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Un Juif en Ukraine au temps de l'armée rouge

De
160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296278189
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UN JUIF EN UKRAINE AU TEMPS DE L'ARMÉE ROUGE

Collection ..Mémoires du XXème siècle.. sous la direction d'Alain Forest

- Michel Bloit, Moi, Maurice, bottier à Belleville, 1993. - Maurice Schiff, Histoire d'un bambin juif sous l'occupation nazie. Préface d'Henri Bulawko, 1993. - David Diamant, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993.

@ L'HARMATTAN,

1993

ISBN: 2-7384-1939-9

Joseph BERMAN

UN JUIF EN UKRAINE AU TEMPS DE L'ARMÉE ROUGE Des pogroms à la guerre civile

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A mes Petits-Enfants

Valérie, Patrick, David, Jehan et Ninon, qui sont Juifs à demi, je dédie cette histoire d'un monde disparu, afin que demeure une trace des ancêtres Paternels.

Un Fils Raconte ... Comment Son Père, Valodia, le Tanneur Juif d'Izbica, Participa À l'Anéantissement des Bandes Sanguinaires de PETLIOURA

Mon père racontait

beaucoup.

Chez nous, dans les années trente, à Bruxelles il y avait neuf bouches à nourrir et je me demande toujours par quel miracle on s'en sortait. Il n'y avait ni Sécurité sociale, ni allocations familiales. La radio existait déjà, mais c'était pour nous un luxe inaccessible. Les distractions étaient quartier de temps à autre. maison, à boire du thé, et à mon père. Il aimait égrener rares: un cinéma de Alors on restait à la écouter les histoires de ses souvenirs.

Par la puissance de son évocation, il faisait revivre parmi nous son père Abraham Berman, dit "Avroumele Berl's", un géant, un doux colosse, qui avait servi dans l'armée du tzar pendant cinq ans. Sa stature exceptionnelle l'avait conduit vers l'artillerie lourde dans une caserne installée à Odessa. Pour ce jeune juif de Pologne qui ne connaissait que son "stetI" (bourgade) d'Izbica près de Zamosz dans la Province de Lublin et les quelques villages et hameaux environnants, la découverte de la grande ville resta un émerveillement sans fin. Il existe un dicton juif qui dit: "Lebn wie Gott in Odess" (Vivre comme Dieu à

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Odessa). Pour mon grand-père nement vrai.

cela était certai-

Il découvrit chaque jour des synagogues plus belles les unes que les autres, auprès desquelles la synagogue de bois de son village était bien modeste. Il n'en croyait pas ses yeux de voir tant de juifs de toutes conditions. Les riches marchands habitaient de belles grandes maisons dans les beaux quartiers. Les artisans prospères se groupaient non loin des marchés et dans les ruelles près du port. C'était un va-et-vient, un grouillement incessant de robustes dockers et de charretiers juifs, qui chargeaient et déchargeaient les navires arrivant du vaste monde, apportant des marchandises, des denrées coloniales et les épices rares, et emportant des cargaisons de grains et de produits que la riche Ukraine produisait en abondance. D'Odessa partaient également des paquebots, où s'entassaient les émigrants qui s'embarquaient pour l'Amérique, où ils espéraient trouver une vie meilleure. Il y avait aussi les quartiers pauvres. Là, habitaient des juifs qui vivaient au jour le jour, de petits métiers, de colportage, de tout ce qui se présentait. Il y avait une place où les "Trager" (les portefaix), reconnaissables à la corde qu'ils portaient à 8

l'épaule, se louaient à la tâche ou à la journée pour les travaux lourds et pénibles. C'était un véritable marché où les employeurs venaient chercher des hommes pour des travaux occasionnels. On discutait des conditions et quand on tombait d'accord, l'employeur emmenait les hommes qu'il avait choisis. C'était le marché de l'intérim de l'époque. Il y avait aussi les quartiers malfamés, où les soldats se rendaient de temps en temps, en groupe, pour "voir". C'était des repères de voleurs et de voyous. Il y avait des tavernes, qui étaient autant de bordels. Ils se faisaient accrocher par les portiers qui leur proposaient des filles. Ils les interpellaient parfois en yiddish, et c'est ainsi que mon grand-père se rendit compte que Odessa était en grande partie une ville juive, jusqu'aux bordels. Ceci me rappelle une histoire. L'innocent du village, se promenant dans le cimetière, lit les pierres tombales les unes après les autres: Ci-gît la très sainte... la très vertueuse... Bref, partout des éloges! Alors il s'étonne et demande à un passant : "Mais où sont donc enterrées les putains ?" Avroumele s'étonna de voir des juifs qui ne parlaient pas le yiddish. C'étaient des "sfardim" qui venaient de Salonique ou de Turquie. Leurs ancêtres avaient fui l'Espagne, plusieurs siècles auparavant, pour échapper à l'Inquisition qui voulait forcer les juifs à abjurer leur religion et à 9

se faire baptiser. Il savait que nombreux furent les juifs qui abjurèrent leur foi pour échapper aux persécutions, qui se firent catholiques pour conserver leurs biens et vivre en paix. Ces Juifslà furent perdus pour le judaïsme, ils se sont fondus dans la population, et aucun Espagnol ne peut affirmer qu'il n'y a pas de juifs parmi ses ancêtres. Mon grand-père avait une grande admiration pour ces juifs Séfarades, dont les ancêtres avaient choisi l'exil, plutôt que de renoncer à leur foi. Au cours des siècles, partout où ils ont été acceptés, parmi les musulmans de l'Empire Ottoman ou chez les Protestants des Pays-Bas, là où ils étaient hors de portée des fanatiques de l'Inquisition catholique, ils ont préservé leurs traditions, reconstitué des communautés et bâti des synagogues. Après des siècles d'exil, ils parlaient toujours entre eux l'espagnol de leurs origines, en plus des langues de leurs pays d'accueil. Pour les pratiques religieuses, les juifs, qu'ils fussent Séfarades (Espagnols) ou Ashkénazes (Allemands), tous utilisaient l'hébreu biblique, ce qui leur permettait de se comprendre tant bien que mal. A Odessa, Avroumele Berl's comprit pour la première fois que les juifs ne vivaient pas seulement en petites communautés dispersées parmi les chrétiens, mais qu'il y avait partout dans le

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monde, de grandes villes où ils étaient nombreux et dont il se sentait solidaire. Il raconta comment, quand il se présenta à la caserne, on ne put trouver un uniforme à sa taille, les plus grands étaient trop petits pour lui, il a fallu lui faire un uniforme à ses mesures; en attendant, il dut porter ses vêtements personnels. Il y avait d'autres juifs dans son régiment et cela posa un problème de cuisine. En ce temps-là tous les juifs étaient stricts quant à la nourriture et ne mangeaient que "Kasher". Ils n'étaient pas assez nombreux pour leur faire une cuisine spéciale. Le Colonel, connaissant ce genre de problème' qui se posait d'ailleurs aussi avec les musulmans, leur accorda une subvention afin qu'ils puissent manger dehors. A Odessa, qui était la plus grande communauté juive de l'Empire Russe, cela se passa sans difficulté. Mon grand-père, tout comme les autres soldats juifs, allait à la synagogue pour les offices, et ils étaient souvent invités dans les familles comme il est de coutume. Après l'office du vendredi soir, chaque "BalI bouss" (Chef de Famille)" mettait un point d'honneur à ramener à la maison, pour le dîner, un "Oirech off Schabbess" (Un invité pour le sabbat). On n'invitait pas n'importe qui: l'étranger de passage, qui se présentait dans une synagogue, était questionné. Il devait dire d'où il venait et, souvent, le rabbin l'invitait à monter en chaire 11

pour y discourir et par là même prouver son érudition et ses connaissances bibliques. Les juifs venant d'ailleurs, qui passaient avec succès cette épreuve étaient sollicités par les notables. On se les arrachait littéralement. C'est tout juste s'il n'y avait pas de bagarre pour savoir qui aurait le privilège d'emmener l'étranger à la maison pour le dîner. Cette coutume était évidemment très appréciée par les invités qui trouvaient table ouverte. C'était un honneur pour le maître de maison de recevoir à sa table cet étranger érudit qui apportait des nouvelles du monde. La table était dressée, la nappe mise, la plus belle vaisselle était sortie, chandeliers et couverts en argent chez les uns, chandeliers en cuivre et couverts d'étain chez les autres, selon que l'on était riche ou pauvre. Mais chez tous, riches ou pauvres c'était la fête. Quand le maître de maison revenait de la synagogue, accompagné des fils, et parfois d'un hôte vénérable, la maîtresse de maison procédait à la bénédiction des bougies, un foulard sur la tête, en récitant la prière rituelle. Après quoi, le maître de maison bénissait le pain, avant d'en distribuer religieusement un morceau à chacun. Les prières venaient ensuite reprises par toute l'assemblée. Lorsqu'il n'y avait pas de domestiques, c'était à l'épouse et à ses filles de servir. Dans les familles aisées où il y avait des servantes les femmes restaient à table.

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Le vendredi soir, chaque juif était roi dans sa maison. "Machen schabbes" (réussir le sabbat), demeurait pour les plus pauvres une préoccupation constante. Beaucoup de familles juives vivaient au jour le jour. Comment trouver l'argent nécessaire aux préparatifs d'un sabbat réussi? Cette préoccupation était tellement lancinante qu'on la retrouve dans bon nombre. de chansons populaires juives. C'était un miracle renouvelé chaque semaine pour les familles juives pauvres, que de mettre la table pour fêter le sabbat. Après le repas, on chantait des "Zmiress" (mélodies) et l'étranger rapportait les nouvelles du monde. Ces juifs de passage, émigrants pour la plupart, étaient en route pour l'Amérique où ils espéraient trouver une vie meilleure. Ils allaient de ville en ville, de synagogue en synagogue, vivant de la charité des juifs, mangeant un jour dans une famille, un jour dans une autre. Ils ne mangeaient pas tous les jours. Les communautés juives se cotisaient pour leur payer le voyage jusqu'à la ville prochaine, et ainsi d'étape en étape, ils se dirigeaient vers un port, où ils s'embarquaient pour leur grande aventure... La plupart d'entre eux arrivèrent en Amérique, à cette époque où l'immigration était libre, où l'on pouvait voir des juifs agents de police, fonctionnaires, sans discrimination aucune. Ils finirent par trouver leur place dans ce pays où chacun pouvait tenter sa chance.

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Ils travaillaient dans les "Sweat-Shops" (ateliers de sueur) de New York. Ces ateliers de confection, crées par des émigrants arrivés avant eux, qui, à force de labeur et de privations, avaient réussi à monter de petits ateliers. Ainsi naquit l'industrie du vêtement américaine qui se développa dans le "Garnment Center" de New York où des dizaines de milliers d'émigrants trouvèrent leur premier emploi. Ils travaillaient du matin au soir, dans les ateliers ou à domicile, prenant à peine le temps de manger et de dormir. Mais, dans l'ensemble, gner durement leur vie. ils parvenaient à ga-

Il se forma un prolétariat très nombreux, et sous l'influence d'organisations ouvrières comme le Bund, se créèrent peu à peu des syndicats, des mutuelles, des cercles culturels juifs qui furent à l'avant-garde des organisations ouvrières américaInes. Les plus travailleurs, les plus ambitieux, les plus entreprenants ou les plus chanceux d'entre eux, réussirent à force d'économiser sou par sou, à fonder leur propre entreprise et souvent même à s'enrichir. Ainsi se créa progressivement une classe moyenne, une bourgeoisie, et un capitalisme juif. Ceux qui en avaient les moyens quittèrent peu à peu les quartiers misérables pour s'installer dans des quartiers plus aérés, dans des logements plus spacieux, plus confortables et plus 14

chic. C'est ainsi que peu à peu se créèrent des quartiers résidentiels où les juifs aisés se regroupèrent, y fondèrent des synagogues, des centres culturels avec des salles de fêtes et même des "country-clubs" pour s'y retrouver entre eux. Les clubs et cercles existants, pour les classes privilégiées américaines, étaient réservés aux W.A.S.P (White Anglo-Saxons Protestants), et strictement fermés aux juifs, aux noirs et même aux catholiques. Plusieurs millions de Juifs arrivèrent ainsi en Amérique. Ils fondèrent des synagogues où se rencontraient des gens d'un même "Stetl" ou d'un même quartier pour ceux qui venaient des villes. La synagogue des émigrants d'Izbica, à New y ork, devint plus importante que celle d'Izbica elle-même. Ces synagogues étaient pour les nouveaux venus tant un lieu de rencontre qu'un lieu de prières. Les arrivants trouvaient auprès des anciens travail, conseils, aides de toutes sortes. Ces communautés possédaient des caisses d'entraide pour avancer les sommes nécessaires à l'installation d'une famille, à l'achat d'une machine pour l'artisan ou à l'octroi d'un fonds de roulement pour le petit commerçant. Ces prêts étaient accordés à un très faible taux d'intérêt, grâce à la signature d'un membre solvable, garant du remboursement. Ces groupes étaient fédérés par des organismes puissants, qui créèrent le "Joint" chargé de venir en aide aux communautés juives pauvres ou persécutées partout dans le monde.

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Revenons à la fin du siècle dernier, où mon grand-père Abraham Berman était soldat du Tzar à Odessa. Les soldats juifs, dont mon grandpère, étaient souvent invités dans les familles, qui pour la plupart, étaient nombreuses, avec des filles à marier. Mon grand-père qui était bel homme, avait des propositions de mariage qu'il dut refuser, je présume, parfois bien à regret, étant déjà marié avant de partir au régiment. Sa jeune femme était loin, il revint une fois en permission, mais le voyage était si long, qu'à peine arrivé, il dut repartir. Il eut quand même le temps de concevoir mon père, qui est né en 1894, pendant que mon grand-père était soldat du Tzar. Pour subsister, ma grand-mère paternelle tenait une échoppe où elle vendait des gants et des bas de laine, qu'elle tricotait en partie elle-même, et qu'elle faisait tricoter à domicile, ce qui la mettait à l'abri du besoin, et lui permettait même d'envoyer un peu d'argent à son cher époux. Pour ces jeunes hommes, pleins d'énergie, je suppose que la chasteté n'était pas plus supportable à cette époque, qu'elle ne l'est pour les jeunes d'aujourd'hui. Et la vue de ces jeunes filles et des femmes n'était certes pas de nature à calmer leurs ardeurs. Odessa était un grand port, et comme dans tous les ports du monde, les hommes privés d'amour trouvaient des femmes charitables, de bonnes âmes qui avaient pitié de leur détresse, qui 16