//img.uscri.be/pth/1dbd89230192475fd54f5d4c205f075908f0add1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Travail social

De
206 pages
Selon les auteurs, c'est dans la méthode expérimentale retrouvée qu'il faut redéfinir le social et en extraire les directions essentielles pour le travail social. En d'autres termes, toute considération qui ne partirait pas de l'expérience quotidienne, ressortirait du mythe. Une volonté de renouveler une pensée sur le social en général et le travail social en particulier.
Voir plus Voir moins

TRAVAIL SOCIAL La reconquête d'un sens

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrad
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Déjà parus

Eliane CARlO, Le malade mentale à l'épreuve de son retour dans la société. Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie. Raoul LÉGER, La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Claire JOUFFRA Y, L'action sociale collective en collège. Valérie SCHMIDT-KERHOAS, Les travailleurs sociaux et le droit pénal. Camille THOUVENOT, L'efficacité des éducateurs. Charlotte LE VAN, Les grossesses à l'adolescence. Normes sociales, réalités vécues, 1998. Teresa CARREIRA, Alice TOMÉ, Éducation au portugal et en France, 1998. Brigitte JUHEL, L'aide ménagère et la personne âgée, 1998.

1998 ISBN: 2-7384-7118-8

@ L'Harmattan,

Sous la direction de Jean-Yves DART/GVENA VE et de Jean-François GARNIER

TRAVAIL SOCIAL La reconquête d'un sens
Actes des séminaires LARES-IRTS sur le Social et le Travail social

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Nous tenons à remercier Dominique LE FOLL et Christine BUREL pour l'attention qu'elles ont portée à la réalisation technique de ce document.

INTRODUCTION

La publication des actes du séminaire organisé conjointement par l'Institut Régional du Travail Social (I.R.T.S.) de Bretagne et le Laboratoire de Recherche en Sciences sociales (LARES) de l'Université de Rennes 2, constitue la première pierre à l'édification d'un espace public régional permanent, lieu de confrontation des points de vue de travailleurs sociaux, de formateurs, de chercheurs et d'étudiants, autour de questions touchant au travail social. Ce séminaire s'inscrit, en effet, dans une volonté patiemment mûrie de créer les conditions d'une «anthropologie réciproque» (A. Huet) où le savoir des chercheurs s'alimente de la réflexion des praticiens et inversement. Cette volonté procède d'une double conviction: D'un côté, nous pensons que la connaissance scientifique doit réunir les conditions d'une vérification ou, à tout le moins, d'une résistance à ce qu'elle énonce. Aussi, convient-il, selon nous, de se départir d'une tendance qui consiste à s'en tenir à un simple commentaire ponctuel sur le travail social, fût-il paré de scientificité; commentaire qui, à défaut d'analyser et a fortiori de prendre en compte ce qui précisément résiste au travail social, tend à se clôturer sur lui-même en se nourrissant de ses propres prémisses. Aussi, l'élaboration d'un «espace de transaction sociale» (M. Marié) où le point de vue du chercheur se confronte en permanence à celui des praticiens nous paraît être un des moyens de contribuer à l'élaboration d'un questionnement qui, à la fois, outrepasse les préoccupations conjoncturelles du moment et réunit les conditions d'une mise à l'épreuve d'un énoncé scientifique. De l'autre, nous pensons que le travail social souffre aujourd'hui d'un manque réel de repères théoriques lui 7

permettant d'asseoir et d'orienter sa réflexion. En effet, la saturation des «grands récits de référence» (nous pensons notamment au marxisme et au freudisme) jointe à l'atomisation arborescente des disciplines et des écoles de pensée aboutit, au mieux, à un brouillage théorique, au pire, à une vacuité conceptuelle que les visées instrumentales et managériales actuellement en vogue achèvent d'aggraver. Loin de prétendre ajouter une connaissance supplémentaire et inédite aux précédentes, ce séminaire entend modestement aider les travailleurs sociaux à retisser eux-mêmes les linéaments d'une réflexion anthropologique et épistémologique qui nourrisse leur contribution sociale exercée dans le cadre professionnel. Il importe, à cet égard, de souligner que la fréquentation régulière du séminaire amène les participants, au gré des interventions et des débats, à réinterroger - fût-ce de manière subreptice - leurs façons de voir et de faire. Autrement dit, bien loin de se réduire à une mise en commun d'opinions, le séminaire introduit les participants à une démarche d'acculturation réciproque, à une «altérité altérante» pourrait-on dire, au cours de laquelle ils se forgent une conviction et se dessaisissent de telle autre, se confortent et doutent, s'opposent et s'allient, au regard de tel ou tel point de vue adopté, créant ainsi un nouveau rapport au social. Nous avons acquis la conviction que c'est dans ce jeu de l'écart à ce que les professionnels appréhendent et font habituellement qu'émergent les conditions de possibilité à la reconquête et au renouvellement d'un sens au sein du travail social. L'enjeu n'est pas mince en un temps où la légitimité de ce dernier tend, ici ou là, à être remise en cause au nom de prétendus impératifs gestionnaires et en fonction d'une rationalité instrumentale qui règne en maître. Le séminaire n'entend pas, pour autant, approche socio-critique du travail social. effet, d'en contester la configuration historiquement constituées pour y déceler 8 s'inscrire dans une Il ne s'agit pas, en et les orientations un sens originel qui

aurait été perverti. Il ne s'agit pas non plus, à l'inverse, d'élaborer un plaidoyer en sa faveur en vantant les mérites de sa professionnalisation considérée comme l'indice d'une maturité acquise en comparaison des balbutiements qui auraient présidé à sa fondation. La question n'est pas, en effet, de savoir si le travail social dans ses formes actuelles répond ou non correctement aux «besoins» de la société. Il s'agit, plus fondamentalement, de dégager quelques soubassements anthropologiques qui fondent sa nécessité tout en soulignant ses limites structurelles par-delà les formes historiques qu'il emprunte. Cette visée anthropologique que se donne résolument le séminaire sous-tend des implications d'ordre épistémologique qu'il convient de préciser. Nous pensons, en effet, qu'il n'est plus possible aujourd'hui de s'en tenir, au sein des sciences humaines, au strict découpage disciplinaire actuel qui repose sur des cadres conceptuels et des paradigmes hérités d'un autre temps. Les questions qui se posent aujourd'hui avec acuité au travail social nous paraissent devoir être abordées, non pas sous l'angle d'une pluridisciplinarité qui n'aboutit qu'à juxtaposer des points de vue atomisés sur un objet donné, mais dans la perspective d'une «transdisciplinarité» (E. Morin) qui s'efforce, précisément, de prendre en compte la dimension anthropologique à laquelle se confronte le travail social. C'est ainsi qu'on ne trouvera pas dans les communications qui vont suivre l'exact reflet de la partition disciplinaire traditionnellement en vigueur dans nos universités. Sans doute, le lecteur averti reconnaîtra néanmoins dans les propos les influences prédominantes de telle ou telle discipline (en l'occurrence, ici, la sociologie qui occupe assurément une large place) ou de tel ou tel courant de pensée (la théorie de la médiation à laquelle il est également fait largement référence). Mais une lecture attentive lui montrera que les frontières entre les divers points de vue ne sont pas aussi étanches qu'il y paraît au premier abord. Cela témoigne du souci que nous avons eu 9

d'articuler les différentes communications autour d'un même questionnement. C'est moins, en effet, le point de vue disciplinaire qui importe, ici, que l'inscription des multiples apports dans une démarche d'ensemble qui met l'accent sur la recherche et la compréhension des processus humains auxquels s'affronte le travail social. Nous avons réuni, ici, les communications afférentes à l'ensemble du séminaire qui s'est tenu pendant les deux années qui viennent de s'écouler. - la première série de communications est rassemblée sous le titre de «Apories de la doctrine du travail social et émergence d'alternatives théoriques». - la seconde s'est ordonnée autour de la question de «l'identité dans le travail social». Précisons que ce dernier thème a été arrêté en fonction de l'orientation prise par les débats au cours des séances précédentes.

1) «Apories de la doctrine du travail social et émergence d'alternatives théoriques» Il s'agissait, ici, d'interroger la doctrine actuelle du travail social, tenue pour légitime, en pointant ses limites, ses apories, pour esquisser quelques alternatives théoriques susceptibles de renouveler la compréhension des «problèmes sociaux» que les professions sociales se donnent pour tâche de traiter.

. Avant d'inviter à ce déplacement du regard, il convenait de
bien identifier le discours qui énonce la doctrine actuelle du travail social et, plus largement, de l'action sociale. Ce fut l'objet d'une première séance. Il ne s'agissait pas, ici, de prétendre à l'exhaustivité mais, tout au plus, de cerner quelques traits significatifs de ce discours afin d'en dessiner les contours. L'intervenant s'est ainsi surtout attaché à dégager, le plus fidèlement possible, la logique interne de ce discours et les

10

références explicites au contexte socio-économique sur lequel celui-ci s'appuie.

. Au cours d'une seconde séance, il s'est agi de faire ressortir
les présupposés idéologiques sous-jacents, les représentations, les valeurs et références implicites, en bref, les paradigmes qui gouvernent la doctrine actuelle en matière d'action sociale et de travail social. Il convenait, notamment, de montrer tout ce que celle-ci doit à l'idéologie managériale, c'est-à-dire à un mode d'appréhension qui soumet le réel à un culte du marché, de l'entreprise et de la performance, à une perspective mécaniste et instrumentalisée, débouchant sur une logique foncièrement atomisante de l'intervention sociale. le propos, la troisième séance s'est attachée à pointer les ressorts de cette idéologie managériale qui tend à exercer une véritable fascination auprès des «décideurs» et, parfois, d'acteurs de terrain de l'intervention sociale. L'intervenant s'est ainsi employé à montrer que cette idéologie managériale repose sur un soubassement imaginaire d'où elle puise son inspiration et son efficacité. Il a également mis en évidence le caractère atrophié de cet imaginaire en montrant que l'idéologie managériale tend à se crisper sur un seul registre de l'image. Cette analyse s'est appuyée sur quelques aspects des structures anthropologiques de l'imaginaire. séance s'est efforcée de montrer que les modèles d'analyse auxquels se réfère la doctrine actuelle du travail social sont impropres à rendre compte de l'évolution des formes contemporaines de la vie sociale. Héritiers d'une épistémè qui a vu naître le social comme catégorie de pensée et d'organisation de la vie en société, ces modèles ne parviennent plus à saisir les multiples figures de la socialité qui sont au fondement de la structuration actuelle du lien social. Là où le social mettait l'accent sur l'organisation rationnelle et contractuelle de la vie en société, sur la primauté accordée à la technostructure politique et économique, sur le projet et le Il

. Poursuivant

. Une quatrième

progrès continu, sur la valorisation de l'autonomie individuelle, la socialité nous donne à voir et à vivre un «idéal communautaire», fût-il chargé d'exclusion, fondé sur une «éthique de l'esthétique», sur une logique du domestique, sur l'«intérêt d'à présent», sur un «éclatement de soi» dans les figures du monde imaginaI.

.Une dernière séance s'est attachée à proposer des alternatives
théoriques aux impasses dans lesquelles se trouvent les approches actuelles du travail social. Elle invitait à s'interroger sur les fondements anthropologiques mêmes du social conçu comme une forme spécifique de médiation par laquelle l'homme construit ses rapports au monde. La théorie de la médiation, en proposant un découpage de la rationalité humaine en quatre modalités, permet d'entrevoir où se situe et ce qui fonde l'émergence du social. Elle ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour le travail social par-delà les missions et le champ de compétences qui l'ont socialement et historiquement constitué.

2) L'identité dans le travail social Les débats qui ont ponctué les séances précédentes du séminaire faisaient ressortir la forte préoccupation des professionnels à l'égard de la question de l'identité dans le travail social. De fait, le discours du travail social adopte volontiers la problématique identitaire, soit pour interroger les frontières et les superpositions entre les différentes professions sociales, soit pour décliner la diversité des populations concernées par l'intervention sociale. Mais, en même temps, l'usage de la notion d'identité révèle un flou sémantique qu'il convenait de dissiper un tant soit peu.

. Une première séance se proposait de rompre avec la logique
de l'exclusive, logique trop souvent admise dans le travail social. De fait, celui-ci tend à concevoir son action à partir de la 12

dichotomie individu/groupe qui trouve son pendant dans l'opposition identité individuelle/identité collective. Aussi sommes-nous toujours liés aux perspectives psychologiques lorsque l'on est en présence d'individus et aux perspectives psychosociologiques lorsqu'il s'agit de groupes. Or, l'identité n'est-elle pas, à la fois, principe de différenciation et principe d'appartenance? A cet égard, les théories individualistes, d'un côté, et celles qui entendent rendre compte du «tout social», sont elles en mesure de saisir dialectiquement ce principe de l'identité? Si non, quels sont les paradigmes pertinents pour l'appréhender? Une deuxième séance entendait apporter un éclairage sur le rapport entre identité et identification, termes souvent confondus dans le travail social. On peut considérer ainsi que l'identité spécifie un état, tandis que l'identification renvoie à un processus. Ce processus qui nous guide vers l'une ou l'autre de nos appartenances renvoie-t-il à des intentionnalités différentes exigeant de la part du travailleur social des analyses particulières ou relève t-il d'une même et unique rationalité? le prolongement de la réflexion précédente, une troisième séance s'efforce d'approfondir le rapport entre identification et identité à partir d'une approche en termes d'univers sociaux et culturels permettant d'outrepasser le mode de classement et de dénomination des usagers en vigueur dans le travail social; mode de classement et de dénomination qui tend à appréhender les populations uniquement par le prisme du «problème social» qui les touchent.

.

. Dans

. Une dernière séance se proposait d'éclairer les concepts de
métier et de profession au regard de la notion d'identité. Comment l'identité professionnelle se décline-t-elle ? Comment se construit-elle? N'y-a-t-il pas lieu de repérer ce qui, à la fois, unit et distingue les travailleurs sociaux? Ne faut-il pas, avant de caractériser telle ou telle profession, définir ce qui est au fondement même du «service social» ? Les professions du 13

social se sont constituées historiquement en fonction de catégorisations de problèmes sociaux, de handicaps eux-mêmes définis historiquement. N'est-ce pas l'occasion aujourd'hui, en fonction d'une meilleure analyse des «pannes» de l'homme, de repenser le sens du service à rendre avant d'en réinterroger les modalités? Les communications qui vont suivre se sont efforcées d'épouser le cadre problématique qui était proposé même si on repérera, ici ou là, des nuances, des mises au point ou des écarts par rapport à ce qui était préalablement défini. Mais nous avons tenu à respecter la liberté de propos que se sont octroyés les intervenants. Ajoutons que toutes les communications que nous livrons sont la traduction d'interventions orales. Elles ont été systématiquement retranscrites et retournées à leurs auteurs afin que ceux-ci y apportent les correctifs qu'ils jugeaient nécessaires. Nous tenons, enfin, à remercier tout particulièrement Jocelyne Rouiller, formatrice à l'IRTS, qui a étroitement collaboré avec nous pour la mise en oeuvre et l'animation de ce séminaire. Qu'elle trouve dans cette publication la marque de notre chaleureuse reconnaissance.
Jean- Yves Dartiguenave Jean-François Garnier

14

LES LOGIQUES INTERNES DES POLITIQUES SOCIALES
par Jeall-François Garnier

Ainsi que nous l'enseigne M. Weber, il est toujours utile d'essayer de comprendre les logiques internes des faits sociaux. C'est ce que nous avons souhaité faire pour les politiques sociales. Quel est le fil directeur, quelles sont les cohérences qui ont conduit à la rationalisation du social? Si mon intervention peut paraître critique, je n'ai aucune raison de prêter aux décideurs des desseins démoniaques. Nous avons, en tant que travailleurs sociaux, loué le bienfait de nouveaux dispositifs et je ne me positionne, en aucun cas, comme censeur des politiques sociales. La confrontation de nos idées est le principe même de ce séminaire. Elle doit nous permettre de profiler des éléments critiques, de soulever des failles qui nous semblent essentielles pour éclairer nos interrogations. N'y a-t-il pas dans les représentations du social, sous-jacentes aux politiques développées, des conceptions qui, sous le masque de la modernité, relèvent en fait d'une idéologie issue du XIXème siècle? N'y a t-il pas dans l'approche politique du social, une vision erronée ou du moins parcellaire du lien social? Je ne dégagerai, dans cette communication, que quelques éléments forts de cohérence des politiques sociales. J'ai, à partir des textes récents, choisi, pour leur caractère récurrent, les thèmes de la société unifiée, de la démocratisation des politiques et de l'efficacité des procédures. Mon propos se divisera en trois parties: 1- pour une société intégrée 2- pour une politique démocratique 3- pour une action sociale efficace.

15

I POUR UNE SOCIÉTÉ INTÉGRÉE
Lorsque nous parlons de société intégrée, nous désignons une société qui recherche par des moyens d'agrégation et non par des moyens d'exclusion, à assurer sa cohésion sociale. Ce modèle n'est pas universel. Les ethnologues et les anthropologues nous ont montré que de nombreuses sociétés réglaient par le bannissement et parfois la mort leurs problèmes de déviances. Notre société n'a-t-elle pas, par le passé, enfermé ses pauvres et ses indigents, envoyé au bagne ses vagabonds sans travail? La pauvreté en France a eu des fortunes diverses: tour à tour terrain de mission, malédiction divine, menace de l'ordre bourgeois. Le modèle présent n'est pas basé sur le conflit comme chez les Mudugumor chers à M. Mead, ni sur la fatalité, mais sur la solidarité, l'homogénéité et le progrès.

-

A - LA SOLIDARITÉ Nous héritons de la révolution française l'idée selon laquelle la nation toute entière se doit de compenser les dysfonctionnements sociaux dûs aux effets pervers du système. Notre histoire est ainsi faite, que nous sommes passés d'un modèle de prise en charge privée des situations les plus problématiques de notre société à une organisation et à une action politique, c'est-à-dire publique, en faveur de ceux que l'on appelle pudiquement les démunis. Aux processus éminemment humains de l'exclusion, correspondent des procédures politiques d'intégration. Par l'organisation sociétale, nous construisons ainsi une Gesellschaft, qui trahit par ses tentatives d'effets compensateurs, l'aspiration à la Gemeinschaft perdue. Pour comprendre la ou les logiques qui sous-tendent les politiques aujourd'hui, il nous faut faire un bref retour en arrière. Les changements qui ont été engendrés par les deux révolutions, révolùtion politique de 1789 et révolution 16

industrielle, ont mis en valeur un concept-clef, définitoire de l'action sociale: le concept de solidarité. Il est intéressant de remarquer que le terme arrive au moment où la république se veut être la garante de la souveraineté populaire et donc la gardienne des principes de liberté, d'égalité et de fraternité et où, au contraire, les changements fondamentaux dans les procès de production, construisent les nouvelles misères, les nouvelles exclusions, les nouvelles inégalités. Certes, l'équivocité du concept est apparue avec son émergence. Pour Marx, il s'agissait d'une solidarité de classe nécessaire au renversement d'une dictature bourgeoise impropre à assurer la souveraineté des masses laborieuses; pour Durkheim, pour ne citer qu'eux, la solidarité était le ferment même de la société, le lien organique qui assurait à chacun sa place et sa fonction légitime dans le corps social et donc la dépendance de chacun envers tous. Il semble que nous soyons aujourd'hui porteurs d'un troisième courant, que nous donnons un autre sens au concept de solidarité, que nous sommes les héritiers du solidarisme de Charles Gides, de Renouvier ou de Léon Bourgeois, solidarisme qui fait de chacun de nous «le débiteur de ses contemporains» (Léon Bourgeois). Nous avons une dette sociale. Pour s'acquitter de cette dette nous dit J. Donzelot, «il s'agira de réparer la société, de combler ses failles, d'assurer ses membres contre les risques qu'ils encourent... car la société, par son Etat, ne peut que s'engager à guérir les maux qu'elle produit dufait des défauts de sa propre organisation». Cette notion de solidarité revient en force à l'époque historique où éclatements et regroupements perturbent les équilibres géopolitiques issus de la seconde guerre mondiale et où la formidable révolution technologique transforme radicalement les notions mêmes de travail et de communication. Nouvelle quête identitaire d'un côté, reconsidération du lien entre travail humain, production de richesses, distribution et redistribution de l'autre.

17

Cette fois, le «trajet» de la solidarité est équivoque. La solidarité doit-elle être exercée par l'Etat, comme représentant la nation, par les individus comme citoyens à part entière? Doit-elle s'exercer au sein d'une tribalité restreinte (le groupe, le voisinage ...), au niveau de la communauté nationale ou doitelle prendre en compte les exclusions issues de la pauvreté internationale? Autant de questions posées aux concepteurs des politiques d'action sociale.

B - L'HOMOGÉNÉITÉ Les réponses aux questions sur la nature de la solidarité, renvoient à la conception idéale sur la nature de la société que cette société se fait d'elle-même. Or, le théorème de la dette sociale inclut une représentation unitaire, homogène de la société. Sans imaginer le possible avènement d'une société sans classes ou d'une société à «solidarité mécanique», nous sommes porteurs d'un idéal de justice sociale, d'une société où chacun trouve sa place légitime. Si les fractions existent nécessairement dans le corps social, tout doit être mis en oeuvre pour éviter les conflits et les ruptures. C'est en fait ce que nous enseignent près de deux siècles de politiques sociales. La fin de la guerre verra le début de la systématisation de cet objectif puisque le social sera inscrit dans le premier plan de 1947. Je ne ferai pas ici le bilan imposant des politiques sociales des trente glorieuses. Notons simplement que ces politiques se sont développées intensément sous trois aspects: - l'aménagement des rapports de travail, - les politiques de distribution et de redistribution, - le développement et la gestion des services non Inarchands (école, santé, action sociale). D'une manière spécifique, l'action sociale s'est développée aussi bien dans le traitement financier des problèmes sociaux que dans les interventions spécialisées (Travail social, équipements collectifs...). 18

Dans une conférence de 1997, J.-M. Bélorgey indique que dès 1945, «tous les grands domaines de la politique sociale sont déjà couverts par des interventions. Les principaux instrunlents du droit social (lois et règlerflents) et de politique des transferts (les différentes catégories de prestations) sont déjà en place». Au début des années 80, Nicole Questiaux envisage une politique sociale ouverte à la fois sur les populations intégrées et les populations déviantes du corps social: <<L'action sociale ne s'adresse pas seulelnent aux exclus de la société ou aux déviants. Elle concerne aussi de larges fractions de la population...». «L'action sociale a un rôle capital àjouer pour réassurer les solidarités malmenées et permettre à des populations de redevenir des acteurs sociaux». Or une des critiques portées à l'encontre de l'action sociale était, précisément, de conforter «les incohérences et les inégalités du
système socio-économique en place» (Questiaux

- Mai

82).

On comprendra qu'aujourd'hui, l'accent soit porté sur la grande question de l'exclusion, l'effet de massification des exclus risquant ainsi d'ébranler la sérénité interne. Le propos ne se veut pas machiavélique. Nous savons bien que la bonne volonté et les bonnes intentions ne sont pas mises en cause. Mais le bon fonctionnement interne exigeait un affaiblissement de la menace. Ceci me paraît d'autant plus guider les politiques d'action sociale que la notion d'exclusion ne s'adresse plus qu'aux seuls individus marginalisés, mais à des ensembles de la société. Ne parle-t-on pas des jeunes «hors jeu social», de «quartiers exclus», de « zones de non-droit» ? La meilleure des illustrations nous est donnée par Monsieur Balladur qui, dans son «Dictionnaire de réforme», parle ainsi des banlieues: «... Le problème des banlieues est un phénomène inquiétant qui menace la paix civile» et plus loin: «On voit naître chez les moins de vingt ans, qui souvent représentent dans les banlieues la moitié de la population, un sentiment de frustration et d'exclusion générateur de violence. Aucune autorité n'est plus perçue comme respectable, les relations sociales paraissent fondées sur la force et l'affrontement, voire sur des rivalités

19

entre bandes constituées en fonction de l'appartenance ethnique.» Le vocabulaire est ici important. De la pauvreté à la marginalité, de la marginalité à l'exclusion, on désigne ainsi l'étranger à la norme, comme si la raréfaction de son agrégation aux institutions traditionnelles de sociabilité exigeait un attribut mécanique ou, du moins, une formalisation de la personne ou du groupe à réintégrer. Plusieurs auteurs ont parlé du rôle actif de la désignation ou pour parler comme Goffman, de la stigmatisation. La vulgarisation du vocabulaire en terme d'exclusion a pour effet de rassembler statutairement une frange fluide de la population afin d'exercer une action spécifique, réglementée en fonction des caractéristiques communes à cette frange. Cette vulgarisation a aussi pour effet d'amorcer une identification même négative chez des gens qui savent désormais qu'ils sont reconnus comme candidats à l'incorporation au tout social. Cette notion d'exclusion a eu aussi pour effet de mobiliser au moins rituellement les «insiders» de la société. Les politiques sociales ont su d'ailleurs accompagner le mouvement. L'appel aux solidarités de proximité a été lancé en 1982 par Nicole Questiaux alors ministre de la solidarité en ces termes: «Tout autant que l'effort de l'Etat, la Solidarité Nationale est faite de la richesse des liens sociaux tissés par et entre les gens euxmêmes, au sein des familles et des lieux de vie, au travers de l'appartenance commmune à un «pays» ou à une culture imlnigrée ou régionale, et enfin dans les relations de travail». Il est vrai que la problématique actuelle de l'exclusion, mobilise, souvent à renfort de médias, la solidarité, certains diront la générosité, d'autres la culpabilité des «intégrés». « Il est aujourd'hui fréquent d'entendre -au contraire de ce que pensait Tocqueville- que le développement économique et social d'une société dû au régime démocratique n'aurait pas forcement d'effets néfastes sur le civisme des individus; que l'affaiblissement de l'Etat providence aurait redonné une partie de l'initiative aux citoyens en matière de renforcement du lien social, pour le maintien de la cohésion de la société. N'est-ce 20