UN NOUVEAU PARADIGME POUR LES SCIENCES SOCIALES : GENRE, ESPACE, POUVOIR

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L'espace n'a jamais été exploré dans les sciences sociales du point de vue du genre. Les auteurs développent ici une théorie qui examine dans une optique nouvelle les catégories fondamentales de la vie sociale et en particulier de la politique, commençant par celle de territoire pour en finir à celles de pouvoir, droit et participation à la vie publique.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296192195
Nombre de pages : 210
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UN NOUVEAU PARADIGME POUR LES SCIENCES SOCIALES: GENRE, ESPACE, POUVOIR

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique DesJ.eux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Vincent VLES, Service public touristique local et aménagement du territoire, 2001. Sophie MAURER, Les chômeurs en action (décembre 1997-mars 1998),2001. G. Dominique BAILLET, Militantisme et intégration des jeunes d'origine maghrébine,2001. Frédéric ABECASSIS et Pierre ROCHE (coordonné par), Précarisation du travail et lien social, 2001. Gérard FABRE, Pour une sociologie du procès littéraire, 2001.

Mino VIANELLO
& Elena CARAMAZZA

UN NOUVEAU PARADIGME
POUR LES SCIENCES SOCIALES.

GENRE, ESPACE, POUVOIR

Traduit de l'italien par Nathalie RIVIÈRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGIDE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0508-1

à Janine Mossuz-Lavau "Si la non-violence est la loi de notre être, le futur appartient aux femmes." Gandhi, Young India, 10 avril 1930

Histoire, remerciements

et avant-propos

Cet essai a été écrit sous sa forme définitive longtemps après la publication de Gender Inequality (1990). C'est le fruit d'une réflexion inévitable, qui s'est déroulée au cours de la recherche empirique présentée dans ce livre, sur la thématique de l'identité féminine et de sa différence par rapport à l'identité masculine, une réflexion dont l'échange d'idées avec Elena Caramanza, qui "nec laudare satis dignasque rependere grates sufficiam", s'est avéré précieux au point de le concevoir comme écrit à quatre mains. À un moment donné, en partant de l'intuition qui m'a traversé l'esprit d'une représentation spatiale différente pour les deux genres, le discours s'est développé par sa propre force en termes de critique et, en perspective, d'une reconstruction du social; essai: toutefois sans aucune prétention d'examiner académiquement de façon exhaustive la complexité des thèmes abordés. Après plusieurs mois, sollicité également de la part de mes collègues auxquels je l'ai fait lire, nous avons décidé de le faire publier dans sa forme primaire qui reste justement celle d'un essai. Je désire remercier pour leurs encouragements et leurs observations, en premier lieu, Norberto Bobbio, qui m'a consacré à plusieurs reprises son temps et son expérience; et, également, Angela Ales Bello, Mirilia Bonnes, Francesca Guerrini Brezzi, Thomas Burton, Massimo Cacciari, Arthur K. Dierkes, Margareta Durst, Jean Bethke Elshtain, Vittorio Frosini, Ida Magli, Nadia Neri, Carole Pateman, Karl Rosenmayr, Virginia Sapiro, Nathan Schwartz-Salant et Antonio Vitolo. Comment interpréter la célèbre affirmation de Engels, selon laquelle la première et la plus fondamentale forme de lutte de classe est l'antagonisme entre hommes et femmes? Peut-être certaines personnes ont-elles retenu que cette affirmation faisait partie d'un vieux bagage anthropologique à jeter.

En réalité, Engels, plus émancipé en la matière que Marx (il suffit de penser que ce dernier n'a jamais voulu

rencontrer la femme, avec laquelle son ami - à diverses occasions tancé à ce propos - cohabitait... Et ce qui arriva
lorsque sa domestique tomba enceinte de ses œuvres est bien connu !), avait saisi un point fondamental, sur lequel il n'eut pas, peut-être par égard pour son maître, le courage de s'arrêter. Un point, en revanche, étroitement lié à l'objectif central de la théorie développée par Marx: la critique de l'état. L'intérêt de Marx pour la dynamique de l'accumulation capitaliste naît, en effet, de sa conviction que, sans l'analyser, il n'est pas possible de saisir l'essence de la bureaucratie, qui dans l'époque moderne s'incarne dans l'état, source et sceau de toutes les formes les plus barbares d'exploitation, d'oppression et de manipulation. Le dépassement du capitalisme, ainsi que nous le savons, aurait comporté pour lui l'élimination de l'état. C'est en partant de cette position hégélienne que Marx s'est plongé dans l'analyse de l'économie capitaliste. De quelle façon, alors, l'intuition de Engels se rattache-t-elle à ce discours? Le passage a été rendu possible par la psychanalyse, qui a permis de développer, surtout avec l'approche de Jung, la théorie de la double psyché, qui permet d'organiser de façon absolument nouvelle le discours sur le pouvoir dans la sphère publique, en introduisant la différenciation entre la construction de l'espace, physique et symbolique, effectuée par les hommes et celle qui est effectuée par les femmes. En effet, le concept de "territoire", présenté comme quelque chose de donné et de neutre, se retrouve au centre de n'importe quelle conception de l'état. Ce que nous voulons mettre en lumière avec cet essai est, vice versa, comment ce concept est le fruit de l'évolution historique, qui a conduit - ainsi que Veblen l'avait déjà

clairement vu il y a un siècle - les hommes à privilégier,
comme base du prestige, tout ce qui se rapporte à la conquête: militaire, économique, idéologique.
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Dans le fond, tout ce que nous appelons Histoire (avec un H majuscule) n'est autre que l'histoire des incessantes et infinies querelles masculines pour s'assurer des territoires de plus en plus vastes sur lesquels exercer leur propre pouvoir.

L'importanceaccordée dans cet essai à la chasse - vue
non pas comme un mécanisme pour se procurer des protéines animales, mais comme un mécanisme de compensation psychologique des hommes (qui seuls peuvent y accéder et auxquels seuls il est permis de construire les armes nécessaires à son accomplissement), puisqu'elle est capable

de combler leur envie vis-à-vis de la générativité féminine sert à expliquer la structuration violente de la civilisation, caractérisée par la domination absolue de la culture masculine. L'émergence de la femme dans la vie publique depuis le siècle dernier en tant que sujet apparaît, donc, comme un processus lourd de conséquences d'une énorme portée, qui entraîne une révision sans précédent des institutions, de la vie économique et de la culture, une transformation dont les forces politiques, même les plus progressistes, ne sont pas encore conscientes. L'avènement de la société post-masculine va changer les mécanismes du pouvoir dans la vie publique et engendre, donc, la métamorphose de la politique. "Utopie", c'est-à-dire t1;'t01tOç, endroit heureux, est historiquement un concept lié à celui de l'espace qui est le thème autour duquel se développe notre réflexion, dans ce sens définissab le comme "utopique". Le fait que les utopistes (Jenkis, 1992) se soient presque tous intéressés à l'urbanisme est un signe évident qu'une restructuration idéale de la société ne peut être conçue abstraitement, au-delà d'une dimension spatiale, à laquelle cependant, n'en ayant pas saisi la nature symbolique, ils se réfèrent presque toujours en termes purement physiques, d'espace extérieur. Fort souvent, ainsi que nous le savons tous, une telle représentation fictive et, par conséquent, mécanique, n'a été autre que le reflet d'une conception socio-politique qui refuse tout élément de
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dynamisme, condamné en tant que vecteur de tensions, de conflits et de bouleversements. Il va sans dire que notre renvoi à l'utopie n'est pas synonyme d'un appel au rassurant

giron maternel, mais plutôt à une situation nouvelle - dans ce sens, un "endroitheureux" - caractériséepar l'émergence d'un
sujet jusqu'à présent exclu de la vie publique: le féminin, porteur d'une espérance de vie moins destructrice que celle que nous connaissons historiquement. Trois éclaircissements s'imposent immédiatement. Le premier est que notre façon de voir fuit aussi bien les séductions existentialistes que les réminiscences biologiques. Étant donné que ce sera probablement l'accusation la plus fréquente, il convient d'expliciter immédiatement notre point de vue. La différence de genres dans la sphère du pouvoir public, qui pour nous prend source dans l'impossibilité pour le mâle de donner la vie, est le fruit, non pas directement d'un fait biologique, mais de la

réaction - fait psycho-social et par conséquent culturel et historique - à un fait biologique.
Le deuxième éclaircissement, tout aussi important que le premier, est que, justement parce que la différence entre les genres est historique et culturelle, nous rejetons une vision manichéenne de l'aventure humaine dans le monde, selon laquelle tout ce qui est bien proviendrait des femmes et, vice versa, tout ce qui est mal proviendrait des hommes. Nous affirmons simplement que l'apport manqué qui aurait pu venir des femmes à la vie publique et que la distorsion de base avec laquelle elle a été organisée par les hommes ont produit un type d'histoire amplement caractérisé par la violence. Nous croyons, en fait, que justement l'évolution de la vie publique gérée par les hommes, même avec ses carences et ses contradictions, nous a menés aujourd'hui au seuil d'un passage d'ère, qui voit l'émergence de la femme dans la vie publique et la possibilité pour l'homme d'étendre les éléments positifs qu'il porte en lui. Le troisième éclaircissement est le plus long et le plus délicat. Mais il est nécessaire afin d'éviter les malentendus, et également pour éviter la réaction négative de ceux qui 14

pourraient se scandaliser de la façon jugée comme expéditive d'affronter des problèmes d'une aussi vaste envergure. Cet ouvrage ne se veut pas un traité sur le thème de la différence des genres, mais un essai dont le but est de stimuler la réflexion sur le fait que partout et toujours les femmes ont été exclues de la vie publique. Nous avons avancé une hypothèse, clairement chargée de valeur émotive. En rendant ses prémisses explicites, nous avons simplement voulu procéder à un examen plus direct au lieu de continuer à procéder comme si elle incorporait du matériel empirique recueilli de façon systématique. Un examen de l'histoire des modèles illustre comment, en réalité, les schémas à valeurs interprétatives comptent plus que les preuves empiriques recueillies. Toutes les infoffi1ations théoriques (on pense à celles concernant l'origine de l'univers) comportent cette caractéristique: avoir une valeur de symbole - en fait, de vraies et propres prescriptions pour la nature humaine dont nous ne pouvons nous prIver. D'aucuns trouveront étrange et peu scientifique d'accepter la prééminence de croyances et de conjectures dans l'élaboration de théories. Mais, justement, dans toute élaboration "scientifique" on combine des données empiriques et des conjectures: l'important est de ne pas nier les conjectures mais plutôt d'observer comment les données et les conjectures interagissent à l'intérieur de toute théorie et comment celle-ci doit être évaluée en fonction des critères appropriés aux deux types d'activités mentales. Si nous ne pouvons pas nous libérer des schémas de valeur, ce que nous pouvons faire c'est en devenir conscients. Les êtres humains ne peuvent pas cesser de désirer s'entendre raconter des histoires sur les origines de tout et les chercheurs d'écrire des histoires plus ou ll10ins fantaisistes, déguisées en jargon académique, sur le même thème. Mais il nous est possible de parvenir à la prise de conscience du contenu symbolique de nos histoires, puisque, si de nombreuses théories ne sont pas indépendantes de nos schémas culturels, il est également vrai que le comportement humain n'est pas 15

indépendant des théories sur la société. Dans ces "récits sur les origines" nous essayons d'introduire des données empiriques pour qu'elles nous disent quelque chose du passé, toutefois la trame que nous inventons à propos du passé nous dit aussi quelque chose sur le présent. S'il est vrai que la transformation, dont nous parlons marque un passage d'ère, il est inévitable que ceux qui lisent cet essai se sentent mal à l'aise entre l'insuffisance manifeste de l'écrit qu'ils tiennent entre leurs mains et la grandeur des changements qui y sont exposés. Mais nous n'aimons pas jouer les coquettes avec la fausse modestie. Nous disons avec candeur ce que nous pensons. Si, par la suite, ceci s'avère

simpliste, c'est le futur, juge de tous les différends, qui le
démontrera.

I

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient de préciser clairement ce que nous nous proposons de faire. Il s'agit d'un bref essai qui n'épuise pas les problèmes abordés et qui, par conséquent, peut être facilement taxé de superficialité ou de simplisme, bâti sur des généralisations qui n'affrontent pas de façon détaillée la complexité du réel. Mais là n'est pas l'objectif que nous nous sommes assigné. Notre but, en fait, est de fournir au lecteur quelques concepts de base qui lui permettent de critiquer à la racine les catégories fondamentales de la Science Politique traditionnelle, en commençant par la catégorie "territoire", considérée dans tous les traités de droit public, de science politique, de sociologie comme l'un des éléments de base de l'organisation politique. En effet, nous avions d'abord pensé à un titre comme Pour la Critique de la Science Politique essai sur le Genre, l'Espace et le Pouvoir, mais il nous est ensuite apparu clairement que cette critique reposait, en réalité, sur l'opposition entre pensée stratégique, masculine, qui s'incarne dans la rationalité formelle, et pensée ovulaire, féminine, qui s'exprime dans l'empathie: ce qui constitue le noyau de l'approche développée dans ce bref écrit, visant justement à saisir dans l'émergence de l'orientation 16

empathique la possibilité d'une transformation radicale de la vie politique. Sans entrer dans une dissertation sur ce qui est aujourd'hui le prototype de l'organisation politique, l'état, un examen sommaire des formes qu'elle a prises depuis la phase tribale de l'humanité suffit pour se rendre compte qu'elle a toujours aspiré, avant tout, à la gestion d'un territoire, dans une optique de puissance vers l'extérieur et de lutte pour le pouvoir à l'intérieur. Une telle optique, qui trouve sa formulation au niveau mythico-littéraire sous toutes les latitudes et également au niveau philosophique en Occident, s'oppose à la tendance vers la solidarité universelle qui est à la base de l'inspiration démocratique. Une preuve supplémentaire classique de cette façon de concevoir la politique est offerte par un de ses plus hauts représentants, Weber, qui, dans l'un de ses derniers écrits (qui reflète, donc, ainsi qu'on peut le présumer, la phase la plus mûre de sa pensée), Politik aIs Beruf, qualifiait le "Discours sur la Montagne" d'''éthique de l'indignité". Il est évident que la tentative que nous faisons peut sembler ingénue, dans une certaine mesure, surtout pour ce qu'elle propose. Mais développer ce discours dans toutes ses ramifications de façon complète ne sera possible que si celuici suscite de l'intérêt parmi les spécialistes des divers secteurs. En outre, nous devons immédiatement énoncer clairement, sans nous aventurer pour autant dans une revue des diverses théories féministes, ce qui n'aurait pas sa place ici, que nous refusons catégoriquement certains courants pseudo-sophistiqués qui semblent avoir séduit de nombreux savants sociaux, que l'on pourrait supposer en proie à un complexe d'infériorité vis-à-vis de la pensée forte allemande qui les a même induits, contre leur tradition, à s'approprier un style qui, dans sa nébulosité, renferme le danger, au nom d'un "post-modernisme" guère mieux défini, de porter une attaque mortelle aux valeurs de la démocratie. Par conséquent, notre discours, tout en rompant avec les schémas de la pensée politique traditionnelle, se 17

développe dans le cadre des paramètres classiques - dont un
trait caractéristique est aussi la clarté de l'exposition. Il n'y a pas de doute que la controverse qui opposa et oppose encore les défenseurs de l'égalité féminine à ceux de la différence féminine est erronée. Le fait que les femmes soient différentes des hommes est, sans aucun doute, d'un côté, le produit d'une société dominée par les hommes, qui ont construit une culture, largement introjectée par les femmes elles-mêmes, qui les condamne à une position subordonnée dans tous les domaines, mais aussi, d'un autre côté, le résidu positif d'une évolution altérée de l'espèce humaine, qui a permis aux femmes, justement car elles sont reléguées dans des positions marginales, de préserver certaines caractéristiques primordialement communes à tous les mammifères, mâles et femelles, et essentielles à la survie de l'espèce humaine, caractéristiques qui se sont perdues en grande mesure pour les hommes à la suite d'un processus qui les a amenés à privilégier la conquête en tant que source de sécurité psychologique et de prestige, caractéristiques qui ont, en revanche, été cultivées par les femmes justement grâce à la position subordonnée qui leur est réservée. Le problème n'est pas de refuser l'égalité, qui mettrait sur le même plan les femmes et les hommes, au nom de la différence, qui condamnerait les femmes à la subordination, au nom de l'égalité, mais d'accepter ce qu'il y a de pertinent dans la différence dans une optique visant à éliminer la domination masculine, fondamentalement destructrice à la suite d'une régression subie comme conséquence du mécanisme psychologique que nous avons essayé d'exposer dans cet essai, et à instaurer un nouvel ordre des choses, où

les aspects positifs - qui sont et resteront différents pour les
deux genres, car ils sont le fruit d'identifications parentales différentes - puissent s'affirmer et se répandre dans un climat égalitaire: c'est-à-dire, de respect mutuel et constructif. Le point central, par conséquent, est le changement des structures et des mécanisn1es de la vie politique de façon à accorder de l'espace à la logique qui caractérise le féminin, l'empathie, sans toutefois exclure l'expression positive de
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l'esprit masculin dans la partie, et non la moindre, qu'il a réussi à préserver intacte au cours des millénaires caractérisés par l'explosion prévaricante des impulsions destructrices. L'élargissement de la présence féminine dans les institutions est, donc, un fait qui, s'il ne conduit pas à la possible homologation des femmes à l'esprit masculin, contribue à l'évolution vers une société démocratique, c'est-àdire plus ouverte, juste et égalitaire, à condition que de la part des femmes il y ait l'affirmation forte et à l'échelle de masse

de leurs valeurs et de la part des hommes - sous la pression
de ceux, hommes et femmes, qui aspirent à une société plus

humaine - une critique des valeurs et des institutions
traditionnelles, qui exaltent la recherche du prestige à travers la violence. Avoir perdu de vue cette vérité élémentaire a enfoncé

le mouvement féministe à partir des années 80 - sous
l'impulsion d'un complexe d'infériorité envers des auteurs de diverse extraction, dont la contribution indéniable a été, ainsi

que cela se produit souvent, magnifiée outre mesure - dans
un enchevêtrement de positions confuses et décousues. Ce passage n'était pas injustifié au début. Pour certains, dépourvus de sens dialectique, l'opposition entre ceux qui soutenaient la lutte pour affirmer l'égalité hommefemme et ceux qui soutenaient la nécessité de sauvegarder la différence a paru trop schématique. En effet, posée en ces termes, elle l'était. Et elle ignorait, peut-être pour des exigences de simplification, d'autres dimensions: la race, les groupes ethniques, les religions, les préférences sexuelles, les classes. Il semblait que tout le débat précédent devait être mis de côté parce qu'inutile et, voire, contre-productif. En réalité, bien qu'il soit incontestable que ce débat s'était poursuivi dans un schéma de référence idéale présenté comme neutre, alors qu'il était, au contraire, typique de la réalité occidentale et plus précisément judéo-chrétienne blanche et appartenant à la classe moyenne élevée, le fait que ces autres différences entre femmes dérivaient aussi à la fin de la suprématie masculine dans toutes les sociétés de tous 19

les temps et sur tous les plans: religieux, politique, économique, social, culturel demeurait toutefois sans aucun doute vrai. Au lieu d'élargir le discours sur le développement de la démocratie, qui n'est pas un processus donné une fois pour toutes, à la lutte contre les discriminations sexuelles vis-à-vis de l'homosexualité; contre la marginalisation et l'exploitation des femmes de couleur également de la part des femmes blanches, sous l'emprise de l'idéologie masculine qui est à la base du racisme; contre l'appauvrissement des conditions de vie du prolétariat féminin, et ainsi de suite, on s'est concentré sur chacun de ces points, pris indépendamment, privant l'analyse d'un cadre de référence solide et constructif. Une grande confusion en est née qui, toutefois, ramène inévitablement, à la fin, à l'opposition initiale: où ceux qui parlent de différence comme construction discursive reléguant la femme à une position d'infériorité se heurtent avec ceux qui affirment, en revanche, la richesse de la différence comme construction discursive de caractère opposé. S'arrêter sur ces positions conduit à la décadence de la pensée et, en plus, de l'action politique. Il ne serait pas difficile de citer des textes qui ont connu leur moment de gloire - ainsi que beaucoup d'autres, dans lesquels la vacuité se revêt de pseudo profondeur avec un langage souvent

indéchiffrable - absolument ridicules de par les banalités
qu'ils proposent, qui dénotent une connaissance insuffisante de l'histoire de la philosophie en général et de celle de la politique en particulier. Ce que nous nous proposons de faire est d'offrir une hypothèse de travail qui concerne la domination masculine dans la vie publique de tous temps dans toutes les sociétés dans tous les dOll1aines dans lesquels elle s'articule et l'émergence en elle de la femme en tant que sujet, capable de lui donner une nouvelle orientation. Il est évident que cette hypothèse ne peut qu'être schématique: elle se concentre intentionnellement sur les fondements de l'inégalité et de ses 20

conséquences dans les divers secteurs de la vie publique, notamment, mais aussi dans la vie privée. Ce qui ne signifie pas, nous tenons à le souligner, qu'il n'existe pas d'autres inégalités sociales: c'est juste que toutes, directement ou indirectement, proviennent de celle-ci, qui en est à la base. Ce que nous voulons mettre en lumière, c'est la raison pour laquelle l'entrée massive des femmes dans la vie publique peut marquer un tournant dans l'histoire de l'humanité, jusqu'à présent caractérisée par le délire de l'omnipotence masculine, dont sont en général contaminées même les rares femmes qui, presque toujours à l'ombre d'un homme, se sont jusqu'à présent présentées dans l'arène publique. Cet essai, cela va sans dire, n'est ni une recherche empirique, ni un travail de synthèse, ni une revue de littérature. Son objectif est celui de déplacer le discours sur le pouvoir et, notamment, sur l'inégalité de pouvoir, dont celle qui existe entre hommes et femmes est le cas le plus macroscopique, des paramètres traditionnels aux autres, dont le point central est justement le genre. Il se détache, d'une façon qui peut sembler excentrique, de l'orientation traditionnelle, empruntant une nouvelle direction.

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