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Un micro-ordinateur à la maison

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 69
EAN13 : 9782296292024
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@ L'Harmattan,

1994 ISBN: 2-7384-2666-2

UN MICRO-ORDINATEUR A LA MAISON
'"

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Bizeul D., Nomades en France, 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles, 1993. Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia E, La crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les minorités dans la cité, 1993. Barrau A., Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation professionnelle en Allemagne et en France, 1993. Iazykoff W., Organisations et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise en mouvements, 1993. Barouch G., Chavas R, Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993.
Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993. Agache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi, 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique, 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui, 1993. Sironneau J.-P., Figures de l'imaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et communication politique, 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A., Les chantiers du sujet, 1994. Hirschhorn M., Coenen-Huther J., Durkheim-Weber, Vers lafin des malentendus, 1994. Pilloy A., Les compagnes des héros de B.D., 1994.

Marie-Agnès ROUX

" UN MICRO-ORDINATEUR A LA MAISON

Le micro-ordinateur et la construction des identités familiales

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

Mes remerciements vont à François de SINGLY, qui a porté attention à mon projet, corrigé le manuscrit avec enthousiasme et m'a encouragée au moment où le doute devenait trop envahissant. Je remercie aussi mes collègues de Grenoble, enseignants ou administratifs du Département de Sociologie, de l'U.F.R. S.H.S. ou de l'U.P.M.F. et, tout particulièrement, Alain BLANC. Leur soutien, leur confiance et leur amitié m'ont portée durant cette année 93.

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SOMMAIRE INTRODUCTION LUDO ERGO SUM 1) Le jeu, la régression, la nostalgie des origines + La spatialisation réduite de l'utilisateur "pantouflard" + Solus ipse ou le solitaire jamais seul + "Oublier" + "Passer le temps" + "Se détendre" + L'infantilisation décriée par les femmes + Le mécanisme réflexif + Le monde extérieur comme agression + L'''égoïste'' 2) La lutte initiatrice + Un autre temps : + Un autre lieu + La mort de l'enfant + L'archétype de l'aventurier + L'archétype du combattant + "Etre le plus fort" + Se mesurer + Le petit d'homme et la guerre + L'indépendance chérie + L'adolescent en question + L'âge de raison + Ecran ou miroir + Le double silencieux et docile Transition I ... DES SCENES DE MENAGE 5) Les tensions conjugales + Le poids du mari dans l'achat + L'isolement de l'utilisateur + L'ordinateur comme seconde femme + Quand la femme se dit flouée 9 p.13 p.21 p.23 p.23 p.25 p.27 p.33 p.35 p.37 pAO pAl p.42 pA7 p.47 p.49 p.50 p.54 p.56 p.59 p.61 p.62 p.63 p.65 p.68 p.69 p.74 p.77 p.83 p.85 p.85 p.88 p.93 p.98

+ La violence verbale face à l'intrus ..................... + "Pourvu qu'il soit là!" ....................................... + La normalisation ...................................... 4) Le masculin ou l'impossible enfantement................. + Le bébé-machine ....................... + L'enfant désincarné ........................................... + La femme déracinée.......................................... + Le conflit du couple .......................................... + L'éviction de l'intrus .......................................... + La fierté de créer............................................... + L'âge de déraison? ............................................ Transition 2 .................................................................... LE PERE, LES FILS ET LE MICRO ...................... 5) Socialisation descendante ou rétrosocialisation ? + Une plus grande complicité du père et du fils .. + L'apprenti et l'expert .........................................

p.I03 p.105 p.106 p.lll p.ll! p.1l5 p.ll? p.1l9 p.122 p.123 p.126 p.129

p.13? p.139 p.139 p.145 + A la recherche d'une nouvelle indépendance ... p.148 p.150 + Le père utopique .............................................. + Sous le regard bienveillant de la mère? .......... p.155 p.159 + "Mais qui c'est celui-là?" ................................ p.161 + Les règles de l'usage ........................................ p.165 Transition 3 .................................................................. 6) Les enjeux fratricides ............................................ p.169 + L'aîné et le puiné se re-connaissent ................. p.169 p.l?l + L'initiateur et l'initié ........................................ p.I?3 + Se forger une identité ...................................... p.I?5 + Fille ou garçon? .............................................. p.I?6 + La position de leader ....................................... p.l?? + Le petit dernier................................................ p.I?9 + La bienveillance fraternelle ............................. p.180 + Le permis et l'interdit ....................................... p.181 Transition 3 bis............................................................. L'APPROPRIATION TECHNIQUE ET SYMBOLIQUE p.183 7) La technique domestique ....................................... p.185 p.186 + Le duel TV -micro ............................................ p.18? + Les familles se technicisent ............................. 10

+ Le mythe de Prométhée ................................... + Outil indispensable ou machine-meuble? ...... + Le signe de richesse et de modernité .............. + La maison informatique .................................. + La peur de l'apprenti sorcier ........................... + Le meilleur des mondes profanes? ................ + A propos d'appropriation ................................ Transition 4 ................................................................. "_4.' 8)L '"Imagmalre Imorma t Ique ................................... " "" + MO et régime mystique .................................. * Intimité, intériorité ................................. * Féminisation, eaux calmes ..................... * La forme discursive ................................ + MO et régime synthétique ............................... * Rythme, lune.......................................... * Vacuité................................................... * Ambivalence, dualité ............................. * Le miracle de la technique ..................... + Schizomorphie et MI ....................................... * Combat, diérétique ................................. * Agressivité, force ................................... * Initiation, miroir..................................... * Intelligence, personnalisation ................ * Esprit total et être désincarné ................ * Vivacité................................................. * Air.......................................................... * Symboles spectaculaires et ignés ........... * Symbolique négative .............................. * La forme discursive................................. Transition 4 bis ................ CONCLUSION - Le sexe comme variable fondamentale - Les intérêts familiaux BIOGRAPHIES FAMILIALES BIBLIOGRAPHIE... 11

p.188 p.191 p.195 p.200 p.202 p.204 p.208 p.213 p.217 p.218 p.218 p.219 p.221 p.223 p.223 p.224 p.224 p.225 p.227 p.227 p.229 p.229 p.231 p.234 p.236 p.237 p.239 p.240 p.243 p.245 p.249 p.251 p.252 p.255 p.275

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INTRODUCTION

Bien que l'impact du marché informatique ait été le plus fort aux USA, premier producteur et premier utilisateur au monde, il est pourtant indéniable que la micro-informatique a fait une entrée en force dans les pays industrialisés puisque l'on est passé d'un parc de deux-cent mille micros en 1980 à un parc de dix millions en 1985. En 1982, seulement 2,5% des foyers français étaient équipés en micro contre 25% des foyers américains. L'évolution a été lente mais néanmoins régulière surtout dans les cinq dernières années: en 1988, on comptait 7% de foyers français possédant un micro. En 1990, le taux de

pénétration était de 9% en France, en 1992 de 10%

1

contre un

peu moins de 30% aux USA (il serait même de 25% pour la France si l'on intègre les consoles vidéo qui ne font pas partie de notre propos). Même si l'écart est encore impressionnant, le taux d'équipement des foyers français tend à progresser plus rapidement (de un pour dix en 1982 à environ un tiers en 1990) alors qu'il semble atteindre aux USA un palier de saturation. Cet engouement pour les "machines ludiques" n'est pas seulement l'effet de bonnes campagnes publicitaires puisqu'il faut noter que, depuis le début des années quatre-vingt-dix, le prix de ces appareils a chuté de moitié. On peut aujourd'hui acquérir un MO à disque dur et une imprimante à jet d'encre, tous deux de qualité certaine, pour moins de cinq mille francs. Josiane JOUET (1989) nous démontre que cette attirance pour la microinformatique n'est pas gratuite. La consommation de MO s'insère, effectivement, dans un schéma de consommation d'outil déjà préexistant dans lequel on passe de la machine à
1 Les pourcentages restent très discutables, dans la mesure où il est parfois difficile de juger de l'appartenance d'un MO : un ordinateur qui fait la navette du lieu de travail au domicile et qui sert à la fois d'un point de vue professionnel et ludique doit-il être comptabilisé? Un ordinateur familial utilisé au départ à des fins de loisir et qui devient, après une appropriation réussie, aussi outil de travail réste-t-il un ordinateur familial? Doit-on de plus comptabiliser les anciens modèles dont on ne se sert plus?

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écrire au traitement de texte, de la machine à calculer au tableur, du bricolage à la programmation et du jeu d'arcade aux logiciel ludique. A quoi peut bien servir un MO dans la sphère familiale? Bien sûr, l'utilité première du MO réside dans son enjeu professionnel et éducatif. Par son côté ludique, le MO familial est à la fois un outil professionnel de travail, un outil de formation, un outil de loisir, ce qui rend difficile la distinction entre investissement professionnel et gadget ou outil familiaux. L'utilité d'un ordinateur familial ne serait pas là où on la croit (gérer ses comptes, éduquer les enfants...), mais il y aurait des utilités secondaires bien plus essentielles que les utilités premières (pour paraphraser la notion de fonctions primaire et secondaire). Pareille étude revient donc à rechercher les utilités familiales réelles et symboliques de l'objet-micro. Les usages prescrits par les professionnels sont rapidement détournés par les usagers familiaux, qui.confèrent, de fait, à l'outil, des utilités singulières. Le sens commun s'accorde à penser qu/il n'y a pas d'utilité dans l'acquisition d'un micro-ordinateur familial. Sans doute celle-ci n'est-elle pas où on la cherche. A l'utilité primaire d'un usage professionnel strict et réglementé s'ajoutent des utilités secondaires d'identité familiale et sociale susceptibles de mieux rendre compte du concept de fonctionnalité, en ce sens que les usages ne se déduisent pas seulement des modes d'emploi, de même que les utilités ne sont pas que des usages. L'utilisateur contribue ainsi à produire (ou donner du sens) à l'outil (et par extension au produit) qu'il consomme. Pour se socialiser, tout acteur, tout individu doit, au préalable, se positionner dans la sphère familiale. S'identifier, se distinguer entraîne cet effort de définition en terme d'une recherche de position sociale particulière. Plus loin encore, se distinguer, c'est opposer son propre "moi" à celui des autres, c'est situer le "je" par rapport au "nous" ou au "vous". Tout acteur donne ainsi, chaque jour, un sens à ses actions, c'est-àdire à la fois une direction déterminée et une signification singulière, il se nomme tout en nommant les autres. Dans cette 16

acception, le MO représente un excellent objet transitionnel pour ceux qui se l'approprient. Objet à part, sans réalité propre, outil hybride, dont la rationalité est à remettre en cause, d'après GILLE et STENGERS (1986), il présente une polyvalence de sens, ainsi qu'une utilité latente, plus symbolique que réelle. Le MO domestique est en soi un objet problématique. Sans utilité comparable pour tous, tout au moins technico-pratique, l'objet n'en est pas pour autant vide de sens. TIlaisse, au contraire, une plus grande latitude dans l'utilisation, celle-ci n'étant plus la raison essentielle de l'intérêt à la machine, mais étant assujettie à l'investissement réflexif. Ainsi, le MO n'est pas essentiellement un instrument de travail concret, il s'inscrit dans la sphère abstraite de l'instrumentation symbolique et devient, de fait, objet transitionnel dans la perception et l'insertion environnementales, catalyseur des mal-être individuels et familiaux, avant de générer une incitation à la résolution douce des déséquilibres statutaires au sein du noyau familial. De nombreux sociologues se sont penchés sur l'apport identitaire du MO. Ainsi Anne-Marie CHARTIER (1985, 87, 89) émet l'hypothèse de l'utilisation du MO comme révélateur des conflits conjugaux et des différences de sexes, ou Jean-Paul BOZONNET (1987, 88, 89), lequel a dépassé la critique de la futilité instrumentale pour démontrer l'appropriation symbolique de l'objet, et a envisagé le conflit conjugal comme majoritairement inhérent à l'acquisition conjugale. Il me semble, et ces hypothèses sont le fruit de ma collaboration avec ces deux universitaires précédemment cités, que le MO familial s'impose comme une sorte de révélateur des déséquilibres antérieurs latents, c'est-à-dire qu'il peut être considéré comme un moyen de cohésion et cohérence familiales. Sherry TURKLE (1983, 84), quant à elle, met en évidence les processus de socialisation ou d'individuation dans l'utilisation de l'outil informatique, processus que reprend à quelques nuances près Philippe BRETON (1987, 90). Poussant plus loin le qualificatif d'objetmiroir, je désire insister sur le fait que la recherche de soi, engendrée par l'utilisation du MO personnel, conduit à une 17

nouvelle identité de genre, d'âge, de génération, pouvant provoquer des déséquilibres dans les identités familiales de référence. Josiane JOUET (1985, 87, 89), s'intéressant plus spécifiquement au Minitel, insiste sur le rapport entre l'écran et le miroir et sur l'interaction sociale possible par la médiation informatique. Là encore, l'analyse me semble plus complexe, dans le sens où l'on assiste à des étapes successives de socialisation, désocialisation et resocialisation, dans le sens aussi où les projets familiaux peuvent être multiples et latents (professionnalisation, éducation, socialisation). Au vu des résultats obtenus par ces chercheurs, le MO peut être considéré comme un objet déstructurant en ce sens que son introduction dans le domaine familial est un facteur de déstabilisation de l'organisation interne, conduisant à la disparition de la cohérence et de la cohésion familiales. Si la structure établie est remise en cause par l'acquisition du MO, si les règles et les normes sont rejetées, la famille se retrouve dans une situation anomique délicate. De plus, son utilisation intensive s'inscrit tout à fait dans "les territoires du moi" (GOFFMAN), lieux du loisir "ipsatif" (DUMAZEDIER), temps réservé à l'espace masculin dans lequel sont valorisés les valeurs centrifuges de refus, fuite, retrait ou solitude, le libre jeu des forces et des facultés (tant intellectuelles que physiques), grâce auquel on recherche autonomie et auto-appartenance. Poussant plus loin le raisonnement, le MO aurait aussi un impact incitatif. De nombreux psychologues ont mis en évidence la fonction éducative des objets en émettant la théorie de la distanciation objectale, distanciation fondamentale dans le processus de socialisation de l'enfant (rappelons brièvement que l'objet enclenche le passage de l'indifférenciation sujetenvironnement à la dualité mère-enfant, puis à la multiplicité des éléments environnementaux). Tout petit d'homme expérimente le monde et le distancie à travers l'objet qu'il manipule. Plus largement, le MO rentre dans le cadre de l'incitation à l'ordonnancement de la structure familiale par une prise de conscience effective et affective des problèmes individuels et familiaux véhiculés par l'outil. Chaque objet 18

manipulé engage un investissement émotionnel et psychologique de la part de l'acteur tout autant qu'un investissement personnel physique. Dès lors, le MO, présentant un investissement total, incite les membres de la famille au changement d'attitude, et, en premier lieu, les utilisateurs. Cet outil technique provoque, de par son utilisation ou sa nonutilisation, des questions fondamentales chez ceux qui le manipulent ou le rejettent, et remet alors en question, d'un point de vue théorique et pratique, l'environnement familial et le rôle individuel de chacun au sein de la structure familiale. L'indicateur temps permet une approche plus claire du phénomène puisqu'il engendre diverses étapes de désocialisation et de resocialisation : socialisation par retrait ou distinction pendant laquelle s'effectue le passage du Mitwelt ou l'Umwelt. Moteur de la construction de moi masculin (de l'époux au père, de l'enfant à l'adolescent, du petit-dernier au membre à part entière), la baisse de sociabilité varie en fonction de l'exigence d'une nouvelle identité conjugale ou familiale. Le temps est au service du travail de l'usager sur son identité individuelle2. L'utilité primaire du MO cède donc le terrain à une fonctionnalité secondaire. Le MO, plus qu'un outil qui sert à calculer, à écrire, à dessiner, est un facteur de socialisation, de distinction familiales. Son utilité n'est pas dans l'usage strict mais dans le processus de modification (conscient ou inconscient) que l'utilisation génère. Il est à la fois une marque qui permet un recul hors du social (conjugal, générationnel, fraternel), un écran, avec toute l'ambiguité que ce terme comporte, un liant enfin, qui crée de nouveaux liens entre couples, générations et fratries. Le MO est le séparateur statutaire des identités conjugales. Il est le générateur de la

2 Trois options s'offrent à lui, dans l'utilisation du MO : -la fuite d'une identité sociale (celle de père, par exemple), -l'assouplissement d'une identité sociale, - la reconstruction d'un identité sociale. Ces idées sont aussi esquissées par Philippe MALLEIN. 19

différenciation conjugale, la marque distinctive masculine, élément d'expertise transmissible d'une génération à l'autre.

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LUDO ERGO SUM

LE JEU, LA REGRESSION, LA NOSTALGIE DES ORIGINES Appréhendé comme un loisir ludique ou créatif, le MO est le symbole d'une recherche de cloisonnement intime et individuel pour l'adulte masculin. Comment peut-on analyser l'utilisation ludique du micro-ordinateur par l'adulte masculin, tenant compte du fait qu'à travers le rapport homme-machine se crée un dialogue intérieur, privilégiant la confrontation à soimême et rejetant ainsi tout contact avec l'environnement? Peuton parler dans ce cas de figure d'un refus du statut d'adulte? En quoi consiste l'enfermement de l'utilisateur? Cette partie amène à nous orienter vers les raisons inférées de l'acquisition du MO, raisons ici typiquement et uniquement masculines. Utilisé pour emplir un temps de loisir parfois trop lourd, il révèle des utilités cachées telles qu'extérioriser son agressivité, mais surtout régresser en se situant hors des contingences adultes, nier le poids de son identité réelle pour se plonger dans un monde fictif où tout est édulcoré. Le MO punching-ball peut aussi être le point de passage pour accéder "de l'autre côté du miroir". La spatialisation réduite de l'utilisateur pantouflard Pour certains, l'achat d'un MO représente la seule possibilité à une activité de loisir gratifiante. Fabien Beaumarchais, ainsi que d'autres adolescents, n'envisagent une activité à la maison, que sous l'angle de l'informatique (Mathieu Calderon, d'une certaine manière aussi, est réfractaire à toute activité commune et n'affectionne que les activités solitaires). L'acquisition d'un ordinateur a de ce fait élargi son champ d'activités, même s'il n'aime à présenter cet achat que sous l'angle de l'utilité professionnelle, cet argument étant plus "percutant" que la futilité ludique.). Toute autre occupation leur 23

semblant futile ou ne les attirant pas, ils se retrouvent très souvent confrontés à la question habituelle: "Qu'est-ce que je peux faire? Je sais pas quoi faire." Retirés en un lieu unique, clos (le bureau, l'alcôve, la mezzanine, la chambre), ils occupent leur temps de loisir grâce à l'ordinateur et se coupent ainsi à la communication sociale ou familiale. Seuls les Diderot consacrent leur loisir commun et individuel à l'activité informatique. Les autres utilisateurs n'envisagent l'usage commun (le plus généralement à deux) que de façon restreinte et limitée à quelques moments uniques. La plupart conçoit le MO comme un objet personnel, à usage individuel, surtout dans le cas où il a été acheté prioritairement pour les enfants: chez Gœthe, l'objet est quasiment réservé à l'usage unique d'Aurélien. A cet effet, il a été rangé dans sa chambre et non dans la salle de jeux, dans laquelle les copains ont l'autorisation de pénétrer: "Parce que c'est quelque-chose de personnel. On l'a mis là-haut et pas dans sa salle de jeux. On l'a mis en haut exprès. Donc il est pas question que ses copains jouent avec lui. " L'utilisation du MO n'est pas particulièrement réservée (sauf exception sur laquelle nous reviendrons) aux individus peu sociables, mais l'usage en tant que tel ne conduit pas à une socialisation autour de l'ordinateur et provoque aussi, parfois, le repli de l'usager. Le MO familial est manipulé surtout par les membres n'ayant pas une activité domestique très développée, activité limitant, de fait, le temps que l'on peut y consacrer. Néanmoins, il reste vrai que le MO est implanté dans des familles où la vie intérieure est plus développée que les activités extérieures, hors sport. Toutefois, pour les plus assidus tant en informatique qu'au niveau des activités sportives, le temps consacré au sport a diminué depuis l'acquisition du MO. Le MO est un objet que l'on transporte peu. Seul Monsieur Boileau déplace le sien de sa résidence à son travail. Les rares usagers qui en ont une utilisation parallèle (maison24

travail) ont acheté un portable et transfèrent les données à leur arrivée ou bien ont acheté la marque correspondant au MO utilisé dans leur profession, afin de travailler sur les mêmes disquettes. Les autres ne déplacent jamais leur outil informatique, d'autant qu'ils l'ont installé dans un lieu qui devient, au fil du temps, le sanctuaire de l'informatique. La vie des usagers du MO se circonscrit bientôt autour de ce seul lieu, le temps se rythme et s'organise autour de l'objet. Les repas y sont parfois pris, le sommeil y est oublié, la vie familiale délaissée. La pièce qui accueille l'ordinateur devient enclave, temple, arche, véritable lieu sacré à l'abri des regards extérieurs et, parfois même familiaux. Quelques-uns de nos enquêtés font référence à la symbolique mystique, à l'évocation du portrait chinois. Les lieux de repos: nid, grotte sont évoqués ainsi que les paysages catarnorphes (gouffre), les animaux domestiques (chien ou chat) forment la majeure partie du bestiaire. La nuit est aussi un symbole commun, symbolisée par les animaux qui la peuplent, les couleurs sombres. L'hiver, l'automne complètent le tableau de cette symbolique, avancée négativement par les détracteurs, mais aussi positivement par certains passionnés, symbolique de la mort, du sommeil, des activités lentes et réduites, tout autant que de la sauvegarde, de l'abri. DORFLES (1975) tente une explication rationnelle de ces rites de repli autour de l'objet technique en justifiant cela par la richesse de la "vie" intérieure de la machine. Le mouvement interne de celle-ci suffit à créer la vie dans le lieu et pulse le rythme journalier de ses adeptes. C'est d'ailleurs sur ce rythme que se "branche" l'utilisateur du MO lorsqu'il intègre les réflexes nécessaires à la bonne utilisation de l'outil. Solus ipse ou le solitaire jamais seul La plupart des adultes de notre échantillon,
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qui ont

acheté un ordinateur pour leur propre usage, évoquent la notion
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de plaisir personnel. Pour les uns, acheter un MO domestique correspondait à un "caprice" personnel. Même si certains se retranchent derrière l'argument des enfants, la famille n'est pas dupe: l'ordinateur devient le jouet personnel, l'objet à soi, parfois payé avec les propres deniers de l'époux (ce qui placent les femmes dans une position particulière lors des conflits, ne pouvant reprocher le gaspillage de l'argent du ménage, mais invoquant l'égoïsme de leur époux). Le plaisir de l'acquisition est anticipé par le plaisir de la recherche de l'information. Chacun s'y investit personnellement, afin de connaître l'angoisse du bon choix et l'ivresse de l'achat. L'apprentissage est aussi un facteur de la recherche de satisfaction personnelle: on préfère s'investir individuellement pour valoriser les efforts et présenter avec fierté l'appropriation graduelle. Seuls les moins passionnés et les plus jeunes sont guidés dans leur approche du MO. La finalité de l'usage est de maîtriser par soi-même l'outil. Le combat s'engage entre la machine et l'homme, entre soi et soi. Le temps personnel s'enfle et déborde sur l'emploi du temps familial. Le temps collectif, relégué au second plan, perd toute son importance et sa signification. Le lieu où trône l'ordinateur se ferme à l'espace collectif et, même si la coupure n'est pas physique (Monsieur Calderon a longtemps pratiqué dans le salon), elle reste néanmoins symbolique et "spirituelle". L'utilisation que l'on fait du MO domestique est avant tout individuelle: si l'on y travaille "dessus", on respecte la solitude laborieuse; si l'on crée des programmes, on le fait majoritairement seul (il arrive toutefois que la conception se fasse à plusieurs, ou, tout au moins, que le résultat soit soumis à la critique du second expert). La saisie informatique ne peut être envisagée à quatre mains, de même que l'usage des utilitaires. Seuls les jeux sont conçus pour un usage collectif et/ou individuel, mais les disputes orientent rapidement l'utilisation à une approche individuelle, d'autant que l'adversaire n'est pas le deuxième utilisateur, mais bien le MO. 26

Le portrait chinois concernant les jeux appuie cette individuation de l'usage: les jeux en solitaire ou à deux sont très majoritairement évoqués (patience, réussite, jeu de Go, bataille navale, échecs, dames...), le MO restant l'adversaire ou le compagnon de jeu, les animaux présentés sont des espèces vivant généralement en solitaire ou considérées comme telles (félins, ours, chat...), les personnages historiques ou imaginaires tirent leur prestige de leur importance personnelle (chevalier, génie, savant...). Et quand l'on observe tout ce petit monde à l'action, il est évident que l'appropriation de la machine est d'autant plus prégnante que le contact est étroit. Les utilisateurs ont les yeux rivés à l'écran, les mains courant sur le clavier, ou crispées sur les manettes. La communion à la machine procure ce sentiment étrange d'un outil qui obéit au doigt et à l'œil, véritable prolongement de l'homme, un objet ni tout à fait extérieur ni totalement intrinsèque, qui tire sa force de la syntonie qu'il réclame. L'individu solitaire devant sa machine n'est jamais seul, il est confronté à son propre univers, reproduit par le MO. "Oublier" Le trait caractéristique de la majorité des utilisateurs masculins d'âge adulte est l'envahissement de l'activité MO sur leur temps de loisir et sur le temps familial. La focalisation s'effectue jusqu'à perte du repère temporel (plus de notion de temps, plus de découpe temporelle) et oubli des règles fondamentales de communauté (à savoir, non respect des heures de repas, des moments communs, des sorties habituelles en couple ou famille...). Chez Diderot, l'arrivée récente du MO a totalement bouleversé les habitudes familiales. Toute la famille s'est considérablement investie dans l'utilisation (surtout ludique) de l'outil. "Quand tu (Monsieur Diderot) vas là-haut (dans la mezzanine où se situe le MO), tu dis: "Je fais qu'une partie, après je vais bricoler". En fait, ça dure une heure, 27

une heure et demie et puis, tu dis: "Oh ben, c'est plus la peine que je bricole"... Ne serait-ce qu'hier au soir, c'était quoi? Sept heures moins quart. "Encore, encore un peu". On était tous les deux là-haut. (c'est-à-dire qu'ils jouaient tous les deux) Je disais: "llfaut que je descende pour faire à manger. " "Encore, encore un". Y'a une demi-heure qui passe, trois-quarts d'heure et puis, on était encore en haut quoi. " Constat amusé de Madame Diderot, qui avoue, comme la majorité des époux le font, négliger les occupations domestiques nécessaires. Madame Gide oublie le repas dans le four, plusieurs époux délaissent le bricolage ou le jardinage. Les tâches domestiques ne sont qu'un aspect du problème, il est tout aussi remarquable que le monde extérieur dans son intégralité est gommé. Pour se consacrer entièrement à l'ordinateur, pour avancer, apprendre, il faut s'investir corps et âme dans cette activité. Chaque instant est précieux pour vaincre les difficultés (qu'elles soient de programmation ou d'ordre ludique) : Monsieur Bai/eau ira même jusqu'à emporter son MO lors des visites familiales. Dans cette quête obsessionnelle d'un temps différent et bien rempli, l'ordinateur abolit les règles fondamentales de l'emploi du temps familial, supprime les besoins fondamentaux, enferme l'utilisateur dans une transe mystique, hors du temps profane, in illo tempore. De même, le cadre importe peu. Dans cette relation syntonique à l'objet, l'environnement se dissipe. Même si le MO est utilisé dans un lieu collectif, la concentration extrême joue en faveur de l'isolement psychologique. Le lieu ouvert devient enclave. L'enfermement intense dans le temple sacré de l'informatique rend ce lieu plus que réel, pour l'utilisateur. A l'opposé, l'univers familial devient abstrait, étrange, inquiétant. La sensation de confort dans ce giron informatique se transforme en malaise général lorsque l'utilisateur réémerge dans la vie familiale, malaise intimement ressenti par les deux conjoints, ce qui le conduit à réintégrer le nid douillet qui n'attend que lui. 28