Un observateur parmi nous

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Antoine, homme vieillissant, voûté et blanchi par les ans, erre dans un parc avec son chien Pleinevie, ébouriffé comme lui. Il observe et écoute des bribes de conversation. Tony, un petit garçon de 8 ans vient lui tenir compagnie. Antoine va réunir toutes ces personnes croisées afin qu'elles échangent leurs points de vue sur la vie. On découvre les misères que l'existence leur a infligées, les écueils rencontrés, les espoirs, les ambitions, les angoisses, et les bonheurs ainsi que les difficultés familiales et intergénérationnelles. À regarder le monde, souriant et réconfortant, il apporte beaucoup aux autres, et ces derniers le lui rendent bien. Son cœur déborde d'affection, il passe de l'état d'observateur à celui d'acteur.


Publié le : vendredi 1 août 2014
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EAN13 : 9782332613349
Nombre de pages : 170
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ISBN numérique : 978-2-332-61332-5
© Edilivre, 2015
Merci à tous les relecteurs, notamment à :
Gérard, Anne Sophie, Jean-Albert, Laurence, Christine, et Natalie.
Premières observations
Antoine, les cheveux blanchis par la vie et la barbe assortie, pose en permanence ses yeux verts sur tout ce qui l’entoure. Appuyé sur sa canne, il se voûte de plus en plus, comme si le poids des ans voulait le rapprocher de sa future demeure : sous terre. Gardien d’un petit immeuble situé à proximité du parc, il dort au rez-de-chaussée dans une petite loge où il rend régulièrement service aux locataires, aux copropriétaires et au voisinage. Peintre amateur, il stocke ses aquarelles là où il peut. Retraité, il a gardé son âme d’artiste bohème et a toujours plaisir à s’assoir sur le banc central du jardin où il a pris racine, comme le chêne aux feuilles caduques devant lui qui l’a vu naître. Son chevalet portatif en bois à trois pieds n’est jamais loin. Toujours assis au même endroit, Antoine recherche la magie de la vie dans les couleurs en peignant tous les jours le décor qui l’entoure et les scènes de la vie qu’il observe. Il ne compte plus le nombre de toiles peignant les couleurs chatoyantes du lever au coucher du soleil, si différentes les unes des autres selon les saisons. Sur ces toiles, on distingue le chêne au bois dur, si résistant aux insectes, aux champignons et à forte teneur en tanin. Dire que l’écorce a permis durant de nombreuses années de créer des bouchons de liège, et le tanin à préparer le cuir ! L’arbre, ainsi que la statue moulée en bronze en face de lui ornent ses aquarelles et sont tous deux ses sujets de méditation. Il a également immortalisé à de nombreuses reprises la fontaine au loin, de laquelle l’eau de source jaillit par un conduit souterrain. Son robinet est en cuivre, protégé par les arbres. Il doit être rénové prochainement.
On peut dire qu’il passe ses journées dans le triangle d’or de ce grand parc qui offre de nombreuses possibilités de loisirs. En contrebas, il est parcouru par de grandes allées ombragées. Dans un coin, on aperçoit des bosquets constitués de diverses essences, dans un autre des haies taillées, et par ci par là des jardins vallonnés qui agrémentent les pelouses. Dans le bassin, des promeneurs peuvent contempler des poissons rouges, des carpes et des canards. Les immeubles aux alentours transforment le quartier en un petit village traversé par un petit escalier. Outre la peinture, Antoine à d’autres plaisirs, notamment celui de réconforter les passants, de boire du pastis et de promener son chien, Pleinevie, un bichon maltais blanc, affectueux, calme et intelligent. On entend souvent « tel chien, tel maître » – à moins que ce ne soit l’inverse – et cela se confirme quand on voit le chien courir : blanc, poilu et ébouriffé, il est reconnaissable de loin et aime qu’on le caresse, que ce soit dans le sens du poil ou pas.
Un voisin nommé Marc a offert au vieil homme une canne gravée à ses initiales au cas où on la lui emprunterait par erreur. Comme s’il existait encore un homme ou une femme dans ce jardin qui ne connaisse pas Papi Antoine et son chien ! Ils appartiennent tous deux au décor près de ce banc vert qui a déteint sur le pantalon d’Antoine, devenu olivâtre avec le temps.
Antoine et Marc considèrent cet endroit comme un havre de paix. De ce lieu stratégique, ils ont une vue à 360 degrés sur le monde environnant. La carte de la table d’observation est devenue invisible ; elle a été dévissée. Le paysage du jardin, lui, ne peut pas être volé, il appartient à tous les promeneurs. Maintenant qu’Antoine a trois pattes, c’est lui qui tend à ressembler à son bichon. Peu coiffé, le vieil homme est devenu l’observateur du quartier ; il ne se lasse pas d’errer dans le grand jardin dont il s’est approprié le banc principal. Il se déplace le plus souvent avec son chevalet, et sa canne. Orphelin depuis longtemps, son activité préférée – quand Pleinevie, qui n’est jamais loin, est essoufflé, à moins que ce soit Antoine qui s’assoit pour reprendre son air – est désormais d’observer son environnement et de le peindre.
Un peu sourd, Antoine est presque toujours muni de son appareil auditif. Afin de mieux capter les paroles du monde qui l’entoure, il enveloppe régulièrement son oreille droite de sa
main, en tournant la paume vers les interlocuteurs comme s’il disposait d’un haut-parleur. Son appareil a beau faire partie de lui, ces derniers temps il l’oublie de plus en plus à son domicile. Comme il n’exerce plus depuis de nombreuses années son travail de commercial, il passe son temps sur le banc qui semble avoir déteint sur ses yeux verts. Le ciel aussi se reflète dans la flaque d’eau proche du banc.
Anthony, un petit garçon surnommé Tony ou Tonio, habite tout près de là. Quand il n’est pas à l’école, il aime regarder Antoine peindre. Aujourd’hui, il profite du soleil en jouant avec ses petites voitures. L’aire de jeux entre les haies d’arbustes n’est pas loin. Il va y faire du toboggan et de la balançoire avec d’autres enfants. Antoine utilise souvent la petite cabane de l’aire de jeu pour stocker une partie de son matériel. Tony laisse également ses jeux dans cette caverne d’Ali Baba.
Tony s’assoit face à la fontaine, devant le café, près du vieil homme et de son chien. – J’ai huit ans. Et alors ? Antoine a eu huit ans aussi. Ça arrive à des tas de gens, rien d’exceptionnel. Tony ne voit pas bien quoi dire d’autre à son sujet, alors il ne dit rien. Puis, au bout d’un moment, de s’être ainsi confié au vieux monsieur, il se sent suffisamment confiant pour lui demander : – Je peux promener Pleinevie ? – Bien sûr, mais ne me le perds pas ! Profites-en pour me mouiller mes pinceaux à la fontaine, et me ramener de l’eau dans mon godet s’il te plaît.
Tony, content de se dégourdir les pattes, s’éloigne avec le chien – que quelqu’un ramènerait forcément s’il le perdait ; d’ailleurs Pleinevie retrouverait tout seul le chemin du banc. Il a plaisir à éclabousser les passants dans les flaques d’eau. Il vient justement de se secouer, et fait fuir ceux qui sont passés là au mauvais moment.
Usé par les années, Antoine a perdu l’énergie qui le caractérisait, ses articulations le font souffrir. Il ne se déplace plus aussi facilement que par le passé. Il conserve les idées claires, même si des souvenirs viennent parfois assombrir son humeur. Comme Antoine est toujours tourné vers les autres, les gens qui circulent autour de lui ont plaisir à se confier à lui. De bon conseil, il est toujours à l’écoute, jusque dans la vie intime.
Ce matin, il fait frais. C’est le premier jour du printemps, le jardinier municipal parcourt le jardin muni de sa brouette et tond régulièrement l’herbe sous l’œil désabusé d’Antoine. Il détruit ainsi les petits boutons d’or qui avaient juste fait leur apparition. Ils parlent tous deux des saisons qui se suivent ainsi que de la pluie et du beau temps. Les feuilles recouvrent les tilleuls et les magnolias. Le chêne, âgé de plus de cinq cents ans, et dont le feuillage a également fait son apparition, continue de croître. Sa taille est exceptionnelle. Ses fleurs, qu’on surnomme chatons, apparaissent.
Antoine a installé son chevalet, et les pinceaux se déplacent de haut en bas par touches successives sur le papier blanc. Les couleurs s’intensifient, et se diluent. Les détails et les dégradés apparaissent. Les couleurs fusionnent, les effets se fondent, les godets se vident, les tubes durcissent et sèchent.
Hommes et femmes s’asseyent régulièrement sur le banc, se confient à Antoine, puis retrouvent le sourire. Ils regardent les couches se succéder et les bâtonnets épaissir le trait. Le fond blanc n’est plus visible que sous les couleurs. L’épaisseur du grain satine finement et rigoureusement le décor. Les dépôts pigmentés sur les toiles laissent apparaître le rendu des motifs de la fontaine, du chêne et de la statue qu’il aime tant contempler et qui symbolise bien l’homme en train de méditer, semblant face à un dilemme. Antoine est fier de lui chaque fois qu’il peut réconforter les passants assis là et qui reprennent souvent goût à la vie. Son plus grand regret reste de ne pas être devenu psychologue. Sous les nuages, l’observateur au cœur d’artichaut découvre les cœurs des gens qui l’entourent.
À chacun sa façon de s’asseoir, que ce soit sur le milieu ou sur une des extrémités du banc. Certains ne posent qu’une fesse, l’autre dépassant alors dans le vide. Antoine et Tony observent ; seuls ou accompagnés, certains posent leur canne avant leur postérieur, d’autres se laissent tomber sur le banc vert avant de découvrir qu’ils ont déposé leur arrière-train sur le journal du jour. Leurs pantalons clairs donnent le change, et transforment la couleur originale. De la terrasse du café, on peut contempler le manège, non pas celui réservé aux enfants, mais celui des courbures de dos, des assises et des levées.
Du banc, bien ancré dans le sol qui peut ainsi accueillir tous les poids et toutes les morphologies, tous contemplent, dans leur ligne de mire le paysage qui les entoure. Grâce à la fontaine au fond, tout coule de source. Bercé, on peut rentrer chez soi les mains propres en oubliant la pression de la journée.
Hier, ils étaient cinq sur le banc, tous collés les uns aux autres, regardant au loin, presque dans la même direction à quelques degrés près. Certains se courbent, comme pour prier, d’autres se recroquevillent sur eux-mêmes. Antoine distingue même des personnes qui s’assoient de profil, une jambe pliée de chaque côté de la planche de bois. Les nourrices promènent les bébés en les berçant dans les poussettes avant de s’asseoir près d’Antoine. Les couvre-chefs, les bonnets, les capuches ou les chariots à emplettes traversent les allées, accompagnés des maîtresses de maison.
Le marché hebdomadaire prend place. Les melons y sont vendus bien mûrs, trois pour le prix de deux. On rentre chez soi avec le sentiment d’avoir fait une bonne affaire, même si deux melons partent aux ordures ensuite, peu importe. Au printemps dernier, la végétation fleurissait, le poissonnier offrait des jonquilles, aujourd’hui il ne propose plus que du persil et du citron aux clients. Les quelques tilleuls, les magnolias et les saules pleureurs apportent ombre, oxygène et humidité. Les premières plantes odoriférantes, telles les rosiers, les lavandes ou les chèvrefeuilles, tapissent le sol. Le vendeur de nappes découpe les toiles cirées au mètre. La pharmacienne vend les trousses de secours, apaise les genoux écorchés sur les cailloux blancs, et renseigne ses clients lorsqu’ils veulent savoir si les champignons ramassés le dimanche dans les bois sont comestibles ou vénéneux. La tête enfarinée dès le petit matin, le boulanger, aussi célèbre qu’Antoine, a fait cuire ses baguettes chaudes. En fin de journée, les croissants sont à un euro au lieu d’un euro trente et font concurrence aux crêpes et aux gaufres à la fleur d’oranger vendus par le célèbre gaufrier à l’angle de la rue voisine. Le restaurant-bar va bientôt fermer.
Les pigeons ont crotté le banc, le rendant moins vert. Ils picorent les sacs poubelles en plastique qui s’éventrent sur le sol. Les cafés sont gorgés de terrasses enfumées où les passants secs ou trempés ont plaisir à s’abriter et à se faire servir une boisson. Tous aiment contempler et suivre l’évolution des œuvres d’Antoine.
L’observateur, le banc et le café vivent tous trois en harmonie, tout comme la fontaine, le chêne et la statue, ou les trois pieds du chevalet, et les trois pattes d’Antoine. Le pastis est apprécié de tous. Aux alentours, les automobilistes recherchent parfois leurs engins de locomotion déplacés à la fourrière. Les contractuelles déposent des papillons verts sur les pare-brise des voitures. Les motards se garent sur les passages cloutés. Les toilettes publiques sont devenues payantes, comme les parkings. Seul le banc est encore gratuit à toute heure. Pleinevie a son endroit réservé pour uriner sans faire glisser les passants. Les lunettes de soleil sur les pommettes des passants n’empêchent ni de voir le fond des pensées, ni d’observer le paysage, quelle que soit la couleur des yeux. Au fil du temps, les visages se rident et bronzent malgré le ciel blanc laiteux et la pollution bien présente sur la capitale. Les écoliers attendent avec impatience la pause du goûter dans le parc, face à la fontaine. Une femme à la retraite a le temps de se promener avec ses petits-enfants qu’elle voit grandir en les gardant le mercredi et parfois pendant les vacances scolaires. Quel plaisir de se sentir proche de ses descendants, même si parfois on a peu
communiqué avec ses propres descendants ! Parfois des handicapés déposent leurs béquilles au bout du banc avant de se laisser tomber comme une loque. D’autres s’agrippent simplement avant de reprendre quelques forces. Certaines allées sont aménagées, à côté de la piste réservée aux patins à roulettes et du terrain de boules.
Antoine contemple le monde autour de lui. Il perçoit des bribes de conversations. Il en déduit le passé et la vie des gens. En fait, c’est sa propre vie qu’Antoine cherche à comprendre dans les habitudes d’autrui. Il est si connu dans les environs qu’une relation de complicité s’est établie entre lui et les occupants des bancs qui l’entourent. Les gens n’hésitent pas à venir de loin lui rendre visite. Ils souhaitent le découvrir et se confier à lui. On aime tenir compte de ses conseils. On le remercie souvent en lui apportant des mets préparés. Il appartient à toutes les familles de l’arrondissement, et existe au travers des gens qui l’entourent.
Lorsqu’il n’est pas à l’école ou chez lui à faire ses devoirs, Tony lui rend également visite. Il est devenu l’Observateur suppléant. Trop souvent, même si ses parents l’attendent, il préfère rester près d’Antoine et Pleinevie plutôt que de rentrer faire ses devoirs. Tony et le vieil homme ne se parlent pas vraiment, mais on pourrait croire qu’ils s’aiment, selon la définition d’Antoine de Saint-Exupéry : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder dans la même direction. »
Ce matin-là, leurs regards se posent sur Nicole, une dame d’âge mûr qui, par la force des choses, doit s’adapter aux nouvelles technologies. Elle ne veut plus entendre parler de son âge, d’ailleurs elle a stoppé le compteur des années depuis longtemps. Elle attache de l’importance à donner la meilleure image d’elle-même. Elle est très souvent dans les magasins afin d’être à la mode. Elle tente d’assortir ses tenues à ses sacs et à ses chaussures. Les nuages voilent le chêne, on devine les formes de la statue et l’eau qui coule. On entend Nicole gémir :
Je débute en informatique
Son petit-fils s’assoit à côté d’elle et dépose son ordinateur portable sur ses genoux, tapote un peu, contemple des photos. Il lui dispensera son cours à la maison, un peu plus tard. Tout en regardant le coureur en jogging qui slalome entre Antoine, le chêne, la statue, et la fontaine, elle se plaint : – Toute ma vie j’ai souhaité être forte, inattaquable, ne dépendre de personne, m’assumer, me montrer sous mon meilleur jour. Ayant peur d’être ridicule, d’être jugée, j’ai toujours tout fait pour ne pas laisser paraître mes lacunes, mes souffrances, et voilà que le mot « informatique » réduit ma personnalité à celle que j’ai toujours refoulée. Je ne peux plus cacher mes faiblesses. J’ai déjà accepté de devenir sénior, car je n’avais pas le choix, cela m’a été imposé par les années qui se sont accumulées contre mon gré, je dois maintenant admettre l’inévitable : je suis devenue hors circuit. Je suis restée moi malgré tout, pensez ce que vous voulez, cela ne me changera pas et n’aura pas d’impact sur ma façon de vivre et de penser. Bon d’accord, j’ai acheté un ordinateur. À cause de mes petits-enfants qui m’encourageaient à maîtriser l’informatique, et son environnement. C’est ridicule ! Je suis devenue dépendante de mon petit-fils. J’ai l’impression d’être devenue sa petite-fille : même s’il me considère comme une bonne élève, je n’ai plus mes marques. C’est assez fou de constater combien certains se sont vite mis à l’utilisation des nouvelles technologies. J’ai un siècle et demi de retard et je ne m’y fais pas. Je n’obtiens jamais les effets escomptés, les lettres, les lignes et les courbes se déplacent bizarrement sur l’écran. Depuis l’achat de ce maudit ordinateur, ma vie s’est transformée...
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