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Travail social et psychanalyse

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Dès sa création la psychanalyse, par son discours et sa pratique, a provoqué une onde de choc dans le champ social. Elle questionne la culture que Freud définit comme ce qui nous permet de nous maintenir à distance de l’animalité tout en nous supportant les uns les autres, à défaut de nous aimer. La culture, autre nom des pratiques de maintien ou de réparation du lien social. À ce titre les travailleurs sociaux sont logés aux avant-postes.


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Travail social et psychanalyse

 

sous la direction de Joseph Rouzel

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : Dès sa création la psychanalyse, par son discours et sa pratique, a provoqué une onde de choc dans le champ social. Elle questionne la culture que Freud définit comme ce qui nous permet de nous maintenir à distance de l’animalité tout en nous supportant les uns les autres, à défaut de nous aimer. La culture, autre nom des pratiques de maintien ou de réparation du lien social. À ce titre les travailleurs sociaux sont logés aux avant-postes.

Auteur : Joseph Rouzel (sld) est psychanalyste à Montpellier.

 

Table des matières

 

Envoi d’ouverture – Le travail social au risque de la psychanalyse

Repères théoriques –` Des incidences de la mutation du lien social sur l’éducation

Quand la psychanalyse questionne l’exclusion sociale

La tour de Babel, Totem et Tabou, et l’éthique du sujet dans le champ social

L’éducation au risque de la psychanalyse

Les conditions d’un acte en pratiques sociales

L’engagement et le tiers-intervenant : de l’implication à la co-production des savoirs

Le coup d’œil de l’anthropologue

Incidences cliniques – August Aichhorn, pionnier de l’éducation spécialisée1

Le parti pris du sujet en formation

Pratiques de l’analyse des pratiques de…

Psychanalyse et institution de soin

Vie et mort d’un CHRS (1978-2003)

Vivre, c’est perdre : l’analyste face aux deuils

Un trisomique, c’est un trisomique… Ou le sujet face à son exil

Enjeux cliniques : en cabinet privé et en institution

Éduquer : un acte rentable ?

Accompagner celui qui sait…

Une approche psychoclinique de la fête « techno »

Ulysse et l’Arlésienne…

Groupes de travail en Europe – Psychanalyse et travail social

Un groupe en travail, un colloque, Montpellier, la suite…

Ouvertures – «Sauf erreur, vous ne citez jamais Freud ! »

L’enfant à l’œuvre

La question de l’exposition dans l’institution

Conclusion provisoire – Le travail social au risque de la psychanalyse, et inversement

– Envoi d’ouverture –
Le travail social au risque de la psychanalyse

Joseph Rouzel{1}

 

Jacques Lacan le 21 novembre 1974 dans un entretien avec Emilia Granzotto du journal italien Panorama dit ceci :

« La psychanalyse, je la définis comme un symptôme, révélateur du malaise de la civilisation dans laquelle nous vivons. »

Et il ajoute :

« Freud disait qu’il y a trois positions impossibles à soutenir, trois engagements impossibles : gouverner, éduquer et psychanalyser. Aujourd’hui, peu importe qui a des responsabilités au gouvernement, et tout le monde se prétend éducateur, quant aux psychanalystes, hélas, ils prospèrent comme les magiciens et les guérisseurs. »

Qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui ? demande alors la journaliste. Réponse de Lacan :

« Il y a cette grande fatigue de vivre comme résultat de la course au progrès. »

Si l’on veut un point de rencontre entre travail social et psychanalyse, c’est bien cette « grande fatigue ». C’est ce que nous avons voulu mettre au travail dans le 1e congrès européen « Travail social et psychanalyse », qui s’est tenu en 2004 au Corum de Montpellier du 5 au 7 octobre{2} et dont cet ouvrage reprend les principales contributions. Mais la rencontre entre ces deux pratiques sociales les maintient aussi disjointes. Nous aborderons donc la question sous ses deux aspects : jonction et disjonction. Dans sa préface de 1925 à l’ouvrage de l’éducateur August Aichhorn{3}, Freud précise qu’il s’agit, lorsqu’on parle de psychanalyse et d’éducation spécialisée, (on pourrait étendre la remarque au travail dit social en général), de deux pratiques distinctes, chacune ayant ses règles internes et un champ d’intervention spécifique. Par contre il précise que ces deux pratiques « convergent vers la même intention ». S’il ne cerne pas précisément cette intention vers laquelle avancent ces deux pratiques distinctes, la lecture de cette préface laisse apparaître qu’il s’agit, et dans les pratiques sociales et dans la cure analytique, de traiter ce qu’il nomme « l’Enfant » (Das Kind), l’Enfant de la jouissance, l’Enfant-roi, his magesty the baby. L’infans dont l’étymologie nous enseigne qu’il est dans l’homme un lieu, ou un non-lieu, où ça ne parle pas. Car contrairement à ce qu’affirma Françoise Dolto dans le titre d’un de ses ouvrages : tout n’est pas langage ! C’est même en ce lieu, non-lieu, que réside l’impossible, donc le réel qui se dessine là, en creux, qui insiste et fait retour toujours à la même place. Impossible que les trois métiers que désigne Freud dans cette même préface, qui concernent l’éducation, le soin et la politique, dont deux au moins vont nous occuper au cours de cet ouvrage à voix multiples, ont pour tache de mettre en œuvre. Métiers disons de l’impossible, plutôt que métiers impossibles. On peut alors entendre le symptôme comme mode de réponse dans la culture et chez chaque sujet, à cet impossible. Chacun de ces métiers ayant en partage d’accueillir ce qui cloche. Dans la psychanalyse et les pratiques sociales, il s’agit bien d’un traitement de la jouissance que Freud focalise sous la haute figure de l’Enfant. Mais tout de la jouissance, nous avertit Freud, n’est pas éducable, il y a un reste. Ces trois métiers de l’impossible pourraient ainsi se distinguer comme art d’accommoder les restes. Dans des modalités spécifiques à chaque usage. Voilà le point de convergence.

Le titre de notre congrès appelle un commentaire. Un mot sur cette appellation, ce qu’on nomme d’habitude colloque, pourquoi congrès ? Là encore j’appelle l’étymologie à la rescousse : Colloquere, en latin signifie : parler ensemble. Congressere, marcher ensemble. Nuance de taille. Nous avons fait l’épreuve, durant cette rencontre de trois jours, non seulement d’une circulation vivante et animée des paroles entre nous, mais encore d’une mise en mouvement, d’une marche en avant. Prenons le titre « Travail social et psychanalyse ». Le « et » qui les réunit peut s’avérer trompeur. Les linguistes nomment ce petit mot « une copule ». C’est moins que sûr que ça puisse copuler entre psychanalyse et travail social, là aussi il a fallu se rendre à l’évidence qu’« il n’y a pas de rapport sexuel ». Le travail social en manque de réponses serait tenté de se précipiter sur les concepts de la psychanalyse comme du prêt-à-penser. La psychanalyse en ordre dispersée, comme l’ont mis en scène une fois de plus, les remous autour de l’amendement Accoyer, malade des enfermements et des éclatements successifs des écoles et associations qui doivent en assurer la transmission, serait tentée de redorer son blason en surplombant les pratiques sociales. Elle lorgnerait ainsi sur de nouveaux marchés idéologiques et financiers. Elle se fourvoierait alors en lieu et place du sujet supposé savoir, alors que Lacan définit cette place comme tierce. Le premier temps de ce schéma dit de l’aliénation par Lacan, nous en donne une petite idée.

L’ouverture que nous avons tentée dans ce congrès – pour marcher un peu ensemble, ce qui ne signifie pas marcher au pas, mais chacun à son rythme – a été d’explorer le second temps du schéma dit de séparation.

Comment du fait de la structure qui les fait manquantes, dont pas-toute – aucune pratique, aucun discours, ne saurait se refermer comme une totalité, une globalité – ces deux pratiques, séparées et convergentes, peuvent-elles se questionner l’une l’autre ? D’où le démarrage de ce congrès à partir des deux versants de la question : comment la psychanalyse questionne le travail social ? Et comment le travail social questionne la psychanalyse ?  

La chute de l’objet que produit ce second temps, met alors chaque praticien, que ce soit du champ social ou analytique, face à son désir et à ce qui le cause, c’est-à-dire le manque. Si la psychanalyse et les pratiques d’intervention sociale apparaissent historiquement pratiquement dans le même temps, ce n’est pas un hasard. La figure quasi mythique d’Anna O., autrement dit Bertha Pappenheim, traitée par Breuer et Freud et initiatrice du service social en Allemagne, en présente une figure exemplaire. Le travail de l’éducateur August Aichhorn, pionnier de l’éducation spécialisée auprès des jeunes délinquants à Vienne dans la première moitié du XXe siècle, dont la série de conférences réunies dans l’ouvrage déjà cité fut préfacée par Freud en personne, en soutient une seconde. Les exemples seraient florès de travailleurs sociaux s’éclairant de la psychanalyse pour soutenir leur acte.

Le travail social comme la psychanalyse constitue bien dans notre culture, le symptôme du malaise dans la civilisation. Traiter le symptôme, ça ne consiste pas à l’éradiquer, c’est-à-dire à boucler le bec de ceux qui s’en font les porte-voix, mais à le faire parler. Qu’est-ce que nous dit ce symptôme convergeant sur le plan psychique et social ? Pour traiter la question, nous avons imaginé ce congrès. Nous en attendions l’invention permanente d’un lieu où on se cause, on a pu voir comment ça nous a fait marcher, y compris à cloche-pied. Car là où on se parle, là se fait le lien social, mais dans la division.

Lors de ce congrès, le premier du genre, il s’est passé quelque chose. Le succès de ce congrès nous le devons en grande partie aux participants et aux intervenants dont on trouve ici réunies un certain nombre de contributions. Grâce à la qualité des interventions et des échanges, je crois, comme disait un participant, qu’il y a eu une mise au travail. C’est ce qui était visé, sans que nous puissions le programmer. Quelque chose d’une mise en acte, sans quoi la psychanalyse se réduirait à un baratin ou une discussion de salon, s’est ouvert. C’est donc à une mise en mouvement que nous avons assisté. Et pas sans douleurs, et pas sans foirades… Comment en serait-il autrement ? Nous verrons bien où tout cela nous mène. En ce qui concerne Psychasoc nous essayons d’être des passeurs de ce qui nous dépasse. Il faut dire que nous avons été précurseurs, puisque plusieurs colloques et journées de réflexion en 2005 ont pris pour thème « travail social et psychanalyse ». Certains d’ailleurs nous en ont voulu et ont tenté le sabotage de ce congrès. Ils estiment sans doute, animés pas l’esprit de conquête, qu’il s’agit d’une chasse gardée ! Ce qui fait notre force, c’est la forme très artisanale de notre entreprise. Nous voyageons légers et ne nous laissons pas freiner par les impedimenta des grosses machines institutionnelles, que ce soit dans le champ social ou analytique. D’où notre situation d’avant-garde. Nous n’en tirons aucune gloire, nous savons que nous travaillons les uns et les autres, et chacun à sa façon et chacun selon son style, à ce qui pourrait se renommer, à condition d’en réinventer le sens, des réseaux de résistance. Un point du réseau a commencé à réagir. Il faudra voir vers où tout cela peut trouver son chemin. Donc à suivre…

Nous avons ici fait l’épreuve que de se parler à partir de deux pratiques distinctes, mais convergentes, comme dit Freud, ça fait de l’effet. Se causer, ça peut causer des ennuis, mais pas que, ça ouvre aussi des perspectives nouvelles. Comment poursuivre le mouvement ici amorcé ? Sans doute en continuant à se parler. Pour cela il y faut des lieux, donc des occasions, qui comme chacun le sait, font le larron. Un certain nombre de ces lieux, que ce soit dans le champ social ou analytique étaient ici représentés, il en existe d’autres. À chacun de les investir.

Nous avons assisté à Montpellier au lancement de cette trouvaille. L’idée de ce qui se présente comme un triskel, sorte de nœud borroméen en mouvement, où psychanalyse, travail social et politique puissent s’articuler, est d’activer un réseau et de favoriser la circulation de la parole. Le premier temps était ce congrès de Montpellier ; le second, organisé par AFORE, aura lieu à Saint-Étienne en 2005 et en 2006 l’association AFORSSE de Bordeaux prendra le relais à Soulac-sur-mer. Et en 2007, nous reprendrons à Montpellier. Entre-temps se dérouleront des rencontres formelles et informelles dans divers groupes de travail, journées de réflexion, colloques, avec diverses associations du champ social et analytique. Seul ce maillage par la parole que chacun engage, quelle que soit sa place, peut soutenir un réseau que l’on peut dire de résistance à ce que Lacan dénonçait comme « une course au progrès » autre nom du discours de la science. Je terminerai sur le schéma proposé par Michel Serres d’un réseau{4}. Il y a des sommets qui peuvent représenter les lieux et circonstances dans lesquelles on peut se rencontrer et se parler, mais ces lieux ne tiennent que s’il y a des chemins permettant de circuler entre eux. Autrement dit si on ne s’y enferme pas. La liberté de circulation de corps et de parole peut seule produire un tissu jamais achevé dans ses motifs, que l’on peut nommer : démocratie.

– Repères théoriques –`
Des incidences de la mutation
du lien social sur l’éducation

Jean Pierre Lebrun{5}

 

Avertissement

Ces quelques mots pour introduire le texte qui suit qui a été écrit pour la revue Le Débat{6}, et à la trame duquel se référait mon intervention au premier congrès européen « Travail social et psychanalyse » qui s’est tenu à Montpellier en octobre 2004.

Mon propos introductif à ces journées avait consisté à rappeler que toute la question d’aujourd’hui était de savoir si notre société laissait place - ou pas ! - au sujet, autrement dit quel lieu pour le sujet ? Ou quel non-lieu ? Nous étions partis de l’intitulé d’un chapitre du « Mot d’esprit de Freud » : le mot d’esprit comme processus social où il fait la distinction entre le comique qui se réalise à partir de deux personnes alors qu’il faut en compter trois pour obtenir un Witz : celle qui fait le mot, la personne objet et une troisième en qui s’accomplit l’intention du mot d’esprit qui est de produire du plaisir. Déjà donc pour Freud, aucun doute sur le fait que pour qu’il y ait du social, il faut du trois, du tiers. Or dès qu’on est trois, comme nous le savons, il y a disparité, asymétrie, imparité, autrement dit, de la faille, de la fêlure, du « qui ne colle pas », de l’absence de rapport. Pas question donc de céder à l’idéologie ambiante selon laquelle il ne faudrait que transparence, parité, réciprocité, permutabilité des places, spécularité.

C’est bien, comme on pourra le lire dans l’article qui suit, la visibilité de cette caractéristique du lien social – toujours déjà tiers, et donc se référant à une irréductible différence des places – qui aujourd’hui se trouve subvertie par la mutation dans laquelle nous sommes emportés, et plus seulement embarqués comme nous l’étions du temps de Pascal.

Et c’est donc, dans le même mouvement, la place de l’exception qui se trouve ainsi dévisibilisée. Nous disons bien sa « place » car il nous faut prendre la mesure que du fait de la mort de Dieu, si l’exception des exceptions n’a plus droit de cité, cela ne nous dispense nullement d’avoir toujours à reconnaître la place de l’exception.

La place de l’exception – hier sacrée, comme l’indique l’étymologie du mot hiérarchie : hieros, sacré etarkhè, commandement – s’est désormais évidée de celui qui l’occupait substantiellement. Mais même vide, elle n’en reste pas moins nécessaire logiquement aussi bien pour le collectif que pour le sujet singulier car elle indique le retranchement – la perte de jouissance – qui dû opérer pour que l’humanisation se mette en marche et à laquelle chaque sujet doit consentir en la subjectivant. La fin de la religion comme ce qui structure le lien social ne nous a donc pas affranchi – contrairement à l’idéologie ambiante – de la nécessité de la reconnaissance collective de cette place de l’exception. Au contraire, cela doit désormais faire partie de notre travail que d’en rendre visible la nécessité de telle sorte que quiconque – après s’être prêté aux procédures de reconnaissance en vigueur – puisse l’occuper en toute légitimité et surtout puisse, de ce fait, y engager sa singularité en en assumant les risques.

Il est en effet crucial de percevoir que c’est cette place d’exception qui, dans la structure, permet au collectif d’exister car elle légitime pour chacun ce qu’il lui faut perdre au profit de ce collectif ; dans le même mouvement, elle est ce qui permet au sujet de soutenir son acte car s’il ne dispose pas de ce lieu légitimement reconnu, il ne lui est pas possible de prendre le risque de s’engager singulièrement dans les décisions qu’il prend.

Or nous avons précisément soutenu la thèse que l’évolution de nos structures sociales laisse de moins en moins de place, jusqu’à le réduire à peau de chagrin, à l’acte du sujet, et cela quelle que soit la place de ce sujet dans le collectif. Faute de ce lieu, ce sont les mots d’ordre, les fonctionnements de masse, le grégarisme qui sont au rendez-vous, charge pour tous d’être alors mesurés si pas même sanctionnés par des procédés d’évaluation de plus en plus tatillons.