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UN AUTISME QUI SE DIT...FANTÔME MELANCOLIQUE

De
297 pages
J'ai glané mes souvenirs d'enfant autiste. J'y ai ajouté quelques documents. C'est le livre dans ce livre.
Vous lirez quelques-unes des singularités de cette histoire, le défaut d'un miroir, une place au croisement des lignées, le retour du fantôme...Et c'est aussi quand tout se rejoue dans les hantises, les rêves, la passion, comme dans les créations... Quand se vivent des miroirs enfin réfléchissants...En témoignage, je pose à David F. la question : l'autisme ne serait-il pas une forme infantile de mélancolie ?
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Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

Jacqueline

Léger

Un autisme qui se dit. . .
FANTÔME MÉLANCOLIQUE

Pr~face de Willy BarraI

L'Harmattan IDe 55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École-Polytechnique Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
Déjà parus

Herbes vivantes, Espace analytique et poésie, J. PERSINI Ethnologie et psychanalyse, N. MOHIA-NAVET Le stade vocal, A. DELBE L'orient du psychanalyste, J. FÉLICIEN Psychanalyse, sexualité et lnanagement, L. ROCHE Un mensonge en toute bonne foi, M.N. L'image sur le divan, F. DUPARC Traitement psychothérapique d'une jeune schizophrène, J. BESSON Samuel Beckett et son sujet, une apparition évanouissante, M. BERNARD Du père à la paternité, M. Tricot, M.- T. FRITZ Transfert et structure en psychanalyse, Patrick CHINOSI Traces du corps et mémoire du rêve, Kostas NASSIKAS Métamorphoses du corps. Dessins d'enfants et oeuvres d'art, S. CADY,
C. ROSEAU

Lajalousie, colloque de Cerisy sous la direction de Frédéric MONNEYROU. Ecriture de soi et Psychanalyse, sous la direction de Jean-François
CHIANTARETTO.

.

Angel Guerra,de Benito Pérez Galdos. Uneétudepsychanalytique,S.
LAKHDARI

Mort et création: de la pulsion de mort à la création, Béatrice STEINER. L'invention psychanalytique du temps, Ghyslain LÉvy.

La haine de l'amour, Maurice HURNI et Giovanna STOLL. Du droit à la réparation, Yolande PAPETTI-TISSERON Mallarmé ou la création au bord du gouffre, Anne BOURGAIN-W ATTIAU Le Transfert, J.P. RESWEBER. Le sacré et le religieux. Expression dans la psychose, sous la direction de M. LAHARIE.

A toute ma famille, Depuis la nuit des temps, Jusqu'à l'infini des jours...

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
Déjà parus

Les espaces de lafolie, Jean-David DEVAUX. Le psychotique: sa quête de sens, Claude BRODEUR. Psychanalyse et cancer, Danièle DESCHAMPS Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture, Helena
BESSERMAN VIANNA

L'arrière- scène du rêve, J.M. PORRET Les travaux d'Œdipe, C. DUBARRY, G. GARNER, L. MÉLÈSE, P. RÉFABERT.

La légitimation. Approche psychanalytique, sociologique et anthropologique, Louis MOREAUDEBELLAING, 997. 1 Une étude psychanalytique de lafigure du ravisselnent dans l'œuvre de Marguerite Duras. Naissance d'une œuvre, origine d'un style, S. FerrieresPestureau, 1997. Le style, structure et symptôme, B. Steiner et G. Moralès (dir.) Génétique et temporalité, Anne Joos De ter Beest Rêve de Corps, Corps du Langage, J. NADAL,M. PIERRAKOS, M.F. LECOMTE-EMOND, A. RAMIREZ, R. VINTRAUD, N. ZULLI, M. DABBAH

Oralité et Violence, K. NASSIKAS Emprise et Liberté, J. NADAL, N. RAND EL M. TOROK, A. EIGUER, R. MAJOR, R. DADOUN, M.F. LECOMTE-EMOND, H. RAMIREZ

La pensée et le trauma, M. BERTRAND Mot d'esprit, inconscient et événement, M. KOHN La diagonale du suicidaire, S. OLINDO- EBER W Journal d'une anorexie, K. NASSIKAS Le soleil aveugle, C. SANDORI Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, E. BRABANT Les fantômes de l'âme, C. NACHIN Psychanalyse en Russie, M. BERTRAND Freud et le sonore, E. LECOURT Pour une théorie du sujet-limite, V. MAZERAN S. OLINDO- EBER et W Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. BERTRAND Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle Freudien La métaphore en psychanalyse, S. FERRIÈRES-PESTUREAU L'expérience musicale. Résonances psychanalytiques, E. LECOURT

"Quelque chose qui régna, fléchit, disparut, réapparaissant devrait servir la vie: notre vie des moissons et des déserts, et ce qui la montre le mieux en son avoir illimité. " René Char

PREFACE

Une autiste prend la parole, au grand dam de tous nos doctes psy dont certains prétendent encore aujourd'hui à l'impossible accès au code symbolique des humains! Et ce n'est plus un cas clinique raconté par un psy, cela devient un cri d'amour qui interroge l'énigme du vivant. Jacqueline Léger interroge son être au monde, illustrant par sa démarche l'affirmation de Freud selon laquelle l'enfant apprend à parler pour poser, de sa naissance à sa mort, une seule question: ''D'où je viens, où je vais?" Jacqueline Léger conduit cette aventure odysséenne avec une jubilation insatiable et une élégance pudique qui préserve le lecteur d'un voyeurisme interprétatif en le contraignant à descendre dans les arcanes d'un labyrinthe, celui que décrit Nicolas Abraham dans "L'Ecorce et le noyau", ou Didier Dumas dans "L'Ange et le Fantôme". Leur vie durant, parfois, les autistes nous entendent "les" parler à la troisième personne: "11ou elle a fait ceci ou cela. " - quand on n'oublie pas tout bonnement de leur adresser la parole comme s'ils ne pouvaient s'en saisir! Sous nos yeux, Jacqueline Léger se risque à chercher son fil d'Ariane en interrogeant ses ancêtres, confirmant par là cette affirmation clinique de Françoise Dolto: "Il faut trois générations pour faire un psychotique. "

Il

Nous ne sommes pas encombrés par l'aridité d'une pure réflexion théorique tout au long du récit autobiographique, ce qui lui laisse son souffle et nous laisse aussi lecteurs, face à notre propre souffle. Ce propos, parfois désaffectivé, est très approprié justement pour nous faire pénétrer dans la secrète douleur, en pare-excitation, de l'enfant autiste, système pare-excitation auquel Freud, on le sait, dévoluait la fonction essentielle de faire écran entre l'appareil psychique et les effractions trop violentes venues de l'extérieur.

L'art de l'esquive chez certains autistes est ici judicieux à travers
l'écriture même: Jacqueline Léger, psychothérapeute d'enfants aujourd'hui, sait que l'interprétation n'a de sens, cliniquement parlant, que dans le cadre d'une relation transférentielle à l'analyste tout au long de la cure analytique. C'est pourquoi elle nous maintient au seuil même où tout pourrait prendre sens pour nous de manière excessive: l'excès de sens tuant le sens. Cet écart qu'elle nous préserve autorise le parcours sauvage d'une enfant sauvage, l'esquisse des sables mouvants de la clinique d'enfants autistes, aux multiples rebondissements à travers les jeux de signifiants qui président à la naissance du sujet. La quête du sens y est exemplaire, l'énigme du vivant y est préservée.

Rares sont ceux, analysés ou non, à pouvoir prétendre avoir "chanté dans son arbre généalogique" comme l'écrivait Jean Cocteau. Avec une précision d'orfèvre et dans un style à la fois
grave

-

la dramaturgie

du signifiant

qui renvoie

à un autre

signifiant, d'humour Jacqueline fantômes.

comme nous l'a signifié Jacques Lacan - parsemé et tendresse pour ses ascendants et collatéraux, Léger nous ouvre la crypte et nous donne accès à ses ''Aïe, mes aïeux!" comme l'écrit Anne Ancellin!

Schützenberger

Ceci pour se risquer alors à sa propre parole interprétative: l'autisme infantile ne serait-il pas une mélancolie infantile? Question ouverte qui fait écho aux propos tenus par Margaret Mahler: "Ce qui nous échappe souvent et que la littérature aborde rarement, c'est la période de chagrin et de deuil qui, j'en suis

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certaine, précède et introduit toujours la rupture complète du
psychotique d'avec la réalité... " La question de l'enfant mort se trouve évoquée là, bien sûr, place innommable parce qu'impensable. Dans un échange que j'avais avec elle à la fin de sa vie, je faisais remarquer à Françoise Dolto qu'il ny avait aucun mot dans les langues indo-européennes pour désigner le nouveau statut du parent qui perd un enfant. Dira-t-on qu'il est devenu... quoi? orphelinisé ? Alors qu'il y a un mot pour dire le statut, la nouvelle place occupée par le partenaire qui, dans un couple, perd l'être aimé - veuf ou veuve -, le statut, la nouvelle place occupée par l'enfant qui perd son père ou sa mère

- orphelin

-, il n y a pas de mot pour

dire ce statut,

cette nouvelle

place qui nous est assignée lorsque, parents, nous perdons un enfant... Comme si nommer cette place était impensable, comme s'il s'agissait là d'un deuil impossible, au point que l'on voit souvent dans les lignées un redoublement-annulation à travers cette propension qu'ont encore aujourd'hui certains parents à prénommer le puîné du prénom de l'enfant mort. Or, écrivait le philosophe Martin Heidegger: "Nulle chose, n'existe, là où le mot fait défaut. " Est-ce à signifier, dans cette défaillance à pouvoir nommer le trauma psychique que représente pour un parent la perte brutale de son enfant, qu'aucun travail de deuil ne peut s'effectuer? Au point que le seul recours de l'enfant "bien-né" serait de faire exister le "mal-né'~ comme le laissait entendre le peintre Salvador Dali. ''Je m'appelle Salvador, du nom de mon frère qui est mort. Quand j'étais enfant, j'entendais toujours ma mère qui me criait: Salvador, Salvador, va donc prendre ton
cache-nez, sinon tu vas mourir comme ton frère!

- J'ai

vite compris

que pour ma mère, je devais en faire vivre deux !... et c'est pour cela que je joue au fou, c'est pour me prouver à moi-même que je suis plus vivant que le mort!" Cette hantise, qui fait retour en fantôme et dont nous parle Didier Dumas à propos des enfants autistes, dans sa "Hantise et clinique de l'Autre", mais aussi Alain de Mijolla à propos d'Arthur Rimbaud, Freud ou Beethoven dans ses "Visiteurs du moi", et qui peut habiter monsieur-tout-Ie-monde, Jacqueline Léger nous la fait

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entrevoir avec retenue et non sans humour, ce dont nous lui savons gré. Comme nous savons gré à Françoise Dolto d'avoir toujours affirmé, au coeur même de la dépression parentale lorsqu'il y a mort d'enfant ou naissance d'un enfant autiste ou handicapé, en nous donnant cette parole qui ouvre et aide à vivre: "Cet enfant a accompli ou est en train d'accomplir une missil?n pour ses parents qui l'aiment. " Ce dont bien des parents peuvent témoigner. Le poète René Char l'exprime à sa manière: "Cet enfant sur tes épaules, c'est ta charge, c'est ta chance. Cours vers ton risque, va vers ta chance. A te regarder, tous s'habitueront. " A tous ceux qui s'intéressent à l'acte éducatif et thérapeutique, je dirais simplement ceci: lisez et faites lire ce livre. Vous y trouverez une mine précieuse pour alimenter votre imaginaire créatif dans la relation avec ces enfants qu'on dit énigmatiques et qui, peut-être, renferment en eux une source insoupçonnée d'étonnement et d'émerveillement, comme nous l'enseignent aujourd'hui les travaux remarquables d'Anne-Marguerite Vexiau avec des enfants autistes: "Je choisis ta main pour parler. " Je vous invite maintenant à vous laisser prendre par la main pour contacter "l'Image inconsciente du corps" de l'enfant autiste qu'a été Jacqueline Léger. Et si ce que les Orientaux appellent "nos vies antérieures" était en analogie avec ce qu'en Occident nous appelons "l'antérieur de nos vies", les hantises?.. "Ma mère a choisi mon père, ce survivant de neuf mois, écrit-elle, mais c'est aussi parce qu'il avait les "G" (Léger) de Georges..." L'antérieur c'est aussi l'intérieur. Le repli sur l'intérieur c'est le retour sur l'antérieur. Quoi de plus archaïque, mais de plus sensé?

Willy Barrai, Psychanalyste,

Paris, juillet 1997.

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Echange de lettres...
ooaooooooooaaaaaaaaaoaaoaaaaoaaaaaaoaaaaaaaaa

"Une voix d'homme au téléphone. Il ne donne pas son nom, mais prétend qu'on s'est déjà vus. Je ne réponds rien, mais je suis sûre qu'il s'agit de l'homme à la redingote. Il me dit: - Ecrivez ce que vous voulez sur Blanche. Ce sera juste. Blanche est en vous. Elle vous habite. Elle ne vous laissera en paix que lorsque vous l'aurez accompagnée jusqu'au bout de ce livre. - Et il raccroche. " Françoise Lefèvre

Requête auprès de David
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Le 9 septembre 1993 David, De mes écritures, j'ai repris cet été le journal de mon adolescence et mes feuillets d'étudiante sur les souvenirs d'enfance. Qui plus est, j'ai retrouvé les griffures de cette période si difficile de mon analyse. Dès sa sortie, j'ai vu Trois couleurs: Bleu. Sous sa carapace d'endeuillée, Julie tarde à répondre aux questions. Bleu, si bleu... Couleur de la mélancolie... D'Azur Mortel... (Lisez Françoise Lefèvre, quand, dès l'Azur, naît l'enfant qui sera Prince Cannibale.)
Sans doute vous verrai-je cette année au Séminaire de l'Association Freudienne? Jacqueline

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Angers, ce dimanche 17 octobre

Vous dire à vous, David, cette émotion à avoir vu sur le petit écran: Sarajevo, les vivants et les morts. Ils deviennent fous à vivre si grande horreur. Etje pense à leurs enfants... Anise Koltz chanterait pour eux... "Les morts continuent leur vie en nous comme des enfants à naître foetus pétrifiés dans nos entrailles ils vieillissent dans un temps qui respire à l'envers"
Je vous ferai une requête quand nous nous verrons. A bientôt, Jacqueline

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D.F. Le 20, Jacqueline, Je serai à ce tout prochain séminaire. Le bleu. Les bleus de l'âme. Le Blues! Bleu-noir, blue-black, pour ceux de Sarajevo. Je crois que vous serez particulièrement intéressée par la lecture de Claudie Cachard, Les gardiens du silence. Ces survivants de l'outrance, de l'ultime. Aux confms des souffrances, tout comme les enfants autistes.

D.

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Ce dimanche 31 octobre, au matin

Cher David, Je suis rentrée à Angers, très excitée. Vous allez me répondre! Quel bonheur! Cette nuit, j'ai à peine dormi. Mais foin! Cela me plaît! Voici ce premier chapitre d'UN AUTISME QUI SE DIT... Au creux des origines... Il est brut, je ne voulais pas l'encombrer de mes connaissances.
Je vous laisse à cette lecture, j'espère très sincèrement utile à votre thèse. Déjàje vous remercie. Et ces quelques mots du poète Jean-Louis Giovannoni... "Cette envie de dire qui est à elle seule déjà tout le chemin." Pleine d'espoir. Jacqueline qu'elle sera

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UN AUTISME QUI SE DIT...

"La morsure du printemps Sur l'arbre mort L'envers du décor Inarticulé ce cri de l'esprit Qui sauve la vie Venu interpeller le temps Etrange faisceau lumineux Cet enfant miroir. " Ghislaine Boisseau

AU CREUX DES ORIGINES...

"La mélodie qui repose en silence au fond du coeur de la mère est fredonnée sur les lèvres de Khalil Gibran son enfant. "

Au creux d'un tourbillon sans fm, d'une explosion fulgurante, l'intense commencement. Au fond du jardin, mes origines. Notre jardin côtoyait le jardin de l'homme auquel ma mère pensait pendant qu'elle m'attendait... Durant cette grossesse, ma mère comprit que sa mère était très malade et allait mourir. Je naquis le 7 novembre 1947. Il neigeait. Madame F., arrivant à dix heures pour aider ma mère, a entendu mon premier cri. Un garçon est l'aîné de la famille. Suivent six filles. Je suis cette sixième. Sixième fois consécutive, ce fut l'espoir déçu de mes parents pour un petit garçon. Ma mère ressentit une grande fatigue, après toutes ses filles... Le 18 janvier 1948, je fus baptisée. Ce jour là, le jour entier, ma mère a oublié de me nourrir. Je fus, sans doute, un bébé sage. Plus tard, elle m'oubliera pendant des heures sur mon pot et je ne m'en plaindrai pas. Le 8 mars, le père de mon père est gravement blessé par une vache, sur un marché. Atteint à la tête, il a eu une fracture du rocher et ne s'en remettra guère. Un jour, début mai, je pleurai la faim. Madame F. lavait le linge avec ma mère, elle remarqua que je m'étais tue : "Ce n'est pas normal, votre fille ne pleure plus." Toutes les deux ont accouru.

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J'étouffai. "Tu étais bleue déjà." dit ma mère. En toute hâte, elle a retiré de ma bouche tout ce qu'elle pouvait du sable que MarieAgnès m'avait donné à manger. Tête en bas, j'ai repris souffle. "Dans tes selles, nous avons retrouvé du sable pendant quelques jours encore." Mon père, avec elle, s'est préoccupé de l'affaire. Marie-Agnès était mon aînée de dix-huit mois. "Elle avait faim." aurait-elle expliqué. Ma mère fut aussitôt enceinte mais ne le découvrira que quelques semaines plus tard. En août, elle l'annonça à sa mère. "Ma pauvre fille, lui répondit-elle, je te souhaite que ce soit un garçon." "Vous n'allez pas la garder celle-là." disait à ce moment Madame M. à v9ir le bébé chétif que j'étais. Cette parole s'est inscrite dans le souvenir de ma mère. Elle aurait pensé alors: "Mais, si..." A la rm de l'été, le 21 septembre 48, ma grand-mère est morte d'émotion, de joie, po~r avoir revu sa fille religieuse, ma tante Alice, enfin en "permission". Mais, n'était-ce pas de l'inquiétude pour sa fille enceinte pour la huitième fois, s'est longtemps demandé ma mère? Les jumeaux, Marie-Christine et Jean-Yves, sont nés, rm décembre. J'avais treize mois et trois semaines. Ma mère dira longtemps qu'elle ne les a attendus que six .mois. Deux bébés! Et l'aîné des neuf enfants n'avait que dix ans. Quel débordement! La fille comme le garçon étaient petits, ils ont ouvert le droit à deux rations supplémentaires de charbon, pour le mois entier, alors qu'ils étaient nés le 30. Au moment de leur naissance, j'ai été confiée à une tante. Je commençais àjargonner avec les grandes cousines. En février 50, le père de ma mère mourut. Il était question, à ce moment, qu'il vienne habiter chez mes parents. Ce même jour, il avait vendu ses outils et avait vu le médecin pour la première fois

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de sa vie. Celui-ci lui avait recommandé de se ménager mais il a tenu à accomplir les tâches quotidiennes, les dernières. Mes propres souvenirs précoces: des verres colorés au-dessus d'une porte et, dans la première maison où j'ai habité, les angles au plafond du couloir. Dans les fièvres des maladies d'enfance, j'avais des hallucinations ou des réminiscences: de grandes mains s'approchaient de ma tête et j'entendais de grosses voix. Souvenir des premiers gestes qui m'avaient accueillie naissante? Premiers sons non assourdis hors du ventre de ma mère? La famille déménagea en mai, j'avais deux ans et demi. Juin, Patrick naquit. Je crois que ma mère a eu satisfaction dans sa maternité avec ce fils. Un jour, quelqu'un m'a portée pour que je puisse voir le bébé dans son berceau. Vraisemblablement, c'est à mon retour à la maison après avoir été confiée de nouveau à tante ou amIe. En 1952, mon frère Jean-Yves tombait sans cesse. Que d'inquiétudes! Il faisait une anémie hémolytique. Peu de temps après, un de ses pieds fut atteint de tuberculose osseuse. Début 1953, je suis envoyée en pension pendant un mois et demi dans le Massif Central. Plusieurs de mes aînées y étaient déjà, dont Marie-Agnès. Nous couchions dans le même lit. Vagues souvenirs d'une classe chaleureuse et d'un boulier, et, du poulailler où j'accompagnais une religieuse. Mais surtout, c'était une errance. De vastes couloirs. Comme si je ne tenais qu'à un fil. J'étais la plus jeune des pensionnaires et, sans doute, bien déroutante: plus de cinq ans et je ne parlais pas. Toute petite, j'avais commencé à dire quelques mots puis j'avais arrêté. Pour ce voyage, il avait été nécessaire de faire faire une photo, pour la carte SNCF de "Famille nombreuse". Le photographe voulait que je sourie. Il me lançait des jouets qui tombaient devant

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moi. Je ne voulais ou ne savais sourire. Je pensais: "Il ne sait pas s'occuper d'enfants." Ma photo d'enfant sauvage, c'est un sourire qui se refuse, des lèvres serrées, des yeux perçants. Au retour du Massif Central, en avril 1953, ma mère et une assistante sociale s'alarmèrent de mon état. Etais-je plus repliée? Je ne répondais pas quand on m'appelait, mes parents se demandaient si je n'étais pas sourde. Ma mère consulta avec moi, un oto-rhino. En arrivant, nous avons descendu quelques marches. J'étais sur les genoux de ma mère, il approcha et éloigna sa montre de mon oreille et me demanda à quel moment j'entendais. Je fus en panique, incapable de lui répondre, alors que je le souhaitais. Son geste était toujours "trop tôt" et ma réponse ne pouvait jamais coïncider. Il a conseillé une opération des végétations. Longtemps, à propos de ce souvenir, j'ai eu la même pensée qu'à propos du photographe: "Il ne savait pas s'y prendre avec les enfants." Mais je crois maintenant que, dans les deux cas, c'était plutôt une pensée de ma mère. De ce jour, j'ai fait un immense effort pour me souvenir. Et le temps pour moi s'est organisé autour de ce moment inaugural. Il devint "premier souvenir". Ainsi, j'ai longtemps cru que ce souvenir précédait le séjour en pension, jusqu'au jour où j'ai retrouvé le dossier d'une consultation pour moi. Si je vis ce dernier souvenir comme premier, c'est probablement que celui-là m'a rappelé celui du photographe, inversant leur chronologie. Ces deux souvenirs, en fait, encadrent le séjour en pension. Quelques jours après la visite chez le médecin, ma mère a repris l'exercice de la montre, "Tu étais calme, tu n'avais pas peur de moi." me dit-elle. Elle a constaté que j'entendais très bien. Elle m'a raconté qu'alors, elle avait particulièrement recommandé à Françoise, une aînée: "Il faut parler à Jacqueline, elle n'est pas sourde." Ma mère refusa l'opération des végétations prescrite. Il se peut que Marie-Christine ait payé des siennes quand il en fut question pour elle. Pour mon père, il fallait obéir aux médecins, il l'accompagna lui-même.

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Il fallait trouver une autre solution à cette fausse surdité. En mai, ma mère m'emmena à la consultation d'hygiène mentale. "Vous avez eu raison de venir, lui dit-on, il ne faut pas la laisser comme ça. Il faut la soigner et l'aider à se sortir de cette tour où elle s'enferme, il faut vous occuper davantage d'elle. Elle est noyée dans une famille nombreuse." Dans le souvenir de ma mère, nous sommes allées régulièrement à cette consultation. Nous y rencontrions un jeune médecin. "Il trouvait que tu évoluais, ce que je ne percevais pas moi-même." me dit ma mère. Ma mère a d'excellents souvenirs des échanges avec lui. Je me souviens du trajet que nous faisions ensemble. Plus particulièrement un jour, en sortant de la maison, ma main dans sa main, je fus très étonnée de voir et sentir soleil et pluie, simultanément. Je me souviens de grandes pièces hautes, et un jour, d'avoir été éloignée d'elle, comme dans une salle de classe. Pour des tests? J'ai pu retrouver le dossier de cette consultation. En voici les éléments: Grossesse: normale. Accouchement: à terme, normal. Poids à la naissance: 3 kg Tenait la tête. Tétaitfacilement. Première dent: 14 mois. Marche: 16 mois. Premiers mots: 2 ans. Phrase: pas encore*. Propreté: de nuit? à 2 ans 1/2, de jour? oui. Coqueluche en 1951. Rougeole en 1952. Placement: du 15-2-53 au 30-3-53 en pension dans le Puy de Dôme. Attitude à l'école: Taquine et timide. Inattention notoire. Ne joue
qu'avec ses frères et soeurs.

Attitude à la maison: Saisit mal ce qu'on lui dit. Ment très
fréquemment. Vue par le Docteur M le 21-4-53 : ne semble pas
*

Souligné dans l'original. 25

sourde.

Indifférente, souvent dans la lune. Ne parle pas. Fait des

réflexions n'ayant pas de rapport avec la conversation. Souvent rabrouée par les frères et soeurs. Parle la nuit. Appétit: bon. Sommeil: mauvais.

Constatations neuro-psychiatriques : 27-5-53. Parle, semble parfois inattentive, distraite et absente. Caractère assez difficile: bat les autres, griffe. Semble ne pas
comprendre les jeux. Indifférente. Tendance à la sauvagerie. 25-6-53. Air absent*. Ne parle que dans les jeux. Ne fait aucune phrase avec les parents. N'est pas aimée de ses frères et soeurs. Ne répond que par monosyllabes à mes questions. S'habille seule. Autisme très marqué*. 11-3-54. A été mieux la deuxième moitié de l'année. Puis est allée dans la famille, et a recommencé à être autiste. A l'école, la soeur a dit: "Elle n'écoute pas et vit seule. " Elle mange mal, dort mal (?). Enfant maigre. La mère dit: "Ca va mieux. "

Elle parle comme un enfant de quatre ans.** Parle peu avec les autres, mais surtout toute seule (sous ses draps). Joue peu. Va à l'école. Ne fixe pas son attention. La maîtresse la dit
capricieuse. Rit seule et se raconte des histoires. Contrariant~ et opposante. Distante avec ses parents. ln affective. S'habille seule, avec lenteur. Propre. Mange bien. N'est pas expansive. Pleure rarement. Pas de discussion avec les frères et soeurs. Pas de coquetterie." En première page: Diagnostic résumé: Schizoïdie. Et les notes de l'assistante sociale: Père: Employé de banque. Séquelles de poliomyélite. Anémie hémolytique congénitale. Troubles psychiques. Son père: troubles mentaux - éthylique. Ses frères et soeurs: deux frères dont un hospitalisé pour troubles psychiques, un vivant et bien portant.
*

C'est à mon frère Patrick auquel ma mère fait référence. Il aura quatre ans au mois de juin qui suivra. 26

..

Souligné dans l'original.

Mère: bien portante. Son père, sa mère: décédés. Ses frères et soeurs: une décédée (tuberculose) deux vivantes et bien portantes. En fait, c'était mon grand-père paternel qui, accidenté, nous le savons, et éthylique, a été hospitalisé. Ma mère dit de ce grand-père qu'il ne parlait quasiment pas. "Troubles psychiques" pour mon père! Alors qu'ils ne l'ont pas vu. Et il n'avait qu'un seul ftère "vivant et bien portant". Il n'est pas fait mention de ses deux soeurs. Si nous y sommes allées régulièrement, je suppose que nous n'avons pas, dans ce dossier, le travail fait avec le jeune médecin. Il a été question d'un changement de personne. Ma mère ne souhaitait pas voir quelqu'un d'autre. Le Professeur lui aurait dit alors: "Elle est idiote votre fille, elle prend le chemin de la maison de redressement à son adolescence, si vous n'arrivez pas à la sortir de là, alors il faut la placer tout de suite, en maison spécialisée." Dans une lettre qu'elle m'envoya quand j'étais étudiante, ma mère précisait: "Je n'ai pas voulu." Elle n'est pas retournée à cette consultation. Son souvenir est vif de ce qui s'est passé ce jour là. Dans cette lettre, ma mère semblait dire que l'enjeu de la dispute était une question du placement. Maintenant, elle me dit qu'il s'agissait de la poursuite du travail à cette consultation.
Ma mère m'écrivit: "Tu n'apprenais rien

q l'école,

à six ans.

Je t'ai aidée à apprendre à lire. Ce n'était pas facile. A huit ans, enfin, en retard scolaire, mais les plus grosses difficultés étaient passées, ; car tu nous répondais quand on te parlait. Tu t'épanouissais un peu plus, tu jouais un peu avec les autres.
Période tranquille de l'enfance. "

Premiers mots portés sur l'enfance, sur ce qui m'était arrivé petite, je me suis repliée dans un coin de ma chambre, auprès de la porte. Les souvenirs, en leur creux, me submergeaient. Envahissement de ma chambre. Comme si je ne pouvais investir que cette petite place, toute la chambre était occupée par ma mère. Je retrouvais des émotions indicibles.

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A l'occasion de ce projet d'écriture, ma mère me montrera une photo où elle me donnait la main. Pour elle, c'était le signe de sa toute particulière attention à moi, à ce moment. Je crois que ma mère avait été tout à fait confortée dans son rôle de mère par ce jeune médecin que nous voyions.
"Elle est allée dans lafamille, elle est revenue plus autiste." dit le dossier. Au moment du déménagement en décembre 1953, j'étais allée chez une tante paternelle. Une orange et quelques bonbons. Noël triste. Noël de solitude, d'étrangeté. Je me sentais abandonnée. Bernadette l'aînée qui m'accompagnait n'était pas de mes plus proches frères et soeurs. Au retour: une nouvelle maison.

De ses souvenirs, une vieille amie de la famille m'a dit: "Quand j'allais vous voir, tu étais toujours repliée, dans ton coin. Je me demandais si tu étais punie." Une de mes soeurs aînées, Brigitte, m'a dit son étonnement: "Tu ne réagissais pas quand Maman te grondait." Elle m'a raconté qu'il fallait user de mille subterfuges pour me donner des médicaments lorsque j'étais malade. Mon refus était inentamable.
A la fm du deuxième Cours Préparatoire, je ne savais pas lire encore. Je déchiffrais sans comprendre. L'école m'a offert Les nouveaux contes de fées de la Comtesse de Ségur.. Premier livre à moi seule. Il méritait que je fasse quelque effort. Première page, dans Blondine Bonne Biche et Beau Minon, un mot est répété six fois. C'est mon nom, ou le nom de mon père. Je dis bien, en tant que nom propre, non pas en tant qu'adjectif. "Le roi dit à son ministre Léger: "Mon cher Léger..." et "Léger partit sur le champ..." Le mot, les mots me sautent à la figure. L'histoire de Blandine me plaisait beaucoup, mais plus encore, le dernier des contes: Ourson. C'est, pour moi, une histoire d'enfant autiste. Je rejoins en cela Alfred et Françoise Brauner, dans L'enfant déréel, qui, recensant les textes évoquant l'autisme, mettent en relief

. Furent rassemblées
petites filles.

sous ce titre les histoires que la Comtesse racontait à ses

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le conte Jean-mon-hérisson, recueilli par les frères Grimm: "Le conte "Jean-mon-hérisson" est, très probablement, fondé sur un fait réel, sur un événement vécu, si insolite que le conteur a tenté de le raconter à la manière d'un conte merveilleux: il a peut-être connu de près, un enfant autistique étrangement replié sur lui-même et repoussé par les autres. Il s'agirait d'un "conte vérité"." Porteur d'espoir, Ourson m'avait dit que chacun pouvait surmonter les épreuves, même les plus difficiles. Tout l'été qui a suivi, je lisais et relisais ce conte. A la rentrée, j'étais prête pour le Cours Elémentaire. De ce jour là, je devins, je crois, une grande lectrice. J'ai lu et relu Pouf, une petite fille tombée de la lune... Et tant d'autres livres durant l'enfance et l'adolescence... Parfois, je m'enfermais seule, aux toilettes, pour parler, ou vérifier si je savais encore. Je guettais dans ce que disait MarieAgnès, mon aînée, chaque mot nouveau de son vocabulaire. Plus particulièrement, je crois, les mots de liaison. Seule, mon occupation intérieure était d'essayer de remonter mes pensées, d'en retrouver la première. Peut-être organiser le temps. Très souvent, je me disais: "Ca, je me souviendrais..." Mes frères et soeurs disent, parfois, que j'ai une mémoire d'éléphant. Durant cette période encore, j'essayais d'anticiper ce qui allait arriver, pour ne pas me trouver à court, pour me préparer. Particulièrement, j'apprêtais des conversations, alors que, je ne disais que rarement trois mots à la suite. Je me sentais surveillée, ou bien ma mère devait avoir préparé mon passage, avoir prévenu qui j'étais, ou encore elle se renseignerait sur ce que j'avais fait. De toute façon elle devait savoir, je n'étais pas libre d'elle. Et, j'ai eu très peur des ravisseurs d'enfants. J'étais convaincue que mes parents m'en avaient sans cesse mise en garde. Cette crainte ne venait pas de moi, elle s'imposait, comme un héritage.

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Plus tard, à vingt ans, j'envisageais écrire pour les enfants. Mon projet était de leur dire: "On n'enlève pas les enfants à leurs parents." On leur mentait, puisque cela ne m'était pas arrivé. J'avais l'impression d'avoir échappé au plus grave. Ecrire, alors, aurait été en écho à Ourson, à celui qui avait su se sortir de la maladie, des épreuves, de la solitude. Souvent, mes parents me perdaient ou je m'éloignais d'eux. Toute petite, sur la plage, ce sont des amis de mes parents qui m'ont reconnue. J'avais déjà fait une bonne trotte. La dernière fois où je me suis perdue, j'avais plus de dix ans. Nous étions allés, en famille, chez un oncle et je me suis retrouvée seule, ma famille avait disparu. Une dame m'a juchée sur sa bicyclette et nous avons fait le tour du village. Je n'ai jamais reconnu la maison de mon oncle. Cette darne m'a conduite vers les joueurs de boules de fort. Là, j'ai retrouvé mon père, mon frère aîné, mon oncle, avec joie. En rentrant avec eux, j'ai eu honte, je reconnaissais être passée et repassée devant la maison avec la dame sans jamais la reconnaître pour celle de mon oncle. Je n'étais pas très heureuse, en famille, et certains jours, je voulais partir. Fugue toute imaginaire. Je savais dans quelle direction j'irais pour qu'on ne me retrouve pas. Nous nous arrêtions souvent chez un ami de mes parents, à la frontière de la ville, nous n'allions jamais plus loin. J'aurais, par là, remonté la Loire... Souvent, j'avais l'impression de ne rien comprendre autour de moi. Mon effort constant était de le cacher. Pour cela, mes frères et soeurs proches étaient très utiles. Il y en avait toujours un pour réagir plus vite que moi. Ils me sauvaient la face, ils m"'habillaient" . Nous habitions auprès du cimetière et en faisions un but de promenade. Nous y trouvions matière à alimenter nos jeux et nos interrogations sur la mort. Nous jouions à enterrer dans le sable des personnes que nous connaissions. Fréquemment, c'était précisément cet homme auquel ma mère pensait pendant qu'elle m'attendait.

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A l'automne, nous mettions les feuilles mortes en tas. Tour à tour, nous nous y jetions. Yaimais m'y laisser tomber et m'y perdre. Mais frayeurs, si, sur la plage, nous ensevelissions l'un de nous. Nous avions eu la radio à la maison pour la première fois en 1954. J'ai découvert, sur les ondes, des chansons nouvelles. Et, sur le chemin de l'école, je fus très étonnée d'entendre une petite fille en chanter une. Comment avait-elle fait? Deux jours plus tôt la chanson n'existait pas... Le monde n'était qu'à la mesure de mes oreilles. De même, quand nous allions pique-niquer au bord de la Loire, j'étais persuadée que le fleuve était la mer. Un après midi reste mémorable, d'émotion pleine. Ma mère était absente, elle nous avait confiés, nous les "Petits", à Françoise. Nous avons joué "à la dînette". Jeu que je ne pratiquais sans doute jamais seule. J'ai eu l'impression de "vraiment" jouer parce que Françoise avait introduit dans le jeu de la nourriture réelle. Le pain trempé dans l'eau, ce n'était pas très bon, mais cela m'avait permis de participer au jeu à l'unisson. Il était concret. Les vaccins étaient souvent distribués collectivement dans les écoles. En file indienne, les enfants passaient devant le médecin. J'étais effrayée, bien sûr, de la piqûre, mais je m'efforçais de le cacher. Le médecin se mit en colère: il y avait des enfants qui ne savaient pas reconnaître leur droite de leur gauche. Je comprenais tout à fait qu'il trouve ces enfants si stupides. Adulte, très tard même, j'ai compris que, ce jour-là, le médecin s'était adressé à moi. Le vaccin est sur mon bras droit. Je n'avais pu me sentir concernée ou même distinguée des autres. Mon effort était plutôt de passer inaperçue. J'y arrivais assez bien, on m'oubliait souvent, au point que j'ai pu me croire tout à fait transparente. Ma mère très certainement, souhaitait que nous prenions notre indépendance très tôt. Par exemple, dès que nous savions lire l'heure, elle n'avait plus à se préoccuper des départs pour l'école. Très agacée que je ne sache pas., elle a dû m'apprendre. Ce fut une expérience pénible...

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Les apprentissages devaient se faire sans effort, comme m'être donnés. Le risque oublié un instant, un fugitif instant, me permettait de faire. Je ne me donnais pas le droit à l'erreur. Tard, j'ai fait le difficile apprentissage de la bicyclette. La bicyclette était "verte". Quelle joie, à cet instant! Cette réussite a surpris ma spontanéité. J'avais roulé seulement quelques mètres sur la pente du Chemin Vert qui menait au Thouet, et je suis rentrée à la maison, aussitôt, jambes à mon cou, laissant la bicyclette sur place. "Je sais l" Mes frères et soeurs ont accouru. Je devais faire mes preuves mais j'étais moins fière tout à coup. Pourtant, je confirmai l'essai. Néanmoins, le plus souvent, j'avais horreur d'être sous le regard des autres, d'être en leur milieu. Et montrer que je pouvais savoir ou ne pas savoir faire quelque chose empêchait souvent que je sois spontanée. Cela m'eût démontée. Mon impossibilité à montrer, se redoublait de celle de ne pouvoir faire semblant. Tenter une expérience équivalait à un saut dans l'inconnu et me faisait hésiter. Mon inhibition indiquait une lutte secrète, et un peu paradoxale, puisque j'aurais aimé montrer que je pouvais tout réussir et, en étant moins que sûre, j'évitais de me lancer. Dans le miroir qU'Qffraient les yeux des autres, il me fallait y être infaillible. Tout comme ma mère l'était pour moi. Je me regardais de l'intérieur et du regard, supposé, des autres. Plus tard, quand ma mère me demanda elle-même de faire semblant, je me suis rendue compte que cela me protégeait des autres, bien mieux que de ne pas faire, cela me permit de marcher à grands pas. En 1955, près de Nevers, des Italiennes qui, comme nous, étaient venues voir la châsse de Sainte Bernadette, remarquèrent le joli petit "bambino", mon petit frère Guy. A cette époque, les ondes nous envoyaient: "Et gratte, gratte sur ta mandoline, mon petit bambino..." Et si cela allait le faire Italien, ce petit frère, à l'appeler "Bambino"... Il avait déjà été si étonnant et inquiétant que JeanYves dise du cri de sa naissance: "Il couine comme un canard."

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Nous étions en vacances, nous accompagnions Bernadette qui faisait une cure. Ce soir-là, nous dînions, je mangeais lentement, comme souvent à cette époque. Ma mère me houspillait. Je voyais son irritation mais cela ne me touchait pas. J'allais mon bonhomme de chemin, comme je pouvais. De plus, très certainement, je ne me hasardais pas à la précipitation parce qu'elle aurait pu me faire rater, et les maladresses étaient pour moi trop déstabilisantes. Ce soir là, j'étais, peut-être, plus particulièrement lente, je n'aimais pas la fade crème à la vanille. Comme mon père n'était pas avec nous, ma mère dirigea aussitôt la prière du soir. Je ne savais plus comment faire. Me dépêcher, selon l'ordre donné, ou me joindre à la prière. Pour avoir l'air de faire les deux, je mangeai encore plus lentement. rétais en plein désarroi. Ma mère me dit alors: "Tu penses qu'on ne t'aime pas." Or, j'étais toute à ma question, au dilemme, ce n'était pas ce que je pensais à cet instant. Donc, ma mère ne connaissait pas mes pensées... Mon enfance fut une longue peur de ma mère. Je la ressentais comme intrusive et je m'en protégeais. Je le faisais tant, qu'elle m'écrira: "Je croyais que tu étais fière... tu vois, comme je ne te connaissais pas." Je m'interrogeais sans cesse sur ce qui se passait entre nous, et comment la contenter. A partir de ce moment, la question la plus importante devint: "Est-ce que je l'aime?" ren ai trouvé la réponse quand elle partit se reposer, en 1959, j'avais onze ans et demi. Je lui adressai cette lettre qu'elle a retrouvé récemment:
Ma chère Maman,

o toi ma douce Maman je t'aime. Toi qui nous donnes tant de bonheur et de joies. Tu nous manques car il ny a plus autant de joie qu'avant. Toi qui tenais la maison propre et gaie. 0 ma douce Maman qui se penchait sur nous dans notre berceau je t'aime à t'étouffer de baisers sincères. Mais je te fais sans doute de la peine Maman, pardonne moi je te le demande. Je te promets d'essayer de faire beaucoup de travail car je ne veux plus que tu nous quittes.

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