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Tribulations d'une sociologue

De
210 pages
Dan FERRAND-BECHMANN est présidente de l'association française de sociologie et professeur à l'Université de Paris 8. Cet ouvrage évoque de manière chronologique le parcours de l'auteur depuis l'Université de Nanterre en 1968, puis celle de Grenoble II, où elle a été pionnière dans des formations de politique sociale. Son doctorat d'Etat sur le phénomène bénévole en 1991, a contribué à initier une sociologie des associations et de l'engagement.
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Tribulations d'une sociologue Quarante ans de sociologie

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Marko SANDLER et Marco GIVGNI (dir.), L'altermondialisme en Suisse, 2008. PhilippeHAMMAN (dir.), Penser le développement durable urbain: regards croisés, 2008. Juliette SMERALDA, La société martiniquaise entre ethnicité et citoyenneté, 2008. Juliette SMERALDA, L 'Indo-Antillais entre Noirs et Békés, 2008. Jean-OlivierMAJASTRE, L'Art, le corps, le désir. Chenlinements anthropologiques, 2008. MarcelF AULKNER, L'organisation du travail et de l'entreprise. Théories et recherches sociologiques, 2008. Ivan SAINSAULIEU, Par-delà l'écononlisme. La querelle du primat en sciences sociales, 2008. Nicolas BOURGOIN, Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (France, 1825-2006), 2008. Marie CIPRIANI-CRAUSTE, Le tatouage dans tous ses états. A corps désaccord, 2008. Evelyne PERRIN, Jeunes Maghrébins de France. La place refusée, 2008. Eguzki URTEAGA, Les Plans Locaux d'Immigration en Espagne, 2008. Olivier GUILLAUME, Le sens organisationnel. Le cas des démarches de qualité, 2008. François-Mathieu POUPEAU (dir.), Gouverner sans contraindre, 2008. F. DERVIN et M. BYRAM, Echanges et mobilités académiques, Quel bilan ?, 2008. Joanna SHAPLAND (dir.), Justice, conl1nunauté et société civile. Etudes comparatives sur un terrain disputé, 2008.

Dan FERRAND-BECHMANN

Tribulations d'une sociologue Quarante ans de sociologie

L'Harm.attan

Merci à Florian Ferrand pour la mise en page de ce livre, et à Irmtraud Fouillot pour son aide dans la conception de la couverture.

cgL'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06255-9 EAN:9782296062559

En hommage au travail d'Attila Cheyssial, architecte, sociologue, peintre et enfant de Raymond, et pour mes camarades du comité exécutif de l'Association Française de Sociologie.

Introduction1

Quand j'ai commencé à écrire cet ouvrage, je n'avais pas lu Comment devenirsociologue Souvenirsd'un vieuv~ ? mandarin de Henri Mendras2. Je n'avais pas lu non plus les travaux de Michael Burawoy sur la sociologie publique3. J'ai découvert l'ouvrage d'Henri Mendras après avoir écrit déjà quatre-vingts pages. Cela n'a pas changé mon mode d'écriture mais je dois lui rendre hommage. Il a été un de mes maîtres et j'ai découvert des qualités cachées grâce à ce livre lu tardivement. Certes, il s'y plaint amèrement de mai 68 tout en disant que tous les sociologues sont «tant soit peu de Nanterre» et il y regrette la fin d'une époque. Mais il s'y montre plus à gauche que nous aurions pu le croire. Il donne comme raison de sa vocation pour la sociologie une insatisfaction devant l'état de la société et un choix substitutif à la politique. Il dévoile pourquoi il a été vacciné de tout enthousiasme pour le système communiste soviétique, ayant été lui-même jeune adolescent dans ce pays. Nous ne nous sommes pas parlés de 1991 à 2003 jusqu'à un déjeuner sympathique où nous avons pu échanger tous les deux quelques mois avant sa disparition. Cet éloignement avait une
1Je remercie Florian Ferrand pour la mise en forme de cet ouvrage.
2 Henri Mendras, Comment devenir sociologue? Souvenirs d'un vieu:x: mandan.n,

Arles, Editions Actes Sud, 1995. 3 Michael Burawoy, in Public S oci%gy,FifteenEminent S ocioJogists Debate Politics and the Professionin the Twenry-FirstCentury, édité par Dan Clawson, Berkeley, University of California, 2007.

cause

légère: un jour, à une réunion de la rev.ue Futuribles, où

j'affirmais qu'il y avait des chômeurs qui faisaient du bénévolat, il m'a dit : « Vous dites n'importe quoi! ». Mais restée son élève timide, je n'avais pas su me défendre. Tout comme il avait choisi de travailler sur le monde paysan, sujet alors incongru, j'ai choisi pour sujet de thèse d'Etat un monde social surprenant que peu de personnes connaissaient: celui des bénévoles. Il ne s'agit pas d'un monde en voie de disparition, bien au contraire. La difficulté était que j'étais touchée par les questions de bénévolat et de solidarité alors que, peut-être, d'autres sociologues ne sont pas « touchés» par l'objet qu'ils étudient. Beaucoup de mes chers collègues avaient essayé de m'en dissuader. Je les remercie car c'est souvent dans l'opposition et la nécessité de convaincre que l'on construit et argumente. La lecture de l'ouvrage Habits of the Heart de Robert N. Bellah4 m'a soutenue. Une réflexion nouvelle sur les solidarités s'imposait en France. Peut-être le sujet était-il tabou? En particulier, un appendice à cet ouvrage s'intitule «(social science as social philosophy». Robert Bellah y écrit que le scientifique compétent ne doit pas cesser d'être un citoyen et qu'il ne doit pas être seulement un spécialiste mais un « philosophe public» enraciné dans la tradition humaniste. Le qualificatif de sociologie « publique» signifie qu'il faut engager un dialogue avec le public: ce sont les mots de Robert Bellah en 1985, donc 20 ans avant Michael Burawoy. Il dit aussi que c'est un dialogue avec les « anciens », Alexis de Tocqueville par exemple. Quant à la discussion sur la sociologie publique et les écrits de Michael Burawoy, lancée en 2005, qui identifie quatre types
~ Robert Bellah, Richard Nfadsen, William :ivLSullivan,Ann Swidler et Stephen 1\1.Tipton, Habits of the Hearl, Individualism and Commitment in Amen"canLife, New York, Harper and Row, Perrenial Library, 1985. 8

de savoirs: ceux des «professionnels» discipline - les universitaires et les critiques, politiques profond.

les mieux chercheurs

formés de la - les savoirs

les savoirs (appliqués) concernant et les savoirs «publics », elle Michael Bura\-voyS écrit:

la mise en œuvre de me touche au plus

Nous avons passé un siècle entier à professionnaliser la construction de la connaissance, à aller du sens commun vers la connaissance scientifique; si bien que maintenant nous sommes prêts, plus que prêts même, à nous engager dans un mouvement systématique de retraduction qui consistera à rendre les savoirs à celles et ceux qui en sont l'origine, à faire des problèmes privés des questions publiques, régénérant ainsi la fibre morale de la sociologie. Tels sont le défi et la promesse, tel est le projet de la sociologie publique. Il ne s'oppose pas à celui de la sociologie universitaire; il en est le complément.

Dire qu'il n'est pas facile de contraindre l'esprit sociologique me semble, hélas, quelquefois faux puisque certains sociologues sacrifient l'imagination à la carrière. J'ai essayé pour ma part de garder fertiles les motivations que j'avais au départ et à Nanterre en 1967.

5 Dans la traduction de Daniel Bertaux, « Introduction à la traduction de la première partie (pp 4-11) de l'article de !vlichael Burawoy CF Public or sociology', American Sociological eview,vol. 70, février 2005 ; pp. 4-28. », S ocioR Logos, Numéro 1, revue en ligne. 9

Pourquoi la sociologie?

Mes études

J'aurais probablement fait de la sociologie de toute manière car mon intérêt intellectuel, ma manière de penser et ma curiosité m'y auraient amenée irrémédiablement. J'ai mis longtemps à comprendre ce qu'était la philosophie. Quant à la psychologie, elle me semble réductrice et ne pas tenir compte suffisamment de la variable « sociale }).J'aime beaucoup la variété des regards et des méthodes de la sociologie française mais c'est l'école de Chicago qui m'a beaucoup influencée. Je suis arrivée à la sociologie, c'est-à-dire aux études de sociologie, fm 1966 car j'avais été malade de septembre à novembre et il m'était impossible de continuer dans la voie que j'avais choisie, c'est-à-dire l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et une école de journalisme. Rentrer à l'université en décembre était facile car j'avais passé en juin, à la fm de ma formation en hypokhâgne, l'examen qui permettait de passer en seconde année de DUEL, comme on appelait à l'époque cette première phase des licences. Je pensais faire une année blanche, ce qui somme toute était assez comique puisque je souffrais d'une grave jaunisse. Je l'avais attrapée au Maroc lors d'un séjour de service civil, qui m'avait certainement beaucoup appris sur le fonctionnement social et l'inégalité. J'y avais en effet construit avec d'autres , . . .." Jeunes une ma1son pour personnes agees, qUl J espere ne
A

s'appuient pas trop aux murs car je n'ai pas vraiment de talents de maçonne. A l'université faire quoi? J'ai hésité entre l'allemand et la linguistique mais mon choix fut rapidement déterminé par une rencontre dans un ascenseur. Je me heurtai à un bel homme d'une soixantaine d'années avec une magnifique chevelure blanche que je reconnus immédiatement. C'était Henri Lefebvre. C'est donc lui qui décida de la filière disciplinaire où je suis entrée et où je m'inscrivis: en sociologie. Et pourtant, Henri Lefebvre ne se défmissait pas comme sociologue. «L'auteur ne peut se classer ni comme philosophe, ni comme spécialiste de telle ou telle discipline (sociologie, histoire, etc. Ce qui le rend proprement inclassable, écrivait-il lui-même dans son ouvrage Du rural à l'urbain6. Le hasard n'existe pas, j'avais déjà rencontré des sociologues, et en particulier Jean Duvignaud dans un congrès sur les villes jumelées en Tunisie à l'organisation duquel j'avais participé pour gagner quelques sous. Il m'avait semblé bien capricieux, petit bonhomme sec et autoritaire, et je ne m'étais guère intéressée à ce qu'il était et quelle était sa profession. D'ailleurs, ses goûts littéraires pouvaient prêter à confusion et ne me passionnaient pas autant que ceux d'Albert Memmi, que je lisais déjà? Bien des années après, en lisant ses travaux, et en particulier ses ouvrages de sociologie générale et son livre sur la planète des jeunes, j'ai regretté de ne pas avoir discuté avec lui. Mais se serait-il intéressé à une lycéenne? J'avais eu aussi la chance de connaître un célèbre linguiste spécialiste de l'abyssin et de la langue française, Marcel Cohen8. J'ai été certainement
6 Henri Lefebvre, Du rural à l'urbain, Paris, Editions Anthropos, 1970. 7 Memmi est-il un sociologue ou un écrivain? Ses deux talents ont renforcé mon goût pour la sociologie. 8 Un des mes oncles. 12

influencée par des rencontres avec lui autour de goûters, où nous dévorions des confitures savoureuses faites par sa femme que nous appelions « tante macaron» à cause de sa coiffure. J'aimais aussi la couverture d'un de ses livres où il tirait une énorme langue et ressemblait un peu à Einstein avec sa vigoureuse chevelure blanche: c'était une caricature de la main de Jean Eiffel. J'avais une formation et une sensibilité aux problèmes sociaux très hétéroclite: celle des mouvements lycéens protestants (<< la fédé »). Les responsables, dont Pierre Dominice, maintenant professeur émérite à Genève, nous incitaient à préparer des dossiers sur des sujets sociaux et politiques comme le mouvement de libération des femmes ou l'apartheid. Nous participions également à des rencontres avec des «dissidents» et notre formation politique a été intense, y compris à la fm des années 60 avec le parti communiste espagnol ou avec des dissidents marocains à Tioulmiline. D'ailleurs, en 1968, les rencontres rue Jean de Beauvais, à côté de la place Mouffetard, réunissaient dans le local de la « fédé » des membres du mouvement du 22 mars. Mais c'est dans un cours de danse du 17e arrondissement que j'ai eu l'occasion de fréquenter des jeunes gens en majorité de familles juives laïques et intégrées déjà politisés et dont certains sont devenus des intellectuels reconnus à gauche. Ce sont eux qui m'ont poussée à lire Marx et d'autres auteurs bien loin de la valse et du tango. La sociologie n'était pas très courue car il était impossible d'avoir une bourse intéressante fmancièrement pendant les études, dans la mesure où cette discipline ne s'enseignait pas dans le secondaire. On y rencontrait donc plutôt des enfants de bourgeois et de rares étudiants qui travaillaient par ailleurs, et quelques militants de partis «noirs et rouges ». Pour garder ma liberté et mon autonomie vis-à-vis de mes parents, j'ai très vite travaillé. J'ai fait pendant mes études des petits boulots très 13

formateurs: par exemple, j'ai servi de préceptrice à un jeune comte habitant près des Champs Elysées, j'ai été «nègre» pour

la thèse d'un

syndicaliste connu

crean

Menu) sur les

mouvements de jeunes, j'ai travaillé chez un programmiste hospitalier, et pour des journaux comme Elle et dans des boîtes d'études de marché, dont certaines très sérieuses comme la Cofremca. Mais surtout, j'ai fait des vacations au CNRS dans l'équipe de sociologie rurale d'Henri Mendras, qui avait alors écrit La fin despaysans9. Il avait prévu la diminution de ce groupe social et professionnel. Le personnage très parisien et très «sciences politiques» d'Henri Mendras contrastait avec l'habit qu'il endossait lors de ses vacances à Saint-Pantaly d'Excideuil. IvIoi dont la famille ne comptait pas de ruraux, j'étais fascinée par ce monde nouveau qui s'ouvrait dans les chapitres sur les changements et les innovations et surtout dans celui que nous apprenions par cœur sur le maïs hybride. En même temps, nous y lisions une bonne sociologie, c'est-à-dire un diagnostic sur la société qui expliquait des phénomènes microsociaux à la lumière des grands changements apportés par la politique agricole commune. Par ailleurs, les différentes éditions de son manuel Eléments de sociologielO m'ont aidée dans mes cours, même s'il fallait chercher des perspectives critiques ailleurs. Il a été un grand exemple pour moi car il aidait ses étudiants. C'est ainsi que j'ai été vacataire, chargée de chercher de la documentation pour sa collègue Nicole Eisner, pour une recherche sur les travailleurs immigrés, sujet sur lequel j'ai

9 Henri Mendras, La fin despaysans, Arles, Editions Actes Sud, 1992 (paru en 1967) . ta J'ai pris le parti, pour ne pas alourdir les notes, de ne pas citer les ouvrages les plus connus de tous les auteurs: un « clic» vers la BNF permet de retrouver les bibliographies! 14

retravaillé par la suite, comme ce fut également le cas sur la question des mouvements de jeunes. Je ne choisissais guère mes petits jobs mais j'en trouvais relativement facilement: j'écrivais correctement, je travaillais dur et je savais cultiver les relations, bien que très timide. J'ai travaillé pour un ouvrage sur les sondages à la Cofremca, que dirigeait de Vulpian, et j'ai fait des entretiens et des études quantitatives pour eux et pour d'autres « officines ». Je me souviens d'enquêtes sur l'huile d'arachide ou sur les Alfa Romeo. J'ai travaillé souvent pour un cabinet d'études suisse qui nous faisait faire des entretiens non directifs, ce qui m'a beaucoup appris en terme de méthode et de discipline car les entretiens ratés n'étaient pas payés et les sujets peu faciles. J'ai insisté sur mes rapports avec Henri Mendras mais plus loin je parlerai d'Henri Raymond et de Renaud Sainsaulieu (<< Sainsaulieu en un seul mot », m'a-t-il dit la première fois que nous nous sommes rencontrés rue Saint-Benoît). C'était une précision inutile, j'avais lu et relu l'introduction à L'identité au travail et la description qu'il y faisait de son travail d'établi à l'usine Renault et de la manière dont le regardaient des personnes qui le connaissaient « avant », quand ils le croisaient à l'heure des laitiers dans le métro. C'est curieux comme beaucoup de sociologues se défendent avec obsession d'avoir des origines bourgeoises. On prêtait à Georges Friedman, avec qui j'ai mangé une omelette norvégienne à L'Abbaye de Royaumont, une naissance dans une famille riche. Quant à Henri Raymond, j'ai été avec Attila Cheyssial un des ses « enfants », c'est-à-dire une étudiante assidue de ses cours du samedi matin et des voyages en Espagne ou sur la côte d'Azur où nous apprenions à faire des communications dans des congrès.

15

L~apprentissage

du terrain

Avec des camarades et mon futur mari, nous avons fondé le CEPES, devenu plus tard le CESOLl1, peut-être sur le modèle de l'ISU12. Nous eûmes très tôt des contrats d'études. La bande qui m'entourait a été formée en partie à partir d'une des gardes prétoriennes de Michel Rocard13. Le premier contrat que nous décrochâmes portait sur la formation des fonctionnaires de catégorie B, et le second sur l'insertion des étudiants des écoles de commerce. J'ai découvert et appris beaucoup de choses, en particulier qu'il est plus facile d'écrire un mémoire de sociologie qu'un rapport qui doit vous être payé. Dans le premier, on peut dire, non pas n'importe quoi, mais être loin de la réalité que votre directeur de mémoire ne connaît pas toujours. Dans le second cas, on a en face de soi des commanditaires qui connaissent la réalité et qui ne comprennent pas que des sociologues en aient une vision autre que la leur. Quand nous avons écrit que l'école

11Centre d'Etudes des Solidarités Sociales (WW\v.ceso1.org),association fondée en 1981 pour héberger des contrats, mais nous avions aussi des objectifs « philanthropiques ». 12Institut de Sociologie Urbaine où travaillaient entre autres Henri Lefebvre, Antoine et Nicole Haumont, Henri et Marie-Geneviève Raymond. 13Je ne l'ai pas connu personnellement, je ne l'ai que croisé plusieurs fois.

de commerce de Brest avait de bons résultats, nous avons été maltraités par la chambre de commerce de Paris qui nous fmançait. J'ai appris la valeur de la preuve mais aussi la mauvaise foi des commanditaires quand ils ne trouvent pas et ne lisent pas ce qu'ils auraient aimé voir écrire et lire. Nous avons eu, outre ceux de nos professeurs de Nanterre, des soutiens comme celui de Michel Rocard. A la DGRST, Lucien Brams, un sociologue ami d'Henri Raymond, avec qui il regardait les matchs de football, nous a donné une étude à faire sur «le pouvoir au village ». Ce financement m'a aidée à démarrer ma thèse en équipe avec des camarades qui venaient de diverses disciplines, en particulier les sciences politiques. Henri Raymond n'était jamais en veine de solidarité ni d'idées pour dénicher un petit boulot pour ses « élèves» et les sortir de la mouise. Il avait des relations presque mondaines dont il nous faisait profiter. A l'université de Nanterre, nous étions obligés d'explorer, de faire du terrain, d'aller regarder ce qui se passe dans la réalité. En particulier, nos enseignants de sociologie urbaine, autour de l'équipe d'Henri Lefebvre, nous ouvraient les portes de labyrinthes. Ils le ftrent davantage que Raymond Boudon et Alain Degenne, qui nous enseignaient avec difficulté des sa\Toirs mathématiques et théoriques fmalement rebutants. Mais ce fut sous la responsabilité de Michel Crozier que je fis mon premier travail sur la marginalité urbaine à Belleville, pour ma maîtrise, en quelques petites semaines. J'ai exploré le quartier de haut en bas, en compagnie d'un camarade, qui en parallèle, était étudiant à l'école de commerce de Paris et qui était moins soucieux que moi de vérifier les hypothèses et les protocoles de recherche. Je me sentais à moitié flic, à moitié journaliste, tour à tour assistante sociale et écrivain comme Jack London dans son ouvrage ln and Out Paris. Etais-je déjà dans l'habit de ce médecin du pauvre qu'Henri Mendras décrivait comme un des rôles de 18

sociologue? En tout cas, le quartier très cosmopolite de Belleville était un terrain passionnant car ses rues en pente avaient été secouées par des émeutes qui opposaient des groupes juifs et arabes et étaient envahies par la promotion immobilière. C'est probablement à cette époque et à l'occasion de travaux de terrain que j'ai découvert Louis Wirth, à cause de son livre sur le ghetto, mais aussi Robert Park, Franklin Frazier, Robert Faris, Albion Small, Ernest Burgess et beaucoup de leurs collègues de l'école de Chicago. L'analyse très simple de la ville, de ses zones et de ses problèmes sociaux, les découpages selon les groupes ethniques qui y habitaient, les problèmes de délinquance et de violence qui faisaient à peine écho à ce qui se passait en France dans les quartiers, tout m'a fascinée. Je crois que le chapitre de Franklin Frazier sur l'embourgeoisement (genttification) des quartiers noirs de Harlem a été une leçon importante sur la ségrégation interne à un groupe social stigmatisé et sur le découpage urbain et social en zones. De même que l'explication des concepts d'acculturation et d'amalgamation14 et de leur différence avec ceux d'intégration et d'assimilation m'est restée plantée dans la tête comme une hache tant ils supposent de domination, de haine et de violence entre les groupes sociaux et entre les sexes. L'enthousiasme avec lequel semblaient travailler les élèves et leurs professeurs dans la première et la seconde école de Chicago était égal à celui des équipes d'étudiants d'Henri Raymond, quand nous nous répandions sur le terrain, dans les impasses et sur les trottoirs des villes. Nous n'avions pas l'ambition de tout cartographier mais nous étions voraces et notre imagination était grande. Je me suis toujours souvenue de
14Les maîtres blancs « blanchissaient» leurs esclaves en violant les femmes pour qu'elles mettent au monde des enfants métis. 19

ces leçons dans mes responsabilités emmener mes étudiants à Chicago, banlieues grises d'Amsterdam.

pédagogiques, jusqu'à à Naples ou dans les

J'avais mis le pied à Mantes-la-Jolie et rencontré des groupes de jeunes parmi lesquels avait évolué un jeune homme qui avait tué un chauffeur de taxi. On pouvait entrevoir l'abandon de ces grands ensembles et la révolte qui y couvait. Philippe Meyer travaillait à l'époque avec un prêtre dans le 15è arrondissement de Paris, à Grenelle, sous le métro, pour aider des «blousons noirs ». Il est certain que les travaux de William Foot Whyte sur Street Corner Sociery15 renvoyaient à une réalité que nous commencions à percevoir. Le regard qu'Howard Becker portait sur des professions ordinaires comme les chauffeurs de taxi, les policiers ou les joueurs de jazz me plaisait par sa simplicité empirique. Il était facile de les illustrer par les images de fùms qui emplissaient nos têtes, en particulier ceux sur les gangs et gangsters américains et sur les bérets de « Bonny and Clide » et de «West Side Story ». Finalement, nous connaissions mieux par la lecture ces quartiers américains que ceux reculés et relégués de nos propres villes, où nous ne nous aventurions guère. Quand je suis allée à l'université de Chicago sur la 59è rue, j'ai été très émue de voir les portraits des grands ancêtres affichés au département de sociologie. Mais aussi de voir les téléphones pour appeler les patrouilles de police à chaque bloc d'immeuble. Ce sont mes divers petits travaux et mes débuts de recherches empiriques qui m'ont tout autant formée que mes études universitaires. Ils constituaient une expérience, pénible ou amusante selon les cas, de travail in vivo, d'apprentissage et, en quelque sorte de stage. La motivation fmancière est
15William Foote \'{Thyte,La JtructureJocialed'un quartieritalo-amén'cain,Editions La Découverte, 1995. Pam en 1943 sous le titre Street CornerS ocie!J. 20

importante. On ne gâche pas le boulot quand la rémunération est indispensable. Pour moi, c'était le prix de ma liberté et, peu à peu, une contribution indispensable à ma vie de couple et de famille. J'ai eu une bourse en maîtrise, grâce à l'office francoquébécois qui m'a financée trois mois et qui m'a permis de constituer une petite cagnotte, et ensuite j'ai eu une vraie bourse lors de ma première année de doctorat. J'ai eu un poste d'assistante à l'université de Grenoble II lors de ma seconde année de thèse, qui était déjà très avancée. C'était un équivalent des postes d'ATER actuels16. Nous étions soudain payés 1650 francs: une fortune (six fois moins que maintenant, c'est dire que le niveau de vie a bondi). Nourris souvent de compote de pommes et de riz, nous avons pu envisager la brandade de morue et la viande comme plats en semaine! J'étais habituée depuis de longues années à travailler vite et dur. Dans le secondaire, car je passais un temps important dans les mouvements de jeunes lycéens, puis en classe de philosophie et en hypokhâgne à Janson de Sailly, où nous avions une vie sociale animée. Curieusement, je n'ai jamais travaillé tard le soir ni tôt le matin, car j'avais besoin de sommeil. Et raccourcir mes nuits me paniquait. De même que je n'ai jamais fait ni mes devoirs ni mes travaux pour la fac au dernier moment, craignant toujours un empêchement de dernière minute. Plus tard, mes cours, mes conférences et mes rapports d'études ont toujours été terminés à l'avance car j'avais peur qu'un de mes enfants ne tombe malade et je n'avais pas de soutien familial pour faire face à ce type de problème. Les enfants passaient avant tout. Les « charrettes» que j'ai connues sont dues aux problèmes d'ordinateur ou d'imprimante, comme nous en avons eu tout au long des années 1980 quand l'outil ne se maîtrisait pas bien et que l'on perdait soudain l'ouvrage de plusieurs semaines. J'ai eu
16 Assistant temporaire de recherche.

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