Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Un islam fidèle et moderne

De
288 pages
L'auteur s'engage dans une présentation de l'islam avec une double exigence : un islam qui se veut fidèle à son allégeance aux textes mais aussi résolument moderne. L'ouvrage pose alors le problème de la responsabilité des musulmans et des non-musulmans dans la réussite ou l'échec de vivre ensemble. Inspiré par le Coran, respect, justice et acceptation de la différence sont pour l'auteur les clés du dialogue.
Voir plus Voir moins

UN ISLAM FIDÈLE ET MODERNE

EL HADJI SAMBA KHARY CISSÉ

UN ISLAM FIDÈLE ET MODERNE

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10275-0 EAN : 9782296102750

DÉDICACE
À mon père Pour cet amour sans bornes que tu m’as voué toute ta vie durant.

PRÉFACE
L’espace d’un livre, Cissé El Hadji invite son lecteur dans l’univers de l’islam, expliquant avec intelligence les fondements et la finalité de sa foi, abordant les questions que pose la modernité sans jamais trahir les principes de son identité musulmane. Ce livre est avant tout une invitation à un échange authentique, qui refuse toute forme d’ethnocentrisme, consistant par exemple à vouloir définir l’islam selon les catégories des Lumières et de la laïcité. Pour apprécier une civilisation, il faut prendre la peine de la percevoir de l’intérieur, selon ses propres critères et ses références légitimes. Autrement, on ne parvient à en saisir la réalité qu’à travers le prisme réducteur de concepts étrangers qui appartiennent à une autre histoire et à une autre culture. Dialoguer, ce n’est pas attendre de l’autre qu’il dise ce que l’on désire entendre. Position trop courante dans la tendance laïciste dominante qui ne veut pas voir plus loin que le bout du nez de l’Occident. En règle générale d’ailleurs, les intellectuels musulmans qui ont le plus souvent droit à la parole, aux niveaux académique et médiatique, sont ceux dont l’univers mental est colonisé au point qu’ils réclament une révolution des Lumières qui n’a jamais eu lieu d’être pour les savants musulmans, pour la simple et bonne raison que l’islam a aussi bien été une culture de la foi que de l’intelligence, de la religion que de la science.

9

Par bonheur, nous n’avons pas ici affaire à une plume complaisante, qui suit servilement le cortège des nouveaux intellectuels musulmans, lesquels ne se lassent pas de répéter que l’islam doit entreprendre une réforme philosophique, au même titre que celle qui a secoué et traversé l’Église. Ce serait confondre les genres, se livrer à des amalgames douteux. Non. Chacun est prié, dans ce livre, de laisser en chemin ses préjugés, et de faire l’effort de s’engager dans un réel dialogue de civilisations, tout en ayant conscience que sinon, nous continuerons à nous embourber dans le piège des malentendus et la logique de confrontation. Hani Ramadan Genève, janvier 2010

INTRODUCTION
Dans notre démarche pour rendre les choses intelligibles, nous partons inévitablement d’un endroit. De ce point nous définissons, compte tenu de la relativité du mouvement, un référentiel ou un angle sous lequel nous regardons et analysons les choses. Le nôtre sera le référentiel islamique. Ainsi, cette odyssée, ce témoignage se veulent de l’intérieur. C’est le point de vue d’un croyant. Il le revendique même. Il plaide pour un islam à la fois archaïque et moderne, c’est-à-dire fidèle aux invariants du culte, et universellement moderne par sa capacité à intégrer dans sa dynamique, le paramètre espace-temps. Parce que nos théories et analyses ne sont justes et compréhensibles que dans un monde qui marche sur des rails, un monde qui tourne rond, la situation de l’islam et des musulmans, aujourd’hui, échappe à plus d’un expert ou spécialiste parce que hors normes. L’instabilité, l’anarchie et le chaos obéissent à leurs propres lois et rendent nos approches classiques complètement vaines. L’Algérie, le Pakistan, la Palestine, l’Irak ou l’Afghanistan sont dans des spirales de violence qui s’autorégulent. Confusion sur confusion, anarchie sur anarchie, règlement de compte sur règlement de compte. Une fois que la machine infernale de la mort est lancée, il est inutile de chercher des victimes angéliques d’un côté et des coupables sataniques de l’autre. Dans ces situations tout le monde est victime. Le peuple dans son entièreté est emporté par une vague de violence qui

11

balaie tout sur son passage. Il assiste perplexe et fataliste à son autodestruction dont la fin semble être programmée à la fois comme un résultat et comme une variable : complexité. Oui ! La situation est complexe, car comme nous le suggère Edgar Morin, le mot complexité est un mot problème, il porte en son sein le désordre, la confusion et l’incertitude. Pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ces pays, il faut les regarder comme des théâtres d’opérations d’une lutte sans merci entre un Occident soucieux d’imposer par tous les moyens un modèle qui lui a conféré, et qui lui confère encore, une suprématie culturelle qu’il exporte partout pour en récolter les retombées économiques, et un monde musulman qui a mal digéré la colonisation. Ce monde qui ne se reconnaît plus dans son élite occidentalisée qui dirige par elle, pour elle, et qui, de surcroît, est à la solde de cet Occident arrogant, condescendant et paternaliste. Un monde musulman qui redécouvre l’islam en qui il voit une mine d’or devant laquelle il passait sans faire attention. Pire, il se voit assis dessus cherchant à attraper un leurre : le mirage laïque et matérialiste. Il faut regarder l’état de ces pays comme la conséquence d’une situation dont les ficelles se tirent la plupart du temps ailleurs. Ce regard permet d’attaquer le mal à la racine. Le problème du monde d’aujourd’hui est politique parce que les politiciens ne sont plus au service d’un idéal de paix juste entre les hommes. Ils sont au service de groupes d’intérêt, de réseaux, de corporations et autres lobbies. Ces groupes financent, installent et maintiennent au pouvoir, tout en tirant les ficelles, tous ces ambitieux qui aiment se regarder le nombril, et qui n’ont d’égard que pour leur ego. Un mariage d’intérêt : je te tiens tu me tiens par la barbichette… Une telle situation aboutit à un équilibre précaire dans lequel les intérêts des plus faibles – parce que minoritaires, pauvres ou 12

bien non instruits – sont bafoués quoique justes la plupart du temps. L’islam, longtemps relégué au second plan dans les pays musulmans, cantonné et étouffé dans les cœurs sans aucune manifestation extérieure, mais aussi dans les mosquées qui participent au décor architectural du patrimoine culturel, et à travers les cérémonies commémorant des traditions dont l’islamicité est souvent douteuse, cet islam-là commence à se réveiller pour revendiquer sa vraie place dans la société. Il commence à être pour beaucoup de musulmans, que l’on se plaît à appeler islamistes, fondamentalistes et parfois intégristes pour les discréditer d’emblée, une alternative porteuse de cet espoir de justice, de paix et d’équilibre stable que le mirage laïcomatérialiste occidental n’a jamais su leur procurer. L’islam est la solution pour sortir les pays musulmans du marasme politique, économique et social qui les mine. Il est cette vision du monde qui, au-delà de l’écran plasma, audelà des vacances au soleil ou à la montagne, au-delà de tout ce luxe que le monde matérialiste nous fait miroiter tous les jours, donne un sens à notre vie en intégrant la question de la finalité dans toute idée et dans toute action. Une vision qui marie le matériel au spirituel. De par sa différence, l’islam est susceptible d’enrichir l’Occident et de participer au dialogue des civilisations : le vrai dialogue des civilisations. Pour que l’islam puisse réaliser ce double objectif d’instrument au service de l’émancipation et du développement de l’homme musulman – développement dans le sens humaniste du terme – et d’instrument de dialogue au service d’une paix juste et durable entre les peuples, il est nécessaire qu’il soit bien enseigné et bien compris par les musulmans et les nonmusulmans. Mais surtout, il faut que l’Occident cesse de voir 13

sa mort dans la réislamisation des pays musulmans. L’islam n’est pas l’ennemi de l’Occident, c’est un potentiel partenaire du dialogue, un partenaire qui entend revendiquer et assumer sa différence. Ce témoignage est un voyage à travers quelques thèmes forts de L’islam. Il cherche à donner une vision globale sans rentrer dans certains détails techniques qui relèvent du domaine exclusif des spécialistes. Il commence par présenter ce qui n’est pas l’islam ou qui en est une vision tronquée, voire qui peut prêter à confusion, pour en déduire une vision cherchant la proximité de la source. Ainsi, une approche dite laïque sort, de notre point de vue, du cadre islamique quand il est le résultat d’un choix délibéré en toute connaissance des textes scripturaires. C’est pour cette raison qu’une parenthèse sous forme de chapitre complet est consacrée à la laïcité en général, et à son application dans un contexte islamique en particulier. L’approche dite aveugle est celle d’hommes et de femmes qui sont nés musulmans sans l’avoir choisi. Ils subissent l’islam. Il est pour eux, à la fois, fardeau et corvée parce que plein d’interdits, culture et/ou folklore, ou tout simplement refuge dans les durs moments de la vie. C’est un islam tronqué de l’essentiel : le savoir et l’engagement. La religion, étymologiquement parlant, est religare. En islam, ce religare est double. L’homme y est soumis à une double liaison. La première verticale, envers son seigneur, impose une deuxième, horizontale cette fois-ci, vis-à-vis des humains. La vision confrérique, sans le vouloir, bouscule cet ordre et le rend confus en introduisant dans son fonctionnement une hiérarchie et un rapport vertical entre les hommes dans un domaine où l’horizontalité doit être la règle. Seul Dieu sait celui qui est proche de Lui et celui qui ne l’est pas. Et comme Il ne nous parle pas… Nous autres 14

humains, nous ne faisons qu’interpréter des signes. Et justement, un des signes qui permet de reconnaître un proche de Dieu est sa capacité à refuser qu’on le place audessus des autres. Un autre signe est l’humilité qui doit contraster avec l’autocongratulation du moi, je, mes disciples… Dans tous les cas, quand on voit le glissement clérical, le culte des saints et les interprétations surfant dans le domaine de l’équivoque au point de remettre en question parfois des piliers aussi fondamentaux que la prière, on est vraiment en droit de se poser la question de l’éloignement de la source. Ce qui nous amène à définir ce qu’est la vision proche de la source. C’est l’approche par la chahâda. Elle se veut juste, car elle part du premier pilier de l’islam, c’est-à-dire l’attestation de foi, pour en saisir le poids et les implications. Autrement dit, comment transformer les paroles de l’attestation de foi en des actes de soumission à Dieu. C’est une approche qui remet Muhammad et le Coran au centre du message. L’un étant le seul modèle agréé, la seule porte d’entrée de l’islam, l’autre étant le plan qui mène à la félicité que l’un sait lire et décoder mieux que quiconque. L’homme est un être social ; ce sera notre deuxième point. Le musulman est un individu dans une société, il y expérimente sa profession de foi, cherchant à se réaliser en tant qu’être humain. Ses armes sont sa piété et son intelligence. Il est membre d’une famille : père, mère ou enfant. Cet espace qui appartient à la sphère privée exige du musulman un comportement dont la finalité est la recherche de la cohésion familiale dans la recherche de l’accomplissement spirituel. De cohésion il en est question dans une sphère plus large : l’espace public. C’est l’espace des grandes contraintes caractérisé par la différence et la diversité. C’est l’espace de l’épreuve social que le musulman ne peut traverser qu’armé 15

de sa foi en Dieu. Il n’est pas question ici d’enlever son habit de musulman pour éviter les malentendus et pour ménager les susceptibilités. Au contraire, ici, il contribue, de par son engagement pour Dieu, à ce qui rend le vivre ensemble meilleur. Quelle que soit l’idéologie qui gouverne cet espace, l’islam donne au musulman les moyens de l’aborder et de l’intégrer sans se renier et sans renier l’autre. Si l’espace public est un espace musulman, alors la question de l’État islamique se pose, ou plutôt elle ne se pose plus. Nous en parlerons. Conscients du fait que l’islam est foi et loi, prédication et législation, temporel et spirituel, tout ceci mêlé et indissociable, les musulmans ont le devoir de participer à l’élaboration du projet de société islamique. Il s’agit d’un projet politique fidèle au Coran et au modèle prophétique, qui s’adapte à l’espace et au temps, et spécialement basé sur la consultation. Cette consultation est permanente, sa forme est plurielle, mais elle se veut surtout démocratique : une démocratie islamique, si l’expression est permise. Dans une telle démocratie, les élus le sont par le peuple et pour Dieu. Il s’agit d’un projet judiciaire qui répond à l’injonction coranique, invitant les croyants à appliquer la loi selon la volonté de Dieu. C’est l’instauration d’une chari’a 1 dynamique qui, tout en restant fidèle aux invariants coraniques, est capable de tenir compte des particularités et des exigences historiques et géographiques. Il s’agit d’un projet économique qui puise son énergie et tire sa raison d’être dans les textes scripturaires, une
La chari’a, ou le chemin qui mène vers la source, est l’ensemble des prescriptions tirées du Coran et de la sunna du Prophète, et régissant toute la vie des musulmans. Elle traite aussi bien les sujets d'ordres dogmatiques et spirituels que sociaux et temporels
1

16

économie alternative non spéculative, tenant en compte les intérêts de la communauté et ceux de l’individu. Une économie dans laquelle l’homme n’est pas considéré comme un moyen de production, ni une ressource, mais une fin intermédiaire, la fin dernière étant Dieu. Une économie qui est à la fois un acte d’adoration et un facilitateur matériel des conditions de la soumission à Dieu. Il peut s’agir enfin d’un projet culturel, car l’islam éclaire les cultures, il les purifie et les dépouille de ce qui les éloigne de Dieu. Le monde est diversité, la diversité est épreuve, et l’épreuve rapproche de Dieu quand elle est comprise comme un défi à relever, un challenge. Et ceci uniquement pour l’agrément de Dieu. L’expression culturelle garantit au message islamique son caractère universel. L’islam n’est ni arabe ni non arabe, les meilleurs musulmans sont ceux d’entre eux qui sont les plus soumis à Dieu. Le projet culturel islamique se doit d’être un projet qui libère les différences pour les faire se rencontrer. Ce voyage à travers l’islam passera, actualité oblige, par la station de la paix. Une paix comme salam. Une station pour faire une mise au point, parce que si Dieu est Amour, c’est aux hommes de mettre en pratique cet amour. De plus si Dieu est Amour, Il doit être Amour de la justice. Aimer la justice, c’est la défendre par tous les moyens licites et nécessaires. En réalité, Dieu est certes Amour, mais Il est plus que cela. S’arrêter sur la paix pour parler du djihad : cet effort fourni sur la voie de Dieu. Le djihad est caricaturé et dénaturé par les adversaires de l’islam. Pourtant, il est et demeure l’essence même de la foi islamique. Il est artificiellement cloisonné en deux ensembles disjoints, avec, d’une part, un petit djihad qui serait la lutte armée, et d’autre part, un grand djihad qui serait, selon ses partisans, la grande 17

lutte interne contre nos propres désirs. La réalité du djihad est moins discontinue que cela, car la lutte interne et la lutte externe sont étroitement liées, pour ne pas dire confondues. On retrouve le djihad partout, aussi bien dans la lutte armée que dans la diffusion du savoir, en passant par la dépense dans les causes humanitaires, et la lutte contre nos propres désirs. D’où la nécessité d’en parler pour remettre les points qui manquent sur certains « i ». S’arrêter sur la paix pour parler des responsabilités de l’Occident quant à l’absence de paix dans le monde islamique en particulier. Dans sa volonté de domination, qui va jusqu’à l’ingérence la plus injuste dans les affaires internes des pays musulmans, l’Occident joue avec le feu en cherchant à faire et défaire, au gré de ses intérêts immédiats, les pouvoirs souvent illégitimes dans ces pays. Dans son soutien sans conditions contraignantes à l’État israélien et son silence complice sur la colonisation des territoires palestiniens. Dans les provocations médiatisées de certains de ses intellectuels, politiques, artistes et parfois religieux. Dans tout cela se trouvent la plupart des explications du climat de peur, de confusion et de violence dans lequel se trouve une bonne partie du monde aujourd’hui. Autre station, autre thème. Nous parlerons de la science et de son rapport avec l’islam. L’affaire Galilée est inconnue en islam parce que la Bible n’est pas le Coran, et l’histoire du christianisme n’est pas celle de l’islam. L’Occident a dû se débarrasser de la religion pour pouvoir se réconcilier avec son héritage hellénistique. Le conflit de la science et de la religion en Occident trouve ses explications dans le contenu même de la Bible qui recèle un certain nombre d’erreurs scientifiques liées aux difficiles conditions de la rédaction de quelques-uns de ses livres, mais aussi dans la crispation de l’Église et sa position défensive face à 18

l’émergence de la science dans le vieux continent. C’est en mettant en parallèle l’histoire du Coran et de la Bible d’une part, et celle des communautés chrétiennes et musulmanes d’autre part, que l’on se rend compte que le conflit science vs religion n’a pas lieu d’être ; du moins, pas en islam. L’histoire de l’écriture du Coran montre que celui-ci a traversé l’espace et le temps indemne. Son contenu, quand il est compris, reste en parfaite concordance avec ce que la science a réussi à établir, et sur lequel elle ne reviendra pas, sauf peut-être pour l’ajuster ou le compléter. Mieux, le contenu du Coran regorge d’incitations à la recherche scientifique. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’en l’espace d’un temps record, les musulmans, portés par leur foi en Dieu, ont transmis à l’Occident ce qui allait faire sa force lors de la Renaissance et depuis. Enfin un terminus arbitraire, parce qu’il en faut un, et qu’il serait prétentieux de vouloir épuiser tous les thèmes de l’islam. Last but not least. Le dialogue interreligieux ou le dialogue des civilisations est l’une des raisons principales de ce témoignage. Parce que nous ne nous parlons pas ou plus. Parce que dans un monde complexe, les raccourcis mènent à des conclusions qui desservent la paix entre les hommes. Mais surtout parce que le message de l’islam, en ce qui concerne le dialogue, ne semble pas être compris. Le dialogue est une nécessité, voire une obligation pour l’instauration de la paix entre les peuples et la justice sociale entre les hommes. Le dialogue est une épreuve du quotidien, loin des clichés et du monologue d’un certain Occident qui distribue des pastilles vertes aux musulmans qui flattent et appliquent son modèle, et des pastilles rouges à ceux d’entre eux qui cherchent leur épanouissement et leur équilibre dans le modèle islamique.

19

Dans cette dernière partie, nous tenterons d’analyser le discours du Coran sur le dialogue, sa nécessité, ses moyens et ses exigences. Ce qui nous amènera naturellement, à travers des événements historiques, à nous intéresser au comportement du Prophète et de ses successeurs vis-à-vis de ceux qui partageaient avec eux le même espace géographique sans partager la même foi. Cette démarche est indispensable pour comprendre la philosophie du dialogue vu sous l’angle islamique. Visiter les textes et l’histoire pour interpeller nos contemporains musulmans et non musulmans sur nos responsabilités respectives, et l’attitude qui doit être la nôtre en ce début du XXIe siècle. Un siècle qui débute par des crises : crise énergétique et financière avec des répercussions sur toute la chaîne économique ; crise de civilisation avec ses replis identitaires et ses concurrences mémorielles ; crise environnementale avec ses catastrophes d’ordre climatique dont les répercussions sur les plus faibles, les plus pauvres et les moins lotis mettront peut-être un jour des peuples entiers en marche vers des terres moins déréglées : migration climatique. Dans un tel contexte, il ne faut écarter aucun scénario catastrophe. Un tel tableau aussi noir et loin d’être irréaliste mérite qu’on s’arrête un instant sur l’état de nos rapports et de notre dialogue aujourd’hui. Car si demain ces crises se cumulent dans un monde de plus en plus inhumain, alors ce sera le choc assuré.

CHAPITRE I QUELQUES APPROCHES
« Dis : En vérité, ma salat, mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à Allah, Seigneur de l'Univers. À Lui nul associé ! Et voilà ce qu'il m'a été ordonné, et je suis le premier à me soumettre. » Sourate 6 : versets 62-63. « En effet, vous avez dans le Messager d'Allah un excellent modèle [à suivre], pour quiconque espère en Allah et au jour dernier et invoque Allah fréquemment. » Sourate 33 Verset 21.

Déception, écœurement et parfois révolte accompagnent de nos jours beaucoup de personnes qui s’intéressent à la compréhension et aux rapports que les musulmans ont avec cette belle religion qu’est l’islam. C’est le désordre qui accompagne sa pratique, sa multiplicité, et les contradictions – réelles ou supposées – entre les différentes 21

lectures des textes qui déstabilisent, déroutent et mènent le chercheur vers des dead-end et des conclusions erronées. Les musulmans ont parfois du mal à gérer une particularité de l’islam qui devrait être sa force, mais qui, assez souvent, se révèle comme étant une de ses faiblesses majeures : l’absence de clergé. En islam, l’autorité est et reste le texte. Il n’existe aucune hiérarchie ecclésiastique. L’autorité du texte luimême ne dépasse pas ce que les mots veulent bien dire. D’où la nécessité d’une pensée islamique dynamique, éclairée et éclairante pour une meilleure compréhension de ces textes. À cela s’ajoute le fait que la plupart des pays musulmans sont des pays du tiers-monde, avec ce que cela implique en termes de niveau d’éducation et d’instruction. Par ailleurs, la quasitotalité de ces pays sortent de longues, aliénantes et abrutissantes années de colonisation. Dans un tel contexte, incompréhension, confusion, hérésie et intolérance se côtoient. Y voir clair relève presque de l’impossible. Ainsi, l’islam et les musulmans d’aujourd’hui offrent au monde un visage à multiples facettes avec des approches de la religion parfois bien étranges. Ces approches s’imbriquent parfois sur certains points pour se ressembler, et se distendent sur d’autres points allant jusqu’à s’opposer. En dresser une liste, c’est prendre le risque d’en oublier quelques-unes sur la route. Ne dit-on pas qu’ « il y a autant ‘‘d’islams’’ que de musulmans » ? Malgré cette difficulté supplémentaire, on peut essayer de leur trouver quelques dénominateurs communs et ainsi passer à la loupe quelques-unes de ces approches.

L’APPROCHE AVEUGLE
Couches populaires des pays du tiers-monde, immigrés chassés de ce même tiers-monde par la misère économique et/ou les guerres, et installés dans l’eldorado occidental avec 22

femmes et enfants, ils constituent le gros du contingent musulman. Ils sont nés musulmans sans en recevoir l’enseignement et l’éducation. Pour faire dans l’image et dans le portrait-robot, forcément caricatural et réducteur, on dira qu’il s’agit : – d’un certain Arabe qui se croit supérieur aux autres, parce qu’issu du peuple du Prophète. Il refuse d’accorder la main de sa fille à un Nègre ou de prier derrière lui. Sans culture ni éducation, il considère le Nègre comme un esclave et l’appelle kahlouch. Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’est pas du tout raciste ; il est juste victime des représentations relevant des préjugés favorables ou défavorables que l’on a les uns sur les autres. Préjugés innés qui s’estompent petit à petit avec l’éducation : c’est-à-dire ce qui lui fait le plus défaut. Pour lui, l’islam, c’est avant tout une question d’honneur. – de ce jeune que le porc dégoûte. Il en est même très allergique. Il connaît tout sur la viande halal, mais ne trouve rien de choquant dans le fait de boire de l’alcool. Sa main de Fatma pendue au cou le protège du mauvais œil et des mauvaises langues. Il jeûne sans prier et réplique à qui veut l’entendre qu’il est un bon musulman, puisque ses parents ont accompli le pèlerinage à La Mecque. Son islam est culturel et refuge identitaire. C’est sa carte de membre de la communauté des musulmans. – de cet Africain originaire de certains pays au sud du Sahara où l’islam confrérique règne en maître. Il pense qu’on ne peut être un bon musulman si on n’a pas de marabout. Fervent partisan du culte des saints à qui il pense devoir son salut et sa réussite dans la vie d’ici bas. Il limite sa pratique de l’islam à la visite des mausolées et aux dons aux marabouts dont la seule légitimité spirituelle est, dans certains cas, uniquement la filiation génétique au fondateur de la 23

confrérie. Son islam est fait de commémorations, de pratiques traditionnelles et d’occasionnelles satisfactions spirituelles du lundi soir et/ou jeudi soir. Pour son engagement quotidien, il donne procuration à son marabout qui lui sert de firewall. Ces trois catégories et d’autres que l’on ne manquera pas de reconnaître dans cette description sont majoritaires chez les musulmans d’aujourd’hui, et pour simplifier, nous allons les nommer la masse ronflante. Elle est constituée d’hommes et de femmes issus de sociétés où le niveau d’éducation et d’instruction est très faible. L’islam qu’ils pratiquent est un mélange de traditions ancestrales – superstitions et mythes – et d’actes cultuels. Parfois, dans les régions où ils côtoient des judéo-chrétiens, ils en empruntent les concepts, les valeurs, les traditions et les modes de fonctionnement. L’inverse est aussi vrai. Par exemple en Europe, lorsqu’une personne d’origine musulmane meurt, il n’est pas rare de voir des musulmans de la jeune génération venir le plus naturellement du monde pour inonder sa tombe de fleurs. Pourquoi ? Parce que c’est ce qu’ils voient faire autour d’eux. Pourtant, la personne qui repose quelques pieds sous terre, dans l’obscurité la plus totale et face à la dure et irréversible réalité de la tombe, a plus besoin de prières que de fleurs. Malheureusement, ils ne le savent pas. Autre occasion, autre commémoration : Noël. Le monde entier s’est laissé contaminer par le virus de cette fête. Religieux à ses débuts, Noël est devenu une fête hybride, religieuse et profane à la fois, entre Nativité et commerce. Cette confusion des genres n’est pas faite pour arranger l’affaire de la masse ronflante, qui, fidèle à ses habitudes, plonge dans la fièvre du 24 décembre les pieds devant, par un

24

mimétisme total. Il est vrai que le besoin d’intégration et la peur d’être différent sont autant de pesanteurs sociales poussant aux compromis, voire à la compromission. Mais le point de vue stricto sensu de la chari'a islamique sur la célébration de fêtes religieuses en général, et non islamiques en particulier, est-il pris en compte dans la démarche de la masse ronflante ? Certainement non. Car elle se serait rendu compte tout de suite que si l’islam reconnaît tous les prophètes de la lignée adamique, il n’est pas dans la tradition orthodoxe musulmane de fêter la naissance d’un envoyé de Dieu. Muhammad vivait avec des chrétiens et des juifs dans la péninsule arabique, et ce n’est pas pour autant qu’il célébrait leurs fêtes. Au contraire, Anas rapporte, d’après un hadith d’Abou Dâwoud, que :
« lorsque le Prophète Muhammad arriva à Médine, il constata qu'il y avait deux jours durant lesquels les gens avaient l'habitude de faire la fête. Le Prophète Muhammad demanda : ‘‘ Que sont donc ces deux jours ? ’’ Les gens dirent : ‘‘Nous avions l'habitude de les célébrer durant la période de l'ignorance’’. Le Prophète Muhammad répliqua alors : ‘‘ Allah vous a donné en échange deux jours bien meilleurs que ces deux-là, le jour d’Aïd Al Fitr et le jour d’Aïd Al Adha 2 ’’. »

Les musulmans fidèles aux enseignements du Coran se réjouissent de la naissance de Jésus, parce que c’est une bénédiction pour l’humanité entière. Cela dit, la célébration de sa naissance, qui relève plus du domaine cultuel que du domaine profane, est étrangère à l’islam. C’est d’ailleurs pour
Aïd Al Fitr : fête de la fin du jeûne de ramadan. Aïd Al Adha : cette fête commémore la soumission d’Abraham à Dieu, lorsque le patriarche était prêt à sacrifier son fils aîné (Ismaël selon la tradition musulmane) sur son ordre.
2

25

cette même raison que les premières générations de musulmans, plus imprégnées que nous de l’enseignement du Prophète, n’ont jamais célébré l’anniversaire de la naissance de ce dernier ; cela ne fait pas partie du message. Et que dit le Coran de tout ça ? Rien d’autre que ceci :
« Je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez. Et vous n'êtes pas adorateurs de ce que j'adore. À vous votre religion, et à moi ma religion 3. »

Le mal dont est victime la masse ronflante est son incapacité à faire le tri dans ces différentes croyances à cause de son faible niveau d’instruction et/ou de sa méconnaissance du b.a.-ba des principes qui régissent l’islam. Aujourd’hui, dans un monde complexe à l’extrême, les conséquences de cette léthargie intellectuelle et spirituelle, entretenue par des propagandes idéologico-religieuses qui ne disent pas toujours leurs noms et qui sont l’œuvre de personnes qui vivent de l’islam sans le faire vivre, sont à l’origine d’une décadence très perceptible au niveau des valeurs morales, intellectuelles et spirituelles chez cette catégorie de musulmans. Ainsi, la pratique quotidienne de l’islam chez la masse ronflante baisse fortement en intensité. Cette pratique qui devrait être visible dans ses rapports avec Dieu, par les cinq prières quotidiennes, le jeûne en diverses circonstances et toutes les autres pratiques cultuelles, perd de sa régularité. Dans ses rapports avec autrui, la masse ronflante devient monsieur Tout-le-Monde, plaçant ses intérêts immédiats audessus de la justice. Face à elle-même, elle suit ses envies pensant que son corps lui appartient, qu’elle peut en disposer comme bon lui semble, l’asphyxiant et le polluant de drogues
3

Sourate 109 : versets 4,5 et6.

26

de toute sorte et/ou par une hygiène de vie indigne d’un musulman qui a compris que son corps est un dépôt de Dieu. S’il est vrai que seul Dieu peut sonder l’intimité des cœurs, la masse ronflante semble, en apparence, jeûner au mois de ramadan plus par culture et appartenance à un groupe que par conviction. Entre deux occasions spirituelles, le laisser-aller est de mise. De toute façon, réplique-t-elle, Dieu est miséricordieux, et tout ça n’est qu’une affaire de cœur. Elle a sans doute raison quelque part, mais elle ne va pas jusqu’au bout de sa logique. Premièrement, la miséricorde de Dieu va au-delà de ce qu’elle peut en espérer. Dieu Lui-même en témoigne :
« Et Ma miséricorde embrasse toute chose. Je la prescrirai à ceux qui (Me) craignent, acquittent la zakât, et ont foi en Nos signes 4. »

Oui ! La miséricorde de Dieu englobe la Terre et les cieux. Elle est sans bornes, et son pardon est infini. Mais elle est réservée à ceux qui croient et craignent, c’est-à-dire à ceux qui ont l’intention de faire le bien et qui se donnent les moyens licites d’y arriver. En d’autres termes, ceux qui font des efforts dans le sentier de Dieu. Deuxièmement, ce qui est dans le cœur doit forcément se voir quelque part. Un amoureux du foot se voit. Un passionné de cinéma, de politique se voit. Quand on est fan d’une idole, on en porte les stigmates. Si les êtres humains autour de nous ne comprennent pas l’amour qu’on leur voue, si celui-ci n’est pas suivi de gestes affectifs concrets, comment comprendre un amour en Dieu qui ne se voit nulle part ? Non ! Une telle attitude n’est pas compréhensible, et la vérité

4

Sourate 7 : verset 156.

27

se trouve dans ces paroles du Prophète rapporté par Ibn Annajjar et authentifié par Anas :
« La foi ne consiste pas en une vague espérance, mais, c’est ce qui s’enracine dans le cœur et est confirmé par l’action. »

La masse ronflante baigne dans un univers d’islam populaire obéissant plus aux normes culturelles qu’orthodoxes. Elle célèbre l’anniversaire de la naissance du Prophète comme le chrétien célèbre Noël. Elle porte une main de fatma comme un chrétien porte une croix, ou un juif l’étoile de David. Sa culture, souvent télévisuelle, se limite à des émissions de variété, de séries poubelles venues des États-Unis, du Brésil ou d’ailleurs et de téléréalités porteuses d’une addiction dont les effets sont pires que ceux provoqués par les pires drogues connues jusque-là. En effet, quelle drogue peut être pire que celle qui inhibe tout un peuple ? Elle fête l’Aïd Al Adha en faisant tout ce que Dieu interdit d’ordinaire, ou en ne faisant pas ce Dieu recommande en cette occasion. Ce jour-là, beaucoup de gens de cette catégorie ne font pas la prière obligatoire du Fajr, mais ils ne rateraient pour rien au monde les deux rakats de l’Aïd, prière qui est une sunna et donc d’importance moindre. Du foyer qu’Abraham avait allumé – foyer du monothéisme pur – ils n’ont conservé que les cendres. Et la belle flamme qui en jaillissait, ils l’ont éteinte. Ils ont oublié que le sacrifice d’Abraham est l’un des symboles les plus forts de notre témoignage de foi. Ce sacrifice résume à lui seul ce que devrait être notre comportement de tous les jours, c’est-à-dire la soumission et l’obéissance totale à Dieu en toute circonstance. Ne dit-Il pas :

28