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Trois siècles de presse francophone dans le monde

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296314177
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Trois siècles de presse francophone dans le monde

Gilles Kraemer

TROIS SIECLES DE PRESSE FRANCOPHONE DANS LE MONDE
HORS DE FRANCE, DE BELGIQUE, DE SUISSE ET DU QUEBEC

Préface du Professeur Pierre Albert

Editions L'Harmattan, Paris 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005

@EditionsL'Hannattan,

1995

ISBN: 2 - 7384 - 3969 - 1

REMERCIEMENTS

Nombreux sont celles et ceux qui m'ont apporté leur concours pour l'élaboration et l'écriture de ce livre. Je remercie en tout premier lieu le Professeur Claude-Jean BERTRAND de l'Institut français de presse, qui suit mes premières recherches dans le cadre d'une thèse dont est issu le présent ouvrage. Je tiens par ailleurs à remercier très chaleureusement M. Robert PERSEIL, depuis longtemps spécialiste de l'action en direction du journalisme au ministère des Affaires étrangères, et dont l'aide autant que le soutien m'ont été précieux. Mes pensées reconnaissantes vont aussi à tous ceux qui m'ont encouragé en me prodiguant des conseils pertinents, en m'ouvrant leurs archives personnelles ou leurs collections particulières, en me faisant partager leurs propres recherches ou leurs souvenirs. Ainsi, je remercie cordialement le Professeur Pierre ALBERT, Mme Véronique BARBOTIN, M. Lotfi BEN SASSI, M. Michel de BRETEUIL, M. Victor CYGIELMAN, Mme Tamima DAHDAH, le Professeur Alain DANIEL, Mme Zakya DAOUD, M. Jean-Jacques DUSUZEAU, M. Bernard FREDERICK, M. Rémy GAZEU, M. Robert GINESY, M. Gérard GROC, M. Georges GROS, M. Amos HAREL, Mme Lucienne LANDI, M. Fouad MANSOUR, Mme Anahide MERAMETDHAN, M. Paolo MOMIGLIANO, M. Ridha NAJAR, Mme Claire RICHET, le Dr. Khalil SABAT, M. Mohamed SALMAWY, le père Gérard VIAUD, M. Dominique VIDAL.

PREFACE

Cet ouvrage contribue à combler une lacune dans l'historiographie de la presse française. Gilles Kraemer a eu le rare courage de traiter un sujet dont l'ampleur chronologique - trois siècles - et la dispersion géographique - il n'est guère de pays qui n'ait connu ou ne connaisse encore des journaux en français - avaient découragé avant lui bien des chercheurs et il doit en être à la fois félicité et remercié. Le passé de la presse en français hors des grands pays francophones ouvre à la recherche un immense territoire. Comme les cartes du XIXe siècle, il comporte bien des zones blanches, des terrae incognitae. L'auteur, venu à l'histoire par sa vocation de journaliste, s'est lancé dans l'exploration de ce monde foisonnant et passionnant: il a dégagé de belles perspecti ves. Comme on ne peut décrire la forêt sans en connaître les arbres, on ne peut écrire l'histoire de la presse sans passer, au préalable, par celle des journaux. Le grand mérite de ce travail a donc été, dans un premier temps, de retrouver une masse hétérogène d'études monographiques de toute nature: mémoires et thèses universitaires, articles et souvenirs de journalistes, numéros spéciaux de revues et de journaux, tableaux récapitulatifs dans les annuaires ou les publications spécialisées... Il fallut ensuite ordonner l'ensemble documentaire accumulé pour dresser un panorama général et esquisser, dans la diversité des lieux, des temps et des circonstances, les grandes lignes de l'évolution. L'ouvrage comporte des lacunes mais comment aurait-on pu saisir toute la vie des quelques milliers de titres aux destins si différents qui, depuis la fin du XVIIe siècle, ont porté un journalisme français, "à la française", dans le monde entier? Comme l'histoire de la francophonie n'entretient que des rapports diffus avec l'histoire de la France, celle de ces journaux diffère de celle de la presse française. Leur vitalité 7

dépend pour l'essentiel de facteurs spécifiques. Le premier fut, et reste encore aujourd'hui, lié à l'existence d'une diaspora française. Colons, administrateurs ou diplomates, émigrés volontaires ou proscrits exilés, commerçants ou missionnaires, ces Français du vaste monde furent les animateurs et les soutiens de ces petites feuilles. Les progrès des communications ont réduit progressivement leur rôle: leur vigueur est inversement proportionnelle à leur distance de la mère patrie. Aujourd'hui, les expatriés ont à leur disposition des journaux de la métropole qui concurrencent directement en Europe et au Proche-Orient les anciennes feuilles "locales" qui assurent la cohésion des groupes d'émigrés isolés. Un autre facteur joue un rôle important: le prestige de la culture et de la langue françaises qui élargit la clientèle de cette presse à des cercles plus ou moins étendus des classes aisées souvent marquées par une éducation française. Le livre rend bien compte d'un premier âge d'or sous l'Ancien Régime dans une Europe où cette langue, largement diffusée par l'émigration huguenote, servit tout naturellement de véhicule à la culture et à la bienséance. Il nous montre aussi que malgré la relative décadence du français au XIXe et XXe siècles jusqu'à la fin des années 40, l'apogée de la presse francophone à l'étranger se situe à cette époque, entre 1800 et 1940, et cela sans même tenir compte des journaux de l'Empire colonial. Certes dans cette période de l'impérialisme européen et américain, l'anglais renforça sa puissance et la presse anglophone élargit sa présence dans le monde. La presse francophone résista finalement fort bien à cette concurrence mais les années noires de 1940-1944 portèrent souvent un coup fatal à des journaux qui ne se relevèrent pas après la guerre. Réduite en nombre et en audience, cette presse reste toutefois, avec le livre et plus sans doute que la radio, le film ou la télévision, le plus sûr rempart de la francophonie. Pierre Albert
Professeur à ['Université Panthéon-Assas Institut Français de Presse

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INTRODUCTION

L'actualité se charge de placer la francophonie au cœur de débats largement relayés par les médias. En 1994, la loi sur l'emploi de la langue française, pour amendée qu'elle ait été par le Conseil constitutionnel, n'en a pas moins fait parler d'elle. Elle aura pu, cependant, donner l'image d'un arsenal juridique pour protéger une langue en perte de vitesse qui se rétracte et se contracte, qui se fige face à des agressions extérieures. Le français, deuxième langue internationale (derrière l'anglais) - c'est-à-dire présente sur les cinq continents - aurait-il perdu sa capacité à s'exporter, à se diffuser dans le monde, et jusqu'à l'hexagone lui-même, qu'il soit nécessaire de le défendre dans son dernier carré avec des juges et des amendes? Or, au même moment, TV5, la télévision internationale francophone par satellite (coopération des services publics audiovisuels de la Suisse, de la Belgique, du Québec et de la France) fêtait ses dix ans, saluée par tous les professionnels comme une "réussite exemplaire". Cette fois, c'est l'image d'une langue qui circule et qui sait se faire apprécier au Maghreb, en Europe et jusqu'à l'Amérique latine. Canal France international (CFI), la banque d'images françaises, gagne quant à elle les ondes du Moyen-Orient après l'Europe de l'Est. L'Albani,e, l'Arménie, Israël demandent à participer aux sommets des Etats francophones... Alors, le français: m~dia international? Paradoxalement, il recule dans les grandes conférences internationales et passe systématiquement au second plan à l'occasion de la création de journaux ou d'autres médias en Asie du Sud-Est ou dans l'ancienne Eyrope de l'Est. Plus d'un an avant que soit lancé un Saigon Eco existait, dans le Vietnam d'aujourd'hui, un Saigon Times. Par ailleurs, il ne sert en rien la francophonie que des groupes suisse comme Ringier ou français comme Hersant partent à la conquête de l'Est en créant des titres ou 9

des radios, puisqu'ils le font en langue locale... ou en anglais. D'où vient que les succès des télévisions francophones (et on pourrait parler de la galaxie Canal +) ne renforcent pas d'avantage le français sur la scène internationale? Le rédacteur en chef adjoint du quotidien tunisien Le Temps, m'expliquait dernièrement que, si la Tunisie a capté la RAI italienne dès les années soixante, les Tunisiens n'en parlent pas pour autant l'italien. Aussi, la présence d'un quotidien francophone dans toutes les capitales importantes du monde - comme c'est aujourd'hui le cas pour l'anglais - témoignerait sans doute bien plus de la dimension internationale du français que ne le font aujourd'hui les télévisions francophones à vocation mondiale. Citer l'exemple de la présence de quotidiens (ou d'hebdomadaires) dans les capitales du monde n'est pas ici innocent. Une telle situation a bel et bien existé. Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale pouvait-on acheter quotidiennement Le Journal de Pékin. L'Indépendance roumaine, Le Phare d'Alexandrie, Le Courrier du Mexique... etc. Mieux, de nombreux pays dans le monde ont eu pour premier journal une puylication en langue française; et c'est le cas pour la moitié des Etats autour de la Méditerranée. Bref, s'interroger sur l'avenir de la langue française dans les échanges internationaux et l'information peut conduire tout naturellement à tirer les leçons du passé. Si, comme il en avait été une fois question, un sixième volume était venu s'adjoindre à la monumentale Histoire générale de la presse française un volume qui précisément aurait traité de la presse francophone hors de France -, ce présent ouvrage n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais c'est précisément en l'absence de toute synthèse générale sur un sujet plutôt méconnu que cette étude s'est imposée d'elle-même. Avant tout, les périodiques francophones publiés hors de France étant très nombreux, il s'agissait de la circonscrire à ce qui est le plus significatif de la presse de journalistes et de la langue française comprise comme un média de masse. Le quotidien, l'hebdomadaire d'informations générales, viennent aussitôt à l'esprit. Mais la revue littéraire, le journal de missionnaires ou le mensuel spécialisé témoignent aussi d'une francophonie vivante pas voie de presse. En revanche, sont exclues de cet ouvrage les publications qui n'ont pas de projet rédactionnel clair, ni d'équipe de rédacteurs ou de périodicité régulière. Les feuilles à tirage trop 10

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confidentiel sont aussi écartées. Ainsi, on ne parlera pas des bulletins ronéotypés ou photocopiés des agences nationales de presse (par exemple: Le Bulletin de l'agence Hsin Hua, en Chine); des bulletins paroissiaux (comme Saint-Louis des Français, bulletin de l'église du même nom à Madrid); ni des revues des départements universitaires au tirage d'à peine quelques centaines; ni des journaux d'annonces (comme La Centrale des annonces, à Alger); ni des publications internes ou externes des Services français en poste à l'étranger (comme les petits journaux des Centres culturels français ou des Alliances françaises). Le cas de la France étant écarté par principe même, tous les pays jouissant d'une presse dans des conditions similaires ne sont pas concernés par cet ouvrage. , Il apparaît en effet tout à fait "naturel" qu'un Etat où le français est langue officielle (voire, maternelle); où la majorité de sa population est francophone et dont le modèle de développement est celui des pays occidentaux, possède des périodiques nombreux, prospères (autant que la crise actuelle le permette) et légitimes. Ainsi, la presse des départements et territoires d'outre-mer est-elle assimilée totalement à celle de la métropole tant elle lui ressemble. Les journaux des États francophones dans des fédérations, comme les Régions wallonne et bruxelloise de Belgique ou les Cantons romands de Suisse, ainsi que la Province canadienne du Québec n'en font donc pas partie. Enfin, après l'espace, le temps de cette épopée brossée à grands traits s'ouvre sur les origines, à la veille du siècle de Louis XIV, pour courir jusqu'à la récente période du Nouvel ordre mondial de l'information et de la communication, à cheval sur les années 70 et 80. L'abandon de cette doctrine de l'UNESCO, en 1989-90, marque en effet une rupture qui pourrait faire l'objet d'une nouvelle histoire très contemporaine et tout aussi "pleine de bruits et de fureur".

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Les ÉI8t8 d. 18 f,.ncophonl. selon cNmogrephle de leu,. fnmc:ophonea Français:

1/1. statut historique et juridique de 1818ngue, 2/18 et 3/1eur 8Itu8tIon économique, 8OCI8Ie el politique. États de la francophonie seton leurs pourtOUrs administratifs (État-nation, État fédéral,
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langue offldelle (seule ou non)

Population à majorité francophone ou à parité égale

Modèle type occidental: développé et démocratique

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OUI Province canadienne du Nouveau-Brunswick Région autonome itatienne du Val D'Aoste Dépendance anglaise de Jersey État américain de Louisiane Autres provinces canadiennes'" État féodal (franco-épiscopal) d'Andorre État d'Israël États américains de NoweIIe-Angleterre Ëtat du Congo État de la Côte d'Ivoire État État État État État État État État État État du du du du du de de de de de Bénin Burkina-Faso Burundi Cameroun Centrafrique Djibouti Guinée Guinée Bissau Guinée équat Madaga$Car État du Gabon État État État État État État État État État du Mali du Niger du Rwanda du Sénégat des $8ychelles.... du Tchad du Togo du zaïre du Vanuatu....

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État d'Algérie État du Maroc État État État État État État État État État d'Albanie d.Arménie..... de Bulgarie du Cambodge du Cap-Vert des Comores"" de Dominique.... de j'Égypte d'Haïti

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Sainte-Lucie....

État de Syrie État du Vietnam

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Cantons de Genèlle. de Vaud. de Neutcllàtel. du.h!ra et les cantons biling_ de Fribourg. du Valais et de 8eme. .- Provinces acadosnnes de NOIM!Ite-Ecosse et de l'lie du Prince-Edouanl; et l'Ontano. le ManilolJa et la COlombie bnlaMique.

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DU SIECLE DE LOUIS XIV AU SIECLE DES LUMIERES

On imagine mal aujourd'hui ce qu'ont pu être ce XVIIe et ce XVIIIe siècles où un roi qui se prenait pour le soleil et des intellectuels pour les Lumières ont placé leur pays au centre du monde. La planète avait alors deux centres de gravité: la Chine, vieil Empire du Milieu qui se suffisait à lui-même depuis des temps immémoriaux - et qui se racontait déjà depuis le Moyen-Age dans une sorte de journal officiel réservé à de rares privilégiés -, et la France, cœur de l'Europe, qui sortait exsangue de longues guerres de religion et de régicides successifs. Si l'Angleterre a toujours eu une longueur d'avance avec sa Révolution de Cromwell en 1648, son Parlement, sa parution de newes périodiques trente ans avant la fameuse Gazette de Théophraste Renaudot, et son ouverture aux technologies nouvelles; c'est pourtant dans un creuset continental qu'allait s'élaborer un modèle de société européenne exportable et assimilable. En bonne place parmi les éléments constitutifs de ce modèle, on trouve deux inventions récentes qui, après une période de tâtonnement et de tentatives. sans lendemain, se structurèrent et se codifièrent le périodique d'information et la langue française classique. Il n'est pas innocent qu'un même homme soit à l'origine de ces deux nouveautés; Le cardinal de Richelieu, grand politique, avait le sens de l'Etat et entendait s'en donner les moyens. Par privilège du roi, il confia à un médecin protestant la création et la rédaction d'une gazette "sur le bruit qui court des choses advenuesl" en 1631. En pleine guerre de trente ans contre l'empereur catholique germanique, il fallait expliquer à la noblesse catholique française l'importance d'une alliance contre nature avec les princes protestants du Rhin. La Gazette qui ne relatait jamais que des faits étrangers: c'était l'art de faire de la politique intérieure en présentant sa politique extérieure. 15

Quatre ans après, avec la fondation royale de l'Académie française, le même Richelieu confiait à un cercle de grammairiens et de stylistes le soin d'élaborer une langue, véritable outil de culture et d'administration, utilisable à l'échelon national comme international. Ainsi s'ouvrait, à l'initiative des plus hautes autorités de l'État, l'histoire de la presse de langue française en Europe et dans le monde.
"L'Europe française" 2

Au beau milieu de l'Europe, la France s'est trouvée en mesure de projeter .son modèle de civilisation dans les pays alentour par un double mouvement, à la fois centripète et centrifuge. La diffusion de la langue française et la généralisation des gazettes francophones en Europe en ont tiré le meilleur profit. Le modèle d'un État centralisé Concentra~ion de la puissance politique. Louis XIV, grand artisan de l'Etat centralisé, n'a finalement qu' hérité de la politique du cardinal de Richelieu. Le ceqtralisme a structuré un pays de régions et de provinces en un Etat. Tout autour, ce n'étaient que fédérations molles de villes libres ou de cantons comme dans les Provinces-Unies ou en Suisse, qu'une Espagne en totale décadence après son siècle d'or et un Saint-Empire romain germaniqu~ en lente dislocation, morcelé par des centaines de mini-Etats allemands qui vendaient leur alliance au plus offrant. Voltaire pouvait alors dire de Louis XIV qu'il était "en Europe comme le seul roi". Le fonctionnement de son gouvernement et de sa cour devint le modèle pour toutes les petites cours des princes allemands ou italiens qui n'espéraient rien d'autre que de beaux mariages avec des princesses françaises. Fort de sa politique intérieure, Louis XIV pouvait être fort dans sa politique extérieure. Les nombreuses guerres qu'il mena aux frontières placèrent le français au premier rang des langues pour la négociation des traités et la diplomatie. Le latin "par consentement universel" avait pourtant été très souvent utilisé pendant le Moyen-Age et le XVIe siècle. Mais il manquait de modernité après sa restauration pendant la Renaissance dans sa pureté antique. De plus, les Français avaient tendance à ne négocier qu'en français pour lutter

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contre les prétentions de l'Espagne et du Saint-Empire romaingermanique. Lors de la rédaction latine et de la signature des traités de Westphalie3 qui redécoupaient l'Europe en 1648, des lettres en français firent scandale. Mais les négociateurs français parvinrent à imposer l'usage de répondre en français désormais quand on leur parlerait en latin. A l'usure, les impériaux acceptèrent, en 1714 à Rastadt, le premier traité en français pour aller plus vite et conclure avec la France. D'ailleurs, leurs ambassadeurs avaient depuis longtemps cessé d'être à l'aise en latin. Le prestige de Louis XIV n'en fut que plus grand et les précepteurs des princes étrangers enseignaient désormais que la base de toute éducation politique était la connaissance du français. Les traités de commerce, de navigation, de paix furent rédigés de plus en plus en français, même quand la France n'y était pas partie prenante. La Haye, grand centre international, adopta cette langue. Les courtisans et les ministres des cours, les hommes d'affaires étaient obligés de connaître le français pour se tenir au courant des affaires du monde et les gazettes s'en faisaient l'écho. Ainsi, les Hollandais inventèrent la presse politique. TIs la rédigèrent en français puisque c'était la langue des cours et des négociations internationales. En Angleterre paraissait dès 1650, un hebdomadaire en français: Les Nouvelles ordinaires de Londres. Si son imprimeur, Dugard, était d'origine française ou de l'île de Jersey, ses rédacteurs étaient anglais comme en témoigne leur style truffé d'anglicismes. L'un d'entre eux s'expliquait ainsi sur ses relations des guerres européennes: ''j'ay cru que ie ne ferois pas chose désagréable aux nations estrangères de leur faire part en vne langue qui s'étend et s'entend par toute l'Europe de ce qui s'y passeroit de plus signalé et remarquable"4. Dès 1666 la London Gazette, journal du gouvernement, lançait une édition bihebdomadaire en français: La Gazette de Londres. Concentration de la culture. La réunion des savants et des artistes dans des académies prestigieuses, le rôle primordial de l'Académie française (nulle part ailleurs il n'y eut un tel organisme de l'Etat pour régir la langue), l'étiquette d'une cour unique et centralisée et la mode des salons littéraires devaient porter le français au rang de "langue de la civilisation la plus estimée". Elle rayonnait jusqu'en Pologne, en Russie, en Scandinavie, en Allemagne et même en Moldavie. Si, dans la haute société européenne, on apprenait aussi le français pour

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ne pas être compris .par les domestiques, on se devait de le manier élégamment pour s'adresser aux dames et aux reines. La "société polie" le pratiquait comme la dance ou l'épée. A Londres, au café Will se disputait la querelle des anciens et des modernes; Boileau et La Fontaine étaient très en vogue, La Rochefoucauld, La Bruyère, Corneille... Les revues littéraires de tous les pays critiquaient avec passion leurs théâtres et leurs maximes. A Berlin, à Francfort, à Varsovie, on suivait les cours d'un "maître d'arme" (en français dans le texte), on se donnait "le bel air" et le "bel esprit" de la cour de France, et on lisait des journaux locaux en français. Les persécutions religieuses et politiques Le Refuge des Huguenots. Plusieurs décennies de discriminations, de violences et de réconciliations ambiguës, avaient appris aux fidèles de la religion réformée le chemip. de l'exil. La Suisse, la Hollande, l'Angleterre et certains Etats allemands les avaient accueillis depuis "l'affaire des placards" sous François 1er qui avait inauguré les premières persécutions de masse d~s protestants, dans cette France t:J;èscatholique, fille aînée de l'Eglise. Avec la révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, les fugitifs retrouvèrent leurs parents déjà installés dans ces contrées plus tolérantes. Ils s'appelaient de La Roche, Formey, Lenfant, Luzac ou Peyrard; comptaient parmi les plus beaux esprits de leur temps et, après avoir échappé aux traques de la police française, ils s'engagèrent tout naturellement dans la rédaction de gazettes. Ainsi, l'éditeur de la très célèbre Gazette d'Amsterdam (16631791) accueillit le réfugié protestant Tronchin du Breuil, ami de Colbert, qui obtint ensuite un privilège de gazetier français à transmettre à sa descendance. L'autre publication fameuse, La Gazette de Leyde (1678-1804), dont le titre varia souvent, fut animée par le pasteur réfugié Jacques Bernard avant de connaître, à partir de 1738, un succès européen sans égal sous la plume de Jean Luzac, fils de huguenot immigré. Mais les gazetiers protestants ne s'installèrent pas uniquement dans les grandes cités hollandaises. A Berlin, le philosophe Chauvin, ami de Pierre Bayle, fonda en 1696 avec d'autres réfugiés Le Nouveau journal des savants, en référence au titre parisien prestigieux. Jacques Lenfant lança avec Formey Le Journal littéraire d'Allemagne, de Suisse et du Nord (1720-1741), une revue critique qui rendait compte en français des ouvrages publiés en Allemagne. 18

Pierre Bayle, protestant, philosophe et gazetier. Le plus remarquable de ces journalistes protestants fut sans doute l'érudit professeur de l'Académie réformée de Paris, Pierre Bayle, obligé de quitter le royaume de France dès 1681, à la suite de la fermeture de l'université par Louis XIV. Il se réfugia à Rotterdam, y enseigna l'histoire et la philosophie. Il y rédigea aussi ces deux ouvrages majeurs: Les Pensées sur la comète et son Dictionnaire historique et critique où les philosophes du XVIIIe puiseront largement leur inspiration. Toutefois, ce que l'historiographie habituelle néglige de préciser, c'est qu'il dirigea, de 1684 à 1687. un périodique littéraire et politique. Les Nouvelles de la République des Lettres rendaient compte des ouvrages du moment ainsi que des événements. L'apôtre de la tolérance pouvait y mettre en pratique les préceptes - tout journalistiques d'ailleurs - du libre examen qu'il préconisait dans ses Pensées sur la comète: "Il est certain que le témoignage d'un homme ne doit avoir de force qu'à proportion du degré de certitude qu'il s'est acquis en s'instruisant pleinement du fait". Le succès de ses petits livrets in-I2 gagna la France où leur entrée était pourtant interdite. Les autorités royales n'étaient en effet pas dupes et voyaient bien que la critique littéraire était une manière détournée de parler du sujet tabou: la politique intérieure française. Toutefois, le grand Condé, Jean de La Fontaine, Nicolas de Malebranche et bien d'autres "honnêtes hommes" du moment, en furent des lecteurs fidèles, signe que la prohibition était appliquée sans grande efficacité. Pierre Bayle appartenait à ces "citoyens de l'Europe pensante", les avant-coureurs du cosmopolitisme philosophique du XVIIIe siècle. Il produisait en français, sa langue mais aussi la langue qui devenait jour après jour]' outil de vulgarisation pour la politique, la théologie, la science, la littérature dans tous les pays environnants. Aussi, pouvait-il écrire à propos des gazettes de Hollande rédigées en français: "TIs ne les destinent presque qu'aux pays étrangers; et ainsi cela ne fait guère de bruit en Hollande, si ce n'est quand l'ambassadeur de France s'en plaint quelquefois"5. Les pays des Gazettes interdites. Ce n'était pourtant pas faute de présenter maintes réclamations que, ni Richelieu, ni Mazarin, ni même les ambassadeurs de Louis XIV, ne purent endiguer le flot grossissant de ces journaux politiques. Renaudot écrivait d'ailleurs, dans le premier numéro de sa 19

Gazette, qu'on perd inutilement son temps "à vouloir fermer le passage aux nouvelles, vu que c'est une marchandise dont le commerce ne s'est jamais pu défendre, et qui tient de la nature des torrents, qu'il se grossit par la résistance". 6 Ces gazettes interdites venaient surtout des Provinces-Unies, et de Hollande plus spécialement. Cette république de marchands libres avait le sens des affaires et du commerce international. Aussi, ses nombreux imprimeurs comprirent vite le parti qu'ils pouvaient tirer à publier des feuilles libres, donnant des informations falsifiées ou tues par les gazettes officielles des Etats totalitaires de la région. Certains éditeurs s'essayèrent à l'italien ou à l'allemand mais sans grand succès. En revanche le poids de la France toute proche, avec son importante clientèle avide d'informations interdites sur son propre pays, avec l'intérêt que le grand royaume suscitait désormais chez ses voisins, garantissait aux gazettes en français un vrai succès commercial. Elles étaient aussi imprimées à Liège, à Francfort, à Cologne, à Nuremberg, à Genève... Bref, dans toutes les places où s'étaient réfugiés les esprits forts huguenots qui, avec le recul de l'étranger et un réseau nombreux d'informateurs européens, ne se privaient pas de souligner les défauts de la politique française. La révocation de l'Edit de Nantes fut le comble. Elle suscita une telle "guerre de plumes" au Pays-Bas qu'elle souleva les colères de Versailles. Rien ne manqua à la répression: actions de police; répliques pamphlet à pamphlet pour créer le scandale aux Pays-Bas; édition de gazettes "amies" imprimées à Strasbourg avec des caractères qui ressemblaient à ceux de Hollande, de Nuremberg ou de Francfort; enfin pression sur le gouvernement fédéral des Provinces- Unies. Déjà en 1679, sur une plainte du comte d'Avaux, les États généraux avaient fait défense absolue de publier des journaux français dans la province de Hollande. La Russie ou l'Angleterre, mises en cause dans ces journaux., se plaignirent aussi très souvent. Le 21 février 1686, les Etats généraux défendirent d'imprimer ou de faire imprimer tout journal français sous le nom de Courantes, Gazettes, Gazettes raisonnées, Nouvelles choisies, Lardons ou autres. Il fut aussi interdit de parler de la révocation de l'Édit de Nantes. Mais ces interdictions furent réaffirmées en 1686, 1687, 1691... Preuve, s'il en est, qu'elles avaient été sans effet. Le gouvernement était faible, en effet, dans cette fédération de grandes cités 20

marchandes qui jouissaient d'une réelle autonomie, Aussi, ce n'est donc pas le moindre des paradoxes qu'un gouvernement royal en lutte contre la libre presse "antifrançaise" de Hollande étendît par là-même l'exercice régulier de la lecture en français dans toute l'Europe, Les gazetiers français "ennemis de la France" firent ainsi beaucoup, tout en déchargeant leur bile et leurs humeurs, pour placer la langue française au cœur des cours et des affaires européennes,
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Es . dcux Vaif. fe""xHa.l14"r; liD;' , 'arrivez içy eo, dUllier ~"'~;;:c,I"W'''''''-''' ' IYI"~'1~-~~ iieu , nOlls Ollt \it~~: ~.~ les :1-, "- .- \,,,-,,,, apporté les pré. renu ~: .l!t-~:::¥. ;.greables .', l'lus vil ,:-Rh.~~.,,>-"I\ qu.'ils cORIiItoI. p,~-~ 'ent dans des mapchandifes que nous ne conllo;(I"on5 gu.r.s icy. L. fommair. .. ell, S. canobs d..r.r,; ec leurs affins.; 10000: boul.U ';' 4 .mot\i.n de br..nze; 1400 bomb.s;& mill. auern' hcU.s chofcs -dan. le mémegoUt. C.préfenr doi' écre ruivi d'un aucre Navir. qui nOlls ~poftera des mirs &: quelqu.. " lHere! mirails en bois pour 'l'équipp... menr des Vai(l"eaux. . 5 V EDE. D. STOCK 110LM, I. 4- F...ritr, Hi.r, LL. MM. firenr lin. grand. clr.tf. r. aux loups, donr la Reine rua Elle méme un; din.renr ~ Carh/urg & revinrenr Ie roir icy. La Cour eft de Ilouveau dans le plus profond deuil pour la moru!e la Reine de Dann.",arrlt. Le Chevalier

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'GulUr, Lleur.nanr ColoneL du Réciment d' Qfi-CDrbi., Ca vaU.:(ie~ aiaut rolllciré fa demiffiOl1, il l'a obtenul!. Le Roy a fair dOllner aux Capitaln.:s de.là'BourgeoHie', qui ont parad~ le jour d. fan Couronnement., de (up~es ~pé.s i garies de venneil , aianr fur I.: pommeau I.: norn du Roy avec une i:ourOllne. Les Etus" qui ont repris leurs deliberarions, les 'continuent avec ranr d'aaivl'r.. ,qu'oD .peut comp!er ,qu'elles finironr dan. peu.' Dans une S.ance , qu'ils one rennë c.rt.femalne in plmis , ils Ont rCglé 'enrierement ranicle des,reparritlons toucilanr ladepenfe de.l'enterremenr du' feu Roy&: du CourGunement de S. M. Regnant.. DAN N'E M AR C K. De 'Co..u"rA~I1E, k 8 F",. On'commence" repuler d'un voiage 'qu. le Roy doit 'ovoir roifol\lde faire au Printem. 'dans le HD/ff.in. La C'our pa. roil (on 'farisfaile de la ConclnGon du Trairé pour le rerlemenr iea IImires de la NorvJtgu. avec la SI/U, , &:M l'h.bilir~. que DOS Pleniporenriaires on! fait paroirre dans route certe longu. Négociarion, dont le commeru:emenrremonte à r~nnée 1688. De nOcre 'cOté ,nous y avons apporté [outes les facilirez imaginabl.S, & nous ne nailS en repelNoa. pa." calli nous ...

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La Gazette de Cologne

du 22février

1752. Collection particulière (G. G.).

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En Français dans la presse Un papier de hollande... français. L'influence des réfugiés français dans la presse francophone étrangère fut perceptible non seulement dans les rédactions de ces gazettes, mais aussi jusqu'aux ateliers d'impression et de confection du papier. Tous ces ouvriers spécialisés qui s'étaient formés dans les grandes villes de France se retrouvaient concentrés dans les nombreuses imprimeries et fabriques hollandaises. Ils mirent tout leur savoir-faire au service de leurs nouveaux employeurs. Grâce à eux, le "papier de Hollande" gagna une réputation qu'il conserve encore. Dans le domaine de l'imprimerie, ils enrichirent la terminologie néerlandaise du métier avec de nombreux mots d'origine française tels que "formaat", "vignet", "interlinie", ou "typograaf'. Autant de termes qui se sont maintenus jusqu'à nos jours. Ainsi, la mode des mots français dans les langues européennes ne se cantonna pas uniquement à la politique, la guerre... et la cuisine! "Gazette", "Journal" et "Magazine". Les mots clés du genre journalistique ont certes des origines diverses (italienne et même arabe f), mais c'est leur transcription française qui les a propulsés dans ce nouveau champ lexical. La piécette de monnaie vénitienne, la "gazzetta", qui payait les flogi a mano (les nouvelles à la main) épisodiques rédigées par les "rapportisti", les "menanti" ou "novellanti", n'est devenue un terme générique européen (puis international!) pour tout périodique de nouvelles qu'après l'œuvre de Renaudot. Auparavant, on parlait plutôt d'Avvisi, de Coranto, de Current, de Zeitung ou de Relation suivant les pays. Après 1631, c'est une éclosion de gazettes partout en Europe. Sans doute le terme "journal", dont le sens n'a cessé d'évoluer, a-t-il suivi le même chemin. Le terme nouveau de "Diurnall" (ou Diurnall Occurrences) apparut en Angleterre à la même époque. En France, Le Journal des Savants, hebdomadaire scientifique et littéraire de 1666 qui tenait alors plutôt de la revue savante, va essaimer son concept et son titre à travers toute l'Europe jusqu'à être aussi communément répandu de nos jours que le Wall Street journal ou le Journal de Genève. Le "journaliste", quant à lui, ne serait apparu qu'au XVIIIe siècle? On le trouva ainsi dans l'hebdomadaire de réflexions sérieuses, Le Journal de Trévoux, en 1703 avec une connotation plus respectable que celui de "gazetier" ou de "nouvelliste" qui se contentaient de collecter des 22