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Un canton agricole de la Sarthe face au "monde plein" 1670-1870

De
346 pages
L'image du "monde plein" illustre la pression démographique sur la terre, et traduit le rapport entre la densité de la population et les biens auxquels cette population peut avoir accès. Cet ouvrage examine sous cet angle une situation bien localisée sur une période de deux siècles. Après avoir abordé le thème de "l'horizon" des habitants sont présentés l'évolution de la population, de sa structure et de sa démographie, puis celle de son niveau de vie et enfin les changements dans la population agricole.
Voir plus Voir moins

Un canton agricolede la Sarthe
face au « monde plein »
1670-1870Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland
La collection"Historiques" a pour vocation de présenter les
recherches les plus récentes en sciences historiques. La
collection estouverteà ladiversitédesthèmes d'étude et des
périodes historiques.
Elle comprend deux séries: la première s'intitulant "Travaux"
est ouverteaux étudesrespectant une démarche scientifique
(l'accent est particulièrementmis sur la recherche universitaire)
tandis que la seconde, intitulée "Sources",a pourobjectif
d'éditer destémoignages de contemporainsrelatifs àdes
événements d'ampleur historique ou de publier touttexte dont
ladiffusion enrichira le corpus documentairede l'historien.
Série Travaux
Tchavdar MARINOV , La Question Macédoniennede 1944 à
nos jours. Communisme etnationalismedans les Balkans ,
2010 .
Jean-René PRESNEAU ,L'éducation dessourds et muets,des
aveugles et des contrefaits ,1750-1789, 2010 .
Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, Le comtede Caylus
(1692-1765), pourl'amour des arts, 2010 .
Daniel PERRON , Histoiredu repos dominical. Un jourpour
faire société, 2010 .
Nadège COMPARD , Immigrés et romansnoirs (1950-2000),
2010 .
Arnauld CAPPEAU ,Conflits etrelations de voisinage dansles
ecampagnes du Rhône au XIX siècle, 2010 .
John WARD , Placement et adoption des orphelins au
Royaume-Uni (1870-1926). L’orphelin etses anges gardiens ,
2010 .
Jean-Pierre HIRSCH ,Vie de bistrot en Alsace. Lieux de loisirs
et de sociabilité.1844-1914, 2010 .
Michaël CULOMA , La religion civile de Rousseau à
Robespierre, 2010 .Michel Gautier
Un canton agricole de la Sarthe
face au « monde plein »
1670-1870© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-13316-7
EAN: 9782296133167
Introduction



1Face au « Monde Plein » . Ce pourrait être un sujet d’actualité. La notion de
« monde plein » est une expression imagée qui a vu le jour il y a une cinquantaine
ed’années à propos de la situation du monde rural français à la fin du 13 siècle et au
e 2milieu du 19 siècle. Il a pour corollaire et opposition la « déprise rurale » qui l’a
suivi historiquement. Plusieurs historiens peuvent prétendre à la paternité de cette
image mais il n’est pas dans mon propos de m’intéresser à cette question
d’historiographie.

Le thème aurait pu être introduit par Malthus. Faire face à l’augmentation de la
population selon une progression géométrique en rapport avec une augmentation
moins rapide des ressources selon une progression arithmétique. Un autre point de
vue a été mis en avant par Esther Boserup au milieu des années 1960. Une
population déplace le plafond malthusien par des innovations techniques, par un
élargissement de son horizon temporel et spatial. Ces deux points de vue ne sont
3pas contradictoires mais en fait complémentaires . Le problème est que dans les
deux cas l’espace auquel s’appliquent ces concepts reste occulté de même que la
temporalité du processus. Ce thème a aussi été abordé à travers la problématique
des crises de subsistances et de la corrélation entre les prix et les crises
4démographiques . Une abondante littérature existe sur ces sujets et des modèles
mathématiques ont été construits sur ces thèmes. Les études qui mettent en œuvre
des données historiques se situent toutes au niveau national sinon continental et au
mieux à un niveau régional large. Ce thème a aussi été abordé de façon indirecte
par l’examen des corrélations entre les salaires et les taux de la rente foncière ou
entre la taille des conscrits et certaines variables dont les salaires. La pression
démographique déprime les salaires, pousse en avant la rente foncière et contraint
la taille des conscrits du service militaire par de mauvaises conditions de vie dans la
prime enfance.

En fait cette notion de « monde plein » n’est pas seulement une image parlante à
l’usage des pédagogues ; ce n’est pas seulement un effet médiatique. C’est une
réalité mais une réalité relative à l’horizon d’observation, à un espace de mise en
relation selon une séquence temporelle réelle. Elle concerne une population qui est

1Tous les ouvrages et articles cités dans ces notes figurent dans la bibliographie et leurs
référencements seront donc succincts.
2 Pour employer un terme actuel…
3 Je citerai seulement deux textes assez récents ; celui de John KOMLOS en 1996 qui fournit quelques
éléments bibliographiques et celui de d’Hervé LEBRAS en 2003 qui critique une certaine dérive de la
modélisation.
4 Citons à titre d’exemple une série d’études récentes sur le sujet par deux auteurs : CHEVET Jean-
Michel et O’GRADA Cormac, Working Papers 2000, 2003, 2004, 2005.
5 FACE AU MONDE PLEIN
établie sur un territoire et qui doit vivre majoritairement du sien ; les échanges
existent mais sont contraints par les moyens de communication et de transport
disponibles. Ce n’est pas seulement une notion de densité de population mais le
rapport entre la densité de population et les biens auxquels cette population peut
avoir accès. Le territoire dont il est question a donc une extension qui varie en
fonction de l’état des techniques et de ce que l’on considère être le minimum vital
dans une société donnée. Dans cette optique, examiner sur plusieurs siècles
l’évolution de certaines variables économiques pour la France entière à partir de
séries établies dans différentes localités plus ou moins éloignées n’a pas de réelle
signification.

Faire face au « monde plein » est l’occasion de mettre en œuvre plusieurs solutions,
si possibles non contradictoires. Soit, diminuer le nombre de bouches à nourrir ou
limiter leur augmentation ; diminuer la consommation par individu ou réorienter la
consommation locale ; limiter les prélèvements faits par des entités extérieures ;
augmenter la production agricole locale ; dégager un surplus de biens exportables
permettant l’importation d’autres biens et donc élargir l’horizon. Ces thèmes se
traduisent par des investigations plus connotées concernant la « transition
démographique », « l’exode rural », la mendicité, l’accès à la terre, les productions et
les techniques agricoles, les industries rurales (ou les « proto-industries »), les
transports.

Mon propos n’est pas ici d’entreprendre une nouvelle investigation d’ordre général
et je propose donc d’examiner une situation concrète bien localisée sur une période
ede deux siècles environ, entre le dernier quart du 17 siècle et la guerre franco-
prussienne de 1870. Mon investigation n’aura pas le caractère d’une monographie
mais portera sur la traduction concrète des solutions mises en œuvre selon les
thèmes abordés au paragraphe précédent. Bien que cela ne soit plus vraiment dans
l’air du temps, ma démarche sera très connotée « histoire sérielle » vue par un
économiste et un agronome même si à la fin de l’ouvrage la description de
quelques parcours individuels sera l’occasion de donner quelques aperçus sur le
destin concret et complexe de quelques cas choisis. Quant à la forme de l’ouvrage,
ce texte sera de fait plus proche d’une publication de l’INSEE que d’un volume de
l’Histoire de France de Jules Michelet. Les tableaux et les graphiques ne sont pas
5de simples illustrations et font partie intégrante de ce texte qu’ils justifient . Je
consacrerai donc les pages qui suivent à l’examen d’un canton de 18 communes
situé au nord-est de la Sarthe, celui de Marolles les Braults. Ses caractéristiques
paraîtront tout à fait banales, sans une spécialité trop particulière qui l’aurait fait
remarquer. Le maximum de la population de la fin du 13e siècle est hors d’atteinte.
eA la fin du 17 siècle on note un maximum temporaire vers 1685-90 puis, après
une chute et une reprise, une stagnation jusqu’à la reprise de la croissance à partir
ede la moitié du 18 siècle jusqu’au maximum historique autour de 1830. Ce canton
présente une activité agricole dominante sans activité proto-industrielle marquée et

5 Les données estimées sont indiquées en caractères italiques dans les tableaux.
6 INTRODUCTION
une forte densité de population (95 habitants/km2 au maximum de population lors
du dénombrement de 1831).

Pourquoi un canton ? En premier lieu il convenait de choisir une zone
géographique bien déterminée que l’on pouvait supposer homogène en ce qui
concerne les comportements économiques et démographiques. En second lieu un
problème pratique se posait au chercheur solitaire : la quantité de données à
ecollecter et à analyser devait rester d’une taille raisonnable. En troisième lieu, au 19
siècle, le canton est l’objet le plus couramment observé dans toutes les enquêtes et
les statistiques. Au départ j’avais envisagé de prendre en compte un espace plus
vaste délimité par cinq petites villes places de marché (Mamers, Bonnétable,
Ballon, Beaumont sur Sarthe, Fresnay sur Sarthe), une plus grande ville, Alençon,
et la forêt de Perseigne et où étaient présentes deux zones de tissage rural de la
toile ou proto-industries animées par Mamers et Fresnay-Alençon. Cela aurait été
le « Nord Sarthe » qui aurait couvert les « cantons » de Fresnay, des Environs de
Beaumont et de Ballon et du Sonnois sans la zone de La Fresnaye au-delà de
Perseigne, tels qu’ils sont définis dans l’enquête de 1747-48, dont je parlerai plus
loin. Mais l’organisation des données documentaires ne rendait pas possible une
investigation systématique sur une zone aussi large. En outre cette zone s’avérait en
fait hétérogène sur beaucoup de critères. Ce que révèlent encore aujourd’hui le
choix d’appartenance des communes concernées aux nouvelles entités
administratives des « pays » et les vigoureux débats locaux qui ont parfois eu lieu
lors de ce choix.
Et pourquoi ce canton ? En premier lieu ce canton est situé dans une zone de
transition entre le Bassin Parisien et l’Ouest Armoricain. En second lieu il avait une
réputation locale de grenier à blé et d’aisance économique, et il était purement
erural. Dans les dernières décennies du 20 siècle il était encore caractérisé par une
dominante de polyculture-élevage. En troisième lieu, comme nous le verrons, il
présente une bonne homogénéité sur beaucoup de critères ; mais en fonction de
ces critères il est vrai que l’on aurait pu y agréger un certain nombre de communes
voisines ; ce qui renvoie au problème de la collecte et du traitement des données.

La première observation aura lieu à un des moments les plus sombres du « sombre
e17 siècle ». La dernière observation se situera à la fin du Second Empire, avant
« l’année terrible », avant la guerre de 1870-71 et la forte mortalité associée ; donc
eavant le début de la crise agricole de la fin du 19 siècle et avant le début d’une
réelle mécanisation et avant le développement de l’utilisation des engrais minéraux
et chimiques.

Tout au long des deux siècles d’observation la problématique du caractère peuplant
de l’activité agricole sera en fait le thème sous-jacent de ma démarche. La
hiérarchie des activités en fonction de leur intensité en travail est la suivante, en
laissant de côté les jardins et en incluant la préparation des récoltes pour leur
utilisation ou leur commercialisation : chanvre, plantes sarclées, céréales, élevage.
Le chanvre, le blé et l’orge sont les productions végétales de référence. Les plantes
7 FACE AU MONDE PLEIN
sarclées (pommes de terre, betteraves, navets fourragers, choux fourragers) ne se
edévelopperont que lentement à partir du début du 19 siècle. L’élevage des
herbivores repose sur une combinaison pâture-stabulation ; une pratique de
stabulation intégrale aurait sans doute changé la hiérarchie des activités (et aurait
fourni une fumure plus abondante pour les terres labourées) ; par contre les porcs
sont cantonnés sous leurs « toit à porcs ».

Sur certains points une comparaison sera faite avec une zone proto-industrielle
toilière comprise entre les villes de Fresnay sur Sarthe, Beaumont sur Sarthe et
Alençon et en particulier une zone proto-industrielle rurale dense, limitrophe de la
petite ville de Fresnay sur Sarthe, comprenant cinq communes contigües couvrant
5548 ha et présentant une densité de 115 habitants/km2 au maximum de
population. Les ratios les plus caractéristiques de ces cinq communes sont plus de
0,5 métier par feu et plus de 10 métiers pour 100 ha de surface agricole dans les
années 1830. La zone proto-industrielle élargie est composée de 17 communes
contigües couvrant 16437 ha avec plus de 0,10 métier par feu et plus de 1,5 métier
pour 100 ha. D’autres comparaisons ponctuelles seront faites avec la Mayenne
6d’Annie Antoine, le Perche de Claude Cailly et la Beauce de Jean-Claude Farcy .

Les investigations ont porté sur l’ensemble de la documentation disponible qui
permettait d’aborder la démographie et les activités agricoles. Toute l’étude
s’appuie sur des documents d’archives et des publications officielles. Ces
documents d’archives sont conservés principalement aux Archives départementales
de la Sarthe au Mans et aux Archives nationales à Paris.
Cinq échantillons d’une centaine d’inventaires après décès ou de ventes de meubles
ont été constitués en association avec des rapports descriptifs ou des enquêtes
statistiques. Je les ai désignés par une année de référence ; soit 1690, 1766, 1806,
1836, 1866. Parmi ces actes notariés je n’ai retenu ici que les inventaires concernant
les individus susceptibles d’être des « exploitants agricoles ». Les inventaires des
individus dont l’activité dominante paraissait être celle de journalier, de tisserand
ou d’artisans ont été exclus des échantillons. Les caractéristiques de ces cinq
échantillons sont décrites en annexe. Ils doivent être replacés dans la conjoncture
économique générale de leur époque.
Echantillon 1690 : fin d’une phase de baisse des prix et début d’une phase hausse
prix ; marasme, fluctuations et crise ;
Echantillon 1766 : début d’une phase de hausse des prix ; la guerre de Sept ans
vient de se terminer ;
Echantillon 1806 : creux des prix ; influence des événements politiques sur la
culture et sur le cheptel (réquisitions) ; guerres de l’Empire ;
Echantillon 1836 : creux des prix au début, hausse à la fin de la période ;
Echantillon 1866 : partie prix bas, partie prix hauts ; traité de libre échange de 1860
avec la Grande-Bretagne.

6 ANTOINE, Annie, Fiefs et villages du Bas-Maine au XVIIIe siècle, 1994 ;
CAILLY, Claude, Mutations d’un espace proto-industriel : le Perche aux XVIIIe-XIXe siècles, 1993 ;
e FARCY, Jean-Claude, Les paysans beaucerons au XIX siècle, 1989.
8 INTRODUCTION
Ce choix des périodes repose principalement sur l’existence d’Etats de l’Election
du Mans ou de la Généralité de Tours et de descriptions ou d’enquêtes d’ordre
statistique.

7Pour 1690, nous disposons de deux « Etats de la Généralité de Tours » rédigés par
les bureaux de l’Intendance. En 1747-48 une description détaillée par paroisse a été
rédigée pour l’Election du Mans à l’adresse du nouvel Intendant de la Généralité
de Tours. Pour les années 1760 le premier dénombrement de la population par
paroisse a été établi pour la Généralité de Tours et couplé aux travaux d’Expilly sur
les mouvements de la population ; ces données ont été rassemblées dans un
« Tableau de la Généralité » pour 1762-66 ; l’Election du Mans est référencée au
titre de l’année 1764. Pour 1806 je m’appuierai sur les renseignements issus des
efforts statistiques du Consulat et du Premier Empire dont une Statistique
cantonale de l’An 10 et une enquête statistique communale de l’An 12 ont été
conservées pour notre canton de référence ; deux dénombrements de la population
par commune, l’un en l’An 8 et l’autre en 1806 peuvent être utilisés avec quelques
précautions. Pour les années 1830, nous disposons du premier dénombrement
moderne de la population (celui de 1836), de la première enquête statistique sur
8l’agriculture (celle de 1836-40) et du cadastre établi en 1837 et 1838. Pour les
années 1860, nous avons deux recensements (ceux de 1861 et 1866), une autre
9enquête statistique sur l’agriculture (celle de 1862 ), une enquête agricole du
10Ministère de l’Agriculture (celle de 1866 ).
En outre j’ajouterai à ces documents deux travaux monumentaux de description du
département de la Sarthe au moment de la Restauration et de la Monarchie de
11Juillet. Celui de Thomas Cauvin dont les cinq volumes séparés « d’Essai
12Statistique » ont été publiés de 1827 à 1834 et celui de Jean-Rémy Pesche dont les
six volumes du « Dictionnaire » ont été publiés de 1829 à 1842. Malheureusement
la plupart des statistiques démographiques par commune ou canton ont disparu.
Seules quatre communes du canton possèdent encore des Listes Nominatives de
Population (LNP) des recensements et les statistiques du mouvement de la
population sont inexistantes. A partir des registres de l’Etat-Civil, j’ai donc

7 Manuscrit de Béchameil de Nointel vers 1690 (Bibliothèque Mazarine Ms 3413) et Manuscrit de
1691 (Archives départementales de la Mayenne Ms 7) ; le second est une reprise du premier avec une
mise à jour du nombre de feux par paroisse et l’abandon de l’exposé du montant de la taille par
année.
8 Dans le canton de Marolles cette enquête a commencé à l’automne 1836 par une réunion de
l’assemblée statistique cantonale. Les questionnaires communaux renseignés ont été envoyés au préfet
par le sous-préfet en mars 1837. Des correctifs ont été communiqués à la fin de l’année 1837. Des
compléments sur des points particuliers pour chaque arrondissement ont été envoyés à Paris à la fin
de l’année 1839 et au début de l’année 1840. La publication officielle imprimée en quatre volumes
date de 1840 et 1841. Les données correspondent donc à la situation du milieu des années 1830.
9 L’enquête agricole de 1852 n’est pas disponible pour le canton de Marolles les Braults ; au début de
1854 le questionnaire du canton n’était toujours pas arrivé à la Préfecture…
10 Ministère de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics, Enquête agricole, 1867.
11 CAUVIN, Thomas, Essai sur la statistique de l’Arrondissement de Mamers, 1829, pour le canton Marolles
les Braults p. 195 à 198.
12 PESCHE, Jean-Rémy, Dictionnaire, tome 4 de 1836 pour le canton de Marolles les Braults p. 29 à 35.
9 FACE AU MONDE PLEIN
reconstitué les chiffres annuels des baptêmes-naissances, mariages, sépultures-
décès pour l’ensemble des paroisses/communes de 1700 à 1906, pour treize
paroisses entre 1668 et 1699 et pour les seuls baptêmes de huit à treize paroisses de
1598 à 1667.

Après avoir abordé le thème de « l’horizon » des habitants du canton, je présenterai
successivement les éléments observés concernant l’évolution de la population,
l’évolution de sa structure et de sa démographie, celle de son niveau de vie et enfin
les changements dans la production agricole. Après cette exposition qui pourra
sembler fastidieuse, ces éléments seront rassemblés dans une synthèse qui prendra
la forme d’une maquette de l’économie du canton pour les cinq moments que j’ai
retenus. D’importantes annexes détaillées compléteront et justifieront les
informations contenues dans le texte principal. Ces annexes spécialisées sont
autant d’études partielles particulières et leur objet est de diminuer les difficultés de
lecture d’un texte conçu pour donner au lecteur la plupart des éléments qui ont
conduit ma réflexion et qui lui permettront à son tour de se faire une opinion.

10
Horizons



Après avoir décrit la situation générale du canton, j’exposerai successivement ce
que l’on peut retenir de son horizon administratif, de son horizon économique et
de son horizon spatio-temporel. Puis seront abordés les potentialités d’accès à la
culture savante et aux informations extérieures à travers le taux d’alphabétisation et
la participation aux manifestations liées au développement agricole.

Situation générale du canton de Marolles les Braults

Le canton de Marolles les Braults (département de la Sarthe) est issu de la réforme
de 1801 et est constitué aujourd’hui de 17 communes après la fusion de Mézières
sous Ballon et de Ponthouin en 1964. Sous l’Ancien Régime il appartenait à la
province du Maine. Lors de sa constitution en 1801 il regroupait 18 communes.
Avant 1790 il était composé de 19 paroisses et de 17 communautés taillables. En
effet il y avait deux paroisses à Dangeul qui ne constituaient qu’une seule
communauté taillable de même que les deux petites paroisses de Nauvay et Peray.

Figure 1 Situation géographique du canton de Marolles les Braults
Et des cinq communes proto-industrielles



11 FACE AU MONDE PLEIN
La surface cadastrale de 1838 s’élevait à 16688 ha mais en 1834 la commune de
Meurcé avait perdu environ 70 ha de la section de la Boisnière au profit de la
commune voisine de Vivoin du canton de Beaumont sur Sarthe. La surface
communale moyenne est donc égale à 927 ha. Seule la commune chef-lieu dépasse
les 2000 ha et 11 communes ont une superficie inférieure à 1000 ha (dont 4 avec
moins de 500 ha).
Les chefs-lieux de commune sont donc proches les uns des autres. Mais ceux-ci ne
regroupent pas la majorité des habitants. En effet les métairies sont réparties sur
tout le finage et sont entourées de leurs parcelles cultivées ; des hameaux constitués
de bordages et des bordages isolés comblent les interstices. De nombreux chemins
ou « rues » relient ces diverses implantations.
En dehors des anciens bois dits « d’Avesnes » (dont la plus grande partie se situait
sur Moncé en Saosnois) et des bois dépendant de l’ancienne abbaye de Tyronneau
qui constituaient des entités de plusieurs dizaines d’hectares, les bois sont
relativement peu nombreux et forment des bosquets de taillis dont la taille
individuelle atteint au maximum 5 ha pour les plus grands au moment de leur plus
forte extension ; les futaies, rares et petites, se comptent sur les doigts d’une main.
Mais les pièces de terre et les prés sont clos de haies. La présence de celles-ci est
attestée depuis au moins le XVIe siècle et n’a cessé de se renforcer au cours du
temps du fait de la fragmentation croissante des parcelles, jusqu’au milieu du XXe
siècle. De nombreux exemples émaillent les baux, avec des autorisations
temporaires de division de grandes pièces, et les montrées et visites d’exploitations,
avec les mentions d’une haie de séparation au milieu d’une plus grande pièce.

Les potentialités naturelles et agricoles de ce canton sont parmi les meilleures de la
erSarthe. Dans la relation de ses « Voyages en France », Arthur Young passe le 1 et
le 2 octobre 1788 dans la région, en route vers Alençon. En quelques lignes, il note
de bonnes terres bien encloses et aménagées et à Nouans de riches herbages avec
des bœufs. Dans ses « Mémoires », Leprince d’Ardenay nous entretient des séjours
qu’il a faits dans la résidence de campagne de ses beaux-parents à Lucé sous
Ballon. Il en retient le caractère riant et bien cultivé et l’atmosphère d’aisance et de
1prospérité tranquille qui y règne . N’oublions pas aussi la relation du séjour dans un
2pays de cocagne extraite des mémoires du nonagénaire Jean-Yves Besnard ci-
devant curé de Nouans. Ces potentialités ont été décrites tant par Cauvin et Pesche
edans le premier tiers du 19 siècle que par Jeanne Dufour dans sa thèse de
3géographie . Un aperçu rapide est disponible dans un ouvrage collectif sur la
4Sarthe . Je ne reviendrai pas sur ces descriptions. Elles sont corroborées par les
revenus cadastraux et les taux d’imposition : le canton de Marolles est au premier

1 Le premier séjour est cité en 1764 quelques mois après son mariage. Notons que la métairie de
Mécorbon qu’il visite se situe aux limites de Marolles et de Dangeul ; les Godard d’Assé en étaient
propriétaires ; mais il ne parle pas de la métairie de Boisdassé aux limites de Congé et de Dangeul. Ces
deux métairies se retrouveront dans le patrimoine des descendants d’une de ses belles-sœurs, les
Lefebvre Dubreuil et Lefebvre Mécorbon.
2 BESNARD, François-Yves, Souvenirs d’un nonagénaire, 1880
3 DUFOUR, Jeanne, Agriculture et agriculteurs dans les campagnes mancelles, 1981
4 LEVY, André (dir.), La Sarthe des origines à nos jours, 1983, p. 18-20
12 HORIZONS
rang tout au long des deux siècles d’observation comme nous le verrons plus loin.
Mais il ne dispose pas de ressources en minerais ; le bois disponible ne suffirait pas
à soutenir des industries à feu un peu développées et la ressource hydraulique n’est
pas abondante. On compte 15 moulins à eau sur la carte de Cassini, dont 8 sur
l’Orne Saosnoise et 12 seulement dans le cadastre, dont 3 sont assurément peu
actifs au vu de leur revenu, et 1 moulin à vent. Certains de ces moulins chômaient
plus ou moins en été faute d’un débit suffisant du cours d’eau sur lequel ils étaient
eimplantés. Au fil des actes du 17 siècle on en comptait 4 de plus, dont un essai de
moulin à vent à Thoigné mis en construction en 1632 et dont on ne parle plus au
e18 siècle. Donc la seule énergie réellement disponible sur place est l’énergie
animale et humaine, avec la rivière Orne et un de ses affluents et le bois des haies
et des taillis.

Pour situer ce canton dans un cadre plus large, on peut utiliser une étude de
5Bernard Lepetit , parue en 1986, dont le but était de dépasser la classification de la
France préindustrielle en deux entités séparées par la fameuse ligne Saint-Malo
Genève. Les données de base sont trente-trois variables socio-économiques
établies au niveau départemental et soumises à une analyse factorielle en
composantes principales. En ce qui concerne le développement économique, la
Sarthe est classée dans le groupe des « marges méridionales de la France du
Nord » ; ce département, au niveau de développement médiocre, se trouve dans un
deuxième cercle par rapport au nord-ouest du Bassin Parisien, qui présente un
niveau de développement supérieur.

Ce canton a-t-il une unité particulière qui le distingue de ses voisins ? Au premier
abord, lors de sa création, on aurait pu en douter comme nous le verrons plus loin.
Mais l’INSEE lui a décerné un brevet tardif de particularisme en créant en 1956
une petite région agricole dénommée « Saosnois » qui forme sur la carte comme
6une boutonnière . Celle-ci regroupe la totalité des communes du canton à
l’exclusion de Saint Aignan et de Mézières sous Ballon et elle a été complétée par
une commune du canton de Mamers (Saint Calez en Saosnois), une commune du
canton de Ballon (Teillé) et deux communes du canton de Beaumont sur Sarthe
7(Maresché et Vivoin) . Cette petite région agricole a donc les rivières Sarthe et
Orne Saosnoise pour limites sur deux côtés. Les communes de Saint Aignan et de
Mézières sont situées sur l’autre rive de l’Orne Saosnoise et présentent une
utilisation du territoire assez différente de l’ensemble des autres communes du
canton.

L’horizon le plus immédiat des habitants du canton est constitué par le cercle
proche des petites villes qui l’entourent. Mamers, Bonnétable, Ballon, Beaumont

5 LEPETIT, Bernard, « Sur les dénivellations de l’espace économique en France dans les années
1830 », 1986.
6 Ce Saosnois de l’INSEE ne correspond pas au Saosnois historique qui était beaucoup plus étendu ;
en outre une partie des communes de la petite région agricole n’en faisait pas partie.
7 J’y ai ajouté la commune de Doucelles qui est pratiquement enclavée.
13 FACE AU MONDE PLEIN
sur Sarthe, auxquelles il faudrait ajouter Fresnay et Alençon, outre la capitale
provinciale, Le Mans.

Horizon administratif

Lors de sa création en 1801, cette structure administrative pouvait paraître un peu
artificielle. En effet elle regroupait autour du canton révolutionnaire de Marolles les
Braults (district de Mamers) des communes appartenant à deux districts (Mamers
et Fresnay) et quatre cantons révolutionnaires différents (Courgains, Marolles,
Saint Cosme de Vair et Vivoin). Avant la création du Bureau de l’Enregistrement
de Marolles en 1811 les différentes communes dépendaient de quatre bureaux
différents (Ballon, Beaumont, Bonnétable et Mamers) comme avant 1790. Le
bourg de Marolles n’était pas une agglomération très remarquable en comparaison,
par exemple, avec Ballon qui avait le statut ancien de petite ville.
En 1787 les paroisses étaient réparties dans trois districts différents (Beaumont,
Bonnétable et Mamers). La paroisse de René avait demandé son rattachement à
celui de Beaumont, en lieu et place de celui de Mamers, sous le prétexte du
meilleur état des chemins allant vers Beaumont.
L’organisation judiciaire d’Ancien Régime n’était pas plus simple et les paroisses
dépendaient soit de la sénéchaussée du Mans, soit de la sénéchaussée de
Beaumont, soit du baillage de Mamers.
Et, enfin, pour ce qui est de l’organisation ecclésiastique, les paroisses
appartenaient à trois doyennés différents (Ballon, Beaumont et Sonnois).
En 1747-48, lors de l’enquête menée pour l’information du nouvel Intendant de la
Généralité de Tours, les paroisses ont été affectées, par les informateurs de
l’Election du Mans, à trois « cantons » différents (« environs de Ballon », « environs
8de Beaumont », « Sonnois »). Cette dernière répartition n’est pas une répartition
institutionnelle mais retrace la vision « économique » des informateurs.

En 1836 les structures administratives classiques d’un canton sont toutes en place à
Marolles les Braults. Pesche recense 18 mairies, 1 cure cantonale et 15 succursales,
1 hospice et 1 maison de charité, 3 notaires, 1 huissier, 3 experts, 1 bureau de
l’Enregistrement, 5 percepteurs des Contributions directes, 3 buralistes, 10
débitants de tabac, 3 bataillons de gardes nationaux, 1 jury de révision, 3 officiers
de santé et 1 sage-femme ; 18 écoles primaires votées, mais 7 communes n’en ont
pas encore et 4 communes ont à la fois une école de garçons et une école de filles.
Si l’on prend en compte la population agglomérée on note le renforcement du
ebourg de Marolles tout au long du 19 siècle qui passe de 450 à 500 habitants en
1831 à 950-1050 habitants à la fin du siècle alors que la population totale du canton
diminue. Ce phénomène est aussi observable pour les différents chefs-lieux de
canton de la Sarthe dont le bourg a une taille initiale supérieure à 400 ou 500

8 e Sonnois est l’orthographe commune à tous les textes locaux pour Saosnois jusqu’à la fin du 18
siècle.
14 HORIZONS
habitants et qui dépasseront les 1000 habitants agglomérés pendant une partie du
e19 siècle.

Tableau 1 Situation administrative avant 1801

Canton de Marolles Doyenné Canton Marché Boisseau District Bureau Canton
Ancien enquête enquête inventaires 1787 Enregis- Révolution
Régime 1748 1748 trement
Saosnois Saosnois Mamers Sonnois Mamers Mamers Courgains
Avesnes en Saosnois
Mamers
Beaumont Ballon Ballon Ballon Beaumont Ballon Vivoin Congé s/Orne
Saosnois Saosnois Mamers Sonnois Mamers Mamers Courgains Courgains
Mamers
Beaumont Ballon Ballon René Beaumont Ballon Marolles
Dangeul
Beaumont
Beaumont Ballon Ballon Ballon Bonnétable Ballon Marolles
Dissé s/Ballon René
Mamers
Beaumont Ballon Ballon Ballon Beaumont Ballon Vivoin Lucé s/Ballon
Saosnois Saosnois Mamers Sonnois Bonnétable Ballon Marolles Marolles les Braults
Ballon Mamers
Beaumont Beaumont Beaumont René Beaumont Beaumont Vivoin
Meurcé
Beaumont
Ballon Ballon Ballon Ballon Bonnétable Ballon Marolles
Mézières s/Ballon Bonnétable
Saosnois Saosnois Mamers Sonnois Bonnétable Mamers St Cosme Moncé en Saosnois
Mamers
Saosnois Saosnois Mamers Sonnois Mamers Mamers Courgains
Monhoudou Mamers
Saosnois Saosnois Voir Peray Bonnétable Bonnétable St Cosme Nauvay
Beaumont Ballon Ballon René Beaumont Beaumont Vivoin Nouans
Ballon
Saosnois Saosnois Mamers Sonnois Bonnétable Bonnétable Marolles
Peray
Bonnétable Mamers
Beaumont Ballon Ballon Ballon Bonnétable Ballon Marolles
Ponthouin Bonnétable
Beaumont Beaumont René René Mamers Beaumont Vivoin René
Ballon Bonnétable Ballon Bonnétable Bonnétable Bonnétable Marolles Saint Aignan
Bonnétable
Beaumont Ballon Mamers Sonnois Mamers Mamers Courgains
Thoigné René


Horizon économique

Avant la Révolution, la pratique économique de nos paroissiens peut être révélée
grâce aux mesures utilisées dans les inventaires après décès pour évaluer les grains.
Ces mentions « boisseaux mesure de XXX » peuvent nous indiquer les marchés qui
étaient fréquentés majoritairement pour la commercialisation des grains de chaque
paroisse, car les évaluations des grains en stock étaient faites à l’aide des mesures
présentes dans les meubles inventoriés. Le canton de Marolles ne dispose que d’un
marché relativement mineur institué à René au XVIe siècle grâce à l’intervention
15 FACE AU MONDE PLEIN
erd’un enfant du pays devenu aumônier du roi François 1 . Le seigneur de Courgains
eavait bien obtenu au 17 siècle la création d’un marché à Courgains mais celui-ci n’a
apparemment pas été très actif et pérenne. Le bourg de Marolles n’a jamais eu de
marché institué. Les autres marchés potentiellement fréquentables par nos gens
sont ceux des petites villes situées sur les trois quarts d’un cercle autour du canton :
Ballon, Beaumont, Bonnétable, Mamers. Les villes de Fresnay, Alençon et Le Mans
sont situées beaucoup plus loin. La contenance des boisseaux de René et
Beaumont sont très proches alors que celles des trois autres marchés sont très
différentes. Il faut noter qu’au 17e siècle (et avant) le boisseau de Mamers
n’apparaissait pas et était remplacé par le boisseau du Sonnois ; ce dernier boisseau
ne peut pas être assimilé à celui de Mamers car sa contenance, non référencée
officiellement lors de la réforme des mesures du 18e siècle, est sans doute très
différente de celui du boisseau de Mamers si l’on en croit les équivalences avec le
boisseau du Mans fournies par les grainetiers de l’abbaye Saint Vincent du Mans. A
l’examen il semble évident que le marché fréquenté est fonction de sa proximité
avec la paroisse concernée et de l’existence d’un chemin correct y menant. La liste
des marchés fréquentés par nos paroissiens correspond en outre à ce qui est
indiqué dans l’enquête de 1747-48 avec quelques variantes. Remarquons aussi que
tous les marchés fréquentés par les habitants du canton sont situés à sa périphérie.
Ils sont donc des lieux de contacts avec l’environnement extérieur.
Dans les années 1830, le marché de René paraît être en déclin notable au profit de
Beaumont selon une réclamation des habitants en 1838, lors de l’établissement du
cadastre, qui portait sur le caractère trop élevé du revenu cadastral des propriétés
bâties du fait d’une perte de valeur des biens liée à la perte d’activité du marché. Le
marché de René ne figure pas dans les relevés départementaux des mercuriales
fondées les marchés les plus notables des chefs-lieux de canton, après ceux des
chefs-lieux de district révolutionnaires. En outre il n’y figurait pas auparavant, mais
la liste des marchés de référence était alors beaucoup plus courte. Ce marché n’est
retenu que lors de l’institution des apports obligatoires de l’An 2 dans le district de
Fresnay et dans la liste des marchés de l’arrêté sur le maximum des grains de mai
1793. Marolles les Braults est aussi absent de cette mercuriale départementale du
fait de l’absence de marché. Beaumont et Mamers sont les marchés de grains les
plus importants des environs et celui de Beaumont est un des plus importants de la
9mercuriale. Globalement, d’après les mercuriales de la Sarthe , ces marchés des
grains voient leurs transactions recensées fortement augmenter jusqu’au milieu des
années 1850 pour diminuer à partir du milieu des années 1870.

Ces marchés forment l’horizon économique direct de la majorité de la population.
Ce sont surtout des marchés de grains, donc de pondéreux, dont la circulation est
tributaire des moyens de transport disponibles. Mais ces marchés servent aussi de
relais vers des horizons plus lointain. Le fil et la filasse de chanvre y sont aussi
commercialisés de même que des bestiaux. Ces deux ensembles de biens ont pour
objet des horizons qui dépassent le cadre local. Les bestiaux se déplacent sur leurs

9 Voir le graphique et le tableau en Annexe 5.
16 HORIZONS
pattes et cela permet la mise en place d’une activité complexe d’élevage, avec Paris
pour destination finale ; le fil et la filasse de chanvre peuvent être transportés plus
facilement de même que la toile. Cette toile voyage vers les autres provinces et
même l’outre-mer lors du grand développement du commerce atlantique vers les
iles à sucre et les Amériques. L’activité locale est donc indirectement influencée par
l’évolution de l’économie générale.
L’horizon économique diffère donc selon les produits et évolue dans le temps.
Utiliser une notion isotrope de « marché », non défini géographiquement et
atemporel, comme le fait la théorie économique néo-classique devenue dominante,
pose un sérieux problème d’interprétation des résultats obtenus dans la
comparaison de situations éloignées dans le temps et fondée sur des observations
géographiquement dispersées. J’aborderai cette question dans le chapitre consacré
à la synthèse à travers les quelques essais de calcul de l’évolution de la productivité
totale des facteurs (TFP) qui ont été tentés ces quinze dernières années.
Chaque ensemble économique, c’est-à-dire l’ensemble des agents économiques qui
partagent le même horizon, présente une structure des prix relatifs des biens qui
est différente de celle des autres ensembles. C’est la confrontation de ces structures
différentes qui génère les gains réciproques dans l’échange entre ensembles
économiques distincts. Les théoriciens de l’économie internationale parleraient en
outre de la dotation en facteurs de production comme base des échanges
eprofitables aux deux parties. Par exemple, dans le courant du 19 siècle, l’évolution
des moyens de transport conduira à une certaine convergence des prix au sein de
l’ensemble français que l’on peut observer dans le cas du froment. Cet aspect sera
traité dans le chapitre concernant les prix.

Faire partie du même ensemble économique se traduit donc par un même système
de prix relatifs aux différents points de l’ensemble. Il faut donc étudier l’intégration
entre eux des marchés de la Sarthe. Nous verrons plus loin que nous disposons des
mercuriales de quinzaine pour l’ensemble des principaux lieux de marché pour
certaines années. Ces données détaillées sont exposées en Annexe 5. Parmi ces
années j’ai retenu ici les années 1812, 1813, 1859, 1862.
Le premier semestre de l’année 1812 est marqué par la disette qui a suivi la
mauvaise récolte de 1811 ; de même le premier semestre de 1862 marque les
conséquences de la mauvaise récolte de 1861. En revanche les récoltes des années
1812 et 1813 sont bonnes ; celles de 1858 et de 1862 sont plutôt bonnes et celle de
1859 moyenne. Je retiendrai donc ces quatre années pour étudier l’intégration des
différents marchés locaux sarthois en comparaison avec les six départements
10limitrophes de la Sarthe . Pour le froment, qui servira classiquement de produit de
référence, entre les 16 marchés répertoriés pour la Sarthe, l’écart maximal entre le
prix moyen annuel le moins cher et le prix moyen le plus élevé est de 17,5% par
rapport au prix moyen départemental en 1812 et de 22,9% en 1813. Cet écart
maximal n’est plus que de 8,6% en 1859 et de 12,1% en 1862. Le coefficient de
11variation entre les 16 marchés s’élève à 4,4% en 1812, à 5,8% en 1813, à 2,3% en

10 Orne, Eure et Loir, Loir et Cher, Indre et Loire, Maine et Loire, Mayenne
11 Rapport entre l’écart-type et la moyenne
17 FACE AU MONDE PLEIN
1859 et 3,1% en 1862. Lors de chacune des trois années pour lesquelles nous
disposons des volumes commercialisés, six marchés déclarent des volumes
supérieurs à la moyenne et représentent les trois-quarts du volume total
commercialisé. Sous le Premier Empire ce sont Le Mans, Beaumont, Fresnay,
Mamers, Sablé et Saint-Calais ; les marchés dominants sont Le Mans et Fresnay
avec plus de 40% du volume total pour les deux marchés réunis. Sous le Second
Empire Le Mans est provisoirement déclassé et Sillé le Guillaume est devenu un
des marchés dominants avec Beaumont et 34% du volume total pour les deux
réunis. L’écart maximal de prix entre ces six marchés est de 13% en 1812, de 19%
en 1813, de 8% en 1859 et de 7% en 1862 ; pour chacune de ces quatre années le
marché de Fresnay présente les prix les plus élevés pour le froment.
En comparaison les écarts maximaux entre les sept départements sont de 12,2% en
1812, de 21,6% en 1813, de 9,1% en 1859 et de 8,7% en 1862. Les coefficients de
variation sont respectivement égaux à 4,2%, 8,7%, 3,2% et 2,9%. L’Orne est
systématiquement le département le plus cher des sept et l’Indre et Loire avec le
Loir et Cher les moins chers. Il est à noter que les prix sont plus élevés dans le
nord-est de la Sarthe proche de l’Orne que dans le sud-est proche de l’Indre et
Loire et du Loir et Cher.
On note donc une certaine convergence des prix du froment en un demi-siècle tant
à l’intérieur du département qu’entre la Sarthe et les départements limitrophes.
Mais incontestablement l’intégration des marchés sarthois entre eux n’était pas
eparfaite au début du 19 siècle et les variations entre les différentes régions du
département restaient encore non négligeables au milieu du Second Empire. Nous
verrons dans le chapitre consacrés aux prix comment se plaçait la Sarthe et le
canton de Marolles dans la hiérarchie des prix.

Horizons temporel et spatial
La mesure du temps

Les cloches sont citées pour mémoire ; les registres de baptême de toutes les
paroisses contiennent périodiquement un acte qui concerne le baptême de la petite
ou de la grande cloche. Elles font partie du paysage sonore et ont rythmé la vie de
nos habitants durant les deux siècles qui nous concernent, sauf pendant la période
révolutionnaire, malgré la résistance des habitants.
Mais elles marquent un temps à la périodicité très espacée. Je n’ai pas rencontré de
mention d’horloge dans les clochers locaux, mais je n’ai pas fait de recherche
spécifique à ce sujet. Par contre il est intéressant de noter la diffusion d’une notion
de temps au rythme plus rapide à travers la possession d’horloges et de montres
par les habitants eux-mêmes. Les inventaires après décès de nos « cultivateurs »
permettent de suivre cette mise en place.
1690 : aucune montre, pendule ou horloge (en dehors de la montre du notaire et
du curé) ;
18 HORIZONS
1766 : 3 pendules dans leur boite, 1 horloge en bois, 1 montre en argent ;
1806 : 65 inventaires sur 113 (57,5%) présentent une pendule ou une horloge en
cuivre ou en bois et 4 inventaires une montre en argent parmi les biens
personnels du défunt ;
1836 : 77 inventaires sur 87 (88,5%) contiennent une pendule ou une horloge dans
sa boîte ;
1866 : 59 inventaires sur 61 (96,5%) sont dans ce cas.

Les chemins et les routes

Il n’y a pas de rivières réellement navigables dans la Sarthe. Les plaintes sont
récurrentes sur le mauvais état des chemins qui ne favorise pas le commerce. Par
exemple, en 1789, les cahiers de doléances de Lucé, Mézières et Nouans indiquent
qu’il n’y a pas de commerce notable vu l’état des chemins qui limite l’accès aux
villes et aux grandes routes ; ceux-ci sont impraticables la moitié de l’année. Nous
avons vu qu’en 1786 René demande son rattachement au district de Beaumont au
lieu de celui de Mamers car les chemins sont plus praticables vers Beaumont qu’en
direction de Mamers.

Le canton n’est pas traversé par une route d’importance. Il est compris dans un
triangle délimité par les routes royales ou impériales ou nationales de Bordeaux à
Rouen (par Le Mans, Beaumont et Alençon), d’Orléans à Saint Malo (par Bellême,
Mamers, Alençon) et du Mans à Mortagne (par Bonnétable, St Cosme de Vair et
eBellême) ; les deux dernières présentent des lacunes avant 1830. Au 19 siècle la
route départementale Le Mans à Mamers traverse le canton, celles de La Ferté
Bernard à Mamers et Angers-Mamers-Alençon passent à proximité. Aucune route
d’importance notable ne passe par le bourg de Marolles. D’où l’importance de
l’état des chemins vicinaux pour l’économie locale. La situation ne sera vraiment
satisfaisante qu’à partir de la fin des années 1850. Comparativement la zone proto-
industrielle étendue a bénéficié de meilleures conditions de transport et de
ecommunication dès le 18 siècle grâce au passage de la route Le Mans Alençon.

L’évolution du réseau peut être retracée à travers l’examen des cartes et des
rapports administratifs. Faisons un inventaire rapide.

Carte du diocèse du Mans de 1772
Les routes réalisées sont Le Mans à Alençon (par Beaumont) et Le Mans à Bellême
(par Bonnétable) ; est en projet la route Sillé le Guillaume à Mamers (par René).
Dans le terrier des dîmes de Nouans de 1768 le grand chemin de Ballon à Dangeul
est cité (route Le Mans Mamers).

Carte de Cassini
On trouve sur cette carte la route Le Mans à Alençon par Beaumont, la route Sillé
le Guillaume à Mamers par Fresnay et René (non terminée), la route Le Mans à
19 FACE AU MONDE PLEIN
Bellême par Bonnétable et St Cosme de Vair (route de poste d’Angers à Paris) avec
une branche vers Mamers, la route Alençon à Bellême par Mamers. On note le
chemin Le Mans à Mamers par Ballon, Dangeul et Courgains avec une branche
par Thoigné et St Rémy du Plain et une branche vers Alençon par Dangeul et
Meurcé.

Etat en l’An 2
D’une manière générale la longueur pavée est faible et les lacunes importantes
(« état naturel »). Les routes sont notées en trois classes. A proximité du canton on
enote Paris à Nantes par Bonnétable en 1 classe sans lacune et empierrée ; Tours à
e eAlençon en 2 classe presque toute empierrée ; les autres sont de 3 classe avec des
lacunes et la plupart sont à l’état « naturel » comme Le Mans à Mamers (par
Dangeul et Courgains), mais La Ferté à Mamers par St Cosme de Vair est
empierrée sur plus de la moitié (sans doute de Mamers à St Cosme).

Etat en l’An 10 d’après le préfet Auvray
Les routes principales sont à réparer ; la route Alençon à Bellême par Mamers est
en état affreux ; la route Sillé le Guillaume à Mamers est à l’état naturel et est peu
praticable. Les routes de traverse de bourg à bourg ou de grande route à grande
route sont impraticables la moitié de l’année. Sous l’Empire, il n’y a pas de routes
impériales à proximité.

La Loi de 1836 sur les chemins vicinaux va permettre une amélioration de la
situation des routes d’usage local du département en général et du canton en
particulier. Le nombre de kilomètres du chevelu départemental est impressionnant.
12Dans la Sarthe à la fin de 1841 les routes royales et départementales sont toutes à
l’état d’entretien et sans lacunes mais les travaux sur les 1416 chemins vicinaux
recensés sont peu avancés. Un peu plus de la moitié de la longueur des 30 chemins
de grande communication (802 km) est à l’état d’entretien mais les travaux sont
activés. Un tiers de la longueur des chemins désignés comme étant de moyenne
communication (350 km) est à l’état d’entretien mais les travaux sur ceux de petite
communication (2857 km) sont à peine ébauchés.

Situation vers 1850
Les 33 chemins de grande communication (5 intéressent le canton) sont
pratiquement tous à l’état d’entretien pour 84% de leur longueur (763 km) ; les 71
chemins de moyenne communication (3 intéressent le canton) sont à l’état
d’entretien sur 70% de leur 1040 km de longueur (avec quelques kilomètres de
lacunes seulement dans le canton de Marolles). Les chemins ordinaires étaient pour
plus de la moitié à l’état naturel et un tiers seulement à l’état d’entretien ; leur
situation est relativement meilleure dans l’arrondissement de Mamers que dans
l’ensemble du département. Une carte du réseau routier impérial et départemental
13en 1856-57 a été dressée et peut être consultée dans un ouvrage sur la Sarthe .

12 Compte-rendu des séances du Conseil Général de la Sarthe pour 1842.
13 LEVY, André, La Sarthe des origines à nos jours, 1983, p. 291
20 HORIZONS

Situation vers 1865
Les 31 chemins de grande communication du canton sont tous à l’entretien (855
km) en dehors de quelques kilomètres ; les 81 chemins de moyenne
communication le sont aussi (94% de leur 1235 km de longueur), à part quelques
kilomètres aux limites du canton. Les deux tiers des 1218 chemins de petite
communication (2473 km) sont à l’état d’entretien. D’une manière générale toutes
les routes du département (même les routes impériales) sont seulement
empierrées ; les longueurs pavées sont faibles.

Remarquons que la classification des chemins a varié dans le temps de même que
leur longueur totale. Quelle était l’importance de cet effort pour l’amélioration des
14chemins locaux ? Pour le canton de Marolles la participation à l’amélioration des
chemins vicinaux s’est traduite par une contribution de 13175 francs par an pour
1832 assujettis en 1840 (environ 7,20 francs par contributeur) et un montant de
17400 francs par an pour 1611 assujettis en 1860 (environ 10,80 francs par
contributeur) ; ce qui était équivalent à la mobilisation pendant trois jours de 2440
hommes et 2200 animaux en 1840 et 2000 hommes et 1950 animaux en 1860 ; le
tout en chiffres ronds. Retenons comme ordre de grandeur que ces sommes
représentent environ 8% du total des contributions principales (foncière, mobilière,
etc.). Les communes n’ont pas été sollicitées avec la même intensité ; les taux
moyens par contributeur varient beaucoup entre les communes. Entre 1840 et
1860 le coût unitaire standard a augmenté des deux tiers pour la journée d’homme
et d’un quart pour les journées d’animaux et de véhicules. En 1850 les prestations
pour les chemins vicinaux (moyenne et petite communication) étaient encore
fournies « en nature » pour 27% dans l’ensemble du département et pour 31%
dans l’arrondissement de Mamers. A cette date la contribution du canton de
Marolles s élevait à 14340 francs pour 1760 assujettis et 2300 hommes requis.
Pour l’ensemble du département l’effort traduit en termes monétaires s’est élevé à
365000 francs en 1840, à 395000 francs en 1850, à 506000 francs en 1860 et à
806000 francs en 1870. Mais cet effort n’a pas été vain.

L’examen des inventaires après décès et des ventes de meubles reflète bien
l’évolution de la situation de la voirie. Le nombre important de marchands trouvés
eau 17 siècle reflète aussi le problème des transports ; ils sont tous équipés pour le
portage avec des chevaux. Les charrois prévus par les baux des métairies ne
peuvent être assurés que pendant une partie de l’année.
En outre, si en 1690, certains exploitants montaient à cheval sur une selle de
cavalier, en 1806 et en 1836 tous les exploitants de plus de 20 ha ont la selle, la
paire de bottes et le manteau qui dénotent le cavalier. Mais en 1866, la recherche
d’un équipement de voyage plus confortable et plus efficient se révèle à travers la
présence d’un tilbury, d’un cabriolet ou d’une carriole, avec l’équipement corrélatif,
chez les deux tiers des exploitants de mon échantillon. L’amélioration des routes et

14 Archives départementales Sarthe 2P 96.
21 FACE AU MONDE PLEIN
chemins est donc patente. La reproduction d’une illustration de 1876 dans
15l’ouvrage de Jean-Claude Farcy qui met en scène la fermière de Beauce (« jadis
âne », « aujourd’hui carriole à âne ») pourrait aussi illustrer la situation du canton de
Marolles.

N’oublions pas le chemin de fer qui a changé localement beaucoup de choses et a
permis le développement du Mans tandis qu’Alençon, le perdant de l’affaire,
stagnait relativement. Le premier train entre en gare du Mans en 1854 ; les grandes
lignes principales passent au large du canton ; la plus proche est Le Mans à Caen
par Alençon avec la gare de La Hutte. La ligne Mamers St Calais par Moncé,
Marolles et Saint Aignan est ouverte en 1872 et est très vite bien fréquentée ; la
ligne Sillé Mamers passant en bordure du canton (gare de La Hutte) et le tramway
Ballon Marolles ne sont en place qu’après 1880. A titre d’anecdote, la liste
nominative de la population de Saint Aignan pour 1876 contient une femme chef
de gare, un chef d’équipe et quatre ouvriers du chemin de fer. Le trafic sur les
routes n’a pas faiblit globalement malgré le développement du chemin de fer. Il a
même augmenté, surtout sur les départementales, même si la situation est assez
contrastée selon que la route est parallèle au chemin de fer ou est transversale.
Trois mesures ont été effectuées sur les 7 routes impériales (403 km) et les 15
routes départementales (578 km) par les services de la voirie, en 1851-52, en 1856-
57 et en 1863-64. Les chiffres traduits en tonnes qui correspondent à la circulation
sont disponibles dans l’Annuaire de la Sarthe et dans le rapport de l’enquête
agricole de 1866. Ces comptages correspondent à plus de 700000 tonnes pour les
routes nationales et à plus 1100000 tonnes pour les routes départementales.

L’alphabétisation et l’accès à l’écrit

L’hypothèse sous-jacente est que l’alphabétisation permet d’élargir l’horizon tant
géographique que temporel des lecteurs/scripteurs grâce à une possibilité de
communication plus large que la seule communication orale et à un accès à la
mémoire plus fiable grâce à des archives plus facilement consultables. Et il y a bien
sûr une relation évidente avec le courrier postal examiné dans le paragraphe qui
suit.
Avant les lois Guizot seul un tiers des hommes du canton peuvent être considérés
comme alphabétisés ; ce n’est le cas que d’un dixième des femmes au plus avant
1790 et d’un cinquième au plus après. Mais la proportion des signataires des actes
e eaugmente lentement de la fin du 17 siècle au milieu du 19 siècle. A la fin de notre
période d’observation environ les deux tiers des hommes et plus de la moitié des
femmes semblent être alphabétisés.


15 FARCY, Jean-Claude, Les paysans beaucerons au XIXe siècle, 1989, p.183
22 HORIZONS
Signatures au mariage
1670-99 : 24% des hommes et 2% des femmes signent ; mais les registres
subsistants sont souvent les copies et non les minutes ; grâce à la
reconstitution de la population j’estime la proportion des hommes à
environ 30-31% et celle des femmes à 7-8% ; dans cette estimation la
moitié des laboureurs signent contre un cinquième des bordagers et des
journaliers. Incidemment l’on remarque que l’alphabétisation n’est pas
16héritable ; les pères peuvent signer et pas les fils et vice-versa .
1765-67 : 34,5% des hommes signent et 10,0% des femmes (quelques uns en
majuscules dessinées)
1805-07 : 32,0% des hommes signent et 21,0% des femmes
1835-37 : 38,5% des hommes signent et 25,5% des femmes
1865-67 : 62,5% des hommes signent et 56,5% des femmes

Signatures des pères dans les actes de baptême/naissance de Marolles les Braults.
1672-74 : 16% (mais il y a quelques pères absents ou défunts et la rédaction de
certains actes semble avoir été faite après coup car des signataires connus
par ailleurs ne signent pas toujours) ;
1762-64 : 29% (mais il y a quelques pères absents ou défunts) ; la moitié des
laboureurs signent contre un cinquième des bordagers ;
1782-84 : 23% (mais c’est un minimum car des pères sont absents ou défunts) ; la
moitié des laboureurs signent contre un sixième des bordagers et aucun
journalier ;
1805-07 : 33,5% ; les trois quarts des « cultivateurs » signent contre un dixième des
journaliers ;
1835-37 : 37,5% ; la moitié des « cultivateurs » signent contre un dixième de
journaliers ;
1865-67 : 61,5% ; les trois quarts des « cultivateurs » signent contre moins d’un
quart des journaliers.

Si l’on entreprend une comparaison avec les proportions de signataires dans
l’ensemble des mariés du département, on note que la situation à Marolles est
légèrement meilleure que celle de la Sarthe dans son ensemble. Les résultats de
l’enquête dite « Maggiolo » pour la Sarthe entière sont en 1686-90 pour les
hommes 18% et pour les femmes 11% ; en 1786-90 pour les hommes 22,5% et
pour les femmes 19% ; 1816-20 pour les hommes 30% et pour les femmes 26%.
La statistique des mariages de la Sarthe fournit en 1859-61 pour les hommes 57%
et pour les femmes 52% et en 1869-71 pour les hommes 67% et pour les femmes
63%.

Mais la situation des jeunes hommes semble plus variable dans le temps. Parmi les
conscrits, la part des illettrés (« ne sait ni lire ni écrire ») dans les recensés de la
classe se monte à :

16 Sur ce point je renvoie à mon ouvrage de 1998, Le fil et le blé, p. 102
23 FACE AU MONDE PLEIN
Classes 1830-34 Sarthe 61%, arrondissement Mamers 63%, canton Marolles 63% ;
Classes 1840-44 Sarthe 51%, arrondissement Mamers 53%, canton Marolles 50% ;
Classes 1850-54 Sarthe 44%, arrondissement Mamers 44%, canton Marolles 42% ;
Classes 1860-64 Sarthe 36%, arrondissement Mamers 37%, canton Marolles 38% ;
Classes 1868-72 Sarthe 27%, arrondissement Mamers 26%, canton Marolles 33%.
Pour l’ensemble des conscrits de la Sarthe ce taux tombera à 22% dans la décennie
suivante pour atteindre 12% à la fin des années 1880, avant l’influence de la loi
Ferry.

Un autre indice de l’usage de l’écrit par les « cultivateurs » est la présence de livres
et de livres journaux dans les inventaires. On ne trouve pas de livres dans les
einventaires du 17 siècle en dehors de ceux du curé et du notaire mais on note
quelques achats anecdotiques par d’autres ruraux lors de ventes de meubles ; en
revanche dans les papiers de plusieurs grosses métairies sont cités des journaux des
ventes et engagements. Dans les années 1760, 14 inventaires révèlent la présence
de livres d’heures (les quatre temps de l’année liturgique) et de quelques autres
livres religieux ; 2 inventaires contiennent une écritoire, un autre un livre
d’arithmétique ; un inventaire de tisserand et bordager comporte des livres et un
dictionnaire latins ; on note aussi plusieurs mentions de livres journaux ou de
livrets de quittances. En 1806 nous n’avons que cinq citations de livres
religieux mais les livres ne semblent pas faire l’objet d’une grande attention lors des
prisées. De même en 1836 seuls quatre inventaires contiennent des livres.

Comparativement la Beauce est plus alphabétisée, comme l’indique Jean-Claude
17Farcy . Dans la décennie qui précède la Révolution, 68% des mariés des environs
de Janville signent leur contrat de mariage, de même que 47% de leurs épouses ;
mais si la quasi-totalité des laboureurs ou cultivateurs signent ce n’est plus le cas
que de la moitié des journaliers et des domestiques. Les pourcentages sont un peu
plus faibles dans le canton de Voves avec 59% et 38,5%. Dans ce canton les taux
seront de 79% et 73% sous la Monarchie de Juillet et de 96% et 95% dans les
années 1870. Quant aux conscrits ruraux de l’arrondissement de Chartres la part
des analphabètes s’élève à 29,5% vers 1835 et à 9,6% vers 1865.

Les relations extérieures

La localisation des personnes avec lesquelles les habitants sont en relation peut être
entrevue à travers les mentions figurant dans différents actes. Ce thème sera
abordé dans le paragraphe « prélèvements – fermages » en ce qui concerne les
propriétaires et dans le paragraphe « migration » pour les témoins des mariages, des
parrains et marraines, et le lieu d’origine des mariés ou des décédés.
L’infrastructure postale est aussi un indicateur de l’intensité des relations avec
l’extérieur. Sous le Consulat et Empire les bureaux de la poste à lettres les plus

17 FARCY, Jean-Claude, Les paysans beaucerons au XIXe siècle, 1989, p. 864-873
24 HORIZONS
proches sont Le Mans, Mamers, Bonnétable, Fresnay, Beaumont ; Le Mans assure
les liaisons avec Paris et les chefs-lieux des départements voisins. Il en est de même
sous la Restauration. Mais sous la Monarchie de Juillet le réseau s’étend. Grâce à la
mise à disposition par le Centre de Recherche Historique (CRH) de l’EHESS sur
son site internet des données de l’Enquête postale de 1847, je vais pouvoir donner
quelques précisions sur cette intensité des échanges épistolaires. Les données ci-
dessous sont celles des communes qui ne bénéficient pas d’un bureau des Postes.
La commune de Marolles les Braults est donc absente des relevés dont les
communes avec bureau étaient dispensées. Ceci concerne les mouvements postaux
pendant 15 jours en novembre 1847. Les communes présentes dans cet échantillon
sont très majoritairement rurales. Le canton de Marolles est comparé à l’ensemble
de l’arrondissement de Mamers, au département de la Sarthe, à la Beauce et à
l’ensemble de la France. La Beauce est constituée par les cantons d’Auneau, de
Janville et de Voves. Les données du tableau sont des nombres d’objets postaux
pour 10000 habitants. La distance au bureau le proche est la distance moyenne
pour une commune. Les communes ayant une notation indéterminée pour un
critère ont été exclues du calcul pour ce critère.

Tableau 2 Enquête postale de 1847 – nombre d’objets pour 10000 habitants

Marolles Arr. Mamers Sarthe Beauce France
Nombre de communes 17 134 344 67 33028
Population moyenne 737 791 983 456 689
Arrivées
Lettres lointaines 362 398 401 843 412
Lettres locales 38 164 142 247 153
Journaux 105 143 220 516 278
Imprimés 72 91 84 204 86
Fonctionnaires 82 71 58 136 104
Départs
Lettres lointaines 137 108 153 468 197
Lettres locales 32 36 36 100 35
Fonctionnaires 45 41 46 71 69
Distance au bureau le 6,3 6,6 6,6 6,5 7,3
plus proche (km)

L’intensité des échanges épistolaires est moindre dans le canton de Marolles que
dans l’ensemble de l’arrondissement et du département et surtout que dans
l’ensemble de la Beauce et que dans l’ensemble de la France. D’une manière
générale ces communes reçoivent plus de courrier qu’elles n’en expédient. Ce trait
est encore plus marqué pour les journaux et les imprimés qui sont largement moins
« consommés » dans le canton, du moins par abonnement.



25 FACE AU MONDE PLEIN
Participation à la diffusion du progrès agricole


Les canaux de diffusion du progrès technique sont difficiles à caractériser.
Classiquement, on se tourne vers les notables pour l’époque étudiée. Mais à partir
edu 18 siècle des institutions se sont mises en place.

Les notables

Avant 1790, comme nous le verrons plus loin, plus de la moitié du canton est la
epropriété de la noblesse (ou assimilée) et de l’Eglise. Pour le 17 siècle, dans un
autre ouvrage, je m’étais posé la question de la désertion de la noblesse locale. Au
e18 siècle ces grands propriétaires et seigneurs locaux sont peu présents même s’ils
font chaque année quelques séjours campagnards. Ils sont en ville, à la capitale ou à
l’armée ; même si pour certains leur résidence officielle est leur château situé dans
le canton. En outre leurs propriétés du canton ne représentent souvent qu’une
partie d’un patrimoine foncier plus étendu. Quant aux ordres religieux ils sont bien
entendu absents des lieux à l’exception des cisterciens de l’Abbaye de Tyronneau.
Ainsi le « Tableau de la Généralité de Tours » en 1764 ne décompte dans le canton
que deux familles de gentilshommes, une à René (Du Lau) et une autre à Saint-
Aignan (Desson), 34 prêtres et 4 religieux (retenons aussi 9 notaires). Dans des
paroisses limitrophes il y a trois autres familles nobles résidentes, une à Courcival
(Baigneux), une à Doucelles (Faudoas) et une à Grandchamp (Perrochel). Mais
leur influence sur les pratiques agricoles peut passer par les baux qu’ils passent avec
leurs fermiers avec ou sans l’intermédiaire d’un mandataire. A l’examen, ces baux
sont très banals et conservateurs même si ultérieurement j’apporterai quelques
exemples d’exceptions (qui bien sûr confirment la règle…).

18Si Gilles Postel-Vinay a étudié l’influence sur l’agriculture locale des propriétaires
efonciers de la Sarthe, ses investigations ne portent que sur le 19 siècle à partir de la
Monarchie de Juillet. Et le nord-est du département, où la grande propriété n’est
pas dominante, n’apparaît pas nommément. Essayons donc de caractériser
rapidement ce que sont ces notables qui ne sont pas tous de très gros propriétaires,
en particulier dans le canton de Marolles.
eAu 19 siècle les plus notables sont les électeurs censitaires pour la Chambre des
Députés, le Conseil Général et les Conseils d’arrondissement. Avant la baisse du
cens et de l’âge minimum, en 1831, le canton de Marolles contenait 33 électeurs sur
les 1372 électeurs du département soit 2,4% ; après l’élargissement du corps
électoral, dix ans après, en 1841-42, on y trouve 92 électeurs sur 2666, soit 3,5%.
Sur la liste imprimée de 1831 on trouve pour les électeurs domiciliés dans le canton
de Marolles 32 noms pour un cens moyen de 622 francs et sur la liste de 1843-44,
93 noms pour un cens moyen de 377 francs. Parmi ceux-ci 35 avaient un cens

18 POSTEL-VINAY, Gilles, « Pour une apologie du rentier », 1981, et La terre et l’argent, 1998, chapitre 5.
26 HORIZONS
supérieur à 300 francs qui était le cens minimum de 1831 et seuls 10 étaient aussi
présents en 1831 (22 sont décédés ou ont changé de domicile politique). Le
renouvellement est donc important. Le cens minimum de 200 francs correspondait
localement à une propriété d’un peu moins de 20 hectares ; ce qui dénote de petits
notables, si on peut parler de notable dans ce cas.

Tableau 3 Les notables. Domicile, densité, rapport à la population

En 1831 En 1841-42
Electeurs Pour Pour Electeurs Pour Pour Pour 1000
% total 100 km2 10000 hbs % total 100 km2 10000 hbs hommes
Canton Marolles 2,4 20 21 3,5 55 60 30
Canton Beaumont 2,4 19 20 3,5 55 58 29
Canton Bonnétable 2,0 21 20 2,2 45 48 24
Canton Mamers 6,2 47 46 6,7 98 94
Canton Saint Paterne 1,2 11 14 1,7 28 36 18
Canton Ballon 2,2 17 17 3,2 48 51 26
Canton Fresnay 2,8 20 22 3,3 45 50 25
Canton La Ferté-Bernard 4,0 32 42 3,3 52 64

Arrondissement Mamers 26,0 22 27 28,8 48 58 27
Arr. sans C. Mamers 19,8 19 24 22,1 41 52
Arrondissement Le Mans 39,2 29 34 37,3 53 59 28
Cantons Le Mans 25,8 82 70 17,8 110 81
Arr. sans C. Le Mans 13,4 13 17 19,5 36 47
Arrondissement La Flèche 19,8 17 28 17,8 30 47 22
Canton La Flèche 6,6 44 50 5,1 65 70
Arr. sans C. La Flèche 13,2 13 23 12,7 24 42
Arrondissement St Calais 14,9 19 29 16,1 39 61 27
Canton St Calais 4,3 22 38 4,9 50 85
Arr. sans C. St Calais 10,6 17 26 11,2 36 54

Sarthe 100,0 22 30 100,0 43 57 26
N.B. Pour 10000 habitants ; pour 1000 hommes mariés ou veufs ; lieu de résidence des électeurs ;
population aux dénombrements de 1831 et 1841. Source des données : listes imprimées des
électeurs et « Dictionnaire » de Pesche.

Les notables sont normalement plus nombreux en ville, surtout au Mans et dans sa
banlieue. Le canton de Marolles abrite proportionnellement plus de notables que
les cantons voisins (hors la ville de Mamers) et surtout plus de notables « moyens »
comme les cantons de Beaumont et de Ballon. Il y a proportionnellement plus de
riches ruraux dans ce canton que dans les autres cantons de la Sarthe. Ce
pourraient être un indice de prospérité ; mais il est possible de l’interpréter en sens
inverse en tant qu’indice de polarisation sociale. En effet, en milieu rural, le cens
reflète principalement l’importance de l’impôt foncier dû, bien que les propriétaires
fassent payer cet impôt par leurs fermiers. Ainsi s’expliquerait le déclassement de
l’arrondissement de La Flèche où la grande propriété est plus répandue. En 1843-
44, sur 93 électeurs domiciliés dans le canton de Marolles, qui en dehors de 2
fermiers sont essentiellement présents sur la liste parce qu’ils sont propriétaires
27 FACE AU MONDE PLEIN
d’au moins 15 à 20 ha, sont dénommés 28 propriétaires, 34 cultivateurs, 5
herbagers ou marchands de bestiaux, 4 meuniers ou ex-meuniers, 6 marchands, 4
maires et 10 professions tertiaires. Le cens le plus élevé, avec 2092 francs, est celui
19de Michel Mohain que nous retrouverons ultérieurement ; puis nous trouvons
avec 1809 francs Nicolas Eugène Desson de Saint Aignan, qui n’a plus la surface
20de son grand-père . Les fermiers des grandes métairies devraient être présents
grâce à l’affectation du tiers de la contribution foncière de leur propriétaire. Mais
dans les faits ils sont absents quand ils ne sont pas eux-mêmes des propriétaires
significatifs. Car, comme le révèle les tableaux de la mise à jour des listes de 1846, il
faut que le bail soit authentique, et donc passé devant un notaire ; la plupart des
renouvellements de bail ne sont donc pas reconnus de même que les baux verbaux
qui sont devenus quasiment la norme.

Après l’institution du suffrage universel masculin en 1848, le canton portera
majoritairement ses suffrages sur les candidats classés à droite ou au centre droit.

J’utiliserai plus loin les listes des électeurs communaux de 1837 et de 1845
conjointement aux listes nominatives de population subsistantes de 1836 et 1846.

Les institutions

eDans le canton, au 18 siècle, on ne trouve pas d’effets repérables des actions des
sociétés savantes comme le Bureau du Mans de la Société d’Agriculture de la
Généralité de Tours instituée en 1761. Certains propriétaires sont des sommités de
l’époque comme Plumard de Dangeul mais ils ne résident pas réellement dans le
canton et les traces de leur action locale ne sont pas visibles contrairement à celle
de Véron de Forbonnais à Champaissant (canton de Mamers). En 1783-84 l’un des
deux gardes-étalons institués est le fermier de la métairie de Mécorbon à Marolles.
Peut-être à l’instigation de Leprince d’Ardenay, membre associé de la Société
ed’Agriculture à cette époque, dont la belle-famille possédait cette métairie. Au 19
siècle, cette société savante, qui avait été restaurée dans la Sarthe après les
évènements révolutionnaires sous le nom de Société libre des Arts puis de Société
Royale des Arts puis de Société Royale d’Agriculture Sciences et Arts du Mans,
rassemblait essentiellement des notables manceaux et de gros propriétaires terriens
auxquels se joignaient quelques fonctionnaires et érudits locaux. Avec la Troisième
République, à partir de 1872, on y vit paraître quelques présidents de Comices
agricoles cantonaux ; mais ce sont souvent des propriétaires ci-devant nobles. Le
canton de Marolles n’y entre officiellement qu’en 1873 en la personne de Drouin,
propriétaire cultivateur à René, en tant que membre associé. Celui-ci est peut-être
le fils de l’électeur Joseph Drouin marchand mercier propriétaire et maire de René
sous la Monarchie de Juillet, né en 1783 et domicilié à Mamers à partir de 1842

19 Son père était déjà membre du Collège électoral sous l’Empire (décès en 1811).
20 Celui-ci était membre du Collège électoral sous l’Empire et la Restauration (décès en 1824).
28 HORIZONS
tout en restant maire de René. Le renouvellement et l’augmentation du personnel
de cette Société est important à partir de l’année 1872. Mais en ce qui concerne
plus spécifiquement l’agriculture il faut citer une autre Société, la Société du
Matériel Agricole de la Sarthe qui fait la promotion d’outils innovants dans laquelle
les grands propriétaires sont très présents.

eAu 19 siècle le développement agricole de l’époque est donc fondé sur l’émulation
et est animé par les notables. Des Comices cantonaux sont mis en place et des
concours agricoles sont organisés.
Le Comice cantonal a été mis en place en 1838 mais avec une vision particulière de
son rôle comme nous le verrons plus loin. Seul l’élevage des chevaux et des bovins
le préoccupait réellement. Le Comice du canton de Marolles ne fournit plus de
rapport dans le Bulletin de la Société d’Agriculture à partir de la fin des années
1840. Mais son président participe à la commission départementale de
réorganisation des comices en 1850. A titre d’exemple, lors du comice de 1840, on
relève la présence de 72 chevaux, 44 bovins et une dizaine d’ovins ; et l’année
suivante, en 1841 on note une baisse de l’intérêt des éleveurs pour le concours avec
seulement 25 chevaux présents, 18 bovins et 12 ovins, mais aucun prix n’est
décerné pour ces ovins. Le nombre d’adhérents reste faible jusqu’à la fin des
années 1850 qui voient une brusque et importante vague d’adhésion qui ne se
maintient pas à ce niveau très longtemps.
La Société d’Agriculture, Sciences et Arts de la Sarthe a organisé des concours
départementaux agricoles par arrondissement. La participation des exploitants du
canton à ces concours paraît réduite. On ne les trouve présents de façon
significative que dans le concours de l’arrondissement de Mamers de 1851. Le
21canton n’est pas cité dans les concours ultérieurs en dehors de celui de 1864 pour
lequel six exploitations du canton ont concouru sur les quatorze présentes pour
l’arrondissement. Le rapporteur du concours équivalent de 1873 se lamente au
sujet du petit nombre d’exploitants candidats, qui ne sont que neuf, et en
particulier au sujet du canton de Marolles qui n’en présente aucun. Lors des
concours de l‘arrondissement de Mamers de 1838 et 1839, six individus du canton
obtiennent des prix pour des poulains, des taureaux et des génisses. Mais aucun
prix n’est obtenu lors du concours départemental de ces mêmes années ; en 1840
seul un prix est décerné à un exploitant de Marolles pour un poulain fin de trait de
18 mois. En 1851, 55 exploitants de l’arrondissement sont primés dont 9 du
canton de Marolles. Ceux-ci sont 2 sur 14 pour le thème « ensemble des cultures »,
aucun pour le thème « race chevaline », 4 sur 30 pour le thème « cultures
fourragères » et 3 sur 4 pour la mention « honorable ». Aucun membre titulaire ou
membre correspondant domicilié dans le canton n’apparait avant 1864 en la
personne d’Henri Chardon, avocat, ancien chartiste et futur maire de Marolles les
Braults, mais qui à l’époque résidait au Mans. Parmi les participants aux
conférences agricoles et aux enquêtes thématiques on ne trouve aucun exploitant

21 Le rapport de ce concours n’a pas été publié dans le Bulletin de la Société d’Agriculture ; la
remarque provient du rapport du concours de 1873 qui couvrait la même zone géographique qu’en
1864.
29 FACE AU MONDE PLEIN
ou propriétaire du canton de Marolles quand la liste est communiquée dans le
Bulletin de la Société d’Agriculture ; à l’exception d’une conférence de 1864 sur les
cultures fourragères à laquelle assistent nommément trois exploitants de fermes de
taille supérieure à la moyenne. En revanche six bovins de races diverses sont
présentés par des éleveurs du canton au Concours régional de 1865 qui se tenait au
Mans ; et trois sont primés. Mais il n’y a aucun exposant domicilié dans le canton
de Marolles dans les catégories concernant les ovins, les porcins, les animaux de
basse-cour et les instruments et matériels agricoles ; il en est de même pour le
concours hippique. Et lors de l’enquête agricole de 1866, le canton de Marolles et
celui voisin de Bonnétable sont les seuls cantons de l’Arrondissement de Mamers
à ne pas avoir fourni de contribution tant écrite qu’orale, tant collective
qu’individuelle ; mais le décès du président de son Comice est intervenu cette
même année.

En ce qui concerne l’enseignement agricole, en s’appuyant sur une contribution de
22Nadine Vivier , nous savons que la période étudiée ici n’est marquée que par les
débats des notables et par la mise en place de quelques fermes-modèles à partir de
la deuxième moitié des années 1830 puis de la ferme-école de la Chauvinière
fondée à la fin des années 1840. Les leçons d’agriculture à l’école primaire puis
l’activité du professeur départemental d’agriculture et enfin celle des professeurs
spéciaux d’arrondissement n’apparaissent qu’à la fin de la période de cette étude et
surtout à partir des années 1880. Si certains cantons limitrophes du canton de
Marolles sont cités dans le texte de Nadine Vivier, en particulier au sujet de
l’origine géographique des élèves de la ferme-école, le canton de Marolles est
absent. Cette impression de manque d’intérêt des cultivateurs du canton pour les
institutions de formation agricole demande à être confirmé par un retour aux
sources des Archives départementales. Ce que j’avoue n’avoir pas tenté.

Notons aussi qu’il y a peu ou pas de changements dans les usages ruraux codifiés
par rapport aux pratiques anciennes : les usages ruraux exprimés en 1851 et 1856 se
retrouvent pratiquement tels quels dans les baux et les montrées des années 1690
et 1760 ; les seules adaptations concernent les conséquences de l’introduction du
trèfle et l’ouverture à l’assolement quadriennal, mais celles-ci étaient
eponctuellement présentes dans les actes des années 1760. Au 19 siècle on raisonne
toujours avec les anciennes mesures de surface (journal de 0,44 ha pour les terres,
hommée de 0,33 ha pour les prés, arpent des Eaux et Forêts de 0,51 ha pour les
bois). Le cadastre mis en place, les surfaces citées pour les grains dans les
inventaires sont presque toujours des multiples de 0,44 ha, donc des journaux.
Cette situation apparemment figée, qui n’est pas réservée au seul canton de
Marolles, a fait l’objet de nombreuses critiques relatées dans les Bulletins de la
Société d’Agriculture.


22 VIVIER, Nadine, « Le Maine face à l’enseignement agricole », 2001.
30 HORIZONS
Au total, nous ne savons pas vraiment par quels canaux le progrès technique s’est
diffusé dans le canton à cette époque. D’autant qu’il est difficile en l’état de la
documentation locale de repérer ceux que l’on appelle dans le jargon actuel les
« agriculteurs leaders ».

Finalement tous les indices relevés dans ce chapitre concordent et convergent vers
un élargissement de « l’horizon » de la population du canton de Marolles au fil des
ans. Les facteurs les plus importants tant à mes yeux qu’à ceux des contemporains
ont été l’amélioration de l’infrastructure des transports et le développement de
l’alphabétisation.
31
Population



Dans ce chapitre je retracerai l’évolution globale de la population, puis j’essaierai
d’établir les facteurs démographiques expliquant cette évolution avant d’aborder les
phénomènes migratoires et de donner un aperçu des activités de cette population.

Evolution globale de la population

En premier lieu je propose à la réflexion « une pesée globale» avant d’en justifier
les éléments dans les paragraphes qui suivront.

Tableau 4 Pesée globale de la population du canton de Marolles
Hors militaires sous les drapeaux – chiffres arrondis et années « rondes »

Années 1690 1725 1765 1805 1835 1860 1890
Population résidente 10000 9800 10450 14250 15400 13350 10700
Indice (1690 = 100) 100 98 105 143 154 134 107
Densité hbs/km2 60 59 62 85 92 80 64
Unités consommation 7350 7200 7650 10300 11450 10150 8050
Indice (1690 = 100) 100 98 104 140 156 138 110
Hommes 15-60 ans 2900 2850 3100 3900 4600 3900 3000
Indice (1690 = 100) 100 98 107 134 159 134 103
Population active
3050 3000 3250 4100 4800 4300 3400 masculine disponible
Indice (1690 = 100) 100 98 107 134 157 141 111
Population active
2600 2550 2800 3500 3900 3400 2650
agricole masculine
Indice (1690 = 100) 100 98 108 135 150 131 102
N.B. : L’unité de consommation est l’équivalent d’un homme adulte issu d’une pondération
grossière par sexes et groupes d’âges.

Pourquoi avoir retenu les hommes âgés de 15 à 60 ans pour exprimer l’importance
de la population active ? Caractériser l’activité des femmes est très compliqué car
elle est multiple et le plus souvent elle n’est pas caractérisée par une profession ;
donc pour obtenir une meilleure interprétation je n’ai retenu que les hommes. Les
enfants de moins de quinze ans sont considérés comme des supplétifs, des
apprentis ou sont scolarisés. Certes dans les listes nominatives de la population les
exploitations agricoles emploient des enfants entre 9 et 14 ans, filles et garçons.
Mais dans l’enquête sur le travail de 1848, si l’âge de mise au travail des enfants est
de 10 à 12 ans, les domestiques agricoles ne sont payés qu’à partir de 16 ans. Dans
l’enquête agricole de 1862 les bergers sont des enfants. Longtemps les plus de 60
ans ont été considérés comme « caducs » et la plupart des chefs d’exploitation ont
moins de 60 ans. Mais cette dernière remarque n’est plus tout à fait valable après
33 FACE AU MONDE PLEIN
1860. Dans les listes nominatives de 1861 de nombreuses exploitations ont un chef
de plus de 60 ans, mais ce sont souvent de petites exploitations sans employé qui
font penser à une activité de retraité.

L’évolution de la structure de la population à une influence notable sur le nombre
d’unités de consommation et le volume de la population active disponible. Après
avoir augmenté plus lentement, le maximum de population étant atteint, le nombre
d’unités de consommation et la population active masculine disponible ont
diminué moins vite que la population totale. On remarque aussi l’augmentation du
volume de travail représenté par les activités non agricoles (artisans, commerçants,
services).

Pour reconstituer l’évolution de la population cantonale nous devons disposer de
données par paroisse ou commune. A la lecture des paragraphes qui suivent, il
conviendrait de garder à l’esprit le caractère illusoire de la précision des ratios
obtenus, car ceux-ci sont calculés à partir de chiffres approximatifs ou entachés
d’erreurs de mesure, outre la qualité intrinsèque des données d’origine. Et ceci
malgré tous les soins que j’ai pu apporter aux relevés effectués. Avant le
recensement de 1836 les dénombrements sont rares et leurs résultats sujets à
caution. Nous disposons de deux Etats de la Généralité de Tours avec des relevés
des feux taillables par paroisse pour les années 1687-1690, des relevés de feux par
paroisse établi par Dangeau pour les années fiscales 1695, 1696, 1697, de l’enquête
Desmarets de 1713, de la statistique des gabelles pour 1725 et 1726, d’une enquête
statistique pour 1747 ou 1748, d’un tableau de la Généralité de Tours avec un
dénombrement pour 1764 couplé avec l’enquête d’Expilly sur le mouvement de la
1population. Toutes ces données ont été examinées par René Plessix .

A la fin des années 1680 sur la base d’environ 2300 feux fiscaux issus des Etats de
2la Généralité de Tours et 4,35 individus par feu estimés lors d’une reconstitution
de la population de six paroisses pour 1685, on obtient 10000 habitants, soit 60
habitants/km2 et 13,7 feux/km2.
En 1725-26 à partir des statistiques de la gabelle, sur la base de 2115 feux gabelants
et de 7495 individus de 8 ans et plus, nombre complété par les baptêmes des huit
années précédentes corrigés par des taux de survie par âge plutôt faibles
déterminés dans les années 1670-1699 et augmenté d’une centaine d’individus non
soumis à la gabelle, on obtient 9800 habitants, soit 59 habitants/km2 et 12,8
feux/km2. Les enfants de moins de huit ans représentent 22,5% de la population
et les feux soumis à la gabelle comportent en moyenne 4,59 habitants par feu.
En 1764 le dénombrement présent dans le « Tableau de la Généralité de Tours »
doit être corrigé car de nombreuses paroisses ont des résultats problématiques à
toute une batterie de ratios. En fin de compte j’estime la population du canton à

1 PLESSIX, René, « Le peuplement de l’Election du Mans », 1978.
2 Il faut souligner ici l’influence importante du nombre de feux de veuves sur le calcul de la taille
emoyenne des feux ; la proportion des feux de veuves est plus importante à la fin du 17 siècle que
edans les années 1760 et au 19 siècle.
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