quels problèmes ? », in Hurtig MarieClaude, Kail Michèle, Rouch Hélène (sous la direction de), Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Editions du CNRS, Paris, 1991, p. 89-101, p. 100.
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sur des mouvements sociaux, sur des actions collectives, sur des tentatives d’émancipation. Et nous sommes parvenu·e·s à un constat commun : en travaillant avec Danièle Kergoat, et en faisant travailler son cadre théorique sur nos terrains respectifs, notre compréhension de l’oppression des femmes s’est fortement déplacée puisque nous sommes passé·e·s d’une lecture tronquée de cette oppression à l’analyse en termes de consubstantialitécoextensivité des rapports sociaux. Avec ce passage, nous avons aussi le sentiment d’avoir progressivement glissé d’une sociologie centrée sur la reproduction du système de sexe à une sociologie qui cherche à théoriser l’émancipation. C’est donc finalement de ce lien qui unit, selon nous, le Plaidoyer de Danièle pour une sociologie des rapports sociaux 15, son appel à construire collectivement cette sociologie et le problème de l’émancipation dont nous parlerons. L’une des idées qui – nous semble-t-il – caractérise la pratique de la sociologie de Danièle Kergoat mais que nous avons eu du mal à nous approprier (ce qui explique notre insistance ici), c’est qu’un potentiel émancipateur et des pratiques subversives sont bien plus présentes dans la réalité qu’il n’y paraît… Dès lors, l’émancipation n’est pas seulement théoriquement pensable, elle est aussi latente, possible, en germe ici et maintenant. Nous allons d’abord expliquer brièvement comment nous sommes passé·e·s de l’hypothèse d’un front de lutte principal à l’analyse en termes de rapports sociaux au fil des échanges avec Danièle, mais aussi au fil des lectures (les comptes rendus des ateliers du GEDISST, les travaux d’Hélène Le Doaré, d’Helena Hirata…) et des séminaires de doctorant·e·s que Danièle animait, où nous discutions tant de nos terrains

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Danièle Kergoat, « Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux. De l’analyse critique des catégories dominantes à la mise en place d’une nouvelle conceptualisation », in Collectif, Le sexe du travail. Structures familiales et système productif, PUG, Grenoble, 1984, p. 207-220.

respectifs que des cadres théoriques. Ces séminaires 16 nous ont marqué·e·s et convaincu·e·s de l’importance de travailler collectivement. Dans un second temps, nous insisterons sur la charge subversive de la conceptualisation mise en place par Danièle. Pour nous, elle est tout à la fois fondée sur l’utopie et résolument ancrée dans la réalité. Elle s’inscrit donc dans une sociologie militante… malgré la distance que Danièle pourrait opposer à une telle expression. TRAVAILLER AVEC DANIÈLE KERGOAT :
PASSER DU FRONT DE LUTTE PRINCIPAL À L’HYPOTHÈSE DE LA CONSUBSTANTIALITÉ DES RAPPORTS SOCIAUX

Nos parcours de thésard·e·s ont plusieurs points communs, notamment celui d’avoir été plutôt longs pour nous… et pour Danièle. La principale raison de cette longueur a beaucoup à voir avec la lenteur de l’une et de l’autre pour nous emparer pleinement de sa théorisation. Non seulement parce qu’elle est complexe, à l’image de la trame sociale, mais aussi parce que nous étions marqué·e·s par une conception tronquée de l’oppression des femmes et qu’il nous a fallu beaucoup de temps pour prendre conscience des biais de cette conception. Pour des raisons différentes liées à nos trajectoires, expériences et socialisations militantes respectives, nous étions particulièrement bouleversé·e·s par l’analyse matérialiste de l’oppression des femmes 17 lorsque nous avons commencé nos thèses. Nous étions – et nous restons – convaincu·e·s de l’importance de théoriser le groupe des femmes en termes de classe et d’identifier le patriarcat comme un système. Nous savions
Voir à ce propos la contribution d’Emmanuelle Lada à cet ouvrage : on y trouvera les noms des doctorant·e·s qui y participaient. 17 Voir Christine Delphy, L’ennemi principal. Tome 1 : Economie politique du patriarcat, Syllepse, Paris, 1998 ; Christine Delphy, L’ennemi principal. Tome 2 : Penser le genre, Syllepse, Paris, 2001 ; Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L’idée de Nature, Côté-femmes, Paris, 1992 ; Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes : des outils et des corps, L’Harmattan, Paris, 1998.
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bien que le capitalisme existe, mais nous pensions en termes de priorité de lutte et de conflit principal. Nous avions été socialisé·e·s à ce mode de pensée qui met en concurrence les systèmes d’oppression et qui vient limiter la liste des alternatives politiques : tendance lutte de classe versus tendance féministe radicale. Face à la mise au second plan systématique de la lutte contre l’oppression des femmes que nous avions observée et expérimentée dans nos milieux militants respectifs, et compte tenu des nombreux discours de disqualificationdélégitimation du féminisme et des féministes, il fallait miser sur le patriarcat comme ennemi principal. C’est donc avec ces convictions que nous sommes entré·e·s dans la théorie des rapports sociaux de sexe à partir du concept de « mouvement social sexué ». Ce concept qui place les rapports hommes-femmes au centre de l’analyse des luttes sociales nous parlait tout particulièrement, mais nous n’avions pas compris qu’il n’était qu’une des applications particulières d’une théorisation qu’il faut situer en amont dans le travail de Danièle Kergoat et, lorsque nous avons découvert cette théorisation, nous avons d’abord résisté. Il nous semble aujourd’hui que cette résistance est intimement liée au fait que nous avions fortement intériorisé les équations et dissociations entre travail salarié, enjeu de la lutte des classes d’une part, et travail domestique, enjeu de la lutte des sexes d’autre part. C’est dire combien le contenu du concept de division sexuelle du travail a pu d’abord nous échapper lorsque nous pensions secrètement : « Bien entendu qu’il y a une division sexuelle du travail puisqu’il y a des femmes et des hommes ». Ce concept nous semblait descriptif, nous n’avions pas compris sa vocation, sa portée heuristique et du coup sa centralité, en tant que concept médiateur pour penser la production du social et des rapports sociaux. En particulier, nous n’avions pas compris que cette division du travail est logiquement antérieure à l’existence des groupes de sexe, qu’elle est au fondement de la fabrication d’hommes et de femmes dans la théorisation de Danièle. Autrement dit, c’est avec une compréhension réductrice du concept même de travail que nous raisonnions.
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