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Trop noire pour être française

De
352 pages
« D’où tu viens ? » est sans doute la question que l’on pose le plus aux Noirs de France, celle qui arrive le plus spontanément dans la conversation. « D’où tu viens ? » demande l’ami d’ami à une soirée, la voisine de table à un repas, le collègue qui prétend faire connaissance, le parfait inconnu. Je suis sur une plage au Portugal. Une jeune Française me saute dessus. « Comme vos enfants sont beaux ! D’où venez-vous ? » J’ai envie de lui répondre : « Comme toi, de France ! »
À six ans, Isabelle découvre qu’elle est noire. Elle rêve d’incarner Marie dans la crèche vivante de son école, elle sera Balthazar, le roi mage venu d’Afrique. Pour cette petite fille élevée dans un quartier chic de Paris, c’est un choc. Le racisme au quotidien fait irruption dans sa vie.
De Paris à Abidjan, des bancs de l’école catholique aux coulisses de la télévision, Isabelle Boni-Claverie se raconte. Femme noire issue d’un milieu privilégié, elle doit pourtant se rendre à l’évidence : en France, la classe n’efface pas la race. Sa plume vive et acérée entremêle ce récit à celui du destin incroyable de son grand-père, Africain devenu magistrat de la République française dans les années 1930 et époux d’une jeune fille de Gaillac, première femme de sa ville à épouser un Noir.
Avec sensibilité, Isabelle Boni-Claverie nous amène à nous interroger sur notre rapport à l’altérité. Tour à tour drôle, sans concession, émouvante, elle finit sur une note optimiste en nous proposant de faire le pari d’une égalité réelle.
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couverture
pagetitre

1

Si seulement tu avais été plus claire


La couleur de ma peau a toujours posé question.

Mon père biologique était métis. Son père était ivoirien, sa mère française. Il avait le teint clair, les cheveux ondulés, le nez fin. Ma mère biologique est ivoirienne et noire. Elle a un phénotype très africain. Sous la pression de leurs familles, ils se sont séparés peu après ma naissance. Ils n’étaient pas mariés.

Quand je suis née, ma mère a craint que mon teint sombre me disqualifie aux yeux de ma famille paternelle. Mais le doute sur ma filiation n’est pas permis. Bébé, je suis le portrait craché de mon père.

 

Ma mère est rapidement mise hors champ. Mes grands-parents paternels l’estiment trop jeune et d’un milieu social trop modeste pour s’occuper de moi. Nous sommes au début des années 1970, en Côte d’Ivoire. Mon grand-père est président de la Cour suprême. Ses fonctions ajoutées à son extraction noble font de nous une « grande famille » comme on dit là-bas. Je porte le nom. Je suis une Boni. À cette époque, cela pèse encore. Puisque ma mère souhaite reprendre ses études, on l’expédie dans un pensionnat à l’intérieur du pays, et l’on délibère sur mon sort. Mon père part occuper son premier poste de diplomate à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Washington. L’époque n’est pas aux pères célibataires. Il n’imagine pas s’encombrer d’un bébé. Mes grands-parents sont âgés. On envisage un temps de m’envoyer à Gaillac, dans la famille française de ma grand-mère. Puis la solution surgit en l’une des sœurs cadettes de mon père, Danièle Boni, qui vit à Lausanne avec son mari et se propose de m’accueillir.

J’ai quatre mois quand je quitte la Côte d’Ivoire dans les bras de ma grand-mère pour la Suisse. Elle me remet à ma tante. Nouveau pays, nouvelle vie. Le souvenir de ma mère de sang s’efface rapidement. Je ne la retrouverai qu’une fois adulte.

 

Consciente d’avoir été écartée parce que ses origines sociales n’étaient pas compatibles avec le dessein que mes grands-parents nourrissaient pour leur fils, l’aîné, le seul garçon, l’héritier du nom, ma mère n’en est pas moins persuadée d’avoir été rejetée aussi parce qu’elle est noire. Elle est convaincue que ma grand-mère blanche a tout fait pour dissuader son fils métis d’épouser une femme noire. Elle en veut pour preuve le fait que mon père naturel s’est marié avec une métisse. Elle ignore que l’épousée, tout comme elle, plus qu’elle encore car les humiliations, elle les a subies tout au long de son mariage, n’a jamais été acceptée par les parents et les sœurs de mon père. Motif ? Le même. Origines sociales jugées insuffisantes.

 

J’ai dix-huit mois quand ma tante Danièle divorce et m’emmène à Toulouse où mes grands-parents ont un appartement. Là, dans la ville rose, elle rencontre Georges Claverie, son deuxième mari, un dandy de bonne famille, fils d’un des plus importants notaires de la ville. Georges a l’assurance de ceux qui se savent bien nés, la beauté désinvolte d’un jeune premier, une intelligence acérée et une tchatche de bonimenteur. Il roule en Porsche, habite un penthouse, tient table ouverte tous les soirs dans le restaurant d’un grand hôtel et entretient son élégance sans faille en ne s’habillant et ne se chaussant que sur mesure. Le week-end, quand c’est la saison, il chasse à courre dans les environs de Pau.

Contrairement au premier mari de Danièle qui était ivoirien, Georges est français. Ils montent s’installer à Paris. J’ai trois ans quand ils se marient. Ma tante décide alors qu’ils seront mes seuls et vrais parents. Elle refuse de me rendre à mon père qui me réclame désormais, fait croire à ma mère qu’elle pourra me voir pendant les vacances, progressivement, efface ma filiation. D’une certaine manière, elle a du nez. Georges et elle n’auront pas d’enfants. Je deviens leur fille. Unique. Mais imparfaite. Car il y a cette peau noire qui résiste et contredit le conte qu’à ma demande, affirmeront-ils plus tard, ils ont tenté de mettre en place : je serais leur fille biologique, née du ventre de Danièle, la fille d’un homme blanc et d’une femme métisse. Tout juste accorde-t-on ce privilège du sang à ma tante. Après tout, elle est à moitié noire et je lui ressemble un peu. On suppose qu’elle m’a eue avec un homme, forcément noir, dont elle tait l’identité. On feint de trouver normal que j’appelle mon beau-père blanc Papa. Personne n’est dupe, sauf moi.

 

Pour compliquer un peu plus les choses, Jean-Pierre, mon père naturel, passe de temps à autre nous voir, au gré de ses affectations et de ses voyages. Lui aussi à sa façon est un dandy. J’observe, fascinée, le fume-cigarette en ivoire qui tournoie gracieusement entre ses longs doigts aux ongles soigneusement manucurés. À l’auriculaire il porte une chevalière et au poignet une gourmette en or qui sur tout autre eût paru vulgaire mais qui, sur lui, est un raffinement supplémentaire. Parfois, au hasard d’un couloir ou d’une pièce, nous nous retrouvons seuls. Il me dit rapidement, d’un ton à la fois sévère et triste : N’oublie pas, je suis ton père.

Je me tais, désemparée.

 

Aujourd’hui encore, même si, par souci de clarté pour les autres, je dis de Georges et Danièle qu’ils sont mes parents adoptifs, je continue de penser à eux en tant que mon père et ma mère. C’est donc ainsi que je les nommerai dans ce récit. Mon père. Ma mère. Mes parents. Il m’arrivera aussi, comme je le fais souvent en réalité, de les appeler par leur prénom. Quand je parlerai de ceux qui m’ont donné la vie, je préciserai qu’il s’agit de mon père biologique ou de ma mère naturelle.

Je prends ces précautions parce qu’en règle générale, personne ne comprend rien à ma filiation. Pour ma part, j’ai fini lentement par me faire à l’idée que j’avais quatre parents, ce qui est une autre façon de reconnaître que je n’en ai jamais eu aucun dont je sois entièrement l’enfant.

 

Parfois, mes parents expriment leurs regrets.

Avec un sens du pathos étudié, Danièle me raconte qu’à ma naissance, ma mère biologique m’a mis de la crème éclaircissante sur le corps pour tenter de me rendre plus conforme à mon métissage. Quand je t’ai récupérée, ajoute-t-elle, tu avais la peau complètement brûlée. Après enquête, il s’avère que j’avais un peu d’érythème fessier.

D’autres fois, Georges me regarde d’un air triste et me dit : « Si tu avais été plus claire, personne ne se serait posé de questions, tout le monde aurait cru que tu es ma fille. » Je suis prise d’un sentiment de culpabilité diffus. Noire. Trop noire. Je n’ai pas attrapé les bons gènes. Ironie de la vie qui a inscrit en moi, sur moi, comme une forme de résistance, la trace de cette Africaine qui a présidé à ma naissance et qu’ils n’ont eu de cesse d’effacer.

2

Princesse noire et nounous blanches


À Paris, j’habite avec mes parents un très grand appartement de 450 m² dans le dix-septième arrondissement, du côté de la plaine Monceau. Georges, qui travaille alors comme conseil juridique, une profession qui n’existe plus, y a son cabinet. Depuis ma chambre, je longe le couloir de mon dressing, me faufile dans la remise plongée dans le noir et ouvre sans bruit le bureau de la secrétaire, Jacqueline, une Juive séfarade au teint mat, aux yeux cerclés d’un lourd trait de khôl, aux beaux cheveux bruns bouclés. D’un sourire elle m’invite à entrer. Je reste là à la regarder taper sur sa machine à écrire. Sa beauté, la sensualité qu’elle dégage me fascinent, ainsi que la liberté avec laquelle elle appelle mon père par son prénom et le tutoie quand il continue de m’intimider un peu.

 

Comme toute gosse de riches dont les parents travaillent, je passe l’essentiel de mon temps avec les employés de maison. Ils vont en général par paire, un homme à tout faire qu’on qualifie pompeusement de maître d’hôtel et une nounou à temps plein pour s’occuper de moi. Ils habitent chacun une chambre de bonne, au dernier étage de l’immeuble, celui auquel on ne peut accéder que par l’escalier de service, avec douches et toilettes collectifs. Les rares fois où je monte là-bas, j’ai l’impression d’arriver dans un autre monde qui m’oppresse. Je demande naïvement pourquoi il n’y a pas de salle de bains. Aujourd’hui encore, les escaliers de service, les WC collectifs ou à la turque, ces marqueurs explicites de la différence de classe voulus par ceux qui possèdent, me mettent mal à l’aise.

Mes premières nounous viennent de Côte d’Ivoire. Elles sont jeunes et jolies, peut-être frivoles ou tout simplement malignes. Une fois acclimatées à la vie parisienne, elles prennent la poudre d’escampette. Ma mère, excédée, engage une gouvernante suisse et, autant le préciser, blanche, qui s’est occupée de la fille de Thérèse Houphouët-Boigny, la femme du président de la Côte d’Ivoire. Elle est sèche et maniérée. Je la prends en grippe au premier abord. Elle se fait fort de me mater par une sévérité exemplaire. En l’absence de mes parents, nous engageons des bras de fer sournois. Un midi, elle m’oblige à manger de l’avocat, fruit qu’à l’époque je déteste. Au bout d’une heure de résistance, je cède. Elle veille à ce que je ne laisse rien dans mon assiette. Je vomis tout sur sa robe. Elle ne me dénonce pas à mes parents pour ne pas perdre de son crédit. Ma mère trouve que j’ai gagné en obéissance et en bonnes manières.

Sitôt les beaux jours arrivés, la gouvernante, dont la peau laiteuse de rousse craint le soleil, se promène avec un parapluie qu’elle tient comme une ombrelle. Je me demande quelle impression nous faisons elle et moi au parc.

Un jour où je me suis montrée particulièrement doucereuse à son égard, ma mère me surprend en train de lui tirer la langue dans le dos. Le verdict tombe. La gouvernante est renvoyée. De toute façon, elle regardait trop la télévision. L’homme à tout faire est lui aussi congédié. Il était alcoolique et un soir, dans sa chambre de bonne, s’est battu jusqu’au sang. Un autre l’a remplacé, qui s’appelle Yeo. Lui, je l’aime. Après l’école, tandis qu’il repasse, je m’assieds à côté de lui pour manger mes barquettes Petit Lu – toujours par le bord, la confiture en dernier – et lui raconter ma journée. Il m’apprend à lire l’heure et tout plein d’autres choses. Puis il part, comme les autres, travailler dans l’hôtellerie je crois.

Ma mère ne veut plus de binômes. Ils sont remplacés par une robuste employée basque espagnole, Pilar, que j’adore. Le soir, quand mes parents sortent, nous allons en secret dans la loge de la gardienne, espagnole elle aussi. La gardienne me donne une sucette à la framboise Pierrot Gourmand dont le papier colle au sucre. Parfois un bol de chocolat chaud. Elles parlent dans leur langue qu’à l’époque je ne comprends pas. Je regarde la télé. C’est doux et chaleureux. Je suis bien.

L’après-midi quand je rentre de l’école, Pilar prépare du chocolate a la taza à partir de tablettes de chocolat noir à la farine que la sœur de Georges envoie d’Espagne. Une fois fondu à la casserole avec du lait, on dit que le chocolat doit être assez épais pour y faire tenir droit un churro. Elle dresse un plateau et toque à la porte du bureau de mon père. Non sans cérémonie, il m’invite à m’asseoir sur le canapé. Nous déplions nos serviettes blanches. Je suis fière de ce tête-à-tête qui me donne le sentiment d’être une grande.

 

Georges est un cavalier émérite. J’ai su monter à cheval avant d’apprendre à faire du vélo. Le mercredi, avec ma cousine germaine, nous allons faire du poney dans les Hauts-de-Seine où nous conduit le chauffeur de ma mère, un Italien volubile aux frisettes poivre et sel, qui rapporte des sacs en cuir de ses vacances en Italie pour les revendre. Un jour, il m’offre un Pinocchio en bois dont on peut allonger le nez en caoutchouc. Quand il n’est pas disponible, c’est le chauffeur portugais de l’ambassade de Côte d’Ivoire qui nous prend en charge. Correspondante de la radio télévision ivoirienne en France, et bien que cela ne soit pas compatible avec son statut de journaliste, ma mère a réussi, par un de ces tours de passe-passe dont elle a le secret, à obtenir un passeport diplomatique. Elle bénéficie, et nous avec, des mêmes avantages que les diplomates ivoiriens.

 

L’été vient la valse des filles au pair. De jeunes Européennes qui veulent apprendre le français et accompagnent nos vacances. Parfois, la shampouineuse blonde et douce du salon de coiffure où se rend ma mère joue les baby-sitters. Nous allons dîner chez sa grand-mère, une petite dame aux allures de Mamie Nova, nichée dans un minuscule deux-pièces. D’une valise très ancienne, elle sort des habits d’enfants d’un autre temps qu’elle me donne. Je me souviens d’un bloomer vichy rose et blanc qui m’avait ravie. Danièle tique. Elle n’aime pas que d’autres femmes qu’elle m’offrent des cadeaux.

Quant à sa secrétaire, d’origine arménienne je crois, elle est en congé maternité et me garde de temps en temps chez elle pour rendre service. Tandis qu’elle lange son bébé dans la mezzanine qui fait office de chambre, je parcours les BD du salon. Il y a une imposante collection de Reiser. Je m’attarde en douce sur les images d’hommes et de femmes nus. Nous sortons le bébé dans le parc à côté. Elle m’achète des colliers de bonbons en sucre. Un jour, elle demande la permission à ma mère de m’amener à un anniversaire dans sa famille. Je me souviens d’une foule d’enfants avec qui je cours en tous sens et d’adultes qui parlent une langue étrangère.

 

Trente ans plus tard. Toujours dans l’Ouest parisien. Je promène mes enfants qui viennent de naître dans leur poussette double. C’est l’hiver. Ils sont si bien emmitouflés qu’on ne distingue guère leur visage. Je vais faire une course au centre commercial où les nounous africaines ont pour habitude de se retrouver. Délaissant les enfants de leurs patrons blancs, elles bavardent entre elles. Soudain elles m’aperçoivent et me dévisagent avec curiosité, l’air de dire : Tiens, voilà une nouvelle. L’une me salue d’un mouvement de tête. Le visage des autres se ferme à mesure que je les dépasse. Elles me prennent pour une bêcheuse qui refuse de s’arrêter pour se présenter à ses collègues. Prise d’un doute, l’une d’elles scrute mon sac à main pour tenter d’évaluer mon niveau social. Dans le centre, de nombreux clients, intrigués par l’imposante poussette de jumeaux me dévisagent eux aussi avec incertitude. Suis-je la mère ou la nounou de ces enfants dont on ne voit pas le visage et qui pourraient être blancs ?

Mes questions à moi sont autres. Quelle vision, une fois devenus adultes, ces enfants des beaux quartiers auront-ils des femmes noires ? Développeront-ils l’attachement brusque et condescendant que manifestait Scarlett O’Hara pour Mama, la bonne grosse nourrice noire – et esclave –, d’Autant en emporte le vent ? De l’affection certes, mais chacun à sa place. D’un côté, les employeurs aisés du Nord. De l’autre, les salariées prolétaires, voire précaires, du Sud1. À moins qu’ils ne ressentent la culpabilité tenace de Kathryn Stockett, l’auteur du best-seller La Couleur des sentiments2 ?

Les petits garçons devenus hommes se souviendront-ils avec émoi des câlins qu’ils auront reçus dans le giron de leurs nounous noires ? Auront-ils un attrait érotique pour les femmes noires sans toutefois l’assumer assez pour en faire des compagnes officielles ? Ou continueront-ils de pratiquer une stricte séparation de classes et de races ?

En 2015, j’ai réalisé un documentaire sur la place des Noirs en France, qui s’appelait déjà Trop noire pour être française, mais avec un point d’interrogation à la fin car je me posais encore la question. Depuis, j’ai eu la réponse.

Dans ce documentaire, j’évoquais en partie mon histoire familiale. Après sa diffusion à la télévision, je l’ai accompagné dans de nombreuses projections. À l’issue de l’une d’elles, qui se tenait dans l’un des établissements scolaires privés les plus courus de Paris, une jeune fille (blanche, de bonne famille) est venue me voir. Elle me dit qu’elle a beaucoup aimé le film, le débat qui a suivi. Avec émotion, les larmes au bord des yeux, elle me remercie : Vous au moins, vous assumez ce que vous êtes. Et d’ajouter qu’elle avait une nounou noire qui n’acceptait pas du tout sa couleur. Sa sincérité est touchante. Cependant je trouve curieux qu’elle m’associe à sa nounou, que la seule personne noire qu’elle ait suffisamment connue dans sa vie pour lui servir de référent soit cette femme. Quand j’ai demandé aux deux cents élèves présents s’ils avaient des amis noirs, l’écrasante majorité a levé la main. Elle aussi ?

 

« Je suis à peu près certaine de pouvoir dire qu’aucun membre de notre famille n’a jamais demandé à Demetrie ce qu’on ressentait quand on était une Noire travaillant pour une famille de Blancs dans le Mississippi. Il n’est jamais venu à l’idée d’aucun d’entre nous de lui poser cette question. C’était la vie de tous les jours. Ce n’était pas une chose sur laquelle les gens se sentaient obligés de s’interroger. J’ai regretté, pendant bien des années, de ne pas avoir été assez âgée et attentionnée pour poser cette question à Demetrie. J’avais seize ans à sa mort. J’ai passé des années à imaginer ce qu’aurait été sa réponse. Et c’est pour cela que j’ai écrit ce livre », dit Kathryn Stockett dans la postface de son livre3.

Je n’ai jamais demandé et à dire vrai je me fiche de savoir ce que cela faisait aux employés blancs de mes parents d’être au service d’une femme métisse et d’une fille noire, à rebours de la hiérarchie socioraciale habituelle. Avec leur ronde d’employés de toutes origines et nationalités, Georges et Danièle m’ont appris à dissocier race et classe, à ne pas juger socialement mes interlocuteurs en fonction de leur appartenance ethnique. Grâce à eux, je n’ai pas accolé au fait d’être noire une quelconque forme d’infériorité sociale.

Il y avait pourtant la réalité historique de l’immigration, et bien avant, celle de l’esclavage, le Noir encore et toujours force de travail des Blancs. Il y avait ce que je voyais – aucun Noir dans mon quartier à l’exception des balayeurs de rue le matin quand je me rendais à l’école. Et il y avait le système de valeurs de mes parents, le seul qui à l’époque comptait réellement pour moi. Dans ce système, les Noirs jouissaient du même prestige social que les Blancs.

3

Tu feras Balthazar, ma fille


J’ai six ans. Je fréquente une école catholique tenue par des Ursulines. La couleur de ma peau semble n’interroger personne, en tout cas pas les autres enfants. Insensibles à ma pigmentation, ils m’ont surnommée La Chinoise à cause des chignons très serrés que ma mère me fait pour discipliner mes cheveux crépus et qui me brident les yeux.

J’ai de nombreux camarades. Nos jeux à la récréation sont animés. Quelles que soient nos bêtises, les sœurs ne nous punissent pas, estimant pouvoir tout régler par le dialogue. C’est la fin des années 1970. Il semblerait que le vent libertaire de la décennie ait soufflé jusque-là. J’ai le souvenir de travailler peu et de m’amuser beaucoup lors des nombreuses sorties et activités d’éveil qui rythment nos journées.

Comme chaque année lorsque Noël approche, une classe est choisie pour interpréter la crèche vivante. Notre tour est arrivé. Déjà je me vois incarner Marie, agenouillée au centre, un long voile bleu recouvrant mes cheveux, tenant le poupon de Celluloïd rose censé représenter le Petit Jésus. En un mot, la star du spectacle. Mais la maîtresse, une femme sévère entre deux âges, annonce que le rôle sera tenu par Julie, la fille de la gardienne de l’école. « Et toi, Isabelle, ajoute-t-elle, tu feras Balthazar, le roi mage venu d’Afrique. »

Mon souffle se coupe, j’ai envie de pleurer. Comment la maîtresse peut-elle m’infliger pareille humiliation, m’obliger à jouer le rôle d’un garçon quand je suis une fille ? Pourquoi suis-je la seule à qui on impose cette infortune ? L’argument de la maîtresse est simple : il n’y a pas d’autre élève noir dans la classe. Et probablement cette année-là dans l’établissement tout entier.

Noire. Cela ne m’a encore jamais été dit. Jusque-là, j’étais trop sombre pour satisfaire les fables de mes parents, mais je n’étais pas noire. J’étais marron foncé.

Noire.

Quel est ce terme mystérieux, qui l’emporte sur tout le reste, et me définit aussi ? Pourquoi s’oppose-t-il au fait d’être blanc ? J’ai une grand-mère blanche. Elle est de ma chair et je suis de la sienne. J’ai des cousins, des oncles, des tantes dont les couleurs de peau couvrent toutes les nuances qui vont du blanc au noir. Je suis élevée par un homme blanc qui n’est pas mon père mais me considère comme sa fille, et toute sa famille avec, qui m’a accueillie sans la moindre remarque. L’une des sœurs de Georges s’est souvent occupée de moi. Elle me présente sans sourciller comme sa nièce, sans jamais justifier son mètre cinquante, ses quarante kilos, ni le blanc de sa peau ou la raideur de ses cheveux quand je suis grande, sombre, charpentée, avec des cheveux crépus. Libre à nos interlocuteurs d’interpréter nos liens familiaux comme ils l’entendent, nous savons que priment les liens du cœur.

Je ne suis pas noire. Je suis marron foncé. Je ne veux pas jouer le rôle de Balthazar dans la crèche, je veux rester cette Isabelle multiple, composite et, cela m’importe à un âge où j’apprivoise mon identité de genre, de sexe féminin.

 

De retour à la maison, je compte sur ma mère pour me tirer de ce mauvais pas. Mais elle trouve l’idée excellente et me promet, pour me consoler, un beau costume de roi.

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Notes

1. Lire à ce sujet Caroline Ibos, Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères, Paris, Flammarion, 2012.