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Turbulences, contrôle et régulation sociale

De
615 pages
Face aux "peurs de la jeunesse" et aux turbulences sociales au sein des quartiers défavorisés, dans un contexte de décentralisation, de politique de la ville et de lutte contre le sentiment d'insécurité, l'espace de régulation sociale est en recomposition. Face à la "nouvelle question sociale", nous n'assistons pas à la décomposition de l'intervention sociale et au désengagement de l'État mais bien plutôt à la diversification des modes d'intervention et des logiques d'action d'une multitude d'acteurs, voire à un processus de contrôle social renouvelé.
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Manuel BOUCHER

TURBULENCES, CONTROLE ET RÉGULATION SOCIALE Les logiques des acteurs sociaux dans les quartiers populaires

A.

Publié avec le concours de l'Union Peuple et Culture

Union peuple et culture 108-110 rue St Maur 75011 Paris

L'Harmattan

Pour mon père et ma fille Louise

Remerciements

Mes premiers remerciements sont adressés à Michel Wieviorka pour sa grande exigence, ses hautes qualités intellectuelles et humaines qui m'ont permis durant plusieurs années, d'approfondir mes connaissances et mon intérêt pour la sociologie et, plus particulièrement pour celle des mouvements sociaux et du sujet. Je salue les autres acteurs du Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS) au sein de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Tous constituent un environnement de réflexion vivifiant auquel j'ai la satisfaction de participer. Je remercie l'Institut du Développement Social (IDS) et plus particulièrement Guido De Ridder et Mohamed Belqasmi du Laboratoire d'Etudes et de Recherche Sociales (LERS) avec lesquels, engagé dans une recherche commune sur les acteurs catholiques et musulmans, j'ai largement échangé durant la rédaction de ce livre. J'exprime ma reconnaissance aux militants de Peuple et Culture, Evelyne Dupont-Lourdel, Jean-Paul et Monique Déron ainsi que Jean Gondonneau qui, à plusieurs étapes de mon travail, ont accepté de le relire et de me conseiller. Je manifeste mon affection à mes amis, aux membres de ma famille, à mon père et ma mère, à ma sœur et plus particulièrement à ma compagne Kristel et à ma fille Louise qui m'ont supporté pendant un long moment durant lequel on paraît souvent absorbé, répétitif, voire obsessionnel. Enfin, je remercie les acteurs sociaux présentés dans ce travail, toutes celles et tous ceux que je ne peux pas citer ici et avec qui j'ai dialogué, sans eux et sans leur disponibilité, je n'aurai pas pu réaliser cet ouvrage.

SOMMAIRE Turbulences, contrôle et régulation sociale Les logiques des acteurs sociaux dans les quartiers populaires

Remerciements Introduction Première partie: Entre solidarité d'action dans une ville moyenne Introduction Premier chapitre: L'Etat et la ville et contrôle social: les logiques

.

7 15

23 25 31 31 48 58 69 75 75 90 100 103 103 119 128 locaux. 131 131 219

- 1 - La sphère des responsables de la politique de la ville - 2 - La police nationale - 3 - L'Education nationale - 4 - Complexité et ambivalence Deuxième chapitre: Les organisations laïques

- 1 - La prévention spécialisée - 2 - L'insertion sociale et professionnelle - 3 - Des logiques ambiguës Troisième chapitre: Les organisations confessionnelles

- 1 - Les acteurs catholiques - 2 - Les acteurs musulmans - 3 - Des logiques d'action sociales et confessionnelles Quatrième chapitre: Les systèmes politico-institutionnels

- 1 - Les acteurs publics municipaux - 2 - Les acteurs publics départementaux

Conclusion
Deuxième partie: Entre stigmatisation et requalification : les logiques d'action au sein de quartiers périphériques populaires

228

235

Introduction Premier chapitre: Le tissu social - 1 - Les acteurs catholiques - 2 - Les acteurs musulmans - 3 - Les organisations laïques - 4 - Des logiques complexes Deuxième chapitre: Les acteurs publics et la régulation sociale - 1 - Les acteurs municipaux - 2 - Les acteurs d'Etat - 3 - Les acteurs départementaux Conclusion Troisième partie: L'hybridation de la régulation sociale Premier chapitre: Le visage de la régulation sociale

237 243 243 260 277 328 331 331 425 468 484 489 491 491 493 495 500 505 509

- 1 - Le cadre de la recherche
- 2 - Typologie des acteurs - 3 - Les dynamiques d'action - 4 - Une intervention sociale renouvelée - 5 - Interaction des logiques du système et de l'acteur Deuxième chapitre: Des logiques d'action multiples

- 1 - Les logiques en présence
- 2 - De la réification à la subjectivation

509
521
526 sociale

- 3 - Le polygone

de la régulation

- 4 - Vulnérabilité et instabilité de la régulation sociale Conclusion générale

527 531

10

Annexe méthodologique

541

- 1 - Le programme de recherche
- 2 - Le gui de d'en treti en. .......................................................................

541
550

Annexe 'topographique Portrait socio-démographique de la ville de Canteleu - 1 - La présentation de la ville - 2 - Les spécificités des quartiers populaires - 3 - Des procédures d'intervention publique - 4 - Des repères cartographiques Portrait socio-démographique des Hauts-de-Rouen

553 553 553 555 562 574 576

- 1 - La ville de Rouen 576 - 2 - Les spécificités des quartiers des Hauts-de-Rouen 578 - 3 - Des dispositifs spécifiquesà l'échelle de la ville et de l'agglomération - 4 - Des repères cartographiques 584 Bibliographie ... 593

Il

« Il faudra bien un jour tenter d'évaluer le coût de ces refus de la conflictualité, de ces obsessions sécuritaires, de ce souci éperdu de prévention et de précautions qui sont devenus des composants, effectivement de plus en plus étouffants, de notre modernité tardive. »
Robert Castel, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi.

Introduction

Nous vivons une crispation de la société. Un climat pusillanime se développe accompagnant une forte demande de sécurité de la part de l'opinion publique. La perception des problèmes de désordre est une des questions essentielles de la vie urbaine. Dans les grandes villes et plus spécifiquement dans les banlieues périphériques populaires, les représentants de l'autorité politique et les acteurs de la société intégrée sont inquiets devant le développement de phénomènes préoccupants pour la cohésion sociale et demandent plus de moyens de contrôle. Face à la violence à l'école, aux incendies de voitures dans les quartiers, à la multiplication des actes d'incivilité (provocations, dégradations...) naît une peur des jeunes issus de l'immigration et des classes populaires amenant certains élus à instaurer un "couvre-feu" pour se protéger des mineurs. Toute une partie de la jeunesse urbaine et multicolore devient le symbole de la formation d'une nouvelle « classe dangereuse ». La société majoritaire est inquiète et se demande comment elle peut socialiser cette «autre jeunesse» qui est la cible des phénomènes de discriminations, de racisme et de ségrégation et qui vit quotidiennement l'écart entre l'égalité formelle et l'égalité réelle mettant ainsi à mal la devise républicaine (Liberté, Egalité, Fraternité). Il se développe une inquiétude face aux phénomènes de sécession des «jeunes des quartiers» qui, rendus désespérés par leur situation sociale et économique, développeraient des comportements irrationnels, voire « sauvages ». Face à toute une partie de la jeunesse entrée dans un processus" d'exclusion ", les mécanismes d'intégration classiques paraissent inappropriés. Devant la crise de l'intégration républicaine et plus largement des instances de socialisation de la société industrielle, de nouvelles normes se seraient imposées comme la revendication de l'appartenance à un territoire ou à une origine ethnique spécifique. Derrière ces craintes à l'égard des jeunes et plus globalement des banlieues populaires considérées comme des zones de "non-droit", la question du renouvellement de la régulation sociale dans un environnement incertain est posée. Nos sociétés modernes et " rationnelles" supportent de plus en plus mal de ne pas avoir de prise sur les choses. Bien sûr, personne ne croit à l'éradication complète des risques, mais la tendance générale dans tous les domaines de la vie des hommes est de se rapprocher de ce " risque

Introduction

zéro ". Or, loin de représenter un espace ataraxique et serein, les quartiers populaires sont la plupart du temps décrits - par méconnaissance ou pour des raisons idéologiques - en termes de "défaillance, de manque ou de trop plein". Il s'agit d'espaces incontrôlables généralement associés à des images d'explosion sociale, de désordres, de conflits, voire de violences opérées par des populations à risque, où les agents de socialisation sont absents, fanatiques ou dépassés. Nous pensons que cette image est fausse et qu'avec l'émergence d'une « société du risque »1 considérée comme « une société de la catastrophe où l'état d'exception menace d'y devenir un état normal» 2, nous assistons à la diversification des modes d'intervention afin de socialiser le risque et de garantir la régulation sociale au sein des grands centres urbains. Nous n'assistons pas à la désorganisation, à l'anomie et à la déréliction au sein des territoires d'habitat social mais bien à une recomposition de la régulation sociale par la multiplication d'acteurs conjuguant plusieurs logiques d'action favorisant ainsi un processus de contrôle social renouvelé. Comme le souligne un spécialiste idéologue de l'insécurité à propos de la sécurité publique: "l'avenir, ce n'est probablement ni l'Etat ni le marché, mais une hybridation inédite des différents acteurs organisés (publics, privés, locaux, nationaux, supranationaux), qui reste ,,3 largement en définition et donc instable. Notre travail propose donc de sortir d'une représentation fantasmatique des quartiers populaires en allant réellement voir ce qui se joue à l'intérieur de ceux-ci. Dans un contexte de décentralisation, de politique de la ville, de lutte contre le sentiment d'insécurité, de peurs des turbulences, de la violence et des quartiers populaires4, nous nous intéressons au processus de

1

u. Beck interprétant le développement de l'individualisme, la mondialisation et les

conséquences des évolutions technologiques pense que le concept de risque est moderne. Selon ce penseur, la société du risque succède à la société industrielle. Le concept de risque apparaît dans les sociétés centrifuges, par opposition aux sociétés centripètes et holistiques qui ont un vision hétéronome de leur destin (caprices des dieux ou de la nature). Ce concept "surgit quand la nature et la tradition perdent leur emprise et que I'homme doit décider de son
propre

2 U. Beck, La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Paris, éd. Alto/Aubier, 2001, p. 43. 3 S. Roché, "Sécurité publique, marché, Etat. Vers la métropolisation de la sécurité" in Le Débat, nOllS, mai-août 2001, p. 94. 4 D. Duprez et M. Kokoreff font remarquer que « l'expression de milieux populaires ne doit pas être simplement référée à une position sociale mais à des territoires où sont concentrées des familles en situation de désaffiliation. Ces zones urbaines correspondent en fait à ce qu'il faut bien appeler des « quartiers pauvres )). Dans les taxinomies administratives, on parle de quartiers « sensibles )), « prioritaires )), mais les enquêtes récentes montrent que ces quartiers sont avant tout marqués par le chômage et une très forte précarité des habitants qui y vivent. Parler de « quartiers pauvres)) est, en définitive, plus juste que de les caractériser par des 16

chef.

))

Turbulences,

contrôle et régulation sociale

recomposition de la régulation sociale sur des sites où s'appliquent des procédures d'intervention publique. Nous étudions les modes d'intervention actuels des acteurs de socialisation du risque et plus globalement de l'ensemble des acteurs sociaux institués et émergents agissant à travers une pluralité de logiques au sein de la politique de la ville et de la politique de sécurité. En apparence peu excitant, le champ de la régulation sociale fait penser à un monde froid et tranquille peuplé d'agents dociles sans aspérité; nous pensons au contraire qu'il s'agit d'un espace turbulent plein de vitalité dans lequel se confronte une pluralité d'acteurs dont le principal intérêt est leur hétérogénéité. Nous assistons à la multiplication des acteurs de la « socialisation du risque» : du côté de l'Etat (police, Education nationale, agents de la politique de la ville), du côté des systèmes politicoinstitutionnels (communes, Conseil Général) et du côté des organisations sociales (associations laïques, catholiques et musulmanes ). Ils doivent répondre efficacement à l'exclusion de masse, aux incivilités et à la violence urbaine. Nous étudions donc prioritairement les logiques d'action, les représentations et les « raisons d'agir» de ces acteurs sociaux ainsi que les relations qu'ils entretiennent entre eux. Nous questionnons l'évolution de l'espace de la régulation sociale en identifiant les acteurs sociaux agissant dans les quartiers populaires périphériques et en comparant leurs modes d'intervention dans toute leur complexité (solidarités, concurrences, conflits. ..). Nous nous demandons si ces intervenants sont des acteurs du changement, du contrôle ou de la régulation sociale? En effet, nous tentons de savoir si les acteurs de la socialisation du risque évoluent dans un milieu effervescent permettant que s'élaborent des valeurs nouvelles favorisant le changement social, ou bien s'ils préservent l'ordre existant en privilégiant le contrôle social. Comme l'indiquait C. Wrigth Mills à propos du développement de la classe moyenne aux Etats-Unis, ces acteurs sont-ils de nouveaux cols blancs, qui, ne possédant pas de conscience de classe construite au fil de luttes sociales, n'auraient d'autres aspirations que d'accéder à la consommation et de servir les intérêts de la classe dominante à

laquelle ils sont aliénés1 ?
étiquetages liés à la déviance, ce qui revient à confondre les causes et les effets. » (D. Duprez, M. Kokoreff, Les mondes de la drogue, Paris, éd. Odile Jacob, 2000, pp. 32-33.) 1« Les fatigues physiques qu'ont éprouvées les ouvriers du XIX e siècle se retrouvent sous une forme psychologique, chez l'employé du XX e siècle. L'homme moyen d'aujourd'hui n'a pas de soutien sérieux qui donne un sens à son existence. Il n'a pas de conscience historique, car son passé fut bref et sans gloire; il n'a pas vécu un âge d'or dont le souvenir pourrait faire 17

Introduction

En fin de compte, nous nous interrogeons sur le sens de la diversification du champ de la régulation sociale: reflète-t-elle un processus de démocratisation, un décloisonnement de la société permettant de casser des mécanismes de reproduction sociale ou au contraire indique-t-elle un renforcement des mécanismes de contrôle? Il ne s'agit pas d'étudier les professions canoniques du travail social (assistants sociaux, éducateurs spécialisés...) concurrencées par des métiers émergents, mais bien plus fondamentalement d'analyser l'espace de la régulation sociale en recomposition. Voici notre hypothèse centrale: face à la «nouvelle question sociale », nous n'assistons pas seulement à la naissance de formes inédites d'encadrement des classes populairesl, à la décomposition de l'intervention sociale et au désengagement de l'Etat dans les quartiers, mais bien plutôt, à la diversification des modes d'intervention et des logiques d'action favorisant la recomposition de la régulation sociale, voire un processus de contrôle social renouvelé. D. Lapeyronnie2 souligne que, dans les banlieues, les logiques de ségrégation spatiale et de distanciation sociale font que la ville, la question sociale, l'intégration et l'exclusion sont aujourd'hui des notions inséparables. Nous pensons que c'est effectivement la toile de fond régissant les rapports sociaux et les formes d'intervention sociales, politiques et culturelles au sein des quartiers défavorisés; cependant, la grille d'analyse traditionnellement utilisée depuis les travaux sociologiques de l'Ecole de Chicago et de R-K. Merton pour penser les cités populaires et leurs habitants en s'appuyant sur les paradigmes de la désorganisation sociale et de l'anomie nous paraît inadaptée.
supporter ses malheurs. S'il es~ toujours pressé, c'est peut-être par ce qu'il ne sait pas où il va... (...) Chez les cols blancs, ce malaise est grand, car l'absence de tout système de croyance les a laissés désarmés sur le plan individuel et impuissant sur le plan collectif. Création récente d'une époque brutale, le col blanc n'a pas de culture propre, sinon la civilisation de masse dont il est le produit et qui s'efforce de l'aliéner encore d'avantage. Pour se sentir en sécurité, il doit chercher des attaches, mais aucune communauté, aucune organisation ne semble faite pour lui. Son isolement en fait un client tout trouvé pour les produits synthétiques de culture populaire: presse, film, radio et télévision. Comme il habite les villes, il est facile de le soumettre au conformisme des distractions préfabriquées; il vit dans un monde qu'il n'a pas fait. » (C. Wright Mills, Les cols blancs, Paris, éd. François Maspero, 1966, pp. 12-13.) I Cf. G. Mauger, "Précarisation et nouvelles formes d'encadrement des classes populaires" in Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 136-137, mars 2001, pp. 3-4. 2 D. Lapeyronnie, "La banlieue COJnmeville. Existe-t-il une nouvelle question urbaine ?" in Ville -Ecole-Intégration, n0124, mars 2001, p. 13. 18

Turbulences,

contrôle et régulation sociale

Dans un cadre, de territorialisation, de globalisation et de décentralisation, les enjeux sont ceux de la "gouvemance urbaine", de la transformation de l'intervention sociale et de l'émergence de cette diversité d'acteurs politiques et sociaux désirant gouverner et maîtriser des "villes repoussoirs" en développant une multiplicité de logiques d'action. Plutôt qu'à une déréliction des quartiers d'habitat social, par crainte de voir s'exprimer, quelquefois violemment une population paupérisée et ségréguée, nous assistons de la part des représentants de la société intégrée à la volonté de constituer un "sur-encadrement" en développant des pratiques "hyperintégratives" dont l'objet principal est de neutraliser une "population" fantasmée et crainte à la fois. Nous faisons également l'hypothèse, qu'au-delà des différences statutaires, des contextes historiques de leur apparition, les acteurs canoniques de la régulation sociale et les acteurs émergents sont des promoteurs du contrôle social et de la régulation socialeI, mais que certains d'entre eux sont aussi des acteurs de l'émancipation individuelle et collective favorisant la construction de sujets. Pour construire sa dignité, lutter contre I'humiliation, l'exploitation, et l'aliénation rendue possible par la non appropriation d'une culture reconnue ou savante, seule, « la position du sujet actif et responsable de sa formation comme de sa vie en général» peut permettre de sortir de cette impasse. Ainsi, à l'instar de l'autodidacte B. Cacérès, figure de l'éducation populaire, il s'agit de ne pas accepter une position d'agent dominé mais de se construire comme un «sujet social actif» à travers son action quotidienne2. Toute la question est de savoir, si
1

J-D. Reynaud distingue le contrôle social de la régulation sociale. Ainsi, dans une tradition

fonctionnaliste, le contrôle social formel et informel est lié au maintien d'un certain ordre social. Il s'agit que des actions déviantes ne viennent pas désorganiser l'ordre social. La régulation sociale est un paradigme décrivant un processus de production des règles qui évoluent par rapport aux pratiques sociales. La régulation sociale permet d'équilibrer un système. Voir J-D. Reynaud, Les règles du jeu. L'action collective et la régulation sociale, Paris, éd. A. Colin, 1997. 2 « Il (Bénigno Cacérès) avait le plus grand mépris pour les attitudes passives en général, pensant profondément qu'il y a toujours quelques chose à faire face aux difficultés qui ne sauraient être résolues que si l'on se bat. Face à la passivité de ceux qui acceptent de subir les événements, que ce soit à titre social ou politique comme dans la zone privée, il était de ceux qui s'expriment, agissent, quitte à déranger. Il appelait cela « être créateur », ce qui, rapporté au comportement individuel dans la vie privée ou politique, pouvait se traduire par être un « sujet social» actif, toujours du côté de l'acteur, du décideur - et non du spectateur passif» , du côté du rebelle même - et non du soumis -, et en tout cas du résistant. Il mettait un point d'honneur à ne pas « se laisser posséder » comme il disait, dans la vie quotidienne, aussi bien par les abus d'autorité de personnes investies d'un quelconque pouvoir - administratif par exemple -, que par les commerçants ou la public. » ( G. Fiche, « Un autodidacte» in Bénigno Cacérès, un bâtisseur de l'éducation populaire, Paris, éd. Peuple et Culture, 1999, p. 15. 19

Introduction

les acteurs de la régulation sociale se construisent comme sujets et permettent aux personnes avec lesquelles ils sont en relation de se construire égalemènt comme sujets. Ainsi, nous mettons l'accent sur le fait que l'espace de l'intervention sociale au sein des quartiers populaires est une production dialogique/dialectique entre deux dimensions en tension: le maintien de la paix sociale et «l'émancipation démocratique» par la promotion de processus d'individuation. Cette lutte entre les logiques du système et l'appel à la liberté du sujet est permanente. En effet, même si dans un contexte social largement coercitif, les acteurs institués et émergents de la régulation sociale apparaissent être des promoteurs du contrôle social, certains d'entre eux, engagés dans un processus d'individuation, cherchant à développer leurs capacités d'action, sont aussi des acteurs de l'émancipation individuelle et collective favorisant la construction du sujet. Notre travail de recherche est donc très proche de la définition donnée par A. Touraine de l'analyse sociologique: " L'analyse sociologique peut être définie comme l'étude des relations ,,1 entre des processus de conflit et des processus de contrôle social. Afin de mieux comprendre comment l'offre locale de régulation sociale s'organise sur les territoires d'habitat social, il nous paraît difficile de saisir les transformations profondes qui s'opèrent si nous ne les synthétisons pas dans du local. Par conséquent, pour démontrer ce que nous avançons, nous nous appuyons sur une étude de terrain poussée. Grâce à l'investigation de deux sites de l'agglomération rouennaise (Canteleu et les Hauts-de-Rouen) désignés comme prioritaires par les pouvoirs publics, nous dessinons le visage protéiforme de la régulation sociale dans ces territoires2. Or, plutôt que de penser uniquement les quartiers populaires en termes de désaffiliation, de disqualification, de déstructuration du processus de socialisation, d'absence de mouvements sociaux, de rupture du lien social, nous décrivons des terrains où les relations humaines sont riches et où une myriade d'acteurs sociaux développent plusieurs logiques d'action, instaurent de nouveaux rapports conflictuels ou consensuels. En définitive, notre travail s'inscrit dans une filiation sociologique engagée dans des processus descriptifs et analytiques au sein de microterritoires afin de dégager des formes de compréhension plus générales des

1

A. Touraine, " Conflits sociaux" in Dictionnaire de la sociologie, Paris, éd. Encyclopaedia

Universalisl Albin Michel, 1998, p. 167. 2 Cf. l'annexe méthodologique.

20

Turbulences,

contrôle et régulation sociale

rapports sociauxI. Il s'agit de replacer un phénomène dans son contexte, de concevoir le tout pour en comprendre un élément généralisable et transposable. Ici, en partant du constat qu'il se propage des représentations "peureuses" des quartiers populaires dans une « société du risque », en nous appuyant sur des études monographiques volontairement juxtaposées pour mieux faire ressortir la richesse des expériences vécues par les acteurs (première partie: entre solidarité et contrôle social: les logiques des acteurs sociaux au sein d'une ville moyenne et deuxième partie: entre stigmatisation et requalification : les logiques des acteurs sociaux au sein de quartiers périphériques populaires), nous montrons que nous ne vivons pas une décomposition mais une restructuration de la régulation sociale par l'implication, non seulement des logiques des systèmes, mais également par celles des acteurs (troisième partie: hybridation de la régulation sociale). Dans les quartiers populaires, l'espace de la régulation sociale est composé de logiques erratiques, qui, associées ou opposées entre elles font pencher du côté de la régulation sociale ou du côté du contrôle social.

1

Cf. N. Elias, J-L. Scotson, Logiques de l'exclusion. Enquête sociologique au cœur des

problèmes d'une communauté, Paris, éd. Fayard, 1997; W. Foot Whyte, Street Corner Society. La structure sociale d'un quartier ita/o-américain Paris, éd. La Découverte, 1996. 21

Première partie

Entre solidarité et contrôle social: les logiques d'action dans une ville moyenne

Introduction

La ville de Canteleu présente plusieurs intérêts: elle est caractéristique de l'urbanisation des «cités dortoirs» à forte concentration de logements d'habitat social qui a engendré la constitution de territoires en grande difficulté; elle est l'objet des modes d'intervention successifs de la Politique de la Ville (Convention de quartier, Contrat de ville, Contrat d'agglomération) ; enfin, elle représente un site à « taille humaine» où les logiques des différents acteurs publics et associatifs restent repérables. Dans cette partie, nous présentons les logiques d'action d'une myriade d'acteurs sociaux engagés sur la commune. Néanmoins, il ne s'agit aucunement de produire une théorie de l'engagement solidaire ou altruiste1 mais bien plutôt de dégager les enjeux, les significations sociologiques et politiques des relations entretenues entre les acteurs publics, associatifs laïques et confessionnels afin d'étudier la production de la régulation sociale dans un site investi par le dispositif public de la politique de la ville.

1

A l'instar des sociologues et des économistes qui ont tenté de produire des théories

expliquant l'action collective (choix rationnel, mobilisation des ressources, mouvement social), de nombreux théoriciens ont cherché à donner des explications rationnelles à l'engagement solidaire ou altruiste (du latin alter « autre », l'altruisme est un comportement qui privilégie autrui et qui pose que dans le rapport à l'autre, l'individu s'élève au dessus de lui-même et de son amour-propre.). Ainsi, des philosophes perçoivent l'altruisme comme la conséquence d'une norme morale; des économistes parlent « d'altruisme stratégique» pour dire que l'altruisme est un calcul rationnel; des sociologues voient dans l'altruisme une manière de développer une « morale laïque» et rationnelle permettant de réduire les injustices sociales; les psychologues sociaux ont insisté sur les causes multiples qui poussent des individus a avoir un comportement comme les facteurs cognitifs et affectifs, les normes sociales et morales, la responsabilité, l'image de soi et des autres... Par exemple, S. Moscovici distingue ainsi trois formes d'altruisme: altruisme participatif, fiduciaire, normatif. L'altruisme participatif« ne s'adresse pas à tel ou tel individu que l'on distingue de manière subjective, mais à la conlnlunauté dans son ensemble quels qu'en soient les participants (famille, église, nation...). Le « nous» rehausse l'individu. L'altruisme fiduciaire est une interaction entre personnes qui accroît l'estime de soi. L'altruisme normatif est une représentation sociale des comportements. Les institutions d'altruisme normatif (Sécurité sociale, assurance chômage, mutuelles...) sont des « représentations centrées soit sur les responsabilités, soit sur les solidarités qui doivent s'équilibrer afin que les institutions puissent fonctionner de manière satisfaisante pour le corps social. ». La socialisation inculque un «devoir» de conduite envers les autres. (Cf. S. Moscovici, «Les formes élémentaires de l'altruisme» in Sciences Hunzaines, nOl03, mars 2000, pp. 22-25; Psychologie sociale des relations à autrui, Paris, éd. Nathan, 1994.)

Introduction

Nous répertorions trois grands types d'intervenants: les acteurs d'Etat, des organisations sociales laïques et confessionnelles et les acteurs des systèmes politico-institutionnels. Pour comprendre le positionnement, les valeurs, les motivations, les modes d'intervention et les logiques d'action des acteurs d'Etat confrontés aux autres intervenants publics et associatifs, nous retenons les représentants de l'action étatique en matière de régulation, d'éducation et de répression. Nous rapportons donc les résultats d'investigations opérées auprès du «rapporteur» du Contrat de Ville, garant des préoccupations de l'Etat et correspondant pour un grand nombre d'intervenants concernés par la politique de la ville (cohésion sociale, lutte contre les exclusions et les inégalités.. .), du chef d'établissement du collège situé en zone d'éducation prioritaire (ZEP) dépositaire des missions dévolues à l'Education nationale et du responsable du bureau de police représentant le pouvoir régalien de l'Etat. Ce que nous cherchons à percevoir chez ces acteurs est de plusieurs ordres: le contexte et les problèmes rencontrés sur le territoire cantilien à partir de leur poste d'observation et les rapports qu'ils entretiennent avec les autres intervenants publics et associatifs. A partir de ce recueil de données nous identifions et caractérisons mieux les logiques d'action principales des acteurs d'Etat, autrement dit leurs conceptions, leurs modes d'action et leur engagement au sein du processus de régulation sociale. Parmi la diversité des organisations sociales laïques, nous retenons principalement deux associations dont le financement relève en quasi totalité de fonds publics, mais qui en revanche, ne sont pas dépendantes de l'aide financière de la municipalité. Il s'agit d'un club de prévention spécialisée et d'une mission locale. Ces associations ont pour mission première de prévenir la délinquance, de construire la cohésion sociale en accueillant les personnes, surtout jeunes, en situation difficile et d'agir sur les problèmes qui empêchent ou limitent leur insertion (santé, couverture sociale, logement, accompagnement social, insertion professionnelle...). Nous décrivons les profils de ces acteurs, leurs façons de faire en identifiant leurs logiques d'action principales et en caractérisant les relations qu'ils entretiennent avec leurs publics et les autres intervenants. L'enquête auprès des associations religieuses porte sur les acteurs catholiques et musulmans. Les premiers sont représentés par le clerc1 responsable de la paroisse ainsi que par les personnes engagées dans l'action de Saint- Vincent de Paul et du Secours Catholique. Les musulmans représentent deux groupes ethnico-nationaux : les Nords-Africains et les Turcs, l'activité de chacun se rattachant à deux mosquées. Comme pour les autres acteurs, afin de faciliter les comparaisons, nous montrons leurs modes
1

Un clerc est celui qui est entré dans l'état ecclésiastique (clergé) mais désigne aussi une

personne instruite (lettré, savant, intellectuel).

26

Entre solidarité et contrôle social

d'intervention, leurs raisons d'agir, leurs logiques d'action principales et les relations qu'ils entretiennent avec leurs usagers et les acteurs publics et associatifs. Les différents acteurs municipaux ont des positions, des motivations différenciées et développent des logiques d'action disparates en fonction du poste institutionnel qu'ils occupent. Entre les élus, les responsables politiques, les techniciens et les fonctionnaires, il existe de grandes disparités. En caricaturant les positions de chacun, les élus sont préoccupés par des aspects électoralistes, de gestion, de paix civile, de régulation sociale alors que les techniciens et fonctionnaires en prise avec le règlement de problèmes quotidiens et immédiats sont surtout déchirés entre leur volonté de répondre à un idéal de servir le bien commun et les nécessités de respecter les logiques politiques, voire politiciennes de ceux qui les emploient. Dans ce contexte, les relations qu'entretiennent les acteurs municipaux avec les autres intervenants sociaux sont complexes. Les préoccupations d'ordre et de sécurité exacerbées par les craintes d'explosion sociale occupent le devant de la scène communale. Cette focalisation de la municipalité pour la préservation de la paix civile influence fortement les relations que la ville a avec les associations et les autres acteurs publics. Nous saisissons donc les articulations, les interactions, les positions et les logiques d'action principales énoncées par l'ensemble des intervenants en présentant plusieurs axes de l'action municipale: la médiation de proximité, la sécurité, l'action sociale culturelle et sportive. Le Conseil Général est un autre grand système politico-institutionnel de régulation sociale présent dans les quartiers populaires. Nous nous intéressons plus spécifiquement à l'un de ses représentants personnifiant une figure centrale du travail social: l'assistant social. Pour sortir des idées reçues sur l'état de désagrégation dans lequel se trouveraient les quartiers défavorisés en matière de régulation sociale, la juxtaposition comparative des logiques d'action et des «raisons d'agir» d'une multiplicité d'acteurs sociaux permet de construire une modélisation des formes de production de la socialisation des risques, voire du contrôle social dans une ville moyenne et populaire.

27

Introduction

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Un site « Contrat de ville » caractéristiquel
La ville de Canteleu se situe entre la Seine et la forêt de Roumare, sur

les plateaux Ouest de Rouen, ce qui lie son histoire relativement riche avec
la capitale de la Haute-Normandie. Durant l'ère industrielle, Canteleu a pendant des années fait partie de la "ceinture rouge" de Rouen: ancienne banlieue dortoir, elle abritait bon nombre de familles ouvrières; elle a longtemps été un fief communiste. C'est une ville symptomatique de l'évolution des banlieues de tradition électorale communiste: depuis une dizaine d'années, la mairie est passée d'une gestion communiste à une gestion socialiste. Aujourd'hui, c'est une équipe d'union de la gauche qui gère les affaires. L'équipe municipale évolue dans un environnement politique où l'électorat d'extrême droite a atteint environ 20% aux élections municipales de 1995. Par ailleurs, la ville a vécu la médiatisation de plusieurs phénomènes de "violences urbaines" (émeutes, meurtre) donnant à la commune une image de "banlieue sensible" qui lui "colle à la peau". C'est dans cette atmosphère politico-médiatique que nous menons notre étude; il importe de garder ces faits à l'esprit puisqu'ils sont autant de clés de compréhension des relations existantes entre les acteurs publics, surtout municipaux, et les associations laïques et confessionnelles. La ville compte un peu plus de 17000 habitants répartis dans plusieurs sous ensembles distincts: la Cité Verte (années 55-60) ; la Cité Rose, la plus récente (années 60-70); le centre ville, quartier dans lequel se concentrent les services publics et les commerces de proximité; les quartiers pavillonnaires abritant une classe moyenne sans difficultés majeures; le secteur des équipements sportifs et commerciaux toujours en cours d'aménagement; enfin les secteurs anciens (le Village et les anciens hameaux situés en bord de Seine). Les problèmes sociaux et urbains concernent essentiellement les Cités Verte et Rose. La ville compte 70% de logements sociaux. La population est donc décrite comme socialement et économiquement défavorisée. A l'époque de la signature du « Contrat de ville» (1994), le chômage touche près de 1600 cantiliens, dont la moitié ne sont pas indemnisés et dont 40% sont à la recherche d'un emploi depuis plus d'un an. Les cités sont plus particulièrement touchées puisque le chômage atteint 33% de la population active dans le secteur Bastié (Cité Rose) et 42% dans le secteur Hugo (Cité Verte). 361 cantiliens bénéficient du Revenu Minimum d'Insertion (RMI) et environ 500 personnes accèdent tout au long de l'année au services de l'association caritative para-municipale « Le Quotidien» qui fait office de banque alimentaire. Les familles monoparentales représentent 10% de la population. Par ailleurs, le document préparatoire au «Contrat de ville»
l Pour une description plus détaillée de la ville de Canteleu, voir l'annexe topographique. 28

Entre solidarité et contrôle social

souligne que la population étrangère ne représente que 7% de la population totale mais est très largement concentrée dans les cités, notamment dans les secteurs Hugo (Cité Verte), Gounod, Bastié (Cité Rose) où elle constitue jusqu'à 30% de la population. Il existe également de très nets cas de surpeuplement dans plusieurs quartiers. Sur la commune la vacance des logements est quasiment nulle et, par conséquent, le taux de rotation décroît (Il % en 1992). Dans ce contexte, la demande importante de mutation ne peut être satisfaite par les bailleurs sociaux. Enfin, et c'est important pour caractériser un site prioritaire de la politique de la ville, la population jeune est largement supérieure à la moyenne nationale. Les moins de 25 ans représentent 40% de la population. De plus, le retard scolaire est net et beaucoup de jeunes sortent de l'école sans qualification. Cependant, bien que Canteleu soit désigné comme un territoire défavorisé habité par une forte proportion de personnes pauvres concentrées dans des quartiers exclusivement constitués d'habitat social (Cité Rose et Cité Verte), il faut modérer cette image de «banlieue difficile» car elle comprend également des zones pavillonnaires et un centre ville relativement mixte socialement, donnant le sentiment général que cette commune est en voie de requalification. D'ailleurs, la ville est largement mobilisée pour agir sur ses territoires les plus en difficulté afin de changer son image «négative », encore largement associée aux grands ensembles. La construction récente d'une centre culturel de prestige (Centre François Mitterrand) va dans ce sens. Il existe donc plusieurs façons de vivre à Canteleu. Les cantiliens de la Béguinière (zone pavillonnaire) apprécient la vie dans cette commune puisqu'ils bénéficient des avantages d'un site à proximité de Rouen et de la forêt ainsi que de l'existence de nombreux équipements sportifs et d'activités de loisirs. Ces habitants peuvent vivre sans se confronter à la population des quartiers d'habitat social qui, eux, sont concentrés dans des immeubles et ont le sentiment de vivre dans des quartiers de relégation. C'est cette population pauvre qui inquiète et fait l'objet de l'attention publique par l'intermédiaire du "Contrat de ville" (1994-1999) et du "Contrat d'agglomération" (20002006), lesquels regroupent au sein d'un dispositif unique l'ensemble des procédures mises en œuvre sur la commune au titre du développement social urbain (prévention de la sécurité et délinquance, l'habitat et le logement, le transport et la requalification urbaine, le développement économique et l'insertion par l'économique, l'éducation et la citoyenneté, la santé et l'accès aux soins) pour susciter de réelles transformations en matière d'égalité et de mieux être des habitants mais aussi pour maintenir la paix civile et l'ordre social. Mais au-delà de cette brève description, découvrons les acteurs sociaux qui interviennent dans cette ville moyenne.

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Introduction

Cette section est ordonnée de la façon suivante: le premier chapitre (L'Etat et la ville), le deuxième (Les organisations laïques), le troisième (Les organisations confessionnelles) et le quatrième (Les systèmes politicoinstitutionnels locaux) chapitres restituent les observations, les témoignages et les logiques d'action (positions et engagements) des acteurs sociaux de la régulation sociale.

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Premier chapitre

L'État

et la ville

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La sphère des responsables de la politique de la ville Etat du contrat de ville

Rapporteur

Profil d'acteur
Le rapporteur Etat relève du ministère de l'équipement (Direction Départementale de l'Equipement, DDE). Il représente l'Etat et les lois de la République auprès des élus de la commune. Selon lui, la politique de la ville est un domaine d'intervention où l'administration centrale fait preuve d'une grande modernité; elle permet la mise en cohérence de l'ensemble des services d'Etat sur un périmètre donné. Chargé de la coordination entre les différents intervenants représentant l'Etat sur un site contrat de ville, le rapporteur est, en fait, le porte-parole du préfet et, plus précisément, du souspréfet à la ville. Garant des préoccupations de l'Etat, exprimées par l'intermédiaire de la Délégation Interministérielle à la Ville (DIV), il est chargé d'assurer l'application des directives conclues lors des Comités Interministériels à la Ville (CIV). Le rapporteur Etat a aussi un rôle d'impulsion et doit faire en sorte que les mesures prises sur un site soient en conformité avec les orientations de la politique de la ville. Il assume également un rôle d'expertise et veille à ce que les personnes bénéficiant d'une connaissance sur les sujets traités par la politique de la ville soient interpellées et puissent s'exprimer. Dans la pratique, le travail le plus important d'un rapporteur Etat se structure autour de deux axes. Le premier consiste à animer les réunions de réflexion, de programmation ou d'instruction des dossiers sur un site, le second est de faire l'interface entre l'Etat et les partenaires institutionnels agissant sur le territoire du contrat de ville.

L'Etat et la ville

Le partenariat

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Une implication assumée

Pour le rapporteur Etat, les assemblées qui réunissaient le chef de projet de Canteleu, le responsable désigné par le Conseil Régional dans le cadre du contrat de plan pour s'occuper du contrat de ville et lui-même, représentant l'Etat, ne sont plus que des souvenirs. Depuis que la ville de Canteleu est classée site politique de la ville, plusieurs chefs de projets se sont déjà succédés et, aujourd'hui, la ville tarde à en recruter un nouveau. Or, alors qu'il pourrait apparaître gênant pour l'Etat de ne pas avoir de chef de contrat
de ville comme interlocuteur - c'est le partenaire habituel des institutions

-,

l'absence d'un chef de projet n'est pas, dans la réalité, un véritable problème. En fait, la ville prend très au sérieux la politique de la ville, c'est pourquoi, en attendant la nomination d'un nouveau chef de projet - nommé depuis - , c'est le secrétaire général adjoint qui a la responsabilité du contrat de ville cantilien. En nommant le secrétaire général adjoint comme chef de contrat de ville, le pouvoir municipal reconnaît implicitement qu'il a du mal à confier ce dossier à quelqu'un qui ne soit pas en osmose totale avec lui. Il montre, également, qu'il accorde une grande importance à la politique de la ville, ce qui n'est pas pour déplaire au rapporteur Etat. Pour le représentant de l'Etat cette situation originale: ne plus avoir comme interlocuteur privilégié un chef de projet mais le secrétaire général adjoint, n'est pas si inconfortable. En effet, le rapporteur Etat indique que, souvent, la politique de la ville n'est pas l'axe prioritaire d'une municipalité. Dans ce cadre, le chef de projet n'est pas forcément bien entendu au sein d'une mairie et, surtout, n'a pas les capacités à réunir l'ensemble des acteurs de la commune autour des projets du contrat de ville. Par conséquent, pour le rapporteur Etat, avoir comme interlocuteur privilégié un haut responsable municipal est un atout supplémentaire puisque celui-ci peut effectivement mobiliser l'ensemble des acteurs de la ville.
« Je ne suis pas sûre que les chefs de projets qui se sont succédé aient eu, ni le pouvoir, ni la personnalité qui leur permettaient de faire cette coordination entre les services municipaux. D'ailleurs, j'ai souvent regretté que les services municipaux n'assistent pas aux réunions. Alors que depuis que le secrétaire général adjoint est là, ils sont associés aux réunions de travail. »

Les municipalités accordent, habituellement, peu d'importance aux dispositifs de la politique de la ville. D'ailleurs, beaucoup de maires évitent d'en parler pour ne pas handicaper leurs chances de réussite aux élections. Redoutant le vote contestataire du Front national, des élus craignent d'afficher leur contribution à la politique de la ville. 32

Entre solidarité et contrôle social

« Sur ce sujet là, on est toujours à la charnière, car nous nous demandons quel est le bon niveau d'information nécessaire pour faire évoluer la société française sans générer du vote Front national. En fait, tout l'enjeu, il tourne autour de ça. Tous les élus sont pris dans cette problématique là et quelque soit leur sensibilité politique, je peux vous dire, qu'ils sont pris dans cette difficulté là. La plupart d'entre eux ont envie de bien faire, mais le problème c'est que quand ils font bien, ils génèrent du vote Front national. (...) A mon avis, c'est le fond du problème. » Dans certaines communes, le principe de relégation marche à plein. D'après le rapporteur Etat, certains élus pensent que des quartiers n'ont pas à être autant investis que les autres puisqu'ils sont habités par des populations pauvres, souvent d'origine étrangère, qui dégraderont leur environnement de toute façon. Par conséquent, des municipalités, dont le territoire classé en contrat de ville est peu important par rapport au reste de la ville, abandonnent littéralement ces quartiers à leur triste sort. Malgré les procédures de réhabilitation mises en place dans ce cadre, il existe une tendance chez certains - élus, employés municipaux, policiers... - à penser. qu'il ne vaut pas la peine de se mobiliser vraiment (aménagement, emploi. . .) dans les quartiers les plus sinistrés. A Canteleu, même si le pouvoir municipal a certaines craintes vis-à-vis du vote Front national, il ne peut nier qu'une grande partie de son territoire est constitué par de I'habitat social. Par conséquent, la municipalité accorde une importance politique et financière notoire à la politique de la ville.

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« Un soutien bienveillant»

Théoriquement, la lettre de mission du rapporteur Etat souligne que l'un des rôles qui lui est dévolu est de tisser des contacts avec les associations agissant sur le site contrat de ville qu'il représente. Il s'agit de faire émerger des projets initiés par les acteurs de terrain. Or, cette tâche paraît s'inscrire en parallèle du travail d'impulsion normalement fait par la mairie. Dans ces conditions, le représentant de l'Etat préfère ne pas développer cet aspect particulier de son activité. D'ailleurs, il souligne que, sur l'agglomération rouennaise, la plupart des rapporteurs chargés de suivre un contrat de ville ne font pas ce travail de maillage avec les associations des sites sur lesquels ils sont nommés. Le rapporteur connaît très peu le tissu associatif de la ville et ne reconnaît véritablement que les associations impliquées dans un projet spécifiquement soutenu par le contrat de ville. Il refuse de constituer des relations sociales parallèles à celles construites par la mairie. D'ailleurs, il se fie à la première sélection effectuée par la mairie dans le choix des associations sollicitées pour être soutenues par la politique de la ville.

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L'Etat et la ville

Malgré les risques réels en matière «d'égalité de traitement », l'Etat, ici, sous prétexte que la municipalité connaît mieux le terrain et le travail véritablement effectué par les associations cantiliennes, fait donc confiance à la mairie dans ses critères de choix.
« Moi, après tout, que la mairie qui connaît les associations fasse ce travail de décryptage cela ne me gène pas. Ceci dit, on peut imaginer des situations dans lesquelles, il y ai des situations d'injustice ou de partialité, ça effectivement ça nous échappe, mais si vous voulez, moi, je n'ai pas comme mandat de lutter contre ça et je n'ai pas investi ce champ là, je ne me suis pas reconnue ce rôle d'aller vers les associations pour éventuellement contrer une politique municipale. »

La principale raison pour laquelle le rapporteur ne tisse pas de liens véritables avec les associations sur le site qu'il suit, c'est que depuis la décentralisation, la politique de la ville est avant tout le domaine quasiréservé des maires. Depuis les lois donnant plus d'autonomie et de responsabilité aux collectivités territoriales, le rapporteur Etat pense qu'il est évident que les communes ont de plus en plus de pouvoir et que, par conséquent, ce sont les maires qui sont surtout en charge de la politique de la ville. Dans ces conditions, il ne revient pas à l'Etat de faire de 1'« ingérence» sur le champ de compétence des maires. Ne pas tisser de liens directs avec les associations est un moyen de ne pas engager de conflit et de montrer aux élus que le représentant de l'Etat respecte les conventions politiques dites et non-dites. Dans le cadre du contrat de ville, le rapporteur pense qu'il n'est pas bon que l'Etat et la commune soient sur un pied d'égalité en matière décisionnelle.
« Vous savez la politique de la ville, c'est le domaine des maires, d'après la loi de décentralisation, la politique de la ville est dans le champ de compétence des maires et les élus voient toujours l'Etat avec un petit peu de prudence. Et je ne suis pas sûre que faire de l'ingérence de manière aussi directe que celle-là, c'est à dire de monter des projets avec elles, serait la meilleure façon de faire évoluer les choses. C'est aussi une des raisons pour lesquelles je suis restée en retrait par rapport à ça.»

Depuis les fameuses lois sur la décentralisation, le rapporteur note que tous les maires de France considèrent les représentants de l'Etat avec beaucoup de méfiance et de résistance. Les maires pensent qu'il n'est pas possible pour l'Etat de confier plus de responsabilité aux élus municipaux et, en même temps, de leur donner des injonctions qu'ils doivent respecter sous le regard de contrôleurs d'Etat zélés.
« Quand un maire voit un représentant de l'Etat se pointer, il est tout de suite sur la réserve en disant "attention, la loi de 82 a été votée". Et puis, il y a toujours 34

Entre solidarité et contrôle social

une alternance dans les services de l'Etat entre des élans jacobins et puis des situations de repli. Et puis, actuellement, je trouve que l'on va vers un peu de centralisation. Alors les maires disent, d'un côté on nous donne du pouvoir, on nous dit qu'on en a, on nous donne des responsabilités, c'est à dire que tous les problèmes d'emploi et autres pèsent maintenant sur nous et puis il y a quand même l'Etat qui veut nous donner des injonctions. »

Même si la politique de la ville s'inscrit dans un cadre partenarial et permet à l'Etat, à travers ses services déconcentrés notamment, de favoriser, au niveau local, des impulsions en coopérant avec les différents pouvoirs territoriaux, ce même Etat a, finalement, peu de réels pouvoirs sur les élus locaux. D'ailleurs, il existe un débat récurrent entre les différents représentants de l'Etat - services déconcentrés impliqués dans la politique de la ville - , qui se divise en deux tendances principales: - certains acteurs d'Etat pensent qu'il serait mieux de donner un budget aux communes pour une durée de cinq ans. Dans ce cas, ce seraient uniquement les collectivités locales qui seraient les seules responsables de leurs politiques. Par la suite, ces communes devront assumer électoralement les politiques qu'elles privilégient.
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d'autres veulent que le rôle de l'Etat, notamment en matière de

contrôle et d'injonction, soit plus affirmé. Dans les faits, les acteurs d'Etat ont le sentiment que le «pouvoir central» a très peu de pouvoir concernant l'application des directives étatiques en matière de politique de la ville. Dans ces conditions, le rapporteur tient à souligner que l'Etat n'est pas là pour contrôler mais pour conseiller et impulser.
« Vous savez, si un maire ne veut pas que les réunions du contrat de ville se tiennent, elles ne se tiennent pas. C'est lui qui réunit les partenaires, on a pas un poids très fort à travers le contrat de ville; l'Etat, il est là comme observateur bienveillant, comme conseiller, il donne des subventions. Donc, on ne va pas donner des subventions à des fins autres que celles pour lesquelles les règlements financiers sont prévus, mais on est pas non plus très directifs. »

Dans ce contexte, le rapporteur Etat ne se considère pas du tout comme un fonctionnaire devant contrôler le travail des élus, mais bien plutôt comme un « soutien bienveillant» essayant, autant que cela est possible, de favoriser des projets allant dans le sens des directives de la politique de la ville.
« J'estime que mon rôle, c'est de conseiller, c'est d'orienter la ville vers une prise en charge des préoccupations qui sont celles de la DIV et du Conseil Interministériel à la Ville. »

Le rapporteur n'est pas expert dans tous les domaines et, par conséquent, il se limite à comprendre et à noter les réflexions des uns et des

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L'Etat et la ville

autres afin de les rapporter dans d'autres instances étatiques, plus spécialisées. Ainsi, dans le domaine de la lutte contre la délinquance, le rapporteur assiste au Conseil Communal de Prévention de la Délinquance (CCPD), mais n'y prend que très rarement la parole puisque, n'étant pas expert dans ce domaine, il est surtout présent pour comprendre, représenter l'Etat et rapporter des informations à la préfecture afin qu'elle ajuste sa politique. Sa position montre qu'il n'est pas présent pour impulser des politiques mais surtout pour écouter et faire du lien entre l'Etat et les responsables municipaux. Pour impulser des politiques au niveau local, l'Etat dispose d'acteurs spécialisés chargés de faire ce travail. Concernant la prévention de la délinquance, l'impulsion de politiques nationales à l'échelle locale incombe aux services de la préfecture, à la Direction Départementale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, à la police et aux magistrats. Par ailleurs, en matière de lutte contre la précarité, le rapporteur soutient des initiatives de lutte contre l'exclusion. A Canteleu, par exemple, il suit l'action mise en place par la Caisse d'Allocation Familiale pour aider les familles démunies.
«La CAF monte une action ayant pour objectif d'établir un dialogue avec certaines familles. Ainsi, la CAF organise des séjours de vacances montés avec des familles, l'objectif réel ce n'est pas de payer des vacances aux familles, l'objectif ça va être par exemple la parentalité, c'est à dire amener les parents à se reconnaître le droit d'être des parents. Il peut y avoir d'autres objectifs aussi, on le sait, le fil conducteur, c'est la lutte contre l'exclusion, c'est donc permettre à certaines familles de retrouver du lien social, de vivre mieux en ayant une image d'elle-même plus positive, ce qui a des effets positifs sur tout le reste. ... »

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Un manque de courage

Face au pouvoir municipal, l'Etat se trouve fréquemment en situation d'observateur-accompagnant plutôt qu'en position d'acteur-intervenant. Il arrive que l'Etat soit contraint de « fermer les yeux» devant des actions municipales remettant en question les principes politiques pourtant affirmés par ce même Etat. La ville dispose d'une structure associative caritative appelée Le Quotidien dont le premier objectif humanitaire est d'aider les habitants les plus pauvres de la commune à subvenir à leurs besoins alimentaires.
« On n'en parle pas beaucoup, malgré ses dix années d'ancienneté, mais sa réputation a dépassé les frontières de l'agglomération. Le dispositif de «banque alimentaire» géré par l'association «le Quotidien» est exemplaire. Il permet, chaque année, d'aider plusieurs centaines de personnes en difficulté qui peuvent trouver un complément alimentaire et conserver l'indispensable. L'originalité, c'est

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Entre solidarité et contrôle social

son fonctionnement toute l'année, six jours sur sept. Le plus, c'est l'accueil dans des locaux agréables et une distribution efficace des denrées collectées auprès d'une grande surface et d'organismes spécialisés. Pour offrir un service plus adapté et plus fonctionnel, l'association « le Quotidien» a le projet de modifier sa distribution en

se réorganisant en « épicerie». Cette réflexion,menée avec les partenaires - la ville,
le Conseil Communal de l'Action Sociale, la Direction Départementale de la

Solidarité - permettra aux bénéficiairesde « choisir» en fonction de leurs besoins et
de leurs goûts. »1

Cette association, en lien étroit avec le Centre Communal d'Action Sociale (CCAS), distribue des bons alimentaires à des familles démunies. Or, malgré le caractère humanitaire et solidaire de cette initiative très largement soutenue par la municipalité, cette structure a construit des rapports sociaux d'assistance avec les familles les plus précaires plutôt que de les aider à se prendre en main et à devenir des acteurs combatifs de leur destin. Par l'intermédiaire de cette distribution de denrées alimentaires, pendant plusieurs années, en même temps que les gens recevaient des dons, ils perdaient aussi un peu de leur dignité et surtout leur pouvoir d'agir sur eux-mêmes et leur environnement. D'ailleurs, cette relation assistancielle est difficilement visible par des observateurs extérieurs qui se sentent très rapidement coupables en découvrant cette relation d'aliénation.
« Moi, je vais vous dire, j'y suis allée un jour, car le maire de Canteleu m'a invité en même temps que le sous-préfet à la ville pour visiter. Moi, j'en suis sortie malade, ça m'a rendue malade de voir ces gens obligés de faire la queue dans ces conditions-là, de tendre leurs petits tickets et de ne pouvoir prendre que ce qui était là et aligné, j'ai trouvé que c'était dégradant. Il y avait beaucoup d'adolescents qui étaient là et je me suis dis, mais qu'est-ce qui doit se passer dans la tête de ces gamins, cela m'était insupportable. »

Ce qui est insupportable au rapporteur est de s'apercevoir que les bénéficiaires du Quotidien, en même temps qu'ils accèdent à des produits de première nécessité, deviennent aussi des pauvres redevables. Les logiques d'aide et d'assistance mises en place par une association «paramunicipale», plutôt que de casser les mécanismes d'exclusion de la population la plus pauvre, renforcent sa condition de dominée. En effet, par l'intermédiaire de cette intervention caritative, la société majoritaire, intégrée et dominante, représentée ici par l'autorité municipale, renforce son pouvoir de coercition sur la partie de la population la plus précaire de la commune. Le pouvoir municipal utilise cette structure humanitaire pour prolonger son action et ainsi récompenser les «bons pauvres» et punir les « mauvaIS pauvres ».
1 « L'exemple du Quotidien» in La Lettre des Quartiers de Canteleu, nOI3, juillet 1998. 37

L'Etat et la ville « Le maire de Canteleu était très fier de dire et on le comprend: "A Canteleu personne ne meurt de faim, tout le monde peut se nourrir ". C'est vrai que c'est un bel objectif... ceci dit, il Y avait quand même des effets un peu pervers dus au fait que c'est difficile de remobiliser des gens en situation d'exclusion qui n'ont plus à se battre. En plus, je trouve que ça a un effet un peu destructeur de manger et de penser que je ne mérite pas ce que je mange. Ce n'est pas forcément rendre service aux gens que de les mettre dans cette situation là. (...) on est là pour aider, on est pas là pour les prendre en charge. »

Cette forme d'intervention, qui met mal à l'aise le représentant de l'Etat, a finalement gêné de nombreux autres acteurs sociaux (assistants sociaux, acteurs associatifs, fonctionnaires d'Etat et territoriaux...) impliqués d'une manière ou d'une autre dans l'association Le Quotidien. En effet, ils se rendent compte que faire uniquement de l'assistance ne peut permettre aux gens qui en « bénéficient» de se construire comme des acteurs conscients. Par conséquent, sous la pression des travailleurs sociaux, notamment, le projet de l'association, financé dans le contrat de ville, change d'orientation puisque l'association prend désormais la forme d'une épicerie sociale. Concrètement cela signifie que les denrées alimentaires ne seront plus seulement distribuées à tous les bénéficiaires sans que ceux-ci puissent établir des choix, mais qu'ils peuvent maintenant se servir eux-mêmes en fonction de leurs besoins. Quoi qu'il en soit, malgré ce changement de fonctionnement relativement important, il est évident que la relation fondamentale de pouvoir établie entre ceux qui possèdent et redistribuent des produits en affichant leur supériorité sociale et économique et ceux qui reçoivent n'a pas fondamentalement changé. En toute «bonne conscience », le maire de la ville continue d'avoir un pouvoir d'agir non négligeable sur les faits et les gestes de la partie la plus pauvre des habitants de sa commune. Même si Le Quotidien est désormais une épicerie sociale, elle reste fondamentalement une structure de contrôle social au service du pouvoir municipal. Pour le démontrer, plusieurs acteurs sociaux ou habitants de la commune indiquent que le maire, élu socialiste, a décidé à plusieurs reprises de supprimer l'accessibilité aux services rendus par l'association Le Quotidien à des familles dont les enfants ont commis des actes délictueux. Or, comme le rappelle le rapporteur, l'Etat est officiellement contre ce type de procédures consistant à exclure encore un peu plus des familles déjà en difficulté. Malgré tout, le rapporteur reconnaît n'être aucunement intervenu auprès du maire alors qu'il avait connaissance de ces pratiques municipales répressives. En effet, pour le rapporteur, un élu est maître chez lui et, dans la relation partenariale de la politique de la ville, il s'agit de ménager les susceptibilités des « collaborateurs ». A travers cet exemple, le représentant de l'Etat ne semble pas prêt à affronter le pouvoir municipal même quand 38

Entre solidarité et contrôle social

celui-ci semble ostensiblement en abuser et ne pas appliquer, non seulement les recommandations étatiques, mais également les prises de position affichées publiquement par le mouvement politique auquel l'élu municipal appartient. Dans cette affaire, l'Etat est totalement en retrait et paraît vouloir éviter tout affrontement pouvant nuire au partenariat «apparemment» consensuel de la politique de la ville. Dans les faits, il semble que les questions de procédure administrative et les relations politiques institutionnelles passent avant l'affirmation de valeurs politiques et d'une certaine éthique, pourtant officiellement affichées par l'Etat. D'ailleurs, pour éluder le problème, le représentant de l'Etat pense que ce qui compte avant tout, au-delà des positions de principes et des affirmations axiologiques, c'est l'efficacité des actions menées.
« Je ne suis pas d'accord avec la politique qui consiste à retirer les allocs, les aides, etc. aux familles dont l'un des gamins dérape. Là-dessus, la position de l'Etat, est de ne pas soutenir cette politique là. Alors, elle a peut-être été mise en œuvre à Canteleu, mais je ne sais pas, ou peut-être que la position de l'Etat n'a pas été très courageuse par rapport à ça. Si vous voulez, dans la mesure où ce n'est pas une politique publique nationale, le maire prend une initiative pour une aide qui est supplémentaire par rapport à ce qui distribué par l'Etat par les lois et les règlements de la République, je me vois mal aller lui dire qu'il s'y prend mal en en donnant plus. Ceci dit, moi, c'est une conviction personnelle, mais encore une fois, je ne suis pas une experte, peut-être que des études et des expertises démontreront un jour que cela aura été efficace de sanctionner un peu les familles qui laissent traîner leurs gamIns... »

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Trouver un compromis

Le rapporteur tient à affirmer qu'il ne veut pas confondre son rôle avec celui d'un contrôleur. Il s'agit d'établir des relations de confiance entre des partenaires engagés dans un même objectif: en priorité lutter contre l'exclusion.
« Je dois vous avouer que l'on est dans des relations de confiance (. ..) Il ne faut pas se tromper de rôle, ou on est conseiller ou on est flic, mais on ne peut pas être les deux. »

Les différents partenaires impliqués dans les dispositifs de la politique de la ville (CAF, mairie...) sont plus ou moins «condamnés» à se faire mutuellement confiance. En effet, chacun des partenaires a intérêt à faire confiance à l'autre, et ceci pour plusieurs types de raisons. Pour l'Etat, faire confiance à ses partenaires peut lui éviter de faire les évaluations des dispositifs qui sont coûteuses et parfois dangereuses d'un point de vue politique. Pour d'autres, comme les municipalités, un certain statu quo peut 39

L'Etat et la ville

leur permettre d'éviter une véritable évaluation, mettant en exergue des dysfonctionnements dommageables d'un point de vue électoral. Par conséquent, une confiance mutuelle arrange la plupart des partenaires institutionnels ou politiques impliqués à un degré ou un autre dans la politique de la ville.
« Je vais être très franche en parlant d'évaluation, dans aucun site en contrat de ville dans le département, on n'a fait d'évaluation digne de ce nom, pas plus à Canteleu qu'ailleurs. (...) Moi, j'avais tenté de faire une évaluation et puis, pour être tout à fait honnête, je ne sais pas le faire moi-même, donc il faut faire appel à des bureaux spécialisés, ce sont des actions qui sont très coûteuses et qui sont lourdes à porter pour une municipalité. Jouer au jeu de la vérité, ce n'est pas facile, ils (les maires) ont aussi une opposition. Ça peut paraître choquant ce que je vais vous dire mais si ça pouvait se faire en cachette, on le ferait, ça j'en suis sûre. Tous les élus ont envie d'avoir un regard critique sur leur action pour faire mieux l'année d'après. (...) Mais le problème c'est qu'ils ne peuvent pas lever le petit doigt sans que... enfin, je veux dire que tout le dispositif de fonctionnement d'une commune est tel que tout est public et que toutes les conclusions de toute étude sont publiques et que cela serait immédiatement réinvesti par l'opposition, avec toute la mauvaise foi que l'on connaît à toute opposition quelle qu'elle soit et donc, à mon avis, c'est ce qui constitue un frein pour que l'on réalise de véritables évaluations.»

Le partenariat entre la ville et l'Etat a donc plutôt intérêt à éviter les affrontements. Or, le cadre institutionnel de la politique de la ville n'est pas uniquement constitué par l'Etat et les communes, il regroupe plusieurs partenaires (Ville, Etat, bailleurs sociaux...) avec des logiques multiples et des priorités différentes. Les relations entre ces nombreux acteurs n'est pas toujours consensuel, il arrive en effet que des conflits s'expriment. Cependant, lorsque des antagonismes éclatent au grand jour, il est rare qu'ils opposent l'Etat et les systèmes polico-institutionnels qui comme nous l'avons déjà vu doivent dans la mesure du possible, favoriser un modus vivendi dans l'intérêt des deux parties. En revanche, l'Etat hésite beaucoup moins à affirmer son autorité rationnelle et légale face à des organisations sociales qu'il juge moins légitimes que lui. Ainsi, il arrive qu'au sein du contrat de ville s'expriment des avis divergents entre des partenaires impliqués sur un même territoire. Par exemple, le rapporteur rappelle des faits dans lesquels l'Etat désirant œuvrer pour le bien commun s'est opposé aux bailleurs sociaux qui voulaient, eux, d'abord faire fonctionner leur entreprise commerciale. Le rapporteur relate une expérience vécue en matière d'habitat social où, à propos d'une démolition d'immeuble, le bailleur social voulait détruire sans reconstruire. Or, dans ce cas précis, l'Etat s'est opposé à ce choix d'aménagement car il lui semblait indispensable de reconstruire plutôt que de laisser se développer

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Entre solidarité et contrôle social

des terrains vagues qui génèrent un sentiment d'abandon terrible chez les habitants du quartier transformé.
« Le seul pouvoir que je me reconnaisse en matière de délinquance, c'est d'agir sur les bailleurs, dans la mesure où on sait que le cadre de vie n'est pas sans relation avec le comportement des gens. On sait que des gens qui évoluent dans un cadre de vie harmonieux sont moins belliqueux que lorsqu'ils vivent dans le chaos. Donc, il s'agit de peser sur les bailleurs pour qu'ils entretiennent ces quartiers aussi bien que les autres, que les personnels qu'ils emploient soient des professionnels de la relation et se comportent avec tout le respect nécessaire avec les gens qui vivent là. Il s'agit de faire en sorte que se soient ces principes là qui dirigent les gens qui agissent dans ces quartiers. Comme nous, on a une sorte de tutelle sur les bailleurs. .. et puis, nous voulons faire en sorte qu'il y ai de la présence dans ces quartiers. Car moi, j'ai effectué une étude il n'y a pas longtemps, j'ai constaté que là où il y a de la délinquance, c'est aussi là où il y a moins de présence. »

Dans ce cas précis, l'Etat, représenté ici par la Direction Départementale de l'Equipement, était prêt à « aller à la bagarre ». Le bailleur a finalement accepté de changer son projet initial. A travers cet exemple, nous voyons que les bailleurs sociaux ont plusieurs contraintes à prendre en compte quand ils participent à la politique de la ville. Tout d'abord, en tant que gestionnaires, ils ont un enjeu patrimonial important. Il s'agit « qu'ils puissent toucher les loyers correspondant à l'investissement qu'il vont réaliser ». Ensuite, ils ont une obligation sociale, celle de loger des gens ne possédant pas de gros revenus. Enfin, dans la gestion de leur patrimoine, ils doivent mettre en place une politique de peuplement qui ne favorise pas la constitution de « ghettos », autrement dit, veiller à ce que des personnes originaires des mêmes pays d'émigration et ayant des difficultés sociales et économiques importantes ne se concentrent pas dans les mêmes immeubles et, plus largement, dans les mêmes quartiers. Dans ce cadre relativement contraignant, l'Etat dispose d'un important pouvoir coercitif sur les bailleurs sociaux. Dans cette relation partenariale en matière d'aménagement, l'Etat tente de favoriser des formes d'intervention allant dans le sens de ses «critères d'intégration », c'est à dire, surtout, promouvoir la mixité sociale et culturelle. Quoi qu'il en soit, dans ce cas, il n'y a pas de gros problèmes de compréhension entre l'ensemble des partenaires. En effet, aussi bien la ville que les bailleurs sociaux n'ont pas intérêt à ce qu'il se forme des sortes de quartiers «ghettos» ségrégués, au sein d'un territoire qui comprend déjà près de 70% de logements sociaux.
«Notre discours c'est de dire qu'il faut répartir ces populations [pauvres et ethniquement marquées] sur l'ensemble de l'agglomération, il est anormal qu'il n'existe pas de logement social à Bois-Guillaume, il est anormal qu'il n'en existe 41

L'Etat et la ville pas beaucoup à Mont-Saint-Aignan, il est anormal qu'il n'en existe pas à Bonsecours, il faut qu'il y ai un plus grand partage de la pauvreté par l'ensemble des différentes municipalités. Le maire de Canteleu, il en a 70%, donc, lui, son intérêt c'est qu'on en mette un peu à Bonsecours, à Mont-Saint-Aignan et à BoisGuillaume, il ne peut qu'adhérer à ce discours, ça va dans le sens de ses intérêts. »

Malgré quelques conflits possibles entre acteurs sociaux n'ayant pas la même autorité, généralement, l'ensemble des partenaires d'un contrat de ville ont intérêt à trouver des compromis pour mener à bien les actions allant dans le sens de leurs priorités. Pour éviter que des conflits «incertains» n'éclatent, les acteurs impliqués dans la politique de la ville respectent le cadre hiérarchique instauré par la décentralisation. Dans ce schéma organisationnel, les communes et l'Etat bénéficient à eux deux d'un pouvoir d'action (c'est eux qui définissent les objectifs du contrat de ville) et de contrôle quasi-absolu sur les partenaires du contrat de ville. L'Etat et le pouvoir communal n'ont, normalement, aucun intérêt à s'opposer s'ils veulent garder ou même renforcer leurs autorités réciproques et augmenter leurs capacités d'action. Cependant, dans cette alliance duale du partage du pouvoir sur son territoire, la commune paraît avoir un certain avantage sur l'Etat. Ainsi, si elle est impliquée dans la politique de la ville, une organisation sociale ne peut que très difficilement assumer un conflit avec une commune. Si ce conflit est inévitable, il s'agit pour cette organisation sociale de trouver un appui auprès de l'Etat qui tentera, dans la mesure du possible, de favoriser un compromis.

Rapports avec les personnes associations confessionnelles

immigrées,

étrangères

ou les

.

Le triomphe de la laïcité

Pour des raisons subjectives et objectives, le représentant de l'Etat n'a encore jamais rencontré les acteurs confessionnels de la ville. Tout d'abord aucune association confessionnelle ne l'a invité a une fête ou à une manifestation ouverte au public, de plus, il rappelle que l'Etat a le devoir de garantir la laïcité et, par conséquent, ce n'est pas à lui de faire les premiers pas en direction des animateurs du culte.
« Nous, la consigne que l'on a de la part des services de l'Etat, c'est quand même le triomphe de la laïcité. )}

Pour le rapporteur, l'Etat est le garant des principes républicains et, à ce titre, celui-ci doit assurer le droit de culte à chacun, mais en même temps, il doit faire attention à ce que les instances religieuses n'entrent pas dans les sphères du pouvoir. Dans ce cadre, le rapporteur garde une certaine réserve 42

Entre solidarité et contrôle social

vis-à-vis des structures confessionnelles. Comme la plupart des hauts fonctionnaires, il est très attaché aux principes républicains, à la laïcité et donc il n'a pas eu le réflexe d'aller vers les associations confessionnelles. A propos des cultes, en tant que représentant de l'Etat, le rapporteur rappelle qu'il doit théoriquement être à l'écoute des revendications cultuelles, notamment en matière de demande de lieux de prière pour la population, mais certainement pas être un acteur impulsant des actions en matière religieuse. D'ailleurs, il ne sait pas qu'il existe deux mosquées sur la commune.

.

Une implantation

fragile

Bien que, de façon empirique, il n'ait jamais eu à traiter un dossier concernant l'implantation d'une mosquée dans le cadre d'un contrat de ville, le rapporteur indique la position de principe qu'il prendrait si cela lui arrivait.
«Si un jour j'étais saisie de cette question là, je dirais "réunissons le partenariat, réfléchissons à plusieurs pour voir quelle est la meilleure solution". En sachant que l'objectif de la réunion serait: faisons en sorte que toutes les religions puissent être respectées, et qu'elles soient respectées dans les conditions telles que l'on ne génère pas de phénomènes de rejets ».

Cependant, s'imaginant à la place du maire qui a refusé l'implantation d'une mosquée au centre ville, le rapporteur pense qu'il est très difficile pour un élu de traiter ce type de situation. En effet, accepter qu'une mosquée s'installe au cœur d'une commune peut avoir des effets secondaires fort dommageables. Il serait irresponsable de ne pas prendre en compte les formes de racisme et de xénophobie qui sont assez importantes par rapport à la présence de l'Islam dans les quartiers. Ainsi, il ne serait pas irréaliste de penser qu'accepter qu'une mosquée s'implante au centre-ville peut rapidement déboucher sur des tensions et des conflits pouvant aller jusqu'à l'explosion d'actes de violence. En outre, le vote d'extrême-droite est une véritable menace dans certains quartiers populaires. Par conséquent, permettre qu'une mosquée soit construite dans un espace public central peut aboutir à favoriser ce type de vote prônant l'exclusion envers les personnes issues de l'immigration. Pour le rapporteur, il ne faut donc pas juger trop rapidement ni trop sévèrement des élus locaux sous prétexte qu'ils refusent l'implantation de lieux de culte musulmans dans des endroits symboliquement porteurs de sens. Lorsqu'un élu prend une décision semblant nier la reconnaissance des musulmans il prend peut-être cette décision non pas pour les rejeter mais pour les protéger. En définitive, le rapporteur est très compréhensif vis-à-vis d'un élu qui refuse l'implantation 43

L'Etat et la ville

de lieux de cultes musulmans dans certains lieux stratégiques afin d'éviter que n'éclatent des affrontements et que les votes en faveur de l'extrêmedroite n'augmentent.
« Moi, je ne suis pas sûre que je proposerais l'installation d'une mosquée en 'centre-ville. Il faut voir les phénomènes de xénophobie que l'on peut rencontrer. Je suis atterrée par l'importance de ces phénomènes auprès du grand public. Mais je ne rencontre que des gens qui ont des aversions... Il Y a ceux qui l'expriment parce qu'ils n'ont pas de tabous et ne sont pas éduqués, ils sont tout crus et livrent le fond de leur pensée facilement... et puis, il y a tous ceux qui pensent exactement la même chose, mais qui savent que cela ne fait pas très éduqué de le dire et, ceux-là, ils l'expriment quand même en privé. Et bien je peux dire, qu'ils sont très nombreux. Et c'est pour ça que je trouve que c'est un sujet qu'il faut manier avec une immense précaution.»

Pour le représentant de Etat la question de l'Islam est un sujet si épineux qu'il est normal qu'un élu local soit réticent devant l'installation d'une mosquée en centre-ville. D'ailleurs, si un maire veut être réélu, il ne peut pas agir seulement en fonction de ses convictions personnelles. Avant de prendre une décision qui touche des sujets sensibles comme l'Islam et le traitement des questions liées à l'immigration, un maire doit penser au sentiment qu'éprouve l'ensemble de la population. Selon le rapporteur, la politique ne peut donc se penser seulement à partir de « l'éthique de conviction >>., elle doit aussi et surtout prendre en considération « l'éthique de responsabilité ».
« Moi, je ne suis pas surprise qu'un maire se dise :" d'accord, je vous donne l'autorisation, mais je ne veux quand même pas vous donner une caution telle qui donne l'impression qu'on vous privilégie par rapport à d'autres". (...) L'expérience m'a appris que, finalement, les maires qui appliquaient une politique de façon complètement désintéressée se faisaient toujours éjecter aux élections suivantes, alors, je comprends cette prudence, je ne suis pas sûre que se soit l'intérêt des personnes qui fréquentent la mosquée qu'elle soit construite en centre-ville, qu'il existe des manifestations dans la rue et que soit élu un maire qui n'a qu'une idée, c'est de vous faire partir ailleurs. »

A propos de l'implantation des lieux de culte et, notamment, des mosquées, généralement, les élus locaux et l'Etat ont finalement des préoccupations similaires, il s'agit de favoriser « tout un travail de dosage» pour que l'intérêt de chacun soit pris en compte et que des solutions consensuelles se dégagent. Cependant, en tant qu'aménageur (DDE), le rapporteur Etat reconnaît qu'aujourd'hui en France, et cela pour des raisons historiques et culturelles, il existe une inégalité de traitement entre les religions. Pour un aménageur, qu'il soit public ou privé, une église catholique très souvent placée au centre-ville fait partie des grands repères 44

Entre solidarité et contrôle social

canoniques d'un site urbain. En France, les mosquées ne sont pas encore considérées comme des bâtiments essentiels et légitimes donnant des repères au sein de l'espace public.
« L'église, c'est un symbole, c'est un point de repère. En aménagement, l'école, le théâtre et l'église, ce sont des axes structurants d'une ville, ce qui n'est pas le cas d'une mosquée en France. Je suppose que les aménageurs en Afrique du nord, pour eux la mosquée a la même fonction qu'une église chez nous. »

Ici, face aux choses du culte, il existe une dichotomie entre des principes « d'égalité de traitement» revendiqués par l'Etat et la réalité qui, elle, est bien inégalitaire. Concrètement, l'Etat et les communes accordent une place plus conséquente à l'Eglise catholique par rapport à la religion musulmane (installation en centre-ville, paiement des factures d'électricité, de gaz et de téléphone.. .), amenant le rapporteur à reconnaître qu'il est bien embarrassé devant cet état de fait.
« On empêche les gamines de se mettre un tchador, mais on laisse les petites filles porter des croix sur leur tee-shirt. C'est une réalité, j'ai pas de réponse à apporter. Je serai bien embarrassée si le maire de Canteleu me posait cette question: est-ce qu'il doit subventionner l'électricité de la mosquée de Canteleu. »

Les logiques d'action principales
A l'échelle nationale l'Etat est, sans conteste, l'initiateur et celui qui impulse les dispositifs de la politique de la ville pour permettre aux quartiers les plus en difficultés d'être un peu moins sinistrés. Depuis plusieurs années, à travers la politique de la ville, l'Etat a décidé de lutter contre l'exclusion en développant une politique interministérielle originale, notamment, en octroyant des fonds spécifiques pour permettre, localement, aux acteurs de lutter contre la précarité au sein d'espaces urbains ségrégués. Il s'agit de combattre la marginalisation sociale et de mettre l'accent sur l'importance de la reconstruction du lien social et de la citoyenneté en tentant d'associer les habitants de ces quartiers à cette démarche. Sur le terrain, dans le cadre de la loi sur la décentralisation, les collectivités territoriales (régions, communes, départements) et l'Etat doivent s'associer avec d'autres acteurs de citoyenneté (associations, entreprises...) pour promouvoir des actions innovantes, adaptées aux réalités locales, afin de lutter contre les formes polymorphes d'exclusion. Néanmoins, il existe un écart entre les intentions étatiques et la réalité concrète. En effet, au niveau local c'est, la plupart du temps, par l'intermédiaire des contrats de ville ou d'agglomération - signés entre l'Etat, la région et la ou les communes - que s'apphquent les orientations de la politique de la ville. Or, dans le cadre contractuel de la 45

L'Etat et la ville

politique de la ville, l'Etat a des difficultés à faire entendre sa voix de manière franche. Dans le cas du contrat de ville de Canteleu, le rôle de l'Etat paraît se limiter à écouter, à observer et à conseiller mais certainement pas à orienter et à trancher. Ici, il y a un décalage avec la mission traditionnelle de l'Etat qui est théoriquement un système politique et institutionnel de régulation permettant la construction de la cohésion sociale. En effet, même si l'Etat n'est pas uniquement un promoteur d'ordre (monopole de la violence légitime), puisqu'il assume une mission de médiation en mettant en liaison les institutions et les organisations pour garantir la cohésion nationale, il doit pouvoir, à certains moments, se placer au-dessus des systèmes politicoinstitutionnels et des organisations sociales. Au nom du bien commun ou de l'intérêt général, l'Etat doit être capable de rappeler aux uns et aux autres qu'il est important de respecter les valeurs républicaines (Liberté, Egalité, Fraternité) afin de garantir une certaine cohérence nationale. Pourtant, dans le cadre du contrat de ville de Canteleu, l'Etat ne semble pas vouloir complètement assumer ce rôle qui est, effectivement, potentiellement source d'antagonismes. Le rapporteur Etat ne se sent pas l'autorité de s'opposer aux décisions municipales lorsqu'elles semblent aller à l'encontre de l'éthique républicaine. Au niveau communal, globalement, l'Etat assume une certaine perte de contrôle au sein des territoires de villes gérés par les maires car cela semble l'arranger de se décharger de certaines missions qui lui sont traditionnellement dévolues. Ainsi, de manière tacite, l'Etat considère que les élus municipaux servent le bien commun. D'ailleurs, les maires ne sontils pas élus démocratiquement par le peuple? Par conséquent, l'Etat et les municipalités ont des intérêts similaires garantissant leur alliance. A l'instar du pouvoir étatique, ne serait-ce que d'un point de vue stratégique et électoral, le pouvoir municipal a intérêt à garantir la tranquillité publique, l'ordre social et la paix civile sur son territoire. Par conséquent, l'Etat accepte de «fermer les yeux» devant certaines pratiques municipales désavouées officiellemene, si elles favorisent la paix sociale et une forme de contrôle garantissant la tranquillité publique. Dans ce cadre, l'Etat accepte de ne pas être un interlocuteur privilégié du monde associatif cantilien et laisse à la commune, au nom de ses intérêts électoraux notamment, le soin de choisir les organisations sociales qu'elle désire promouvoir dans le cadre contractuel de la politique de la ville. Vis-à-vis des populations immigrées
1

A propos de la décision municipalede priver les famillescantiliennesles plus démunies des

services d'aide alimentaire de )'association Le Quotidien via le Centre Communal d'Action Sociale, l'officier de la police nationale en poste à Canteleu dit ne pas vouloir commenter cette « action répressive» . En effet, il s'agit d'une décision souveraine décidée par le maire. De plus, en tant que partenaire institutionnel, il souligne qu'il lui incombe de garder une certaine neutralité. 46

Entre solidarité et contrôle social

ou étrangères, au nom de la paix sociale et du combat contre l'implantation politique du racisme et de la xénophobie, l'Etat laisse le pouvoir municipal pratiquer une politique de discrimination qui minimise la reconnaissance et la représentation des populations d'origine étrangère dans l'espace public cantilien. Concernant les cultes, l'Etat reste très ambivalent. En effet, même s'il existe une loi qui garantit la séparation de l'Eglise et de l'Etat, le rapporteur reconnaît qu'officiellement, en tant que garant du principe de laïcité, il doit s'assurer que chacun puisse pratiquer sa religionl. Or, l'Etat reste très prudent vis à vis des choses du culte et se décharge très volontiers de cette tâche auprès du pouvoir municipal. Ainsi, même si l'Etat sait que la commune traite différemment les religions catholiques et musulmanes présentes sur la commune, il préfère trouver une explication rationnelle (la religion catholique fait partie intégrante du patrimoine historique et culturel français) et «démocratiquement écoutable» (installer une mosquée au centre-ville signifierait une augmentation du vote d'extrême-droite) plutôt que d'intervenir pour rétablir une égalité de traitement. Au sein du contrat de ville, plutôt que de développer une logique de répression ou d'intégration, l'Etat préfère largement privilégier une logique de médiation. En effet, prétextant la « nouvelle» donne de la décentralisation, l'Etat résiste à s'opposer frontalement au pouvoir municipal2. Or, en octroyant une très grande légitimité au pouvoir municipal, en acceptant notamment de le conseiller à partir des objectifs gouvernementaux mais en refusant de s'affronter à lui, l'Etat paraît se décharger de certaines de ses responsabilités et semble cautionner la plupart

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Le très laïc ministre de l'Intérieur, Jean-PierreChevènement,sembleprendre très au sérieux

sa mission de responsable des cultes pour lancer, le mardi 16 novembre 1999, une consultation des représentants des principales sensibilités musulmanes sur l'organisation du culte musulman en France. Pour le ministre, il faut en finir avec la semi-anarchie dans laquelle se trouve actuellement la gestion du culte musulman. Pour le ministre, cette situation est « indigne de la République et des 111usulnzanseux-mêmes. Et elle profite surtout aux courants les plus extrêlnes. Or, les textes qui régissent les cultes et organisent la laïcité concernent aussi I 'Islanl.» En effet, organisés par la loi de 1905, les principaux cultes disposent tous, sauf l'Islam, de lieux et de facilités d'exercice. Ainsi, plutôt que de créer de toutes pièces une structure comme l'avaient fait ses prédécesseurs (P. Joxe, C. Pasqua), M. Chevènement propose aux organisations musulmanes de signer une «déclaration d'intention» dressant une liste des droits et des devoirs des fidèles de l'Islam. Depuis, cette déclaration d'intention s'est transformée en un «Conseil du culte musulman» qui reste néanmoins très polémique. Par exemple, ce Conseil est accusé par certains de ses membres de reconnaître des "groupes intégristes" ou de défendre des intérêts ethnico-nationaux. 2 Bien sûr, dans le cadre de la décentralisation, il est relativement fréquent qu'il existe des oppositions et des désaccords entre le pouvoir étatique et le pouvoir communal (par exemple, à Canteleu, la commune refuse le découpage effectué par l'Etat délimitant les zones urbaines cantiliennes devant faire partie du « pacte de relance pour la ville ».) mais, généralement, ceux-ci se concrétisent à un niveau hiérarchique supérieur (commune/préfecture). 47

L'Etat et la ville

des décisions municipales. Or, comme le souligne R. Castel, il existe un risque à vouloir faire une gestion territoriale des problèmes.
«Michel Autès distingue à juste titre politiques territoriales et politiques territorialisées. En un sens, toute politique, surtout depuis la décentralisation, est territorialisée, car elle doit s'appliquer localement à un territoire. Une politique territoriale, par contre, mobilise pour l'essentielles ressources locales pour traiter in situ un problème. Là réside son originalité, mais aussi son ambiguïté. Elle casse la relation d'instrumentalisation du local par le central, mais risque de se dégrader en entreprise de maintenance locale des conflits. »1

- 2 - La police nationale

Le bureau de police
Profil d'acteur et présentation de la structure

L'officier du bureau de police est un lieutenant habilité par le Parquet général à faire des enquêtes judiciaires. Il a fait des études de droit, jusqu'en licence, puis a passé le concours pour entrer dans la police nationale en 1990. Cet agent de la force publique a fait ses premières armes de policier en banlieue parisienne dans une cité à Chanteloup-Ies- Vignes comme chef de poste. Nommé par le directeur de la police départementale depuis 1997, il dirige aujourd'hui le bureau de police de la ville (65 m2 environ), composé de quatre gardiens de la paix, de trois adjoints de sécurité et de deux policiers. Le bureau de police est ouvert de huit heure et demi à dix huit heure puis, une patrouille de police sillonne la commune jusqu'à vingt heures. Cependant, de nOlnbreuses contraintes viennent court-circuiter le bon déroulement du travail au sein du poste de police (les récupérations, les vacances, les mobilisations inopinées des agents de police sur d'autres sites...). Ainsi, la totalité des effectifs de police octroyée sur le site de Canteleu est très rarement au complet. Dans ces conditions, la grande majorité de la population est mécontente car elle voudrait pouvoir bénéficier d'un poste de police ouvert 24 h/24. Or, dans la fonction publique, pour qu'une personne soit présente 24h/24, il faut employer huit personnes ce qui, d'un point de vue financier, semble, pour le moment, trop lourd pour le gouvernement.

1

R. Castel, Les 111éta11'lOrphoses la question sociale, Paris, éd. Fayard, 1995, p. 692. de

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Entre solidarité et contrôle social

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« Le bureau des pleurs»

Les principales tâches dévolues au bureau de police sont des fonctions de police de proximité!. Il s'agit donc de favoriser des actions d'îlotage, de contact avec la population et avec les commerçants à travers les patrouilles. Or, il est difficile de faire autant de patrouilles qu'il serait nécessaire. En effet, dans la pratique, la police regrette de devoir faire de nombreuses démarches administratives que les fonctionnaires appellent des missions de « paperasse ». D'un point de vue administratif, les missions que le bureau de police doit effectuer sont très diversifiées. Il s'agit, par exemple, de procédures, d'auditions, d'enquêtes administratives de la préfecture. En outre, la police nationale doit aussi faire les enquêtes judiciaires (liées directement aux plaintes du public, demandées par le procureur de la République ), elle doit en plus s'occuper des dossiers des juges d'instruction, sous forme de commissions rogatoires, ainsi que des infractions au code de la route et, enfin, renseigner le public qui le demande (médiation pénale.. .). Par conséquent, le poste de police se limite au « petit judiciaire ». D'ailleurs, l'officier note que, normalement, les agents du poste de police n'ont pas à faire d' « interventions» sur le site de Canteleu ou à effectuer les missions de police-secours. Le travail des policiers du bureau de police consiste avant tout à gérer l'îlotage, à développer les contacts avec la population et à essayer de faire remonter le plus d'informations possibles auprès des services spécialisée. Ainsi, théoriquement, s'il arrive des incidents comme des violences urbaines, la découverte d'un cadavre, etc., les agents du poste de police doivent avertir leurs collègues faisant partie d'autres services plus spécialisés. Par conséquent, le poste de police doit s'occuper essentiellement des relations publiques et de la petite délinquance «habituelle» et certainement pas de la délinquance «ponctuelle », surtout lorsque celle-ci est d'importance (les affaires de stupéfiants par exemple).
« Ici, on est avant tout "le bureau des pleur". On accueille les gens, on essaie de les rassurer, de trouver une solution à leurs problèmes, souvent des problèmes qui s'inscrivent dans la durée, n1ais s'il Y a besoin d'une intervention ponctuelle, rapide, c'est normalement nos collègues de police-secours qui interviennent. Notre rôle est plutôt de tisser un maillage sur notre circonscription pour connaître un secteur mieux que tout le monde et faire en sorte que les informations passent par nous lorsqu'il s'agit d'obtenir des localisations, pour obtenir des mouvements de délinquance, pour obtenir les mouvements des personnes aussi. Etant là sur le site tous les jours, nous
I

Le calendrierfixé par le ministrede l'intérieur met la police de proximitéau premier plan de

l'an 2000. Cf. « La police de proximité est la priorité absolue du nouveau directeur général de la police nationale» in Le Monde du mardi 7 décembre 1999, p. 8 ; « La police de proximité est étendue à un tiers du territoire national» in Le Monde du jeudi 2 mars 2000, p. Il. 49

L'Etat et la ville devons savoir qui va où ? Qui est où, ? Où sont les familles à problème? Comment elles se déplacent? Ça, c'est notre mission. »

Le partenariat

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Une « communauté sécuritaire »

Contrairement aux idées reçues, il ne semble pas y avoir de « guerre des polices» sur le site de Canteleu entre la police nationale et la police municipale. Selon l'officier de la police nationale, les relations entre la police d'Etat et la police municipale sont bonnes et relativement proches. Les uns et les autres s'entraident et se reconnaissent dans leurs missions respectives, à tel point que les deux polices s'échangent des informations. D'ailleurs, l'officier de la police nationale considère les policiers municipaux quasiment comme des collègues à part entière et regrette que, pour le moment, il ne puisse pas complètement associer la police municipale dans un travail judiciaire de terrain. Cependant, il a bon espoir que, prochainement, grâce au renforcement des pouvoirs octroyés à la police municipale, il pourra mieux les associer dans ses travaux d'enquête. En outre, la police nationale note également que, la « maison de justice» est un bon partenaire. Puisque la plupart des affaires dont traite le poste de police sont des «petites affaires» telles que les conflits de voisinage ou des conseils juridiques, la Maison de justice est un bon relais pour la police. En revanche, à part quelques contacts avec des éducateurs du Centre Départemental de l'Enfance (CDE) et de I'Œuvre Normande des Mères (ONM), les policiers ont peu de liens avec les acteurs sociaux agissant sur le site cantilien. Les seules réelles relations que la police noue avec des acteurs sociaux passent par l'intermédiaire de la mairie. Bien sûr, il existe une réunion annuelle du Conseil Communal de la Prévention de la Délinquance (CCPD) où la police et d'autres partenaires peuvent se rencontrer, mais ce n'est pas suffisant pour créer de réels contacts. Par conséquent, la police de proximité développe surtout des liens avec des systèmes politicoinstitutionnels ou bien avec certains individus, mais très peu avec des organisations sociales. De plus, selon le responsable de la police, la réunion annuelle du CCPD ne permet pas à chacun des membres de ce conseil de pouvoir s'exprimer et échanger. En effet, l'officier de police rappelle que les objectifs principaux du CCPD sont de faire une synthèse de l'action de tous les acteurs concernés ou impliqués dans la lutte contre la délinquance (les représentants cultuels, les acteurs de l'Education nationale, les associations, la poste.. .). Or, alors que chacun des acteurs présents autour de la table a certainement des choses intéressantes à dire à ce sujet, dans la pratique, peu de personnes peuvent s'exprimer. Ce sont les autorités les plus « légitimes»

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Entre solidarité et contrôle social

face au contrôle et à la répression de la délinquance qui monopolisent la parole.
« Il est certain que la plupart du temps, ça tourne autour du commentaire de la délinquance. Il faut bien reconnaître qu'entre la gendarmerie, le maire et moi-même, lors d'une réunion de CCPD, on doit monopoliser à peu près 80% du temps de parole. C'est vrai qu'il reste très peu de temps pour les autres, pour qu'ils puissent nous exposer vraiment leurs projets, leurs ambitions, leurs méthodes, leurs aspirations pour l'année à venir. »

En outre, volontairement, dans le but de ne pas les gêner dans leur action quotidienne, la police a très peu de contacts directs avec les médiateurs de la ville. La police nationale préfère dialoguer régulièrement avec la police municipale, qui est chargée de superviser les médiateurs. Concernant le tissu associatif, la police nationale reconnaît ne pas avoir une grande connaissance de l'environnement associatif local. L'officier connaît l'existence des associations cantiliennes par l'intermédiaire des plaquettes mises à disposition par la ville mais n'a pas développé de réelles relations avec celles-ci. L'officier donne néanmoins une explication rationnelle devant ce déficit de lien entre la police et les associations: coopérer avec la police serait mal perçu chez les jeunes. Ainsi, une association qui aurait des relations avec les forces de l'ordre ne serait plus crédible aux yeux des jeunes générations et ainsi diminuerait son impact d'intervention.

Rapports avec les associations confessionnelles ou avec les personnes immigrées ou étrangères

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On n'a pas le temps!

Pour expliquer qu'elle n'a pas de liens directs avec les principaux acteurs des différentes religions présentes sur le site, la police nationale dit ne pas avoir le temps.
« On n'a aucun contact avec les associations cultuelles. (...) Je connais le curé parce que je le rencontre dans le cadre de réunions municipales, il vient au poste en tant que plaignant de temps à autre, je connais le curé en tant que représentant de sa fonction, mais pas en tant que représentant d'une association ou d'un culte. Je sais qu'il représente un culte évidemment parce qu'il en porte les habits... »

La police nationale n'a pas fait la démarche d'aller se présenter aux différents représentants religieux, mais les représentants religieux ne se sont pas non plus présentés à elle. De plus, depuis qu'il a été nommé à Canteleu, 51

L'Etat et la ville

l'officier n'a pas eu à régler de problèmes liés de près ou de loin aux affaires du culte. Par exemple, aucune plainte concernant la circulation quelquefois difficile les jours de prière n'a été déposée. D'ailleurs, pour de petites affaires comme la gestion de la circulation, c'est essentiellement la police municipale qui s'en occupe. Théoriquement, la police pourrait rencontrer les leaders communautaires dans le cadre d'actions préventives mises en place sur la commune. Or, la police nationale ne dégage pas suffisamment de temps pour y participer. Par conséquent, les actions préventives de la police se limitent principalement à des patrouilles « dissuasives». Ainsi, la plupart du temps, la police intervient pour constater des faits et engager une procédure; la répression, la conciliation et la médiation prennent le pas sur la prévention.

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Quel islamisme

radical?

A propos d'acteurs musulmans «radicaux» venus de l'extérieur faire du prosélytisme sur la ville, la police a eu des informations à ce sujet. Cependant, elle rappelle que la configuration du poste de police ne lui permet pas de s'investir véritablement dans des investigations pour lesquelles elle n'a pas de compétences particulières. En effet, pour tout ce qui concerne les affaires de « terrorisme» ou d' « islamisme », les agents du poste de police se limitent à fournir des informations les plus précises possibles à des services spécialisés. Par conséquent, dans ces affaires d'«islamisme», les forces de l'ordre ne sont qu'un rouage dans une procédure judiciaire relativement complexe. Face à un hypothétique « Islam radical », les policiers se contentent de renseigner pour être mieux informés.

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Une incompréhension

mutuelle

Sur la commune, les principales formes de délinquance sont relativement classiques (les violences familiales, les violences entre voisins, les violences liées à l'alcoolisme, les effractions, le trafic de stupéfiants sur les cités, les infractions au code de la route). En revanche, même s'il le regrette, le responsable de la police rapporte que les statistiques policières liées à la délinquance indiquent que les jeunes issus de l'immigration sont proportionnellement plus souvent délinquants que les « autres ». De plus, en regardant la physionomie démographique de la ville, l'officier a été très étonné de constater que la population totale cantilienne est constituée de seulement 8% de personnes étrangères alors qu'il a pourtant l'impression que les interventions que la police fait quotidiennement concernent surtout des personnes étrangères ou issues de l'immigration. Cependant, la police reconnaît qu'il s'agit «d'impressions brutes ». Elle pense que si les

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Entre solidarité et contrôle social

personnes d'origines étrangères ont, plus régulièrement que les « autres », affaire à la police c'est certainement que ces populations ont de grandes difficultés, au niveau psychique notamment. Quoi qu'il en soit, la police tient à souligner qu'elle a de réelles difficultés relationnelles avec les jeunes « issus de l'immigration» et, plus largement, avec les personnes d'origine étrangère. La police souffre du développement important des idées reçues et des préjugés de la part des personnes d'origine étrangère vis-à-vis des forces de l'ordre. Pour la police, il y a un tel contentieux entre les personnes immigrées ou étrangères et les représentants de la force publique que, de temps en temps, ils ont l'impression de « vider la Seine à la petite cuillère ». La police pense que la plupart des personnes issues de l'immigration sont persuadées que les forces républicaines ont toutes des comportements racistes, ce qui est faux. Les forces de l'ordre reconnaissent néanmoins que cette croyance, à la base « injustifiée », peut quelquefois provoquer dans ses rangs des actes discriminatoires envers les personnes issues de l'immigration 1.En effet, ces
1

La police de Canteleu est confrontéeà l'image calamiteusede la police françaiseau sein des

banlieues populaires qui est très souvent associée aux nombreuses bavures perpétuées à l'encontre des jeunes des cités par des forces de l'ordre protégées par le ministère de l'intérieur. En effet, alors que le gouvernement veut «révolutionner» la police en développant « la police de proximité )) théoriquement plus proche de tous les citoyens (Cf. « Il faut une révolution culturelle dans la police, et ce n'est pas simple )), entretien du ministre de l'intérieur, Daniel Vaillant in Le Monde du mardi 31 octobre 2000, p. 16.), cette volonté de changement se confronte à ses limites lorsque des bavures policières viennent rappeler aux jeunes des cités que la police développe une « injustice» expéditive vis à vis d'eux. De tels comportements renforce l'animosité entre les jeunes des quartiers périphériques populaires et les policiers qui se recroquevil1ent de plus en plus sur eux-mêmes. Alors que les quartiers sensibles de Lille expérimentaient depuis peu la police de proximité (Cf. «Les quartiers sensibles de Lille expérimentent la police de proximité )) in Le Monde du vendredi 14 janvier 2000, p. 10.), dans cette ville, la bavure policière qui a causé la mort du jeune Riad Hamlaoui tué d'une balle dans la nuque dans la nuit du samedi 15 au dimanche 16 avril 2000 caractérise les limites de tentative de rapprochement entre la police et les jeunes des banlieues populaires. En effet, malgré la mise en examen pour « homicide volontaire )) du policier meurtrier, de violents incidents opposent les jeunes du quartier Lille-sud aux policiers. « Comme le montrait une enquête du « Monde )) il Ya plus d'un an (nos éditions du 18 janvier 1999), la justice est à tarif spécial pour les policiers: ils ne sont jamais sévèrement condamnés. Or, cette justice à deux vitesses se retourne contre eux: elle participe du climat de violence dans les quartiers; chaque «bavure)) marque la mémoire des banlieues. En laissant trop impunies des pratiques malsaines, la hiérarchie de la police et la justice ne rendent aucunement service aux policiers sur le terrain. Pour protéger ou ménager les policiers, au nom de la dureté de leur tâche, on a, au plus haut niveau de l'Etat, laissé s'instauré un climat de tolérance aux bavures. Cela renforce le sentiment « anti-flics)) en banlieue. La «police de proximité )), que chacun appelle, cela veut dire aussi rendre les policiers « proches )) des citoyens - dans la rue comme face à la justice. )) ( La France des « bavures )), éditorial du journal Le Monde du mardi 18 avril 2000, p. 17). Cf. « Un policier lil10is écroué après avoir tué un jeune Algérien lors d'une interpellation )) in Le Monde du mardi 18 avril 2000, p. 10; «Les affrontements s'aggravent après la bavure policière de Lille-sud» in Le Monde du mercredi 19 avril 2000, p. Il. 53

L'Etat et la ville

personnes se croyant les cibles de policiers racistes généreraient, dans la pratique, de tels comportements. Il semble ici que la police a intégré le paradigme de la « prédiction créatrice» décrite par R. K. Merton 1.Pourtant, l'officier déplore cet état de fait et dit ne pas comprendre cette incompréhension mutuelle car, pour lui, l'important n'est pas la couleur de la peau mais l'intégrité des individus. Pour ce policier, les problèmes relationnels entre une partie de la jeunesse des banlieues et la police ne se situe pas à un niveau ethnique.
« J'ai travaillé avec des gens qui étaient issus de la deuxième ou de la troisième génération et cela n'a jamais posé aucun problème. Et eux-mêmes étaient stupéfaits de la réaction des jeunes, notamment issus de l'immigration. Il peut y avoir un dialogue de sourd entre deux personnes de la même origine, alors que vous pouvez avoir un contact qui passe avec des gens ayant une origine différente. »

Cependant, malgré les convictions antiracistes de cet officier, il est obligé de reconnaître, objectivement, qu'il existe un grave déficit relationnel entre la police et les personnes immigrées ou d'origine étrangère. Par conséquent, en tentant de trouver une explication rationnelle à ces dysfonctionnements communicationnels, il en arrive à naturaliser les immigrés, les étrangers ou leurs enfants, en affirmant que la méfiance ou le mépris des institutions exprimés par certaines personnes d'origine étrangère sont fortement ancrés chez elles. En définitive, cette incompréhension mutuelle, décrite par la police, entre les forces de l'ordre et les populations d'origine étrangère semble avant tout caractériser la rencontre difficile de deux types d'acteurs se sentant mal considérés et cohabitant sur un même territoire. Les policiers ne se sentent pas suffisamment reconnus par la société, qui les méprise, et se considèrent aussi démunis face aux relations sociales exacerbées dans les quartiers défavorisés. Pourtant, malgré ce manque de reconnaissance, les policiers se sentent le devoir de faire respecter la loi, ils ont l'impression d'être les derniers fantassins de la République dans les quartiers de relégation. Les jeunes issus de l'immigration, eux, à cause de leur couleur de peau ou de leur origine ethnique se sentent les cibles de discriminations et de stigmatisations qui empêchent une insertion sociale et professionnelle de beaucoup d'entre eux. Dans ce contexte, ils identifient les policiers comme des agents partiaux agissant avec des préjugés. Les forces de l'ordre républicain sont perçues comme les auteurs potentiels de «bavures» criminelles, de comportements agressifs ou suspicieux. Les policiers sont donc considérés comme les principaux acteurs de leurs difficultés. Aux yeux
1

Cf. R. K. Merton, Elénlents de théorie et de nléthode sociologique, Paris, éd. Armand Colin,

1997, pp. 136-157.

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Entre solidarité et contrôle social

des jeunes issus de l'in1migration et plus largement de certains adultes d'origine étrangère, les policiers représentent l'ordre dominant et l'expression concrète des difficultés qu'ils rencontrent pour être totalement acceptés par la société intégrée et majoritaire. Par conséquent, pour les jeunes d'origine étrangère, les policiers incarnent le mépris de la société à leur égard, et pour les policiers, dans un contexte de désinstitutionnalisation, ces jeunes incarnent la crise de la République, mais également la difficulté accrue qu'ils ont à exercer leur métier.

Les logiques d'action principales
A Canteleu, la police nationale représente le pouvoir régalien de l'Etat. Les policiers sont présents sur le territoire de la ville pour faire respecter les lois de la République. La police est un maillon essentiel du pouvoir judiciaire et doit donc assumer ses missions de contrôle, de renseignement et de répression si nécessaire}. En tant que représentant de l'Etat ayant le monopole de la violence légitime, la police, dans le cadre de ses missions et de la loi, doit tout mettre en œuvre pour garantir la paix civile et l'ordre public sur la partie du territoire national où elle agit2. Or, dans les faits, compte tenu du peu de moyens dont ils disposent, les policiers du poste de police se limitent, la plupart du temps, à effectuer des tâches administratives, de renseignement et à faire de petits actes d'intervention. De plus, le poste de police étant situé sur un site « Contrat de ville », les policiers n'ont pas que des fonctions répressives, ils sont également tenus de pratiquer la médiation et de faire baisser le sentiment d'insécurité des habitants en multipliant les rondes et les prises de contact avec la population, avec les commerçants et avec l'ensemble des acteurs sociaux agissant sur la ville3. Dans la pratique, bien que la police ait une bonne connaissance du terrain (<< maîtrise bien on cette géographie citadine ») lui permettant de s'affirmer comme un véritable
1

2 Cf. M. Wieviorka, « De l'usage excessif de Max Weber» in Le Monde des Débats, nO?, Octobre 1999, p. 12.
3

Cf. L 'Histoire(dossiersur les policesde la République), n0240,février 2000.

La police de proximitédoit veiller à ce que rien ne fasse monter la pression. Ainsi, depuis la mort du jeune Habib, abattu le 1er décembre 1998 par un policier dans des circonstances
confuses, au Mirail, à Toulouse la police de proximité essaye de régler les problèmes avant qu'ils ne dégénèrent. « Le Directeur départemental de la sécurité met sur le pavé toute la journée des agents de plein exercice, à la fois préventifs et répressifs. Ils sont là, n'hésitant pas à monter dans les immeubles et dans les coursives. Ils surveillent, discutent, repèrent, dissuadent, interviennent, contrôlent, interpellent. Querelles de voisinage et violences conjugales, cambriolages et comportements dangereux, c'est l'ordinaire de la police appliqué à un quartier qui n'a rien d'ordinaire et qui en avait perdu I'habitude. Ici un bris de vitre, là un véhicule suspect, rien ne doit leur échapper. » (<< Mirait, à Toulouse, les policiers - règlent les problèmes avant Au qu'ils ne s'enveniment» in Le Monde du mercredi 8 décembre 1999, p. 12). 55

L'Etat et la ville

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acteur social, elle a de réelles difficultés à construire une vraie relation d'échange avec la population ou avec les acteurs cantiliens. Sur la commune, la police souffre d'une mauvaise image auprès d'une partie de la population qui demande beaucoup à la police, mais en même temps la méprise et ne la reconnaît pas à sa juste valeur. Ainsi, la police souligne que la plupart des personnes qui franchissent la porte du poste de police, qu'elles soient plaignantes ou accusées développent une mentalité d'assistanat, autrement dit, « tout est acquis et rien n'est dû ». Dans ces conditions, hormis les relations de travail privilégiées qu'elle développe avec d'autres services spécialisés des forces de l'ordre et avec quelques individus, la police a peu de relations avec les différentes organisations sociales œuvrant sur la commune. Coopérer avec la police est mal vu. Même les médiateurs de la ville, qui sont pourtant chargés de maintenir la paix sociale sur la commune, n'ont pas de relations directes avec la police nationale. La population cantilienne entretient une relation ambivalente avec la police. La majorité des habitants de la ville demandent une plus grande présence policière sur la commune (création d'un commissariat) et en même temps, manifeste une certaine réserve, une méfiance vis-à-vis de ceux qui représentent l'ordre établi. Pour certaines personnes vivant dans les quartiers populaires de la ville, notamment des jeunes, même si le poste de police n'est pas grand, ferme la nuit et fait plutôt figure d'un «camp retranché» (barreaux aux fenêtres, rideaux de fer...), d'une certaine façon, il symbolise quand même une « force d'occupation ». Quelques individus peuvent même voir dans cette présence un frein pour le développement d'une « économie parallèle» permettant à des personnes exclues de l'école ou du monde du travail de participer à la société de consommation. Enfin, pour beaucoup de jeunes issus de l'immigration, la police symbolise encore une force de répression potentielle pouvant agir avec arbitraire. Les agents de l'Etat feraient un usage illégitime de la violence physique. Dans ce contexte, les seuls vrais partenaires sociaux de la police nationale sont le pouvoir municipal et ses forces de police. Il existe une véritable coopération affirmée entre les services de la police municipale et le poste de police. Par exemple, la mairie, voulant «pallier aux carences de l'Etat en matière de sécurité» et soutenir une présence policière plus grande et plus efficace sur son territoire, n'hésite pas à participer au financement de la police d'Etat en lui fournissant un véhicule, du matériel de bureau et en lui finançant une ligne téléphonique supplémentaire. Si cette alliance est possible, c'est que le pouvoir municipal et les représentants du pouvoir régalien de l'Etat ont des intérêts en commun: garantir la paix civile et éviter des débordements sur un même territoire. La commune et la police collaborent pour éviter que ne s'expriment, dans l'espace public, des formes de délinquance ou des manifestations individuelles et collectives pouvant

56

Entre solidarité et contrôle social

mettre en péril l'ordre public. La police nationale, qui regrette de ne pas avoir suffisamment de moyens pour agir, voit dans ce partenariat (maison du

droit, police municipale) une façon supplémentaire de remplir sa mission1.

Ainsi, dans l'exercice de son travail, la police nationale n'a pas nécessairement besoin de développer des relations sociales visibles avec des organisations sociales (associations para-publiques ou confessionnelles) ou des acteurs institutionnels (travailleurs sociaux, professeurs, animateurs, etc.) puisqu'elle bénéficie de l'ensemble des informations dont elle a besoin par l'intermédiaire de la police municipale. Au sein d'une collaboration étroite, la police municipale retransmet à la police nationale l'ensemble des informations qu'elle a glané auprès des acteurs sociaux et de l'ensemble des services communaux, notamment auprès des médiateurs de la ville. Ainsi, même si la police nationale, à Canteleu, exerce bien d'autres tâches que les seules fonctions répressives, pour la plupart des habitants, celle-ci semble essentiellement représenter des agents d'Etat légitimés pour faire régner l'ordre (dans la ville et dans les familles) et pour faire appliquer la loi de la République dans les quartiers défavorisés. Pour les uns, elle est plus largement demandée, pour les autres, elle est crainte et rejetée, mais pour tous, la police est associée majoritairement à une image d'ordre, de contrôle et de répression. Même si, en partenariat avec les forces de police de la commune, la police nationale développe des logiques de médiation, de prévention et de répression, seules les logiques de répression semblent reconnues et « légitimées» par tous.

1 Lors d'un entretien avec le secrétaire général de la mairie, nous nous apercevons que les relations conflictuelles entre l'Etat et la commune existent bel et bien concernant les liens avec la police nationale mais qu'elles ne se situent pas au niveau du bureau de police. Bien au contraire, comme nous l'avons vu, la ville entretient de très bonnes relations avec les agents du bureau de police. En fait, c'est directement avec les services préfectoraux que la ville est en conflit. Alors que le texte préparatoire du Contrat Local de Sécurité (CLS) existe depuis longtemps, celui-ci tarde à être signé car la mairie reproche à l'Etat de ne pas donner assez de moyens (un véhicule notamment) pour travailler aux agents de la police nationale présents à Canteleu. De plus, la commune conteste les manières de procéder de la police sur le site de Canteleu. Le secrétaire général reproche aux services de l'Etat de ne pas suffisamment informer les autorités nnJnicipales lorsque la police nationale décide de faire une grande opération policière à Canteleu. Par exemple, à la suite du meurtre d'un jeune cantilien, la police interroge durant tout un week-end une cinquante de personnes habitant Canteleu sans prévenir la mairie. Or, cette investigation policière déclenche l'incendie d'une dizaine de véhicules garés sur les parkings des cités cantiliennes. La ville pense donc que la police n'a pas à jouer les « zorro » lorsqu'elle agit dans les quartiers mais qu'elle a plutôt à coopérer plus efficacement avec les services de la ville. En définitive, la commune regrette de ne pas pouvoir tisser de véritables relations partenariales avec l'ensemble des services de la police nationale pour mieux «contrôler les choses». Si la commune signe un Contrat Local de Sécurité avec l'Etat, elle veut que celui-ci soit un vrai contrat lui permettant notamment de réunir régulièrement une cellule de crise et d'en finir avec les incivilités et autres types de désordres. Finalement la commune signe le CLS le 14 février 2000. 57

L'Etat et la ville

- 3 - L'Education
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nationale

La chef d'établissement d'un collège Profil d'acteur et présentation de la structure
La principale du collège Gounod dirige une équipe éducative de 34 professeurs, de 6 aides éducateurs, de trois surveillants et accueille 480 élèves. L'établissement est classé en zone d'éducation prioritaire (ZEP) depuis septembre 1999. Auparavant, la chef d'établissement a été professeur de lettres puis est devenue responsable adjoint d'un autre collège de l'agglomération rouennaise. Elle a une assez grande expérience des élèves difficiles puisqu'elle s'est occupée de plusieurs classes spéciales mises en place par l'Education nationale pour accueillir des élèves en difficulté scolaire. Cependant, par rapport à ses expériences antérieurs, ce qu'elle vit à Canteleu quotidiennement en tant que chef d'établissement est beaucoup plus dur à supporter que ce qu'elle a pu vivre autrefois avec des publics pourtant également difficiles. Le collège est situé au cœur de la Cité rose et est décrit par son responsable comme un «établissement difficile» situé dans une « zone difficile ». Selon la chef d'établissement, une grande partie des enfants accueillis dans ce collège manquent de repères et sont souvent irrespectueux ou même agressifs vis-à-vis de l'équipe éducative et des adultes en général. En tant que principale, celle-ci est tenue d'habiter dans un appartement de fonction situé au sein du collège mais vit très difficilement cet « assignation à résidence». Dès qu'elle sort de l'enceinte du collège, elle est régulièrement la cible d'insultes de la part de jeunes cantiliens. Alors qu'elle pensait changer cet état au début de sa nomination, elle est aujourd'hui très pessimiste quant à pouvoir changer les choses.

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Contexte de l'intervention

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Un projet d'éducation

prioritaire

Avant le classement du collège en ZEP, l'équipe éducative a construit le projet d'établissement autour de plusieurs axes: l'éducation à la citoyenneté: le respect de l'autre, la lutte contre les incivilités accroître l'appétit scolaire: redonner l'envie d'apprendre le développement culturel: permettre aux collégiens de sortir de Canteleu pour visiter les musés. Aujourd'hui, le projet d'établissement a évolué pour s'insérer dans le dispositif ZEP : 58

Entre solidarité et contrôle social

améliorer l'orientation: éviter une orientation subie construire une éducation à la santé développer la maîtrise du langage, les nouvelles technologies de communication et l'accès à la culture. Le collège s'insère dans le réseau de l'ensemble des établissements scolaires classés en ZEP sur la commune. Chaque établissement travaillant sur les mêmes thèmes prioritaires.

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Descendre

l'autorité

Lorsqu'elle fait la comparaison des relations qu'elle entretenait dans d'autres établissements avec des élèves difficiles, la chef d'établissement fait l'hypothèse que puisque c'est à Canteleu qu'elle a le plus de difficultés relationnelles, c'est certainement que l'environnement social est extrêmement dégradé. Contrairement aux autres endroits où elle a exercé, la chef d'établissement ne peut pas se déplacer dans la commune sans ressentir un sentiment de « haine» à son encontre. Elle ne peut mettre un pied dehors sans se faire insulter de tous les noms. La responsable du collège donne une explication à ce comportement « anormal» des jeunes qui l'insultent. La juxtaposition de cultures différentes au sein des cités cantiliennes ne permettrai pas de construire une forme d'organisation sociale favorisant la construction de repères et le respect de règles communes. Ainsi, la responsable du collège regrette la disparition de la « culture ouvrière» qui dans les quartiers populaires favorisait le respect de certaines règles collectives.
« Ici, on a une mosaïque de cultures, de gens qui sont rapportés les uns à côté des autres, alors que dans les autres communes populaires où j'ai exercé, on a un fond de culture ouvrière, qui même si la culture ouvrière n'est plus ce qu'elle était au début du siècle, il y a toujours un fond de culture ouvrière grâce à laquelle on a quand même inculqué aux enfants un certain respect de l'adulte. Or, ce respect n'existe pas ici. Ici, les jeunes n'ont plus du tout ce repère là et c'est ce qu'il y a de plus dur à surmonter. »

La chef d'établissement vit très difficilement ce climat agressif entourant sa fonction. Au quotidien et en dehors du travail, elle a du mal à supporter les réactions agressives des jeunes à son égard, même si elle pense que ce n'est pas elle personnellement qui est visée mais bien la figure d'autorité qu'elle représente. Elle pense qu'elle est considérée par les jeunes comme un acteur d'autorité au même titre que la justice, la police ou la gendarmerie. Cependant, même si cette responsable est prête à assumer son

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L'Etat et la ville

rôle au sein du collège lorsqu'elle travaille, elle voudrait ne pas en subir les conséquences lorsqu'elle ne travaille plus.
«Obligatoirement, il faut descendre l'autorité, donc la difficulté de ma vie, c'est d'être obligé d'habiter sur place. Je sors en voiture, je vais ailleurs qu'à Canteleu et je reviens à Canteleu. (... )On supporte mall' autorité en général. Au même titre que les voitures de police sont canardées de cailloux, moi je reçois des insultes à la place de cailloux. Mais c'est l'autorité, ils ne supportent pas de voir l'autorité. (...) Ici, je n'irai pas me promener en voiture au milieu des immeubles, ça sûrement pas. »

La chef d'établissement a l'impression qu'elle est la personne travaillant dans le collège la plus visée par les nombreuses formes d'incivilités professées par les collégiens ou même par les adolescents extérieurs à l'établissement. Cependant, par rapport au début où elle travaillait à Canteleu, elle subit moins d'agressions. Comme elle connaît de nombreux jeunes, ceux-ci ne peuvent plus agir dans l'anonymat comme c'était le cas auparavant. Il y a un grand décalage entre ce que vit cette responsable de collège dans son établissement et ce qu'elle vit à l'extérieur. Au sein de son établissement, elle a l'impression que tout se passe bien car elle est chez elle et a la légitimité de faire respecter l'ordre, à l'extérieur, elle n'est plus qu'une figure d'autorité haïe et sans pouvoir d'agir ou même de réagir.
«Ici, dans l'établissement cela se passe bien. Je leur dis toujours, ici je suis chez moi. Dehors tu fais ce que tu veux, mais là c'est chez moi donc tu fais ce que je veux moi. »

La chef d'établissement à la nette impression d'être la responsable d'un « fort républicain» au milieu d'un territoire hostile habité par des «jeunes sauvageons» qu'il s'agit d'apprivoiser.
« Il faut arriver petit à petit à les apprivoiser. »

La nuit, il arrive à la responsable du collège de sentir une forte tension au sein des cités qui entourent le collège.
« Par exemple, hier soir c'était très très bruyant. Peut-être qu'il n'y a rien eu, mais il y avait un bruit. On entend le bruit le soir dans la rue. On sent quand il y a de la tension dans la cité. »

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Entre solidarité et contrôle social

Des cercles concentriques

La fonctionnaire de l'Education nationale a le sentiment d'être un rempart contre la violence ordinaire de certains jeunes du quartier qu'elle accueille. Elle veut que son collège soit une sorte de sanctuaire dans lequel n'entre pas la violence des «bandes» ou des coutumes agressives développées dans le quartier. Face à la violence, le collège doit être un endroit où la peur des plus faibles visés par les « caïds» ne doit pas avoir droit de cité. Par conséquent, avec l'aide de l'ensemble des acteurs de la communauté éducative, il s'agit de neutraliser les meneurs qui se situent dans un petit cercle au sein d'un plus grand cercle représentant les autres composantes estudiantines de l'établissement scolaire.
« La violence est le fait de quelques élèves. Ce sont les cercles concentriques. Au milieu, on a le cercle le plus petit dans lequel figurent les meneurs, les empoisonneurs, ceux qu'il s'agit d'avoir à l'œil continuellement, puis il y a un autre cercle un peu plus grand qui concerne tout ceux qui les admirent et qui n'attendent qu'une chose c'est qu'il y en ai un qui s'en aille pour prendre la place. Et puis vous avez le plus grand cercle, le plus important, le dernier, ce sont ceux qui sont gentils et qui parfois meurent de trouille. »

La grande partie du travail de l'équipe de direction est de surveiller les quelques uns qui ont choisi le « mauvais côté» pour se valoriser et qui mettent la terreur au sein de l'enceinte scolaire.

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Garder

le contact

La chef d'établissement essaie d'être extrêmement proche des élèves et à leur écoute. Il s'agit de les entendre, de leur expliquer. En effet, les élèves du collège sont très susceptibles et se sentent moins bien traités que les élèves de l'autre collège de Canteleu (Les Cèdres) qui a été refait à neuf. Il

s'agit donc de mettre les 6-7 meneurs à part et de dialoguer, de discuter avec
la majorité des élèves. La principale tient à être sur le terrain pour ne pas perdre le contact avec des élèves difficiles; elle veut rester accessible. Ainsi, elle surveille régulièrement les récréations et plus spécifiquement les endroits clés.
« La plupart des collègues qui sont responsables d'autres établissement dans d'autres quartiers ne font pas la cour de récréation. Moi ça m'arrive de surveiller les toilettes des garçons pendant la récréation. On est partout. (...) La première année où je suis arrivée, en l'espace de cinq minutes, ils m'ont cassé toutes les cuvettes des toilettes. .. »

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L'Etat et la ville

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Ne pas devenir un ghetto

La plupart des élèves viennent des écoles primaires de la ville, mais certains sont issus des écoles de la boucle de la seine et d'une commune « riche» de l'agglomération rouennaise (Montigny). Cependant, alors que le collège peut officiellement accueillir les élèves vivant dans des communes ou des quartiers relativement aisés, dans la pratique, une toute petite partie de ces élèves y font leur scolarité. Or, justement, le but principal de l'équipe éducative du collège, c'est de maintenir une certaine mixité sociale. Désormais classé en ZEP, les acteurs du collège ont peur de devenir un « ghetto».
« Avec les professeurs, c'est bien notre volonté, (...), c'est surtout de ne pas devenir un ghetto, c'est à dire ne pas perdre les élèves qui viennent de la boucle de la Seine et qui sont de familles un peu plus favorisés, à la fois sur le plan culturel et financier. La mixité sociale apporte un plus à l'établissement. Si on se retrouve qu'avec des jeunes de Canteleu, j'ai bien peur que cela devienne dur, dur, dur... »

La responsable du collège a déjà la nette impression qu'une bonne partie des Cantiliens habitant dans le quartier pavillonnaire (la Béguinière), connaissant la réputation du collège, inscrivent leurs enfants dans des établissements privés!.

Le partenariat

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Trouver des relais

Avant son classement en ZEP, le collège bénéficiait déjà de la même dotation horaire en matière d'encadrement pédagogique. Cependant, ce classement doit permettre de construire un meilleur partenariat avec d'autres
1 Les mécanismes de discrimination, notamment le racisme institutionnel sévit dans certains établissements scolaires. Ainsi, un article du journal Le Monde sur les discriminations vécus par les jeunes issus de l'immigration en France note que même si l'école n'est pas perçue comme un lieu de racisme, des pratiques discriminatoires pas nécessairement intentionnelles sont pourtant relativement courantes. «Ces mécanismes sont parfois à l'œuvre dans l'éducation nationale, un secteur a priori préservé de tout racisme. La ségrégation urbaine se conjuguant à la démocratisation de l'enseignement, les inégalités entre établissements s'accroissent. La recherche de la « meilleure» école est devenue un enjeu déterminant pour les classes moyennes. Afin de retenir les parents de milieu social plus élevé que la moyenne locale, certains établissements constituent des classes « protégées », qui regroupent les enfants de même niveau scolaire et social, plus souvent français de souche qu'issus de l'immigration.» (Cf. «Les discriminations nourrissent le malaise des jeunes issus de l'immigration » ; « La tentation des - classes ethniques - saisit l'éducation nationale» in Le Monde du vendredi 17 décembre 1999, pp. 12-13. 62

Entre solidarité et contrôle social

acteurs sociaux impliqués dans la politique de la ville, notamment, la municipalité. La responsable du collège est un peu dubitative concernant une coopération accrue avec les acteurs sociaux du contrat ville. En effet, alors que la ville est inscrite depuis longtemps dans ce dispositif, en tant que chef d'établissement, elle est peu impliquée dans les commissions de travail. Elle se demande si l'on peut parler de partenariat alors qu'elle assiste à certaines réunions, mais ponctuellement (CCPD, prévention de la toxicomanie). Elle siège au CCPD, mais les réunions sont trop espacées et les acteurs autour de la table trop nombreux pour entamer une démarche de travail collectif vraiment efficace. La responsable du collège travaille quand même régulièrement en partenariat avec la police, la gendarmerie, mais également de temps en temps avec les services municipaux comme la Maison de la justice pour faire des actions de prévention. Ainsi, lorsque le Conseil municipal jeune a demandé une action autour du racket à l'école, les différents acteurs institutionnels d'Etat (police, gendarmerie, éducation nationale) et municipaux (l'antenne juridique et de médiation) se sont mobilisés ensemble. Par ailleurs, le collège entretient également de bonnes relations avec les éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) qui suivent des jeunes en prise avec la justice et encore accueillis au collège. Au niveau des associations, le collège travaille quelquefois avec l'association de prévention spécialisée locale mais de manière invisible pour ne pas « griller» les éducateurs. Dans les faits, le collège développe très peu de relations partenariales avec des acteurs de terrain présents sur Canteleu. Par exemple, la chef de l'établissement ne connaît pas les médiateurs de la ville. Les principaux partenaires associatifs du collège sont les deux associations de parents d'élèves (FCPE, CSF). Le partenariat avec les associations de parents est jugé incontournable. Il s'agit de travailler à la « reparentalisation ». Les dirigeants du collège tentent de trouver des «parents relais» pouvant ramener les adultes vers le collège. En effet, beaucoup de parents sont eux-mêmes d'anciens élèves qui ont connu des situations d'échec et c'est donc très difficile pour eux de franchir la porte du collège, surtout lorsqu'ils savent pertinemment qu'ils vont entendre des choses pas très agréables au sujet de leur enfant. La chef d'établissement est centrée sur la vie de son collège, par conséquent, elle est désireuse de construire un partenariat pouvant avoir un effet direct au sein de sa structure. Il s'agit de favoriser un partenariat qui pourrait faire respecter à l'extérieur les priorités éducatives définies à l'intérieur du collège.
«Nous aimerions un partenariat qui nous aide à ce que ne soit pas détruit tout ce que l'on passe comme temps à faire dans l'établissement. C'est-à-dire, 63