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Un milieu social face à la pauvreté

De
168 pages
La pauvreté au 21ème siècle dans l'UE est un désastre. L'un des remèdes, outre l'emploi, est de stimuler la coopération public/privé par le volontariat, le bénévolat et des fonctions complémentaires rémunérées. Le défi est un retour à l'équilibre économique et à une meilleure justice sociale sans seuil de pauvreté.
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Collection
Essais
Un milieu social face à la pauvreté est une réfl exion André PHILIPPART
issue de la société civile qui essaie de s’impliquer dans
diverses démarches pour atténuer les e ets de la pauvreté,
tout en établissant une coopération entre des citoyens
« organisés », des structures d’aides professionnelles et
des pouvoirs publics.
L’objectif de ce livre est de stimuler la réfl exion sur des
solutions telles que le soutien au volontariat et bénévolat,
au retour du concept de la fonction rémunérée encadrée
de manière réglementaire plutôt que l’entêtement relatif à
l’emploi et à la croissance, accompagnés des corollaires de
productivité et de compétitivité. Ces stratégies économiques
infl uent profondément sur l’aggravation de la pauvreté.
Par ailleurs, l’accélération technologique ne permet pas
à de nombreuses personnes de suivre les réajustements de
formation et de compétence, donc les précipite dans une
grande précarité. Enfi n, le vieillissement des populations en
Europe pourrait laisser à un nombre insu sant d’actifs en
fonction la charge de couvrir toutes les dépenses sociales. Un milieu social
André PHILIPPART est l’auteur d’une soixantaine face à la pauvretéd’articles et de livres relatifs aux politiques de
l’enseignement supérieur et de la recherche
scientifique ainsi qu’à des questions de science
Pourquoi et comment reconstruirepolitique, depuis 1959. Il a terminé il y a longtemps
déjà l’ensemble de sa carrière, comme directeur général honoraire l’équité du système social
de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et par l’intervention citoyennechargé de cours honoraire de l’Université libre de Bruxelles. Il a
également été directeur de la revue Mondes en Développement
et secrétaire général de l’Association internationale de science
politique (1967-1976).
Illustration de couverture : © hikrcn - Getty
ISBN : 978-2-343-05766-8
9 782343 057668
16,50 €
Rue des Écoles / Essais
Un milieu social face à la pauvreté André PHILIPPART
Rue des Écoles / EssaisUN MILIEU SOCIAL
FACE A LA PAUVRETERue des Écoles
Le secteur « » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Ducrocq (François), Théorie du stock froid, 2015.
Jacques-Yahiel (Simone), Ma raison d’être (réédition), 2015.
Albert (Thierry), Quel est votre nom ?, 2015.
Mbuyi Mizeka (Alfred) L’enfant noir d’Afrique centrale, 2015.
Alain Nesme, Léa la Sainte, 2015.
Pham Ngoc (Lân), De père inconnu, 2015.
Duhameaux-Lefresne (May), Le sourire du père, 2015.
Brousse (Odette-Claire), Sortir de chez soi, 2014.
Beuchée (Laurent), Un regard de Haute-Bretagne, 2014.
Lemaître (Vincent), Risques salés, 2014.
Micaleff (André), Heimat, 2014.
Coutarel (Colette), Promenade romantique à Pôle Emploi, 2014.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
^^André PHILIPPART
Un milieu social
face à la pauvreté
*
Pourquoi et comment reconstruire
l’équité du système social
par l’intervention citoyenne /?+DUPQ
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LA DÉCHÉANCE
La pauvreté conduit au silence
undi matin 13 janvier 2014, quelques passagers neLsouhaitant pas être dérangés, assis dans un des halls
fermés de la gare du Midi à Bruxelles, distants les uns des
autres, attendent le départ pour la France, bagages aux
pieds, sans bruit ni mouvement. Le Thalys sans doute ou un
TGV. Ils ne semblent pas pressés. Plutôt figés dans leurs
pensées ou préoccupations, ils n’ont d’yeux que vers
l’horloge. Les agents de sécurité veillent à n’y laisser entrer
aucun inconnu en quête de chaleur. La mendicité n’y est pas
la bienvenue. De chaleur humaine, il n’y a pas. Les
inconnus anonymes, peut-être pas de la surveillance, dont
les maigres biens tiennent dans des sacs en plastique
souillés, sont pourchassés, parfois sans ménagement. La
sérénité apparente qui y règne ressemble à un lieu de
cérémonie funèbre.
Un homme, la cinquantaine, rasé, calme, marchant droit du
haut de ses 180 cm, sans bagage, sachant où il allait et
pourquoi, appuie sur le bouton de droite pour ouvrir la porte
vitrée du hall. Certaines têtes se tournent vers lui, dans
l’indifférence, attirées par son entrée. Dans une salle
d’attente, voir sans regarder est assez coutumier. Rien dans
la démarche ne semble suspect. Hormis l’absence de
bagage, il est un passager parmi d’autres. Il porte un jean
ayant passé l’âge, mais propre. Une veste achetée dans une
brocante ou reçue d’une association, mal ajustée au corps,
elle aussi sans trop de taches, garnit des épaules à peine
effacées. Il contourne les sièges vers les poubelles du fond
de la salle. Le bras gauche s’enfonce dans la première
poubelle – la blanche – y retire un sachet contenant un
demi-sandwich, jeté probablement par un passager pressé
au petit matin. Cela fait, le bras droit se perd dans la
poubelle bleue pour trouver une petite bouteille d’eau, elle
7Un milieu social face à la pauvreté
aussi abandonnée – qui sait - par le passager en retard. Le
troisième geste, dans la poubelle jaune, en put extraire un
journal. Nanti de son maigre butin, ce visiteur s’assit sur le
dernier siège de la rangée inoccupée, à l’écart et dos à la
salle. Discrétion ou humiliation ? Il étendit le journal sur ses
genoux, dégusta le sandwich, but l’eau, se leva, le journal
dans une main et dans l’autre la bouteille, déposa le
dans la poubelle jaune et la bouteille dans la poubelle bleue
et partit aussi discrètement qu’à son arrivée. Discrétion ou
humiliation ?
Le voyageur âgé, toujours soucieux d’être très en avance
pour éviter le stress du voyage, alla à sa rencontre pour lui
adresser quelques mots. Il avait saisi la raison du geste, sans
doute répété chaque matin et invita cet homme à se rassoir
afin d’en savoir un peu plus. Ce dernier se prêta au jeu avec
gentillesse, sans formalisme. Il se pourrait que la petite
conversation, inattendue, ait été la première depuis
longtemps.
La pauvreté conduit au silence. André, prénom fictif
attribué pour le récit, avait été un agent des services publics,
vivant avec son épouse et sa fille dans un petit appartement
d’un logement social. D’allure élégante, d’une taille
séduisante, au contact humain aisé, un visage engageant, il
avait découvert l’attrait des femmes, au passage le goût
pour l’alcool. Femmes et alcool font bon ménage, un jeu de
mots de l’observateur. Ce qu’il ne considérait pas comme
des travers pouvant conduire à la séparation et au divorce
ainsi qu’à l’exclusion du logement avec ce qu’il restait
d’économie et à la mise à pied professionnelle. Famille,
logement, argent, travail perdus, André se mit à la recherche
et trouva en quelques mois un fond de cour pour se loger et
comme emploi la maintenance dans une grande surface,
consistant à évacuer chaque soir au-dehors des fruits et
légumes considérés comme invendables. Il paraît que ces
8Un milieu social face à la pauvreté
produits sont enlevés régulièrement par des associations.
Ayant faim, André se permit un soir d’emporter quelques
légumes et fruits « périmés », geste vu par le directeur de la
grande surface, entraînant son licenciement sur le champ.
L’errance s’aggravait. Le bouche à oreille professionnel
n’est pas un vain mot, un mot vain, puisque la bouche n’est
plus nécessaire et l’oreille n’a plus rien à entendre. C’est
une arme redoutable. Elle ne tue pas, elle laisse mourir.
Le pauvre est d’abord une ombre. Il devient évanescent.
D’ailleurs, les outragés comprennent à peine qu’on veuille
leur réserver un quelconque intérêt et, en outre, de leur
garantir des ressources sous forme d’allocations diverses
pour survivre. André, pauvre, restait digne, disant qu’il lui
était insupportable de faire la manche, de quémander fut-ce
un euro. Pour lui un mendiant peut ne pas être pauvre, s’il
fait partie d’un groupe au sein duquel vivent d’autres
mendiants, au surplus si l’un d’entre eux ou plusieurs
perçoivent des allocations de chômage. La vie en groupe
permet d’atténuer le désespoir grâce à une forme de partage.
Le pauvre isolé, par pudeur, libre et digne, ne se découvre
guère.
Dazaï Osamu aurait-il pris André comme exemple pour
écrire son livre « La déchéance d’un homme » ? Cette
déchéance c’était à la fois la sienne et celle d’un inconnu
dont il s’était inspiré pour expliquer la descente aux enfers.
Lui, le fils d’un puissant aristocrate japonais, noble membre
de la Chambre des Pairs (chambre haute), mort par suicide
en 1948 à 39 ans, après une vie de débauche.
Quel rapport pourrait-on établir entre la situation d’André
èmeau début du 21 siècle avec celle de Shuji Tsushima, alias
Osamu en littérature, le débauché de la première moitié du
ème20 siècle. Aucun. Sinon à parler de déchéance ou à
s’interroger sur les fondements de ce concept. L’homme
9Un milieu social face à la pauvreté
rencontré pendant quelques minutes se considérait-il
comme une victime de la déchéance ? Ou la tendance
estelle à considérer André comme un homme déchu, dès lors
ne présentant plus aucun intérêt dans la société de
consommation ? Son comportement indiquait qu’il avait
faim ce matin-là et qu’il n’avait probablement pas les
quelques pièces pour se sustenter. L’ironie malveillante
serait de penser que l’homme préférait récupérer les
vestiges d’un déjeuner frais abandonnés par une personne
pressée, par souci d’économie. André, semble-t-il, fait
partie des pauvres pudiques, discrets, conscients des effets
négatifs de leurs penchants, de leurs faiblesses, mais
assumant sans trop d’aigreur un état qu’ils n’avaient pas
perçu.
La raison optimiste voudrait qu’ils soient très nombreux les
pauvres comme André. Ils finissent par s’adapter à la
situation, cachant leur désespérance digne, « satisfait » de
l’allocation de subsistance de base que la société leur
accorde. L’énergie leur fait défaut. Se faire oublier devient
une forme de sécurité. Un peu comme les oiseaux se
cachent pour mourir, ces pauvres se cachent pour survivre,
presque par instinct, étant donné la disparition du lien social
et sociétal. Tout s’effrite sous leurs pas, dans leur
environnement anonyme. Ils arrivent à préférer l’absence
de regards plutôt qu’un regard indifférent, plutôt qu’un
regard méprisant. Eux savent qu’ils sont encore des êtres
humains. Souvent ils s’apitoient sur leur maigre destin.
Parfois ils incriminent aux autres les causes de leur détresse.
Ils revendiquent en fin de compte un peu de compréhension,
un peu de mansuétude, un peu de respect.
La raison pessimiste voudrait au contraire considérer que
ceux-là représentent, comme l’écrivent certains, « la lie de
la société » le petit nombre de désespérés que l’humanité a
connu de tout temps. Osamu, parlant de son cas, « je pouvais
10Un milieu social face à la pauvreté
maintenant sortir de l’hôpital : j’aurais toujours au front
l’étiquette de fou, pis, d’incurable. Désormais, je ne comptais
plus dans l’humanité » (p.171). Les drogués, les alcooliques,
les déguenillés, les poilus et chevelus comme dans la
chanson de la comédie musicale Hair, les exhibitionnistes
de leur corps tordu, ceux dont on se détourne, pas seulement
du regard, composeraient un fond de pauvreté ingérable.
Tant qu’à faire, pourquoi s’en soucier, pourquoi en parler,
même si parmi « ces gens-là » de Brel, se trouve un
quelconque Mozart ou Menuhin.
Qu’en est-il du concept de déchéance lorsqu’on l’associe à
la misère, à la pauvreté ? Pour d’aucuns ce serait
simplement une tautologie. Le préfixe « dé » se trouve à la
fois dans déchéance et désespoir, le premier a pour effet
négatif d’ôter, d’enlever, de dégrader, le second exclut toute
rédemption. Le premier, celui de la déchéance, concerne
souvent le jugement d’autrui ou une décision d’une autorité
incluant une sanction. Le second, celui du désespoir,
détermine le caractère inéluctable de l’abaissement subi par
l’être humain, de sa propre responsabilité et/ou à
l’intervention d’un tiers. L’exclusion sociale que la
déchéance et le désespoir entraînent ne correspond pas aux
valeurs d’une démocratie avancée qu’un « Milieu social »,
comme il y en a tant, voudraient garantir. Osamu, par son
propos narcissique, disait : « Je ne me préoccupais guère de
morale, de ce qu’on appelle dans les livres d’éducation la
droiture ou ce que vous voudrez d’analogue. Pour moi, ceux qui,
tout en se trompant mutuellement, mènent une vie pure et claire
ou qui font semblant d’avoir assez de confiance en eux-mêmes
pour pouvoir vivre sont des énigmes » (p.31). L’homme déchu,
pourtant riche, béni financièrement et par la naissance,
n’avait que le désespoir comme perspective. Le suicide était
devenu la solution. Il s’exécuta.
André a pris un autre chemin, le chemin de la plupart des
pauvres et déshérités, celui de l’acceptation forcée de
11Un milieu social face à la pauvreté
l’humiliation. Il fit sien, sans le savoir, par manque de
lecture, le propos d’Osamu : « La difficulté de comprendre le
monde, c’est la difficulté de comprendre les individus » (p.126).
Il ne demande rien. Si, peut-être de la compassion. Quelle
horreur ! De la compassion, cela ne vient pas à l’esprit de
certains membres du Milieu social en cause. Compassion et
charité ne font pas bon ménage, pour eux, avec les valeurs
qui les animent, plutôt avec les valeurs qu’ils défendent en
théorie. Rares sont ceux, en effet, qui s’impliquent dans
l’analyse sérieuse du phénomène plurimillénaire de la
pauvreté. Aussitôt évoquée cette question est oubliée, se
laissant convaincre qu’il n’y a guère de solutions et que de
toute manière la responsabilité de la cause est avant tout
l’affaire des pauvres eux-mêmes.
Pourtant, André Comte-Sponville réserve une place à la
compassion parmi les vertus qu’il défend dans son « Petit
Traité des Grandes Vertus » (p.137). Vertu, considère-t-il.
Peut-on ajouter que cette vertu ne serait-elle peut-être pas
une valeur ? « Ses contraires (il parle de la compassion), lit-on
dans nos dictionnaires sont dureté, cruauté, froideur,
indifférence, sécheresse de cœur, insensibilité…Cela rend la
compassion aimable, au moins par différence. Puis son presque
synonyme, en tout cas son doublet étymologique, est sympathie,
qui dit en grec, exactement, ce que compassion dit en latin. Cela
devrait la recommander à notre attention : en un siècle où la
sympathie joue un si grand rôle, comment se fait-il que la
compassion soit si mal reçue ? C’est sans doute que l’on préfère
les sentiments aux vertus. Mais que penser alors de la
compassion, s’il est vrai, comme je vais essayer de le montrer,
qu’elle appartient à ces deux ordres ? N’est-ce pas là, dans cette
ambiguïté, qu’elle trouve une partie de sa faiblesse et l’essentiel
de sa force ? »


12Un milieu social face à la pauvreté
PERCEPTION DE LA MISÈRE
Compassion ou Pitié ?
ans le milieu ici en question, les perceptions de laDmisère et de la pauvreté sont diffuses, se croisent,
s’annihilent, se superposent, laissant apparaître tout à la fois
des sentiments de sympathie, de l’indifférence ou du déni.
Point de compassion, pas davantage de soutien financier,
d’un côté, pour celles et ceux qui seraient proches de
Spinoza ou d’Hannah Arendt, selon lesquels la compassion
est une manière d’exprimer de la pitié, à fortes connotations
de croyances. Cette façon d’être procède d’une opposition
au processus de charité, qu’il convient de remplacer par une
intervention publique réglementée. Il y a dans cette
perception une construction idéologique et doctrinale. Pour
eux, la compassion et la pitié ne garantissent pas l’efficacité
de l’éradication de la pauvreté. Le don privé n’est pas la
solution. L’enjeu est du ressort législatif et réglementaire.
Ce faisant, dans des situations économiques faibles ne
générant pas de grandes ressources financières, le pauvre
reste pauvre, celui qui ne l’est pas peut y plonger. La
conscience de chacun est apaisée. Les thuriféraires de cette
conception préfèrent alors laisser le champ libre aux
religions, n’étant pas elles contrariées par la vertu de
compassion pour en avoir conçu un moyen de relations
humaines, en y ajoutant la pitié.
À l’opposé, celles et ceux qui considèrent que la pauvreté
ne se résume pas à des moyens financiers ni à diverses
formes d’encadrement pour y remédier ont des sentiments
engagés. La conviction qu’il s’agit d’un fléau l’emporte.
Comte-Sponville pourrait être leur référence, lorsqu’il
réintroduit une lueur d’espoir d’action, en écrivant : « La
compassion est le contraire de la cruauté, qui se réjouit de la
souffrance d’autrui, et de l’égoïsme, qui ne s’en soucie pas. Aussi
assurément ce sont là deux défauts, aussi assurément la
13Un milieu social face à la pauvreté
compassion est une qualité » (p.141). Et « n’a pas besoin…
d’ajouter de la pitié : « Plutôt que de plaindre les gens, pourquoi
ne pas les secourir, si on le peut ? Ne pouvons-nous être
généreux sans éprouver de la pitié ? Nous ne sommes pas tenus
à prendre pour nous les chagrins des autres ; mais, si nous le
pouvons, à soulager les autres de leur chagrin »d’ajouter plus
avant, reprenant Cicéron et Épicure. Et de s’offusquer, par
ailleurs, comme Spinoza, si la démarche aboutit à la
commisération : « La pitié, chez un homme qui vit sous la
conduite de la raison, est en elle-même mauvaise et inutile »
(Spinoza, Ethique, IV, 50). La bienveillance (le respect de la
personne) et la générosité (la vertu du don) conduisent alors
à être vertueux.
Cela dit, Comte-Sponville n’aime guère le principe de
solidarité, qu’il ne veut pas considérer comme une vertu,
mais comme une structure, un moyen, un truchement pour
atteindre un but :« la solidarité est d’abord le fait d’une
cohésion, d’une interdépendance, d’une communauté d’intérêts
ou de destin. Être solidaires, en ce sens c’est appartenir à un
même ensemble, et partager en conséquence – qu’on le veuille
ou pas, qu’on le sache ou pas – une même histoire ».
Nous y sommes. Voilà le milieu social comme il y en a tant
dans sa complexité, prenant conscience de sa responsabilité
éthique, sociale et, pourquoi pas, politique, d’aller
audevant des multiples questions dues et liées à la pauvreté.
De s’en occuper sans arrière-pensée, pourvu que l’objectif
soit de participer à des actions qui réconfortent les pauvres
dans leur dignité, qui leur apportent une part, même faible,
de leur survie. De prendre conscience qu’il s’agit là d’une
des grandes questions du siècle en cours, à côté de la gestion
de l’eau et de l’énergie, sous le couvert de la démocratie
toujours en péril. La pauvreté est l’un des périls, sinon le
plus préoccupant, en fonction des grands changements
économiques, scientifiques et politiques liés à l’expansion
démographique et à l’exploitation des ressources.
14Un milieu social face à la pauvreté
Être conscient, cependant, ne veut pas dire nécessairement
être convaincu de l’action, d’une action répétée, d’une
action durable, d’efficacité. La conviction peut ne pas être
au rendez-vous de l’action. Logique disent des
représentants dudit milieu, puisque ce dernier est un lieu de
réflexion, d’émancipation philosophique, reposant sur des
personnes de bonne compagnie, respectueuses des valeurs
démocratiques que sont la liberté de conscience, de pensée
et d’expression, attentives au respect de l’autre, tolérantes –
jusqu’à un certain stade – et imprégnées de savoirs.

En quelque sorte un regroupement de petites cellules très
attachées à leur souveraineté, on pourrait ajouter à une
illusion d’indépendance, un peu comme l’étaient les petites
bourgades du moyen âge où le salut passait par la cohésion.
La différence en ces temps-ci est qu’il n’y a plus de maître
inamovible, ni de conseil des anciens, faisant place au
sacrifice de la cohésion en faveur de l’individualisme. Les
bourgades du moyen âge n’étaient pas à l’abri de
l’environnement physique et humain, des autres bourgades,
des transhumances, des cataclysmes, des choix de
production et de consommation. Il se pourrait même que la
compassion et la pitié se limitaient au terroir, et encore à
l’une ou l’autre famille malgré les recommandations
célestes.

Le milieu pris en compte ressemble beaucoup à cet
amalgame de bourgades, en permanence soucieuses de leur
autonomie, dite souveraines, malgré la dépendance toute
virtuelle à une structure, qui leur est non pas supérieure,
mais considérée comme lien d’allégeance indispensable à
la bonne entente. Il n’y a pas de mots d’ordre, il n’y a pas
de doctrine. Tant que l’harmonie règne à l’intérieur, tant
que les conflits externes trouvent dans le débat et le respect
des règles, les outils du bien vivre ensemble entre toutes les
cellules et bourgades chacun des membres y trouve son
15