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Un ministre de l'alternance, Michel Jobert

De
308 pages
Michel Jobert, fils d'un "pionnier" du bled marocain, engagé dans la guerre de Libération dès 1942 et champion d'une Europe de la liberté face aux blocs, entre en "résistance" politique aux débuts de "l'ère nouvelle" giscardienne. Avec l'alternance à la clé et face à un système partisan, bipolaire et dominant, il plaide pour une nouvelle citoyenneté faite de respect et de responsabilité de l'individu : la "démocratie vivante". L'auteur a côtoyé Michel Jobert et milité dans son Mouvement des Démocrates.
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Alexis NoëlUn ministre de l’alternance,
Michel Jobert
Un ministre de l’alternance,
Michel Jobert : fls d’un « pionnier » du bled marocain, engagé dans la guerre
Michel Jobertde Libération dès 1942, champion d’une Europe de la liberté face aux blocs,
entre en « résistance » politique aux débuts de l’ « ère nouvelle » giscardienne.
Avec l’alternance à la clé et face à un système partisan, bipolaire et dominant, Du Quai d’Orsay au Quai Branly
il plaide pour une nouvelle citoyenneté, faite de respect et de responsabilité de
(1981-1983)l’individu : la « démocratie vivante » (Exister dans la démocratie : pas seulement
y être représenté !... Se changer soi-même aussi…).
Observateur et acteur des années cruciales 1973-1983 et fort de son diagnostic
précoce sur la crise, il constate : « les orientations fantasques de la consommation,
entraînant l’excès des emplois tertiaires, ont désorganisé la production ». Ministre
du Commerce extérieur, il trace pour 1985 les chemins de la reconquête du lourd
défcit du moment. Mais privé des moyens nécessaires promis, il partira au terme
de la réalisation d’une mission intérimaire de deux ans (Conférence du GATT
négociée et alternance démontrée).
Voué au service des intérêts de la France, défenseur intrépide d’une démocratie
fragile (comme aujourd’hui…) il fut aussi l’avocat de la nécessaire « plasticité de
l’entreprise » et de la « constante adaptation de notre industrie et de notre
économie aux réalités nouvelles » (ce qui est encore d’actualité…).
Alexis Noël a côtoyé Michel Jobert et milité dans son Mouvement des
Démocrates. Il a d’abord enseigné, puis exercé des fonctions de conseil et de
direction dans le secteur de l’emploi.
Illustration de couverture : Michel Jobert, in La lettre de Michel Jobert, mai 1981, n°80 © D.R.
ISBN : 978-2-343-04945-8
31 €
HC_GF_NOEL_MINISTRE-ALTERNANCE-MICHEL-JOBERT.indd 1 16/12/14 00:27
Alexis Noël
Un ministre de l’alternance, Michel Jobert






















Un ministre de l’alternance,
Michel Jobert




Alexis NOEL






Un ministre de l’alternance,
Michel Jobert
Du Quai d’Orsay au Quai Branly (1981-1983)

























































































































Du même auteur


L’épopée ordinaire et singulière de Michel Jobert,
pour l’honneur de la politique, Société des écrivains, 2008.

La Démocratie vivante, Michel Jobert, un précurseur, L’Harmattan, 2004.










































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04945-8
EAN : 9782343049458











« Le principal, au point de vue de l’existence dans l’Histoire, n’est pas de
réussir, ce qui ne dure jamais, mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable ».
Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’histoire, 1959.

« La morale et la politique sont peut-être séparées chez les esprits
médiocres. Pour moi, la politique est une pratique quotidienne et périlleuse
de la morale. Ou alors elle serait le refuge des fripons ».
Michel Jobert à Amal Naccache, dans Jeune Afrique, n° 1054, 18 mars
1981.

« Selon les bonnes traditions, les éclaireurs sont destinés à essuyer les
premiers coups de feu »
Michel Jobert, Par trente-six chemins, Albin Michel, p. 162.










AVANT-PROPOS
DES ASPECTS DU PARCOURS LIBRE ET SINGULIER
DE MICHEL JOBERT


Avant de décrire dans un même mouvement, et le rôle de Michel Jobert
comme « ministre de l'alternance », et ses perspectives et son action dans
l'exercice de sa fonction comme ministre d'État, ministre du commerce
extérieur de François Mitterrand, j'ai cru bon de tracer les points essentiels
de sa vie personnelle et politique, avant mai 1981.

Georges Pompidou étant décédé le 9 avril 1974, Jobert raconte quelque
part comment il a continué à tenir son poste de ministre des Affaires
étrangères « comme si rien de dramatique n'était intervenu », jusqu'au
deuxième tour de l'élection présidentielle, le 9 mai : « Je le devais bien à
Georges Pompidou. »
À en croire le journaliste Abd-el-Dahmani de Jeune Afrique (18/04/79),
pour Jobert, désormais, « c'est le début du tunnel [...] librement choisi, pour
ne pas se compromettre, ni s'abaisser à rentrer dans le rang. Et dire que,
quelques mois plus tôt, il faisait la une des journaux et des magazines. Pour
Le Point c'était « l'homme qui monte », avec à la clé ce sondage plutôt
flatteur : 44 % des Français contre 17 % avaient une bonne opinion de
lui [...], 35 % assurant qu'il jouera un rôle important dans l'avenir. Ces
scores sont particulièrement remarquables quand on sait que Michel Jobert
1ne le devait pratiquement qu'à son seul mérite ».
À ce sujet, Jobert concèdera que si Pompidou n’eût point disparu,
« J’aurais été, "en situation", peut-être en capacité, mais c’eût été mon

1 Notons encore cet autre sondage Louis Harris, fin 1979 (Le Monde, 26/11/79). A
l'interrogation : « Quelle opinion avez-vous des personnalités suivantes : Barre, Chirac,
Galley, VGE, Mitterrand ?... » Jobert arrive en tête avec 64 %. Quand il quittera le Quai
d'Orsay en 1974, 63 % des Français approuvent la politique étrangère de Georges Pompidou.
9 affaire de me juger, de considérer si j’étais capable ou non » (Ni dieu ni
diable. Conversations avec Jean-Louis Remilleux, Albin Michel ; 1993).
Dans un retour sur sa vie personnelle et professionnelle de
hautfonctionnaire et de ministre, Jobert se livre à cœur ouvert, mais avec pudeur
sur ses convictions, ses idées, ses projets et ses actions, dans Mémoires
d’avenir (Grasset, octobre 1974). Ce qui lui vaudra d'ailleurs le prix
Aujourd’hui et des comptes rendus dans la presse plutôt élogieux, certains y
discernant même des accents à la Chateaubriand…
Évoquant ses jeunes années marocaines près de Volubilis, « la ville
romaine », il entamera ainsi la fin de son récit : « je me revois sur la marche
de pierres romaines qui ouvrait la terrasse, dans la maison de mon enfance.
Au soir, elle restait longtemps tiède dans la nuit et les étoiles changeaient
lentement dans le ciel. Je pensais à l'éternité, puis au destin de la nature et
des hommes, à leurs souffrances. Je souhaitais m'y mêler, et servir, un jour,
anonyme ou reconnu. »
Servir ! On discerne bien là le rêve engagé de l'enfant - décrit plus tard
par l’adulte - qui aurait bien voulu devenir diplomate, architecte, puis
ingénieur « pour construire des barrages et faire du bien sur la terre » (Ni
dieu…, p.76), afin de soulager les populations miséreuses, dont, très tôt, il a
pu voir la dure existence.
En tout cas, cette vocation de service, à sa place et à sa façon, sera, tout
au long de sa vie, ce qu'il tentera de réaliser, à en croire du moins les
officiels et les politiques patentés, lorsqu'il mourut, le 26 mai 2002, à
l'hôpital Pompidou, frappé en fin de matinée précédente, d'une congestion
èmecérébrale, à son bureau du 8 étage du quai Blériot.
À cette occasion, en effet, parmi les témoignages publics, Jacques Chirac,
Président de la République, n'a pas manqué de saluer « une grande figure de
notre vie politique, animée par l’amour de la France, le sens de la justice et
de la solidarité. » Ou bien encore Dominique de Villepin : « il avait une
haute idée de notre pays, dont il a défendu le rang avec ténacité,
détermination et panache. » Puis, Hubert Védrine : « un ministre courageux
et vaillant [...], respecté par nos partenaires américains, même quand il leur
résistait ». Et enfin, Jean-Pierre Chevènement : « un homme politique, d'une
rare distinction, des plus lucides et des plus capables de s'élever au niveau
des grands enjeux internationaux. »
Voilà des phrases ciselées qui caractérisent bien Michel Jobert. Sans
doute est-il difficile de dire mieux en si peu de mots.
Désormais, Michel Jobert repose à la Ferté-Vidame, tout près de la
chapelle de Réveillon dans son enclos au pied duquel coule le modeste
Buternay, et auprès de son épouse -Muriel Francès Green- décédée en 1999.
Sur la pierre tombale - un lourd bloc de granit - est gravée la marque du
3ème régiment de Spahis marocains.
10 Le samedi matin 25 mai, il s'était rendu à son bureau, comme d'habitude.
Il avait rédigé les réponses à une interview de La Dépêche du Midi et
expédié son texte au journaliste par télécopie, quelques minutes avant de
sombrer dans le coma. Le jour précédent, il avait enregistré sa dernière
ème 2chronique intitulée : « Timor, 192 État » .
C'était une des causes chère au ministre qui, depuis longtemps déjà en
avait traité dans sa Lettre (n°22 de juillet 1976 et 30, de mars 1977 : un quart
de siècle...). Dans cette ultime chronique, il remerciait l'ONU - et Kofi
Annan - qui avait été « d'un rare mérite pour sauver cette petite collectivité
d'un anéantissement convenu entre plusieurs États. »
« Il est mort en écrivant », dira, le 3 juin suivant, Maurice Druon, et
« repose à la Ferté-Vidame, près du château de Saint-Simon, dans un des
paysages les plus beaux de France auquel il s'était attaché, depuis qu'il
présidait le jury du prix Saint-Simon institué par cette aimable commune en
3mémoire d'un autre "little man" qui ne se courba jamais. » (Le Franc-parler
du Figaro). Druon confie, à l'occasion, qu'il n'a « jamais compris que nul
journal ni média national ne lui ait offert de tenir une rubrique étrangère,
personne n'y était plus attentif ni n’en était mieux informé. »
Bertrand Fessard de Foucault a écrit, sur le ministre et le Président du
Mouvement des Démocrates des pages à la fois essentielles et
circonstanciées en avant-propos d'un choix de textes de Jobert, lors de ses
multiples déplacements à travers le pays - et aussi à travers les médias - les
premières années du septennat giscardien (M. Jobert, Parler aux Français,
Arthaud, 1977, pp. 15-42). Très tôt, Fessard avait bien senti qu'un homme
passant à ce point pour l'ombre de Pompidou, ne pouvait que se démarquer
et afficher un jugement personnel.
Mary Katleen Weed (d’origine irlandaise et américaine) a soutenu une
thèse de doctorat à l’IEP de Paris (relations internationales) en 1982 (sous la
direction d'Alfred Grosser). Elle a publié, aux éditions Lanore, en 1983,
L'action publique d'un homme secret : Michel Jobert et la diplomatie
française.
En plus des années 1973 - 1974, elle élargira, à cette occasion, son travail
aux années mitterrandiennes du ministre du Commerce extérieur.
Le nombre d'articles et d'entretiens donnés par Jobert à la presse et aux
médias en général sur sa vision et son action politique est considérable. On y
rencontre un homme prompt à expliquer sa politique - et la politique - en la

2 La chronique de Michel Jobert était née le 26 mars 1988, à la demande de Pierre Casalta
pour Méditerranée internationale (dite «Medi I »), à Tanger : « Ni la fatigue, ni la maladie, ni
le chagrin ne l'ont empêché de rédiger sa chronique hebdomadaire sans aucune interruption
(mois d'août compris) », selon son entourage.
3 Druon avait fait précédemment allusion au ministre des Affaires étrangères : « il était “the
little man” qui avait tenu tête au “big man”, Henry Kissinger ». On trouve le texte de Druon
dans Le Franc-Parler 2002-2003, Le Rocher-Le Figaro, 2003, p. 33.
11 replaçant souvent dans un cadre plus large, et même à se confier avec
sincérité et sensibilité - même s'il ne se départit jamais d'une discrétion de
bon aloi.
UNE JEUNESSE AU PAYS DU SOLEIL COUCHANT
Un enfant réfléchit à son destin dans la solitude du bled :
 « Que de fois n'ai-je imaginé que j'aurais un jour le pouvoir de
changer cette solitude en donnant à tous quelque bonheur (...) Mais
comment aurais-je renoncé sans mot dire, si tôt proche de la vie et de
ses misères, à apporter au moins ma part de compassion à ceux qui
souffrent ? Les indifférents, les orgueilleux et les égoïstes m'ont
toujours étonné. Je les ai jugés anormaux pour la condition humaine.
Le " chacun pour soi" est une attitude outrageante et une lâcheté.
Que de faiblesses rencontrées cependant au hasard des chemins !
Que de défaillances aussi en moi-même ! Mais qu'importe, ce qui
compte, c'est de toujours souffrir pour autrui et de l'accepter pour
finalement être heureux.»
(M. Jobert : Mémoires d'Avenir, p.32).
 « L'un des secrets de fabrication de cet homme "sensitif" réside dans
cet "air arabe" qu'enfant il respirait dans l'un des terroirs les plus
corsés du Maghreb [...] Michel Jobert a devant lui, jusqu'à 18 ans, ce
qui peut être, outre la splendeur naturelle des montagnes
raisonnables, couvertes d'oliviers, le panorama le plus déclencheur
d'émotion de tout le Maroc, le plus complet quant à l'histoire et à la
fois d'un État-nation aussi antique que la France ; il a face à lui le
massif Zehroun, portant sur ses flancs la Volubilis des Romains, le
Moulay Idriss de l’Islam. »
(Jean-Pierre Peroncel-Hugoz : Jobert l’Africain: Aller-retour Paris –
Volubilis - Le Monde, 20/11/93).

Michel Jobert est né au Maroc, à Meknès, en 1921, dans une maison qui
existe encore et qui était alors à peu près seule sur un plateau où s'étend
désormais la ville nouvelle, à côté de l'ancienne. Le gouvernement marocain
apposera sur la maison de son enfance (Dar Jobert) une plaque
commémorative : « Ici naquit Michel Jobert homme d'État français et ami du
Maroc. »
Jobert donnera sur sa vie et sur le Maroc de la colonisation de multiples
indications et descriptions dans Mémoires d'Avenir, L’autre regard
(Grasset ; 1976), Ni dieu ni diable…, ainsi que dans La rivière aux
grenades,Oued Kroumane, Albin Michel, 1982). Le dernier ouvrage est, dira
Gilbert Comte, « le temps retrouvé d'un "pied-noir" » (Le Monde, 21 et
12 422/03/82) . Ici on identifie facilement Jobert et sa famille, tant ce qu'il
qualifie de “roman” est en fait tout proche de l'autobiographie…
Le pays de Jobert, celui de l'extrême Maghreb du soleil couchant
(Maghreb el Aksa), c'est une terre « dont les champs de blé, les oliviers, les
forêts de cèdres et les lacs de montagne, l'océan puissant et les étés
prolongés vous prenaient l'âme » (Mémoires d'Avenir, p. 117). Pour l'enfant,
« c'était le Far-West en ce temps, une aventure désormais abolie » Ibid., p.8).
« C'était ailleurs pour l’aventure de quelques-uns ». Et encore : « l'espace, la
vie difficile, les existences et les êtres frustres, les familles isolées parmi les
Indiens ! » (La rivière aux grenades, p. 18).
Très vite, la famille quitte Meknès (« La ville sainte de tant de minarets
hérissés qu'ils paraissaient n'être qu'une prière vers le ciel » Ibid., p. 36) ;
pour s'établir à une vingtaine de kilomètres au nord, aux abords de l'Oued
Kroumane (la rivière aux grenades). Michel y passera sa jeunesse, sur le site
de Moulay Idriss, la cité des Berbères au VIIIe siècle, qui se choisiront un
chef religieux, un descendant du Prophète, et le fondateur du régime
chérifien. Ce sera aussi la cité impériale de Moulay Ismaël (1672 - 1727) qui
en fit son Versailles.
Le père de Michel, ingénieur agronome, était originaire du Gâtinais.
Grièvement blessé en 1914, à la Grande guerre, en tenue de sergent
bleuhorizon, « handicapé » même, dira son fils, il avait débarqué à Rabat en
1915. Il quitte assez vite son bureau de fonctionnaire pour la région de
Meknès et c'est dans la vallée de l'Oued Kroumane qu’il construisit une
« modeste » huilerie (pour le compte d'une société qui fit d'ailleurs faillite).
Il y adjoindra une exploitation agricole quand l’huile et le vin ne se vendront
plus. Il employait 20 à 30 hommes du village voisin. Ce qui fera dire plus
tard à Michel que ses relations, à lui, étaient à 90 % autochtones. Tous, dans
la famille, à des degrés divers, parlaient arabe.
Aux dires de Michel, sa mère était « une vraie pédagogue » : dans
l’isolement du bled, elle dut faire la classe à ses trois enfants (il fallait
d'abord apprendre le latin et l'anglais pour l’enseigner !) Originaire
d'Orléans, derrière la cathédrale (et non loin de la rue d’« une rempailleuse
de chaises que Péguy eut pour mère » (La rivière aux grenades, p.19), elle
dut s'adapter à sa vie de recluse. La grande sœur de Michel, l'aînée de quatre
ans (et sa confidente) avait « un accent arabe parfait et une véritable
connaissance dialectale de l'arabe » (Ni dieu ni diable..., p.24). Son frère,
Jacques, de deux ans plus âgé, avait, d'après Michel, « une volonté

4 Gilbert Comte : « Peu d'œuvres ont parlé si tendrement de cette France qu'on appelait
"d'outre-mer". Dans cette grande fresque, étendue sur cent cinq années, plus de cent
personnages de toutes conditions, caractères, origines illustrant chaque épisode de leurs
vagabondages cocasses, attendrissants ou dramatiques dans le temps et les cœurs. Le narrateur
excelle à réunir en images toutes ces vies jetées puis perdues dans le vent, au fil de trente-neuf
récits prenants, vifs, colorés. »
13 farouche » et une grande capacité intellectuelle et de travail. Il choisira
Saint-Cyr.
De ses parents, Michel gardera un souvenir admiratif (lui qui dit quelque
part n'avoir pas été dans une famille à la vénération facile...) Tous trois - car
il inclut un grand-père, jardinier, venu terminer la douzaine d'années lui
restant à vivre – étaient « vraiment des génies par rapport à aujourd'hui. Ils
connaissaient l'orthographe intimement, spontanément et le calcul mental
n'avait aucun secret pour eux (...) Ils venaient d'un autre monde. »
(Ibid., p.22).
La maison des Jobert était sise à environ 2 km de Moulay Idriss et à
moins d'1 km de Volubilis ; située « sur un promontoire d'argile ». Michel se
souvient de « contacts chaleureux » avec les marocains, « inexistants » avec
les européens. Baigné dans « un milieu populaire rural », il a toujours eu
l'impression de ne pas avoir été un « privilégié ». « J’ai toujours eu le
sentiment de vivre dans une famille qui n'était pas très à l'aise. » (Ibid.,
p 27). « Dans la marée des miséreux qui vivotaient autour de nous, à
Volubilis, je voyais arriver d’énormes limousines de location : les
Américains visitaient le Maroc. Ils étaient la providence des guides et des
vendeurs de cartes postales. » (Mémoires d’avenir, p.25).
Les Jobert vivaient à la fois dans un « univers vaste et clos » ; en fait, ils
étaient très isolés. Aussi bien Michel s'était-il construit son monde autour de
la rivière « au milieu des jardins fous, parmi les moustiques. C'était le
paradis ». La rivière « était sale, mais il y avait des tortues, des grenouilles,
des poissons sans mérites, des anguilles et des loutres. Les oiseaux étaient
partout. » (Ibid., p. 19).
Des oiseaux («oualili ») qui peuplaient aussi le grand frêne - refuge tant
aimé, qui jouxtait la maison et dont il fera un long éloge dans L’autre regard
(pp. 128-130).
Certes, il y avait aussi les scorpions, les serpents et les guêpes, et toujours
les moustiques, susceptibles d'engendrer fièvres et paludisme dont ne fut pas
épargnée notre petite tribu : toutefois, dans ce royaume Michel eut la
sensation profonde de vivre une enfance, austère certes, car sans confort,
mais heureuse, « enchantée » même. Bien sûr, il y avait la classe, mais
« nous ne perdions pas de temps, et celui pour rêver, pour errer, devenait
infini. » (Mémoires d’avenir, p. 19).
Ainsi Michel « connut le bonheur familial. C'était assez pour mon
bonheur d'enfant » (Ibid., p. 17). Il eut surtout le souvenir d'une mère
aimante, attentive, mais aussi quelque peu craintive, dans un bled plutôt
incertain, avec des « soucis » qui venaient des affaires pas toujours
florissantes de son mari, avec le cours des marchés, et les « traites » qui,
elles, tombaient régulièrement.
14 L'adolescent plutôt studieux était d’une vive sensibilité, ouvert à la
littérature, amoureux des mots et du style lyrique (qu’il lui fallut dominer).
Très porté sur les romans de l'époque, il lui arrivait d'en relire certains par
temps de disette, quand il ne plongeait pas carrément dans le Grand Larousse
en 12 volumes... Attentif aux malheurs du monde, il dira avoir eu conscience
d'une jeunesse traversée par les conséquences du « Jeudi noir » de Wall
5Street de 1929 et par la guerre .
Très vite il a vu passer les « loques faméliques de la misère »
(Ibid., p 23), ainsi qu'il a pu constater les dégâts causés par l'invasion des
sauterelles - « véritable plaie d’Égypte », venant du sud.
Des « européens » - ces « colons », vivant principalement dans « ces
points épars sur les plateaux et sur les plaines – maisons blanches, éolienne
et bouquet d'arbres » (La rivière..., p.14), Jobert fait une description précise,
chaleureuse et équitable. Ils ont tant travaillé pour développer le pays ! Pour
eux, l'Europe, la France - et l'Algérie aussi – étaient des « mondes
immobiles ». Au Maroc, « il y avait des villes neuves, des villes qui ne
cessaient de se bâtir (...). Chaque année était un progrès. Inconsciemment
peut-être, était-ce l'esprit des pionniers qui me soulevait. Au fond, j'étais fier
d'être un français du Maroc, sans bien savoir pourquoi » (Mémoires...,
p. 124).
En fait, comme l'expliquera Jobert, « trois générations, peut-être quatre,
firent le début et la fin d'une aventure » (La rivière, p.10). « "Mon pays, c'est
ici", pensaient tout haut ces enfants [...] nés entre 1920 et 1935. C'est là que
je vivrai [...] Ce qu'ils feraient serait différent de l'Europe compassée et de
l'Islam immobile. Ils se rêvaient pionniers plus accomplis que leurs
pères (...) Ils bâtiraient partout et encore mieux, du fond de ce vieux sol à ses
cimes neuves » (Ibid., p. 230).
Ils avaient accédé à la modernité en un temps record. Jobert, par contre,
se souvient d'un voyage en France, en 1931, avec toute sa famille, à
l'occasion de l'Exposition coloniale. La France lui apparut alors « comme
réfugiée dans le passé » (Mémoires..., p.36). Aussi pourra-t-il dire - à propos
de mai 1968, qu’il n'avait pas prévu lui non plus - qu'il savait que notre
société qu’il « déchiffrait de l'extérieur (...) était promise à la modification
ou à l'explosion » (Ibid., p. 37). En tout cas, une visite chez des parents de
Montargis en fut l'illustration indélébile.

5 Peroncel-Hugoz (voir article ci-dessus), lui ayant demandé de lui sélectionner 20 dates dans
une optique à la fois personnelle et diplomatique, Jobert notera entre autres : « 1906,
Conférence d’Algésiras. Symbole d'un monde de partages occidentaux dans lequel j’allais
vivre... 15 ans après.» Et « Avril 1955, la Conférence de Bandoung. Naissance politique du
tiers-monde et glas de l'ordre colonial. D’Algésiras à Bandoung, un demi-siècle : l’ère des
évidences... »
15 Mais cette dernière génération de colons ne s'était pas rendue compte à
quel point elle était bien devenue, après beaucoup d'autres, « la menace
surgie encore de la mer » (La rivière…, p.10). En quelques années, en effet,
des événements majeurs s'étaient produits ; guerre en Italie, en France, en
Allemagne ; en 1942, le débarquement américain et en Algérie, le massacre
de Sétif en 1945. Ce qui suscitera, dans une sorte de bouillonnement
souterrain, tout un courant d'indépendance qui explosera à Tanger, autour de
Sidi Mohammed en 1955 ; déporté et exilé à Madagascar, il n'en conduira
pas moins le Maroc à l'indépendance en mars 1956.
LA GUERRE DE LIBERATION
 « Qui connaissait Michel Jobert ? Qui savait l'officier héroïque
qu'il avait été à la tête d'une unité de spahis marocains ? Il n'en parlait
jamais. L'infirmité d'un bras dont il s'accommodera avec élégance, n'était ni
congénitale, ni accidentelle. Il avait eu l'épaule hachée au combat pendant
la guerre d'Italie. »
(M. Druon, Le franc-parler, Ibid., p.35).
 « Je ne suis pas un héros, j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire. Je suis de
petite taille, mais quand il s’est agi d’aller "à la riflette" : [« riflette" :
carabine d'origine anglaise] on ne m'a pas trouvé trop petit. »
(Ni dieu ni diable...; p. 40).
 « Où j'habite maintenant, à Boulogne, on a édifié une stèle, dans un
square, à la gloire des anciens du corps expéditionnaire en Italie. De ma
fenêtre on la voit. À eux, je pense chaque jour. Si je les négligeais, la stèle
avec le drapeau me le rappelle. » Il précise : « le hasard, encore. »
(Ibid., p. 47).
Jobert, baccalauréat obtenu, aurait « passionnément » voulu vivre au
Maroc. Mais la vie vous pousse... Écartant Normale Supérieure (la
préférence de son père : mais pour Michel, c'était encore un internat ! Et il
avait horreur du bachotage...). Il choisit Sciences Politiques : l'Ecole libre de
Paris.
En mai 1940, il dut quitter la capitale. Il traversera la France vers le
Sudouest, à bicyclette, rencontrant son frère sous-lieutenant sur une barricade à
Châtellerault et sa sœur, repliée dans les Landes. Il rejoint Pau. Muni d'un
passeport, il embarque à Port-Vendres pour Oran.
Il retourne en France, à la rentrée suivante, mais cette fois-ci à Lyon, à
l’annexe repliée de Sciences Politiques. Diplôme en poche, il revient au
Maroc où il fait alors un chantier de jeunesse.
èmeMobilisé comme 2 classe au régiment de tirailleurs marocains, en
novembre 1942, « sa valise de cuir bouilli au bras, il quittait à son tour
16 l'univers des roseaux, des saponaires, de la menthe sauvage, des fleurs
écarlates des grenadiers... » (La rivière aux grenades, p. 26). Il participera
désormais à la guerre de libération sous l'uniforme américain.
èmeIncorporé au 3 Spahis marocains, un régiment de reconnaissance de sa
ville natale, il en sortira aspirant au début de 1943. Il a appris à conduire des
chars et se porte volontaire pour le déminage. Inclus dans la 2ème Division
américaine de l'Infanterie, il rejoindra, à la frontière Oujda, en vue de l'Italie,
èmeavec le corps expéditionnaire du Maréchal Juin, dans la V armée du
Général Clark, plongeant ainsi dans une guerre éprouvante, surtout pour les
6unités de tirailleurs .
Jobert racontera comment, en Algérie, dans une prairie de Nedroma
(après Oujda, la première ville algérienne), il fit la connaissance du Général
De Gaulle : « On se forme au carré (...) C'était le petit matin. Débouche alors
dans une entrée l’immense personnage qui, m'a-t-il semblé, a prononcé un
des discours les plus habiles de sa carrière. Il avait en face de lui un mélange
d'officiers de tradition, d'évadés de France, de giraudistes, enfin il y avait de
tout. (...) On l'a revu ensuite, collectivement, en Italie, avant que nous ne
débouchions au-delà de Cassino. »
Responsable d'un peloton de démineurs de son régiment et officier
orienteur, ce sera ensuite pour lui le débarquement à Naples, les Abruzzes,
Monte Cassino (une bataille « hallucinante » sous l'artillerie allemande) où
son frère, lieutenant dans un régiment de tirailleurs, lui fait parvenir ce petit
mot : « J'ai été blessé et on m'a coupé la main gauche » - et « bien
davantage » commentera plus tard son frère. Ce qui n'empêchera pas le
Saint-Cyrien de se porter malgré tout volontaire en Indochine où il
disparaîtra à jamais dans une embuscade...
En mai 1944, après l'impitoyable combat sur le Garigliano, les français
entrent les premiers à Rome, et, lui, Jobert, à Sienne (il y sera promu
souslieutenant avec Croix de guerre). Rendez-vous sera alors donné pour
Florence et un retour au point de départ, à Naples. Ce sera ensuite le
débarquement en Provence, à Beauvallon, près de Saint-Tropez.
C'est alors la montée vers Montbéliard. En novembre 1944, Jobert au
cours d'une reconnaissance avec son groupe est touché par une balle
allemande, avant Belfort, à Magny-Jobert (sic) - clavicule brisée. De
l'hôpital de campagne aux hôpitaux de Besançon, Lyon et Marseille, on
l’évacue à l'hôpital Maillot à Alger (où il passera d'ailleurs le 8 mai 1945). Il

6 Michel Jobert a raconté cette guerre à Sophie Huet. (Quand ils faisaient la guerre, Plon,
1993). Elle évoque alors en Jobert « le conteur infatigable et brillant » qui « narre (...) autant
les souvenirs du soldat que les impressions du poète » [« c'est merveilleux, le printemps
italien, au pied des Apennins ! »]
17 rejoindra malgré tout ses camarades de combat au Wurtemberg, puis au
Tyrol où il restera de juillet 1945 à mars 1946.
« J'avais 24 ans et je n'avais plus d'illusions [...] Mais j'avais souffert et
surtout vu souffrir » (Mémoires d’avenir, p. 225).
LE HAUT FONCTIONNAIRE ET « L’HOMME DE
L’OMBRE »
Il l’a dit et redit : il n'a jamais envisagé de faire une carrière politique.
Dès sa jeunesse : « J'avais déjà une indifférence pour les carrières et les
classifications » (Mémoires d’avenir, p.8). Tout comme des décorations
d'ailleurs. Dans un portrait qu'il fait de lui, Raymond Tournoux dans Paris
Match, raconte cette anecdote : « Au nom du sens de l'État, il protesta
violemment en apprenant qu'on lui avait décerné la cravate de Commandeur
de la Légion d'honneur [lors de sa nomination aux Affaires étrangères] Fait
sans précédent, il exigea que le décret fut annulé ». (Ni dieu ni diable...,
p. 218).
Énarque en 1948, il passe quelques années dans son Corps d'origine : la
Cour des Comptes. Son souci premier sera, dans sa vie professionnelle, « de
ne pas s'ennuyer ». Aussi bien, de 1952 à 1956 participera-t-il à un certain
nombre de cabinets ministériels, dont par deux fois, celui de Pierre Mendès
France (« Je l'ai choisi »). À l'arrivée de de Gaulle, il dirigeait le cabinet du
Haut-Commissaire à l’AOF à Dakar.
En 1963, il est appelé au cabinet de Pompidou, Premier ministre, (on
l’avait cherché l'année précédente, mais il était parti en vacances sans laisser
d'adresse). En 1966, il devient directeur de Cabinet. Édouard Balladur
(L’arbre de mai, chronique alternée, Atelier Marcel Jullian, 1979,
pp. 20-21), parle ainsi de Jobert, aux temps de 1968 : « C'était à Jobert
qu'incombait la tâche de régler [l'action]. Il s'en acquittait avec un humour
malicieux qui n'allait pas sans humanité, ni sans autorité. Jobert prenait au
spectacle des hommes un plaisir un peu lointain, mais il n'en était pas
détaché ; jamais dupe, il restait, malgré ses sévérités, toujours disposé à
respecter les autres : curieux mélange de dureté et de feu caché, il portait
dans l'ordinaire des jours, ses roses en dedans de lui- même. Ce qui lui
importait, c'était d'agir sur les choses, de les faire changer autant que
possible ; pour y parvenir, il refusait conformisme et compromis. Rien ne lui
était étranger comme la mollesse, le laisser-aller, l'adhésion aux idées toutes
faites. Rien ne le choquait comme l'infidélité, le double jeu. Sous son
masque de lucidité, Jobert était un idéaliste, car il croyait à la force des idées
et restait fidèle aux siennes sans se laisser entamer. Il ne renonçait jamais. »
Pompidou, à l'Élysée, en fera ensuite son secrétaire général. Quand il lui
demandera d’être son ministre des Affaires étrangères, il persiste plus d'une
semaine à refuser, donnant même des noms - tel celui de VGE - à qui le poste
pourrait faire plaisir. « Je suis probablement atypique » avoue-t-il. En tout
18 cas, Pompidou, lui, était satisfait de son acceptation. « Avec vous, je serai
tranquille » fut son commentaire (Ni dieu ni diable..., pp. 212-213)…
AU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES
A propos du discours de Henry Kissinger « Pour une nouvelle Charte
atlantique », le 23/04/79 à New York :
 « Quelle tranquille assurance dans l'offre de la primauté américaine
sur le monde occidental ! Quelle détermination dans la volonté d'organiser
son camp, en répartissant les tâches et en assignant les places. Quelle
brutalité aussi pour exiger de l'Europe, dans son organisation économique
et sa défense, la subordination et une contribution en échange du droit de
suzeraineté ! »
(M. Jobert, L'autre regard, p. 288).
 S'aligner ou combattre ?
« Certains font mine de s'étonner de tant de vigilance [en politique
étrangère]. Le combat leur paraît vain ; l'alignement plus profitable que
l'effort d'exister, dont ils ont tôt fait de s'effrayer. On compose avec les
forces puissantes, disent-ils, quand on n'est pas de taille pour lutter. Bien
des pays du tiers monde ne cessent de démontrer aujourd'hui qu'avec peu de
moyens, beaucoup de résolution et plus du tout de patience, ils peuvent
renverser des situations qui paraissaient inexpugnables. Mais la véritable
certitude est au bout de la complaisance et de l'arrangement : la conscience
populaire n'accepte finalement pas une politique de renoncement et
d’abaissement ; c'est aussi de niveau de vie et de liberté économique qu'il
s'agit. »
(M. Jobert, L'autre regard, p. 299).
Julien Besançon relatait, dans le Journal inattendu de RTL, en janvier
1974, comment Jobert se comportait dans l'exercice de sa fonction : « La
diplomatie française pour lui est un tout, une longue marche, une mécanique
complexe, ce n'est pas un jeu d'échecs ou une succession de coups de poker.
On dit de Kissinger : "c'est un joueur". Michel Jobert ne veut pas jouer. Il
préfère aller à la négociation comme on fait marcher une entreprise. Pour lui,
il n'y a ni mystère ni secret, mais simplement une organisation... Sa voix ne
cherche pas à convaincre ni à séduire. Il explique calmement, et là, il a
trouvé son truchement, moyen d'expression intimiste : la radio ou la
télévision. » (M. Jobert : L’autre regard, p. 367).
C'est alors que Jobert constate qu'il commence à devenir un « homme
public ». Il n'empêche que Jobert, vingt ans après, dira, sur l'exercice de sa
fonction : « Oui, c'était moi l'illusionniste du Quai d'Orsay. On fait illusion,
pour la France et par rapport aux moyens dont dispose la France. C'est
certainement un des endroits où il faut savoir, habilement autant que possible
(...) hausser la réputation de son pays et jouer en quelque sorte pour
19 impressionner ses adversaires » (Ni dieu ni diable..., p. 214). Ce qui n'exclut
pas la méthodique organisation...
Évoquant de Gaulle - « le sémaphore des idées simples » - Jobert croit
que « toutes proportions gardées (je suis un petit homme et lui une silhouette
immense) nous étions deux illusionnistes. Le spectacle était intime à Quai
d'Orsay. Avec lui, c'était grandiose... » (Ibid., p. 330).
M.K.Weed (L’image publique…, pp. 38-39) a noté que déjà, au
secrétariat de l'Élysée, Jobert était chargé de dossiers de politique étrangère
et sera bientôt considéré comme le « ministre clandestin » des Affaires
étrangères. Éric Roussel (Georges Pompidou, J-C Lattès, 1984) écrira, en
effet, que Jobert « joue dans les coulisses, un rôle-clé. "À l'Élysée, disait
Pierre Viansson-Ponté, le personnage le plus important était sans conteste
Michel Jobert. C'était l’homme de la machine présidentielle et de la
coordination (...) Il intéressait beaucoup le Président qui appréciait son
jugement et avait toute confiance en lui". Roussel poursuit : « Rompu à
l'étude des dossiers, il n'ignore rien du monde politique qu’il observe avec un
regard narquois. Au poste-clé qui est le sien, il sera l'homme des missions
délicates. Européen convaincu, il œuvrera ainsi en faveur de l'entrée de la
Grande-Bretagne dans le Marché commun. » (p. 336).
Celui que M.K. Weed appelle « le Kissinger de la France », opérera, au
Quai d'Orsay, sa métamorphose de « l'homme de l'ombre » en homme
public. En tout état de cause, pour elle, « Jobert est un homme trop personnel
et avec trop d'idées pour n'être qu'un simple exécutant ».
C'est le lieu maintenant d’évoquer l'aspect essentiel de la politique
étrangère de Jobert des années 1973-1974 : son action par rapport aux
relations transatlantiques et à l'Europe, alors que la politique internationale
est dominée - et parfois plombée - par le « Condominium » russo-américain.
« L'Européen convaincu », ainsi qualifié par Éric Roussel - ce que
confirme M.K.Weed (L’image publique…, p. 38) - mettra une résolution
sans faille pour que l'Europe s'éveille à la liberté » et étende ses capacités de
« vouloir et d’agir » (M. Jobert : L’autre regard, p. 329). Avec cette idée que
la France peut être « une inspiratrice et un modèle (Mémoires d’avenir,
p. 16) et à la condition de ne pas se perdre « dans des querelles
institutionnelles théoriques » (Ibid., p. 213).
L'année 1973 allait être, du point de vue de Jobert, « celle de multiples
provocations » (Ibid., pp. 283 et suivantes). Kissinger - conseiller spécial de
Nixon et bientôt son secrétaire d'État - était, dixit Jobert, « au sommet de sa
gloire ». Il voulait faire avaliser aux Européens (les Neuf), depuis Pâques
1973, sans réelle concertation préalable, une « nouvelle Charte atlantique ».
C'était, au regard de la France, une attitude de « suzeraineté » au bénéfice
exclusif des Américains, attribuant à l'Europe un simple rôle « régional »
20 dans le cadre d'une stratégie « planétaire » américaine. Sans parler - en plus -
de la fameuse « Année de l'Europe » décrétée unilatéralement par les USA...
Tout cela d'ailleurs ne se situait-t-il pas dans un contexte où Nixon, déjà
menacé par l'affaire du Watergate, avait besoin, pour redorer son blason,
d'un succès international retentissant ? Et déjà n'avait-il pas, avec Brejnev,
signé, les 22-23 juin 1973, les accords stratégiques de limitation des
armements atomiques et de prévention nucléaire ? L'esprit de Yalta
continuait de souffler : on décidait du cours du monde par-dessus la tête de
l'Europe.
Pour ce qui est de la Charte atlantique, Jobert - sur instructions de
Pompidou - organise la résistance. C'est alors toute une série de rencontres
internationales qui s'annonce. D'abord celle de Jobert avec Kissinger à San
Clemente (Los Angeles), le 23 juin 1973. Puis − après la Conférence
d'Helsinki (CSCE) − celle de Copenhague le 23 juillet : Jobert y dégagera
avec ses collègues les grands traits d'une « identité européenne », « hors de
toute allégeance » et dans le cadre d'une « Confédération européenne ».
Lors d'une nouvelle rencontre à Copenhague, les 11 et 12 septembre, les
neuf pays européens adoptent un texte sur « l'identité européenne ». Plus
tard, grâce à Pompidou, ce texte deviendra celui des chefs d'État, le 14
décembre. Ainsi « l'Europe allait commencer à parler d'une seule voix. »
(Ibid., p. 330).
Le porte-parole des « neuf », Andersen, ira même à l'Assemblée des
Nations-Unies (fin septembre - début octobre), remettre le texte sur l'identité
européenne à Kissinger, qui l’accueillit plutôt fraîchement, tandis que Jobert,
lui, dans son discours aux Nations-Unies, réaffirmait cette identité
européenne. De son côté, Kissinger allait tout faire pour contrecarrer les
Européens. Car, n'est-ce pas ? « Voilà que l'Europe, néant docile, prétendait
exister. » (Ibid., p. 307).
Il y eut alors entre l'Égypte et Israël la fameuse guerre du Kippour (dite
encore « guerre d'octobre »), où, au fil des jours, on passera d'une guerre du
pétrole à une crise de l'énergie (mais pas des quantités disponibles).
Devant l'Assemblée nationale, le 12/11/73, Jobert évoquait à cette
occasion, une Europe « traitée comme une "non-personne", « humiliée dans
son inexistence », « dans sa dépendance énergétique », « victime oubliée du
conflit, mais victime tout de même, alors qu'elle n'avait cessé de dénoncer
les périls. Son désarroi et son amertume sont évidents. Mais elle a aussi
constaté qu'elle était un enjeu ou un appoint dans l'arbitrage des Grands ».
Jobert, plaide alors pour une politique commune de l’énergie.
C'est alors qu'il saisit - toujours pour manifester la politique de l'Europe –
èmel’occasion de la tenue de la 19 session de l'Europe Occidentale (UEO)
pour aborder le thème de l'Europe de la défense : « la France était prête à
21 toutes les perspectives européennes. Il fallait proclamer la volonté mondiale
de l'Europe. ». (Ibid., p. 345).
Lors de la réunion à Bruxelles, le 11/12/73, du Conseil de l'Atlantique
Nord, Kissinger - qui arrive « en vedette » (Jobert), au terme de son discours
aux objectifs inchangés, manifeste emportement et indignation au seul
prétexte que Jobert lui a suggéré s'il ne fallait pas d'abord, suite à la guerre
du Proche-Orient, analyser une situation internationale nécessairement
nouvelle...
En janvier 1974, Kissinger en était toujours à rassembler son monde
autour de lui. À la veille de la Conférence de Washington, le 11 février le
secrétaire d'État fait « des scènes affreuses à ses interlocuteurs européens. »
(Ibid., p.378). Mais, avec Jobert, qui arrive le lendemain, on le voit changer
de tactique. Il le rencontre même à l'ambassade de France, « ce qui était une
attention spéciale », dit Jobert : « Tel il était, amical, mais impérieux aussi. »
(Ibid., p. 379).
Au cours de cette conférence, Jobert refuse de donner l’aval de la France
à Kissinger qui veut créer une agence de l'énergie pour les consommateurs.
Jobert ne veut pas qu’aux yeux du monde, on cherche « à définir "un
nouveau cours" qui amènerait fatalement à une confrontation ou à un
affrontement avec les pays producteurs. » D'autant plus, note Jobert, que le
rôle des États-Unis est plutôt « ambigu » : n'était-il pas le premier producteur
mondial de pétrole ? (Ibid., pp. 352 et 379).
À l'adresse de l'Europe des « Neuf », Jobert pouvait dire alors : « Nous
sommes venus avec un mandat, auquel, pour ma part, je me suis
complètement tenu », précisant toutefois : « notre collègue M. Schmidt est
7allé au-delà de ce que nous avons convenu. » S'étonnant plus tard de la
fragilité de collègues devant les exigences de Kissinger, il aura cette
réflexion : « je me suis toujours demandé pourquoi mes collègues, si avisés
et si dignes, acceptaient d'être ainsi morigénés, malmenés et menacés. »
(Ibid., p. 378). En tout cas, la conférence était bloquée. Jobert essaya d'en
sauver la face...
Pour lui, Washington resterait « une tentative publicitaire pour Nixon,
une diplomatie sans profondeur pour Kissinger. » (Ibid., p. 381).
Mais ce refus de Jobert de se plier à la volonté impérieuse américaine
(rejetant en quelque sorte « une coalition des nantis ») avait soulevé la
tempête : ainsi que le dit Jobert : « Je négocie. Je me rends odieux
simplement parce que je dis non. Et ce fut épouvantable : Nixon a été odieux
avec moi, odieux. » (Ni dieu ni diable..., p. 235).

7 Dans Par trente-six chemins” (p. 211) reviendront à Jobert les mots d’Helmut Schmidt,
jetant rageusement (…) : « S’il faut choisir entre l’Europe et les Etats-Unis, nous choisirons
les Etats-Unis. »
22 Ce fut pourtant là, dans cette épreuve non recherchée mais provoquée,
que le ministre français pourra dire : « Je crois que je fus compris. C'est à ce
moment, du moins, que je perçus l’éveil de l'intérêt public, bien au-delà des
articles et des commentaires. » (L’autre regard ; p. 382).
MICHEL JOBERT EN SON AME ET CONSCIENCE
 « Parmi les multiples vertus dont s'entoure l'être humain (...), Je
préfère la lucidité et le courage. Reconnaître la vraie route et avoir la force
de s'engager (…) Mais j'aime aussi le grand chant de la liberté, les esprits
non conventionnels, ceux qui tentent d'agiter leur époque qui n'a pas besoin,
contrairement à ce qu'on croit, de calme, mais de vivifiantes inquiétudes »
(M. Jobert, Lettre ouverte aux femmes politiques, Albin Michel, 1976, p. 13).
 « J'aime les êtres de sincérité et de foi, d'inquiétude et de courage.
L'habileté est souvent comme la première mort de soi : celle-ci, d'abord
consentie, toutes les autres surgissent en un enchaînement insensible, mais
fatal ».
(Ibid., p.177).
 « Oui, Karl, je sais, ce n'est pas simple, mais l’essentiel, n'est-ce pas
la volonté ? ».
(M. Jobert, La vie d’Hella Schuster, Albin Michel, p. 90).
– « Aurai-je jamais la sérénité d’accepter la sottise ? »
(M. Jobert, Par Trente-six chemins, p.125).
On a là, énumérées, quelques qualités ou valeurs qui vont bien à Jobert et,
ici, on ne fera qu'une esquisse d'un tempérament et d'un caractère.
À Peuples et Continents (n°2, 1979) qui lui demandait quelle image il
aimerait emporter du Maroc, l'amoureux du Maghreb - et de la Méditerranée
- évoque l'espace : « La vision du paysage au loin, qui n'est pas bornée par
les arbres. Mais là où l'on voit le relief nu : une sorte de confrontation entre
le vent, la pluie, le soleil, une donnée assez immédiate, de l'extérieur (...). Ce
qui me fait porter des jugements non-conformistes, non traditionnels. Cela
me fait voir l'événement de l'extérieur, ce qui est souvent un avantage.
C'està-dire que je peux porter un jugement qui n'est pas entaché d'habitudes, de
conformisme, de poids du passé, de la tradition. Au fond, ce que
j'emporterai, c'est une forme de liberté. »
Il reviendra sur cette liberté de jugement et sur ce regard de « l'extérieur »
en réponse à une question de Rémi Le Poittevin (Télé 7 jours, « Michel
Jobert romancier ressuscite le Maroc », 13/03/83). C'est « dans ma vie
professionnelle et publique (...) une attitude qui me porte à ne pas juger les
choses à partir d'une idéologie, de droite ou de gauche, peu importe,
réductrice de liberté, qui simplifie les choses pour oublier les gens (...) C'est
23 en ce sens que je suis "ailleurs" - pas indifférent. Je ne veux être ni gogo ni
captif. »
Cet homme, qui « a horreur de l'introspection » (voir Ni dieu…, pp. 355
et suivantes) - et de la complication ! - a été « poussé, par hasard, dans le jeu
politique » ; lui qui « n’aime pas brailler sur le devant de la scène » et qui
n'est pas très démonstratif : « je ne ris pas ostensiblement, ce n'est pas mon
caractère », c'est le même homme qui se dit à la fois « fataliste et
optimiste », avec cette précision : « Peut-être pour avoir su espérer de la vie
sans trop lui demander. » (Mémoires d’Avenir, p. 26).
Jean-Louis Remilleux, son interviewer de Ni dieu ni diable dit de lui :
« Ce n'est pas le langage emphatique des tribuns manichéens. Ce n'est pas
non plus un discours stéréotypé [ou technocratique !] [...] Cet homme est
libre, cela se sent, et c’est une raison dans un pays prisonnier des tabous et
de l'autocensure [nous sommes en 1993], pour l'interroger sur un parcours de
citoyen indépendant (Ni dieu ni diable, pp. 11-12). Remilleux a pu ainsi
mettre en exergue sa liberté à l'égard des partis, sa culture et son esprit, ainsi
que son horreur des conventions et de l'esprit de système. (Jobert précise
toutefois : « Je ne suis pas conventionnel. Pas systématiquement non
conventionnel non plus... ») (Ibid., p. 357).
Au Quai, il a incarné un potentiel d'analyse, de réflexion et d'action qu'il a
traduit par une intense activité. (C'est lui qui a d'ailleurs créé le CAP- Centre
d'Analyse et de Prospection - une structure destinée à éclairer l'action
quotidienne et à faciliter l'élaboration de synthèses politiques).
« Arrivant au Quai d'Orsay, je savais que j'avais peu de temps devant
moi. Je pressais les uns et les autres et moi-même. " Si j'avais dû mourir,
disais-je, cela aurait été d'impatience". J'avais trop vu au cours de dix années,
les ministres s'installer dans leurs fonctions comme dans des apanages,
prendre un temps extrême pour décider et agir. » (Mémoires d’Avenir,
p.230).
Décrivant son côté quelque peu « méditerranéen » (« Ne penser à rien,
quand il fait chaud, à l'ombre d'un figuier, une ombre odorante, de surcroît la
paresse consciente, acceptée, est la plus belle libération de l'homme » (Ni
dieu ni diable, pp. 371-372)). Il revient à son « autre côté » : « Rien ne va
assez vite. Ce qu'il faut faire, souvent, me paraît si évident que je
m'impatiente à constater le retard. En effet, l'impatience me ronge. Pas
l'impatience du pouvoir, mais l'impatience du mouvement. »
À le lire, on l’aura vite compris : le mot « immobilisme » dans sa bouche
ou sous sa plume n'est ni une qualité ni une louange ! Que ce soit celui de la
classe politique, des partis, du septennat giscardien ou de l'ordre
international... Pour lui, le temps en politique est à ce point précieux qu’il
doit être respecté et pris en compte dans les responsabilités : il ne faut pas
gaspiller « le temps des hommes. » (La Lettre, n° 82 et 89). En plus de son
24 attention à la précision et au détail en toutes choses (fortifiée par sa
formation à la Cour des Comptes ?), Jobert a toujours eu « le goût des
questions sociales. » (Mémoires d’Avenir, p.56).
Sa passion du mouvement va de pair avec une grande vivacité
intellectuelle. M.K.Weed parle d'une « intelligence supérieure et un sens
aigu de la politique internationale. » (L’image…, p. 159). MD Lelièvre (« Et
Jobert dans tout ça ? », L'Evénement du Jeudi, 09/02/88) confirme : « Il
passe pour une des intelligences les plus vives du pays » (et signale « un
esprit farouchement indépendant »). Mais Kissinger (le « Dear Henry » de
Jobert) l'avait déjà dit : « Frêle, sardonique, avec un visage sensible, éclairé
par des yeux lumineux, Jobert était un homme d'une intelligence formidable
et un négociateur redoutable. » (H. Kissinger, Les années orageuses, Fayard,
1982 ; bonnes feuilles de L’Express, mars 1982).
Michel Jobert est un amoureux de l'esprit : « Dès qu'il y a de l'esprit,
j’apprécie. » (Ni dieu ni diable, p. 362). Une évidence. C'est aussi un fervent
de l'écriture qu'il pratique avec art et pour son travail, mais qu'il chérit si c'est
« pour s'évader » (Ni dieu ni diable, p. 355). Il a même commis une pièce de
boulevard (ni publiée ni jouée) et un roman historique Vandales !, plutôt
romantique. Dans Lire, en mai 1985, Bernard Pivot, à propos de son style
écrit : « Éblouissant, il a le sens du rythme, un don aigu de l’observation, le
goût du mot précis, la marque concrète d’une culture classique. Les romans
sont de bonne facture, les essais volontiers comiques, mais toujours
inattendus, sont percutants. » Très tôt, ministre, il s’est rendu compte qu’il
avait un don d’improvisation. L’un des exemples en fut le portrait qu’il fit de
Henri Kissinger, à sa demande, à Radio Luxembourg, au terme d’une
réunion du conseil atlantique le 10 novembre 1979.
D’après M.K. Weed, à qui Jobert avait ouvert tous ses dossiers, il s’est
toujours expliqué « avec clarté et chaleur » (L’image…, p. 148). Elle trouve
que notre homme « s’efforce d’accorder sa vie à ses idées » (Ibid., p. 19).
C'est dire que Jobert est sincère. Hors de toute langue de bois, il dit − et écrit
« ce qu'il ressent » (Ni dieu ni diable ; p.357). Aussi bien risque-t-il un aveu :
« Il paraît que j'ai la réputation d'avoir la dent dure, mais, je crois,
uniquement en réaction. » (L’autre regard, p. 366).
En effet, à trop le titiller, certains s'en sont aperçus : ainsi de l’écrivain
Alfred Fabre-Luce, qui le poursuivait de ses « phrases désagréables » et qui
est vite renvoyé à une partie de son passé : « De Pétain à Giscard, quel
parcours ! Et toujours avenue Foch ». (Ni dieu ni diable, p. 363). André
Frossard préférait lui envoyer un message amical : « Est-ce Diogène ou
Saint-François ? » (Ibid., p. 357). L'intéressé optait pour Saint-François.
N'at-il pas écrit : « Je ne suis pas matérialiste, c'est vrai. Je suis assez rêveur,
romantique et mystique, probablement pour ne pas me comporter de manière
sèche et mécanique. » (Ibid., p. 31).
25 Au fond, toujours pour M.K.Weed, on a affaire à « une personnalité riche
et complexe, à une sensibilité qui coexiste avec un esprit analytique. »
L’image..., p. 19). Tout en soulignant « le solitaire à côté de l'homme public
» et le fait que « sous une pointe d'humour, il ne dédaigne pas l'ironie »
(Ibid., p.47). Tout cela pour dire que « Jobert est inclassable dans le sérail
politique » (Ibid., p.9). Catherine Nay insiste ainsi : « La véritable
classification de Jobert est d'être inclassable. » (« Michel Jobert : son sourire
et son ironie sont célèbres dans le monde diplomatique » ; Jours de France,
19/09/87). Mais, dans un Paris Match de l'été 1983, Jean Mauriac l'avait
déjà dit.
Pompidou, qui le connaissait bien, mettra l'accent sur une donnée
essentielle de son être. À la fin d'un repas à Matignon, après mai 1968, il vint
chuchoter derrière lui pour être entendu : « Que d'énergie dans ce petit
corps ! ». Philippe Grasset dira, à l'occasion de son décès que cet homme
avait « de la chaleur au coeur et de l'honneur », « comme une évidence de la
vie. » (« Pour saluer Michel Jobert », « dedefensa.org Euredit SPRL », le
02/06/2002).
Si la sincérité de Jobert est évidente, son authenticité n'en est pas moins
grande.
Ainsi a-t-il horreur de toute vantardise, celle surtout qui provient des
hommes publics, des gouvernements et même des Présidents : « Ce que nous
avons pu souffrir de voir Giscard s'empatouiller dans son personnage de
fausse grandeur et Mitterrand s'avancer glorieusement pour se cogner contre
les murs ! » (Par trente-six chemins..., p. 67).
Parlant des idéaux de mai 1968 – qu’il ne partage pas- Jobert fait cet
aveu : « J'ai toujours été indigné par l’incohérence. Et la révolution est
généralement incohérente. De plus, je suis un anarchiste foncier et les
anarchistes n’aiment pas la mode. Ils aiment la justice [...] En mai 1968,
c'était la mode, même si c'était un mouvement qui venait de loin et s'est
propagé plus loin (Ni dieu ni diable, p. 123) Il fait alors penser à son père, un
« laïc » et « voltairien » (sa mère, elle, était une bonne catholique, « à la foi
sincère », ainsi que sa sœur), un père qui, désignant alors la Résidence
générale, disait à son fils : « Méfie-toi des gens du pouvoir, des gens de
là-bas. »
Il y a encore cette confidence, en 1993 : « Pendant la guerre du Golfe [la
ère1 ] il était inutile pour la France d'y entrer, là où elle n'avait rien à y faire.
8On le voit mieux tous les jours (…) j'avais d'ailleurs à 20 ans la même

8 Une année durant et presque seul (avec Jean-Paul II, le Père Toulat et quelques politiques),
Jobert mènera un combat de tous les jours dans la presse et les médias en général contre cette
guerre : « La France n'avait rien à faire dans cette histoire. C'était une affaire de police
américaine dans une zone d'influence exclusive. » (Ni dieu ni diable, p. 251). Voir son
livretémoignage : M. Jobert, « Journal du Golfe, août 1990-août 1991, Albin Michel, 1991).
26 analyse, en 1943-1944, à l'égard du Corps expéditionnaire en Italie. Que
représentions-nous aux yeux des Américains ? Ils nous traitent comme les
Néo-Zélandais, les Hindous, les Italiens ralliés... Je pense à la génération de
mon lycée qui a été écrasée et je me demande à quoi cela a-t-il servi ? Bien
sûr, on parle du drapeau français et de la patrie. Moi le premier ! Mais,
effectivement, cela n'a rien changé au résultat. » (Sophie Huet, Quand ils
faisaient la guerre, p. 34).
Un mot enfin sur ce qui a dû aller avec une certaine souffrance : sous le
septennat giscardien, Michel Jobert eut l'occasion de se sentir à certaines
périodes comme un exilé de l'intérieur. Alors qu'on lui donnait longuement
la parole à l'extérieur : « Voilà bien l’exil. Ce qui est aisé avec l'étranger
m’est impossible dans mon propre pays. Gratitude et humiliation ! » (La
Lettre, n°69, juin 1980). Au point que dans Valeurs actuelles (« Le sentier de
Jobert », 20/01/81), il se demande si les services politiques de la télévision
[n’avaient pas] égaré son adresse. »
Les « oublis » ne sont pas venus que de la France « de droite ». Jobert a
regretté de ne pas avoir eu une ville à gérer « parce que gérer m'intéresse.
Mais ça n'a pas été possible ». Mais il aurait pu s'occuper de l'Agence de
coopération pour la francophonie. « J'aurais pu y faire mieux que ce qui a été
fait, mais je n'ai pas eu l'appui du gouvernement français, ni pour cela ni
pour l'Unesco, ni pour d'autres destinations. » (Ni dieu ni diable,
pp. 387-388). L'Unesco ? « J'étais pressenti par des étrangers, mais sans
l'appui du gouvernement français. Je pourrais dire que pour un tel poste
j'étais, comme disait le Général, cent fois qualifié. Mais on en a décidé
autrement et ce n'était pas pour moi un effondrement. Il y avait des candidats
au Parti Socialiste. Ils ont d'ailleurs été battus... »
Comme j'ai pu le montrer dans un précédent ouvrage, on trouvera bien
d'autres exemples de l'authenticité de Jobert (dans ses relations aussi bien
avec Giscard qu'avec Mitterrand, dans ses opinions sur la France, sur de
Gaulle, les harkis ou les pieds-noirs...) Mais on concluera cette partie de
l'avant-propos avec Druon :
« Jobert était discret, secret et lucide, impitoyablement... Il avait horreur
des simagrées mondaines et politiques. Il n'avait pas besoin de parler pour
signifier qu'il n'était dupe ni de l'hypocrisie ou du mensonge. Son regard
s'immobilisait signifiant avec une clarté glaciale et une feinte surprise : « Me
prenez-vous pour aussi bête que je vous croie ? » (Le Franc-Parler, p. 31).
JOBERT SUR LE CHEMIN DE LA DEMOCRATIE VIVANTE
 Ce qui manque le plus au monde et à l’âme, c’est la
considération ».
(M. Jobert, Par trente-six chemins, p. 43).
27  « Mais tout de même, quel désert que notre politique ! Quelle
machine à écraser l'avenir, quel aveuglement volontaire sur les
véritables horizons ! »
(M. Jobert, Les idées simples de la vie, Grasset, 1975, p. 147).
 « Il n'est de démocratie vivante que lorsque les citoyens sont
traités, non pas comme des sujets, des sots ou des incapables, mais
comme des individus responsables, aptes à reconnaître la réalité des
faits, ou à travailler ensemble pour les faire évoluer »
(Ibid., p. 93).
 « Nous voulons que chacun puisse s'épanouir dans la Cité,
sans déléguer ses responsabilités et sans tenir pour acquis ce qu’il n’a
pu s’expliquer à lui-même »
(M. Jobert, La Lettre, n°1, octobre 1974).
 « L’heure des minorités : on connaît le soin jaloux que les
États, comme les systèmes politiques, ont d’étouffer sous la règle
majoritaire, interprétée et utilisée jusqu’à l’abus, la vie des minorités
(…). Étouffer la pluralité politique est un acte aisé. (on le voit bien en
France). Nier les minorités demande une fureur aveugle (elle le sera
de plus en plus). »
(M. Jobert, La Lettre, n°70, juillet 1978).
A la salle des Fêtes de l’Elysée, le 27 mai 1974, lors de sa première
allocution de chef d’Etat, Monsieur Valéry Giscard d’Estaing
prononçait cette phrase devenue célèbre : « De ce jour, date une ère
nouvelle de la politique française. »
Dès les débuts du septennat giscardien, Michel Jobert, tout en
témoignant de la valeur insigne de nos institutions, ne cessera de
« parler aux Français » et de les appeler dans la liberté, l’effort et
l’imagination, à bâtir une « démocratie vivante », basée sur le respect
et la responsabilité du citoyen : un vivre-ensemble contre la fatalité, le
scepticisme et l’indifférence ; une vision et une pratique
démocratiques d’espoir, dans une attitude politique pour tous temps.
Une démocratie nécessairement porteuse d’alternance.
DEMOCRATIE ET SOCIETE : « UN ETAT QUI SOIT CELUI
DES CITOYENS »
Jobert a raconté comment, de son bureau de directeur de Cabinet de
Pompidou, avant mai 1968, « à l’abri du Général de Gaulle, tout paraissait
facile et l’État avait souvent une majestueuse indolence considérant le cours
des choses. » (Mémoires..., p. 54). Il aurait aimé que l'action publique soit
28 « plus simple, plus respectueuse des personnes, moins intransigeante, qu'elle
laisse place à l'imagination d'autrui au lieu de la refouler, voilà le vœu que je
formais en juin 1968, sans me réfugier dans les grands mots, sans crise de
civilisation. » Plus « prosaïque », Jobert allait ainsi à l'encontre de la célèbre
formule de Georges Pompidou devant l'Assemblée nationale.
Il pensait que « sans doute pris par des tâches urgentes pour préserver
l'État, tendus vers l'effort économique pour préserver la nation, les
egouvernements de la V république n'ont pas marché avec le temps des
esprits. Eux-mêmes esclaves d'ailleurs des poisons secrétés par une
civilisation industrielle et matérielle. » (Ibid., p. 44). On n'avait pas assez
mis de détermination pour que l'État soit celui des citoyens. Je croyais plus à
la révolution quotidienne qu'à la fresque d'une civilisation nouvelle,
l'essentiel est de ne pas en être surpris. »
Bref, Jobert croyait que, désormais, l'effort devait porter sur une
meilleure gestion. De plus, il fallait « réconcilier la société avec son temps. »
(La Lettre, n°10). Ce qui n'est pas facile : au moins devait-elle être « révélée
à elle-même et comprise. » (L’autre regard, p. 216). Et dans ce domaine, ce
ne sont jamais les politiques qui peuvent montrer le chemin. La société, la
plupart du temps se débrouille bien toute seule. D'ailleurs, « une autre
société se meut déjà dans les vestibules désuets de nos habitudes. On la flatte
tout en feignant d'ignorer qu'elle existe, on croit qu'elle s'accommodera de la
démocratie à l'ancienne, avec ses subtiles délégations. » (Ibid., p. 13).
Erreur. Toujours est-il qu'en ce début du septennat giscardien, pensant « à
nos grâces d'État, à notre démarche évanescente », Jobert croyait que « notre
France était devenue vulnérable comme jamais, parmi les aboiements
hargneux et les habiletés de sous-préfecture, que la résolution n'était plus sur
les fronts, mais seulement l'artifice ».
Depuis des années, ne regrettait-il pas « une gestion conservatoire » et ne
constatait-il pas qu'en France, « le XXe siècle naissait à peine ? Il lui faudrait
encore 20 ans pour qu'il se décrive à nos yeux et que nous l'acceptions ? »
(Ibid., p. 267).
Aussi bien, face à la société, Jobert pense que l'on doit être surtout "un
spectateur qui sait regarder » et que « ce n'est pas la peine d'avoir des projets
pour [la] transformer [...], parce que c'est faire preuve d'une impudeur
intellectuelle extraordinaire. Car la société, elle se modifie de façon
imperceptible [...]. C'est ainsi que les sociétés prennent (...) de larges
tournants. » (Ni dieu…, pp. 314-315).
EVEILLER LE CITOYEN A L’EXISTENCE POLITIQUE
« Nous pouvons exister dans la démocratie et ne plus accepter désormais
d'y être seulement représentés. » (La Lettre, n°34).
Jobert et son Mouvement ont voulu combattre la fatalité du temps : « Le
citoyen, hier mouton (…), demain devenu adulte, n'aura pas besoin de
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