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Un herbier d'idées

De
342 pages

Ceux qui estiment que la société de consommation et de spectacle ne répond pas à tous leurs besoins, ceux qui sont curieux de mieux penser pour mieux vivre, ceux qui désirent se réconcilier avec la philosophie, pour tous ceux-là voici une initiation à cette discipline, bien loin du cours de Terminale que nous avons tous subi au lycée.

Cet essai propose une vision cohérente et moderne du monde. Il aborde et relie des sujets aussi variés que le bonheur, la famille, la religion, l'art, la politique, la morale, l'amour, la mort ou la matière. Il s’imprègne fortement du mouvement philosophique Aldéran, fondé en Californie en 1969 et lui-même inspiré des idées développées pendant le printemps des peuples de 1848. Aggiornamento de la philosophie antique à la lumière des savoirs du XXIème siècle, conservant davantage l'esprit d'Aristote et d'Epicure que celui de Platon, cet ouvrage s'inscrit dans un courant matérialiste athée, rationaliste scientifique empirique et pragmatique, humaniste, démocrate laïc et eudémoniste hédonique.


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-77313-5

 

© Edilivre, 2015

Dédicaces

 

 

A tous ceux qui me sont proches.

A tous les autres qui peuvent tirer profit de cet essai.

Merci aux relecteurs pour leurs précieux conseils.

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Introduction

Voici le fruit d’une lente accrétion d’idées glanées au cours de lectures, conférences, débats, discussions ou réflexions personnelles.

Tels des échantillons de plantes que certains botanistes ordonnent avec méthode dans un herbier, j’ai tenté de relier et d’organiser mes idées pour rendre ma pensée la plus claire et cohérente possible. En 1544, un médecin1 de Bologne invente l’hortus siccus ; en 2010, un médecin d’Albi propose l’herbier des idées.

Un vade-mecum à portée de main, un manuel qui affine ma vision du monde, des autres et de moi-même, un bréviaire auquel on peut se référer pour résoudre une difficulté existentielle. Travail égoïste d’ordonnancement de mon entendement. Mais travail non dénué d’une possible utilité altruiste, quand il s’agira secondairement d’aider quiconque à agencer ses propres idées. Libre à lui de les confronter à celles que j’expose.

Ce recueil n’est pas destiné à une élite intellectuelle, il se veut accessible à tous, même si les premiers chapitres exploitent des données scientifiques parfois ardues et quelque peu arides. Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire2, philosophie de l’agora et non de l’acropole.

Cet herbier n’est pas un système philosophique holistique, dogmatique, clos et figé qui englobe la totalité des savoirs absolus du cosmos et qui prétend répondre une fois pour toutes à l’ensemble des questions que les hommes se posent. Ce n’est pas davantage une histoire de la philosophie qui rassemblerait toutes les idées émises depuis que l’homme existe : catalogue long et fastidieux. C’est au contraire, après le filtre de mon esprit critique, une sélection d’idées auxquelles j’adhère et que j’essaie d’articuler les unes avec les autres. Mais je ne puis dans un seul livre rassembler la totalité des pensées auxquelles je souscris. Vous trouverez donc ici une sélection des idées fondatrices à partir desquelles tout un chacun peut élaborer quasiment à l’infini d’autres idées émergentes par déduction, association ou application particulière. La prudence reste toujours de mise en matière d’assertions ou de certitudes, car ce ne sont dans tous les cas que des représentations mentales décrites par le filtre du langage, et parmi elles, celles que l’on estime les plus probables.

Sachez enfin que ce livre ne peut résumer à lui seul une pratique philosophique qui ne peut se vivre que dans la vie réelle. Savoir ne suffit pas pour savoir faire.

Je vous invite donc à gravir ensemble la pyramide de cet herbier fondée sur le cosmos et menant, marche après marche, vers le sommet de la sagesse et du bonheur. En guise de viatique, emportez un grand flacon de volonté, une bonne réserve de concentration, une haute dose de courage, une fiole d’esprit critique, un grand lot de patience et suivez-moi.

 

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Cosmos et Matière

Au commencement était… le cosmos !

Le plus grand étant et englobant spatio-temporel possible. Ce cosmos est le vaste socle de tout notre édifice de pensée, la base large de la pyramide que je vous invite à gravir.

Si le concept de cosmos est très ancien, puisque déjà évoqué dans l’Antiquité chez les présocratiques, sa connaissance a été récemment bouleversée par les découvertes du XXème siècle. La merveilleuse histoire de l’univers proposée aujourd’hui par les scientifiques contemporains surpasse tous les contes de fées.

Le monde dans lequel nous évoluons tous aujourd’hui est né il y a environ 13,7 milliards d’années lors d’un gigantesque « big-bang ». Tout l’actuel archipel de galaxies possède une et une seule origine. Tout provient d’un unique point initial dont la masse, la densité, la chaleur et le faible volume sont inimaginables pour les pauvres bipèdes que nous sommes. Imaginez une fournaise de 4000 milliards degrés Celsius. Tout s’est joué très rapidement : dès 10–33 seconde, toute l’antimatière a été annihilée par de la matière, produisant moult photons. Ne restait qu’un très léger excédent de matière : un maigre millionième de la matière initiale. Cette matière résiduelle est celle de notre cosmos actuel. Depuis cette première brisure de symétrie « salvatrice », notre univers ne cesse d’être chaque jour un peu plus asymétrique.

Au départ, le dense et torride plasma de particules élémentaires (quarks, gluons, électrons et neutrinos) est chaotique, non organisé et monotone. Au sein cette « purée primordiale », sous l’effet des quatre forces en présence3 et au hasard des rencontres, intervient une nucléosynthèse primordiale de protons. La température baissant, les électrons peuvent désormais « s’accrocher » aux noyaux d’hydrogène. Au bout d’environ 380.000 ans, les photons, auparavant absorbés par la matière très dense, sont désormais libérés. C’est le découplage matière-lumière : l’univers est suffisamment dilaté pour devenir transparent à la lumière photonique qui apparaît donc bien après le big-bang. Par conséquent, le « fiat lux » n’est pas contemporain du big-bang inaugural. Des étoiles se forment ensuite à partir de nuages gazeux d’hydrogène et d’hélium, sous l’effet de la gravitation universelle. La soupe initiale forme peu à peu des grumeaux et ces étoiles ainsi formées s’agrègent progressivement en galaxies autour de leur trou noir. C’est de la sorte qu’apparaissent les premières galaxies après 100 millions d’années. Au cœur des étoiles, à température et pression très élevées, la fusion thermonucléaire d’atomes d’hydrogène en atomes d’Hélium est à l’origine de leur rayonnement lumineux. Puis, au sein d’étoiles géantes rouges, la fusion d’atomes d’Hélium permet la formation d’éléments chimiques plus complexes : carbone, azote, oxygène, néon, silicium et cætera jusqu’au fer. Très stable, le fer est la cendre des cendres brûlées par une étoile. Enfin, dans les naines blanches et supernovae, grâce à l’énergie libérée lors des implosions-explosions, sont créés des éléments encore plus lourds tels que cuivre, argent, or, mercure, plomb et in fine uranium. Conséquemment, c’est à l’intérieur des étoiles qu’ont été engendrés les différents atomes du cosmos, y compris ceux qui nous composent. Les étoiles sont mères de tout ce qui existe. A son tour, la Terre a recyclé une matière préexistante à sa formation. En ce sens, nous sommes tous des « poussières d’étoiles » : boire de l’eau, c’est s’abreuver du cœur des étoiles !

Notre voie lactée n’apparaît qu’au bout de 1,7 milliard d’années et notre système solaire 9 milliards d’années après le big-bang (il y a donc seulement… 4,7 milliards d’années). Notre galaxie-hôte est l’une des 350 milliards de galaxies que compte l’univers et notre soleil est l’une des 300 milliards d’étoiles de la voie lactée. La Terre est donc une toute petite et « jeune » planète perdue dans l’immensité du cosmos. Elle reste à une distance idéale de son étoile, entourée d’une compagne fidèle qui stabilise son inclinaison par rapport au soleil. Toutes ces conditions permettent à l’eau de rester à l’état liquide et autorisent par là-même l’apparition de la vie. Nous avons la « chance » que notre soleil soit une étoile célibataire de taille modeste et de combustion lente, dont l’espérance de vie de dix milliards d’années accorde suffisamment de temps au vivant pour apparaître sur la Terre. Sept jours est une durée trop longue pour le big-bang stricto sensu et trop courte pour une genèse immanente du monde tel que nous le connaissons !

En dehors du cosmos : du néant. Entre la matière : du vide. Le néant diffère du vide. Tandis que le néant suppose ni champ ni particules, le vide est un champ sans particules, un espace-temps sans matière et doté d’un état d’énergie minimale. Le big-bang n’a pas lieu dans un espace, il constitue lui-même un espace qui n’a ni centre, ni bords. Depuis son origine, l’univers s’agrandit par déploiement interne, par dilatation de l’espace au sein de la matière. De fait, il est en expansion, expansion d’ailleurs en accélération exponentielle à cause des forces gravitationnelles exercées par la matière noire, toujours invisible à ce jour. En d’autres termes, le cosmos ne cesse de se diluer, se refroidir et s’obscurcir.

L’espace-temps n’est pas une structure rigide : il possède une courbure de géométrie non euclidienne qui se déforme en fonction des masses des corps qui s’y déploient. Toute masse courbe l’espace-temps autour d’elle et modifie en conséquence la trajectoire des autres masses qui suivent des ellipses géodésiques : c’est l’effet gravitationnel. Le contenu (la matière) agit sur l’espace-temps (le contenant) et vice-versa. Tout ceci donne l’impression d’un dialogue entre matière/énergie d’un côté et espace/temps de l’autre avec influence de chaque couple sur l’autre. Si nous comparons notre cosmos à un jeu d’échecs, l’espace serait un damier dont la forme serait influencée par les pièces [symbolisant la matière] selon des règles du jeu [qui seraient les lois naturelles].

Les bosons5 sont des particules médiatrices de force. Ils sont les transmetteurs des interactions entre fermions4. Si les fermions sont les seigneurs de la matière, les bosons sont les messagers qui régissent leurs relations. Un champ est un échange de bosons entre les fermions. La matière est soumise aux quatre même forces depuis 13,7 milliards d’années et dans tous les recoins de l’univers : les lois physiques sont universelles et immuables. Ces notions d’immuabilité ou d’universalité des lois physiques apparaissent dès lors comme les conséquences d’invariances par symétrie. L’isotropie de l’espace (absence de direction et d’origine privilégiées) entraîne l’invariance par symétrie et se trouve à la source des lois de conservation de l’énergie, de la quantité de mouvement et du moment cinétique. Au total, l’invariance par symétrie dans le temps correspond à la conservation d’énergie, celle par rapport aux translations correspond à la conservation de la quantité de mouvement et celle par rapport aux rotations dans l’espace correspond à la conservation du moment cinétique.

Les lois du monde terrestre sont donc les mêmes que celles du monde céleste : pomme et étoile subissent la même force de gravitation. A l’échelle macroscopique de l’homme et des astres, la mécanique quantique n’est plus applicable, seule la relativité restreinte s’applique et la force gravitationnelle prédomine. C’est la force la moins intense, mais c’est celle dont les effets sont les plus perceptibles par l’homme, car elle s’avère additive au sein des corps. A l’échelle microscopique, de l’atome à la cellule, l’électromagnétisme est prépondérant. La force électromagnétique n’est pas additive et n’agit qu’à courte distance. Enfin, à l’échelle du noyau, interactions nucléaires faible et forte prévalent.

Le réel est tout ce qui est en soi. La réalité, concept humain qui englobe tout ce qui est réel, est un constat d’étant et non une définition des choses. Le statut ontologique du réel est positif. L’ontologie moderne, c’est la cosmologie. Le cosmos dont l’étant est affirmé positivement s’oppose au monde illusion, au samsāra hindou, au māyā sanskrit, à une involution secondaire à une soi-disant faute et à la chute d’un Paradis, et à bien d’autres mythes géogénésiques. Le monde n’est pas illusoire, c’est l’esprit humain qui s’illusionne. Ne perdons pas de vue que les illusions trouvent leur source dans notre fonctionnement cérébral et non dans un principe ontologique du réel. Le monde en soi existe indépendamment de l’homme. Il y a permanence de l’objet, même quand je ne le perçois plus. Le nourrisson acquiert cette capacité vers l’âge de 9 mois. L’univers fut, est, et continuera d’être en dehors de ma pensée. Pour commencer à exister, le réel n’a pas attendu l’apparition d’un petit homme au sein d’un astre minuscule perdu dans un coin de l’univers. Et le réel continuera d’exister une fois que le dernier homme aura disparu. C’est un travers très nombriliste et solipsiste que de croire que tout ce qui existe n’existe qu’à travers mes perceptions. L’hypothèse que temps et espace n’ont d’existence que dans mon esprit a l’odeur de renfermé d’une prison de subjectivité. C’est très prétentieux de se prendre pour le centre du monde. Vanité des vanités. Nombres de philosophes n’ont accordé un statut ontologique qu’à ce qui relevait de la conscience. Méfions-nous du spiritualisme, des croyances phénoménologiques et autres ontologies négatives. En vérité, il y a un principe premier de réalité. Certes, nos contradicteurs jusqu’auboutistes peuvent prétendre que cette assertion revêt la forme d’un postulat primordial qui confine à l’acte de foi permettant d’échapper à l’aporie d’une régression à l’infini, mais un faisceau convergent de données actuelles plaide fortement en sa faveur et la positionne largement en tête face à tous les autres postulats. Avec l’aide des dernières acquisitions scientifiques, il nous faut désanthropomorphiser, désanthropocentriser et désanthropofinaliser le cosmos. L’écrasante majorité de l’univers qui nous entoure est inhumain, l’homme n’y est pas au centre et le cosmos n’a pas été créé pour lui. Il ne tourne ni autour de nous, ni pour nous. Par facilité conceptuelle, nous préfèrerions raisonner en termes de centre, mais l’univers n’a aucun centre. Notre vision du cosmos doit être décentrée de notre position d’homme. L’apparition de l’homme n’était pas préméditée et n’a aucun sens. Les « comment » de la science sont aussi des « pourquoi », puisqu’il n’y a aucune finalité extrinsèque. Causes efficientes et causes finales sont les mêmes. Ne confondons pas les « pourquoi » (comment) et les « pour quoi » (finalité).

Nous avons aujourd’hui les moyens d’affirmer la naturalité du cosmos, ses origines ne sont pas surnaturelles. Il n’y a en effet que du naturel et aucun surnaturel. Tout est physique (φύσις), rien n’est méta-physique. N’existe ni au-delà, ni arrière-monde. Monisme et non dualisme : il n’y a qu’un monde unique et tout est dans ce monde-ci. Il se pourrait néanmoins que notre univers ne soit qu’un univers parmi des milliards d’autres univers encore inconnus. Si l’on suit une logique de poupées russes emboîtées, notre monde observable ne serait par exemple qu’un trou noir qui vit actuellement sa vie parmi d’autres univers qui, tous réunis, constitueraient un « multivers ». Certes, la pluralité des mondes n’est qu’une simple supputation sans fondement observationnel jusqu’à ce jour, mais l’extrapolation du passé renforce cette hypothèse. En effet, historiquement, à chaque fois que l’homme a été confronté à une limite du monde, il a pensé qu’il s’agissait de la borne finale. Et à chaque fois, il découvrit plus tard que le véritable horizon est plus éloigné et plus ancien. Le cosmos est toujours plus vaste que nos capacités de perception et notre décentrage du cosmos initié par Copernic n’est certainement pas achevé. Nous avons des œillères limitantes qui nous empêchent d’observer plus avant l’infiniment grand comme l’infiniment petit. Et à l’autre extrémité, les quarks sont peut-être composés de particules élémentaires encore plus infimes que les 10-18 m actuellement « observables ».

Unicité mais également unité du cosmos : ensemble cohérent et homogène dont l’origine est unique. Unité ontologique malgré l’apparente diversité phénoménale qui fut longtemps responsable des conceptions traditionnelles différentialistes de la nature du monde : distinctions vivant/inerte, minéral/végétal, animal/homme, matière/pensée, visible/invisible, chaos/ordre, etc… Puisque nous catégorisons spontanément les choses en fonction de leurs différences sensibles, nos représentations traditionnelles, intuitives et premières attribuent des essences différentes aux éléments du réel en marquant des ruptures entre ces essences. En réalité, et fondamentalement, il n’y a pas rupture mais continuité du réel. Les univers matériel, biotique et mental sont unifiés et ne sont que des expressions diverses d’une même matière plus ou moins complexifiée. Unification ontologique interne de tous les êtres et les choses qui sont. Le cosmos est le support de tout. La matérialité du monde est aujourd’hui démontrée et la matière est la fondation indépassable de toute chose. Tout est matière ! Le matérialisme s’oppose aux illusoires doctrines spiritualistes et s’impose à tout philosophe moderne qui entreprend une démarche rationnelle respectueuse des connaissances scientifiques d’aujourd’hui.

Mais unité ne veut pas dire indistinction. Tout n’est pas identique et tout n’est pas dans tout. En réalité, tout particulier appartient à un universel qui l’englobe et auquel il est assujetti. Pour preuve de l’unité, observons l’unification régulière des théories sur le cosmos, le vivant et l’homme dans l’histoire des sciences. Pour autre preuve, relevons l’invariance des lois physiques dans l’espace et dans le temps. Invariance liée à des phénomènes de symétrie par translation dans l’espace ou déplacement dans le temps. La notion de symétrie est omniprésente à toutes les échelles de la nature : flocons de neige, cristal de roche, corps des êtres vivants, symétries moléculaires et particulaires. Les antiparticules de l’antimatière sont également en symétrie par rapport aux particules de la matière. Existent aussi des symétries d’échelle au sein des structures fractales du fait de propriétés d’auto-similitude. Les galaxies, les choux-fleurs, les feuilles de fougères, les racines des arbres ou les vaisseaux sanguins forment des figures géométriques qui se répètent à toutes les échelles au sein de l’objet, le complexe reproduisant les structures du simple. Les structures du niveau inférieur génèrent une symétrie des structures du niveau supérieur avec une invariance de structure à changement d’échelle.

Si l’on revient au concept humain initial de cosmos en Grèce ancienne, il inclut tout à la fois des notions d’ordre, de formes (matière obéissant à des règles), d’universel et de beauté (’cosmétique’) par opposition au chaos désordonné informe et laid. Il aboutit à une qualification positive d’un monde structuré, organisé, rationnel, cohérent et beau. La rationalité du cosmos est une propriété discrète et souvent méconnue. Or, sans cette rationalité, rien ne pourrait être : ni les choses, ni les êtres vivants. Sans cette rationalité, impossible de mesurer, de prédire et de mettre l’univers en équations mathématiques. Si l’univers est connaissable et intelligible par l’homme, si les mathématiques sont opérationnelles pour le décrire, c’est précisément parce qu’il est rationnel dans des rapports de causalité. Et si la pensée de l’homme est rationnelle c’est parce qu’elle est une propriété émergente issue d’un réel déjà rationnel, bien longtemps avant l’apparition de l’homme, dont l’intelligence n’est qu’un des fruits de l’évolution du cosmos. L’homme est rationnel parce que l’univers est d’abord rationnel, même si l’anthroporationalité fut découverte bien avant la cosmorationalité. La raison humaine est la conséquence incidente de cette dimension ontologique du monde, à savoir sa rationalité intrinsèque. C’est le réel qui a déterminé notre raison, et non l’inverse. Notre intelligence est issue de l’intelligible. La pensée rationnelle est au réel ce que l’œil est à la lumière. Entreprendre une démarche rationnelle, c’est donc se mettre en résonnance avec le réel, par nature déjà et toujours rationnel.

Mais univers connaissable ne veut pas dire univers entièrement connu. Face à un monde très complexe, les moyens de connaissance dont dispose l’homme sont limités par ses cinq sens et son activité cognitive. Donc si l’on ne connaît pas tout, ce n’est pas par principe, par un étrange mystère à jamais impénétrable, ce n’est pas parce que Dame Nature veut jalousement garder ses secrets, mais tout simplement du fait de la faiblesse des outils humains. Pour exemple, environ 95 % de la matière cosmique nous est invisible car elle n’émet pas de photons. Cette matière noire (ou énergie sombre) étant non lumineuse, elle n’est perceptible que par les effets indirects qu’elle génère : des forces gravitationnelles. De même, personne ne sait à ce jour ce qui se passe dans les trous noirs au cœur des galaxies. Mais rien ne nous permet de dire que nous ne connaîtrons jamais la nature intrinsèque de tout cela.

Notre cosmos n’est pas statique. Il n’a pas toujours été tel que nous le voyons aujourd’hui. Il a une histoire. Il est temporalisé : il a un début unique et commun, et il aura une fin (« big crunch » ou « big freeze »). Jamais figé, il est en perpétuelle évolution, en devenir permanent. Nous en reparlerons plus longuement au chapitre suivant.

Tous ces principes et propriétés du réel lui donnent un sens interne. Le sens de la Nature est dans la Nature elle-même : « immanence panthéiste ». Mais sens ne veut pas dire finalité. Sens signifie ici direction, ligne évolutive entre un point de départ et un point d’arrivée. Le cosmos nous apparaît dès lors comme support des êtres et des choses. Notre devenir n’est pas désolidarisable du reste du cosmos, il est une expression particulière de son devenir global.

C’est parce que je suis un microcosme dans un macrocosme, un microcosme co-évoluant avec un macrocosme, c’est parce que je suis une petite partie intégrée dans le tout, que je peux apprécier l’harmonie de cet univers. La pratique philosophique nous invite à s’ouvrir à la beauté du monde. Sa contemplation peut nous générer du plaisir : nous sommes d’une part sensibles à son esthétique et nous sommes d’autre part fascinés par sa complexité. Et la connaissance n’enlève rien à la beauté. Les acquisitions scientifiques récentes nous ont permis de passer de la crainte à l’étonnement, de l’incompréhension à l’émerveillement. Le réenchantement naturaliste et réalistique a pris la place de l’ancien enchantement surnaturaliste, si tant est que le monde d’avant fût véritablement enchanté.

Le grand récit du monde depuis ses origines jusqu’à nos jours est aujourd’hui scientifiquement établi et beaucoup mieux connu. Il apparaît en tout cas suffisamment étoffé pour ne pas avoir besoin d’inventer d’autres cosmogonies mythiques ou d’autres origines à l’homme et à tout ce qui nous entoure. Ce qui demeure sans réponse scientifique est la représentation mentale du passage de rien à quelque chose. Ce passage de 0 à 1 est un abysse infini, un saut ontologique absolu, difficilement concevable pour notre esprit car, selon le principe de causalité, tout a une cause et rien ne naît de rien. Il se pourrait que notre univers actuel provienne du choc, de la contraction-désintégration ou de l’effondrement d’un ou plusieurs univers antérieurs. Le big-bang décrit ne serait donc pas un instant zéro, une singularité, mais une période transitoire de changement d’état, une forme de renaissance. Cependant, cela ne résout en rien la question de l’origine première, du tout-commencement. A moins que les concepts humains habituels basés sur notre expérience actuelle, à savoir les notions de matière, d’énergie, d’espace, de temps, d’évolution et de causalité naissent avec le big-bang et ne puissent s’appliquer dans les états antérieurs à notre monde actuel. Avant le big-bang, probablement pas de matière et donc pas d’espace, et pas de temps. Dès lors, la question « Qu’y avait-il avant le big-bang ? » serait une question incongrue, puisque le temps serait une création du big-bang et qu’on ne peut concevoir le temps en dehors de la matière. Quoi qu’il en soit, nous ne disposons à ce jour d’aucun « fossile » d’un éventuel « avant big-bang ». Qu’on le veuille ou non, l’horizon antecosmique est une terra incognita ! Et la question de l’éternité de l’être ou de sa création ne peut être définitivement tranchée. Nous sommes peut-être dans un cosmos évolutif (avec un début et une fin) au sein d’une permanence de l’être avec un incessant devenir, aussi oxymorique que cela puisse paraître à première vue.

De même, « pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien 8 ?».

Cette question, aussi ancienne que l’homme, est une problématique première, fondamentale et irréductible qui dépasse toutes les autres questions subalternes. « Pourquoi l’être est ? » est une aporie, une impasse sans réponse possible, sans explication valable, ni scientifique, ni religieuse, ni philosophique. L’être est et le non-être n’est pas : axiome indépassable de Parménide9 qui pose comme postulat « qu’il n’est pas possible que l’être ne soit pas » et pense l’étant comme une nécessité. Pour dépasser ce paradoxe ontologique, il nous faut imaginer une troisième voie qui remettrait en cause la validité du « pourquoi » quand on l’applique au fonctionnement du cosmos. Il faut s’interroger sur la pertinence de ce type de questionnement humain qui n’a peut-être aucun sens dans l’ordre réalistique.

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Temps et Évolution

Temps et espace sont inséparables, l’espace-temps constitue un continuum spatio-temporel. Le temps, quatrième dimension, est intimement lié aux trois autres dimensions de l’espace. Chronos est une propriété physique indissociable de la matière et n’est pas une entité autonome. Matière, temps et espace sont apparus « en même temps ». Donc sans matière, pas d’espace et pas de temps. Etre, c’est être dans le temps, et je ne peux m’extraire ni de la matière, ni du temps. Son écoulement est l’enchaînement linéaire, régulier et non suspensif de micro-moments insécables, une succession d’instants insaisissable, une concrétion d’instantanés. S’il s’arrête, le temps disparaît de facto, mais pour combien de temps… ? Il a un sens unique : le sens inverse est un sens interdit. La flèche du temps est axialisée, vectorielle, orientée et irréversible : la victoire de l’entropie6 (dissipation de l’énergie) en est une belle démonstration. Le temps est une dimension anisotropique avec brisure de symétrie entre avant et après.

Nous savons en outre, depuis Einstein, qu’on ne peut se référer à un temps absolu universel donné a priori pour tous les recoins du cosmos, mais à des temps locaux élastiques et relatifs à un repère spatial donné et à notre vitesse de déplacement. La vitesse est un rapport qui relie l’espace au temps. Et plus elle est élevée, plus le temps est « lent ».

Inhumain, impersonnel et objectif, il s’écoule indépendamment de l’homme et de sa conscience subjective. Il est extérieur au sujet, même si, comme le reste de la matière, notre corps, assujetti lui aussi au temps, subit l’entropie. Le temps n’a pas besoin de notre perception pour exister, il n’a pas besoin d’être mesuré pour se consumer. Il s’écoulait bien avant l’apparition de l’homme, il s’écoulera encore bien après sa disparition. Il est conséquence des propriétés physiques intrinsèques de la matière et non pas pure création de l’esprit humain. Mais puisque l’homme ne possède pas d’organe sensitif capable de saisir directement le temps, il a du faire appel pour le mesurer à des repères tels que les mouvements réguliers d’objets.

En revanche, le concept de temps est une construction humaine qui n’est simple qu’en apparence. Chacun expérimente le temps, mais nul ne peut l’agripper. Celui que je cherche à saisir m’échappe car c’est un temps uni à l’espace et non indexé à une conscience. L’expérience du temps présent est rare, et sa conscience en temps réel encore plus. Car ce que je vis à l’échelle de l’instant t, je n’en ai pas encore conscience, et ce dont j’ai conscience je ne le vis plus. Expérience ou conscience, il faut choisir car c’est dans le temps qu’on pense le temps. Ce dernier n’est d’ailleurs pensable par l’homme que s’il est spatialisé, ce qui confirme la profonde corrélation entre espace et temps. L’homme est simultanément sujet pensant le temps et objet victime du temps qui le pousse dans le dos et qui fuse en lui bien malgré lui. Contrairement à la plupart des animaux, grâce à ses capacités de pensée abstraite, de conceptualisation et d’imagination, homo sapiens a un rapport privilégié au temps. En réalité, il a un rapport à la durée et non au temps lui-même. Ce que sa subjectivité perçoit c’est la durée, c’est-à-dire des intervalles de temps d’une épaisseur variable. La durée est la perception subjective et relative de l’écoulement du temps. C’est une qualification émotionnelle et signifiante du temps, un état de conscience qui dépend davantage de nos propres affects que du temps lui-même. L’ennui réduit l’impression de durée alors que les fortes émotions la prolongent, telles la peur, la joie ou l’angoisse. Bien que le « temps » humain soit très court par rapport au temps astronomique des horloges, une seconde de joie intense peut nous procurer un sentiment d’éternité ! La mémoire du passé associée à l’anticipation du futur permet par reconstruction mentale ce ressenti intérieur. La mémoire présentifie le passé et l’anticipation présentifie l’avenir. Si vous supprimez mémoire et anticipation, toute notion de durée disparaît. La mémoire permet de réactualiser le passé dans le présent, mais ce n’est plus le passé en tant que tel, ce ne sont que des traces. Passé et avenir n’ont d’existence que dans mon esprit, et en termes de réalité extérieure, ce sont deux non-êtres inaccessibles. La seule réalité objective est le flux du temps présent attaché à la matière.