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Un illettrisme républicain

De
176 pages
Qu'est-ce que l'illettrisme ? Comment le repérer et y remédier ? Quelle différence y a-t-il avec l'analphabétisme ? Cet ouvrage, fruit de vingt ans d'enseignement, renvoie à l'analyse des transformations qui ont conduit à parler d'illettrisme au moment où la massification de l'enseignement diffusait des connaissances demeurées jusqu'alors l'apanage d'une élite. L'histoire de l'alphabétisation est une des clefs qui permet de comprendre celle des politiques de lutte contre l'illettrisme.
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Un illettrisme républicain

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Alain CHENEVEZ, De l'industrie à l'utopie: la saline d'Arc-etSenans,2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l'ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements,2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu'on dit charnel dans la publicité alimentaire, 2006. Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel et l'espace: de la ville d'art à la métropole, 2006. Pauline V. YOUNG, Les pèlerins de Russian-Town, 2006 (édition originale 1932). Evelyne SHEA, Le travail pénitentiaire: un défi européen, 2006. Régine BERCOT, Frédéric DE CONNINCK, Les réseaux de santé, une nouvelle médecine?, 2006. Gérard REGNAULT, Valeurs et comportements dans les entreprises, 2006. Keltoum TOUBA, Le travail dans les cultures monothéistes, 2006. Maryse BRESSON (dir.),La psychologisation de l'intervention sociale, 2006. Laurent GILLE, Aux sources de la valeur, 2006. Pierre TEISSERENC (dir.), La mobilisation des acteurs dans l'action publique locale, 2006. Françoise cRÉZÉ, Michel LIU (coordonné par), La rechercheaction et les transformations sociales, 2006. Gilles LAZUECH et Pascale MOULÉVRIER (dir.), Contributions à une sociologie des conduites économiques, 2006. Jean STOETZEL, Théorie des opinions, 2006.

Gérard Deshays

Un illettrisme républicain

L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique ~75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr
2006 ISBN: 2-296-01694-4 EAN : 9782296016941 @ L'Harmattan,

"Messieurs... il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles, elles ont le devoir de civiliser les races inférieures." Jules Ferry Débats parlementaires. Paris, 1885.

"Notre sentence n'est pas sévère. On grave simplement à l'aide de la herse le paragraphe violé sur la peau du coupable. On va écrire par exemple sur le corps de ce condamné - et l'officier indiquait l'homme: "Respecte ton supérieur." Franz Kafka La colonie pénitentiaire. 1914.

À REBOURS

Faut-il postuler un illettrisme républicain comme on s'est plu à évoquer un élitisme républicain? Faut-il admettre cette construction en miroir et accorder sans trop chipoter cette vénérable onction politique qui nous ramène d'un coup, mais à l'envers, la gloire de Ferry? Faire tourner la roue à rebours pour revenir aux origines de l'épopée républicaine? Toutes les fms de siècle se ressemblent. Magie du chiffre ou récurrence des cycles, la décadence appelle un retour aux sources. TIfaut alors se livrer à un travail de restauration. Remettre en état ce qui a été saccagé. L'invention de l'illettrisme c'est, sous cet angle, une vengeance de lettrés. Et l'on sait combien l'état de l'école dans notre pays excite la hargne des tenants de la tradition. Pour eux, tous les malheurs du temps sont redevables à la décadence scolaire. Et l'illettrisme, devient le signe tangible qu'il est temps de renouer avec l'école républicaine. La question de l'illettrisme ne se réduit pourtant pas à cette injonction politique. Et c'est toute une affaire que d'en esquisser les contours et d'en débusquer les sources. Depuis vingt ans, les tentatives n'ont pas manqué. On voudrait ici en faire un examen raisonné. Car l'analyse de l'émergence de cette question sociale n'est pas simple. TI faut se demander pour commencer quelles ont été les justifications avancées pour promouvoir l'urgence à mettre en œuvre une politique d'éradication de l'illettrisme. Les deux décennies écoulées depuis la "découverte" de l'illettrisme, ont été pour l'essentiel employées à mettre en œuvre une "prise de conscience" de l"'ampleur" et de l'acuité du "problème" (Geffroy,1999). Les raisons et justifications de l'urgence à agir sont relativement circonscrites et donc repérables. Spécieuses pour partie, mais il n'importe, car le propos est de les analyser.

Les critiques n'ont pas manqué et nombre d'analyses ont à juste titre souligné les apories et les caricatures qui fourmillent dans cet argumentaire. Cette lecture critique il faudra la reprendre. Mais il nous semble nécessaire de pousser plus avant en examinant sous un angle positif les arguments déployés, car l'émergence d'une telle problématique ne repose pas sur du vide. Toutes sortes de justifications ont été avancées et elles avaient certainement du sens pour leurs auteurs, individus ou institutions. Ces discours justificatifs ont une caractéristique commune: très peu soucieux du passé, ils sont arc-boutés sur le présent et sur son devenir. C'est la situation actuelle et son évolution attendue qui sont mis en avant pour emporter la conviction. En ce sens, le discours de l'illettrisme est bien contemporain du discours écologiste qui, par précaution, place le présent sous la magistrature de l'avenir. Le temps est venu d'une écologie de la lettre. L'illettrisme est une question qui a été posée en France. Le terme lui-même est français, intraduisible dans d'autres langues dit-on. Non que la question ne se soit pas posée ailleurs, dans les pays industriels et notamment anglo-saxons comme nous le verrons, mais le phénomène est alors désigné sous un autre vocable. On y parle d'analphabétisme fonctionnel ou encore de compétences de base. En dépit de l'apparente proximité, il nous semble que le terme illettrisme traduit une vision tout à fait spécifique, sans équivalent dans d'autres pays. Les conceptions divergent profondément. Elles ont à voir avec la place de l'École et de la République. Cette spécificité trace une ligne de démarcation perceptible à tous les niveaux et dont les avatars de la fameuse enquête de l'O.C.D.E. que nous examinerons ici, apportent une confirmation particulièrement visible. On ne peut rien comprendre à cette affaire si on ne dégage pas la spécificité toute historique de l'illettrisme tel qu'il est cultivé en France. TIest d'ailleurs hautement significatif que la question ait été politiquement inscrite dans la sphère du social et non dans celle de l'éducatif. Ce n'est pas le Ministère de l'Éducation nationale qui en a été saisi mais celui des Affaires sociales. Façon de tourner la difficulté pour une part, mais surtout changement de registre. 10

Vingt ans auront été nécessaires pour que l'Éducation nationale reprenne le discours et accepte d'en assumer partiellement la responsabilité. Long délai. TI faudra donc rassembler les indices qui permettent d'inscrire l'illettrisme dans sa dimension scolaire et républicaine qui constitue justement sa spécificité. Ce qui suppose une inscription historique et culturelle mais également territoriale. Ou plutôt nationale. Car tel est bien le cadre dans lequel s'inscrit cette politique. On le voit bien quand on parcourt le territoire national jusqu'à ses confins d'Outre-mer. Les DOM constitüent un laboratoire révélateur. La projection dans un univers tropical des normes instituées à Paris éclaire d'un jour très cru les "évidences" métropolitaines (de Lescure, 1999). La mise en perspective historique apporte quant à elle un éclairage sur l'articulation analphabétisme-illettrisme, un des points d'achoppement de l'analyse du phénomène. À n'en point douter une des clefs permettant d'analyser une résurgence qui est aussi métamorphose. Comment a-t-on glissé d'une problématique classique en terme d'analphabétisme à une interrogation nouvelle en terme d'illettrisme? Là encore l'école constitue le pivot autour duquel cette révolution a pu être conduite. D'ailleurs quelle pratique faut-il interroger? La lecture est souvent convoquée, seule parfois et de surcroît inscrite dans un cadre scolaire, pour mesurer l'illettrisme. Approche très réductrice mais hautement significative. Là encore, au-delà de la critique, il faut tenter de délivrer les raisons qui légitiment aux yeux de leurs analystes cette réduction qui leur paraît pleinement justifiée. L'écriture, quant à elle, est examinée sous des angles spécifiques, au premier rang celui de l'orthographe. Autre réduction qu'il faudra là aussi interpréter. Singulièrement la troisième pratique canonique, compter, est plus parcimonieusement mise en avant. Toujours stipulée dans la trilogie "lire, écrire, compter", il n'en est plus vraiment question dès qu'il s'agit d'effectuer un repérage ou une conceptualisation de l'illettrisme. C'est même sur ce registre que s'effectue la rupture avec l'approche anglo-saxonne. L'analphabétisme fonctionnel y attache pour sa part une Il

importance majeure et presque exclusive. Les anglo-saxons ne distinguent-ils pas literacy et numeracy comme deux savoirs spécifiques, la maîtrise de la lettre et celle du chiffre? Surplombant ces différentes dimensions et les englobant, une question peut-être plus fondamentale se pose; elle ordonne la saisie et le sens du phénomène. Faut-il considérer que l'illettrisme se situe sur un registre technique, celui de la maîtrise des savoir-faire, scripturaux par exemple, ou bien de déchiffrage des signes alignés sur la feuille blanche, maîtrise permettant l'accession au sens, version formelle et minimaliste. Faut-il à l'inverse, considérer que la question s'attache au contenu en terme d'opposition connaissance-ignorance, questions de savoir et non plus simplement de savoir-faire. Sans doute sont-ils liés, mais on peut mettre l'accent sur l'un ou sur l'autre versant et la conception change de sens. La confusion, souvent entretenue, opacifie l'approche. . L'illettrisme est une chose, les illettrés une autre. On pourrait d'ailleurs soutenir que l'illettrisme existe bel et bien sans qu'il y ait pour autant d'illettrés. Ou l'inverse. Ce n'est pas un paradoxe. Il faut rappeler que le mot illettré est ancien. Au Moyen-âge le partage se fait autour de la connaissance ou de l'ignorance du latin. D'un côté les clercs, de l'autre les laïcs, réputés illettrés. (Verger, 1993) L'illettrisme est une notion toute contemporaine. Une défmition large de l'illettrisme en terme de savoir, voire de savoir-faire ou de savoir-être, permet d'avancer que nous sommes tous illettrés. Inutile de référer à des savoirs ésotériques ou hautement techniques. Il suffit de se rapporter à la connaissance des langues. Ignorer l'anglais, de nos jours, n'est-ce pas déjà un indice d'illettrisme? Cela est aujourd'hui clairement attesté (ANLCI, 2003a). La multiplicité des langues, ne serait-ce qu'en Europe, marque pour tous les limites de ce qui peut être connu et maîtrisé et donc un illettrisme potentiel. Les illettrés c'est autre chose. On peut longuement s'employer à construire l'illettrisme sans disposer pour autant des illettrés dont il faudra pourtant s'assurer pour mettre en œuvre les politiques les concernant. Or la tâche est plus ardue. En vingt ans de lutte contre l'illettrisme les discours sur les illettrés n'ont jamais manqué. lis sont venus d'emblée comme 12

une justification de l'urgence à agir. Mais la connaissance de la population concernée est demeurée modeste comme s'il s'agissait d'une question secondaire. C'était sans doute le cas pour les initiateurs de ces politiques. La situation n'est d'ailleurs pas si originale. C'est la règle des politiques sociales que d'être lancées avant que de trouver leur public. Et il arrive parfois que ce public tarde à venir. Qui sont ces victimes désignées, si discrètes dans leur existence, dont il se chuchote qu'elles se cachent par honte? De quelque côté que l'on se tourne, on se trouve donc confronté à une situation qui juxtapose beaucoup d'affmnations et autant d'ignorances. Sans doute faut-il postuler que cette importante dissociation n'a rien de fortuit, qu'elle possède sa rationalité, que loin d'être une faiblesse c'est au contraire une force qui offre l'opportunité d'affirmer avec volontarisme un projet entièrement ramassé dans son énonciation. Un devoirêtre en quelque sorte. Un avatar actuel de l"'élitisme républicain" .

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CHAPITRE 1 POLITIQUES DE L'ILLETTRISME

TIy a donc eu un surgissement. Une grande cause nati<~nale venue se joindre à quelques autres. La lutte contre l'illettrisme décrétée priorité nationale en 1998, article 149 de la loi contre les exclusions. On pourrait parler d'innovation socio-politique si le terme n'était si fortement connoté technologie. Une telle affaire, au plan public, se construit en deux phases. D'abord c'est un événement qu'il faut mettre en scène. Abreuver les media: alimenter en images, en témoignages, en déclarations. Faire sensation. Un scoop; ça ne peut pas durer bien longtemps. La lassitude vient vite. Il faut vraiment forcer le trait. Esquisser une caricature. Faire vivant, proche; "vous les côtoyez tous les jours, sans même le savoir. Ils sont parmi vous; ce passant que rien ne distingue, ce jeune homme sans histoire, ce voisin que vous saluez chaque matin. " Peuple invisible, silencieux, immergé. Le mal se répand tel une épidémie menaçante. Frissons. "Vos frères en souffrance." Si profondément blessés. "Mes amis, à l'aide !" Tant de détresse ignorée. Un scandale au pays de Ferry. Mais le temps presse. TIfaut faire vite et fort. Campagnes de pro. TI faut un cocktail gagnant: victimes poussées à l'avantscène, militants criant leur indignation, scientifiques apportant leur expertise, politiques prenant calmement et fermement leurs responsabilités. Scénario monotone mais bien rôdé. Efficace dans son genre. Ensuite les lampions sont éteints. TI faut maintenant tenir dans la durée, s'inscrire dans un programme, faire sa place parmi tant d'autres priorités. Monter une commission, échafauder un budget, pérenniser une structure. Être vu et entendu. Que les électeurs soient tenus informés pour assurer

un retour sur investissement. Relancer l'action périodiquement. Prendre la mesure de l'écho qu'elle suscite. Jauger les alliances possibles. Étendre l'action si nécessaire. Alterner les temps forts et les temps faibles en fonction de la conjoncture. Mettre en sommeil. Il sera toujours temps de réactiver. D'autres priorités. En profiter pour étoffer les équipes, élaborer les rapports. Laisser monter les polémiques. À moins que la question, trop usée perde de sa pertinence, qu'il faille l'abandonner ou la métamorphoser pour lui donner un coup de jeune. Un tel scénario n'a rien d'original. C'est grosso modo celui qui inspire la mise en place de n'importe quelle politique sociale. La trame en est connue et somme toute rassurante. Dès lors qu'est-ce qui peut singulariser la place de la "lutte contre l'illettrisme"? Rien d'autre que son objet: l'école. L'école qui tient une place éminente dans l'imaginaire national puisqu'elle en est constitutive. La genèse de cette politique a été maintes fois exposée et plutôt que de trop nous attarder à en détailler le cours, nous préférons explorer cette allégeance déniée à l'institution scolaire. L'illettrisme c'est d'abord une notion religieuse. Ce sont des missionnaires qui l'ont forgée. Situation paradoxale dans un pays où l'école porte par excellence et presque seule le principe de laïcité. Par quelle singulière trajectoire une telle notion a-telle pu intégrer le giron de l'école laïque au point de devenir une priorité du ministère de l'Éducation nationale? Par quel cheminement tortueux a-t-on élaboré cet illettrisme républicain?
TÉMOIGNER

La grande pauvreté, la pauvreté extrême, c'est sur ce terreau qu'est né l'illettrisme. Le "père Joseph" Wresinzki et son équipe d'ATD ont inventé ce néologisme parce qu'il leur était nécessaire. Quel mot trouver pour dire la détresse des familles sous-prolétaires face à l'école où elles sont à peine reçues et, quand par rencontre elles y viennent, si mal acceptées? Comment nommer cette absence de prise sur la parole qui 16

laisse "les plus démunis" sans voix et donc sans réponse face à l'ostracisme qui les menace? Faut-il les dire analphabètes? Non, les familles sous-prolétaires n'acceptent pas cette épithète infamante; dans analphabète on entend bête, disent ces familles. Fâcheuse confusion! Ce sera donc illettrisme. Comment comprendre cette coalescence entre illettrisme et pauvreté? Pour le "père Joseph", dont l'organisation s'est constituée comme une scission d'Emmaüs, la pauvreté n'est pas seulement matérielle, elle est avant tout spirituelle. C'est l'absence d'accès à la culture qui constitue le plus grand déni de dignité humaine. C'est l'incapacité de lire qui assigne les pauvres à la marge de la société, au rejet et à la honte. C'est cette fatalité, transmise de génération en génération, qu'il faut briser. "En 1977, le mouvement a lancé un défi à lui-même et à la société: Dans dix ans, qu'il n'y ait plus un seul illettré dans nos cités, que chacun puisse apprendre un métier, que celui qui sait apprenne à celui qui ne sait pas." (Couder, 1984). Voilà dessiné le principe même de la lutte contre l'illettrisme tel que le concevaient ses initiateurs. Tout y est ou presque. C'est un défi à relever et non une politique à mettre en place, ce défi concerne les pauvres eux-mêmes et leurs "alliés" d'A.T.D., enfin cet apprentissage doit déboucher sur la connaissance d'un "métier". Tout ici marque la prise de distance, si ce n'est la rupture, avec l'école républicaine. D'abord l'affmnation qu'il existe des illettrés là où la scolarisation de toute la population est une réalité et un principe depuis longtemps généralisé. Ensuite la référence au principe de la très ancienne méthode mutuelle: "que celui qui sait apprenne à celui qui ne sait pas", là où l'adoption de la méthode simultanée, un seul maître devant les élèves, a été de si longue date, entérinée. C'est le monopole professionnel de l'apprentissage exclusivement réservé aux enseignants qui est remis en cause, au nom de l'entraide mutuelle (Querrien, 2005). Enfin la préparation à un "métier", ce terme désuet qui a depuis beau temps cédé la place au travail et à l'emploi, et dont il est notoire que ce n'est pas la priorité de l'école, davantage 17

tournée vers ce qui constitue sa vocation, former des citoyens conscients de leurs devoirs et pétris de culture française. Sans compter que l'idée de constituer les pauvres en catégorie particulière, justiciable d'un régime ad hoc, introduit une brèche dans l'égalité et l'universalité républicaine. Sans doute cette idée d'un traitement scolaire spécifique des populations marginalisées nous est elle devenue familière. Donner plus à ceux qui ont moins est devenu aujourd'hui un credo qui irrigue bien des politiques sociales, des Z.E.P au R.M.I., mais il n'en était pas de même au début des années 80. Bachmann et Le Guennec rappellent combien la pose des premières pierres des politiques de lutte contre la pauvreté, ont été difficile à accepter et à concevoir pour les gouvernements socialistes du début des années 80, dans la mesure où cette rhétorique leur paraissait si profondément marquée par une conception conservatrice, soupçonnée de rompre avec l'universalisme républicain. (Bachmann, Le Guennec, 2002). L'illettrisme est donc, dans sa conception même, une notion qui tranche avec les attendus de l'école. Elle s'inscrit dans une perspective évangélique qui recueille et délivre la parole des pauvres, porteurs d'espérance. Le Défi n'est pas seulement celui d'éradiquer l'illettrisme, il est surtout la possibilité de permettre aux pauvres de témoigner face aux hommes dans le siècle, de les élever à la dignité d'être les porteurs d'un message d'espoir. Comment un tel discours a-t-il pu alimenter un renouveau de la pédagogie scolaire dans une période qui laisse si peu de place au spiritualisme évangélique? Il a fallu pour y parvenir bien des détours, mais il faut conserver en mémoire cette conception religieuse originelle avec tout ce qu'elle peut comporter d'incongru à notre époque, pour en interroger le sens. TIse trouve en effet, que la première campagne d'alphabétisation de masse n'a pas été exempte d'une eschatologie religieuse. TIfaut même dire que cette perspective de salut par la lettre a été au principe de l'alphabétisation dans le mouvement de la Réforme protestante et il est singulier d'observer cet étonnant retour d'intercesseurs religieux dans une époque qui s'en situe plus que jamais à distance. Ce qui montre, si l'on désire comprendre cette étrange résurgence d'une politique d'alphabétisation, qu'il faut la resituer dans une 18

perspective historique pour en saisir les ruptures mais aussi les continuités, pas toujours apparentes. Reste qu'avec la mise en forme effectuée par A.T.D., on peut considérer que les caractéristiques de l'illettrisme sont entièrement dessinées. C'est pourquoi les innombrables tentatives de définition qui suivront dans les années 80-90 et qui ambitionneront de lui donner une dimension scientifique manqueront leur objet. TI n'y a ni seuil scientifique à l'illettrisme, ni description objective possible. Cela n'a aJlcun sens et se trouve d'emblée voué à l'échec. A contrario, dans la perspective ouverte par A.T.D., il n'y a aucune chance pour que le "problème" essaime sur toute l'étendue de la société. L'affaire aurait pu parfaitement rester confmée au cercle somme toute étroit de la grande pauvreté et à son "peuple". Nul n'aurait trouvé à y redire. Mais deux dimensions vont modifier le cours des choses. D'abord loin de se confiner au discours religieux, A.T.D. en appelle aux Droits de l'Homme couplant ainsi le particularisme chrétien et l'universalisme laïc. Ce couplage procure un écho bien supérieur au message délivré. D'autant qu'ATD a mené une action très intense auprès des plus hautes instances politiques nationales et internationales (Lahire, 1999). Enfin et surtout, car sans cela rien n'aurait été possible, le début des années 80 voit monter le chômage et la thématique de la pauvreté ou plus exactement, expression symptomatique, de la nouvelle pauvreté, celle qui est susceptible dit-on, de frapper aveuglement tous et chacun. Cette situation nouvelle et passablement angoissante va provoquer un intense appel d'air entraînant le désenclavement du discours sur l'illettrisme, qui va se trouver par la même occasion échapper à ses initiateurs. La question va alors changer de registre. Elle va venir bientôt envahir l'agenda politique et par suite se trouver faire la une des gazettes.
DÉSCOLARISER

Au début de 1984, hommage involontaire à Orwell et à sa novlangue, la Commission nommée par le Premier ministre un an plus tôt remet un Rapport intitulé: Des illettrés en France. 19