Tsiganes et sédentaires

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296380455
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TSIGANES ET SÉDENTAIRES

Dans la Collection Connaissance des Hommes

Jean GIRARD, Les Bassari du Sénégal. Fils de Caméléon. 1985. Dominique 1985. CASAJUS,Peau d'Ane, et autres contes touaregs.

Bernard HOURS, L'Etat sorcier. Santé publique et société au Cameroun. 1986. Maurice DUVAL, Un totalitarisme sans Etat. Essai d'anthropologie politique à partir d'un village burkinabé. 1986. Fabrizio SABELLI, Le pouvoir des lignages en Afrique. La reproduction sociale des communautés du Nord-Ghana. 1986. Sylvie FAINZANG, L'intérieur des choses. Maladie, divination et reproduction sociale chez les Bisa du Burkina. 1987. Françoise COUSIN, Tissus imprimés du Rajasthan. 1986. Marceau GAST, Michel PANOFF, L'accès au terrain en pays étranger et outre-mer. 1986. Vincent COUDERT, Refuge, Réfugiés. Des Guatémalthèques sur terre mexicaine. 1987. Didier BOREMANSE,Contes et mythologie des indiens lacandons. Contribution à l'étude de la tradition orale maya. 1986.

COLLECTION

CONNAISSANCE

DES HOMMES

dirigée par Dominique

Desjeux

Bernard

FORMOSO

TSIGANES ET SEDENTAIRES
~

La reproduction

culturelle d'une société

Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-747-1

Ce livre est dédié à mes parents

Préface

Les populations que nous appelons généralement en France Bohémiens, ou Gitans, ou encore Tsiganes, occupent une place à part dans notre imaginaire. Nombre de stéréotypes ont été véhiculés à leur sujet par la littérature, le théâtre, l'opéra ou le cinéma et il faut reconnaître que, pour la plupart d'entre nous, des préjugés le plus souvent à caractère péjoratif, remplacent toute connaissance réelle de leurs organisations sociales et de leurs modes de vie. Le principal mérite de ce livre est, précisément, de dissiper nos préjugés. Pour connaître il faut d'abord sympathiser et c'est ce qu'a su faire Bernard Formoso «sur le terrain», grâce à ses qualités humaines. Or une telle tâche n'avait rien de facile, car peu de peuples sont aussi méfiants que les Tsiganes envers nous, les sédentaires (ou Gadjé, si l'on reprend les termes qu'ils utilisent pour nous désigner). Méfiants à juste titre car, il faut le rappeler, les persécutions et les tracasseries dont les Tsiganes ont été victimes en Europe, qu'elles fussent de caractère spontané ou bien systématiquement organisées par les Etats, n'ont pratiquement jamais cessé depuis plusieurs siècles: le début de génocide perpétré contre eux par les nazis aux cours de la Seconde Guerre mondiale n'a constitué, à cet égard, que l'aboutissement monstrueux d'une attitude de rejet qui, pour ne pas toujours s'être exprimée de manière violente, n'en a pas moins été constante et généralisée. Pourtant ce n'est pas en faisant appel à nos «bons sentiments» que Bernard Formoso parvient à modifier notre état d'esprit. Son livre, et c'est ce qui fait sa force, s'adresse d'abord à notre intelligence et à notre raison. En analysant avec précision et minutie le processus par lequel l'habitus, transmis aux enfants tsiganes par l'éducation familiale, les qualifie, une fois devenus adultes, pour certains types d'activités économiques (tout en les rendant incapables d'exercer des métiers « sédentaires») et détermine en même temps certains types de relations intra-familiales qui sont, à leur tour, à l'origine du mode d'éducation donné aux enfants, l'auteur démontre de manière probante l'absurdité de 7

l'attitude ethnocentriste qui consiste à juger l'Autre à partir de nos propres valeurs. Les normes collectives ne gardent en effet un sens qu'à l'intérieur du contexte sociologique particulier dont elles sont solidaires et des comportements que nous avons subjectivement tendance à blâmer comme la «chine », voire le «chapardage », ne sauraient être compris qu'à condition de prendre en compte le lien logique qui existe entre la vie économique et l'ensemble de la culture. Le livre de Bernard Formoso mène, en définitive, à une réflexion sur le concept d'identité ethnique. Les identités tsiganes (qu'il faut mettre au pluriel, car ces peuples, dont nous ne soupçonnons pas la diversité, comprennent de nombreux groupes ethniques) présentent un caractère singulier, sinon paradoxal, en ce sens qu'elles ne reposent ni sur l'identification à des ancêtres communs, ni sur la notion d'un territoire collectivement approprié. Chez tous ces peuples le sentiment d'appartenance au groupe est inséparable de la relation à l'Etranger et procède par conséquent d'une sorte de logique de la « distinction» qui implique ellemême l'auto-valorisation et la dévalorisation de l'Autre. Là se trouve peut-être l'une des sources des sentiments d'hostilité que sédentaires et Tsiganes entretiennent les uns vis-à-vis des autres. Nul doute que ce livre, en aidant ses lecteurs à mieux comprendre les mécanismes psychosociaux qui sont en cause, leur permettra de dépasser une telle attitude, et de se montrer, en somme, plus «humains» envers ceux qui sont différents. Richard POTTIER, professeur de sociologie, Université des Lettres et Sciences Humaines, Nice.

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Avant-propos

Quatre ans de fréquentation des Tsiganes sont à l'origine de ce livre. Aussi j'aimerais ici exprimer ma gratitude aux familles sinti piemontezi et rom kalderas qui, dans le Sud de la France ou en région parisienne, ont offert l'hospitalité, durant ces quatre années, au Gadjo que j'étais et que je reste malgré moi. Sans leur aide et surtout sans leur confiance, la recherche ethnographique n'aurait pu être réalisée. Les résultats de cette recherche puissent-ils créer une brêche dans le mur d'incompréhension et de préjugés qui oppose aux Tsiganes, ceux qui les côtoient. D'un point de vue scientifique, je dois beaucoup à Georges Condominas qui, bien que n'étant pas spécialiste des Tsiganes, m'a aidé à mener à bien cette recherche, tant par ses encouragements, que par ses conseils fruits d'une longue expérience de terrain. Je suis également redevable à Georges Calvet, enseignant de la langue tsigane à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris et à Patrick Williams, ethnologue. Tous deux, par leur connaissance de la société étudiée, leurs remarques et critiques, m'ont aidé à relativiser mes observations et à mûrir les analyses qui en étaient issues. La Direction Générale de la Recherche Scientifique et Technique du Ministère de la Recherche et de l'Industrie, par l'octroi d'une allocation de recherche, a contribué financièrement à la réalisation de ce livre. Celui-ci est, d'autre part, publié avec le concours du C.N.R.S. et je tiens à remercier ces divers organismes pour leur aide. Enfin, je souhaite exprimer ici ma gratitude à toutes les personnes qui, de près ou de loin, ont suivi mes travaux, fait part de leur expérience, de leurs réflexions ou critiques et se sont ainsi associées à la recherche que je menais.

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Transcription utilisée pour les termes tsiganes
A. TABLEAU PHONOLOGIQUE
Consonnes labiales occlusives sourdes occlusives sonores nasales fricatives vibrantes latérales Ipl Ibl lm! If! IvI dentales It! Id! ln! Isl Izl Irl III antérieures Iii Iü/ lei lrel
Ift/

d~~~~S

al~::'~:;es

palatales vélaires glottales uvulaires
IkJ

IW

IS!Ifl

Ijl

Ih/

!XI

Voyelles fermées mi-ouvertes ouvertes

centrales

postérieures
lui

lei lai

loi

B. REMARQUES

L'alphabet adopté dans le cadre de cette étude se démarque de l'Alphabet Phonétique International (A.P.I.) dans le cas de certains phonèmes. Les modifications apportées l'ont été essentiellement pour faciliter la dactylographie des termes, elles sont les suivantes: Iftl = 1f!1(A.P.I.), prononcer comme dans «gagner». IsI = Ifl (A.P.I.)," " " «chat». IzI = 131 (A.P.I.)," " " «jeux». lül = Iyl (A.P.I.). Il est également apparu plus économique de transcrire les groupes de consonnes It I et Itsl, très fréquents en tsigane, respectivement par les signes Ici et Ici. 10

Introduction

1. UNE SOCIÉTÉ DÉFINIE DE L'EXTÉRIEUR
En France on les appelait jadis Egyptiens. On croyait, en effet, qu'ils venaient d'Egypte 1. Ils furent par la suite appelés Bohémiens. On les croyait alors originaires de Bohême. Ce terme, resté dans l'usage populaire, voisine avec une grande variété d'autres dénominations de tradition plus ou moins ancienne et dont l'usage est soit propre à une région - on les appelle Caraques ou encore Boumians dans le Sud de la France, Camps-volants en Bourgogne, Calourets en Vendée, etc. -, soit plus étendu. Toujours en France, certains les appellent Romanichels, d'autres Manouches, d'autres Gitans, d'autres encore Tsiganes. Ce dernier terme provient, comme d'autres appellations utilisées ailleurs en Europe 2 du grec médiéval Athinganos (prononciation populaire Atsinganos, Atsinkanos) qui désignait une secte hérétique venue d'Asie Mineure. Selon les pays et même à l'intérieur d'un même pays, selon les régions ou les époques, les appellations changent, et l'absence de consensus ou de continuité dont témoigne leur diversité pose la question suivante: la population qu'elles sont censées définir se reconnaît-elle dans leur usage? Certains, parmi ceux qui sont nommés vBohémier;s, Gitans ou Tsiganes se disent Sinte, d'autres se disent Kale, Zitan ou Zitane, d'autres Rom, d'autres encore Jenis. De plus, à ces appellations s'ajoutent des qualificatif~ qui marquent des subdivisions ethniques. En France les Kale ou Zitans se distinguent en Katalan et Andalu; les Rom se distinguent en Kalderas, Lovara, Curara, Jugoslav ; les Sinte en Gaskane ou Manus, en Sinti Piemontezi. Cependant aucun ne se dit spontanément
1. Du terme Egyptien provient le français moderne Gitan; du terme Egyptian dérive l'anglais Gypsy. 2. Au français Tsigane correspond l'allemand Zigeuner, le suédois Zigenar, l'italien Zingaro, le portugais Cigano, le hongrois Czigany, le russe Cykan, le turc Tchinghanie, etc. 11

Tsigane, Bohémien, Caraque, etc. Et si certains se nomment Gitans ou Manus, ce n'est pas le cas de tous ceux que leur environnement désigne par ces termes. Les Kale, les Sinte, les Rom ou les J enis ne partagent pas l'usage d'un terme commun qui marquerait leur appartenance à une même société et dès lors ne s'identifient pas à travers l'emploi d'appellations globalisantes comme Tsiganes, Gitans ou Bohémiens. S'ils forment un ensemble homogène c'est, semble-t-il, uniquement dans l'imaginaire des populations qui les côtoient et qui, malgré ce contact, semblent tout ignorèr de leur diversité ethnique. Par contre ils admettent implicitement leur appartenance à l'ensemble auquel se réfèrent explicitement les désignations étrangères qui leur sont plaquées, en se distinguant de ceux qui les emploient. Ceux qu'ils nomment, suivant les cas, Gadio (chez les Sinte et les J enis), Gaio (chez les Rom), Pajo (chez les Kale) ou Gorgio (en Grande-Bretagne). Ces désignations, notons-le, recouvrent dans leur esprit un ensemble tout aussi homogène que celui qu'ils sont censés former. Bien que cet ensemble englobe des sociétés aussi différentes que les sociétés française, anglaise, allemande, américaine ou turque, par exemple. Assimilés, malgré la diversité ethnique qu'ils affichent, les groupes qualifiés de Tsiganes, Gitans ou Bohémiens, produisent en retour une image globalisante des populations auteurs d'un tel amalgame. Il y a donc réciprocité dans le type de représentation de l'autre produite, ainsi que le montre de manière synthétique le tableau I.

Désignation de soi Kalderas Curara Lovara Jugoslav
Gaskano

Désignation de ['autre Tsigane Gitan
Bohémien

Désignation de soi Français Deutsch
English

Rom

----------

Piemontezo Katalan Andalu

\

I

S.ln t 0

Zigeuner Gypsy Zingaro etc. Ga( d)zo ~Pajo Gorgio

American Italiano etc.

I
\

Kalo Jeriis etc.

Les termes Gitans, Bohémiens, Tsiganes et autres définissent en positif un ensemble socio-culturel qui ne se définit que par négation à 12

travers l'usage des déterminations: Ga( d)io, Pajo ou Gorgio: un Ga(d)zo n'est pas un Bohémien, un Bohémien n'est pas un Ga(d)zo; un Gitan n'est pas un Pajo, un Pajo n'est pas un Gitan, etc. Les combinaisons possibles de termes opposables étant très nombreuses, nous avons pris le parti d'en choisir, et d'en employer, une dans le cours de l'ouvrage qui sera représentative de toutes les autres. Le mot Tsigane prête moins à confusion que les termes Gitan ou Manouche, employés par certains pour se désigner, mais pas par tous ceux qui sont ainsi désignés. «Il est moins que d'autres entaché de connotations péjoratives ou faussement historiques.» remarque justement J .P. Liégeois (1983 : 53). De plus il est d'un emploi généralisé dans les travaux scientifiques. Il sera opposé au terme Gadjo (fém. -i, plur. -é) qui, selon la transcription que nous avons adoptée, n'est pas prononcé comme tel par les Tsiganes - certains disent Gaio, d'autres Gajio, d'autres encore Gadio. Parce que purement conventionnel et extérieur à tout usage linguistique, le terme Gadjo permet d'éviter ainsi le choix inévitablement partiel et partial de l'une des prononciations dialectales. Il représentera donc un ensemble d'autres désignations qui, comme Gorgio ou Pajo, sont moins diffusées qu'il ne l'est. Ceux que nous appellerons Tsiganes n'emploient donc pas de termes pour se désigner dans leur ensemble, mais se reconnaissent néanmoins des affinités en s'opposant aux Gadjé, ensemble social homogène à leurs yeux. En retour ceux qu'ils appellent ainsi considèrent qu'ils forment un ensemble tout aussi homogène puisqu'ils les regroupent également sous une même appellation. Restent à connaître les critères de distinction sur lesquels repose l'opposition symbolique Tsiganes/Gadjé. Le traitement de cette question constituera le thème central de l'ouvrage, mais avant de pénétrer plus en détail le sujet, en guise d'introduction, il nous semble utile de dégager les divers sens du terme Gadjo et d'en proposer une brève analyse. Le Gadjo c'est, à la fois l'étranger, le paysan et le sédentaire. Le Gadjo c'est l'étranger, mais tous les Tsiganes se connaissent-ils? Dispersés sur plusieurs continents, dans plus de quarante pays, ils formeraient à l'heure actuelle une population de l'ordre de douze à quinze millions de personnes (cf. J.P. Liégeois, 1983 : 52). Ne serait-ce qu'en France ils seraient environ deux cent mille et l'on a du mal à imaginer qu'ils puissent tous se connaître personnellement. Le Gadjo est, semble-t-il, moins celui qui n'est pas connu que celui qui est étranger à certaines pratiques et valeurs que partagent les Rom, les Sinte, les Kale, les J enis. Le Gadjo c'est aussi le paysan, ce qui semble signifier qu'à l'inverse les groupes appelés Tsiganes, eux, ne sont pas des cultivateurs et ne font pas du travail de la terre leur mode de subsistance. Hypothèse renforcée par une autre acception du terme Gadjo, celui-ci signifiant «le sédentaire». Non seulement les Tsiganes ne sont pas des paysans, mais en plus 13

ils ne semblent pas liés à un territoire. Ils s'opposent aux sédentaires et ce faisant ils se définissent implicitement comme voyageurs. En France le terme «Voyageur» est d'ailleurs employé par certains lorsqu'ils ne se rattachent pas à un groupe particulier et veulent se distinguer des Gadjé ou désigner une personne dont l'appartenance ethnique n'est pas énoncée ou ne peut être définie, mais qui, en tout cas, n'est pas assimilée aux sédentaires. Le voyage est l'une des données les moins controversées de l'histoire pré-européenne des troupes qui, lors de leur passage en Grèce (au début du XIVesiècle selon certains témoignages) seront assimilées aux Atsingani, qui, à leur arrivée en France, seront assimilées aux Egyptiens, parfois aussi aux Sarrasins ou aux Ethyopiens, puis plus tard aux gens de Bohême. L'itinérance de ces troupes devait être fort ancienne car les indications qu'elles fournirent alors concernant leur lieu d'origine furent infirmées par des recherches de linguistique comparée, menées dès la fin
du XVIIIe siècle en Angleterre par

J.

Bryant

(1776) et en Allemagne

par

J .C. Rüdiger (1782) et H.M.G. Grellmann (1783). Ces études, suivies par d'autres de plus en plus approfondies, montrant que les descendants de ces troupes parlent une langue apparentée par sa grammaire et un important vocabulaire (environ 500 'mots pour les dialectes les mieux conservés) aux langues de l'Inde du Nord telles que l'hindi, le panjabi, le rajasthani ou le gujrati. Aujourd'hui encore, bien que leur origine indienne soit généralement admise, peu nombreux étaient ceux qui, parmi les Sinte ou les Rom fréquentés, étaient convaincus d'une telle origine et en faisaient l'un des fondements de leur identité. Plusieurs siècles de pérégrinations au Moyen-Orient effacèrent de la tradition orale des premières troupes tsiganes apparues en Europe le souvenir de leur départ hors de l'Inde, départ dont on ne connaît ni la date, ni les circonstances. Les groupes rassemblés en France sous les appellations de Tsiganes, de Bohémiens, de Gitans, etc., ne sont d'ailleurs pas tous d'origine
indienne. Ainsi la langue des

J enis

n'est pas apparentée

à celle des Rom,

des Kale, des Sinte et révèle une origine germanique, bien que les circonstances historiques qui ont engendré la formation de ce groupe nomade ne soient pas mieux connues que celles qui ont engendré la formation des groupes d'origine indienne. On pourrait en dire tout autant des Bojas, groupe également assimilé aux Tsiganes et dont les membres parlent un dialecte roumain. L'identité des Tsiganes n'est donc pas fondée sur le sentiment d'une même origine, même si les ancêtres des groupes qui se distinguent aujourd'hui en Kale, Sinte et Rom sont originaires d'une même région, même si les dialectes parlés par ces différents groupes partagent un fond lexical qui dénote cette origine commune. Elle n'est pas non plus fondée sur le partage d'un même territoire. 14

L'histoire des Tsiganes est en effet placée sous le signe du voyage et de la dispersion. Si tous les groupes d'origine indienne sont passés par la Perse et la Grèce, ainsi qu'en témoignent des emprunts communs aux langues parlées dans ces pays, leur passage s'est-il effectué au même moment ou par vagues successives? On ne le sait pas. Par contre historiens et linguistes admettent qu'à partir de la Grèce, ils se sont dispersés dans toutes les régions d'Europe occidentale ou orientale. Dès la fin du XIVe siècle, certaines troupes se dirigèrent vers l'Allemagne (première apparition datée en 1417), vers la France (1419), vers l'Italie (1422), vers l'Espagne (1425) 3. Au XVIe siècle on en trouve dans les îles britanniques. De là certains s'embarquent pour les pays scandinaves (1505), d'autres atteignent ces pays par le Danemark (1536). Dans les pays balkaniques la population tsigane a toujours été très nombreuse et cette région est encore aujourd'hui un foyer d'émigration important. Après un séjour plus ou moins long dans les principautés roumaines, certains migrèrent vers la Pologne, la Hongrie, la Russie, etc. Beaucoup se dirigèrent par la suite vers l'Europe occidentale (à la fin du XIXe siècle). Certains Tsigal1es se sont installés en Afrique du Nord, d'autres furent embarqués de force au XVIIIesiècle pour les colonies que possédaient les Espagnols, les Portugais ou les Anglais - on cherchait à se débarrasser de ces éléments jugés indésirables en les envoyant en Afrique ou dans le Nouveau Monde -, d'autres, à la fin du XIXesiècle s'embarquèrent volontairement à destination du continent américain, etc. La langue des groupes d'origine indienne, parce qu'elle n'existe que sous forme dialectale, témoigne de la pluralité des itinéraires suivis à travers les influences d'origines diverses qu'elle a subies. On distingue ainsi les dialectes balkaniques, caractérisés par de multiples emprunts aux langues parlées dans les Balkans; les dialectes vlax, produits d'un séjour prolongé en Valachie ou en Moldavie; les dialectes karpatiques influencés par le hongrois et le slovaque; les dialectes russo-polonais; ukrainiens; ceux des îles britanniques; de Finlande; le kalo, marqué par une forte empreinte des langues hispaniques; et les dialectes sinte, influencés par les dialectes allemands ou italiens. L'originalité des parcours, l'ordre et la durée des séjours, les traditions des populations côtoyées et la nature même des contacts sont à l'origine d'un processus de diversification par emprunt dont on peut mesurer l'étendue à travers l'étude comparative des dialectes tsiganes, mais aussi dans la mise en perspective de certains aspects culturels des différents groupes. Ainsi les uns et les autres se distinguent par leurs modes vestimentaires, leurs spécialités culinaires, leurs formes artis3. Comme le Prof. L. Bernot nous l'a judicieusement fait remarquer, l'apparition des Tsiganes en Europe occidentale coïncide avec la conquête des Balkans par les Turcs, conquête dont un fait marquant est la prise de Bizance en 1453.
15

tiques (le flamenco gitan issu du folklore espagnol, les chants polyphoniques d'Europe orientale des Rom, le jazz manus d'influence américaine, par exemple). Il n'existe pas de juridiction ou bien encore de règles matrimoniales communes à tous les groupes. Ainsi la kris (assemblée de sages chargée de résoudre les graves conflits internes), que les Kalderas ont sans doute emprvuntée à la société rurale roumaine, n'existe pas chez les Rom Lovara et Curara, de même qu'elle est inconnue des Sinte, des
Kale, des

J enis.

La fuite des futurs

mariés,

à laquelle

les Rom préfèrent

des tractations très ritualisées entre parents (0 mangimos) est institutionnalisée chez les autres. On pourrait constater des différences tout aussi marquées à propos des rites et interdits qui ont trait à la naissance et à la mort. Notons encore que, contrairemep.t à la diaspora juive, le
passé des Rom, Kale, Sinte,

J enis

n'est ni inscrit dans l'espace sous forme

de sanctuaires ou de monuments, ni conservé par écrit. Ils n'ont pas de livres où sont déposées leurs lois, leurs rites. Ils n'ont pas de religion qui leur soit propre et adoptent généralement le culte dominant des pays où ils séjournent longuement (certains sont orthodoxes, d'autres catholiques, d'autres protestants, d'autres encore musulmans). Contrairement à une croyance populaire sur laquelle nous reviendrons, notons (et ce trait est cohérent avec l'absence déjà signalée de juridiction commune) qu'ils n'ont pas de chef, de roi, de reine ou toute autre structure politique, reconnue par tous, qui assurerait leur rassemblement. En conséquence ils doivent s'adapter aux législations et aux politiques des pays où ils séjournent. Chaque groupe a ses objets caractéristiques. Comme nous le verrons, les productions artisanales des Tsiganes sont variées et adaptées à un marché externe. Elles ne couvrent pas leurs besoins. Leur équipement est celui que leur permettent leurs moyens. Il est principalement produit par leur environnement et varie grandement en fonction des progrès techniques réalisés dans celui-ci. 2. L'OPPOSITION TSIGANES/NON-TSIGANES

Au premier abord, il peut paraître paradoxal que l'identité des groupes tsiganes soit en partie ba'sée sur des traits culturels empruntés aux populations sédentaires, alors que ces groupes se démarquent globalement et avec force des sédentaires. Ces emprunts pourraient en effet relever d'un processus d'acculturation s'ils ne devenaient, du fait de la mobilité des Tsiganes, des traits distinctifs par renouvellement des populations côtoyées. «A chaque fois, ce qu'ils gardent d'un précédent séjour les rend singuliers, étrangers au milieu de leurs nouveaux hôtes. », écrit d'eux, à juste titre, P. Williams (1981 : 28). De plus il faut préciser que ces éléments empruntés distinguent tout autant les groupes tsiganes les uns des autres qu'ils les démarquent des populations sédentaires.
N'étant pas communs aux Rom, Sinte, Kale,

J enis

et autres,

ils ne

peuvent donc être à la base de l'opposition 16

symbolique

qui démarque

l'ensemble de ces groupes de leur environnement, et notre attention doit se porter vers d'autres pratiques pour discerner les fondements d'une telle opposition. Des considérations précédentes découle une remarque: lorsque l'on traite de l'identité d'une société pluri-ethnique, comme la société tsigane, il faut bien se garder de lui attribuer, par extrapolation, des pratiques qui ne relèvent que de l'une de ses composantes. D'appliquer, par exemple, aux Sinte et aux Kale une institution du mariage qui n'est attestée que chez les groupes rom ou bien encore, à ces mêmes groupes rom, une institution telle la kris qui caractérise les seuls Rom Kalderas. C'est malheureusement un tel défaut que présentent bien des ouvrages consacrés aux Tsiganes et qui, du même coup, entretiennent la conception populaire d'une société homogène. Au niveau de l'opposition distinctive qui nous intéresse, font donc défaut les facteurs d'identité d'ordre matériel (territoire, monuments, textes, instruments, coutumes vestimentaires, etc-.) ou non matériels (rituels, institutions relatives à la justice ou au mariage, par exemple), auxquels les ethnographes accordent bien souvent un intérêt particulier, voire exclusif (peut-être parce qu'ils se prêtent mieux à une description minutieuse que les actes les plus humbles, les plus concrets, les plus habituels de la vie quotidienne; des actes dont on pourrait dire qu'ils valent plus par leur répétitivité que par leur originalité). Si, en résumé, l'étude de certains traits évoqués plus hauts ne se révèle pas pertinente, la question des fondements de l'opposition Tsiganes/ Gadjé reste entière. Relèvent-ils d'un mode de vie caractérisé par le
nomadisme, auquel les Rom, les Sin te, les Kale ou les J enis font référence

pour se distinguer des sédentaires que sont les Gadjé? Cette question en amène deux autres: tous les Tsiganes sont-ils voyageurs? Reconnaissent-ils n'importe quel voyageur comme étant des leurs? Si leurs ancêtres étaient nomades, pour bien des Rom, des Sinte ou des Kale d'aujourd'hui le voyage n'est plus une réalité quotidienne et bien qu'il n'existe pas de statistiques globales en ce domaine la majorité sont sédentarisés selon les estimations de la plupart des auteurs contemporains. Dans les faits donc, tous les Tsiganes ne sont plus nomades. Par contre, si l'on prend le cas des Sinte et Rom sédentarisés dans le Sud-Est de la France ou en région parisienne depuis plus de vingt ans et auprès desquels nous avons travaillé, ceux-ci se démarquaient toujours des sédentaires. Ils se disaient en effet «Voyageurs» tout en se distinguant des travailleurs salariés qui habitent en caravane et se déplacent avec leurs familles pour exercer leur profession (travailleurs sur les chantiers). Ceux-ci étaient certes des «Voyageurs », mais des «Voyageurs gad jé ». Selon notre exemple, la référence au voyage semble rester d'actualité pour les Tsiganes sédentarisés. Voyage, oui! Mais pas 'n'importe quelle pratique du voyage, puisqu'ils se distinguent des non-Tsiganes qui, eux aussi, vivent sur un mode itinérant. Le fait que reste d'actualité pour des 17

Tsiganes anciennement sédentarisés, la référence à un mode de vie dont la spécificité reste à définir, mais dont l'itinérance est l'un des traits les plus évidents, nous incline à penser que certains des schèmes d'action et de pensée caractéristiques de ce mode de vie sont maintenus en situation de sédentarité. Cette hypothèse pose bien sûr de nombreuses questions: Quels sont ces schèmes? De quelle manière et en quelles situations se manifestent-ils, tant au niveau du discours que des actes? Quelles sont les conditions objectives de leur reproduction? Enfin, quelle est leur incidence exacte sur l'opposition Tsiganes/non- Tsiganes? Ces diverses questions ont servi de fil conducteur à nos recherches et la présente étude est entièrement consacrée aux observations et analyses qu'elles ont motivées. Contrairement aux sociétés dont les membres s'identifient à partir des éléments tangibles qu'ils partagent (tels territoire, textes, objets), ou intangibles (institutions sociales, langue, croyances religieuses, etc.), les Tsiganes, eux, s'identifient en faisant référence aux populations qu'ils côtoient et auxquelles ils refusent d'être assimilés. Alors que généralement l'environnement humain sert de référence indirecte à l'affirmation de l'identité (le «nous» défini par le partage de valeurs communes ne prenant forme, socialement, qu'en rapport aux «autres» définis, à l'inverse, par le non partage de ces valeurs), ce qui amène bien souvent les ethnologues à négliger à tort cette référence. Dans le cas qui nous intéresse, au contraire, cas sans doute exceptionnel d'une société sans territoire, sans écriture, à la dispersion extrême et sans structure hiérarchique qui assurerait l'intégration politique de ses diverses composantes, l'environnement humain sert de référence principale et l'ethnologue ne peut l'ignorer. Elle devient pour lui une base de réflexion, puis une méthode d'approche qui, sans doute, se révélerait pertinente à l'étude de tout autre groupe d'individus. Dans la mesure, en effet, où une société ne devient un objet d'étude que parce qu'elle se distingue (explicitement ou implicitement) de son environnement, une problématique centrée sur l'identité pourrait utilement se fixer comme objet d'étude premier le type de rapports, tant symboliques que pratiques, qu'entretient cette société avec les groupes qu'elle côtoie, de manière à discerner les limites qui la démarquent de ceux-ci, et de chercher, par la suite, dans ses institutions les fondements de telles limites. Adoptant ce type d'approche, nous avons en conséquence consacré la première partie de l'ouvrage à un examen des relations qu'entretiennent Tsiganes et non-Tsiganes, plus particulièrement sous l'angle des activités de production. Le centrage de l'analyse sur ce secteur d'activités s'est en effet révélé pertinent pour plusieurs raisons. Les Tsiganes sont, nous le verrons, en situation de dépendance économique totale vis-à-vis des sédentaires et l'exercice de leurs métiers était, jusqu'à une époque récente, la principale occasion de contact avec ces derniers. D'autre part, c'est sur ces métiers que se cristallisent la plupart des préjugés émis par 18

leur environnement, alors qu'en retour les Tsiganes jugent négativement les conditions de travail qu'acceptent ou proposent les Gadjé. Bien sûr, différents aspects des relations Tsiganes/non- Tsiganes ont été pris en considération dans le cours de l'ouvrage, mais celui, spécifique, relatif au travail et aux échanges économiques, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, est apparu particulièrement révélateur des limites sociales et des antagonismes culturels qui opposent Tsiganes et Gadjé. La comparaison des pratiques, des choix, des jugements de valeur décrits dans cette première partie fait ressortir différents principes structuran ts. De manière à dégager le système socio-culturel dont ils relèvent, la dimension pratique et les conditions de reproduction de ces principes structurants sont examinés dans les deux parties suivantes de l'ouvrage, à travers notamment une comparaison des comportements parentaux et des comportements adultes, tels qu'ils se manifestent en différentes situations sociales: conflictuelles ou non, au sein de la famille ou hors de la famille, au sein du groupe ou hors de cette formation sociale, entre générations ou au sein d'une même génération, dans le cadre des activités économiques ou hors de ce cadre, etc. La deuxième partie est plus particulièrement consacrée à Ja description du processus de socialisation de l'individu tsigane, et notamment à la manière dont sont codifiés ses mouvements, dont est rythmée sa vie, à la manière dont s'exerce sur lui l'action normative du groupe et à l'éducation des besoins dont il est l'objet étant enfant. Quant à la troisième partie, elle met en perspective les principes qui caractérisent l'éducation des besoins et ceux qui structurent les échanges de biens et de services à différents niveaux de la société tsigane. L'étude traitant des facteurs qui, dans leur combinaison, fondent l'identité des groupes tsiganes par opposition à ceux qu'ils appellent Gadjé, la comparaison de pratiques relevant soit de nos propres observations, soit de sources d'information qui nous paraissaient les plus sérieuses, ont été privilégiées au dépens d'une approche de type monographique qui aurait laissé posée la question de la représentativité des principes dégagés, au dépens également d'un exposé chronologique qui retracerait le déroulé de la vie de l'individu du lever au coucher, de la naissance à la mort. Mettre en évidence des corrélations et par là dégager des systèmes de comportements qui jouent un rôle dynamique dans l'opposition considérée est apparu plus pertinent que de s'efforcer de couvrir tous les aspects de la vie sociale des groupes tsiganes. Entreprise qui laisserait inévitablement des vides, figerait une réalité en perpétuelle évolution et risquerait de créer une confusion entre les traits caractéristiques des Rom, des Sinte, des Kale, etc. et les traits qui permettent de les identifier comme éléments d'un même ensemble.
« Presque toutes les conduites linguistiques se situent au niveau de la pensée inconsciente. » remarque el. Levi-Strauss (1958 : 64) et il ajoute:

«En parlant nous n'avons pas conscience des lois syntactiques et morpho19

logiques de la langue. ». Alors que la maîtrise de l'écrit passe par l'enseignement des lois évoquées par el. Levi-Strauss, dans le cas des groupes tsiganes, de tradition orale, la maîtrise de la langue est acquise par la pratique, progressivement, sans recours à la théorie, sans que les lois qui permettent la communication ne soient nécessairement formulées et ainsi transmises. Valable au niveau linguistique, cette observation nous semble également l'être pour ce que l'on pourrait appeler le «langage des pratiques », et nous verrons que les principes d'action mis en évidence dans cet ouvrage, à travers la répétitivité ou la cohérence des pratiques qu'ils structurent, peuvent certes motiver des jugements de valeur lorsqu'ils sont remis en cause, mais sont essentiellement vécus et transmis de manière pragmatique, sans être l'objet d'une réflexion sur leur origine, leur finalité et la logique dans laquelle ils s'inscrivent; sans être a fortiori l'objet d'un enseignement théorique. En ce qui concerne la présentation des activités économiques tsiganes sur laquelle débute le corps de l'ouvrage, il fallait éviter l'inventaire formaliste de métiers, jugés typiques, auquel se limitent généralement les ouvrages classiques de tsiganologie. En effet, à l'exception de certains chercheurs, anglo-saxons notamment 4, qui donnent des informations précises sur la façon dont les hommes et femmes de certains groupes pratiquent pour subvenir aux besoins de leur foyer, les auteurs s'intéressent plus aux «métiers tsiganes» qu'à ceux qui les pratiquent et se contentent plus souvent d'en établir une liste qu'ils ne s'efforcent de décrire la façon dont ils sont pratiqués, négligeant le fait que malgré certaines contraintes techniques une activité donnée est susceptible de différentes méthodes de travail cette différence pouvant avoir une signification culturelle -, négligeant aussi un autre aspect possible de la réalité: la diversité des métiers qu'un même individu peut exercer successivement ou conjointement pour assurer la subsistance de son foyer. L'exercice prolongé et exclusif d'une profession, d'ailleurs de moins en moins évident dans notre société, à défaut d'être universelle, est une réalité culturelle qu'il faut bien se garder de transposer arbitrairement à l'étude de toutes les sociétés. L'image figée qui est donnée des "métiers exercés par les Tsiganes dans les ouvrages en question se démarque d'autant plus de la réalité que les membres de cette société, dispersés par petits groupes dans des espaces sociaux différents, dépendant économiquement de leur environnement, doivent s'adapter à des réglementations variables suivant les pays et les époques, de même qu'ils doivent s'adapter aux évolutions techno-économiques qui modifient, chez les populations qu'ils côtoient l'ampleur comme la nature de la demande et la physionomie du marché des biens et services.
4. Cf. R.C. Gropper, 1975; A. Sutherland, 1975; M.T. Salo, 1977; J. Okely, 1983. 20

Les métiers exercés par les Tsiganes changent donc en raison de ces nécessaires adaptations. A l'inverse nous verrons que les conditions de travail qui en déterminent en grande partie le choix varient, elles, beaucoup moins. D'où la nécessité d'étudier en priorité les principes qui caractérisent l'exercice de ces métiers. La comparaison à laquelle on procède, dans la première partie de l'ouvrage, des métiers successivement exercés par six Tsiganes sédentarisés dans le Sud de la France et des méthodes de travail qu'ils choisissaient, ont permis de discerner ces principes, sans pour autant prévaloir du champ complet .des activités économiques qui peuvent leur correspondre. Les récits de vie qui ont servi de base à cette comparaison ne prétendent, a priori, à aucune représentativité. Ils avaient pour ambition principale la présentation d'un échantillon d'activités contemporaines ou révolues, exercées par des hommes et des femmes tsiganes. Par delà la description d'un personnage central ce sont les activités successivement exercées par tout un groupe familial qui ont été prises en compte. Un fragment de l'histoire des groupes sinte et rom que nous avons fréquentés a ainsi pu être retracé .grâce au recoupement des itinéraires individuels ou familiaux présentés. Encore à propos des récits de vie, on pourra parfois être étonné par certaines tournures de langage que contiennent les fragments de discours tsigane cités. C'est que le style narratif des informateurs a été préservé et avec lui les informations métalinguistiques qu'il pourrait livrer.

3. LES TSIGANES DE LA RÉGION CANNES-GRASSE
En ce qui concerne à présent le choix du terrain et les modalités d'enquête. Les descriptions et analyses proposées résultent d'une part d'un travail de documentation qui se voulait le plus extensif possible de façon à saisir la réalité tsigane dans toute sa diversité et résultent, d'autre part, d'une recherche ethnographique effectuée auprès de familles sédentarisées dans le sud-ouest des Alpes-Maritimes, plus exactement aux environs des villes de Cannes et de Grasse. La population étudiée était composée de Rom Kalderas et de Sinti Piemontezi, soixante-quatre ménages au total, formant onze groupes de résidence (voir fig. 1). Elle était sédentarisée dans la région CannesGrasse depuis les années 1960. Auparavant les Sinti Piemontezi et les Rom Kalderas voyageaient. Des indications concernant leur histoire et leurs itinéraires seront données dans la première partie de l'étude. L'enquête débuta en juin 1980 et fut poursuivie, à raison de plusieurs visites hebdomadaires, jusqu'en octobre 1981. La proximité de notre lieu d'habitation favorisait des relations soutenues. Du mois de novembre\ 1980 au mois de mars 1981, un emploi d'animateur auprès d'adolescents sinti, rom et kale permit des visites quotidiennes aux 21

familles. L'enquête ethnographique fut poursuivie en 1982 et en 1983, grâce à deux séjours, de cinq mois chacun, dans les Alpes-Maritimes. Au contact des familles rom et sinti, des Jsiganes appartenant à d'autres groupes furent fréquentés: des Rom Curara et des Gaskane Sinte. Des parents des Rom installés dans la région Cannes-Grasse furent visités à plusieurs reprises dans la région parisienne, à Montreuil s/Bois plus exactement. Dans la région Cannes-Grasse, les Tsiganes habitant en divers endroits, onze au total, il s'avérait impossible de fréquenter chaque groupe de résidence avec la même assiduité. L'un d'eux, situé dans la localité du Plan de Grasse, fut fréquenté plus particulièrement. Il regroupait quatre-vingt-neuf personnes et était de loin le plus peuplé; en outre il était composé de ménages sinti et rom, ce qui n'était pas le cas des autres. La cohabitation de groupes tsiganes de traditions différentes tels les Sinti Piemontezi et les Rom Kalderas est plutôt rare. Dans le cas qui nous intéresse, elle répondait aux vœux des gestionnaires du hameau tsigane du Plan de Grasse, petite cité pavillonnaire construite en 1966 à l'intention des familles rom et sinti sédentarisées dans la région. Pour éviter toute jalousie il fut décidé qu'un nombre égal de ménages des deux groupes serait logé dans cette cité. En 1973 cet équilibre fut rompu par le départ d'une partie des Rom Kalderas et désormais les Sinti sont majoritaires. Dans l'esprit des promoteurs et gestionnaires de cette cité, l'Association des Amis des Gens de la Route (A.A.G.R.), cette réalisation devait, en améliorant les conditions d'habitat des familles, favoriser leur intégration à la société sédentaire. Dans ce but une équipe socioéducative fut engagée et chargée d'encadrer les Tsiganes du hameau. Des éducateurs résidèrent avec femme et enfants auprès des Sinti et des Rom dès 1966. Leur projet, dans ses grandes lignes, était le suivant: habituer les Tsiganes à suivre les lois de la société sédentaire en les amenant à participer à l'administration de leur village; les rendre «productifs»; inciter les mères de famille à rester au foyer; faire découvrir aux parents l'importance de l'autorité de l'adulte; enfin développer chez les enfants «le goût de l'effort continu, volonté, combativité, dynamisme, initiative» (cf ].L. Gaie, 1968 : 10-13). Des tensions dues à cette intervention entraînèrent le départ des éducateurs en 1974. Depuis lors leur action s'est faite plus discrète. A l'hétérogénéité culturelle de la population du hameau tsigane s'ajoutait donc une action socio-éducative importante. Le groupe auquel je m'intéressais plus particulièrement ne correspondait certainement pas au modèle idéal du groupe que véhicule une certaine littérature, celui de Tsiganes se donnant les moyens de protéger jalousement leurs traditions, notamment par le nomadisme. En fait, l'étude de ce groupe s'est révélée particulièrement intéressante en raison de la situation originale que vivaient les familles le 22

composant, en raison notamment de l'action assimilatrice dont elles avaient été l'objet. Au début, la recherche sur le terrain ne fut pas sans poser divers problèmes. Je dus faire face à une certaine méfiance de la part des personnalités de l' A.A. G.R. et à des réactions similaires, et sans doute plus légitimes de la part des Tsiganes. Comme nous le verrons dans le cours de l'étude, les membres de cette société sont généralement en butte à l'hostilité des sédentaires, aussi leur première réaction envers l'étranger dont ils n'ont pas recherché le contact est-elle de reproduire le genre de conduites dont ils sont l'objet de la part des étrangers, des Gadjé. Dans le pire des cas j'étais un informateur de la police, dans le meilleur des cas j'étais un éducateur déguisé, dans les deux cas on accueillait le motif de mes visites avec suspicion. J'étais soit un objet de curiosité et l'on m'assaillait de questions tout en esquivant les miennes ou en y répondant de manière des plus farfelues, soit l'on s'efforçait de m'ignorer et primait alors le mutisme. De multiples efforts durent être déployés pour convaincre mes interlocuteurs, modifier la première image qu'ils avaient de moi et rompre les résistances qui viennent d'être évoquées. Ces efforts de sensibilisation durèrent plusieurs mois, au cours desquels je me demandais s'il fallait poursuivre ou tout arrêter, au cours desquels, avant chaque visite, il fallait vaincre une certaine appréhension. Une fois admis le principe de l'étude, mes informateurs l'associaient inévitablement à la parution d'un livre et n'y voyaient qu'un intérêt matériel: je «ferai» de l'argent en livrant leurs coutumes aux Gadjé. Malgré des efforts soutenus pour leur faire comprendre que mes visites étaient avant tout motivées par le souci de rompre le mur d'incompréhension qui les entourait, cette conviction ne tomba jamais et lorsque, par la suite, ils acceptèrent de coopérer c'était, disaient-ils, pour me rendre service. « Avant que tu nous connaisses, on a fait ta psychologie!» me confia un jour un ami. Mes conduites étaient immanquablement interprétées selon les critères d'humanité tsiganes. Des informations circulaient sur mon compte entre familles, d'où des réactions relativement uniformes à l'égard de l'enquêteur qui fort heureusement évoluèrent favorablement dans le temps. De mon côté, animé par le souci d'être sympathique pour rompre la tonalité des relations initiales et selon un mécanisme défensif, je m'efforçais de répondre, dans la mesure de mes moyens, aux sollicitations dont j'étais l'objet et qui représentaient autant de mises à l'épreuve: donner des cigarettes à ceux qui n'en avaient pas ou plus, aider à décharger le camion du ferrailleur, jouer le rôle d'intermédiaire et parfois de commissionnaire, déchiffrer les papiers reçus, écrire les correspondances, etc. J'avais d'autant moins l'impression d'être sujet à exploitation que, ainsi que nous le verrons dans le cours de l'étude, la 23

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FIG. 1. -

Situation géographique

du terrain d'enquête

dan-s le sud de la France

@ = 24

: Group~s de résidence tsiganes.
-: routes

: voie ferrée 1/135 000.

Echelle:

générosité est une valeur que partagent les Tsiganes et que les petits services rendus étaient, sans formalisme aucun, payés de retour. Sur la base de ces relations de réciprocité, la crainte de l'enquêteur et celle de l'enquêté s'estompèrent progressivement. C'est lorsqu'un climat de confiance mutuelle s'instaura entre nous que les Tsiganes entrèrent volontiers en confiance. Les entretiens menés auprès des familles se voulaient les moins directifs possible et les questions étaient, le plus souvent, introduites dans les conversations qui rassemblaient les Tsiganes, conversations dont le contenu était par lui-même riche d'informations. Je n'ai pas choisi a priori d'informateurs aussi, dans un premier temps, l'enquête fut-elle menée de manière extensive. Par contre des relations amicales m'ont lié à certains plus qu'à d'autres. Les premiers sont alors devenus des informateurs privilégiés. J e leur faisais part de mes observations, de mes réflexions et ils m'ont beaucoup aidé à les nuancer, à les affiner. Je souhaite ne pas avoir trahi leur confiance dans le contenu de ce livre.

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1 Les activités économIques, termes de l'opposition Tsiganes/Sédentaires

1. LES MÉTIERS EXERCÉS PAR SIX TSIGANES
FERNAND Fernand est Sinto Piemontezo, né en 1932, il est l'aîné d'une famille de six enfants qui sont aujourd'hui mariés pour la plupart. Il avait six ans seulement lorsque son père et sa mère se sont séparés et que cette dernière est retournée vivre avec eux auprès du groupe que formaient son père et ses frères mariés, soit quatre chariots, parfois plus, qui allaient de pays en pays dans les Alpes-Maritimes, le Var, les Bouches-du-Rhône, les Alpes-de-Haute-Provence, le Vaucluse et l'Ardèche. Durant la première moitié de ce siècle, les plus fortunés des Sinti possédaient des roulottes à quatre roues, munies d'un toit rigide et tractées par un cheval. Le grand-père de Fernand, qui aimait le matériel de qualité, en avait fait construire une à Aoste dans l'Isère, c'était dans les années 1920. Il y avaient en effet dans ce pays un artisan de renom spécialisé dans la fabrication de verdines et c'est de partout que les Tsiganes venaient lui passer commande. Les Sinti qui n'avaient pas les moyens d'un tel attelage se contentaient, quant à eux, de carioles bachées à deux ou quatre roues qu'ils aménageaient suivant leur convenance. Fernand explique que, quelle que soit la qualité de l'attelage possédé, l'essentiel de la vie familiale se déroulait dehors: « Avec les autres gosses on était toujours dehors à courir; qu'il fasse
beau ou qu'il pleuve, c'était pareil. S'il pleuvait et que nos habits étaient mouillés, on en changeait et on les mettait près du feu... 27

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