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Un parfum d'amour éternel

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Nathalie et Marceau s'aiment. Nathalie et Marceau se marient. Leur union donnera naissance à cinq enfants. Ils possèdent un petit domaine agricole qu'ils n'auront de cesse d'agrandir et de diversifier pour mettre leur famille à l'abri du besoin. Cependant, les malheurs n'épargneront pas les Teissier.
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Couverture
Le goût d’écrire est venu àMireille Pluchardlors de ses recherches généalogiques. Est née alors une trilogie, la saga des Teissier, n arrant la vie de sept générations de ses ancêtres. Passionnée d’Histoire et d’histoires, Mireille Pluchard brosse les portraits de personnages attachants et sait entraîner le lecteur dans des intrigues palpitantes.
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Halix de Bagard, Terre de poche
L'Étoffe des jours La Tresse d’or, Terre de poche Le Mas de la Sarrasine Le Moulin du Prieuré Le Petit Bâtard Le Puits Sans-Nom, Terre de poche, prix de la ville d’Hagondange 201 1 Les Diamants noirs Les Sentes buissonnières En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©De Borée, 2015
MIREILLEPLUCHARD UN PARFUM D'AMOUR ÉTERNEL
Première partie NATHALIE
À Nathalie et Marceau, ceps noueux et enlacés à l’image de Philémon et Bau cis, éternellement enracinés dans leur mas cévenol.
I
La couronne de perles
ATHALIELE SILENCE de la maison. Près d'elle, dans son berceau SAVOURAIT N d'osier, le petit Kléber dormait, repu. Seule la ch eminée troublait cette quiétude inhabituelle de ses crépitements joyeux et réconfortants. Trois têtes brunes et une dont les tempes et la nuq ue grisonnaient contemplaient un nouveau-né qui gesticulait dans ce nid de dentelle blanche auquel une servante avisée venait d’ajouter un nœud de satin rose. Pelotonnée dans l'un des fauteuils de paille dispos és devant l'âtre, l'adolescente se laissait envelopper par ce bien-être rare au point d'en oublier ses pieds meurtris par les longues marches de la semaine écoulée, son nez roug e et irrité à cause d'un gros rhume qui n'en finissait pas et ses cheveux poisseu x des vapeurs permanentes de la filature. Nathalie avait eu quatorze ans au mois d'août et, j usqu'alors, rien dans sa silhouette filiforme n'avait laissé deviner la jeune fille qui allait naître ; petite, maigrichonne, brune de teint et de cheveux, telle était l'image que lui aurait renvoyée une psyché si elle avait eu l'idée de l'interroger. Mais Nathalie alliait à cette allure de gamine un t empérament de garçon manqué qui l'éloignait de toute considération coquette et la r approchait d'Albin, son frère de deux ans son cadet. Télémaque Marion, le père de Nathalie, se réjouissa it de cet état de fait, lui qui faisait peu cas des minauderies féminines. - Il n'est pas encore né, celui qui épousera ma Nat halie ! disait-il à la cantonade. C'est qu'elle en abattra du boulot, la diablesse, e t une femme comme elle, ça se mérite, parole de Télémaque ! L'aimait-il son mythologique et hellénique prénom ! Et avec quelle conviction le revendiquait-il au quidam sourcilleux qui s'en éton nait ! Au point de ponctuer bon nombre de ses phrases par un « Parole de Télémaque ! » propre à laisser son interlocuteur pantois. La mère de Nathalie, peu coutumière d'élans de tend resse - le travail, les petits, la maison, la vie enfin , avait une façon bien personn elle de câliner ses enfants : elle les affublait de diminutifs affectueux, plus ou moins b ien seyants et vivait ainsi l'âme en paix nourrie de l'amour qu'elle leur dispensait. - Thalie, va chercher deux seaux d'eau à la fontain e. Essaie de ne pas tremper tes jupons en allant trop vite ! Thalie ! Elle ne se plaignait pas, la caresse de ce nom qui traînait avec l'accent cévenol « Thaliiie » valait tous les baisers matern els jamais reçus. - Binbin, va vite faire une provision de bois avant que la nuit tombe. Binbin ! Albin était furieux et ne trouvait pas de consolation à sa misère morale car tout le village de Bagard l'appelait Binbin, les un s en toute innocence affectueuse, certains avec un petit sourire sarcastique, et les gamins, impitoyables, avec force moqueries à la clé. Deux personnes pourtant lui rendaient sa fierté : s on père et Nathalie qui l'appelaient Albin ; en échange, il admirait l'un et adorait l'a utre.
Juliette-Camille, la petite sœur, se hâtait de répo ndre quand on l'appelait Miette, surnom sorti de l'imagination maternelle, qui lui s eyait si bien au point que toute la famille l'avait adopté. Petite, maigrelette, le vis age lisse et minuscule, une miette d'enfant était sortie des entrailles de Mme Marion un matin de janvier 1885. Contre toute crainte, étant donné sa difficulté à pousser son premier cri, elle s'était obstinée à vivre, tenait peu de place, faisait peu de bruit ma is existait ! - Nous l'appellerons Juliette-Camille, avait décidé la jeune accouchée. Puis elle avait ajouté : - Et moi, je l'appellerai Miette. - Pour une fois, ma femme, je te donne raison. Va p our Miette. Parole de Télémaque, ça lui va bien ! Thalie somnolait presque tant la chaleur de la pièc e engourdissait ses membres endoloris ; une bûche brûlée en son milieu tombant des chenets la fit sursauter. Elle jeta un coup d'un œil sur Kléber toujours endormi e t sourit en parlant au bébé : - Tu es encore trop jeune, Kléber, pour que notre m ère te dote d'un petit nom gentil, mais cela ne tardera pas. Courage, petit frère, je crains le pire. Un peu d'humour, moins de rudesse dans la voix et m ille autres petits détails : l'adolescente était en train de changer ! À l'insta r de ces chenilles enrobées dans leur chape de soie qu'elle ébouillantait à longueur de j ournée à la filature de la Madeleine, elle essayait de s'évader du cocon de l'enfance. Pour cela, il lui faudrait du temps, des maladresse s, et des jours noirs où l'enveloppe se referme et vous tient prisonnière ; mais les fer ments de vie qui poussaient l'adolescente à s'épanouir étaient une sève puissan te, entêtée et à coup sûr victorieuse. L'avenir de Nathalie était hors de la gangue familiale. À elle de le construire. Après avoir éparpillé les tisons sur lesquels elle posa une bûche de chêne, elle se laissa reprendre par sa rêverie mi-lucide, mi-embru mée. Cette journée de grâce, ainsi nommait-elle ce diman che exceptionnel et bienfaisant, elle le devait à sa mère qui, si elle manquait de t endresse ou de temps pour l'exprimer, se voulait attentive à la santé de ses enfants. 1 - Miette et Binbin vont partiroliver avec toi, Télémaque ; moi, je viendrai vous rejoindre dès qu'il aura tété, avait-elle dit en pressant le petit Kléber contre son sein. - Et Nathalie ? questionna le père. - Thalie a pris froid, elle restera dedans à survei ller Kléber. Télémaque, peu habitué à une quelconque sollicitude envers un nez qui coule, haussa ses maigres épaules. - C'est nouveau, ça ! grogna-t-il en sortant, suivi de Miette et d'Albin, bien emmitouflés.
* * *
Avant d'être la mère de ses propres enfants, Léonie Marion avait été celle de ses nombreux frères et sœurs. Première-née au foyer de Jules et Julie Travier, la petite Léonie avait vu le jour en 1860, dans la ferme fami liale plantée au milieu de l'océan
verdoyant des vignes et protégée au nord par la fal aise abrupte du massif du Bougerlan. Bien vite, les enfants s'étaient succédé, épuisant Julie et accablant Léonie de charges lourdes pour la fillette sensible et passio nnée qu'elle était. Les temps, cependant, n'étaient pas à la révolte et Léonie, ra valant ses élans émotifs, s'occupait de ses petits frères et sœurs avec soin, quoique sa ns passion ; elle acceptait la mort qui en fauchait un sur trois, résignée dans une évi dence qui jalonnait sa vie : - Dieu qui pourvoit à toutes choses nous en enverra un autre dans quelques mois ! En 1879, à peine âgée de dix-neuf printemps, elle p assa le flambeau familial à sa sœur puînée Julie-Anna et accepta d'unir sa vie à c elle de Télémaque Marion, fils de menuisier et menuisier lui-même. Le matin de ses noces, elle reçut de son père le pr emier et unique cadeau de sa vie qui trônait toujours sur la commode, dans leur cham bre. D'un emballage sommaire, elle avait extirpé avec précaution un écrin, une sorte d e reliquaire en métal doré recouvert d'un dôme de verre. À l'intérieur, sur un coussin d e velours nacarat, étincelait une couronne de fleurs d'un blanc moiré et de perles na crées tels de petits grains de riz. Comme à son ordinaire, Léonie, impassible, n'exprim a ni joie ni étonnement, mais dans sa maigre poitrine son cœur cognait au point q u'elle pensait mourir. - C'est pour moi, père ? parvint-elle à articuler d 'une voix qu'elle voulut assurée mais qui, malgré elle, chevrotait. - Et pour qui d'autre, bêtasse ? plaisanta Jules Travier, gagné lui aussi par l'évidente émotion qui étreignait sa fille. Ce fut Julie-Anna, sa « remplaçante », qui sortit l a couronne de son écrin et la posa sur la tête de sa sœur. Avec délicatesse, elle y fixa un léger voile qui moussa autour du visage de Léonie. - Que tu es belle, ma sœur ! s'exclama-t-elle en re culant d'un pas. M. Marion a bien de la chance ! - Ce sera bientôt ton tour, ma Julianne. Alors notre père saura te parer et tu seras la plus jolie mariée du monde.
* * *
Le petit Kléber se mit à geindre. Dans sa profonde somnolence, Nathalie, fiévreuse, n'entendit pas tout de suite. Le gamin se mit à bra iller. Réveillée en sursaut, la jeune fille se précipita vers le berceau. Elle s'enquit d e la chaleur du front du nourrisson, tapota la paillasse de feuilles de maïs bruissantes et donna quelques mouvements de balancier à la couche, ce qui calma l'enfant et le rendormit. Avait-elle rêvé d'une jeune femme en voile blanc ? Un désir irrésistible la poussa dans la chambre de ses parents où elle savait trouv er, sur la commode, la couronne qu'elle et sa sœur contemplaient en cachette sans m ême effleurer le globe du doigt. - Comme vous deviez être belle, maman ! s'exclama-t -elle, le cœur gonflé d'admiration. Et moi, se dit-elle soudain, serai-je une jolie mariée ? Sans réfléchir, elle souleva le globe, prit la cour onne passablement fanée et jaunie, mais encore si éblouissante à ses yeux, et la posa sur sa tête.
Thalie ne le savait pas ; peut-être le devinait-ell e dans ses aspirations d'adolescente… En fait, en quelques mois, elle étai t devenue l'esquisse réussie d'une presque femme. Oh, elle avait peu grandi mais son c orps avait trouvé une harmonie gracieuse, sa minceur était devenue légèreté, ses f ormes plates ou anguleuses s'adoucissaient en arrondis moelleux. Thalie n'était plus une enfant et la jeune fille qu i dansait dans son rêve n'était pas sa mère : c'était elle sous la parure de fleurs d'oran ger. Elle sentait virevolter autour de ses épaules un vaporeux voile de tulle retenu par l a coiffure perlée, une robe blanche bouillonnait sur ses hanches tandis qu'un jeune hom me élégant lui tendait la main. Oubliés les pieds douloureux, le nez qui coule et l es cheveux collants ! Elle vola vers l'imaginaire inconnu, heurtant dans son élan l e globe en verre qui se fracassa sur le sol, brisé en mille morceaux. Le rêve s'était envolé et avec lui la coquetterie n aissante de Nathalie. - Père avait raison, j'aurais mieux fait d'aller cu eillir les olives. Après tout, je n'étais pas très malade, ni même trop fatiguée. Penser aux olives rondes et douces à cueillir lui f aisait oublier un instant les brisures de verre éparses dans la chambre. - Maudite couronne ! dit-elle en reposant l'objet d e sa vanité sur son coussinet incarnat. Elle balaya soigneusement la chambre, récupérant de s morceaux de verre dans les moindres recoins. - Il ne manquerait plus qu'ils s'entaillent les pie ds ! pensait-elle, attentive au plus petit éclat dans la pièce déjà assombrie par la tom bée du jour. Faire disparaître toute trace de sa bêtise était un e chose, l'avouer en était une autre qu'il faudrait assumer et certainement réparer car Léonie tenait à sa parure de noce comme à la prunelle de ses yeux. - Ce n'est pas de sitôt qu'on remplacera mes horrib les galoches, pensa-t-elle et, tout à coup, ses pieds redevinrent douloureux.
1.Cueillir les olives.
II
L'olivette
A COLLINE PROCHE EXHALAIT son parfum hivernal de farigoule et de genêts L fanés mêlé aux effluves résineux des pommes de pin se détachant des branches ; le vent du nord qui la traversait roulait ces odeur s familières jusqu'à l'olivette où s'activaient Télémaque Marion et sa famille. Ce terrain en pente douce, planté d'oliviers au tro nc noueux, ratissé et bien tenu, oasis d'un vert céladon dans la garrigue environnante, pr oduisait bon an mal an non seulement la consommation de la famille, mais perme ttait aussi la vente d'une partie de la récolte au moulinier d'Anduze. - Encore un arbre et je rentre, annonça Léonie. Mie tte viendra avec moi. Toutes ses décisions concernant les enfants étaient indiscutables ; Télémaque le savait et, bien qu'il eût agi différemment en maint es occasions, il se contentait d'entériner les prises de position de son épouse d' un sourire moqueur au mieux, d'une mimique narquoise au pire. Léonie ne s'en offusquai t pas et se satisfaisait de ses propres décisions : n'avait-elle pas eu, à ce jour, quatre enfants, tous vivants et en bonne santé ? Une grâce divine quand elle pensait à tous ses petits frères et sœurs qu'elle avait vus naître et mourir dans une presque indifférence ! Elle laissait ronchonner Télémaque, indulgente avec cet époux à qui elle n'avait, somme toute, rien à reprocher. - Quatre enfants en quinze ans de mariage, chuchota it-elle à ses voisines plus mal loties, lors de veillées autour de la cheminée, vra iment M. Marion est un bon mari ! Miette s'était réjouie en entendant sa mère annonce r la fin de leur cueillette à elles deux. Frileusement enveloppée de châles de laine qu i dissimulaient son petit visage aux rigueurs de l'hiver, seules ses mains rougies d e froid s'activaient maladroitement. 1 On lui avait noué autour de la taille unesaquéto qui lui battait les genoux et qu'elle remplissait d'olives glanées sur le sol. Quand le sac de toile noué autour de sa taille, dev enu trop lourd, la courbait en avant, elle appelait d'une voix qu'elle voulait forte mais qui n'était qu'un faible appel émanant de ses lèvres bleuies par le froid : - Papa, maman, la saquéto est pleine ! Télémaque ou Léonie dénouait alors les cordons qui se resserraient avec le poids, vidait les olives dans une corbeille et rattachait le sac. Chacun avait sa place dans ce lieu de verdure argen té ; Albin et son père dressaient au pied de chaque arbre leurcavalet, une échelle pyramidale fabriquée par Télémaque, et s'attaquaient aux branches les plus h autes et les plus centrales, tandis que Léonie cueillait les drupes noires et oblongues , un peu plissées, qui se trouvaient à sa portée. À chacun son travail ! À chacun sa fatigue ! Les reins de Miette devenaient vite douloureux et, ce soir, Léonie aurait beaucoup de mal à tenir son petit Kléber tant ses bras levés et baissés dans un mouvement sans cesse recommencé s'anesthésiaient de contractures. Albin et Télémaque, jouant les fiers-à-bras, montai ent et descendaient de l'échelle, se chargeaient de vider les saquétos, transportaient l es corbeilles en bout de champ,