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Un Barbare en Asie

De
238 pages
"Quand je vis l'Inde, et quand je vis la Chine, pour la première fois, des peuples, sur cette terre, me parurent mériter d'être réels.
Joyeux, je fonçai dans ce réel, persuadé que j'en rapportais beaucoup. Y croyais-je complètement ? Voyage réel entre deux imaginaires.
Peut-être au fond de moi les observais-je comme des voyages imaginaires qui se seraient réalisés sans moi, œuvre d''autres'. Pays qu'un autre aurait inventés. J'en avais la surprise, l'émotion, l'agacement.
C'est qu'il manque beaucoup à ce voyage pour être réel. Je le sus plus tard. Faisais-je exprès de laisser de côté ce qui précisément allait faire en plusieurs de ces pays de la réalité nouvelle : la politique ? [...]
Ce livre qui ne me convient plus, qui me gêne et me heurte, me fait honte, ne me permet de corriger que des bagatelles le plus souvent.
Il a sa résistance. Comme s'il était un personnage.
Il a un ton.
À cause de ce ton, tout ce que je voudrais en contrepoids y introduire de plus grave, de plus réfléchi, de plus approfondi, de plus expérimenté, de plus instruit, me revient, m'est renvoyé... comme ne lui convenant pas. Ici, barbare on fut, barbare on doit rester."
Henri Michaux.
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couverture
 

Henri Michaux

 

 

Un barbare

en Asie

 

 

Nouvelle édition

revue et corrigée

 

 

Gallimard

 

Henri Michaux est né en 1899 à Namur, dans les Ardennes. Il interrompt ses études de médecine pour embarquer comme matelot : en 1921, il se retrouve ainsi à Marseille. Mais le désarmement des bateaux, après la Première Guerre, l'oblige à renoncer à la mer et à faire toutes sortes de métiers. En 1922, à la suite d'un pari, il se met à écrire, et il a déjà publié une œuvre importante quand, en 1941, il est révélé par une célèbre conférence de Gide : Découvrons Henri Michaux. Ses livres, proches du surréalisme, et cependant tout à fait singuliers, sont des poèmes, des descriptions de mondes imaginaires, des inventaires de rêves, une exploration des infinis créés par les substances hallucinogènes.

Henri Michaux est mort à Paris en 1984.

Préface

Douze ans me séparent de ce voyage. Il est là. Je suis ici. On ne peut plus grand-chose l'un pour l'autre. Il n'était pas une étude et ne peut le devenir, ni s'approfondir. Pas davantage être corrigé.

Il a vécu sa vie.

Je me suis limité à changer quelques mots, et seulement selon sa ligne.

 

H. M.

1945.

 

« Gouvernez l'empire comme vous cuiriez un petit poisson. »

Lao-tseu.

Préface nouvelle

Le fossé s'est encore agrandi, un fossé de trente-cinq ans, à présent.

Et l'Asie continue son mouvement, sourd et secret en moi, large et violent parmi les peuples du monde. Elle se remanie, elle s'est remaniée, comme on ne l'aurait pas cru, comme je ne l'avais pas deviné.

 

Il date, ce livre. De l'époque à la fois engourdie et sous tension de ce continent ; il date. De ma naïveté, de mon ignorance, de mon illusion de démystifier, il date. Il date d'un Japon excité, surexcité, parlant guerre, chantant guerre, promettant guerre, défilant, hurlant, vociférant, menaçant, harcelant, tenant en réserve des bombardements, des débarquements, des destructions, des invasions, des assauts, de la terreur.

Il date d'une Chine traquée, entamée, menacée de dépècement, n'arrivant plus à se ressaisir, méfiante, fermée, ne sachant plus avec une civilisation désorganisée faire face efficacement ni par ruse, ni par le nombre, ni far rien d'éprouvé jusque-là, au cataclysme imminent.

Il date d'une Inde qui, avec des moyens inattendus ayant l'apparence de la faiblesse, essayait avec malaise de faire lâcher prise au solide peuple dominateur qui la tenait en dépendance.

 

Débarquant là, en 31, sans savoir grand-chose, la mémoire cependant agacée par des relations de pédants, j'aperçois l'homme de la rue. Il me saisit, il m'empoigne, je ne vois plus que lui. Je m'y attache, je le suis, je l'accompagne, persuadé qu'avec lui, lui avant tout, lui et l'homme qui joue de la flûte et l'homme qui joue dans un théâtre, et l'homme qui danse et qui fait des gestes, j'ai ce qu'il faut pour tout comprendre... à peu près.

Avec lui, à partir de lui, réfléchissant, m'efforçant de remonter l'histoire.

 

Quelques années maintenant ont passé, et voilà que l'homme de la rue n'est plus le même. Il a changé ; dans tel pays, moyennement, dans un second, beaucoup, dans un troisième, vraiment beaucoup, dans un quatrième, infiniment, à ne pas y croire, à ne pas croire ceux qui y sont allés auparavant, et même ceux qui y vécurent.

Ainsi, en Chine, la révolution, en balayant des habitudes, des façons d'être, d'agir et de sentir fixées depuis des siècles, depuis des millénaires, a balayé beaucoup de remarques, et plusieurs des miennes.

Mea culpa. Non tellement d'avoir vu insuffisamment bien, mais plutôt de n'avoir pas senti ce qui était en gestation et qui allait défaire l'apparemment permanent.

N'avais-je rien vu, vraiment ? Pourquoi ?

Ignorance ? Aveuglement de bénéficiaire des avantages d'une nation et d'une situation momentanément privilégiées ?

Il me semble que je devais aussi opposer une résistance intérieure à l'idée d'une complète transformation de ces pays, que l'on me prouvait obligés pour y arriver, de passer par l'Occident, par ses sciences, ses méthodes, ses idéologies, ses organisations sociales systématiques.

J'aurais voulu que l'Inde au moins et la Chine trouvent le moyen de s'accomplir nouvellement, de devenir d'une nouvelle façon de grands peuples, des sociétés harmonieuses et des civilisations régénérées sans passer par l'occidentalisation.

Était-ce vraiment impossible ?

 

Sans le savoir resté gamin j'avais d'autres illusions.

Jusque-là les peuples, pas plus que les gens, ne m'avaient paru très réels, ni très intéressants.

Quand je vis l'Inde, et quand je vis la Chine, pour la première fois, des peuples, sur cette terre, me parurent mériter d'être réels.

Joyeux, je fonçai dans ce réel, persuadé que j'en rapportais beaucoup.

Y croyais-je complètement ? Voyage réel entre deux imaginaires.

Peut-être au fond de moi les observais-je comme des voyages imaginaires qui se seraient réalisés sans moi, œuvre d'« autres ». Pays qu'un autre aurait inventés. J'en avais la surprise, l'émotion, l'agacement.

C'est qu'il manque beaucoup à ce voyage pour être réel. Je le sus plus tard. Faisais-je exprès de laisser de côté ce qui précisément allait faire en plusieurs de ces pays de la réalité nouvelle : la politique ?

Comme on le voit, ce voyage était mal parti. Je ne vais pas le rattraper. Je ne le pourrais pas. Je le voudrais souvent, mais impossible de rien remettre sur ses épaules. On peut seulement retirer, dégager, couper, faire quelques raccords, vite fourrer quelque chose dans un vide soudain gênant, mais non pas le changer, non pas le réorienter.

Ce livre qui ne me convient plus, qui me gêne et me heurte, me fait honte, ne me permet de corriger que des bagatelles le plus souvent.

Il a sa résistance. Comme s'il était un personnage.

Il a un ton.

A cause de ce ton, tout ce que je voudrais en contrepoids y introduire de plus grave, de plus réfléchi, de plus approfondi, de plus expérimenté, de plus instruit, me revient, m'est renvoyé... comme ne lui convenant pas.

Ici, barbare on fut, barbare on doit rester.

Pour éviter des méprises, les quelques rares notes nouvelles en bas de page sont précédées des lettres n. n.

H.M.

Mai 1967.

UN BARBARE EN INDE

 

En Inde, rien à voir, tout à interpréter.

Kabir avait cent vingt ans et allait mourir, quand il chanta :

Je suis saoul de joie

de la joie de la jeunesse

les trente millions de dieux sont là.

J'y vais. – Bonheur ! Bonheur !

Je franchis le cercle sacré...

 

Je connais une vingtaine de capitales. Peuh !

Mais il y a Calcutta ! Calcutta, la ville la plus pleine de l'Univers.

Figurez-vous une ville exclusivement composée de chanoines. Sept cent mille chanoines (plus sept cent mille habitants dans les maisons : les femmes. Elles ont une tête de moins que l'homme, elles ne sortent pas). On est entre hommes, impression extraordinaire.

Une ville exclusivement composée de chanoines.

Le Bengali naît chanoine, et les chanoines, sauf les tout petits qu'on porte, vont toujours à pied.

Tous piétons, sur les trottoirs comme dans la rue, grands et minces, sans hanches, sans épaules, sans gestes, sans rires, ecclésiastiques, péripatéticiens.

D'habits variés.

Les uns presque nus ; mais un véritable chanoine est toujours chanoine. Ceux qui sont nus sont peut-être les plus dignes. Les uns vêtus de toges à deux pans rejetés, ou à un pan rejeté, à toge mauve, rose, verte, lie de vin ou à robe blanche ; trop nombreux pour la rue, pour la ville ; tous, sûrs d'eux-mêmes, avec un regard de miroir, une sincérité insidieuse et cette sorte d'impudence formée par la méditation, jambes croisées.

Des regards parfaits sans haut ni bas, sans défaut, sans succès, sans appréhension.

Debout, leur œil paraît appartenir à des hommes couchés. Couchés, à des hommes debout. Sans flexion, sans fléchissement, tous pris dans un filet. Lequel ?

Foule franche qui se baigne en elle-même, ou plutôt chacun en soi, insolente mais lâche si on l'attaque, prise au dépourvu alors et bête.

Chaque être couvé par ses sept centres, par les lotus, les ciels, par ses prières du matin et du soir à Kali, avec méditation et sacrifice.

Attentifs à éviter les souillures de toute sorte, les blanchisseurs, les corroyeurs, les bouchers mahométans, les pêcheurs de poissons, les cordonniers, les mouchoirs qui conservent ce qui doit retourner à la terre, l'écœurante haleine des Européens (qui garde encore l'odeur du meurtre de la victime), et en général les innombrables causes qui plongent continuellement un homme dans la boue jusqu'au cou, s'il n'y prend garde.

Attentifs et renforcés (celui qui était né bête, devenant deux fois plus bête et qui est plus bête que l'Hindou bête ?), lents, contrôlés et gonflés. (Dans les pièces et dans les premiers films indiens, les traîtres qui se démasquent, l'officier du rajah qui, furieux, dégaine... n'agissent pas immédiatement. Il leur faut une trentaine de secondes, pendant lesquelles ils « culottent » leur colère.)

Concentrés, ne se livrant à la rue et au torrent de l'existence que rétifs, bordés intérieurement, engainés et survoltés. Jamais avachis, jamais au bout d'eux-mêmes, au bout vide, jamais désemparés. Certains et impudents.

S'asseyant où ça leur plaît ; fatigués de porter un panier, le déposant à terre et s'y vautrant ; rencontrant un coiffeur dans la rue, ou à un carrefour, « Tiens, si on se faisait raser !... » et se faisant raser, là, sur place, en pleine rue, indifférents au remuement, assis partout sauf où on s'y attend, sur les chemins, devant les bancs, et dans leur boutique sur des rayons de marchandise, dans l'herbe, en plein soleil (il se nourrit de soleil) ou à l'ombre (il se nourrit de l'ombre), ou à la séparation de l'ombre et du soleil, tenant une conversation entre les fleurs des parcs, ou juste à côté ou CONTRE un banc (sait-on jamais où un chat va s'asseoir ?), ainsi en va-t-il de l'Indien. Ah, ces pelouses dévastées de Calcutta ! Pas un Anglais ne regarde ce gazon sans frémir intérieurement. Mais aucune police, aucune artillerie ne les empêcherait de s'asseoir où ça leur convient.

Immobiles et n'attendant rien de personne.

Celui qui a envie de chanter, chante, de prier, prie, tout haut, en vendant son bétel ou n'importe quoi.

Ville emplie incroyablement, de piétons, toujours de piétons, où l'on a peine à se frayer un passage même dans les rues les plus larges.

Ville de chanoines et de leur maître, leur maître en impudence et insouciance, la vache.

Ils ont fait alliance avec la vache, mais la vache ne veut rien savoir. La vache et le singe, les deux animaux sacrés les plus impudents. Il y a des vaches partout dans Calcutta. Elles traversent les rues, s'étalent de tout leur long sur un trottoir qui devient inutilisable, fientent devant l'auto du Vice-roi, inspectent les magasins, menacent l'ascenseur, s'installent sur le palier, et si l'Hindou était broutable, nul doute qu'il serait brouté.

Quant à son indifférence vis-à-vis du monde extérieur, là encore elle est supérieure à l'Hindou. Visiblement, elle ne cherche pas d'explication, ni de vérité dans le monde extérieur. Maya tout cela. Maya, ce monde. Ça ne compte pas. Et si elle mange ne fût-ce qu'une touffe d'herbe, il lui faut plus de sept heures pour méditer ça.

Et elles abondent, et elles rôdent, et elles méditent partout dans Calcutta, race qui ne se mêle à aucune autre, comme l'Hindou, comme l'Anglais, les trois peuples qui habitent cette capitale du monde.

*

Jamais, jamais, l'Indien ne se doutera à quel point il exaspère l'Européen. Le spectacle d'une foule hindoue, d'un village hindou, ou même la traversée d'une rue, où les Indiens sont à leur porte est agaçant ou odieux.

Ils sont tous figés, bétonnés.

On ne peut s'y faire.

On espère toujours que le lendemain ils seront remis.

Cette contrainte, de toutes la plus agaçante, celle de la respiration et de l'âme.

Ils vous regardent avec un contrôle d'eux-mêmes, un blocage mystérieux et, sans que ce soit clair, vous donnent l'impression d'intervenir quelque part en soi, comme vous ne le pourriez pas.

*

L'Indien n'est pas séduit par la grâce des animaux. Oh ! non, il les regarde plutôt de travers.

Il n'aime pas les chiens. Pas de concentration, les chiens. Des êtres de premier mouvement, honteusement dépourvus de self-control.

Et d'abord, qu'est-ce que c'est que tous ces réincarnés ? S'ils n'avaient pas péché, ils ne seraient pas chiens. Peut-être, infects criminels, ont-ils tué un Brahme (en Inde bien veiller à n'être ni chien ni veuve).

L'Hindou apprécie la sagesse, la méditation. Il se sent d'accord avec la vache et l'éléphant, qui gardent leur idée par devers eux, vivent en quelque sorte retirés. L'Hindou aime les animaux qui ne disent pas « merci » et qui ne font pas trop de cabrioles.

Dans les campagnes, il y a des paons, pas de moineaux, des paons, des ibis, des échassiers, énormément de corbeaux et des milans.

Tout cela est sérieux.

Des chameaux et des buffles d'eau.

Inutile de dire que le buffle d'eau est lent. Le buffle d'eau désire se coucher dans la boue. En dehors de cela, il n'est pas intéressé. Et si vous l'attelez, fût-ce dans Calcutta, il n'ira pas vite, oh ! non, et passant de temps à autre sa langue couleur de suie entre ses dents, il regardera la ville comme quelqu'un qui s'y sent fourvoyé.

Quant au chameau, il est bien supérieur au cheval, orientalement parlant ; un cheval au trot ou au galop a toujours l'air de faire du sport. Il ne court pas, il se débat. Le chameau au contraire se porte rapidement en avant d'un pas harmonieux.

A ce propos des vaches et des éléphants, j'ai quelque chose à dire. Moi, je n'aime pas les notaires. Les vaches et les éléphants, des bêtes sans élan, des notaires.

Et à propos de l'élan, j'ai quelque chose à dire. La première fois que je me rendis au théâtre hindoustani, je manquai de pleurer de rage et de déception. J'étais en pleine « province ». Tel était l'effet produit sur moi de façon surprenante par l'hindi, cette langue aux mots béats prononcés avec une bonasserie paysanne et lente, énormément de voyelles bien épaisses, des â et ô, avec une sorte de vibration ronflée et lourde, ou contemplativement traînarde et dégoûtée, des î et surtout des ê, une lettre d'un niais ! un vrai bê de vache. Le tout enveloppé, écœurant, confortable, eunuchoïde, satisfait, dépourvu du sens du ridicule.

 

Le bengali a plus de chant, une pente, le ton d'une douce remontrance, de la bonhomie et de la suavité, des voyelles succulentes et une espèce d'encens.

*

L'homme blanc possède une qualité qui lui a fait faire du chemin : l'irrespect.

L'irrespect n'ayant rien dans les mains doit fabriquer, inventer, progresser.

L'Hindou est religieux, il se sent relié à tout.

L'Américain a peu de chose. Et c'est encore de trop. Le Blanc ne se laisse arrêter par rien.

*

Arabes, Hindous, même les derniers des parias, paraissent imprégnés de l'idée de la noblesse de l'homme. Leur allure, leur robe, leur turban, leur habillement. Les Européens, à côté, paraissent précaires, secondaires, transitoires.

*

Toute pensée indienne est magique.

Il faut qu'une pensée agisse, agisse directement, sur l'être intérieur, sur les êtres extérieurs.

Les formules de la science occidentale n'agissent pas directement. Aucune formule n'agit directement sur la brouette, même pas la formule des leviers. Il faut y mettre les mains.

Les philosophies occidentales font perdre les cheveux, écourtent la vie.

La philosophie orientale fait croître les cheveux et prolonge la vie.

Une grande partie de ce qui passe pour des pensées philosophiques ou religieuses n'est autre chose que des Mantras ou prières magiques, ayant une vertu comme « Sésame, ouvre-toi ».

Ces paroles, est-il écrit dans le Khandogya-Upanishad à propos d'un texte qui, malgré tous les commentaires ne paraît pas si extraordinaire, seraient dites à un vieux bâton, il se couvrirait de fleurs et de feuilles et reprendrait racine.

Bien retenir que tous les hymnes et souvent les simples commentaires philosophiques sont efficaces. Ce ne sont pas des pensées, pour penser, ce sont des pensées, pour participer à l'Être, à BRAHMA.

Et l'Hindou, toujours scrupuleux, s'en montre particulièrement inquiet.

Être détaché de l'Absolu, cet enfer où vous irez, Européens, cet enfer les hante.

Retenez ce lieu effroyable :

« Pour ceux qui quittent ce monde sans avoir découvert l'Atman et sa vraie vie, il n'y aura de liberté dansAUCUN MONDE. » (VIII, Prapâthaka Khonda 2. Kh. Upanishad.)

On ne peut y songer, sans se sentir glacé.

La plupart des Indiens que j'ai connus, employés dans des maisons anglaises, possédaient une ou deux « bonnes formules ».

Et les armées indiennes utilisèrent toujours comme arme de combat les Mantras, formules magiques.

*

La respiration contrôlée dans un but magique peut être considérée comme l'exercice national indien.

Un jour, en gare de Serampore, je demandai à un babou qui m'accompagnait une explication de détail à ce sujet.

Attirés par la science merveilleuse, en moins de trois minutes, une vingtaine d'expérimentateurs, de conseillers, d'informateurs, nous entouraient qui, nez à l'appui (quatre aspirations de la narine gauche, à garder, pour seize expirations rapides à droite, etc.), nous répandaient les miettes de leur extraordinaire science respiratoire.

Jamais je ne vis autant de gestes (l'Indien vit sans gestes).

Plus d'un commis de l'Imperial Bank, son travail fini, ne s'occupe plus que de mantras, il a son guru et songe à se retirer sur les contreforts de l'Himalaya pour méditer.

*

Au sens profond du mot, l'Hindou est pratique. Dans l'ordre spirituel il veut du rendement. Il ne fait pas de cas de la beauté. La. beauté est un intermédiaire. Il ne fait pas de cas de la vérité comme telle, mais de l'Efficacité. C'est pourquoi leurs novateurs ont du succès en Amérique, et font des adeptes à Boston et à Chicago, où ils voisinent... avec Pelman.

*

Je désespérais de jamais voir clair dans l'idolâtrie. Au moins en ai-je vu une sorte maintenant. L'Hindou a l'idolâtrie dans la peau. Tout lui est bon, mais il faut qu'il ait son idole. Il « se met avec » l'idole. Il en retire sa puissance. Il lui faut idolâtrer.

Le Rig Veda est plein d'hymnes aux éléments, à Agni le feu, à l'air, à Indra le ciel, et au soleil.

Ils l'adorent toujours.

Le matin, ils se précipitent hors des trains pour venir le saluer (et je ne les confonds pas avec les Musulmans).

Quand, à son lever, ils font leurs ablutions dans le Gange, ils le saluent avec dévotion.

L'Hindou a mille idoles.

Est-ce que don Juan aime les femmes ? Hum ! Il aime aimer. L'Hindou adore adorer. C'est plus fort que lui.

Ils n'ont pas d'amour pour Gandhi, mais de l'adoration, son portrait se trouve dans les temples, on le prie. On communie par lui avec Dieu.

L'Hindou adore sa mère, la « maternité de sa mère », la potentielle maternité des petites filles, l'enfance de l'enfant.

Il possède cinq arbres sacrés.

A la mort de la femme d'un directeur d'école de village près de Chandernagor, on prit l'empreinte de ses pieds, ces empreintes en rouge furent reproduites dans le temple, à côté de la statue d'un dieu, et chaque élève adora « la mère ».

Il plaît à l'Hindou de se prosterner.

Le culte de Vivekananda, mort il y a peu d'années (et qui avait, m'assure-t-on, réussi à toucher la divinité, par la « méthode » mahométane, chrétienne, bouddhique, etc.) est bien soigné. Dans la chambre qu'il occupait à la fin de sa vie à Belur, à huit heures on apporte son petit déjeuner, à midi autre repas, à une heure, moment où il avait coutume de se reposer, on étend sa photographie sur le lit, et on la couvre d'un drap. Le soir on descend sa photo pour qu'Il fasse sa prière à Kali.

L'Hindou désire rendre un culte, c'est pourquoi il préfère voir en la femme la maternité plutôt que la féminité ; mais naturellement il se met bien en communication avec tout ; l'Être abonde de tous côtés, il ne faut rien négliger, et étant fort sensuel, il sait bien aussi se mettre en communication avec la fornication universelle.

Il n'y a pas bien longtemps, le grand ascète Ramakrishna s'habillait en femme pour se sentir la maîtresse de Krishna, le Dieu qui vécut parmi les hommes.

*

Il y a quelque chose d'inégalablement splendide dans cet ensemble du peuple hindou qui toujours cherche le plus et non le moins, qui a le plus nié le monde visible, en est, non pas seulement en esprit, mais physiquement insouciant, le peuple de l'Absolu, le peuple radicalement religieux.

Le sentiment religieux chrétien (quoiqu'ils mettent Jésus-Christ dans leur poche, et en parlent souvent comme d'un « des leurs », un Asiatique, etc.) a une autre apparence que le sentiment religieux hindou.

« Seigneur, Seigneur, du fond de l'abîme, j'ai crié vers toi. »

« De profundis clamavi ad te, Domine. » Voilà la parole qui déclenche un sentiment chrétien fondamental, l'humilité.

Quand on entre dans la cathédrale de Cologne, sitôt là, on est au fond de l'océan, et, seulement au-dessus, bien au-dessus est la porte de vie... : « De profundis », on entre, aussitôt on est perdu. On n'est plus qu'une souris. Humilité, « prier gothique ».

La cathédrale gothique est construite de telle façon que celui qui y entre est atterré de faiblesse.

Et on y prie à genoux, non à terre, mais sur le bord aigu d'une chaise, les centres de magie naturelle dispersés. Position malheureuse et inharmonieuse où on ne peut vraiment que soupirer, et essayer de s'arracher à sa misère : « Kyrie Eleison », « Kyrie Eleison », « Seigneur ayez pitié ! »

Les religions hindoues1 au contraire ne dégagent pas la faiblesse de l'homme, mais sa force. La prière et la méditation sont l'exercice des forces spirituelles. A côté de Kali se trouve le tableau démonstratif des attitudes de prière. Celui qui prie bien fait tomber des pierres, parfume les eaux. Il force Dieu. Une prière est un rapt. Il y faut une bonne tactique.

L'intérieur des temples (même des plus grands extérieurement) est petit, petit, pour qu'on y sente sa force.


1. Le bouddhisme excepté, mais depuis longtemps le bouddhisme a déserté l'Inde. Trop pur pour eux.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

 

QUI JE FUS, 1927.

ECUADOR, 1929 (nouvelle édition en 1968). (L'Imaginaire no 242).

UN BARBARE EN ASIE, 1933 (nouvelle édition en 1967).
(L'Imaginaire no 164).

LA NUIT REMUE, 1935 (nouvelle édition en 1967). (Poésie Gallimard).

VOYAGE EN GRANDE GARABAGNE, 1936.

PLUME précédé de LOINTAIN INTÉRIEUR, 1938 (nouvelle édition en 1963). (Poésie Gallimard).

AU PAYS DE LA MAGIE, 1941.

ARBRES DES TROPIQUES, 1942.

L'ESPACE DU DEDANS (Pages choisies), 1944 (nouvelle édition en 1966).

ÉPREUVES, EXORCISMES (1940-1944), 1946. (Poésie Gallimard).

AILLEURS (Voyage en Grande Garabagne- Au pays de la Magie-Ici, Poddema), 1948 (nouvelle édition en 1967). (Poésie Gallimard).

LA VIE DANS LES PLIS, 1949 (nouvelle édition en 1972).
(Poésie Gallimard).

PASSAGES (1937-1950), 1950 (nouvelle édition en 1963 et en 1982).

MOUVEMENTS, 1952 (nouvelle édition en 1982).

FACE AUX VERROUS, 1954 (nouvelle édition en 1967).
(Poésie Gallimard).

CONNAISSANCE PAR LES GOUFFRES, 1961 (nouvelle édition en 1968 et en 1978). (Poésie Gallimard).

LES GRANDES ÉPREUVES DE L'ESPRIT ET LES INNOMBRABLES PETITES, 1966 (nouvelle édition en 1978).

FAÇONS D'ENDORMI, FAÇONS D'ÉVEILLÉ, 1969 (nouvelle édition en 1978).

MISÉRABLE MIRACLE (La mescaline), 1972 (nouvelle édition en 1987). (Poésie Gallimard).

MOMENTS, TRAVERSÉES DU TEMPS, 1973 (nouvelle édition en 1988).

FACE À CE QUI SE DÉROBE, 1976.

CHOIX DE POÈMES, 1976.

POTEAUX D'ANGLE, 1981.

CHEMINS CHERCHÉS, CHEMINS PERDUS, TRANSGRESSIONS, 1982.

DÉPLACEMENTS, DÉGAGEMENTS, 1985.

AFFRONTEMENTS, 1986.

 

Aux Éditions Fata Morgana

 

EN RÊVANT À PARTIR DE PEINTURES ÉNIGMATIQUES, 1972.

PAR LA VOIE DES RYTHMES, 1974.

IDÉOGRAMMES EN CHINE, 1975.

LES RAVAGÉS, 1976.

JOURS DE SILENCE, 1978.

SAISIR, 1979.

UNE VOIE POUR L'INSUBORDINATION, 1980.

AFFRONTEMENTS, 1981. Repris aux Éditions Gallimard, 1986.

LES COMMENCEMENTS, 1983.

LE JARDIN EXALTÉ, 1983.

PAR SURPRISE, 1983.

PAR DES TRAITS, 1984.

Aux Éditions de l'Échoppe

JEUX D'ENCRE. TRAJET ZAO WOU-KI, 1993.

EN SONGEANT À L'AVENIR, 1994.

J'EXCUSERAIS UNE ASSEMBLÉE ANONYME..., 1995.

 

Aux Éditions Flinker

PAIX DANS LES BRISEMENTS, 1959.

VENTS ET POUSSIÈRES, 1962.

 

Aux Éditions de l'Herne

POTEAUX D'ANGLE, 1971. Repris aux Éditions Gallimard, 1981.

 

Aux Éditions du Mercure de France

L'INFINI TURBULENT, 1957. Repris aux Éditions Gallimard, « Folio », 1994.

À DISTANCE, 1996.

 

Aux Éditions Skira

 

ÉMERGENCES, RÉSURGENCES, 1972.

 

Aux Éditions Le Collet de buffle

COUPS D'ARRÊT, 1975.

 

Aux Éditions G.L.M.

QUAND TOMBENT LES TOITS, 1973.

Henri Michaux

Un barbare en Asie

Quand je vis l'Inde, et quand je vis la Chine, pour la première fois, des peuples, sur cette terre, me parurent mériter d'être réels.

Joyeux, je fonçai dans ce réel, persuadé que j'en rapportais beaucoup. Y croyais-je complètement ? Voyage réel entre deux imaginaires.

Peut-être au fond de moi les observais-je comme des voyages imaginaires qui se seraient réalisés sans moi, œuvre d'« autres ». Pays qu'un autre aurait inventés. J'en avais la surprise, l'émotion, l'agacement.

C'est qu'il manque beaucoup à ce voyage pour être réel. Je le sus plus tard. Faisais-je exprès de laisser de côté ce qui précisément allait faire en plusieurs de ces pays de la réalité nouvelle : la politique ? (...)

Ce livre qui ne me convient plus, qui me gêne et me heurte, me fait honte, ne me permet de corriger que des bagatelles, le plus souvent.

Il a sa résistance. Comme s'il était un personnage.

Il a un ton.

À cause de ce ton, tout ce que je voudrais en contrepoids y introduire de plus grave, de plus réfléchi, de plus approfondi, de plus expérimenté, de plus instruit, me revient, m'est renvoyé... comme ne lui convenant pas. Ici, barbare on fut, barbare on doit rester.

 

Henri Michaux

Cette édition électronique du livre Un barbare en Asie de Henri Michaux a été réalisée le 01 novembre 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070706228 - Numéro d'édition : 296022).

Code Sodis : N06267 - ISBN : 9782072062629 - Numéro d'édition : 188490