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UN HOMME BLINDÉ À Dm-HAKEIM

@ L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4239-0

Sergent Raphaël ONANA

UN HOMME BLINDÉ À BIR-HAKEIM
RÉCIT D'UN SOUS-OFFICIER. . CAMEROUNAIS QUI A FAIT LA GUERRE DE 39-45
(Avec la collaboration de Patrice ETOUNDI MBALLA)

Editions L'HARMA TT AN 5 - 7 rue l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS
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AVERTISSEMENT Je tiens à faire clairement savoir que ce livre n'est pas un Manuel d'Histoire. Il n'est pas, non plus, mes « Mémoires de Guerre}). Scientifiquement, sa valeur est discutable. Il pourra provoquer la surprise et soulever l'étonnement. Mais, d'aucune manière, il ne devra guider, valablement, une critique rigoureuse. J'ai seulement voulu relever un petit pan merveilleux de ma vie. D'ailleurs, je rai fait très imparfaitement. Cela se comprend, du reste: à plus de soixante-quinze ans et très longtemps après que les différents événements se sont déroulés, la mémoire humaine a forcément d'énonnes trous. Alors, que l'on s'entende bien: je ne décris pas la Seconde Guerre Mondiale. C'est trop vaste pour moi. J'évoque cette Guerre, comme ça, presque incidemment, parce qu'elle a barré la seule et unique voie par où ma vie passait nécessairement. Bien sÛT,j'ai servi, pendant trois ans, dans l'armée, dans les Forces Françaises Libres, notamment. Mais, ce n'est pas en tant que militaire français que j'ai écrit. Ici, je ne parle - ou je le fais très superficiellement - ni de mes chefs, ni de la plupart des autres jeunes Camerounais et Africains qui ont, à divers titres et dans différents postes, pris part à la deuxième Guerre Mondiale. Qu'ils ne m'en veuillent pas. Je ne les ai pas oubliés. Au contraire, je les ai bien connus et fort appréciés. Cependant, mon livre étant essentiellement une sorte d'album familial, .leur place n'y serait pas justifiée. En revanche, j'affinne, sans toutefois rapporter la moindre preuve scientifique, que le blindage dont les Sages de ma contrée natale m'ont doté, dès le jour de ma naissance, m'a sauvé, en grande partie, de la plupart des dangers mortels en face desquels je me suis souvent trouvé. N'en riez surtout pas: ce n'est pas aussi naïf que cela.
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C'est pour toutes ces raisons «traditionnelles» que je dédie ce livre, uniquement à ma mère, une femme admirable de courage, de patience et de piété, et à ma chère épouse, un modèle parfait de fidélité, de tendresse, de compréhension et d'amour. Enfin, je dis grand merci à M. Patrice ETOUNDI MBALLA. Non seulement il a accepté de me prêter son expression si riche, mais encore, il m'a souvent servi de fil d'Ariane, afin que je puisse retrouver le bon chemin qui conduit au labyrinthe de mes souvenirs éparpillés. Plus qu'un simple collaborateur dévoué et patient, M. ETOUNDI MBALLA est, en réalité, le co-auteur de ce livre.

Raphael ONANA

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A VANT ~PROPOS

L'Mrique dite profonde, par l'intermédiaire de ses sorciers et de ses faiseurs de gris-gris, est-elle capable de doter certains individus de vertus spéciales? Par exemple, détient-elle le pouvoir de «blinder}) un homme, en le plaçant hors d'atteinte des dangers mortels? Des réponses à pareilles questions sont, assurément, très délicates; car, le phénomène échappe tout à fait à la Raison. Pourtant, le cas du Sergent ONANA Raphaël est, à la fois, intéressant et troublant. Blindé à sa naissance, selon des rites et coutumes les plus anciens, il mène sa vie tambour battant. Avec une insolence effrénée, il ignore la peur ; il brave l'adversité et méprise tout péril, parce qu'il est conscient et convaincu de la réalité de son blindage. Engagé volontaire à vingt ans, il fait ainsi la 2e Guerre Mondiale au pas de course. Son courage extraordinaire et sa santé de fer épatent ses chefs et ses camarades. Il fonce tout le temps. Partout, il se comporte comme s'il avait un défi à relever. Gabon, Soudan anglo-égyptien, Palestine, Syrie... il est sur tous les fTonts, en pleine bataille. Les promotions suivent: à vingt-deux ans, il est sergent. Le voici dans le Désert de Libye, à Bir-Hakeim, plus précisément. Dans la nuit du 10 au 11 Juin 1942, quand la 1re Brigade des Forces Françaises Libres se fraie un passage au beau milieu des lignes allemandes, le sergent ONANA Raphaël tombe, la jambe gauche presque arrachée par une rafale de mitraillette et la jambe droite criblée de balles. Mais, il est vivant. Au petit matin, il est fait prisonnier, manquant de peu d'être achevé par les soldats italo-allemands. Il sera soigné, échangé et rapatrié. Aujourd'hui, avec ses nombreux souvenirs éparpillés, il marche à reculons dans son passé. Il a soixante-seize ans.. . Vous le voyez bien: même quand il combat au front, un homme blindé [mit toujours par s'en tirer, pour mourir un jour, tranquillement, dans son lit. 7

Dans le cas du Sergent ONANA, les Sages qui l'ont blindé à sa naissance, en 1919, avaient prédit que ce « bébé ne pourrait pas mourir avant d'avoir atteint l'âge où l'homme voit les petits-enfapts de ses enfants». Ils n'avaient pas du tout menti.

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PROLOGUE
Mais... que se passe.t.il ? J'éprouve, soudain, une drôle de sensation. Pas de douleur, vraiment; cependant, une sensation de vide et d'absence, en-dessous de moi. On dirait que ma jambe s'est évanouie, tout d'un coup. Les armes crépitent toujours, dans un fracas assourdissant. L'enfer s'est embrasé, de toutes parts. Le ciel nous tombe sur la tête. C'est la guerre totale; c'est la fin du monde, en cette nuit du 10 au 11 Juin 1942. Le Désert entier sent la poudre et le sang. Nous nous battons depuis quatre jours, sans la moindre accalmie. c'est intenable. Mais, il n'y a pas de mots, pour raconter ce qui se passe, depuis que la nuit est tombée. Au-dessus de nous, le ciel rougeoie, par moments. Cela, au moins, je sais à présent de quoi il s'agit. Les Allemands aiment envoyer, dans les airs, des trucs qui brûlent comme ça. Il paraît que c'est leur façon de chercher à « créer le jour en pleine nuit ». La première fois que c'est arrivé, il y a deux semaines, environ, cela nous a semblé très bizarre. Dans notre section, nous n'avons pas cédé à la panique, certes; mais, spontanément, nous nous sommes jetés sur nos armes, prêts à faire feu sur ces nouveaux et étranges combattants célestes qui, profitant de la nuit, se préparaient à nous tomber dessus, en prenant la forme des langues de feu. - Qu'est-ce que c'est ça ? avons - nous hurlé, presque en choeur.
- C'est des fusées éclairantes, a répondu notre chef

Une telle réponse, savante et laconique, n'a servi qu'à nous intriguer davantage. Heureusement, nous avions, dans le bataillon, un camarade qui aimait tout le temps faire le dingue. C'est grâce à lui que le. commandant a mieux expliqué, quand il lui a demandé, à brûle. pourpoint:
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- Chef, tes fusées zéc1airantes... C'est quoi même, exactement? - L'ennemi s'en sert pour donner la possibilité aux véhicules de rouler dans la nuit, dans les meilleures conditions possibles, comme si c'était en plein jour. Si vous voulez, les Allemands sont, en ce moment, à l'aide de ces fusées éclairantes, en train de créer le jour en pleine nuit, pour permettre une bonne progression de leurs colonnes.. . Mais... Que se passe-t-il, soudain? Ma parole! Ma jambe gauche ne s'est tout de même pas volatilisée. En tout cas, elle ne tient plus; elle s'est dérobée sous moi. J'ai aussitôt perdu l'équilibre. Je suis tombé. Je me retrouve à présent étalé, de tout mon long, sur le sable encore chaud. Ah! que cette nuit serait belle, avec toutes ces étoiles làhaut, s'il n'y avait pas tant d'armes qui n'arrêtent pas d'aboyer. Je vais tenter de me remettre debout, pour continuer le combat. Impossible. Alors, je vais ramper, comme on nous l'a tant de fois appris. Impossible... Je commence à avoir un peu de fièvre. Tout mon corps s'engourdit. La tête me tourne un peu... Où est mon arme? L'ennemi n'a quand même pas pu me l'arracher. Je la tenais si fermement contre moi, il y a un instant, il y a quelques secondes seulement. Comment a-t-elle pu m'échapper des mains? Peut-être, sous quelque choc, j'ai dû être projeté. Autrement, je ne m'explique pas que je ne continue plus de serrer mon arme contre ma poitrine ou que je ne continue pas le combat. Quoi qu'il en soit, je sais que mon arme doit être là, tout à côté de moi, à moins d'un mètre de mon corps. Aucun Allemand ne pouvait m'approcher, quand j'avais mon fusil. Dommage! il fait nuit. 22 heures... 23 heures, peut-être. La lumière des étoiles n'est pas suffisante; la lune est plus timide cette nuit que les nuits précédentes. Autrement, j'aurais retrouvé facilement mon arme. Mais, parbleu! qu'est-ce qui m'arrive? J'ai dû crier un peu trop fort. Une masse noire a
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bondi et s'est penchée au-dessus de mon corps étalé. Dieu merci! c'est un camarade. - Fais le moins de bruit possible. - S'il te plaît !... Dis-moi ce qui arrive à ma jambe gauche. Je ne parviens plus à me lever seulement. - Ta jambe gauche. est toujours là. Mais, sûrement, tu dois être grièvement blessé. Surtout, ne bouge pas trop. Il faut attendre que le jour se lève. Là où nous en sommes, je ne peux rien faire pour toi. L'ombre s'est à nouveau enfoncée dans la nuit. J'ai enfin réalisé l'étendue de ce qui m'était arrivé. Ma jambe gauche était foutue, toute la jambe, depuis l'aine, en passant par le genou. Si le bonhomme d'en face avait relevé le canon de son fusil d'un seul petit centimètre uniquement, c'est à l'intérieur de mes intestins que la balle aurait creusé un joli tunnel. Et, bien entendu, on aurait aussitôt cessé de me compter parmi les vivants. Pour l'instant, comme me l'a conseillé mon camarade sans visage, je vais me résoudre à attendre le matin, sans crier, ni bouger. Le jour me trouvera ici, allongé, la face souillée de poussière. Les camarades viendront me ramasser... Mon Dieu! Pourvu que les Allemands ou les Italiens ne passent pas avant mes camarades!... On dit que ces salauds-là sont cruels et sadiques. On dit aussi qu'ils n'aiment pas s'encombrer de prisonniers nègres, surtout lorsque ces derniers sont des blessés graves. Ils m'acheveraient, à coup sûr, d'urie balle en pleine tête. Fasse le Ciel que ce soit mes camarades qui arrivent les premiers! Au fait, à quelle distance se trouve Bir-Hakeim de Poupouma, mon village natal? A quelle distance se trouve ce Désert de Libye du toit famîlial sous lequel ma mère et mes deux soeurs m'attendent, dans l'angoisse quotidienne? Je ne peux pas savoir. D'ailleurs, dans tout le bataillon de l'Oubangui, je ne pense pas qu'une seule personne puisse le savoir, avec exactitude, surtout si l'on tient compte de l'itinéraire que nous avons suivi, avant 11

d'arriver ici. On ne saurait imaginer chemin des écoliers plus tortueux et plus hasardeux. Nous avons avalé des pays, des espaces et des kilomètres. Tout cela, le plus souvent, à pied. Heureusement, le corps humain à la bonne faculté de ne pas s'user, à partir de la plante des pieds. Autrement, nous aurions sûrement atteint Bir-Hakeim, non plus en marchant, mais, en roulant carrément sur nos rotules. En tout cas, à partir d'ici, Poupouma se trouve pratiquement à l'autre bout de la terre. A partir d'ici, même mes pensées ont du mal à retrouver le chemin qui y mène. Sagement, je vais attendre la lumière du jour. Je ne vais pas désobéir à mon camarade qui m'a recommandé de ne pas faire du bruit. Ma douleur commence à se faire atroce. Je vais m'y résigner. je n'ai pas d'alternative. De toute façon, je ne peux même pas bouger... Quand le matin sera là, j'espère que mes camarades vont songer à se dépêcher. Dans ce terrible désert, le sable n'est pas du tout un matelas rembourré. Si mes camarades ne se dépêchent pas suffisamment, la chaleur va me tuer, tout aussi sûrement qu'une balle allemande ou italienne, logée en pleine tête. Pourvu que mes camarades soient les plus rapides 1... Si les Allemands ou leurs petits amis Italiens passent les premiers, adieu la vie!... Mon corps pourrirait ici même, à Bir-Hakeim. Il ne recevrait point de sépulture. Les sables de Libye me serviraient de linceul. Quant aux habitants de mon village, ils n'en sauraient rien, tout de suite. Bir-

Hakeim est à une trop grande distance de Poupouma.
..

Aucun tam-tam ne pourrait annoncer la nouvelle de ma mort. Cette nouvelle arriverait bien tardivement à Poupouma, de longues années après la fin de la guerre. Pauvre maman! Elle n'aurait plus alors que le souvenir, pour l'arroser de ses lannes et le draper dans sa tendresse... Si les Allemands ou les Italiens passent les premiers, c'est sûr qu'ils vont me tuer. Tant pis! c'est ça la guerre. Mais, si je dois être achevé par l'ennemi, mon 12

r-unique consolation serait le fait d'être mort pour le monde libre et, surtout, pour la France... A ce propos, ce matin même, nos chefs nous ont remonté beaucoup le moral; ils nous ont gonflés à bloc, quand ils nous eurent appris que le Général De Gaulle luimême s'intéresse à nous. Ils ont assuré que le Général De Gaulle a envoyé à notre patron, le Général Koenig, un télégramme flatteur, dans lequel il a expressément demandé qu'on nous dise que nous, les combattants de Bir-Hakeim, sommes « l'orgueil de la France». Il aurait ajouté que la « France entière nous regarde ». Alors, là même où, présentement, je suis couché, je baigne dans une grande fierté, malgré ma jambe broyée, qui me fait de plus en plus maL Je sais que la France entière, la France Libre, bien entendu, me regarde et m'admire; je sais que la France entière est fière de ce que j'ai fait et de ce que mes camarades continuent de faire. Par-delà la distance énorme, par-delà les ténèbres de la nuit, cette France-là, que je ne connais pas et que j'aime de tout mon coeur, m'a vu tomber; elle compatit à ma douleur. Elle sait que je suis tombé pour elle, afin qu'elle recouvre un peu de sa dignité et de son honneur perdus. La France entière me regarde. Le Général de Gaulle est un Monsieur très sérieux. Il ne peut pas mentir. Il a donné l'assurance que la France a les yeux tournés vers Bir-Hakeim. Ici, à Bir-Hakeim, nous avons le droit de nous considérer comme des héros. Grâce à notre courage, nous avons fait clairement comprendre aux Allemands et aux Italiens que la France, même bousculée de toutes parts, même écrasée par des défaites successives, demeure un empire inexpugnable. A l'échelle incommensurable de la grande gueue Mondiale, notre combat à Bir-Hakeim est, sans aucun doute, comparable à une simple goutte d'eau dans l'océan. Cependant, grâce à nous, Rommel, le fameux «Renard du Désert », et ses alliés Italiens savent désormais que, quoi qu'il arrive, la France ne sera jamais 13

réduite à la dimension ridicule d'un tapis qu'on aurait déroulé, avec la peur dans l'estomac, sous les pieds de l'ennemi vainqueur. Quelle que .soit la fortune de cette grande Guerre, longtemps après, les Allemands se souviendront de nous, combattants de Bir-Hakeim. Pour le moment, je suis toujours en vie. Je suis juste blessé, grièvement, à la jambe gauche... D'ailleurs, pendant que nous y sommes, je commence à ressentir une autre douleur lancinante à la jambe droite, tout près de la cheville et, aussi, un' peu au-dessus du genou, dans la région du fémur. On dirait que mon pantalon s'est mouillé dans toute cette zone. Il n'y a pourtant pas de mares d'eau par ici, pour croire que je serais tombé dans l'une d'elles. De plus, je meurs littéralement de soif Je ne vois pas avec quoi j'aurais pu faire pipi. Il n'y a plus une seule goutte d'eau dans tout mon corps. Pas de doute: c'est du sang. C'est mon sang qui suinte. Forcément, je dois être blessé, également, à la jambe droite. Peut-être grièvement aussi, puisque, de plus en plus, j'ai l'impression que cette jambe droite s'est détachée du reste de mon corps. On va mieux voir ça, quand le jour se sera levé... En attendant, on peut dire que mon bonhomme d'en face ne m'a pas du tout loupé. Heureusement, pour moi, son arme semble porter bas. En fait, je devrais dire que j'ai eu une sacrée chance. Je ne dois rien, ni à une maladresse possible du tireur, ni, encore moins, à quelque esquive de ma part. Pour dire vrai, mon bonhomme d'en face ne m'a même pas visé. C'est à peu près certain qu'il ne sait pas et qu'il ne saura jamais qu'il a blessé, en cette nuit, un sergent français du Bataillon de l'Oubangui. En effet, dans un combat de nuit, où l'on donne l'assaut, comme celui-ci, on tire seulement, on tire encore, on tire toujours, jusqu'à ce qu'il ne vous reste plus de munitions. A moins que l'ordre du cessez-le-feu ne vienne imposer l'arrêt des hostilités. Au coeur de cette furie, on est surpris d'être encore en vie ou d'être seulement blessé. 14

L'ardeur au combat et le courage proprement dit ne déterminent plus grand'chose. C'est le pur hasard qui, à ce stade-là, commande la plupart des opérations. Mourir ou être fait prisonnier, c'est encore, à quelque chose près, exécuter les ordres stupides du même Général Hasard. Le Hasard 1... Ah, non 1... Parbleu!... Dans mon cas, ce n'est pas du tout un problème du Hasard. La douleur qui provient de mes nombreuses blessures m'a donc fait perdre complètement la tête. Il ne s'agît pas du moindre Hasard possible. Ici plus qu'ailleurs, je détiens la preuve la plus éclatante que je suis effectivement un homme blindé. Je ne peux jamais mourir à vingt-trois ans seulement. C'est parfaitement impossible. Le jour de ma mort, j'aurai déjà vu, comme l'ont prédit les Anciens de ma contree qui m'ont blindé le jour de ma naissance, les enfants de mes petits-enfants. Diable. ! Comment j'ai pu, un seul instant, oublier d'y penser? Sans mon blindage, je serais, depuis deux heures, couché parmi les autres morts. Je suis toujours en vie. Ce n'est pas par hasard. Je suis un homme blindé, à jamais. Les balles de fusil peuvent me transpercer; mais, jamais, elles ne pourront me tuer, avant que je n'aie vu la progéniture qu'on m'a promise. Les balles peuvent m'atteindre partout ailleurs, mais, jamais en pleine tête. Elles pourraient broyer tous mes os ; mais, jamais, elles ne me troueraient le coeur, de manière à ce que ma vie s'achève, avant l'accomplissement des oracles faits par ceux-là qui avaient le pouvoir d'écarter de moi des périls morteÎs. Demain, au lever du jour, même si c'est les Allemands et les Italiens qui passent les premiers, je n'ai rien à craindre. Ils seront, sans qu'ils le sachent euxmêmes, sous le charme de mon blindage. Ils pourraient achever tous les autres blessés; mais, ils vont m'épargner. A ma vue, ils seront transformés en robots mécaniques. Au lieu de me tuer, ils vont plutôt me soigner, quelle que soit leur cruauté habituelle, quel que soit le mépris 15

profond dans lequel ils tiennent les «Français de couleur}). Ils auront envers moi des gestes nobles, dans la plus pure tradition militaire. Ils ne seront plus libres de leurs mouvements. Ils n'auront aucun pouvoir d'abréger ma vie, actuellement. S'ils le tentent, leur épée restera coincée dans le fourreau; leurs fusils vont s'enrayer, de manière inexplicable. Malgré mes blessures, je devrais me réjouir. Je suis toujours en vie. Ma bravoure et mon honneur sont intacts. Je n'ai pas trahi la France. Une profonde tristesse gît cependant au fond de mon coeur: c'est le fait de savoir que mes camarades vont désormais devoir se débrouiller sans moi. Ma pensée chaleureuse continue de les soutenir au combat. Ma sympathie leur est acquise à jamais. Eux aussi, ils ne pourront jamais m'oublier. Nous avons fait de si belles choses ensemble L.. Quand le jour se sera levé, le secours me viendra de mes camarades, des Allemands ou des Italiens. Je les attends tous, avec la certitude que nourrit un homme blindé à qui rien de tàcheux ne peut arriver, parce qu'il a encore une infinité de rendez-vous à honorer avec la vie. Les Allemands et leurs amis italiens ne me font pas peur. Je ne sais pas, en revanche, ce que l'on va faire de mes deux jambes blessées. Va-t-on les amputer ou les soigner simplement? A la rigueur, je pourrais tolérer qu'on ampute une seule jambe. Les deux à la fois... jamais. Je ne me représente pas en train de vivre sans jambes. Cette vie-là ne vaut pas la peine. Pourtant, il faudra absolument que je continue de vivre. " Quoi qu'il advienne, la guerre est bel et bien finie pour moi. On ne fait pas la guerre (tvec des béquilles. On ne la fait pas, non plus, assis dans une chaise roulante. A moins que l'on ne vous attache les moignons à des gâchettes d'armes automatiques, qu'on actionnerait à partir des bureaux et des installations du Quartier Général. Donc, je retourne bientôt au Cameroun, à Poupouma, mon village natal. Je vais y retrouver maman 16

et mes soeurs. Maman va se mettre à pleurer à ma vue. De joie, de fierté ou de tristesse. Tout dépendra de l'état dans lequel je vais me présenter à elle... Je raconterai aux enfants du village mille et une histoires vraies. Même les adultes pourront se joindre à notre cercle. Tousles gens aiment entendre les histoires qui viennent des pays et des régions du monde dont ils ne devinaient pas, jusque-là, la simple existence... Je n'inventerai rien. Je raconterai des histoires parfaitement authentiques. Je ne vais recourir à aucun subterfuge. Avec tout ce que j'ai vu et vécu, j'en aurai assez pour tenir la scène pendant des mois et des mois. J'ai, précisément, la chance d'avoir vécu intensément; surtout au cours de ces trois années que je viens de passer sous les drapeaux, à guerroyer. En tout cas, à vingt-trois ans, j'en sais, grâce à la guerre, bien plus sur l'homme, sur ses espoirs et sur ses déceptions, sur ses gloires et sur ses déshonneurs, sur ses victoires et sur ses défaites, que n'importe quel vieillard de ma tribu. Mes auditeurs, très attentifs, vont s'intéresser, sans aucun doute, à mes jambes, amputées ou couvertes d'honibles cicatrices. Ils vont poser des questions à leur sujet. Ils vont s'étonner du fait que je suis toujours en vie, après avoir pratiquement vu la mort en face. Je ne vais rien leur cacher. Je leur dirai tout. Je sais même déjà comment, chaque fois, je vais commencer mes récits: <dL ETAIT, UNE FOIS, UN HOMME BLINDE A BIRHAKEIM »...

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