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Travaux de femmes

De
221 pages
Quasi exclusivement féminins, les emplois de services à domicile sont aujourd'hui en plein développement. A domicile les taches qui sont demandées aux salariées ne font que substituer à celles habituellement réalisées sous forme gratuite par la femme du foyer. Il s'agit d'une externalisation du travail domestique il transforme le travail de femme gratuit, invisible, en un travail rémunéré accompli par une personne externe au cadre familiale. Quelles sont les conséquences exactes de ces changements ? Que se joue-t-il là dans une perspective de genre ?
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TRAVAUX DE FEMMES
Enquêtes sur les services à domicile

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8538-7 EAN : 9782747585385

Annie DUSSUET

TRAVAUX DE FEMMES
Enquêtes sur les services à domicile

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALlE

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Déjà parus

Mustafa POYRAZ, Les interventions sociales de proximité, 2005. Armelle TABARY, L'enquête sociale dans le cadre judiciaire, 2005. Gilles LAZUECH, Sortir du chômage, retrouver un emploi. Ethnosociologie d'une entreprise d'insertion par l'économie, 2005. Laurence MOUSSET-LIBEAU, La prévention de la maltraitance des enfants, 2004. Arlette LABODS, Et si je faisais marin ?, 2004.
Emmanuelle SOUN, Des trajectoires de maladie d'Alzheimer, 2004. Jean LA VOUE; (sous la dir), Souffrances familiales, souffrances sociales, 2004 Pierre HEBRARD, (sous la dir.), Formation et professionnalisation des travailleurs sociaux, formateurs et cadres de santé, 2004. L. MELLIN!, A. GODENZI, J. De PUY, Le sida ne se dit pas: analyse des formes de secret autour du VIH/sida, 2004. Jean LA VOUÉ, La demande de justice en protection de l'enfance, 2004. François ABALLÉA et Charlotte SIMON, Le service social du travail: avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier, 2004.

Introduction
Un secteur féminin dans une division sexuelle du travail toujours d'actualité
Le secteur des services à domicile semble promis à une grande expansion dans les années à venir. Tous les observateurst, s'accordent pour considérer que la demande vis-à-vis de ces services ne peut que croître du fait des changements démographiques et sociaux et peu de jours se passent sans que les pouvoirs publics annoncent des mesures nouvelles destinées à y favoriser la croissance de l'emploi. Ces services, délivrés directement au domicile de l'utilisateur, correspondent à des tâches aussi diverses que le ménage, l'entretien du linge, la garde des enfants, la toilette de personnes âgées dépendantes, le jardinage, l'aide aux devoirs ou l'accompagnement dans les activités quotidiennes de personnes handicapées. D'ores et déjà, ils occuperaient plus de 700 000 personnes (Adjerad, 2002), dont il faut souligner qu'il s'agit, à 95%, de femmes. C'est dire l'importance de ce secteur pour l'emploi des femmes puisqu'il salarie près de 6,5% de la population active féminine occupée. Dès lors, on peut s'interroger sur les enjeux du
1 Voir les différents rapports officiels sur cette question, par exemple: BAlLLY 1.P. (1996), Le développement des services de proximité, Paris, Conseil Economique et Social - Direction des journaux officiels; CETTE G., DEBONNEUIL M., LAHIDJI R. et CONSEIL D'ANALYSE ECONOMIQUE (1998), Les emplois de proximité, Paris, La Documentation Française.

développement de ces «travaux de femmes ». Représentent-ils pour la population féminine une opportunité d'emploi à saisir ou une forme renouvelée de relégation? Permettent-ils à des femmes, et auxquelles, de s'émanciper des contraintes domestiques? Pourquoi semblent-ils si exclusivement réservés à un exercice féminin? Comment modifient-ils, ou pas, les contours de la division sexuelle du travail? Une division sexuelle du travail qui se transforme Car, si «les femmes ont toujours travaillé »2, leurs tâches s'inscrivent dans une division sexuelle du travail qui se transforme mais reste toujours d'actualité. Quelles que soient les époques ou les sociétés considérées, les femmes participent, au même titre que les hommes, à la production des choses nécessaires à la vie, que ces choses prennent une forme matérielle ou immatérielle. Pourtant cette donnée est souvent occultée par les acteurs sociaux, y compris par les femmes elles-mêmes. Chacun d'entre nous a pu entendre dans son entourage des remarques du type «à cette époque, les femmes ne travaillaient pas », «je ne travaille pas, j'élève mes enfants », etc. La qualité de «travail» des tâches effectuées par les femmes est ainsi souvent niée. Une raison est sans doute que le travail réalisé par les femmes prend des formes différentes de celui effectué par les hommes: dans toutes les civilisations connues, il y a ainsi des travaux d'homme et des travaux de femme. Mais cette division sexuelle du travail est à la fois universelle et variable: universelle parce qu'on la trouve dans toutes les sociétés connues, variable parce que dans chaque cas, elle prend des formes singulières. Ainsi les tâches qui nous paraissent aujourd'hui les plus « évidemment» féminines, telles par exemple la couture et les travaux d'aiguille (les femmes n'ont-elles pas des doigts plus fins et plus agiles que les hommes, donc ne sont-elles
2 Ainsi que l'annonce très justement le titre du livre de Sylvie Schweitzer: SCHWEITZER (2002), Les fenlmes ont toujours travaillé. Une histoire des S. femmes au travail aux X/Xe et XYe siècles, Paris, Odile Jacob. 6

pas «naturellement» plus aptes à ces tâches?) ne l'ont pas toujours été. L'historienne Nicole Pellegrin a ainsi montré tout le travail idéologique mené par les pédagogues entre le XVlèmeet le XVlllème siècle pour convaincre de l'adéquation entre la « nature féminine» et le maniement de l'aiguille (Pellegrin, 1999). Ainsi, les femmes ne seront autorisées que très progressivement à procéder à certains types de travaux sur les vêtements auparavant réservés aux hommes. L'image de la couturière comme archétype de l'activité professionnelle féminine est somme toute très récente3. La division sexuelle du travail n'est donc pas d'origine « naturelle », mais bien culturellement construite. En assignant aux hommes et aux femmes des tâches distinctes, elle définit aussi les contours et les oppositions entre féminité et masculinité. Là encore, l'exemple des travaux d'aiguille est probant: si la couture et la broderie sont préconisés par les pédagogues du XVlllème siècle comme thème privilégié de l'éducation des filles, c'est aussi parce que ces activités manuelles minutieuses cantonnent celles-ci dans un espace restreint propice à l'apprentissage d'une autodiscipline corporelle, dès lors célébrée comme vertu féminine. Il ne faut donc pas s'y tromper: le caractère artificiel de la division des tâches ne la rend pas moins contraignante pour les acteurs sociaux, obligés de s'y conformer sous peine de mettre en péril leur identité d'homme ou de femme. Les recherches anthropologiques font apparaître des constantes dans cette division, résumées par Françoise Héritier à une «valence différentielle» des sexes 4: quels qu'ils soient, les travaux de femme « valent» moins que les travaux d'homme. Cela ne veut pas dire que les activités principalement réalisées par les femmes soient moins utiles socialement. Les recherches de l'ethnologue Paola Tabet sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs
3 Elle est aussi géographiquement située. 4 « ... qui exprime un rapport conceptuel orienté, sinon toujours hiérarchique, entre la masculin et le féminin». HERITIER F. (1996), Masculin/féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob.

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montrent ainsi que l'essentiel de la subsistance de ces populations provient des activités féminines de collecte, tandis que la chasse avec armes pratiquée par les hommes, moins continue, moins répétitive, en bref plus exceptionnelle, ne fournit qu'une faible part des calories alimentaires (Tabet, 1998). Pourtant, ce sont les activités masculines qui sont valorisées socialement. Comme l'indique Danièle Kergoat, la division sexuelle du travail a « deux principes organisateurs: le principe de séparation (il y a des travaux d'hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique ( un travail d 'homme vaut plus qu'un travail de femme) » (Kergoat, 2000). Du XVlllème au XXèmesiècle, dans les sociétés occidentales, cette division sexuelle du travail s'est accompagnée d'un renforcement de la séparation des espaces dans lesquels tâches féminines et masculines sont effectuées. Dans la société rurale d'Ancien Régime déjà, les activités masculines et féminines étaient différentes et séparées. Les tâches des femmes les occupaient plutôt dans la maison ou à proximité de celle-ci: « dans les fermes, les hommes travaillaient aux champs tandis que les femmes tenaient la maison, cousaient les vêtements, soignaient les vaches, les cochons, la volaille, s'occupaient du potager et vendaient au marché les surplus de lait, de légumes, de poulet et d'œufs» (Tilly, Scott, 1987, p. 63). Toutefois, cette séparation des espaces ne constitue pas une distinction entre tâches « productives» et tâches « reproductives », car les auteures notent plus loin: « La vente de ces articles rapportait souvent le seul argent liquide qu'une famille recevait». Dire que les femmes s'occupaient plutôt à des tâches proches de la maison ne signifie donc pas qu'elles étaient cantonnées à des activités sans valeur monétaire. Leur travail participait à une « économie familiale» qui ne distinguait pas vraiment la ferme du foyer familial. Avec l'industrialisation au contraire, travail d'entretien direct de la famille et travail destiné à obtenir un revenu monétaire se séparent spatialement. Mais là encore, il faut se garder d'assimilations simplistes entre espaces et types d'activités. Tout au long du XIXème siècle, la main d'œuvre féminine est largement utilisée dans les manufactures et les fabriques de l'industrie en plein 8

développement (Tilly, Scott, 1987). Toutefois, parallèlement, philanthropes, médecins et hygiénistes5 s'affairent à imposer l'idée que la place des femmes n'est pas à la fabrique, mais dans leur foyer, pour prendre soin de leur maisonnée. Joan Scott a montré comment, entre 1840 et 1860, le thème de « l'ouvrière» devient un enjeu du débat public: d'une part, les ouvrières vivant seules sont assimilées aux prostituées, tant il semble impossible de survivre avec le seul salaire féminin; d'autre part, les ouvrières mariées sont présentées comme se dérobant à leur tâche «naturelle» de femme en délaissant leur famille, conduisant celle-ci au vice et à la misère (Scott, 1990). Le travail industriel des femmes est donc dénoncé comme vecteur d'amoralité6, alors que leur travail domestique est représenté comme la simple réalisation de leur nature. Il faut ici noter la différence qui prend forme dans cette période entre « travaux d'hommes» et « travaux de femmes» : si pour les hommes, le salariat devient progressivement la principale modalité du travail, avec des modifications qui le feront progressivement basculer de l'indignité de la «condition prolétarienne» 7 à une position fondatrice d'un statut accompagné de droits sociaux, pour les femmes, c'est le travail domestique gratuit réalisé au bénéfice de l'unité familiale qui devient le type achevé du «travail de femme »8. Or ce travail là, effectué hors de toute référence au marché, échappe à la définition qui s'impose peu à peu, sous la
5 E.Badinter explique ainsi comment l'énorme mortalité des enfants mis en nourrice au XIXèmesiècle a fourni l'argument pour imposer l'idée déjà émise par Rousseau que la «nature» des femmes leur assigne une place, celle de responsable du foyer familial. BADINTER (1980), L'amour en plus: histoire de E. l'amour maternel (XVlle-XXe siècle), Paris, Flammarion. 6 CelIe-ci étant en partie attribuée à la mixité dans les ateliers, envisagée comme « promiscuité» par les observateurs de l'époque. 7 Dans sa chronique du salariat, Robert Castel montre comment, progressivement, « de repoussoir, le salariat devient modèle privilégié d'identification ». CASTEL R. (1995), Les métamorphoses de la question sociale: une chronique du salariat, Paris, Fayard, p. 363. 8 ... même si cette position de « femme au foyer» est à l'époque, et jusqu'après la 2èmeGuerre Mondiale, inaccessible à l'immense majorité des femmes des classes populaires. 9

pression des penseurs de l'économie, de la « production », du travail « productif », et même du travail tout court. C'est ainsi que les nombreuses femmes au foyer des années 1950 diront qu'elles ne « travaillent pas» et seront enregistrées par la statistique comme des « inactives ». Il faudra le dynamisme critique du mouvement féministe des années 1970 pour faire réapparaître le travail domestique comme un travail, sans toutefois que cela soit entériné par les institutions statistiques9. La division sexuelle du travail s'est donc accompagnée progressivement d'une partition sexuée entre espace public et espace privé: tandis qu'est assignée aux femmes la responsabilité de l'espace privé domestique, elles sont évincées de l'espace public en général, qu'on entende ce terme au sens fort du politique, avec leur longue interdiction d'accès à la citoyenneté, ou simplement au sens de la vie quotidienne: la rue étant perçue comme dangereuse pour les femmes (Coutras, 2003).

... mais

se maintient dans l'activité professionnelle...

Toutefois, le travail « de femme» ainsi représenté, domestique, invisible, n'est pas exclusif d'une entrée parallèle dans l'emploi salarié. Si le taux d'activité féminin a connu des variations importantes au cours du XXème siècle, on trouve des femmes salariées dans de nombreux secteurs dès les années 1900. Mais c'est surtout dans le dernier tiers du siècle que le salariat féminin s'accroît et, à la fin du XXème siècle, les femmes représentent quasiment la moitié de la population active. Est-ce à dire que le travail salarié est désormais «mixte» ? La réponse est négative. La quasi-parité hommes-femmes dans la population active globale est trompeuse: les femmes ne travaillent pas dans les mêmes
9 Les travaux d'Annie Fouquet et Ann Chadeau pour quantifier le travail domestique n'ont pas abouti à une prise en compte de celui-ci dans le Produit
Intérieur Brut par les comptes nationaux. CHAD EAU A. et FOUQUET A. (1981), "Le

travail domestique, essai de quantification", Archives et documents, n032, INSEE. De même, la définition statistique de « l'activité» considère toujours les femmes au foyer comme des « inactives ». 10

secteurs que les hommes, elles n'exercent pas les mêmes professions, elles ne détiennent pas les mêmes qualifications, elles n'occupent pas les mêmes postes de travail. L'emploi féminin présente des singularités qui sont autant de manifestations d'inégalités hommes-femmes. Même si peu de professions restent aujourd'hui inaccessibles aux femmes, la mixité du monde du travail n'existe pas véritablement. Les femmes se concentrent dans quelques secteurs et professions où la féminisation atteint des taux record alors que parallèlement elles sont très minoritaires dans d'autres positions professionnelles: à l'intérieur de chaque catégorie, de chaque groupe socio-professionnel, certains segments sont quasi exclusivement masculins ou féminins. Ainsi pour le tertiaire: comme le note Michel Glaude, «le développement de l'activité féminine a accompagné l'expansion du tertiaire où travaillent 8 actives sur 10 » (Conseil d'Analyse Economique, 1999) et près de la moitié, 49,8 %, des femmes actives professionnellement sont «employées» (Gadrey, 2001). Mais, à l'intérieur de cette catégorie «employée », les «policiers et militaires» sont très majoritairement des hommes tandis que les «personnels des services directs aux particuliers» sont, à 86,2 %, des femmes. Par ailleurs, si l'on considère des catégories plus qualifiées, comme celle des «cadres supérieurs », on peut relever que l'arrivée des femmes à ces postes s'est faite essentiellement à travers les emplois d'enseignante, où elles sont très majoritaires. A l'inverse, elles restent très peu nombreuses parmi les ingénieurs: 13,9 % de cette catégorie en 2000 (Gadrey, 2001). Notons encore que la concentration des emplois féminins a progressé dans les années récentes puisque les 6 catégories socioprofessionnelles les plus féminisées regroupaient 61 % de l'emploi féminin en 1998, contre 520/0en 1983 (Glaude, 1999). C'est donc essentiellement comme employées de commerce, femmes de ménage ou assistantes maternelles, employées administratives, ou encore infirmières, travailleuses sociales et institutrices que la plupart des femmes ont accédé à l'emploi salarié. La mise au travail professionnel des femmes qui reste la grande mutation de l'emploi de ces 30 dernières années ne signifie donc pas disparition de la division Il

sexuelle des tâches: certaines tâches, certains travaux sont toujours «féminins» quand d'autres restent des bastions masculins. Contrairement aux apparences, la division sexuelle du travail perdure au début du XXlèmesiècle, au sein même du monde professionnel.

... et dans le cadre domestique
Par ailleurs, le travail domestique effectué gratuitement reste aujourd'hui encore essentiellement une affaire de femmes. La dernière enquête budget-temps menée par l'INSEE en 1999 montre que celles-ci y consacrent en moyenne deux fois plus de temps chaque jour que les hommes (Brousse, 1999). Encore faut-il distinguer suivant les types de tâches. Toutes les activités retenues par l'INSEE (Dumontier, Pan Ké Shon, 2000) comme «travail domestique» ont comme caractéristique de pouvoir être effectuées par une tierce personnelO, mais certaines sont clairement des corvées alors que d'autres sont assimilables à des loisirs. Aussi l'INSEE définit à l'intérieur des tâches domestiques un «noyau dur» qui comprend l'alimentation (cuisine et vaisselle), le ménage, l'entretien du linge, les courses courantes et les soins matériels aux jeunes enfants et aux adultes âgés ou handicapés. Le reste, c'est-à-dire le bricolage, le jardinage, le tricot, l'éducation des enfants, les soins aux animaux, a comme caractéristique d'être moins immédiatement indispensable. Si l'on s'en tient au seul « noyau dur », c'est 80% du travail domestique qui est effectué par les femmes. On peut remarquer aussi que les tâches « féminines» (c'est-à-dire celles effectuées à plus de 60% par les femmes) appartiennent surtout au noyau dur tandis que les tâches
10Ainsi « donner le bain aux enfants» peut être fait par une baby-sitter, il s'agit donc de « travail domestique» ; mais personne ne peut se faire remplacer pour regarder la télévision ou bien pour manger, ces activités sont donc exclues du travail domestique. Remarquons que la frontière est mince et qu'une activité peut facilement changer de catégorie suivant le sens qui lui est donné: on peut regarder la télévision avec des enfants non pas pour se distraire soi-même mais pour les accompagner et les éduquer... cela devient alors du travail domestique, puisqu'une tierce personne peut aussi jouer ce rôle. 12

masculines sont plus proches du « reste ». Enfin, cette répartition des tâches se modifie très lentement puisque entre 1986 et 1999, dates des deux dernières enquêtes budget-temps, la participation des hommes a augmenté seulement de Il minutes par jour tandis que les femmes ne diminuaient la leur que de 20 minutes. L'augmentation de l'investissement des femmes dans le monde professionnel ne s'est donc pas accompagnée d'une modification sensible du partage des tâches domestiques. Pour la plupart, les femmes actives professionnellement cumulent leurs tâches rémunérées avec la prise en charge gratuite des tâches domestiques. Cette norme féminine du cumul qui s'est progressivement imposée11, faisant reposer sur les seules femmes la charge de la «conciliation» entre vie familiale et vie professionnelle, les place dans une situation de handicap professionnel vis à vis de leurs collègues masculins. Non seulement elles ont à assumer une « double journée» de travail, mais la prise en charge quasi exclusive par les femmes des tâches domestiques et la libération conséquente des hommes de ces obligations ont conduit à la constitution d'un monde professionnel façonné au masculin. En effet, les participants de ce monde sont censés être déchargés des soucis domestiques et pouvoir donc se consacrer entièrement à leur activité professionnelle. En charge de la sphère domestique, les femmes ne peuvent satisfaire à cette norme masculine de disponibilité totale pour les tâches professionnelles. Cela explique qu'elles tendent à se cantonner à certains secteurs et postes 12 qui demeurent «féminins », en un
Il

Le modèle séquentiel de l'activité professionnelleféminine qui représentait la

norme des 30 Glorieuses a fait place progressivement à cette norme du cumul: « Le modèle dominant n'est plus celui du choix (travail ou famille), il n'est plus celui de l'alternance (travailler - s'arrêter - retravailler) mais celui du cumul: pour une mère de famille, il est désormais" normal" de travailler ». MARUANI M. (2000), Travail et emploi des femmes, Paris, Éditions La Découverte. Voir aussi: DJIDERZ. et LEFRANC (1995), "Femme au foyer: un modèle qui C. disparaît", INSEE Première, n0403. 12 Plusieurs études ont montré l'auto-exclusion des femmes face aux postes « à responsabilité ». Elles se trouvent en effet placées là devant un « choix» impossible: ou satisfaire aux normes masculines (par exemple en acceptant des dépassements horaires en soirée) et s'abstraire du domestique, ou bien renoncer, 13

double sens du terme, parce que les femmes y sont numériquement les plus présentes, mais aussi parce que les normes d'occupation de ces emplois admettent des modalités « féminines» d'exercice: possibilités d'horaires de présence plus restreints, en particulier. La prééminence masculine dans le monde professionnel repose ainsi largement sur l'occultation de la manière dont les hommes sont libérés des contraintes temporelles par le travail domestique de leur compagne. Ils peuvent alors comparer à leur avantage, et en toute bonne foi, leur investissement dans le monde professionnel à celui des femmes. L'assignation aux femmes d'une priorité domestique n'est donc pas sans conséquences dans leur vie professionnelle même: elle se traduit par une inégalité persistante entre hommes et femmes au détriment des femmes. Alors même que celles-ci ont aujourd'hui de meilleurs parcours scolaires que les hommes et sont plus diplômées, elles ne réussissent pas à obtenir l'égalité salariale, n'accèdent pas aux mêmes promotions, et sont plus exposées au risque de chômage (Djider, 2002). Des « travaux de femme» émancipateurs? La division sexuelle du travail est donc toujours d'actualité aujourd'hui, et fondatrice d'inégalité entre les hommes et les femmes. C'est pour cette raison qu'il paraît important de comprendre ce que sont, au début du XXlème siècle dans la société française, les « travaux de femme» et de se pencher sur un des secteurs les plus féminisés, celui des services à domicile. La polarisation de la répartition des femmes et des hommes dans certains secteurs d'activité a déjà été soulignée: 86,2% de femmes parmi les «personnels des services directs aux
par manque de disponibilité, aux fonctions construites sur ce mode masculin. Bénédicte Bertin-Mourot montre par exemple que les femmes cadres emportent plus volontiers chez elles des dossiers qu'elles ne consentent à rester tard le soir dans l'entreprise, mais ce type de travail n'est pas pris en compte dans l'évaluation de leur mobilisation au travail et ne leur permet donc pas de promotion: BERTIN-MoUROT. (1997), "La participation des femmes à J'exercice B du pouvoir dans les grandes entreprises: 4 études de cas", Cahiers du Mage, n° 1/97, pp. 37-53. 14

particuliers », mais cette féminisation devient absolue quand les services sont rendus « à domicile », puisqu'on atteint alors, avec plus de 98 % de femmes13, une quasi-exclusion des salariés masculins. Celle-ci reçoit une première explication si l'on remarque que, «à domicile », les tâches qui sont demandées14 à ces salariées ne font que se substituer à celles habituellement réalisées sous une forme gratuite par la femme du foyer: faire le ménage, la cuisine, s'occuper des enfants ou des personnes adultes dépendantes. On essaiera néanmoins de comprendre pourquoi les hommes sont si impensables dans ces tâches, ce qui oblige la substitution d'une femme par une autre femme, pourquoi la féminisation paraît impossible à dépasser, pourquoi, finalement, il s'agit d'un travail de femme. Mais il faut aussi noter l'importance de ce secteur pour les femmes d'un autre point de vue: il réalise une extemalisation du travail domestique, c'est-à-dire qu'il transforme ce travail de femme gratuit, dont on a dit l'invisibilité en même temps que la pesanteur sur la vie quotidienne, en un travail rémunéré accompli par une personne extérieure au cercle familial. Quelles peuvent être les conséquences de ce changement? Permet-il une « libération» des contraintes domestiques à celles qui ont ainsi la possibilité de faire faire par une salariée ce qui semble leur échoir si « naturellement»? Et, pour celles qui sont salariées dans ce secteur, quelles sont les implications d'effectuer sous cette forme un travail qu'elles réalisent le plus souvent, aussi, dans leur propre cadre domestique, gratuitement? Le propos de cet ouvrage sera donc, à partir d'une démarche empirique d'enquête auprès de salariées et de responsables d'organisations du secteur des services à domicile, de comprendre ce qui se joue là, dans une perspective de genre.
13 C'est pourquoi, dans la suite du texte, et contrairement aux règles grammaticales en vigueur, on s'autorisera à féminiser les termes quand les hommes sont aussi faiblement représentés. 14 D'autres travaux, moins fréquemment demandés (moins indispensables ?), comme le jardinage ou le bricolage correspondant aux métiers du bâtiment (peinture, électricité, etc...) sont plutôt effectués par des hommes, comme c'est le cas aussi dans le cadre familial. 15

Les données utilisées proviennent d'une part, d'une exploitation 15 des résultats de l'enquête-emploi réalisée par l'INSEE en 2002 (annexe 2), d'autre part de plusieurs volets d'enquête réalisés entre 1998 et 2003 auprès de responsables d'organismes de services à domicile ainsi que de salariées intervenantes à domicilel6. Des entretiens approfondis de type biographique ont ainsi été effectués avec des salariées intervenant à domicile (annexe 4) : 8 aides à domicile, 10 femmes de ménage, 2 aides-soignantes à domicile, 4 techniciennes d'intervention sociale et familiale 17. D'autre part, les rencontres avec les responsables d'organismes (au total, 37 structures18 étudiées, de statuts juridiques divers, mais le plus souvent à forme associative) ont permis, au-delà d'une analyse monographique des modalités de création et d'organisation des services, de collecter, pour 10 d'entre elles, des données socio-démographiques concernant la carrière de 345 salariées19 (voir en annexes 1 et 3).
15Cette exploitation a été réalisée à l'aide du logiciel SAS. 16 Toutes ces données, parce qu'elles proviennent de sources officielles ou qu'elles ont été collectées à partir d'organisations ayant pignon sur rue, proposant des services à domicile, ne permettent pas d'approcher la situation particulière des salariées « au noir », sans aucun doute nombreuses dans ce secteur, mais dont l'analyse supposerait des modalités spécifiques d'enquête. Cela constitue à l'évidence une limite de ce travail. 17Comme on le verra plus loin, cette classification comporte une part d'arbitraire, la plupart de ces femmes occupant ou ayant occupé des postes d'appellations différentes et effectuant des tâches se recouvrant assez largement. 18Parmi elles, 19 ont été rencontrées à l'occasion d'une recherche sur « l'aide à domicile aux personnes âgées» menée dans le cadre du programme « L'économie
sociale et solidaire en régions », en 2002. CLERGEAU C., DUSSUET A., NOGUES H., L'économie sociale et PROUTEAU L., SCRIEB-BIENFAIT N. et URBAIN C. (2002),

solidaire et les services à donÛcile aux personnes âgées, Rapport à la Préfecture de la Région Pays de la Loire. 19 Ces 345 salariées ne constituent pas un échantillon représentatif des salariées du secteur, puisqu'elles sont toutes employées par l'intermédiaire d'organismes et non en gré à gré, même si beaucoup d'entre elles ont connu et connaissent encore parfois cette situation. D'autre part, toutes les catégories d'intervenantes n'y sont pas représentées: par exemple, on n'y trouve pas d'aides-soignantes. Enfin les organismes employeurs sont tous localisés dans les départements de Maine-etLoire ou de Loire-Atlantique, les formes d'emploi peuvent ainsi être influencées par des variables régionales. 16

Dans une première partie, on s'attachera à décrire le fonctionnement de ce secteur un peu particulier, en montrant que sa spécificité s'enracine dans une double origine qui l'écarte du salariat typique masculin et débouche sur une forte précarité des emplois. On examinera alors (2èmepartie) comment la référence domestique, en modelant les services délivrés dans la logique du don, empêche la reconnaissance des compétences engagées en termes de qualification, comment l'assignation des femmes à la sphère domestique pèse sur les tentatives de professionnalisation de leurs emplois. On montrera pourtant (3èmepartie) qu'on trouve dans ce secteur des modalités d'emploi différenciées allant du « professionnel» à l'emploi flexible, liées elles-mêmes à des définitions différentes de ce que sont ces services à domicile. Cela conduira à dégager les conditions, notamment organisationnelles, qui peuvent permettre à ces « travaux de femmes» d'entrer dans le monde de la professionnalité, en soulignant toutefois les difficultés et les obstacles à cette démarche. Pour conclure, on montrera les enjeux du développement de ce secteur: comment ces « travaux de femmes », à travers les ITIodèles de service qu'ils diffusent, modifient la partition entre espace public et espace privé, comment ils renforcent ou transforment la division sexuelle du travail.

17

Proximité et précarité

Chapitre 1 : Un secteur d'activités de « proximité »
Le secteur des services à domicile a connu dans les années 1990 une focalisation de l'intérêt dans une période où les politiques publiques étaient à la recherche de moyens pour dynamiser l'emploi. Globalement, les services apparaissaient comme le secteur qui pouvait créer des emplois dans une économie ouverte où les délocalisations et les gains de productivité tendaient plutôt à en supprimer dans l'industrie. Les services délivrés à domicile, ancrés dans la proximité territoriale, présentaient, à un degré accru, cette caractéristique. Dans ce contexte, les travaux réalisés dès le début des années 1980 pour quantifier la «production domestique» par Annie Fouquet et Ann Chadeau prennent une résonance nouvelle (Fouquet, 2001). Ceux-ci montraient en effet que les heures passées au travail domestique gratuit créaient annuellement une valeur considérable, représentant en France entre un tiers et trois quarts du PIB marchand20. Mais ce n'est que lorsque la basse conjoncture a rendu impératif de découvrir des «gisements d'emploi» que l'on s'est vraiment avisé que le travail domestique fourni gratuitement au sein des foyers, essentiellement par les femmes, répondait à de réels «besoins ». Dans un contexte de chômage récurrent, il était tentant d'imaginer de convertir ce
20 L'étendue de la fourchette provient de la diversité des méthodes d'évaluation monétaire possibles, par les outputs (équivalents marchands des services produits) ou les inputs (temps de travail), ceux-ci étant eux-mêmes valorisés globalement au coût d'opportunité du temps passé, ou par les substituts spécialisés. CHADEAU A. et FOUQUET (1981), "Le travail domestique, essai de quantification", Archives A. et documents, n032, INSEE; CHADEAU et FOUQUET (1981), "Peut-on A. A. mesurer le travail domestique ?" Economie et statistique, n° 136; CHADEAU A. (1992), "Que vaut la production non-marchande des ménages ?" Revue économique de l'OCDE, n° 18, pp. 85-103. 21

travail gratuit en emplois salariés destinés à des chômeurs, ou plutôt à des chômeuses: il semblait suffire pour cela d'encourager le développement de « services de proximité ». De « nouveaux» services? Ce mouvement d'externalisation vers le salariat de tâches effectuées auparavant gratuitement dans le cadre familial n'est évidemment pas une nouveauté. Ce n'est là que I'histoire de la mise en place de la société de consommation: quand des objets autoproduits deviennent, avec l'industrialisation et la division du travail, suffisamment bon marché pour être accessibles à la plus grande partie de la population, leur production domestique est progressivement abandonnée. La production de vêtements par l'industrie textile et de confection, mais aussi celle d'aliments prêts à consommer par l'industrie agro-alimentaire en sont de bons exemples. Toutefois, cette externalisation transforme le travail domestique plus qu'elle ne le supprime. Si les femmes françaises d'aujourd'hui n'ont plus, pour la plupart d'entre eUes, à effectuer les tâches si pénibles de la lessive de grosses pièces de linge, du nettoyage d'appareils de chauffage au bois ou au charbon et du grattage des parquets, l'entretien du linge et le ménage n'ont pas pour autant disparu de leur horizon quotidien. L'importance du temps passé aux tâches domestiques en atteste: il n'a guère diminué malgré l'accès au confort moderne et l'équipement en masse des ménages21. Mais l'importance relative des diverses tâches s'est modifiée, les plus immatérielles d'entre elles, qu'on peut qualifier de «services », s'adressant directement aux
21 Les enquêtes emplois du temps ne montrent qu'une diminution très lente du temps passé par les femmes au travail domestique: de 4h40 par jour en moyenne en 1986 à 4h20 en 1999, quand une enquête réalisée en 1964 sur les seules femmes actives professionnellement, donnait une médiane de 3,37h en semaine et 6,87h le dimanche. GUILBERT M., LOWITN. et CREUSEN (1965), "Enquête J. comparative de budgets-temps", Revue Française de Sociologie, n° VI, pp. 487512; BROUSSE (1999), "La répartition du travail domestique entre conjoints C. reste très largement spécialisée et inégale", in France, portrait social, Paris, INSEE, pp. 135-151. 22