Un monde de feu

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Les phénomènes de surchauffe environnementaux et sociaux observés de nos jours semblent difficilement maîtrisables. Le monde est plus que jamais en feu. N'existe-t-il pas un certain parallélisme entre réchauffement environnemental et embrasement social ? Pour se protéger, on assiste à un retour au foyer que l'on retrouve dans des dynamiques de ségrégations territoriales. Ces comportements n'attisent-ils pas le feu ? Existe-t-il des solutions ?
Publié le : jeudi 1 novembre 2012
Lecture(s) : 85
EAN13 : 9782296987685
Nombre de pages : 204
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Corinne Berger Jean-Luc Roques
UN MONDE DE FEU
Réchauffement environnemental
et surchauffe sociale
Le feu est un élément central qui a jalonné l’histoire de l’humanité.
Acteur de l’histoire, il est présent aussi bien dans les sociétés
archaïques et traditionnelles que dans les sociétés dites modernes, UN MONDE DE FEUdu fait tant de son utilisation que de sa portée fantasmatique. Or, le
constat aujourd’hui paraît assez alarmant. Il existe des phénomènes de
surchauffe environnementaux et sociaux qui semblent diffi cilement
maîtrisables. Le monde est plus que jamais en feu. Réchauffement environnemental
et surchauffe sociale
Ce livre se propose de revenir sur les moteurs de cette surchauffe
mais aussi sur les conséquences redoutables qui en découlent. Une
question d’ailleurs se pose. N’existe-t-il pas un certain parallélisme
entre le réchauffement environnemental et l’embrasement social ?
Mais il propose d’aller plus loin. Il montre que si face à cette
surchauffe, les acteurs ont des attitudes ambivalentes, tous tentent,
lorsqu’ils le peuvent, de s’en protéger. Nous assistons alors à
un « retour au foyer » que l’on retrouve dans les dynamiques de
ségrégation territoriales qu’elles soient urbaines et rurales ou dans
les idéologies et les arguties d’un localisme bon teint. Or, ces
comportements n’attisent-ils pas le feu et ne renforcent-ils pas la
surchauffe ? Si bien des risques nous menacent, existe-t-il quelques
solutions possibles ?
Corinne Berger est juriste. Elle est chargée d’étude au PEAL et travaille
depuis plusieurs années avec les collectivités locales.
Jean-Luc Roques est sociologue. Il est maître de conférences à l’université
de Perpignan. Ils ont notamment publié ensemble L’eau comme fait social
(2005), La terre comme objet de convoitise (2008).
Photo de couverture : Philber, « Flamme »,
photographie originale.
ISBN : 978-2-336-00453-2
20 € 9 782336 004532 SOCIOLOGIES ET ENVIRONNEMENT
Corinne Berger
UN MONDE DE FEU
Jean-Luc Roques© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00453-2
EAN : 9782336004532 UN MONDE DE FEU Sociologies et environnement
Collection dirigée par Salvador JUAN
Le « progrès » est aussi progrès d’une menace de plus en plus
exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux
sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances
profondes d’une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse
pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection
Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le
mot du poète Hölderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais
seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la
dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est
susceptible de se concrétiser en réformes humainement
supportables et socialement admissibles...
Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des
ques-tions d’environnement global que d’écologie urbaine, en
articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques,
la collection Sociologies et environnement entend participer à
l’émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les
alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de
résistance contestant le produc-tivisme ou la domination des
appareils technocratiques.
Dernières parutions
Abdelhamid ABIDI et Jacques FIALAIRE (dir.), Quelle gouvernance
au service de la mobilité durable ? 2011
Michelle DOBRÉ et Salvador JUAN (dir.), Consommer autrement,
2009.
Igor BABOU, Disposer de la nature : enjeux environnementaux en
Patagonie argentine, 2009.
Sylvia BECERRA et Anne PELTIER, Risques naturels et
environnement. Recherches interdisciplinaires sur la vulnérabilité
des sociétés, 2009.
Corinne BERGER et Jean-Luc ROQUES, La terre comme objet de
convoitise, 2007.
Salavador JUAN (dir.), Actions et enjeux spatiaux en matière
d’environnement, 2007.
Maxime PREVEL, L’usine à la campagne : une ethnographie du
productivisme agricole, 2007.Corinne Berger Jean-Luc Roques
UN MONDE DE FEU
Réchauffement environnemental et surchauffe sociale
L’HarmattanDes mêmes auteurs


C. Berger. & J.-L. Roques, L’eau comme fait social :
Transparence et opacité dans la gestion locale de l’eau, Paris,
L’Harmattan, 2005.

C. Berger. & J.-L. Roques, La terre comme objet de convoitise :
Appropriation, Exploitation, Dégradation, Paris, L’Harmattan,
2008.

J.-L. Roques, La petite ville et ses jeunes, Paris, L’Harmattan,
2004.

J.-L. Roques, Inclusion et exclusion dans les petites villes : Le
rôle de la culture locale, de la mémoire et de l’école. Paris,
L’Harmattan, 2007.

J.-L. Roques, La fin des petites villes ? : Une modernité
envahissante. Paris, L’Harmattan, 2009.

J.-L. Roques, Une sociologie de la petite ville. Paris,
L’Harmattan, 2011.

























Remerciements



Nous tenons à remercier Salvador Juan pour son soutien
apporté à la publication de ce nouveau texte, mais aussi pour
ses précieuses remarques.

Toute notre gratitude va à Anne Dellenbach qui a lu et
corrigé ce manuscrit.

Nous remercions enfin toutes les personnes qui de près ou
de loin ont pu nous aider dans ce travail.
























INTRODUCTION



« Le feu est plutôt un être social qu’un être
naturel. »

Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu.



Le feu constitue l’un des éléments sociaux, après l’eau et la
terre, le plus ambivalent. Il renvoie à la fois à des dimensions
mythiques et symboliques, tout en étant en même temps lié à
des réalités beaucoup plus quotidiennes et très terre à terre.
Nous le trouvons aussi bien dans les origines de l’univers et du
monde que plus trivialement dans le foyer familial ou chez le
maître forgeron. Nous le retrouvons aussi bien dans les
structures héroïques et fulgurantes, ou dans les épopées
guerrières que dans celles, plus banales, de la cuisine ou de
l’incinération.

Le feu occupe de façon indéniable une place prépondérante
dans l’histoire des hommes. Il est très lié au développement de
l’humanité, à ses variations et à ses changements. Il est devenu
depuis quelques siècles la référence hyperbolique du progrès et
de l’évolution. Il a toujours évoqué et évoque actuellement, de
manière exacerbée, les bouleversements technologiques, les
mutations industrielles, les transformations de la production.
9 Ainsi, « dans la symbolique calorique, fortement motivée par
les rêveries technologiques, le feu est symbole majeur de l’acte
d’amour comme de son produit (…) emblème de la fécondité,
mais aussi (…) produit agricole et alimentaire » (Durand, 1966,
p. 1053). Mais il existe aussi l’envers de la médaille. Dans la
frénésie « pyromaniaque » contemporaine, le feu ravage. Dès
21987, les 800 000 km de forêt vierge de l’État de Rondonia au
Brésil avaient pratiquement disparu. À travers l’ensemble du
Bassin amazonien, 6 000 feux de forêt étaient allumés et
nombre de ces foyers étaient présents le long de l’autoroute
BR.364 financée par la Banque mondiale (George, 1992, p. 47).
De l’élément naturel, qu’il était à son origine, il est devenu un
phénomène social, cela pour le meilleur et pour le pire. Le feu
ne se serait-il pas métamorphosé dès lors, entre les mains des
hommes, en une véritable arme de combat contre eux-mêmes et
contre leur environnement ?

Disons, de manière immédiate et sans ambages, que nous
vivons dans un monde de feu, puisque nous avons fait son choix
(Gras, 2007). Toutefois, si le feu est omniprésent, de manière
réelle, concrète et quotidienne, il est aussi bien actuel dans sa
portée métaphorique.

Nous vivons quotidiennement en compagnie du feu. Pour
maintes raisons, nous utilisons directement ou indirectement
son énergie. Nous en usons afin d’éclairer nos habitations, pour
cuire nos aliments, pour nous chauffer, pour nous déplacer en
automobile, en moto, en avion, ou en bateau. Nous nous en
servons pour communiquer, pour produire des biens ou pour
incinérer nos déchets. Nous nous employons à utiliser ce feu à
chaque instant de notre vie en toute insouciance, sans jamais
nous demander d’où vient cette énergie et qui la produit. Nous
sommes aujourd’hui absorbés par cet élément. Tout le monde
veut posséder ce feu, sans retenue, et notre société de
consommation nous incite à ne plus avoir de limites. Nous
sommes bien comme la grenouille dans l’expérience chère aux
biologistes. Lorsque celle-ci est placée dans une cuve d’eau
chaude, elle saute et en sort. Mais quand on la place dans une
10 marmite d’eau froide et que l’on monte progressivement le
liquide à ébullition, le batracien se laisse irrémédiablement
cuire.

Pourtant, au-delà de ces points, d’autres faits dramatiques
hantent plus ou moins sévèrement nos consciences et nos
mémoires collectives. Le 24 août 410, Alaric, chef des
Wisigoths, incendie la ville de Rome. Les Romains cherchent
un bouc émissaire. Ils accusent les chrétiens d’avoir perverti les
1institutions et l’Empire . En 1199, l’Inquisition s’impose. Le
grand principe est d’éliminer toutes formes d’opposition
notamment par le feu et le bûcher. On assiste à des répressions
contre les albigeois, contre les vaudois, contre les sorciers. En
1431, Jeanne d’Arc est brûlée vive à Rouen pour avoir résisté
aux Anglais. Cette image reste toujours présente dans la
mémoire sélective. Avec la Révolution française, on incendie la
Bastille, symbole de la répression. Entre 1914 et 1918, l’Europe
puis le monde s’embrasent, et deux blocs s’affrontent. En 1933,
l’incendie du Reichstag en Allemagne sert de prétexte aux nazis
pour interdire le parti communiste allemand et imposer leur
système autoritaire. Le 11 septembre 2001, deux avions
percutent et détruisent le World Trade Center aux USA. Cela
entraînera la guerre d’Afghanistan, puis celle d’Irak.

Les exemples contemporains sont de plus en plus
symptomatiques puisque le feu est présent dans les guerres,
dans les actions terroristes ou dans les attentats, dans les
répressions des États ou dans toutes les catastrophes
industrielles modernes. Il est aussi bien là dans les faits divers,
comme lors des incendies d’habitations de personnes précaires.
Souvent, lorsqu’on évoque le feu, l’image qui vient
immédiatement à l’esprit est celle des voitures brûlées dans les
banlieues que l’on dit à risque. Les explications médiatiques qui
s’imposent sont soit celles de règlements de comptes entre
bandes rivales, soit celles de la confrontation entre jeunes

1 Saint Augustin dans La cité de Dieu donnera toutefois une autre
interprétation des événements (424).
11 désœuvrés et forces de l’ordre. Mais depuis quelque temps, il
apparaît avec une multiplicité de suicides par immolation. On
retrouve ce phénomène aussi bien chez des démunis comme en
Tunisie que chez des opposants religieux comme au Tibet ou
que chez des travailleurs compressés, comme dans quelques
grandes entreprises et institutions publiques ou privées.

Mais les agissements des hommes ne sont pas les seuls à
mettre en scène le feu et sont souvent rattrapés par ceux de la
nature qui se réveille parfois. Les effets du réchauffement
e egénéral du IX au XIII siècle avaient engendré en partie le
retrait des glaciers, mais surtout une expansion thermique des
erocéans (Delort, 2002, p. 484). Le 1 novembre 1755, un
tremblement de terre entraîna un incendie qui ravagea la ville
1portugaise de Lisbonne et fit près de 50 000 victimes .
eL’éruption du Krakatoa en Indonésie, à la fin du XIX siècle,
modifia le climat terrestre pendant plus d’une année. L’activité
volcanique d’Islande en 2010 perturba le trafic aérien mais
engendra surtout des mouvements d’inquiétude ou de panique
de toute part. Les gigantesques incendies en Russie et en
Australie de la même année, liés à la sécheresse, détruisirent
une grande partie des récoltes de céréales. Les exemples sont de
plus en plus multiformes lorsqu’on évoque encore le
réchauffement climatique ou les effets de l’augmentation des
températures sur l’environnement, mais aussi sur les humains.

Le feu apparaît aussi dans sa portée métaphorique. Les
connotations sont multiples, mais relèvent bien d’une forme de
symbolisme. Dans une perspective positive, le feu semble
apprécié du fait de son action libératrice. On va invoquer et

1 Cet événement naturel terrible engendra une controverse politique et
idéologique entre Voltaire et Rousseau. À la suite de cette catastrophe, en
1756, Voltaire écrivit Poème sur le désastre de Lisbonne. Dans son
énonciation catastrophique, il en profite pour réfuter les thèses optimistes, où
« tout est bien », ainsi que les dangers du fatalisme. En réponse la même
année, Rousseau proposa un pamphlet contre Voltaire, dans sa Lettre sur la
Providence, et écrivit : « Cet optimisme que vous trouvez si cruel me console
pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme
insupportables » (voir ici le site www.site-magister.com).
12 convoquer dans cette acception le feu sacré, la friction des
corps, la lumière, le soleil, l’éther et son élévation, la lucidité et
bien évidemment le foyer, source de lien. Les exemples ne
manquent pas pour nous vanter la valeur du feu. La flamme de
l’olympisme se veut être un flambeau de paix et de fraternité.
Lors des votes sur la « loi climat », les commentateurs et les
décideurs donnent leur « feu vert ». À la suite de négociations
ou de rapprochements, on admet qu’il existe un réchauffement
diplomatique entre deux pays ou deux factions, quand il ne
s’agit pas de cessez-le-feu. En revanche, dans une orientation
plutôt négative, on parle de flambée des prix à propos des crises
économiques et de l’inflation, ou de flambée de violence au
sujet de manifestations aussi diverses que variées. Les médias
nous montrent en permanence les violences d’un monde où les
pays s’embrasent. Le feu se déclenche sous l’effet de frictions
1politiques, économiques ou culturelles . La référence au feu est
centrale notamment dans les médias. Prenons simplement Le
Monde diplomatique d’avril 2012, lorsque les auteurs d’articles
écrivaient que le « Sahel devient une poudrière », ou que
« l’incendie dans le Nord du Mali menace toute la région », ou
encore que la région syrienne est « en ébullition », ou enfin lors
de la recension d’un ouvrage, avec un titre de présentation
évocateur : « Un souvenir d’incendie ». Mais il ne faut pas
oublier toutes les métaphores catastrophistes concernant à
nouveau le réchauffement climatique et toutes ses incidences.

En conséquence, le feu procède d’une ambivalence notoire.
Bachelard (1937) refusait le plan purement historique du feu et
se référait plutôt à une universalité de sa rêverie, concentrant
toute cette ambivalence. Il y a un lien étroit entre l’homme et le
feu, puisqu’il attire par la chaleur qu’il procure et par le fait

1 Il existe une multiplicité de frictions culturelles possibles. Par exemple,
l’enfermement de la femme par certaines minorités est une opposition
flagrante aux excès affichés de nos sociétés de consommation, quand à
l’entrée de nos villes s’affichent les corps dénudés de femmes, confondant
ceux-ci avec de simples marchandises. Si cela s’accompagne du toujours plus,
tout cela ne renvoie-t-il pas au feu ?

13 qu’il permet de se défendre, tout en faisant peur, car il brûle,
détruit et consume. Toutefois, bien avant le philosophe, les
premiers humanoïdes n’ont-ils pas observé la nature et n’ont-ils
pas essayé de faire comme elle ? Ils ont appris à s’approcher du
feu, à le conserver, pour ensuite tenter de l’apprivoiser. Ils ont
vite compris ainsi que ce feu naturel était très docile, maniable
et souple, mais qu’il pouvait aussi être très dangereux,
destructeur et mortel.

Les feux qui sont allumés de nos jours ne sont pas, à
l’évidence, suffisamment maîtrisés, et ils semblent nous
échapper. Tout le monde sait que le feu brûle et un nombre
conséquent de personnes semblent en être véritablement
conscientes. Mais le problème est que rien ne change vraiment.
Nous surexploitons sans vergogne dans une marche forcée nos
ressources naturelles et nous les consumons allègrement. Nous
avons bel et bien perdu toute valeur de transmission et de
partage de celles-ci. L’eau ou la terre peuvent-elles faire l’objet
d’appropriation sans limites ? Ne faut-il pas remettre en
question ce postulat de base, que l’on retrouve bien souvent
dans le comportement de chacun d’entre nous, d’avoir ou de
posséder encore plus que ce que l’on a ?

Si l’omniprésence du feu est majeure et manifeste, il
semble toutefois et de manière paradoxale qu’il reste invisible,
et parfois caché. Du côté des travaux scientifiques ou tout au
moins du côté des publications, il semble que cela soit
particulièrement symptomatique. Un simple regard sur le site du
Service universitaire de documentation (Sudoc) nous montre
que les titres affectés à la terre sont de l’ordre de 53 155, que
ceux attribués à l’eau sont environ 40 775, alors que pour le feu
nous n’avons plus que 2 285 titres. Pourquoi existe-t-il une telle
différence de publications ? Peut-être que le mot feu n’est pas
apparent au bénéfice d’autres terminologies. Peut-être aussi que
si nous pouvons facilement attraper de l’eau ou de la terre entre
nos mains, il est plus difficile de faire la même chose avec le
feu.

14 Des auteurs comme Frazer (1930), Durand (1966),
Bachelard (1937), plus récemment Gras (2007) et quelques
autres s’y sont plongés. Nous n’avons pas l’ambition de
rivaliser avec ces penseurs, nous présenterons plutôt ici
quelques axes concernant le feu, si précieux et si dangereux.
Nous n’avons pas réalisé ici d’étude empirique, et cela pourrait
bien évidemment nous être reproché. Ce texte s’apparente
parfois à un essai, et cela pourrait aussi nous être disputé. Nous
nous sommes surtout attachés à analyser des textes et des
références bibliographiques puis nous nous sommes concentrés
sur quelques-unes de nos observations. En revanche, nous
avons souhaité plus particulièrement relier ce travail à nos
précédentes études. Que veut montrer alors ce texte ? Pour
répondre à cette question, il est nécessaire de souligner que ce
livre fait suite à deux autres manuscrits traitant de thématiques
environnementales et sociales.

Le premier traitait de l’eau et proposait de montrer que,
avant d’être une œuvre de génie civil, la gestion de l’eau, voire
la question de l’eau, était surtout une construction sociale
(Berger & Roques, 2005). Plusieurs éléments étaient évoqués.
La répartition inégale de l’eau entraîne des luttes de pouvoir et
des conflits ouverts. À la recherche de leur indépendance
hydraulique, les territoires s’engagent bien souvent dans des
formes de crispations communautaires. L’utilisation de l’eau
pose également un problème dans nos sociétés aquavores parce
que cette ressource est perçue comme abondante et inépuisable.
Elle est alors gaspillée lorsqu’elle n’est pas fortement polluée.
Enfin, en entrant progressivement dans la logique du marché,
dont le système est de plus en plus opaque, l’eau devient un
objet de convoitise et d’appropriation. Notre démarche fut de
porter notre regard sur une commune ordinaire et banale ; au
travers de son histoire et de ses changements, nous avions pu
mettre en perspective les différentes manières dont elle avait
géré son eau. L’eau dès lors s’immisce dans les conflits
d’intérêts, dans les oppositions de forces et est aussi un
instrument de résistance. Sa gestion reste un objet de pouvoir
sur les sujets, sur leurs activités et sur leurs imaginaires. Si
15 partager, l’eau c’est partager le pouvoir, posséder l’eau, c’est
posséder le pouvoir.

Le second livre traitait de la terre en tant qu’objet de
convoitise (Berger & Roques, 2008). L’utilisation incontrôlée
de la terre pose de fait des problèmes de gaspillage, de pollution
et de surexploitation d’espaces. Ce phénomène repose en partie
sur l’urbanisation galopante, le zonage des parcelles,
l’agriculture intensive et l’industrie d’extraction pour ce qui est
des sols et des sous-sols. Si la situation paraît inquiétante, les
discours récurrents sur l’environnement, le développement
durable, le patrimoine commun semblent inopérants. La
tendance actuelle est de porter un jugement critique sur la
globalisation des échanges, l’homogénéisation des
comportements, l’impérialisme des multinationales. Celle-ci
s’accompagne du recours systématique au droit international,
aux sommets des nations, ou aux nouvelles gouvernances. Or, à
force de fixer l’attention sur ces points, rien ne change. Notre
travail fut de montrer qu’une approche locale permettait
d’appréhender avec plus de clarté les questions
environnementales et notamment celles qui traitent de la terre.
En effet, les conflits d’intérêts particuliers, les résistances
territoriales montrent que la terre demeure un objet de
convoitise et d’appropriation. Ainsi, elle ne se partage pas et
reste sous l’emprise de quelques groupes implantés, et cela dans
un contexte de proximité bien rodé. Les enjeux et les solutions
ne sont dès lors pas là où on les attendait.

Qu’en est-il alors du feu ? Qu’en est-il de ce nouvel
élément. L’idée serait que nous devrions retrouver ces mêmes
points, tant le feu est un objet et un sujet de liens mais aussi de
tensions. Nous postulerons ici qu’il existe une surchauffe
générale tant environnementale que sociale. De ce fait, notre
orientation sera de dire que, par le biais de divers phénomènes
que nous mettrons en évidence, il y a semble-t-il soit un retour
vers un espace local idéalisé, soit une fixation obligée sur cet
espace. Nous avons bien affaire à un retour vers le foyer.
Toutefois, et cela sera notre hypothèse centrale, ce retour pose
16 problème, car il ne fait que raviver le feu et au-delà la
surchauffe. Tout l’enjeu ici sera de valider cette hypothèse.

Le plan de ce texte comprendra trois parties qui seront
décomposées chacune en deux chapitres à la suite desquels nous
avons inclus une synthèse. Dans la première partie, nous
tenterons de montrer que le feu est un acteur de l’histoire. Dans
le chapitre 1, nous revisiterons ce que peut être le feu dans les
sociétés traditionnelles et archaïques. Dans le chapitre 2, nous
verrons la signification de cet élément dans les sociétés dites
modernes. Dans la synthèse, nous envisagerons de répondre à la
question de savoir s’il existe des différences ou si malgré tout le
feu possède les mêmes caractéristiques dans les deux cas. Dans
la seconde partie, nous apprécierons les phénomènes
contemporains de surchauffe tant environnementaux que
sociaux. Dans le chapitre 3, nous porterons notre réflexion sur
la surchauffe environnementale et nous tenterons d’en expliquer
les raisons. Dans le chapitre 4, nous concentrerons notre analyse
sur la surchauffe sociale, et nous verrons quelques facteurs
explicatifs. Dans la synthèse, nous nous interrogerons sur
l’homologie qui peut exister entre les deux et qui engendre des
conséquences redoutables. Enfin, dans la troisième partie, nous
nous attacherons à mettre en avant les appréciations concernant
cette surchauffe. Au chapitre 5, nous verrons que, face à cette
surchauffe, les attitudes des acteurs sont bien ambivalentes et
contradictoires. Dans le chapitre 6, nous montrerons que, pour
limiter les ambiguïtés et les dissonances, les acteurs choisissent
ou sont obligés de procéder à un « retour au foyer », mais qui ne
fait que favoriser la surchauffe. Nous sommes bien dès lors
dans un monde de feu. Pour la synthèse de cette ultime partie,
s’il est bien évident qu’il existe un nombre important
d’impasses, nous proposerons pourtant trois pistes qui
pourraient faire baisser la surchauffe. Nous terminerons par une
conclusion générale, afin de dire que si la catastrophe et
l’incendie nous guettent, il existe peut-être des solutions sans
envisager au contraire la glaciation totale.


17














































PREMIÈRE PARTIE

LE FEU ACTEUR DE L’HISTOIRE



« Le feu est, parmi les facteurs d’images, le plus
dialectisé. Lui seul est sujet et objet. »

Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu.



Le feu est un élément naturel. Il provient du résultat de la
combustion vive de certains corps, comme le bois ou le charbon
qui engendrent un dégagement de chaleur, de lumière et de
flammes. On peut le représenter de manière symbolique par le
« triangle de feu » puisqu’on tient compte de trois éléments
nécessaires à sa production, c’est-à-dire un combustible, un
comburant et une énergie d’activation. Dans son aspect originel
et le plus naturel, on le retrouve lors d’incendies provoqués soit
par la foudre, soit par les éruptions volcaniques, soit par la
fermentation de matières organiques.

Dans le règne animal, seuls les humains ont réussi à
s’approprier le feu et cela sans doute par apprentissages
successifs. Au travers d’un petit scénario simpliste, on peut
imaginer qu’ils ont tout d’abord appris à s’en approcher puis à
capter quelques débris incandescents ou enflammés. Ils ont
19

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