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Trois mois dura notre bonheur

De
291 pages
Eté 1943. En plein cœur de la guerre, Nicole et Jacques, membres de l’Organisation de secours des enfants, cachent des enfants juifs. Deux ans durant lesquels ils parviennent à soustraire 200 enfants juifs de l’antisémitisme. Mais le bonheur ne tient qu’à un fil… Le destin les rattrape: Nicole et ses enfants adoptés sont arrêtés et déportés à Auschwitz. Jacques, lui, est arrêté à Lyon, torturé et interné au Fort de Montluc avant de s’échapper du train qui le menait vers Drancy.
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Trois mois
dura notre bonheur
Mémoires
1943-1944

Jacques Salon
Trois mois
dura notre bonheur
Mémoires
1943-1944


Précédé de
Bagdad





COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH

Le Manuscrit
www.manuscrit.com © Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6185-8 (pour le fichier numérique) 81-6184-X (pour le livre imprimé)
La Collection « Témoignages de la Shoah »
de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles
technologies de communication, la Fondation souhaite
garder et transmettre vers un large public la mémoire des
victimes et des témoins des années noires des persécutions
antisémites, de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation espère
ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix sont
restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent enfouis au
plus profond des mémoires individuelles ou familiales, récits
parfois écrits mais jamais diffusés, témoignages publiés au
sortir de l’enfer des camps, mais disparus depuis trop
longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multiplicité
des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collection à
laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lecture
composé d’historiens et de témoins, apporte sa caution
morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des conflits
divers tend à obscurcir, confondre et banaliser ce que fut la
Shoah, cette collection permettra aux lecteurs, chercheurs et
étudiants de mesurer la spécificité d’une persécution extrême
dont les uns furent acteurs, les autres complices, et face à
laquelle certains restèrent indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs, à l’image
des Justes du Chambon-sur-Lignon, le rejet de
l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion, et l’esprit
de fraternité.

Simone VEIL
Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
(septembre 2004)
7 Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld
Membres : Olivier Coquard
Gérard Gobitz
Katy Hazan (OSE)
Dominique Missika
Denis Peschanski
Paul Schaffer

Responsable de la collection : Philippe Weyl

Dans la même collection

Murmures d’enfants dans la nuit, de Rachel Chetrit-Benaudis

Auschwitz, le 16 mars 1945, d’Alex Mayer

Dernière Porte suivi de 50 ans après, une journée
à Auschwitz, de Claude Zlotzisty

À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE, de
Katy Hazan et Éric Ghozlan

J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, d’Albert Bigielman

Matricule A-16689. Souvenirs de déportation d’un enfant de
treize ans (mai 1944 - mai 1945), de Claude Hirsch

Jamais je n’aurai quatorze ans, de François Lecomte

Sali, de Salomon Malmed

Journal d’un interné. Compiègne, Drancy, Pithiviers. 12 décembre
1941 – 23 septembre 1942. Journal (volume I), Souvenirs et lettres
(volume II), de Benjamin Schatzman

Présentation de l’Œuvre de secours aux enfants
(OSE)



1La mémoire ne nous guérit pas de la mémoire et l’oubli nous tue
Michaël Glück




L’OSE les a accueillis, abrités, élevés. La vocation de
cette association fondée à Saint-Pétersbourg en 1912 a
longtemps été de sauver la vie. Aujourd’hui, elle
souhaite également préserver la mémoire. Le consensus
de silence de l’immédiat après-guerre est arrivé à sa fin.
Avec ces ouvrages, c’est une mission nouvelle que se
donne le service « Archives et Histoire » de l’OSE :
permettre à tous ceux qui le désirent de publier leurs
écrits. L’OSE demeure pour les survivants et ceux que
l’on nomme encore les « enfants cachés », un havre, un
lieu d’écoute. Dans ses archives reposent leurs dossiers
d’enfant, seules preuves tangibles de leur passé. Bien
d’autres, qui n’ont pas été confiés à l’OSE, viennent
avec confiance déposer leurs manuscrits, parfois juste
une ébauche ou un désir d’écrire.
Ces hommes et ces femmes souhaitent renouer par
l’écriture avec l’enfant qu’ils furent jadis. Sachant
d’instinct que le chemin qui y mène est difficile.
Écrire le passé exige que celui-ci soit parcouru en sens
inverse. Que l’on se remémore le visage et les gestes
de ceux qui ne sont jamais revenus. Que l’on revive la

1 Partition blanche, Verdier, 1984.
9
séparation, l’arrachement, le cauchemar de l’abandon
et de la perte. Pour écrire, il faut écouter la voix en
soi qui raconte. À la fois inaudible et assourdissante.
Tel est le souhait du service « Archives et Histoire »…
Aider tous ceux pour qui laisser une trace de leur
itinéraire est une démarche vitale. Faire connaître ces
témoignages nés de la souffrance, pour leurs enfants, les
générations à venir, pour tous ceux qui voudront
partager le récit de leur destinée.
L’Histoire de tous est la même, l’histoire de chacun est
unique. Dans son vécu, sa musique intérieure, son style.
Certains ont mis des années pour y parvenir, arrachant
chaque parole, dans une indicible angoisse, au no man’s
land de leur mémoire. D’autres ont vu les mots surgir,
limpides, du plus profond de l’oubli. Ces textes ne
cherchent pas à restituer les faits objectifs de l’Histoire,
mais à entendre le vécu de chacun.
À cette première mission, l’OSE se devait de faire une
place spécifique aux acteurs du sauvetage des enfants
pendant la guerre qui ont écrit leurs souvenirs et qui
dorment dans les archives de l’association : directeur de
maisons d’enfants ou dirigeant, assistante sociale ou
médecin, ils ont tous à un moment ou à un autre, à une
place ou à une autre, contribué à cette part méconnue de
la résistance juive.
Enfin, rassembler et mettre en perspective des
témoignages de la guerre ou de l’après-guerre, allier
l’histoire et la mémoire dans le même « devoir de
connaissance » pour les générations futures reste le fil
rouge de ces livres.
10



Traduction faite à Marseille en janvier 1934 de l’acte de
naissance de Jacques Salon, établi en 1929 par les
Britanniques alors mandatés pour administrer l’Irak
11



Acte de naturalisation de Jacques Salon, 11 décembre 1937


12TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR



Biographie
de
Jacques Salon







1914 31 octobre : naissance d’Isaac Shalom à Bagdad
en Mésopotamie (à l’époque Empire ottoman,
Irak actuelle), fils de Abdullah Isaac Shalom
Obadia et de Rachel Rebecca Hanania. C’est une
ancienne famille juive de commerçants aisés.

1920 Naissance de sa sœur Josette (une petite Violette,
née en 1917 ou 1918, était morte peu avant).

1922 Abdullah étant gravement malade, la famille
Shalom quitte l’Irak et s’installe à Marseille pour
le faire soigner. Isaac Shalom, dont le nom est
francisé en Jacques Salon (ou parfois Salom),
commence à l’âge de sept ans l’apprentissage du
français.

1923 11 mars : le père de Jacques meurt, âgé de trente-
un ans.

13JACQUES SALON BIOGRAPHIE DE JACQUES SALON
1924-1931 Jacques fait des études littéraires au lycée
Périer de Marseille.
Parallèlement, il s’investit au sein du mouvement
de scoutisme des Éclaireurs de France. Son
totem (surnom) est Martinet attentif.

1931-1932 Venu habiter Paris avec sa mère et sa sœur,
Jacques est inscrit au lycée Henri IV en classe de
philosophie. Très brillant élève, notamment en
grec et en latin, il obtient la mention « très bien »
au baccalauréat. Encouragé par tous, il aspire à
intégrer l’École normale supérieure.

Mais les quatre oncles maternels de Jacques, qui
subvenaient aux besoins de la famille Salon, sont
ruinés par la crise économique qui fait suite au
krach boursier de 1929 aux États-Unis. Dès qu’il
est bachelier, Jacques doit mettre un terme à ses
études pour gagner sa vie et celle de sa famille.

1933 Âgé de 19 ans, il trouve un emploi à Marseille
dans une agence de courtage en céréales
(Goldschmidt, Bernard Eisinger, Sarec). Il y
travaillera jusqu’en juin 1949, avec une
interruption de 1942 à 1944.

1937 Devant la montée de l’antisémitisme, Jacques
quitte les Éclaireurs de France pour fonder,
avec son ami Roger Eisinger, dont le nom de
plume est Emmanuel Eydoux, un groupe
d’Éclaireurs Israélites.

11 décembre : Jacques est naturalisé français.
14TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR BIOGRAPHIE DE JACQUES SALON
1940 Il fait la connaissance Nicole Weil, assistante
sociale à l’OSE.

1941-1942 Ils entrent tous deux dans la Résistance. Ils
s’engagent dans le sauvetage des enfants juifs et
feront passer en Suisse plusieurs centaines
d’entre eux.

er1943 1 juillet : Nicole Weil et Jacques Salon se
marient à L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse).

1943 24 octobre : Nicole est arrêtée à Nice puis
transférée au camp de transit de Drancy (Seine-
Saint-Denis actuelle).

20 novembre : Nicole est déportée par le convoi
n° 62 qui arrive à Auschwitz trois jours plus
tard. Refusant de quitter les enfants qu’elle avait
pris en charge à Drancy, elle est conduite avec
eux à la chambre à gaz.

1944 8 mai : Jacques est arrêté à Lyon. Torturé par la
milice dans les locaux de la faculté de médecine,
avenue Berthelot, siège de la Gestapo, il est
interné à la prison du Fort de Montluc.

Fin mai : lors de son transfert vers Drancy, il
s’évade avec dix camarades. S’étant fracturé un
genou en sautant du train, il est soigné dans la
clandestinité.

Septembre : au cours de sa convalescence, pour
conjurer l’absence de sa femme dont il est sans
15JACQUES SALON BIOGRAPHIE DE JACQUES SALON
nouvelles depuis huit mois, il entreprend de lui
écrire. Jamais envoyées, jamais lues par leur
destinataire, ces lettres forment le cœur de ses
Mémoires (Trois mois dura notre bonheur).

1945 11 mai : au château d’Écouy (aujourd’hui dans
l’Eure), Jacques organise, à la demande de l’OSE,
l’accueil de 426 jeunes rescapés du camp de
Buchenwald.

Juin : un médecin qui était dans le même convoi
que Nicole lui apprend qu’elle ne reviendra pas.
Il cesse deux mois plus tard son activité au sein
de l’OSE, et tente alors de se reconstruire, très
soutenu par ses amis Françoise Minkowska et
Eugène Minkowski.

1950 Avril : mariage avec Madeleine Gontcharenko
dont il divorce un an plus tard.
Il s’installe à Paris.

1953 9 juillet : Jacques se marie avec Myriam
Greilsammer. De leur union naissent quatre
enfants : Michèle (1952), Olivier (1955), Perrette
(1957), et Emmanuel (1961).

Il fonde sa propre entreprise de courtage,
l’Office de liaison et de représentation (OFLIR) :
import-export de céréales, épices et hévéa.

1959 Jacques et Myriam achètent un terrain à
Nanteau-sur-Essonne (près de Malesherbes), y
installent un chalet rudimentaire. Durant de
16TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR BIOGRAPHIE DE JACQUES SALON
nombreuses années, ce chalet — l’électricité ne
sera jamais installée et l’eau courante tardive-
ment seulement — accueillera leurs nombreux
amis, dont Germaine et Lucien Granger,
Germaine et Léon Poliakov, Eugène Minkowski,
Jacqueline et Étienne Weill.

1960 Jacques voyage beaucoup pour son travail en
Afrique (Mali, Cameroun, Mauritanie, Gabon),
en Amérique du Sud (Venezuela, Uruguay,
Surinam), au Sri Lanka et en Italie.
Son don pour les langues (il parlait l’hébreu,
l’arabe, l’anglais et l’araméen durant son enfance
à Bagdad, et par la suite, se montra toujours
désireux d’en apprendre un nouvelle), son sens
de la communication, et son humour rendirent
particulièrement chaleureux les contacts qu’il
établit avec ses interlocuteurs professionnels de
toutes nationalités.

1961 30 mars : décès de sa sœur Josette.

1965 21 avril : décès de sa mère, âgée de soixante-
quatorze ans.

1970 À partir de cette date, Jacques se spécialise dans
l’import-export du riz, principalement entre les
grandes rizières de l’Italie du Nord et différents
pays d’Afrique, en particulier le Gabon, qui lui
commandent leurs réserves nationales.

1977 Séparation de Jacques et Myriam Salon. Le
divorce sera prononcé en mai 1986.
17JACQUES SALON BIOGRAPHIE DE JACQUES SALON

1985 Jacques prend sa retraite. Dès lors, il rassemble
ses lettres écrites en 1944, met en forme la
rédaction de ses actes de résistance (voir
Résistance au jour le jour dans les annexes), et
d’anecdotes professionnelles. Il rédige également
à l’intention de ses enfants et petits-enfants le
texte de ses années d’enfance à Bagdad et de
jeunesse à Marseille (voir Bagdad).

1989 2 décembre : Jacques Salon s’éteint en son
domicile de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-
Seine).

Féru de littérature, d’œuvres d’art et d’archéo-
logie, bibliophile averti, pianiste amateur de haut
niveau (il prit des leçons jusqu’à la toute fin de sa
vie), toujours proche de la nature (montagnard
malgré les séquelles graves aux genoux de son
évasion du train), Jacques Salon fut constamment
pour ses proches, famille et amis, un homme
chaleureux, généreux et attentif. C’est d’une
manière à la fois émerveillée et créatrice qu’il
vivra le judaïsme.

18TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR



Préface







Le service Archives et histoire auquel j’appartiens, est
heureux de voir réaliser la publication des Mémoires de
Jacques Salon. Et ce pour plusieurs raisons.
Pour répondre au vœu de sa dernière épouse, Myriam,
qui s’est longtemps battue pour faire connaître ce texte,
1relayée par J.-P. Bader, ancien Commissaire des EIF et
ami de la famille. Mais surtout, pour redonner toute sa
place à un personnage méconnu de l’organisation et
contribuer à renouer les fils de la longue histoire du
sauvetage des enfants juifs pendant la guerre.

Jacques Salon est issu d’une des plus anciennes
familles juives de Bagdad. Fier d’être né en Mésopotamie,
berceau de l’écriture, c’est également un exemple parfait
d’intégration, il se dit lui-même « enraciné dans la terre de
France », amoureux des paysages de la Provence où il
grandit, de la montagne qu’il parcourt avec sa patrouille
des Éclaireurs de France, de la littérature qu’il dévore dès
l’âge de sept ans, de la langue enfin qu’il fait sienne très
vite. Naturalisé en 1937, alors qu’il est en France depuis

1 Éclaireurs Israélites de France, créés en 1923.
19JACQUES SALON PRÉFACE
plus de seize années, il connaît le baptême du feu dans la
trouée de Sedan.
Démobilisé en 1940, il rencontre Nicole Weil, jeune
assistante sociale de l’OSE. Trois ans plus tard, Jacques
et Nicole se marient à L’Isle-sur-la-Sorgue, trois mois
après, ils seront séparés à tout jamais : Nicole est arrêtée
à Nice en convoyant des enfants vers la Suisse. Ils
devaient partir en Suisse avec des passeports de citoyens
d’Amérique centrale pour ne pas être refoulés.

Il écrit ce texte en l’attendant : un long chant
d’amour et d’espoir, mais également un fragment
d’histoire de l’OSE et le parcours exemplaire d’un
homme qui se jette à corps perdu dans l’action.
Après Megève avec Nicole où ils réussissent à faire
passer clandestinement 180 personnes, c’est l’attente à
la maison d’enfants du Masgelier, puis l’organisation de
la logistique des convois d’enfants à partir de Lyon.

« Si je suis arrêté, comment me comporterai-je ? » se
demande-t-il. Cette lancinante question que chacun se
pose, plus ou moins abstraitement, Jacques l’a vécue à la
prison de Montluc. Affreusement torturé, il ne parlera
pas et, malgré ses blessures, sautera du train qui
l’emmène à Drancy à la fin du mois d’août 1944, avec
d’autres camarades, dont Julien Samuel de l’OSE.
Son texte s’arrête en 1945, lorsqu’il sait que Nicole ne
reviendra plus.

1Katy Hazan

1 Historienne auteur de : Les orphelins de la Shoah. Les maisons de l'espoir (1944-1960),
Éditions Les Belles Lettres, octobre 2000, et en collaboration avec Éric Ghozlan
À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE, collection « Témoignages de
la Shoah », FMS/Éditions Le Manuscrit, 2005.
20TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR





BAGDAD
21JACQUES SALON
22TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR











Né à Bagdad en 1914, j’ai connu dans ma prime enfance
un univers aujourd’hui disparu. Bagdad, un nom qui fait
rêver, la ville des Mille et Une Nuits. En fait, la capitale
edes califes fut incendiée, saccagée vers le XII siècle par
les hordes mongoles et il ne reste, je crois, aucun
monument des temps de sa splendeur. Jusque-là,
l’Empire ottoman l’avait laissée vivre au rythme du
Moyen Âge, mais les Anglais, mandatés en 1918 pour
administrer l’Irak qui venait d’être créé, commençaient à
installer l’eau courante, l’électricité et à instaurer l’état
civil. C’est ainsi que je n’ai pas de véritable acte de
naissance ; le document qui m’en tient lieu date de 1919
et mentionne : « profession : célibataire ».
Je voudrais donc conter ce qu’a été, jusqu’à mes sept
ans, mon enfance dans cette ville prestigieuse. Ma mère
a souvent rappelé devant moi que j’étais né pendant une
crue du Tigre. En ce temps-là, une grande partie de la
bourgeoisie citadine campait sur les bords du fleuve,
sous de très vastes tentes abritant toute la famille et
divisées par des tentures, en plusieurs pièces. Tous ces
campeurs avaient dû, dans la nuit, se réfugier précipi-
tamment dans les maisons environnantes.
23JACQUES SALON
Mes premiers souvenirs datent probablement de mes
quatre ans, puisque je ne me rappelle pas avoir vu
d’uniformes turcs — le pays étant, jusqu’en 1918,
province turque.
Ma grand-mère paternelle habitait une vaste maison
flanquée de deux autres où résidaient, avec leur famille,
mon père et un de ses frères.

Par les rues bruyantes cheminait, en vêtements
bigarrés, tout un peuple où se mêlaient sectes et religions.
J’entends encore les cris des marchands d’eau ployant
sous leurs outres pleines, des marchands de haricots verts
bouillis : « Loubia, Loubia… » en faisant avancer une
poussette semblable à celle de nos marchands de glace.
Suivaient les marchands de pois chiches grillés et de
pistaches : ceux qui jouissaient d’une certaine aisance
faisaient tirer leur voiturette par un âne.

Les maisons étaient construites comme au temps
d’Abraham, selon ce que nous ont révélé les fouilles
archéologiques. Autour d’un grand patio en pente très
douce pour l’écoulement des eaux qui se déversaient
dans un petit trou au milieu de la cour se succédaient les
pièces du rez-de-chaussée, où l’on vivait pendant la
journée. La cuisine était une pièce haute de plafond, aux
murs noircis. Je vois encore la servante au pied d’un
foyer primitif en pierres, soufflant sur le feu de bois
sous la cheminée.
Aux heures fraîches, les maîtres se tenaient dans le
patio, mais aux heures chaudes, on vivait au sous-sol,
dans une sorte de hall sans fenêtres ; on y déjeunait, on y
faisait la sieste au rythme d’un boy qui manœuvrait le
puaka, sorte de tenture tendue, suspendue au plafond ;
24TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR BAGDAD
c’était un écran constitué de plusieurs épaisseurs de toile ;
jusqu’à terre pendait une corde que le boy tirait sans arrêt
et son balancement rythmait nos repas et nos siestes.



Jacques Salon avec sa longue chevelure,
qu’il conserva jusqu'à l'âge de cinq ans
25JACQUES SALON
Sur le devant, côté rue, la maison comprenait une
échoppe louée à un cordonnier musulman. J’aimais
beaucoup y aller. Il m’accueillait toujours avec des rires
et des plaisanteries. Je portais alors une robe ou plutôt
le long tablier des écoliers d’autrefois, mais j’en avais
plusieurs de toutes les couleurs. Selon la coutume, mes
cheveux étaient longs et je priais ma mère de me faire
dix-huit tresses (nombre porte-bonheur en hébreu).
C’était une de mes joies. C’est à cinq ans seulement
qu’on coupait les cheveux longs des garçons, au cours
d’une grande fête familiale et j’ai conservé en souvenir
mes tresses blondes jusqu’au jour où ma sœur s’en
empara pour s’en faire un chignon il y a une vingtaine
d’années.

On accédait au premier étage par un escalier en bois
sous lequel s’abritait un poulailler et je me rappelle un
coq qui terrorisait la servante car il aimait se planter sur
son épaule et lui infliger des coups de bec.
Au premier étage, les chambres s’ouvraient, à
l’intérieur, sur un balcon circulaire qui donnait sur le
patio. On ne se retirait dans les chambres que pour la
nuit, et encore pas toute l’année. En effet les maisons
étaient surmontées non pas d’un toit mais d’une
terrasse qui recouvrait le tout, à l’exception du patio.
En été, les servantes y installaient les lits. Les voisins
pouvaient passer d’une terrasse à l’autre et plaisanter
joyeusement.
On risquait cependant de rencontrer — comme en
Europe les cancrelats — des scorpions, redoutables
bêtes de vingt à vingt-cinq centimètres de long qui
avançaient vers les coins d’ombre mais n’avaient point
peur de l’homme et elles dardaient leurs queues. Leurs
26TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR BAGDAD
piqûres n’étaient pas mortelles mais très douloureuses et
provoquaient une fièvre intense qui durait plusieurs
jours, pendant lesquels on devenait violacé. Une de nos
servantes semblait les attirer car elle fut piquée à
plusieurs reprises.
Je garde de ces nuits sur les terrasses une
impression inoubliable ; les plaisanteries et les rires des
voisins qui enjambaient les balustrades, et peut-être
mon impression la plus forte est celle que j’éprouvai la
fois où je me réveillai au milieu de la nuit dans l’air sec
de la région. Les étoiles scintillaient d’un éclat
fascinant qui me poursuit encore et depuis, toute ma
vie durant, je cherche les étoiles. J’ai voulu connaître
les constellations ; certaines d’entre elles m’attiraient et
j’éprouvais de la sympathie pour elles et, de nos jours
encore, pendant mes périodes sombres, je cherche
Orion ou la Couronne boréale, le Lion, je les appelle
en leur disant mes soucis, et toutes mes étoiles amies
me rassurent.

La chambre de ma mère donnait sur cette rue
bruyante et étroite, par une fenêtre qui était
naturellement un moucharabieh avec grillage de fer
forgé. De l’autre côté de la rue se dressait une maison
dont la fenêtre était exactement située en face de la
nôtre et c’est là qu’habitait la grande amie de ma mère,
Joséphine, une chrétienne, et je vois encore les deux
amies chuchoter de fenêtre à fenêtre. Leurs
conversations étaient parsemées de rires. Comme toutes
les femmes, ma mère portait un chalvar qui l’enveloppait
tout entière. D’une main elle retenait les bords sous les
yeux, et de l’autre à la taille. C’étaient de lourdes étoffes
souvent tissées avec des filets d’or ou d’argent.
27JACQUES SALON




Mariage des parents de Jacques Salon
28TROIS MOIS DURA NOTRE BONHEUR BAGDAD
Les hommes portaient encore le caftan brodé et le
tarbouche, qui est un fez rigide, mais mon père
innovait en s’habillant à l’européenne. C’était un bel
homme. Mes parents avaient fait un mariage d’amour
après avoir surmonté des épreuves que je relaterai
plus loin. Mon père tenait toujours une canne et un
chapelet d’ambre. Il allait souvent au café. J’étais plein
d’admiration pour lui. Je le voyais égrener son
chapelet. Nous étions une famille très unie et
affectueuse mais il n’était point question de s’embras-
ser ; on ignorait les baisers. Simplement, le Shabbat,
jour du Seigneur, je baisais la main de mon père et
celle de ma mère. De temps à autre mon père
permettait que je vienne à son bureau. C’était au
milieu d’un immense bazar, deux ou trois pièces
sombres et où traînait, je me rappelle, la presse à
copier car à cette époque, même l’Europe n’utilisait
pas encore le papier carbone, et je contemplais,
ébloui, cette pièce où mon père se livrait à des
activités certainement merveilleuses.

Les Anglais avaient ouvert quelques larges artères et
installé un pont, le New Bridge, qui était en fait un pont de
bateaux mais qui représentait à mes yeux le summum de
la civilisation. On traversait le fleuve, sillonné de barques,
la plupart rondes et enduites de bitume comme au temps
des califes et même d’Abraham, car les habitudes
n’avaient point changé depuis trois mille ans. Des
barques glissaient le long du fleuve et le courant rythmait
les mélopées des bateliers. La première fois où mon père
m’emmena cheminer le long du fleuve, il me donna la
main et je trottinai à ses côtés, longeant les prairies, les
champs d’orge. Une chose m’émerveillait : au milieu de
29