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Travail social et psychanalyse 2e congrès

De

« Malaise dans le travail social... » c’est évidemment un clin d’œil au grand texte de Freud "Malaise dans la civilisation" que nous ferions bien de relire par les temps qui courent. Quelle est la nature de ce malaise dont le père de la psychanalyse laisse à penser qu’il structure la nature même du lien social ? Qu’en est-il des formes que prend le malaise actuel, dans nos sociétés néolibérales ? Qu’en est-il plus spécifiquement de ceux, les travailleurs du social, qui prennent de plein fouet les mille et un avatars de ce malaise dans la rencontre des sujets qu’ils accompagnent ? Autant de questions que le 2e Congrès « Travail Social et Psychanalyse » organisé par Psychasoc en octobre 2007 est venu soulever.


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2e Congrès
 
Travail social et psychanalyse
 
Malaises dans le travail social :
actes cliniques, institutionnels, politiques
 
sous la direction de Joseph Rouzel

CHAMPSOCIALÉDITIONS

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : « Malaise dans le travail social… » c’est évidemment un clin d’œil au grand texte de Freud "Malaise dans la civilisation" que nous ferions bien de relire par les temps qui courent. Quelle est la nature de ce malaise dont le père de la psychanalyse laisse à penser qu’il structure la nature même du lien social ? Qu’en est-il des formes que prend le malaise actuel, dans nos sociétés néolibérales ? Qu’en est-il plus spécifiquement de ceux, les travailleurs du social, qui prennent de plein fouet les mille et un avatars de ce malaise dans la rencontre des sujets qu’ils accompagnent ? Autant de questions que le 2e Congrès « Travail Social et Psychanalyse » organisé par Psychasoc en octobre 2007 est venu soulever.

Un grand nombre d’intervenants : sld Joseph Rouzel Dany-Robert Dufour, Lin Grimaud, Charlotte Herfray, Jean-Pierre Lebrun, Jean-François Gomez, Alain Cochet, Thierry Goguel d’Allondans, Claude Allione, Bernard Pellegrini, Joseph Mornet, Pierre Eyguesier, Paulette Bensadon, Marc Zerbib, Marc Thiberge, François Chobeaux, Maurice Jecker-Parvex…

 

Ouverture(s) –
Joseph Rouzel

« Malaise dans le travail social…» c’est évidemment un clin d’oeil au grand texte de Freud Malaise dans la civilisation{1}que nous ferions bien de relire par les temps qui courent. Quelle est la nature de ce malaise dont le père de la psychanalyse laisse à penser qu’il est de structure, c’est-à-dire qu’il structure la nature même de l’humain. Le premier titre que portait l’ouvrage était : « Malheur dans la civilisation », mais l’éditeur de peur de faire un flop, a demandé à Freud de l’édulcorer en « malaise ». La question que pose Freud d’emblée est la suivante : Que voulons-nous ? Que demandons- nous à la vie ? On n’a guère de chance de se tromper, souligne Freud en répondant qu’on demande le bonheur. Le bonheur avec un grand B. Qu’est-ce à dire si ce n’est qu’on veut jouir. Mais il y a un os, qui se décline en trois obstacles majeurs qui font barrage à cette increvable volonté de jouissance : nous avons un corps, il y a le monde et enfin il y a les autres. Le corps, le monde et les autres font limite à la jouissance. D’où une série de stratégies pour dépasser ces limites. Des interventions diverses sur le corps ; la science et la technologie pour connaître et déborder les lois du monde ; la culture pour supporter les autres. Dans ce texte Freud définit ainsi la culture qui résume assez bien l’ensemble de ces stratégies :

 

« La culture désigne la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux. »

 

Qu’en est-il aujourd’hui des formes que prend le malaise actuel, dans nos sociétés hypermodernes ? Qu’en est-il plus spécifiquement de ceux, les travailleurs du social, qui prennent de plein fouet les mille et un avatars de ce malaise dans la rencontre des sujets qu’ils accompagnent ? Dans la préparation du congrès j’ai eu à faire à une des retombées du malaise. À savoir qu’il en est d’aucuns chez nos contemporains pour qui la parole, c’est-à-dire le fondement même de la culture qui tisse le lien social, ce qui nous tient ensemble, ne vaut pas tripette. Ils tentent de se débarrasser de ce lien qui nous aliène et nous assujettit, et du coup fait limite à la jouissance, prix à payer pour vivre ensemble. Quelques intervenants sollicités pour ce congrès – heureusement pas le plus grand nombre, ce qui laisse de l’espoir – se sont ainsi engagés pour se dégager à la dernière minute{2}. Je n’accablerai pas ici ceux qui ont été contraints de le faire par la maladie ou pour d’autres raisons comme on dit de force majeur ; mais ceux qui ont fait faux bond, ont déserté leur parole. Si j’en ai été peiné dans un premier temps, une fois passée et pansée la blessure narcissique, j’ai pris un peu de hauteur pour soulever cette question. Qu’en est-il aujourd’hui du statut de la parole dans nos sociétés modernes, Qu’est-ce qu’engager sa parole et la tenir ?Même si je nuancerai le propos en soulignant qu’heureusement le plus grand nombre des intervenants, ceux qui ont été présents et qui se sont fait l’âme et le souffle de ces trois jours – ce dont je les remercie du fond du coeur, même donc si ceux-là m’ont soutenu dans cette épreuve et ont tenu le cap, je crois que cette faillite, pour certains, des lois de la parole, mérite d’être questionnée. Qu’est-ce que parler veut dire ? Cette question vient comme un hommage à Pierre Bourdieu qui lui a consacré un de ses ouvrages{3}et qui avait bien raison de souligner en mars 1998 que la modernité néolibérale se présente comme « un programme de destruction méthodique des collectifs ». Toucher aux lois de la parole fait partie du programme. C’est aussi un hommage appuyé à un poète, Jean Tardieu{4}, car comme le dit Hölderlin : en ces temps de détresse, nous avons bien besoin des poètes. Alors qu’est ce que parler ? Ouvrons un peu plus la question : qu’est ce que se parler ? Le « Se » qui vient là pointer son nez, et qui parfois s’apostrophe et nous apostrophe, indique bien la nature du parler : ça nous tient ensemble, ça nous lie, ça fait lien social. Il n’y en a pas d’autre. Mais en même temps on n’en a jamais fini de le renouer. Parler c’est mettre en acte les lois du langage, donc s’y soumettre. Non seulement à la grammaire, la syntaxe, la rhétorique, mais aussi à cette dimension élémentaire bien cernée par Jean-Pierre Lebrun : quand l’un parle, l’autre écoute{5}. Autrement dit parler implique et impose d’emblée la différence des places, la castration. L’homme parle tout le temps parce que c’est la parole qui l’a fait homme.

 

« L’être humain parle, ditMartin Heidegger dans Acheminement vers la parole {6}. Nous parlons éveillés ; nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu’écouter ou lire ; nous parlons même si, n’écoutant plus vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous abandonnons à ne rien faire. »

 

Heidegger termine cette conférence en précisant que « l’homme parle pour autant qu’il répond à la parole ». Alors « la parole est parlante ». La parole est parlante, ça signifie bien que le sujet et le collectif ne se produisent que de ce cheminement de la parole. Tout ça pour quoi ? Pour en arriver à ce qui aujourd’hui détruit le lien social. Non qu’on ne parle plus, le blabla se déverse à tout va. Nous sommes submergés dans un flot ininterrompu de paroles qui viennent de partout. Mais ces paroles c’est comme si elles ne rencontraient plus les parlants que nous sommes, comme si elle ne nous arrêtaient plus, comme si elles n’avait plus de consistance. On parle, mais on ne se parle pas. On engage la parole, mais nous la tenons pas, et du coup elle ne nous tient pas non plus. Ces paroles nous viennent souvent d’un autre artificiel, par les mass medias, la télé entre autres, ce sont des paroles virtuelles puisque ceux qui nous parlent ainsi nous ne pouvons leur répondre. Ils ne nous parlent pas d’ailleurs, ils le font croire, mais ils parlent à une entité abstraite : le téléspectateur{7}. Ces paroles nous traversent et nous les déversons. La fabrication ce grand Autre virtuel nous plonge petit à petit dans une évidence que Dany-Robert Dufour nous a exposé{8}: nous sommes devenus la chose du management industriel. La télé capte l’énergie pulsionnelle disponible dans les tranches de cerveau des humains et détourne cette énergie vitale vers la consommation des objets. Les grands totems qui nous préservaient jusque-là de ce déferlement, ceux que Dany-Robert nomme « les grands sujets », monuments de la pensée religieuse ou laïque (les dieux, Dieu, la Nature, Le Prolétariat, le Peuple…) se sont effondrés : Dieu est mort, dit Nietzsche ; l’homme aussi répond Foucault et moi-même je ne me sens pas très bien. Autrement dit il ne resterait qu’un seul Dieu, unique, solide et proliférant : leMarché, que Dany-Robert affuble du qualificatif de divin dans son dernier ouvrage. Cela affecte profondément les lois de la parole et du vivre ensemble. La parole serait réduite à un bien de consommation comme les autres : « communiquez » tel est l’impératif. Et la technologie peut alors calculer les gigabits qui circulent et vous les facturer. La parole difractée, éclatée, broyée produit du tout à l’ego et du communautarisme tout à la fois. La parole est instrumentalisée, y compris parfois dans le secteur social ou thérapeutique. Je ne développerai pas plus ce point : il me semble qu’il est venu dans nos discussions. Je soulèverai juste une question qui recouvre la deuxième partie du titre de ce colloque : comment faire acte dans ce contexte, où le malaise se présente comme une tentative d’échapper au malaise structural ? Comment passer du marché des biens au commerce de la parole ? Quels sont les lieux où l’on se parle ? Avec le comité de navigation – et je remercie au passage mes camarades : Elisabeth Gomez, Geneviève Rouzel, Jacques Cabassut, Alain Bozza, Jean-François Gomez de m’avoir prêté main forte pour la préparation de ce Congrès – nous avons pensé qu’au-delà du constat il fallait prendre acte de ce que des actes il s’en produit. Autrement dit que la résistance aux forces de destruction est en marche. Des actes dans la rencontre des usagers, la clinique ; des actes dans les relations entre collègues, dans l’institution ; des actes dans la relation aux responsables politiques. Des actes de parole et des paroles qui font acte. Si l’on lit attentivement la loi 2002-2 c’est bien ce qu’elle met en scène : la parole des usagers et des professionnels au centre des dispositifs. Mais que vient faire la psychanalyse dans tout ça ? La psychanalyse, Lacan le précise à Rome en 1974, « s’occupe très spécialement de ce qui ne marche pas. C’est une fonction encore plus impossible que les autres, mais grâce au fait qu’elle s’occupe de ce qui ne marche pas, elle s’occupe de cette chose qu’il faut bien appeler par son nom… le réel. » Autrement dit « la psychanalyse fait partie de ce malaise de la civilisation ». Je dirais même qu’elle est la gardienne du malaise{9}. Le réel c’est bien cet impossible que la parole met en scène : il y a « pastout{10}». Et Lacan de conclure « c’est quand le Verbe s’incarne que ça commence à aller vachement mal ». Autrement dit la parole est bien le lieu de la confrontation au réel, le lieu du malaise, le point de butée. C’est pourquoi dans tous ces métiers de la parole et de la relation humaine, l’impossible est prégnant. Que ce soit la politique, l’éducation ou la thérapeutique, ces métiers sont logés à l’enseigne de l’impossible. C’est même du lieu de l’impossible, donc en prenant la mesure du malaise, qu’ils s’exercent. Je laisserai là en friche ces considérations qui ont trouvé leur prolongement pendant ces trois jours, pour proposer, puisque les idoles sont à terre, que les semblants vacillent, et que pourtant nous ne pouvons nous en passer, qu’il s’agit peut êre aujourd’hui de relever le gant, d’inventer « un discours qui ne serait pas du semblant{11}», c’est-à-dire qui ne serait pas issu du semblant, d’un signifiant-maître, mais un discours qui prendrait effet de ce point d’impossible, un parole issue de la confrontation des sujets au réel, le sujet s’instituant alors d’une réponse au réel, c’est-à-dire à l’impossible. J’oserai désormais une renversement de l’adage : à l’impossible chacun est tenu. Il s’est tenu en 1990 un colloque étrange intitulé La déesse parole sous la houlette de Marcel Detienne{12}. Je proposerai donc un nouveau culte. Très simple, très beau, sans liturgie, sans église, ni officiant particulier, puisque c’est en parlant que l’on peut rendre hommage à la déesse parole. La seule cérémonie qui tienne, c’est qu’on se parle. Évidemment pas n’importe comment. Parler obéit à des lois{13}. Aujourd’hui que tout s’est écroulé qu’est ce qui reste quand il ne reste rien à quoi s’accrocher ? Qu’est-ce qui reste du transcendantal quand la transcendance, et même la danse sans transe, s’effondrent ? Il reste qu’on se parle. Il reste que la parole dans le choc du réel qui nous fait lui répondre, fait de nous des parlêtres. Cela suffira t-il à rééquilibrer le combat éternel, comme dit Freud à la fin deMalaise dans la civilisation, entre Eros et Thanatos ?

 

« Le progrès de la civilisation saura-t- il, écrit Freud,… diminuer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et de destruction ?… Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Il le savent bien, et c’est ce qui explique un bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. »

 

Écoutons Heidegger car durant ces trois jours la parole a été parlante…Et je vais livrer un secret, de temps en temps, quand nous nous parlons, le Duende apparaît !

 

L’institutEuropéenPsychanalyseet travailSocial (Psychasoc en abrégé)quiaorganile 2e Congrès«Travailsocialetpsychanalyse»du8au10octobre2007àMontpellier,estunorga- nismedeformationcontinuedirigéparJosephRouzeletaniméparunevingtainedeformateurs. Ilproposedesformationssurcatalogueousursiteeninstitution.

 

Pourplusd’information,pourconsulterlecatalogue:http://www.psychasoc.com

 Nous avons égalementcréé une association,ASIES (Association des Superviseurs Indépendants EuropéenS) et un site consacrés aux questions de supervision, analyse des pratiques, régulation d’équipeetc.:http://www.asies.org

 

Letoutsousl’égidedePsychanalysesansfrontière(PSF)quiadeuxobjectifs:sortirlapsychana- lyse des chapelles, écoles et autres associations où trop souvent elle moisit dans une forme très archaïqued’entre-soi;ouvrirlediscoursanalytiqueàlaconfrontationàd’autresdiscours(travail social,psychiatrie,scienceshumaines,littérature,arts,spiritualité,etc.).

 

PSYCHASOC/ASIES/PSF

11, GrandrueJean Moulin

34000 Montpellier

Tél.:0467549197

Fax:0467667952

e-mail:rouzel@psychasoc.com

 

Malaises dans le travail social –
Psychanalyseetlibéralisme{14}
Dany-RobertDufour

 Le libéralisme fut inventé par un médecin de l’âme, c’est-à-dire par quelqu’un que nous appellerions aujourdhui psychanalyste – telle est l’idée que je voudrais soutenirici.Au premierabord,l’hypothèse estsurprenante.Cependant,sielle s’avérait, comme je le crois, fondée, elle permettrait de voir avec un œil nouveau une question très vive à l’heure actuelle : celle des possibles rapports entre l’éco- nomiemarchandeetl’économiepsychique.

Notons que si cette conjecture paraît inattendue, c’est parce que la théorie libé- rale est depuis longtemps abandonnée aux (ou confisquée par les) seuls écono- mistes alors même qu’elle met en jeu des questions théologiques, politiques, anthropologiques et, au premier chef, psychiques.Cestdonc par ce dernier aspectquejecommencerai.

On a,en effet,finiparoublierque le libéralisme avaitcommencé parladécou- verte d’une loi relative à la pulsion, loi qui, à l’évidence, intéresse très directe- mentlapsychanalyse.Je suis obligé icide retracerles grandes lignes de cette découverte et,parlamême occasion de poserquelques jalons pourune future histoiredel’inconscient qu’onnesaurait, bienr, disjoindred’unehistoiredela pulsion.Cette loiconcernantlapulsion estdécouverte comme il se doitparun médecin, le bon docteur Bernard de Mandeville (1670-1733), calviniste d’ori- gine française, hollandais, définitivement émigré à Londres en 1691. Bernard de Mandevilleest,commebeaucoupdepenseursauXVIIe siècledontDescartes, l’auteur d’un traité des passions{15}.À noter que ces passions se reportent à ce que nousnommonsaujourd’huidespulsions.

Jen’hésiteraipas àdire que ce médecin doitêtreconsidéré comme un pré-psy- chanalyste. Je veux dire qu’il était psychanalyste sans le savoir, tout comme tel autrepouvait,àlamêmeépoque,êtremédecinmalgrélui.Etpourquoiserait-il

psychanalyste? Toutsimplementparcequ’iltravaillesurl’âme(lapsuchè)etses

maladies et qu’il les analyse ce qui fait deux bonnes raisons pour en faire un psy-

cho-analyste avant la lettre. Et que découvre-t-il?Tout simplement ceci: que les maladiesdel’âmesontcauséesparunbridageexcessifdespassions/pulsions.

 

 D’où viennent ces passions? Ces passions relèvent d« esprits animaux » qui sont sécrétés par une partie de l’âme ce qui n’est pas sans rappeler les théories antiques de l’âme de Platon etd’Aristote notamment,quidésignaientlatroi- sièmeâme,l’épithumia,siègedespassionsconcupiscentesquidevaientêtre tenues en laisse par lenoûs,l’élément rationnel. Mandeville découvre que la guérison procède d’une libération des passions. Si on les libère pas, ces passions, ces esprits animaux, on est malades, de préférence hystérique chez les femmes, et mélancoliquesethypocondriaqueschezleshommes(cf.Mandeville, Traitédes passionshypochondriaques ethystériquesde1711,1715et1730).Mandeville ajoute que le médecin peut aider les malheureuxsujets à ces troubles en les fai- sant parler. C’est pourquoi je dis que Mandeville est psychanalyste, parce qu’il a touché, presque deux siècles avant Freud, à la grande question des effets théra- peutiquesdelaparole.

Mais l’affairene s’arrête pas làpuisque Mandeville estaussiconsidéré comme l’inventeur de la théorie libérale. Hayek, par exemple, le grand penseur libéral, fait de Mandeville un « master mind » et lui accorde un rôle déterminant dans la fondationdessciencesdelasociété{16}.Carilnes’agitpasseulementpour Mandeville de soulager ses patients par une talkingcuretoujours utile pour faire un bon petit « ramonage de cheminée » (comme disait l’une des premières patientes hys- tériques de Freud, Anna O.), il s’agit surtout de les laisser repartir dans le monde avecdespassionslibéréesetde voircequecelafait.

Pour répondre à cette question des effets dans le monde de passions libérées, Mandeville se risque à écrire une fable, à la façon des fables de La Fontaine (dont ilavait étéuntraducteur enAngleterre). Ilintitulecettefable Thegrumblinghive orknaves turndhonest:«Laruchemécontenteoulescoquinsdevenushonnêtes »etlafaitparaître anonymement.En 1704,lafable estvendue àlacriée dans les rues puantes de Londres au modique prix d’un demi-sol la feuille. De rééditionenréédition,celafinitpars’appelerLaFabledesabeilles{17}.Lamorale affirmequelesvicesprivésfontlebienpublicetquelavertucondamneune grande cité à la pauvreté et à l’indigence. En 1714, Mandeville publie LaFable desabeilles,en ajoutant au texte de 1704 vingt « Remarques » qui commentent le poèmeversparvers.Letitreenditlongsurl’intentiondel’auteur :«LaFable desabeillesouLesvicesprivésfontlebienpubliccontenantplusieursdiscoursqui montrent que les défauts des hommes, dans l’humanité dépravée, peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile, et qu’on peut leur faire tenir la place des vertus morales ». Mais le scandale n’éclate qu’avec l’édition de 1723 qui ajoute à la précédente une « Recherche sur la nature de la société » et un « Essai sur la charité et les écoles de charité » dans lequel Mandeville dénonce les institutions charitables.Enfin, en1729,Mandevillefait suivrelaFabled’unesecondepartie composée de six dialogues entre son porte-parole (Cléomène) et un disciple du moralisteShaftesbury(Horace),danslesquellesilpréciseetapprofonditsapensée{18}.C’est alors que se déclenche le plus retentissant scandale philosophique de toute lEurope des Lumières. Mandeville est accusé d’être un esprit libertin et athée,son livre estbrûlé dans toute lEurope comme une œuvre du diable,on transformesonnomMandevilleenMan Devil,l’hommedudiable.

Lathèseprincipaledel’œuvreestclaire :lesattitudes,lescaractèresetlescom- portements considérés comme répréhensibles au niveau individuel (tels que l’ap- t du gain, le goût du luxe, un train de vie dispendieux, le libertinage…) sont pourlacollectivitéàlasourcedelaprospérité généraleetfavorisentle velop- pementdesartsetdessciences.L’anthropologielibéraleestnée,samorales’exprimedanslesecondsous-titredelaFable:«Soyezaussiavide,égoïste,dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieuxque vous puissiez faire pourlaprospérité de votre nation etle bonheurde vos concitoyens ». Ce qui peut se condenser en « il faut laisser faire les égoïsmes ». Cette idée de Bernard Mandeville sera reprise, veloppée et expur- e de tout diabolisme – blanchie en somme par Adam Smith dans son œuvre principale,Larichessedesnations,puispartoutel’économielibéralesuivante.Le libéralisme,c’estd’abordcela:lalibérationdespulsions/passions.

Lelecteurattentifauraprobablementremarquéquececipermetdeconclureà l’existenced’unénoncé,voireuneaxiomecommunaulibéralisme(s’intéressant à l’économie marchande) et à la psychanalyse (s’intéressant à l’économie psy- chique) ce qui n’est pas étonnant car les deux s’intéressent à l’économie libidi- nale.Cet axiome estle suivant: la pulsion est égoïste,elle vise sa propre satisfac- tion ilseraitpeut-êtreutilequelespsychanalystes réfléchissentunjouraux nombreusesconséquencesquecetaxiomecommunimplique.

Etqu’ils se rendentcompte qu’il en estau moins un quiabeaucoupréfléchiàla question :undénomméFreud.Freud,c’est-à-direlesecondgrandmaîtredela psychanalyse,lepremierétantMandeville jen’excluspasqu’ilyaiteuentre- temps des petits maîtres. Ce second grand maître, c’est bien r le premier en titre puisque c’est lui qui a inventé le terme de psychanalyste dont il s’est dési- gné.Mais c’estquandmême le seconddans lachronologie des temps modernes. Etcesecondgrandmaîtres’estempresséd’ajouterunsecondaxiome:toute jouissance tirée de la satisfaction de la pulsion ne peut être que limitée afin de préserverlacohésiondugroupesocial.

Ensomme,sur cettepulsionlibée, ilfautopérerunesoustractiondejouissance et ceci,sla formationde l’individu, sinonaprès,il est trop tard.D’oùFreud a- t-ilbienpuinférerlanécessitédel’ajoutdecesecondaxiome?Laréponseest évidente:desaformationkantienne.

KantexposelanécessitédecettesoustractiondejouissancedanssonTraité

d’éducation,déjàcité:

 

« La discipline empêche l’homme de se laisser détourner de sa destination, de lhumanité,par ses penchantsbrutaux.Ilfautqu’ellelemodère,afinqu’ilnesejettepasdansledangercommeun êtreindomptéouunétourdi{19}.»

 

Il est clair que Mandeville et Kant partent de la même proposition: il existe chez l’homme des «esprits animaux»ditle premier,des «penchants brutaux»ditle second.Etilestégalementclairqu’ilsdivergentensuiteaussitôt :ilfautpour Mandeville « laisser faire » tandis qu’il faut pour Kantdiscipliner l’homme afin de modérerses penchants.Mais ladiscipline n’estpas pourKantlafin de lafor- mation,elle n’estque le début,lafin visée étantàl’accès àlaloimorale,expri- mable parl’impératif catégorique quiconduitlui-même àl’imagination trans- cendantale, c’est-à-dire à l’exercice de la pensée critique. Ce cheminement sera l’objet des troisCritiquesdeKant (Raison pure, Raison pratique, Faculté de juger).FreudécriraenquelquesortelaquatrièmeCritique:cellequifaitdela loi morale non seulement une obligation philosophique, mais aussi et surtout uneinstance métapsychologique.Car,pourFreud,ilmanqueuneétape qui feraitabsolumenttenir l’élaborationkantienne :pourquecetteloimorales’ex- prime, elle doit au préalable nécessairement avoir été intériorisée par le sujet. C’estFreuds’estsenticonv...