Un océan sans rivage. Ibn Arabî, le Livre et la Lo

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Immense, difficile, controversée, l'œuvre d'Ibn Arabî (1165-1240) n'en a pas moins marqué de son empreinte huit siècles de vie spirituelle en Islam, du Maghreb à l'Extrême-Orient. Son auteur l'affirme tout entière puisée dans le Coran, l' " océan sans rivage ". C'est ce que Michel Chodkiewicz a entrepris de vérifier dans cette étude qui analyse de nombreux textes, parmi lesquels cette somme prodigieuse que constituent les Futûhât Makkiyya, les " Illuminations de La Mecque ".


Cet ouvrage met en évidence les principes herméneutiques qui gouvernent Ibn Arabî dans l'interprétation du livre : loin d'âtre allégorique, l'exégèse la plus profonde et la plus neuve naît toujours chez lui de la plus scrupuleuse attention à la lettre. Il montre aussi qu'en tous ses écrit le Coran est visiblement ou invisiblement présent à la fois dans la texture de l'enseignement qu'ils enferment et dans la structure qui en ordonne l'exposé, révélant ainsi la cohérence d'une subtile architecture dont la logique échoue à rendre compte.


Ce livre fait apparaître enfin que, pour Ibn Arabî, le voyage initiatique est un voyage dans la Parole divine elle-même. Mais la Révélation n'est pas seulement message, anamnèse de vérités perdues : elle est Loi, rappel aux créatures du statut de leurs " exemplaires éternels ". Et c'est sous la conduite de la Loi, dans la plus rigoureuse observance de ses prescriptions, que doit s'accomplir, à travers les " demeures du Coran ", cette ascension au terme de laquelle la sainteté atteint sa plénitude.


Publié le : vendredi 27 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021334296
Nombre de pages : 224
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couverture

La Librairie du XXIe siècle

Sylviane Agacinski, Le Passeur de temps. Modernité et nostalgie.

Sylviane Agacinski, Métaphysique des sexes. Masculin/féminin aux sources du christianisme.

Sylviane Agacinski, Drame des sexes. Ibsen, Strindberg, Bergman.

Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.

Henri Atlan, Tout, non, peut-être. Éducation et vérité.

Henri Adan, Les Étincelles de hasard I. Connaissance spermatique.

Henri Adan, Les Étincelles de hasard II. Athéisme de l’Écriture.

Henri Atlan, L’Utérus artificiel.

Henri Atlan, L’Organisation biologique et la Théorie de l’information.

Marc Augé, Domaines et Châteaux.

Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.

Marc Augé, La Guerre des rêves. Exercices d’ethno-fiction.

Marc Augé, Casablanca.

Marc Augé, Le Métro revisité.

Marc Augé, Quelqu’un cherche à vous retrouver.

Jean-Christophe Bailly, Le Propre du langage. Voyages au pays des noms communs.

Jean-Christophe Bailly, Le Champ mimétique.

Marcel Bénabou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale.

R. Howard Bloch, Le Plagiaire de Dieu. La fabuleuse industrie de l’abbé Migne.

Remo Bodei, La Sensation de déjà vu.

Ginevra Bompiani, Le Portrait de Sarah Malcolm.

Julien Bonhomme, Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine.

Yves Bonnefoy, Lieux et Destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de France (1981-1993).

Yves Bonnefoy, L’Imaginaire métaphysique.

Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud.

Philippe Borgeaud, La Mère des Dieux. De Cybèle à la Vierge Marie.

Philippe Borgeaud, Aux origines de l’histoire des religions.

Jorge Luis Borges, Cours de littérature anglaise.

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques.

Italo Calvino, La Machine littérature.

Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance.

Paul Celan, Le Méridien & autres proses.

Paul Celan, Renverse du souffle.

Paul Celan et Ilana Shmueli, Correspondance.

Paul Celan, Partie de neige.

Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage. Ibn Arabi, le Livre et la Loi.

Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie.

Hubert Damisch, Un souvenir d’enfance par Piero della Francesca.

Hubert Damisch, CINÉ FIL.

Luc Dardenne, Au dos de nos images, suivi de Le Fils et L’Enfant, par Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Michel Deguy, À ce qui n’en finit pas.

Daniele Del Giudice, Quand l’ombre se détache du sol.

Daniele Del Giudice, L’Oreille absolue.

Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims.

Mireille Delmas-Marty, Pour un droit commun.

Marcel Detienne, Comparer l’incomparable.

Marcel Detienne, Comment être autochtone. Du pur Athénien au Français raciné.

Milad Doueihi, Histoire perverse du cœur humain.

Milad Doueihi, Le Paradis terrestre. Mythes et philosophies.

Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique.

Milad Doueihi, Solitude de l’incomparable. Augustin et Spinoza.

Jean-Pierre Dozon, La Cause des prophètes. Politique et religion en Afrique contemporaine, suivi de La Leçon des prophètes par Marc Augé.

Pascal Dusapin, Une musique en train de se faire.

Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie.

Rachel Ertel, Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive.

Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Le Cours ordinaire des choses dans la cité au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Des lieux pour l’histoire.

Arlette Farge, La Nuit blanche.

Alain Fleischer, L’Accent, une langue fantôme.

Alain Fleischer, Le Carnet d’adresses.

Lydia Flem, L’Homme Freud.

Lydia Flem, Casanova ou l’Exercice du bonheur.

Lydia Flem, La Voix des amants.

Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents.

Lydia Flem, Panique.

Lydia Flem, Lettres d’amour en héritage.

Lydia Flem, Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils.

Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite.

Nadine Fresco, La mort des juifs.

Françoise Frontisi-Ducroux, Ouvrages de dames. Ariane, Hélène, Pénélope…

Marcel Gauchet, L’Inconscient cérébral.

Jack Goody, La Culture des fleurs.

Jack Goody, L’Orient en Occident.

Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page.

Jean-Claude Grumberg, Mon père. Inventaire, suivi de Une leçon de savoir-vivre.

François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.

Daniel Heller-Roazen, Écholalies. Essai sur l’oubli des langues.

Jean Kellens, La Quatrième Naissance de Zarathushtra. Zoroastre dans l’imaginaire occidental.

Jacques Le Brun, Le Pur Amour de Platon à Lacan.

Jean Levi, Les Fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine ancienne.

Jean Levi, La Chine romanesque. Fictions d’Orient et d’Occident.

Nicole Loraux, Les Mères en deuil.

Nicole Loraux, Né de la Terre. Mythe et politique à Athènes.

Nicole Loraux, La Tragédie d’Athènes. La politique entre l’ombre et l’utopie.

Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée.

Charles Malamoud, Le Jumeau solaire.

Charles Malamoud, La Danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne.

François Maspero, Des saisons au bord de la mer.

Marie Moscovici, L’Ombre de l’objet. Sur l’inactualité de la psychanalyse.

Michel Pastoureau, L’Étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés.

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental.

Michel Pastoureau, L’Ours. Histoire d’un roi déchu.

Georges Perec, L’infra-ordinaire.

Georges Perec, Vœux.

Georges Perec, Je suis né.

Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques.

Georges Perec, L. G. Une aventure des années soixante.

Georges Perec, Le Voyage d’hiver.

Georges Perec, Un cabinet d’amateur.

Georges Perec, Beaux présents, belles absentes.

Georges Perec, Penser/Classer.

Michelle Perrot, Histoire de chambres.

J.-B. Pontalis, La Force d’attraction.

Jean Pouillon, Le Cru et le Su.

Jérôme Prieur, Roman noir.

Jacques Rancière, Courts Voyages au pays du peuple.

Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir.

Jacques Rancière, La Fable cinématographique.

Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels.

Jean-Michel Rey, Paul Valéry. L’aventure d’une œuvre.

Jacqueline Risset, Puissances du sommeil.

Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.

Olivier Rolin, Suite à l’hôtel Crystal.

Olivier Rolin & Cie, Rooms.

Charles Rosen, Aux confins du sens. Propos sur la musique.

Israel Rosenfield, « La Mégalomanie » de Freud.

Jean-Frédéric Schaub, Oroonoko, prince et esclave. Roman colonial de l’incertitude.

Francis Schmidt, La Pensée du Temple. De Jérusalem à Qoumrân.

Jean-Claude Schmitt, La Conversion d’Hermann le Juif. Autobiographie, histoire et fiction.

Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.

Michel Schneider, Baudelaire. Les années profondes.

David Shulman, Velcheru Narayana Rao et Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps. Écrire l’histoire en Inde.

David Shulman, Ta’ayush. Journal d’un combat pour la paix. Israël Palestine, 2002-2005.

Jean Starobinski, Action et Réaction. Vie et aventures d’un couple.

Jean Starobinski, Les Enchanteresses.

Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse.

Antonio Tabucchi, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa. Un délire.

Antonio Tabucchi, La Nostalgie, l’Automobile et l’Infini. Lectures de Pessoa.

Antonio Tabucchi, Autobiographies d’autrui. Poétiques a posteriori.

Emmanuel Terray, La Politique dans la caverne.

Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.

Camille de Toledo, Le Hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne, suivi de L’Utopie linguistique ou la pédagogie du vertige.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et Religion en Grèce ancienne.

Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique.

Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines.

Jean-Pierre Vernant, La Traversée des frontières. Entre mythe et politique II.

Nathan Wachtel, Dieux et Vampires. Retour à Chipaya.

Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes.

Nathan Wachtel, La Logique des bûchers.

Catherine Weinberger-Thomas, Cendres d’immortalité. La crémation des veuves en Inde.

Natalie Zemon Davis, Juive, Catholique, Protestante. Trois femmes en marge au XVIIe siècle.

à D. C.
en mémoire
et en gage

Ô mon bien-aimé ! Que de fois Je t’ai appelé sans que tu M’entendes !

Que de fois Je me suis fait voir sans que tu Me regardes !

Que de fois Je me suis fait parfum sans que tu Me respires !

Que de fois Je me suis fait nourriture sans que tu Me goûtes !

Comment se fait-il que tu ne Me sentes pas dans ce que tu respires ?

Comment ne Me vois-tu pas, ne M’entends-tu pas ?

Je suis plus savoureux que toute chose savoureuse,

Plus désirable que toute chose désirable,

Plus parfait que toute chose parfaite.

Je suis la Beauté et la Grâce !

Aime-Moi et n’aime rien d’autre

Désire-Moi

Que Je sois ton seul souci à l’exclusion de tout souci !

Ibn Arabî, « Théophanie de la Perfection »

Avant-propos


C’est à Michel Vâlsan que je dois d’avoir découvert, il y a quarante ans, l’œuvre d’Ibn Arabî et c’est sous sa conduite que j’en ai entrepris l’étude. C’est donc à sa mémoire que s’adresse en premier lieu ma reconnaissance.

Par leurs contributions personnelles aux recherches akbariennes, par l’aide que plusieurs d’entre eux m’ont apportée dans la collecte de manuscrits ou de documents d’accès malaisé, Claude Addas, Bakri Aladdin, Hamid Algar, William Chittick, Roger Deladrière, Denis Gril, Souad Hakim, Riyâd al-Mâlih, Abdelbaki Meftah, James Morris, Mustafa Tahrali, Osman Yahia ont mérité ma très amicale gratitude.

Certains des thèmes développés dans les pages qui suivent ont été initialement abordés de manière plus succincte dans les communications que j’ai présentées lors de divers colloques : « Mystique, culture et société » (Groupe d’histoire comparée des religions, Paris-Sorbonne, 1983) ; « Modes de transmission de la culture religieuse en islam » (Department of Near Eastern Studies, Princeton, 1989) ; « The Legacy of Persian Mediaeval Sufism » (School of Oriental and African Studies, Londres, 1990) ; « L’héritage mystique d’Ibn Arabî » (Université d’Oran, 1990) ; « Congrès international pour le 750anniversaire de la mort d’Ibn Arabî » (Murcie, 1990) ; « The Concept of Man in the Traditional Cultures of the Orient » (Institut de philosophie de l’Académie des sciences, Moscou, 1990). Sans les invitations qui m’ont été faites de participer à ces rencontres, je ne me serais sans doute jamais décidé à prendre la plume. Je remercie donc tout particulièrement les professeurs Michel Mes-lin, Avram Udovitch, H. T. Norris, L. Lewisohn, Alfonso Carmona Gonzalez, Mohammed Mahieddin et Marietta Stepaniants.

Ma fille Agnès Chodkiewicz a bien voulu déchiffrer et transcrire le manuscrit de ce livre. Je suis donc, une fois de plus, son débiteur.

M. C.

Transcription des mots arabes


Nous avons, dans un but de simplification technique et d’économie, renoncé à l’emploi des signes diacritiques. Le ‘ayn n’est donc signalé (au milieu ou à la fin d’un mot) que par une apostrophe comme l’est (au milieu d’un mot seulement) le hamza ; les consonnes emphatiques ne se distinguent pas des autres, ni la spirante glottale sourde hâ’ de la spirante pharyngale sourde ḥâ’. Le système utilisé est par conséquent le suivant :

 a, â, i, î, u, û, ay, aw.  al- et l- (même devant les lettres « solaires »).

Voyelles : a, â, i, î, u, û, ay, aw.

Articles : al- et l- (même devant les lettres « solaires »).

Liste des abréviations utilisées


Cor. : Coran (le numéro d’ordre de la sourate et celui du verset sont placés à la suite et séparés par le signe :). Toutes les références renvoient à l’édition égyptienne standard de 1923 (version de Hafs).

El : Encyclopédie de l’Islam (El1 : 1re édition ; El2 : 2édition).

Fus. : Ibn Arabî, Fusûs al-hikam, édition critique d’A. A. Afîfî, Beyrouth, 1946.

Fut. : Ibn Arabî, Al-futûhât al-makkiyya, Bûlâq, 1329 h. (4 vol.). Les références à cette édition sont éventuellement complétées par des renvois à l’édition critique (en cours de parution) de M. Osman Yahia, signalée par le sigle O.Y. suivi du numéro du volume et de celui de la page.

GAL : C. Brockelmann, Geschichte der Arabischen Literatur, Leyde, 1945-1949.

Rasâ’il : Rasâ’il Ibnu l-Arabi, Haiderabad, 1948.

RG : Répertoire général des œuvres d’Ibn Arabî établi par Osman Yahia dans son Histoire et Classification de l’œuvre d’Ibn Arabî, Damas, 1964. Ce sigle est suivi d’un chiffre correspondant au numéro d’ordre de l’œuvre considérée dans la classification d’O. Yahia.

Taj. : Kitâb al-tajalliyât, édition O. Yahia, publiée dans la revue Al-mashriq, 1966-1967.

Introduction


Energique défenseur d’Ibn Arabî, le juriste égyptien Ibn Hajar al-Haytamî, qui vécut au XVIe siècle, concédait cependant quelques excuses à ses accusateurs : ses écrits, disait-il, « en raison de la subtilité de leurs significations, de la finesse de leurs allusions, de l’obscurité de leur structure », sont pour le commun des hommes un « poison mortel »1. Le souci légitime de protéger la foi des ignorants conduit certains docteurs de la loi à de coupables excès de zèle, déclarait-il en substance, mais il reste vrai qu’Ibn Arabî ne peut être mis entre toutes les mains.

Des témoignages plus récents démontrent en tout cas que l’œuvre du Shaykh al-Akbar ne livre pas aisément ses secrets. Quelques années avant la dernière guerre mondiale, Nicholson suggéra à l’un de ses étudiants égyptiens de lire les œuvres d’Ibn Arabî. Cet étudiant — il s’agit d’Abû 1-Alâ Afîfî, à qui l’on doit entre autres un livre bien connu, The Mystical Philosophy of Muhyid Din Ibnul Arabi2 — confessa plus tard3 qu’après plusieurs lectures des Fusûs et de leur commentaire par Qâshânî il n’avait toujours rien compris à ce texte : chaque mot pris isolément était clair mais la signification de la plupart des phrases lui échappait. « C’est la première fois, déclara-t-il à Nicholson, que j’éprouve autant de difficulté à comprendre un livre écrit en arabe. » La perplexité des premiers orientalistes qui s’intéressèrent au Shaykh al-Akbar n’apparaît pas moindre : Clément Huart ne cache pas l’embarras que lui inspire sa « fantaisie désordonnée4 ». Arberry déplore la « confusion de l’univers mental d’Ibn Arabî » et « son vocabulaire technique hétérogène et incohérent »5. Rom Landau déclare que « ses ambiguïtés et ses contradictions peuvent nous conduire au bord du désespoir » et prévient quiconque voudrait étudier ses ouvrages que seule une très profonde admiration peut l’encourager « à affronter les innombrables difficultés qu’Ibn Arabî a jugé nécessaire de créer »6.

La complexité d’une doctrine qui embrasse dans une vertigineuse synthèse tous les domaines des sciences traditionnelles, de la jurisprudence à la métaphysique, les formulations souvent paradoxales ou énigmatiques qu’en donne le Shaykh al-Akbar, l’immensité enfin d’une œuvre qui compte des dizaines de milliers de pages paraissent en effet bien propres à décourager la diffusion de l’enseignement akbarien. Mais ce massif corpus n’est pas seulement réputé obscur. Il est aussi, en islam, dénoncé très régulièrement depuis plus de sept siècles comme hérétique et ces polémiques se poursuivent de nos jours avec la même vigueur qu’à l’époque d’Ibn Taymiyya. Chez les maîtres du soufisme eux-mêmes, les mises en garde sont fréquentes. La lecture des Fusûs et des Futûhât est souvent déconseillée aux novices, pour des raisons dont les remarques d’Ibn Hajar font pressentir la nature. Toutes les conditions paraissent donc réunies pour réserver la connaissance des idées d’Ibn Arabî à d’étroits milieux de lettrés que n’intimident ni la difficulté de l’œuvre, ni les condamnations des juristes (fuqahâ, sing. faqîh). Or il n’en est rien.

De nombreux chercheurs ont signalé l’étendue dans l’espace géographique — du Maghreb à l’Extrême-Orient — de l’influence d’Ibn Arabî. Mais il importe plus encore de mesurer et de comprendre la profondeur de cette influence : l’empreinte de l’enseignement akbarien ne s’est pas seulement imprimée en effet sur le soufisme « intellectuel ». Elle peut être détectée aussi dans un univers confrérique qui brasse les classes sociales et les niveaux de culture les plus divers. Les « connaisseurs » (ou les « gnostiques » : al-ârifûn) à qui Ibn Hajar réserve la lecture d’Ibn Arabî ne se trouvent pas toujours parmi les détenteurs patentés du savoir. Inversement, les « ignorants » pour qui les Fusûs ou les Futûhât seraient un « poison mortel » se recrutent souvent parmi les clercs.

Dans l’ouvrage qu’il a consacré au soufi marocain Al-Yûsî (ob. 1691)7 et où il insiste sur la dette considérable de ce dernier envers Ibn Arabî8, Jacques Berque attire à ce propos l’attention sur la fusion, en ce Maroc du XVIIe siècle, de « deux courants d’hagiologie populaire et de spéculation savante » : « Le mysticisme du temps, écrit-il, combine la tradition la plus savante venue d’Andalousie ou d’Orient avec une poussée rurale9. » Ces remarques ne valent pas seulement pour Al-Yûsî et les Marocains de son époque mais doivent sans doute être généralisées, comme en atteste la très large circulation de notions fondamentales qui ont leur origine dans l’œuvre du Shaykh al-Akbar. Une recherche exhaustive sur les modalités et les canaux de cette diffusion réclamerait l’analyse de textes innombrables appartenant à divers domaines linguistiques et de multiples enquêtes sur le terrain. Sur une base documentaire beaucoup plus modeste, il paraît cependant possible d’illustrer certains aspects de ce phénomène et de suggérer quelques indications à ceux qui se proposeraient de déceler les signes, souvent discrets, de cette imprégnation akbarienne et d’en élucider les mécanismes. Le problème, de toute évidence, ne concerne pas seulement les spécialistes d’Ibn Arabî : au-delà de considérations qui intéressent l’histoire des idées, la question posée est aussi celle de la distance qui sépare le soufisme « lettré » du soufisme « populaire ».

Les chercheurs dont les travaux portent sur le Shaykh al-Akbar et sa postérité intellectuelle ont, très naturellement, privilégié l’étude de la littérature « noble » — celle de ses grands disciples ou commentateurs : Qûnawî, Jîlî, Qâshânî, Jâmî, etc. Cette étude n’est pas à négliger dans la perspective que nous venons d’indiquer : la dispersion géographique des manuscrits de ces auteurs, le nombre, la date et la localisation des éditions imprimées de leurs œuvres apportent des indications importantes sur les possibilités d’accès à la doctrine akbarienne à tel ou tel moment, en tel ou tel lieu. Mais il est essentiel de prendre en compte aussi des auteurs plus modestes, de réputation purement locale, voire même des écrits anonymes ou d’auteurs difficiles à identifier.

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