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Un monde sans fous

De
176 pages

« J’ai rencontré des soignants, des patients, leurs familles, des psychiatres, des magistrats, des psychologues, des internes, des bénévoles et des élus. Ce livre est une loupe grossissante qui met en évidence certains enjeux – politiques – du nouveau monde que nous sommes en train de voir naître en ce début de siècle. Un monde sans fous ? Un monde où un idéal quantifiable de bien-être psychique généralisé serait bientôt possible grâce à des programmes de Santé mentale pour tous, « un meilleur des mondes », une fiction neuro-économique, une folie... » Philippe Borrel, auteur de l'ouvrage et réalisateur du film. La folie déborde dans les rues et en prison. Faute d’avoir trouvé une prise en charge adéquate dans les services d’une psychiatrie publique en crise profonde, les malades psychotiques chroniques se retrouvent de plus en plus exclus de notre société. Et au même moment nous assistons au retour des chambres d’isolement, des camisoles et des médicaments administrés sous contrainte. Pourtant des voix s’élèvent pour dénoncer ce climat de violence et d’abandon que l’on pensait aboli. En 2010, le parlement Français doit voter une réforme de la psychiatrie et fixer les objectifs d’une nouvelle politique de SANTÉ MENTALE. On ne parle plus de folie mais de troubles cérébraux... plus de malaise dans la société mais de comportements à rééduquer... En encourageant des programmes de détection et de prévention dans les écoles ou dans les entreprises, ce projet de loi ne concernera pas les seuls malades psychiques, ou leurs familles, mais l’ensemble des Français.


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Un monde sans fous ?

 

Philippe Borrel

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre :« J’ai rencontré des soignants, des patients, leurs familles, des psychiatres, des magistrats, des psychologues, des internes, des bénévoles et des élus. Ce livre est une loupe grossissante qui met en évidence certains enjeux – politiques – du nouveau monde que nous sommes en train de voir naître en ce début de siècle. Un monde sans fous ? Un monde où un idéal quantifiable de bien-être psychique généralisé serait bientôt possible grâce à des programmes de Santé mentale pour tous, « un meilleur des mondes », une fiction neuro-économique, une folie… » Philippe Borrel, auteur de l'ouvrage et réalisateur du film. La folie déborde dans les rues et en prison. Faute d’avoir trouvé une prise en charge adéquate dans les services d’une psychiatrie publique en crise profonde, les malades psychotiques chroniques se retrouvent de plus en plus exclus de notre société. Et au même moment nous assistons au retour des chambres d’isolement, des camisoles et des médicaments administrés sous contrainte. Pourtant des voix s’élèvent pour dénoncer ce climat de violence et d’abandon que l’on pensait aboli. En 2010, le parlement Français doit voter une réforme de la psychiatrie et fixer les objectifs d’une nouvelle politique de SANTÉ MENTALE. On ne parle plus de folie mais de troubles cérébraux... plus de malaise dans la société mais de comportements à rééduquer... En encourageant des programmes de détection et de prévention dans les écoles ou dans les entreprises, ce projet de loi ne concernera pas les seuls malades psychiques, ou leurs familles, mais l’ensemble des Français.

Avec :Roland Gori, Marie-Anne Montchamp, Hervé Bokobza, Yves Agid, Olivier Labouret, Marion Leboyer, Patrick Chemla, Christophe Dejours, Michaël Guyader, Franck Chaumon, Serge Portelli, Jean Oury, Antoine Lazarus, Daniel Zagury Emmanuelle Perreux, Pierre Suesser, Brigitte Font le Bret, Sylviane Giampino, Catherine Paulet, Mathieu Bellahsen, Catherine Herszberg et des soignants, des patients.

 

Table des matières

Préface

Introduction

1- Quand la folie déborde dans les rues et en prison

2- La psychiatrie humaniste en crise :  quels symtômes ?

3- Réponse sécuritaire ou politique de la peur ?

4- Le rêve de rationaliser la psychiatrie

5- La Santé mentale, l’ideal d’une société normalisée

6- Psychiatrie et rationalité économique

7- Urgence : recréer du collectif dans une société atomisée

Les textes qui composent cet ouvrage sont issus des entretiens réalisés par Philippe Borrel

pour le documentaire Un monde sans fous ?

coproduit par Cinétévé et le Forum des Images

en association avec France 5  et Planète.

Ils ont été transcrits et corrigés

pour en faciliter la lecture.

Le style de l’entretien a été volontairement

conservé pour en restituer la force et la pertinence.

Merci aux coproducteurs du film :

Fabienne Servan-Schreiber, Estelle Mauriac, Laurence Herszberg,

Alain Esmery et Hervé Guérin, d’avoir permis

le recueil de ces entretiens.

Préface

 

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« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de n’être pas fou{1}. »

BlaisePASCAL

« S’il n’y a pas de liberté humaine, il n’y a pas de folie{2}. »

HenriEY

 

Dans notre monde devenu fou, à force de vouloir l’exclure, la folie a fait irruption. La question de l’humain, comme un grain de poussière, est venue gripper la modélisation des relations et la commande des comportements. En réponse à la prétention du risque zéro, au règne du principe de précaution imposé dans tous les champs du sanitaire et du social, l’imprévisible a tout bousculé.

L’horreur du meurtre, d’abord celui du double crime commis à Pau en décembre 2004 au sein même d’un hôpital psychiatrique, puis celui de Grenoble, en pleine rue, quatre ans plus tard, l’insupportable du suicide ensuite, et de sa « vague » à France Télécom en 2008-2009, ont amené à poser de la manière la plus extrême qui soit, la place faite à l’humain dans notre société. Si trente-neuf professionnels du soin psychique, de la psychiatrie, se sont réunis en décembre 2008 et si 27 000 personnes ont répondu à leur appel contre « La Nuit Sécuritaire » avancée par le Président de la République, en réponse au drame exceptionnel survenu dans les rues de Grenoble, c’est parce que depuis de trop nombreuses années, l’Homme, qu’il soit au travail, en soin ou encore sans domicile fixe, à la rue et dans les prisons, est de plus en plus maltraité. L’humanité de nos sociétés est devenue inhumaine, affectant le malade, le soignant et le citoyen. Un mouvement inédit, une mobilisation exceptionnelle, sans aucun précédent pour une telle question de société, traduisent bien l’exaspération du monde de la psychiatrie, mais aussi celle des patients, de leurs familles, des intellectuels et de toute personne concernée par la folie et par la maladie mentale. Ce qui a pu apparaître comme une réaction à chaud au discours du 2 décembre 2008 de Nicolas Sarkozy se révèle être un mouvement profond s’inscrivant dans la durée. Il a immédiatement été rejoint par des professionnels, bien au-delà de la simple discipline psychiatrique. Ce mouvement pose la question de l’hospitalité pour la folie, des conditions de son accueil dans la société, de son traitement humain. Parallèlement à ce qui pourrait apparaître comme une tentative d’éradication de la folie, de son effacement derrière les murs – grand renfermement avancé comme solution définitive à l’anormalité – il est important de rappeler que le concept de Santé mentale et son corollaire de « prévention, de dépistage » pour notre bien-être, tel que le définit l’Organisation Mondiale de la Santé, s’adressent à tous. « La Santé mentale » serait-elle devenue l’outil de destruction de la psychiatrie ? Il suffit de considérer les impératifs de gestion des risques entrevus par Robert Castel dès 1981, l’abandon des malades mentaux à une gestion confiée à un sanitaire rabattu sur le modèle du soin organique, puis à un secteur social et médico-social dont on attendrait une normalisation sociale. Il suffit pour cela encore de voir s’accentuer la disparition de la fonction soignante au profit d’un fonctionnement managérial et comptable ; sans oublier enfin, la conception classificatrice et comportementale des troubles psychiques au service d’une politique réduite à la gestion administrée et programmée de désordres mentaux. Balayant les avancées majeures depuis plus de cinquante ans de la psychiatrie française, dont le corpus théorique et le système d’organisation des soins servent de référence encore dans de nombreux pays, le retour de la figure criminelle et de la dangerosité du fou sont brandies et utilisées à dessein dès qu’un fait divers permet leur récupération médiatique. « Les recours à l’enfermement, les mises en chambre d’isolement, les contentions sont de retour », comme l’a déclaré en novembre 2009, le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Jean Marie Delarue{3}. En quelques mois, un vent de panique s’est installé : caméras de surveillance dans certains hôpitaux, dans des chambres d’isolement, grillages sur les murs érigés dans la précipitation, et même arbres arrachés dans le parc de certains établissements, sans aucune concertation avec les médecins, les personnels soignants. La peur de la sanction qui tomberait immédiatement sur un directeur ou sur un préfet, pousse à des mesures totalement inadaptées, potentiellement génératrices, à leur tour, de réactions violentes. Des murs plutôt que des hommes, des protocoles plutôt que des relations. Pourtant en juin 2003, les États Généraux de la Psychiatrie, réunissant la quasi-totalité des associations et syndicats de professionnels de la psychiatrie, ainsi que de nombreuses associations de psychanalystes, avaient tiré la sonnette d’alarme sur la dégradation des conditions de soins. Rien n’y a fait. Aucune réaction des pouvoirs publics ne s’en est suivie. Mais aussi, et nous devons le déplorer, chez les professionnels du soin, il n’y eut pas de continuité dans la mobilisation induite par les États Généraux, ni d’amplification des capacités de résistance. Au contraire même, la mise aux normes, la prééminence d’une « qualité », vide de sens, attachée aux procédures, la logique comptable de l’« hôpital entreprise » initiée voilà une quinzaine d’années, ont entrepris un vaste processus d’homogénéisation des établissements de santé. Les démarches d’accréditation et d’évaluation ont provoqué une enflure bureaucratique jamais atteinte auparavant, détournant les soignants de leur fonction essentielle – le soin – en les sommant de rendre compte de leur pratique en termes quantifiés et statistiques. Le processus ainsi mis en place est devenu tellement abstrait et parfait qu’il finit désormais par ne s’évaluer que lui-même. Prise dans un véritable onanisme bureaucratique, la Haute Autorité de Santé tel Narcisse, finit par ne plus contempler plus que le reflet de sa propre image. Une des conséquences de cette démarche d’évaluation est la soumission infantile qu’elle impose aux établissements. Comme l’écrivent Jean Furtos et Christian Laval, dans leur revue Rhizome : « Nous sommes davantage sur le registre de l’infantilisation que dans une saine confrontation autour d’un examen des pratiques et des résultats attendus… Sur le plan épistémologique, la mesure peut conduire à négliger ce que l’on ne peut mesurer, au risque d’un court-termisme qui dément l’idée même du futur{4}. » Face au développement de cette servitude volontaire, qui contamine bien au-delà du seul champ de la psychiatrie – il ne faut jamais l’oublier – le réveil des consciences s’est renforcé. Après le succès inattendu du meeting du 7 Février 2008, à la Maison de l’Arbre de l’association si bien nommée « La Parole Errante » à Montreuil, le mouvement initié par les « 39 » a essaimé dans tout le pays. À l’occasion de congrès ou colloques, de multiples Forums se sont organisés, aux quatre coins de France. Des patients, des familles, des usagers, de jeunes professionnels, internes en psychiatrie, psychologues, infirmiers, éducateurs, se sont saisis de ces espaces de parole, pour dire leur exaspération face aux dérives des pratiques, leur opposition au « tout-sécuritaire », et leur désir de recherche de nouvelles pratiques plus respectueuses des personnes et des institutions. La nécessité de mise en perspective historique et la prise en compte du « Politique » sont venues mobiliser des désirs de transmission et renforcer des nécessités de nouveaux réseaux. Des liens se sont ainsi tissés avec d’autres mouvements tels le Collectif contre « la Politique de la Peur » ou encore « l’Appel des Appels », initié dans les suites de « l’Appel des 39 » contre « La Nuit Sécuritaire. » De nombreux champs professionnels, comme l’Université, l’Éducatif, le travail social, l’hôpital, ou encore les magistrats, ont établi des convergences. L’approche diversifiée des soins est attaquée, niée par le courant scientiste à l’œuvre actuellement. Il a trouvé des relais politiques, comme nous pouvons le voir dans le Rapport du sénateur Alain Milon remis en avril 2009, ou dans la création de l’association « fondaMental ». La mise en tension permanente des sciences de la nature et des sciences humaines constituent la trame, la complexité et la richesse de la psychiatrie. Vouloir réduire notre discipline à l’unique prédominance des sciences de la nature (biologie, génétique) est éminemment condamnable, gravissime et intolérable. Cette conception du soin, non seulement dénature fondamentalement l’abord de la folie, mais aussi et surtout, à travers elle, l’abord du fonctionnement psychique humain en général. La folie et la psychose ne deviennent plus qu’affaire de gestion, de contrôle et de surveillance. La Santé mentale est réduite à une affaire de dépistage, de médicalisation et de prédiction. La souffrance au travail est transformée en affaire de soutien psychologique individualisé alors que c’est le travail lui-même et les techniques de management, qui doivent êtres interrogés. Pour répondre à toutes ces questions, Philippe Borrel nous propose le recueil d’un grand nombre des entretiens qu’il a menés pendant la genèse de son film documentaire Un monde sans fous ? nous offrant ainsi des éléments de réflexion, des pistes de recherche, pour contribuer à un état des lieux de ce qui agite le monde de la psychiatrie aujourd’hui. Il a longuement rencontré des professionnels exerçant en psychiatrie publique, en psychiatrie privée, en prison ou dans le monde du travail. Des patients, des familles de malades livrent également leurs témoignages éloquents. Après les ouvrages Un Monde de fou{5}s et La déprime des opprimés{6} de Patrick Coupechoux, Le naufrage de la Psychiatrie{7} de Sophie Dufau, Fresnes, une histoire de fou{8} de Catherine Herszberg, nul doute que le film de Philippe Borrel et que ce livre qui vient le compléter fassent date.

À l’heure du tout mesurable, du tout quantifiable, empruntons à Jean Oury, ce cri adressé aux évaluateurs :

« Et le sourire d’un schizophrène, vous le mesurez comment ? Les années qu’il faut parfois pour qu’une rencontre soit possible, pour qu’un sourire soit possible, cela ne peut se quantifier ! »

 

Hervé BOKOBZA, Paul MACHTO,

Joseph MORNET, Sylvie PRIEUR

À Alexandra de Seguin qui a patiemment encouragé mon travail…

Introduction

 

En 2010, en France, la folie déborde. Dans nos rues et dans nos prisons, les malades mentaux se retrouvent de plus en plus exclus et représentent aujourd’hui un tiers des populations SDF et carcérale de notre pays. Et, faute d’avoir trouvé une prise en charge adéquate dans les services d’une psychiatrie publique en crise profonde de moyens et de valeurs, ces malades psychotiques chroniques se retrouvent de plus en plus exclus de la société.

Depuis les années 80, plus de 50 000 lits d’hospitalisation ont été fermés en psychiatrie publique, sans que suffisamment de structures alternatives de prise en charge aient vu le jour. En voulant ouvrir l’hôpital sur la ville, la psychiatrie française rêvait de « désaliéner » la maladie mentale. Mais elle s’est retrouvée prise à son propre piège, avec des hôpitaux publics en déshérence qui ne gèrent plus qu’un flux tendu de patients en crise. Et trente ans après la fin des asiles, la maladie mentale repose de plus en plus sur l’associatif et les familles, souvent dépassées. La réponse des pouvoirs publics s’est jusqu’ici focalisée sur des questions sécuritaires, au grand dam des professionnels, des patients et de leurs familles, qui s’alarment de voir désormais remise en cause leur conception humaniste de la psychiatrie, née il y a cinquante ans, après le sort fatal auquel ont été abandonnés plus de 40 000 malades mentaux dans notre pays pendant la seconde guerre mondiale. Au moment où le gouvernement s’apprête à réformer la psychiatrie au profit d’une nouvelle politique de « Santé mentale » avec des programmes de prévention, dans les écoles, dans les entreprises, quelle place notre société réserve-t-elle encore à la maladie mentale ? Et que signifie l’émergence d’un idéal de Santé mentale pour tous ?

Au début de mon enquête, je n’imaginais pas combien la question posée par l’approche de la folie aujourd’hui pourrait à ce point nous concerner tous, bien au-delà des seuls malades psychiques et de leurs familles. La crise de la prise en charge psychiatrique en France depuis plus de dix ans, le climat sécuritaire de peur – délétère – qui contamine les esprits, les velléités de prévention à tout prix et de promotion du risque zéro, dans un contexte de stress généralisé avec son cortège inédit de suicides au travail, ne sont pas les symptômes d’un mal obscur… Au fil des entretiens que j’ai menés pendant plusieurs mois pour la genèse de mon film documentaire Un monde sans fous ?, j’ai rencontré des soignants, des patients, leurs familles, des psychiatres, des magistrats, des psychologues, des internes, des bénévoles et des élus. Ce livre est un prolongement, un droit de suite que j’ai voulu en vous proposant une sélection de leurs témoignages filmés, ici retranscrits pour offrir une grille de lecture, une loupe grossissante afin de mieux éclairer certains enjeux – politiques – du nouveau monde que nous sommes en train de voir naître en ce début de siècle. Un monde sans fous ? Un monde où un idéal quantifiable de bien-être psychique généralisé serait bientôt possible grâce à des programmes de Santé mentale pour tous, « un meilleur des mondes », une fiction neuro-économique, une folie…

Philippe BORREL

1- Quand la folie déborde dans les rues et en prison

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ENTRETIENAVECAÏCHABANIAN

Elle a perdu son frère Suleiman, en octobre 2006. Elle a écrit ce texte pour une cérémonie organisée par le collectif « Les morts de la rue » sur le parvis du Panthéon à Paris, au printemps 2009.

« Je voudrais honorer la mémoire de Suleiman, mon petit frère décédé dans la rue à l’âge de 42 ans. C’est par nous-mêmes, après deux ans et demi d’inquiétude et de recherches administratives aussi inefficaces qu’infructueuses, que nous avons appris brutalement la nouvelle, et sommes depuis en état de choc.

Soulémane était atteint de schizophrénie depuis l’âge de 16 ans. Sa fragilité psychologique a fait de lui un être incompris par la société, et il a erré de foyer en foyer, puis de rue en rue. Il luttait contre la faim et le froid, vivant au jour le jour. Aujourd’hui, je ressens de l’amertume et de la colère, car si à l’époque il avait pu bénéficier de soins adaptés à son handicap, si une aide psychologique avait été apportée à sa famille, cette tragédie aurait pu être évitée. J’espère qu’il repose en paix, libre comme il aimait l’être, souriant avec ce petit air d’enfant en quête de bienveillance. J’aimerais également rendre hommage à ses compagnons d’infortune. Je voudrais tellement que toute cette souffrance cesse, tant pour les personnes concernées que pour leurs familles. Je pense aussi que des structures adaptées à chaque individu en quête d’aide permettraient d’éviter ces drames. »

* * *

ENTRETIENAVECROLANDRABOUIN

Infirmier de secteur psychiatrique, soignant du réseau « Souffrance et Précarité » de l’Hôpital Esquirol (94), il opère des maraudes psy, en association avec le SAMU social, à Paris, depuis plus de dix ans. Témoignage.

L’essence même de notre travail est de construire une relation de confiance sur la durée. À chaque intervention dans la rue, on essaie d’avoir le consentement de la personne sans domicile fixe. Les politiques ont beau dire ce qu’ils voudront, si notre boulot devient une injonction de soin, les SDF ne viendront plus, ils iront se planquer. Et là, cela va devenir dangereux effectivement. Parce que les gens, on ne les verra plus, et on ne pourra plus évaluer leur état de santé à la semaine ou au mois. On courra alors le risque d’une injonction de soin parce que les SDF qui souffrent de pathologies mentales seront tous hospitalisés sous contrainte, parce qu’il y aura trouble à l’ordre public, dangerosité pour eux-mêmes et pour les autres, etc. Et là, on n’aura pas une recrudescence des fous dans la rue, mais une recrudescence des hospitalisations d’office dans les hôpitaux psychiatriques, qui n’ont déjà plus de place pour accueillir. Quand les lits ont commencé à fermer dans les années 80, il y a eu la création de structures alternatives à l’hospitalisation… au début. Sauf qu’on a continué à fermer les lits et qu’on n’a plus ouvert de nouvelles structures. Alors, on n’espère pas voir ce qui s’est passé aux États-Unis il y a trente ans, à savoir la mort des psychotiques dans la rue, parce que pas assez de centres pour les accueillir, plus de place à l’hôpital, pas de structures alternatives, pas d’hébergements possibles, parce que « vous comprenez, ils n’ont pas de revenus et qu’en plus ils sont psychotiques… » Ce sont des discours qu’on peut commencer à entendre.

Cela fait onze ans et demi que ce dispositif mobile a été mis en place sous la direction de Xavier Emmanuelli qui a été le chef de service du réseau « Souffrance et précarité » à l’hôpital Esquirol à l’époque. À l’origine, la demande émanait des équipes mobiles du SAMU social principalement, pour une évaluation et pour une aide à l’orientation des gens de la rue qui présentaient des troubles du comportement ou des troubles psys, difficilement gérables et difficilement pris en charge. Depuis ces onze ans et demi, l’équipe s’est étoffée. Quand nous avons commencé, nous étions deux infirmiers. Nous sommes maintenant trois infirmiers, une assistante sociale, un aide médico-psychologique. Nous tournons de jour et de nuit dans la rue, sur les structures du SAMU social, et intervenons sur un certain nombre de situations qui nous sont signalées par des partenaires comme la BAPSA (Brigade d'Assistance aux Personnes Sans Abri), la DPP (Direction de la Prévention et de la Protection). Il est évident qu’avec la fermeture des lits dans les hôpitaux psychiatriques, un certain nombre de personnes se sont retrouvées dans la rue.

Il est important de préciser que ce ne sont pas les psychiatres, ni les infirmiers, qui ont décidé de fermer les lits dans les hôpitaux psychiatriques, c’est quand même une chose essentielle. Et, ce n’est pas parce qu’on retrouve des gens fous avec un grand F dans la rue que forcément les psys et les infirmiers psys ne font pas leur boulot. On n’a pas ouvert suffisamment de structures et la maladie mentale étant ce qu’elle est, au bout d’un moment, les gens ne vont plus voir leur psychiatre, ne vont plus voir les infirmiers, ne prennent plus leur traitement. Et ces gens rechutent : à terme, ils se font virer soit de leur appartement, soit de leur hôtel, soit de la structure dans laquelle ils étaient hébergés et on les retrouve sur le trottoir. Maintenant, en ce qui concerne la population de rue, il y a effectivement une sur-représentation et on a beaucoup de mal à évaluer le nombre de personnes relevant de la psychiatrie ou souffrant de pathologies mentales lambda. Il est difficile de savoir si les gens sont malades mentaux ou pas. Certains chiffres courent : on dit que 30 % de la population clocharde est psychotique, je trouve que c’est énorme. Avec presque douze ans d’expérience de rue, je trouve que c’est énorme… Sachant que la majorité des gens de la rue ont besoin d’une écoute, d’une présence psy. On n’est cependant pas là pour psychiatriser la misère, ni pour mettre du psy partout. C’est très à la mode, mais ce n’est pas notre philosophie. Par contre, aller écouter et aider les gens, les accompagner, cela relève de notre boulot.

Crise de la psychiatrie en France, oui. Mais cela fait près de vingt ans. On n’en sort pas, parce que pour en sortir, il faudrait des moyens et visiblement ce ne sont pas les décisions des politiques. Je ne suis pas sûr que de retrouver des gens dans la rue qui ne vont pas bien, signe la crise de la psychiatrie. C’est peut-être un symptôme. Si les gens ne sont plus à l’hôpital, il faut bien qu’ils soient quelque part. À partir du moment où ils n’ont pas de chez eux, il y a quand même de grandes chances de les retrouver sur le trottoir à un moment ou à un autre. Maintenant, ce n’est pas parce qu’on rouvrira des lits de psychiatrie que l’on réglera forcément les problèmes. C’est la première chose. La deuxième : ce n’est pas parce qu’on donnera un logement à tout le monde, qu’on les réglera non plus. C’est d’un vrai travail d’accompagnement et de présence dont les gens ont besoin, pour qu’ils puissent réapprendre à vivre dans des conditions décentes – parce que la vie à la rue, ce n’est pas une condition décente. Cela va sans le dire, mais cela va tellement mieux en le disant.