Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique

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La nécessité s'est imposée à l'auteur de témoigner de sa position de psychanalyste fort atypique dans le secteur psychiatrique (de l'enfant, de l'adolescent, de l'adulte) à l'hôpital. Stéphane Lelong s'est risqué "du dedans" à rester sur le fil psychanalytique. Le caractère foncièrement novateur de cette pratique hospitalière d'analyste est de se saisir de tous les accidents pour les repenser en réunion de travail dans leur dimension événementielle prenant en compte l'articulation du symptôme dans la structure du sujet-patient, de sa famille ou de l'un des parents.
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782296404663
Nombre de pages : 252
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Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique Surlefil

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus

J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005. VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d'amour, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. HERVOUËT Véronique, L'enjeu symbolique Islam, christianisme, modernité, 2004. BENOIT Pierre, Le corps et la peine des Hommes, 2004. LEFEVRE Alain, Le spectateur appliqué, 2004. STRAUSS-RAFFY, Le saisissement de l'écriture, 2004. DINTRICH Carmen, Autopsie d'un fantôme, 2004. DUBOIS Thierry, Addiction, ce monde oublié, 2004. TOUSSAINT Didier, Renault ou l'inconscient d'une entreprise, 2004.

LEFEVRE Alain, De la paternité et des psychoses, Tome 2

-

psychotique, 2004. J.L. SUDRES, G. ROUX, M. LAHARIE et F. De La FOURNIERE (sous la dir.), La personne âgée en art-thérapie. De l'expression au lien social, 2003 BARRY Aboubacar, La double inscription, 2003. P. MARCHAIS, L'activité psychique, 2003 HACHET Pascal, Du trauma à la créativité: essais de psychanalyse appliquée, 2003

Du

Stéphane

LELONG

Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique
Sur le fil

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

DU MÊME AUTEUR

«La métaphore déliral1te paranoïaque et l'institution hospitalière », in Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses, collectif, L'Harmattan, colI. Logiques sociales, Paris, 1995. «L'évanouissement du désir dans la psychose », in Trauma et devenir psychique, collectif, PUF, colI. Psychopathologie, Paris, 1995. Fantasme maternel et folie, L'Harmattan, colI. Etudes Psychanalytiques, Paris, 1998.

www.1ibrairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8746-0 EAN : 9782747587464

INTRODUCTION

Ce livre est un témoignage de mon travail à l'hôpital psychiatrique d'abord comme assistant puis praticien hospitalier et plus récemment en tant que chef de service en psychiatrie adulte, puis en pédopsychiatrie aujourd'hui. Cet ensemble de travaux traduit la nécessité pour moi, tout au cours du temps, de mettre en mots mes difficultés quotidiennes pour tenter de les surmonter en essayant de partager avec d'autres la progression de ma réflexion psychanalytique. Je sais maintenant que sans qlle je me sois autoprescrit ce labeur considérable il ne m'aurait pas été possible de continuer dans ce qu'il est convenu

d'appeler « la carrière 110spitalière - d'ailleurs, combien »
de psychanalystes restent à l'Hpl à temps plein dans l'emploi de psychiatres des hôpitaux? Je trouve légitime, à plus d'un titre, de replacer cette aventure en faisant référence à Ginette Raimbault dès l'introduction de cet essai. Je l'ai rencontrée il y a déjà bien des années. En 1998, elle m'a associé au travail du « Groupe de Recherche Analyse et Médecine» (GRAM). Ce grand groupe réunit, à S011initiative et da11s cette perspective, des psychanalystes depuis 19962. La même
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Hôpital Psychiatrique. A cette époque Ginette Raimbault,Bernard

Doray, Jacques Sedat,

Serge Lebovici et Maurice Godelier étaient cosignataires de l'écrit suivant: « Dans les « grands organis/lles )) de recherche (INSERM CNRS...), C0/1ll11e à l'Université et dans le dense réseau des associations praticiennes, la recherche clinique est soit ignorée, soit elle tend à perdre la considération, les positions et les 1110yensqu'elle se/nblait pourtant avoir solide/l1ent acquis. C'est particulière/11ent vrai dans le Cha/11pdes rencontres entre la psychanalyse et les différentes spécialités de la médecine (...) Cette régression a de quoi surprendre, car elle contraste avec la de171ande d'un nO/11bre croissant 7

année, G. Raimbault proposait une réunion générale du Groupe le 19 mars, à l'Institut de Génétique Moléculaire, Hôpital Saint-Louis à Paris. Dans le compte-rendu de la réunion de mars 1996 à l'Hôpital Saint-Louis, Ginette Raimbault explicitait, à partir des différents thèmes évoqués, le programme d'action du « Groupe de Recherche Analyse et Médecine ». Le GRAM, pour elle, vise à faciliter la constitution d'u11 travail entre des partenaires de disciplines et de références différentes. Le terme même de recherche en psychanalyse et en médecine recouvre des conceptions différentes peut-être même hétérogènes, d'où une ambiguïté méthodologique qui pose des questions de fond invitant à en débattre:
d'intervenants qui, de façon souvent isolée, /nettent en œuvre une compétence psychanalytique dans des services hospitaliers. De ce constat suit la proposition qui est l'objet de ce courrier: étudier les possibilités de constituer un groupe per111anent de soutien à la recherche clinique d'intefjace entre la psychanalyse et la lnédecine (...) ». Le 10 septelnbre 1997, Ginette Rairnbault repositionnait le « Groupe» : « Le projet que je vous ai sOUl11isoici l11aintenantplus v d'un an, et qui avait rencontré un enthousias111e certain, s'est progress iVe/11ent110difié.Sans doute étions-nous trop n0f11breuxpour / réaliser un « groupe de réflexion» et trop divers quant au /node de travail, de recherche (...) C0/11ptetenu de ces différents constats, je vous ai proposé une for/11ule différente du travail en groupe: le rasse/nble/11entde textes considérés par vous COl11/ue caractérisant vos théories et pratiques, l' ense/nble pouvant être publié non pas exclusivel11ent pour les praticiens (lnédecins et/ou psychanalystes) 11Iais our un public élargi (...) L 'ensef11blene paraît pas justifier une p publication COlnnlune ayant pour thèl11ecentral cette « clinique du réel» dans laquelle sont Ùnpliqués /11édecins, soignants et psychanalystes (...) Jacques Sedat a mis en avant un thènle qui correspond à notre visée initiale: « Le psychanalyste est au service du sujet. De quel sujet s'agit-il à I 'hôpital? » (...) A partir de la diversité des pratiques et des positions éthiques, la tralne d'une publication éventuelle pourrait alors nlieux se dessiner. Une prenlière réunion aura lieu le vendredi 21 novenlbre »... 8

Pourquoi les psychanalystes s'intéresseraient-ils à la médecine? De quelle ma11ièrel'objet de la psychanalyse est-il présent dans la pratique médicale? Pourquoi les médecins en appelleraient-ils aux psychanalystes?

Quelles seraient les possibilités d'articulation - si articulation il y a - entre les champs épistémologiques de
la médecine et de la psychanalyse? Après 4 ans de rencontres régulières, la dissolution du GRAM a été prononcée en 20003. Un petit groupe renaît, il est alors baptisé « FiliGRAM » en 2001, les rencontres se déroulant, depuis, chez G. Railnbault qllÏ soutient le travail de cinq psychanalystes 4, avec de temps en temps des invités-surprises, tous intéressés par l'écrit avec le détour nécessaire par l'écoute attentive d'autres. Ce « cartel» se réunit chaque mois. Il fonctionne comme un opérateur qui décomplète, soit un processus à l'opposé de la complétude imaginaire des conférences dites de «consensus» qui distillent un discours unitaire qui se prétend rassembleur. Bien au contraire, le «plus un» creuse un manque qui ouvre un espace psychique accru pour les praticiens autorisa11t l'écoute de la relation transféro-contretransférentielle à laquelle est confronté le psychanalyste dans un service de réanimation, de neurologie, de psychiatrie, de génétique, d' onco-hémato-immunologie,
3

Le 2 octobre 2000, dans une lettre adressée au grand groupe,

G. Raimbault argumentait: « Il lne se111ble que le groupe GRAM, tel qu'il a évolué, a progressivenlent perdu de vue son objectif Effet du n0111bretrop in1portant de participants? Malentendu sur le projet initial? Erreur nléthodologique dans le suivi de chaque discussion?» - P.S. à mon adresse: « Merci pour vos textes. N'hésitez pas à venir en discuter en petit groupe! » 4 Hélène Alessandri, Anna Feissel Leibovici, Joseph Gazengel, Joseph Stoeckel et Inoi-lnême. 9

etc. Ce qui sert de cadre pour la praxis psychanalytique est également fort différent pour les uns et les autres car il recouvre des champs d'exercice variés allant du praticien hospitalier au chercheur, dOl1tla mission fait l'objet d'un protocole précis, en passant par les interventions ponctuelles à l'hôpital pour rencontrer des patients ou soutenir des groupes de parole pour les soignants d'une équipe. G. Raimbault par la manifestation de son intérêt a permis pour chacun des psychanalystes d'aller plus avant dans l'investigation du champ médical revisité, tout en restant sur le fil psychanalytique. Par-delà les nécessaires affinités qui ont présidé au « FiliGRAM », il a été loisible pour ses membres de repérer l'originalité des moyens mis en œuvre, soit autant de méthodes par définition à la fois toujours à réinvel1ter pour celui qui s'y risque mais déjà débroussaillées en partie par d'autres. Le lecteur ne s'étonnera donc pas qu'en de multiples occurrences je fasse référence à certaines interventions de mes collègues psychanalystes puisqu'elles m'ont touj ours encouragé à aller plus loin en reconsidérant la question sous un angle légèrement décalé. Je ne suis pas écrivail1. Mon écrit s'institue plutôt pour moi comme lieu psychique mais, c'est tout du llloins ce que j'espère, suffisamment ouvert pour d'autres afin de donner matière à penser sans prétendre ni donner de « recettes» pour être un bon « psy », ni tel1ter de vérifier des hypothèses pour soutenir une thèse - exercice où j'ai déjà dOlmé5.Pendant les mois d'écriture, mon projet initial
5 Je renvoie le lecteur à ma thèse concernant de façon centrale le traulna spécifique de la potentialité psychotique. Est fonnulé et étayé le concept d'évanouissenlent du désir de la 111ère, ont la cause est à d chercher ailleurs que dans le moment de réalité où il se cristallise sur un mode catastrophique. Le détour par un lecteur aussi vigilant et critique que le psychanalyste M. Dayan est un privilège que je 10

de « faire un livre» a été mis en tension par mes accidents de parcours professionnels et l'obligation dans laquelle je pensais être de faire partager à des lecteurs invisibles mes choix douloureux. Chemin faisant, de manière je pense de moins en moins douloureuse, grâce aux rencontres guidées par mes préoccupations, je suis en mesure de vous inviter, cher lecteur, à me suivre dans le labyrinthe hospitalier ponctué, nécessairement, par des « accidents de terrain ». Un psychanalyste dans le Secteur Psychiatrique redonne, justement, une dimension temporelle à l'accidentel pour qu'il pivote en événementiel. Cette praxis s'est d011C lentement élaborée dans le sens du mouvement qui m'avait conduit sur le divan d'un psychanalyste. Dans l'après coup, comment ne pas prendre acte des allersretours de l'accident/événement vers un point critique qui insiste jusqu'à ce qu'il soit interprété, sans être réduit à la répétition issue d'une enclave mOliifère? ln fine, un psychanalyste qui exerce à temps plein en Secteur Psychiatrique, n'est-ce pas celui qui fait son miel de la
souhaite faire partager en citant les commentaires qu'il a faits de mon travail dans le livre TraUlna et devenir psychique. «Il selnble que le Je n'ait jamais eu lieu d'être, sinon à la suite du llloins dans la suite d'un événement précoce: une convulsion au cours de la seconde année de la vie, qui a signifié aux yeux des parents la mort de leur enfant. Naturellement, un tel événen1ent, incluant la croyance parentale qui lui appose un sceau tragique et lui donne sa force traumatique, ne vient jamais seul ni dans un ciel serein. Celui-là a été longuement préparé par la surveillance anxieuse de la mère et, en deçà mêlne de la conception de l'enfant, par de lourdes contraintes névrotiques pesant sur elle. L'évanouissement du désir de la n1ère à partir de la croyance à la mort de son fils unique conjoint son propre vœu inconscient à la défaillance d'un père qui résigne sa fonction, se faisant la « doublure» du discours d'annulation tenu par son épouse. Le traulna s'inscrit dans un devenir psychique où la crise épileptique vient faire brèche dans la jouissance Inortifère de la mère. Cette crise se répète, obstinélnent soustraite à toute symbolisation» (1995, p. 34). Il

variété des lieux d'intervention où sont el1tendues des expressions transférentielles mais aussi contretransférentielles - hors le cadre qui d'ordinaire en permettait l'interprétation lorsque celui-ci était limité au cabinet du psychanalyste? Cette aventure supposait que G. Raimbault sache reconnaître qu'à l'hôpital psychiatrique la souffrance psychique pouvait être écoutée certes par un psychanalyste, mais aussi par des soignants désireux d'articuler les problématiques rencontrées au raisonné psychanalytique. Tenir fermement le fil psychanalytique, c'est d'emblée accueillir la demal1de inaugurale du patient
-

quand bien même la rencontre serait à l'initiative d'un tiers lors d'un placement administratifpar exemple - avec

ce qu'elle recouvre d'informulé, mais dont l'irruption s'appelle désir dès lors qu'un cadre hospitalier peut en contenir les débordements. Je donnerai des exemples cliniques volontairement marginaux, à des tranches d'âge allant du nourrisson à l'adulte en passant par l'adolescel1t et dans des services hospitaliers aussi différents que la réanimation, la psychiatrie (pédopsychiatrie/psychiatrie générale), dans un centre pour « délinquants », lors d'une conférence, etc. A chaque fois, ma volonté d'être là au bon moment avec une écoute aussi disponible que possible m'a permis de trouver une place originale pour continuer à explorer cette praxis en train de naître.

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PREMIERE PARTIE Rencontre avec le Sujet supposé illnocent

-1-

Science avec inconscient

n'est que ruine du Sujet

Le Moyen Age et la Renaissance ont vu l'apogée d'un personnage hors du con1mun, celllÏ du fou de Cour, véritable Inétaphore ambivalente de la fascination exercée par la folie. Le fou, petit double du Prince, avait le privilège d'incarner la parole du sage à travers un discours supposé insensé... Il joue aux yeux de son Prince le rôle d'un miroir, double contrefait dont les attributs, en particulier le capuchon à grelots, s'opposent à la couronne. A la fonctioI1 folasse est prêté un pouvoir oraculaire. Paré dès le 13èlne siècle des marques de sa fonction - un entonnoir qui laisse échapper sa pensée -, le fou du roi acquiert le droit de dire une vérité quand bien même celleci ne serait pas bOlli1eà entendre. La parole libre du fou est acceptée par le roi, sous réserve que les cartes de ce jeu de rôle soient clairement posées car le Inême Inot dans la bouche d'un sage le condamnerait à mort. Il n'est pas de mon propos d'aller plus avant dans les représentations de la folie référées au surnaturel, divin ou démoniaque en fonction des cultures, mais de décrire le courant de pensée à partir duquel la Inédecine a essayé d'apporter ses propres réponses. Les médecins passent, en effet, d'une explication surnaturelle Inythique et mystique où les dieux jouent le rôle principal, à une ratioI1alité médicale. Les médecins hellénistiques et romains précisent qu'ils n'ont rien à dire de l'influence éventuelle des dieux sans remettre en cause ni leur existence, ni leur puissance -, ll1ais qu'ils connaissent des malades qui, à l'occasion d'une intoxication exogène ou d'une maladie

is

fébrile, peuvent avoir leurs perceptions altérées et se comporter en conséquence de manière folle. Pinel6 fonde la médecine philosophique comme il était dit à la fin dll 18èn1e, en décrivant un nouveau genre de maladie: l'aliénation mentale avec ses « différentes espèces» qui relevaient du « traitement moral». Cela consistait à isoler l'aliéné de son milieu désigné comlne agent responsable de l'équilibre bouleversé. Le mérite de ce médecin français, qui exerça d'abord à Bicêtre puis à la Salpêtrière, est d'avoir pensé que la folie avait un sens et que le malade mental n'était pas insensé, mais aliéné. A cette époque, le médecil1 aliéniste se faisait le garant de la santé mentale et en conséquence de la réalité. La pelie de celle-ci, dont le délire était censé faire preuve, était appréciée par le clinicien Sllpposé fiable en la matière. Mais les auteurs ne se flattaient guère de définir la réalité, la référence implicite à un étalon du réel était suffisante vis-à-vis de la thélnatique déliral1te. Depuis le début du 19èmesiècle - découvelie de l'étiologie

méningée de la paralysie générale

-,

il s'est toujours

trouvé des aliél1istes pour soutenir l'espoir de résorber la psyché dans le corps. Le mot psychiatrie ne se trouve pas attesté en français avant 1842 et les lexicographes en font un dérivé de psychiatre - emprunté vers 1802 à la langue allemal1de, en particulier à Heinroth. La psychiatrie est le point de rencontre de la culture, qui induit une celiaine représentation de la folie, et de la médecine, inaugurée par la tradition hippocratiqlle. Dans notre mOl1de moderne, la médecine est devenue l'avenir d'autres croyances. La psychiatrie est la branche de la médecine qui prétend venir à bOllt de tOllt ou partie
6 Traité lnédico-philosophique sur l'aliénation lnentale ou la lnanie (1801). 16

de cette croyance que la culture ambiante désigne scientifiquement par le terme de psychose. Le savoir psychiatrique a pour épicentre la « maladie mentale» mais non l'homme, dès lors séparé de sa maladie7. L'impératif méthodologique de la recllerche en psychiatrie pour atteindre son bllt ill1plique que son discours puisse être énoncé par n'impolie quel psychiatre sur n'importe quel malade8 - d'où se déclinent prédiction et transmissibilité universitaires. Avec la reprise ordonnée de la symptomatologie du patient, abstraction faite de sa singlllarité, le psychiatre peut traduire la plainte en termes médicaux puis transmettre ce savoir au prix d'effacer du même coup la position du Sujet dans son énonciation. En effet, le discours du patient est inarticulable dans le savoir psychiatrique car les mots qu'il emploie, pour être objectivés, doivent passer à travers une grille qui les valide, certes... mais qui invalide la subjectivité du Sujet en souffrance! Toute « grille de lecture standardisée» a pour effet de mettre sous les barreaux la subjectivité du patient pour que triomphe une soi-disant objectivité réputée communicable. Le discours de la psycl1iatrie en arrive dès lors au paradoxe de tourller le dos à la singularité avec désubjectivation du Sujet. En objectivant la maladie mentale, les hôpitaux

psychiatriquesont signé leur déshulnanisation- dill1ension
pourtant revendiquée dans le mouvement de la modernité puisque l'accent est mis sur l'hulnanisation des hôpitaux en général et des H.P. el1particulier.
7 « L'éthique ITIédicaleest porteuse de ses propres impasses. Il y a un reste à l'opération que comporte l'acte fondateur du discours médical: la séparation de I'hOITIme de sa ITIaladie» (Clavreul, 1978, p.243). et 8 Les évaluations diagnostiques type DSM IV ou CIM X vont concourir au PMSI qui évaluera le coût de maladies mentales ainsi catégorisées, exemple: « dépression », « schizophrénie », « stress »... 17

L'homme n'est plus au cœur de la rencontre, alors que devient « la relation médecin malade» chère à Balint? N'est-ce pas davantage le « discours scientifique», dont est vecteur le praticien, qui est aujourd'hui investi par le patient dans sa relation transférentielle ? Si tel était le cas, ne devrait-on pas davantage parler de «relation patientscience» ? Or, l'exigence des patients ne se résume pas à être comptés parmi d'autres, mais ils veulent avoir l'assurance qu'ils existent dans toute la singularité de leur être, au moins pour ceux qui se risquent à soutenir leurs

questions - quand bien même del11anderaient-ilsd'être
enseignés sur leur « maladie ». C'est pourtant sur le registre clos de la réponse à la demande qu'est entr'aperçue la plancl1e de salut de la psychiatrie. L'objectivisme médical en général, et psychiatrique en particulier, exerce lIn effet de séduction car reposant sur des bases apparemment scientifiques qui, cependant, l110rtifientle Sujet. Le discours de la science ne s'il1staure qu'à forclore le Sujet et, en conséquence, ne peut parvenir à modifier sa position... Est-il il1éluctable que le modèle scientifique et positiviste s'impose durablement comn1e mode dominal1t de l'approche psychiatrique en matière de « santé mentale» ? Il faut sans doute prendre garde à ce que des volontés politiques bien intentionnées n'en viennent, par souci de «transparence totale» et de « respect» de la personne, à bOlIleverser la relation humanisante. La transparence ferait bon marché du secret et, partant, de ce qlIe le Sujet a d'irréductible au social comme au politique. Or, au nom de l'égalité de tous devant les soins, il est recommandé aux équipes de psychiatrie de renoncer au moins en partie à leur sens critique pour s'inféoder aux idées officielles et aux «conférences de consensus». Cette injonction est curieusement suivie de près par les professionnels de la 18

santé car c'est pour eux l'assurance de rester dans l'air du temps sans se sentir menacés, voire excllls, de la « tendance»... La psychologie serait-elle davantage en mesure de relever le défi là où la psychiatrie s'égare? Une théorisation psychologisa11te dans une perspective causale pour « expliquer» la souffrance psychique reste dans une logique de maîtrise. Ce n'est pas dans l'exploration d'autres appréhensions réductrices issues de la psychologie expérilnentale et de la théorie de la communication qu'il faut attendre une ouverture sur le Sujet. La psychologie, tout comme la psychiatrie, déshumanise le Sujet dans sa tentative de le normaliser. L'une et l'autre livrent à l'arbitraire de «l' Autre-toutpuissant» le patient. Quelle est donc la place de la psychanalyse au sein des autres disciplines? Cette question en fait immédiatement sourdre une autre, à savoir: qu'est-ce qui a rendu possible l'émergence de la psycl1analyse au sein de la culture ambiante? C'est-à-dire, quelle est la place de la psychanalyse au sein de la rationalité antécédente? Bien e11tendu, l'inconscient existait avant Freud. Sans doute faudrait-il être bien naïf pour faire chorus avec les pourvoyellrs du mythe relatif au « génie» freudien car, dès lors, à quoi bon s'interroger sur d'hypothétiques avancées post freudiennes? Bien au contraire, comment imaginer que Freud ait pe11séà partir de rien? La réponse se trouve au carrefour de l'émergence d'une pensée nouvelle à partir de la culture ambiante qui s'en trouve considérablement renouvelée. Comment la rationalité psychanalytique est-elle entrée siècle, tout dans la clinique des névroses au 19è111e particulièrement C011cernantl'hystérie? Que s'est-il donc passé pour que se déploient la rationalité frelldienne et
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l'émergence du raisonné psyc11analytique à partir de l'histoire des sciel1ces antérieures? Freud s'insurge bien contre « le monopole des médecins sur la psychanalyse» ; mais dans Psychanalyse et Théorie de la libido, écrit en 1923, Freud définit la psychanalyse comme « un des domaines les plus difficiles de l'activité lnédicale ». Freud, comme médecin, est placé deval1t la problématique de l'hystérie et se confronte à l'hypnose, au traitement moral et aux médications. Bien qu~étant dedans, il arrive à se dégager de la culture alnbiante en étant attentif à ses propres perceptions endopsychiques lui permettant d'élaborer une manière paliiculière de raisonner qui, en retour, modifiera profondément la clinique. La psychanalyse n'existerait pas s'il n'y avait pas eu

concomitamment à la pensée psychiatrique précédente réunissant les conditions pour qu'émerge une nouvelle rationalité -, chez Freud lui-même, des perceptions endopsychiques spontanées de son inconscient. L'inconscient n'est pas un défaut de n1émoire, lnais c'est ne pas se rappeler justement ce que chacun sait pourtant parfaitement bien. Sans quoi, comment expliquer l'autoanalyse de Freud en dehors d'une perception de son fonctionnemel1t psychique? L'inconscient psychique, tout en étant inconscient, ne va pas sans concevoir une certaine circulation avec d'autres domaines psychiques comme le système pré-conscient/conscient9. L'activité de la conscience participe à sa propre transforlnation et n'est pas
9 Comment rendre cOlllpte autrelllent des rêves, des lapsus et des lllOtS d'esprit? Lorsque l'analysant fait un lapsus, dans un premier telnps il s'en défend, mais il n'est pas sans savoir qu'il a produit un signe à l'adresse du psychanalyste. Certes, lorsque le lapsus est pointé, l'analysant proteste, mais le démenti est de l'ordre de : «je sais bien mais quand même ». 20

sans conséquence sur la culture ambiante. D'ailleurs, si le discours analytique échappait à la pensée courante, comment pourrait-il être partagé avec d'autres? Freud confère à l'inconscient un statut nouveau en découvrant une nOllvelle pratique fondée sur un procédé pour l'il1vestigation des processus psychiques et, dans le même ll1ouvement, Ul1e méthode thérapeutique exten1poranée. Il n'y a qu'un temps et non deux (diagnostic puis traitement). Exemple: avant Freud, les psychiatres rangeaient la névrose obsessionnelle aux frontières de la psychose, avec la clinique de « la folie du doute ». En 1885, Freud découvre cette névrose dans la cure. Elle n'est donc pas un fait clinique, mais une construction intellectuellelo qui participe à la métapsychologie. La psychanalyse a dOl1cinventorié un champ d' expériel1ce qui existait avant elle, mais c'est Freud qui a innové dans la manière d'aborder ce champ pour tenter de faire aboutir ses intuitions. Il n'avait cependant pas les outils lui permettant de franchir un pas décisif pour disciplinariser le champ qu'il découvrait. En 1925, dans sa «préface» au livre d'August Aichorn Jeunesse à l'abandon, Freud énonce qu'il y a «trois professions impossibles: éduquer, soigner, gouverner ». En 1937, dans Analyse finie et analyse il1finie, il complète
10

La névrose obsessionnelle

est une formation pathologique

issue d'un

trauma sexuel précoce mais post langagier, d'où un refoulement incomplet avec disjonction de l'affect et de la représentation qui lui est attachée. Le syn1ptôme est instable, incapable de satisfaire la pulsion sans finir par être reconnu. La labiIité symptolnatique est de règle chez ce névrosé afin de satisfaire tout à la fois l'interdit et la pulsion. A l'inverse, la névrose hystérique est une fonnation pathologique qui provient d'un traulna sexuel précoce, anté langagier, à une époque où la Inémoire n'est pas encore constituée. Ainsi, le symptôme répond à une pulsion très refoulée au point qu'il n'est plus possible de savoir qu'il est un rejeton d'une motion pulsionneIIe refoulée. 21

cette remarque en ces termes: «Il semble presque, cependant, qu'analyser soit le troisième de ces métiers « impossibles» (...) On peut être sûr d'un succès insuffisant. Les deux autres, connus depuis beaucoup plus longtemps, sont éduquer et gouverner» (p.263). Nonobstant, Freud a dû se démarquer du discours de la science pour que le champ qu'il investiguait, la psychanalyse, puisse théoriser son originalité épistémologique Il. Il a fallu attendre, dans les années 60, que Lacan affirlne que la psychanalyse « n'a pas son statut de science, elle ne peut que l'attendre, l'espérer» (1978). L'épistémologie psychanalytique s'intéresse à la mue qualitative de la rationalité jusque dans ses dérives - la rationalité étant un des vecteurs de la culture et de son développement. Certes, Freud a inscrit une rupture dans l'approche des névroses, mais la nouveauté ne doit pas faire oublier la prégnance de la culture ambiante. Il est pris dans la culture allemande du 19è1nesiècle. Il essaie tout de même d'articuler la libido en référence non pas à une réalité corporelle - corps biologique -, mais à une corporéité réfléchissement d'un corps érogène. Malheureusement, il fait ensuite l'hypothèse de quantum énergétique pour décrire l'ave11ture libidinale... Et en 1919, il adopte le pluralisme épistémologique! Il affirme alors rester dans la filiation du biologique d'où sa dérive notamment dans sa conception des névroses actuelles dues à une intoxication libidinale. Ce qui nous fait sans cesse nous perdre est lié à quelque chose d'intime, inhérent au fonctionnement de l'appareil psychique. L'impasse n'est jamais radicale. Le fourvoiement n'est jamais innocent, comme j'ai souhaité le rappeler, dans l' œuvre même du fondateur de la psychanalyse. Il y a dans l'élaboration
Il L'épistémologie est cette diInension réflexive du savoir qui, pour se réfléchir, doit s'ériger en théorie de lui-lnêlne.

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théorique de Freud des moments de fermeture - abandon de la neurotica - et des moments de réouverture à l'inconscient. Cette respiration n'est-elle pas le propre du fonctionnement psychique? La psychanalyse prend ses distances vis-à-vis de la clinique psychiatrique pour en arriver à dégager la

singularité de celui qui parle - ce qui ne rime pas, loin s'en
faut, avec prédiction en référence à un modèle dont les fondations seraient à penser dans une perspective causaliste. Le discours psychanalytique sort de cette logique objective et causaliste el1 recourant à une
épistémologie hors champ de la science
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ou de ce qui en

tiel1t lieu. Le détour par l'autre dans une relation transférentielle est nécessaire. C'est bien en cela que la psychanalyse se distingue de la sciencel2. Tandis que la clinique psychiatrique IIIet en œuvre une méthode comparable à celle dont les scientifiques usent, la clinique psychanalytique rend compte des manifestations de l'inconscient dal1s l'espace incluant analysant et

psychanalyste - ou l'espace/temps institutionnel qui fait
cadre pour le patient et l'équipe saignante. Ce dispositif favorisera la manifestation aussi fugitive que surprenante des inconscients en présence, preuve qu'il y a ell rencontre, parfois même sans que le soignant ait pris la lllesure de la situation. Ainsi, la psychanalyse, bien que 110nscientifique, se présente comme quelque chose vers quoi les sciences peuvent prendre intérêt et faire appel. La psychanalyse a en effet une épistémè spécifique qui entretient un certain rapport avec les sciel1ces médicales et
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Les choses sont en fait plus compliquées

car tous les psychanalystes

ne sont pas d'accord sur l'attitude à avoir face à la science. Si certains, comme D. Widlocher, prônent une nécessaire interdisciplinarité, d'autres, COlnmeA. Green, considèrent que la psychanalyse ne doit pas essayer de devenir une science. 23

humaines, une « interface », en raison de l'inhomogénéité des styles de ratiol1alité. Il est donc possible d'affirmer une position particulière de la psychanalyse sans que cette méthode reste radicalel11entétrangère au regard des autres disciplines mais, en revanche, il faut abandonner l'espoir que le concert des sciences soit, « un jour », harmonique. A l'époque des évaluations, d'aucuns pourraient penser que la psychanalyse qui ne se prête ni à la méthode expérimentale reproductible, ni à la prévention, présente un handicap rédhibitoire en comparaison des neurosciences. En effet, la fascination exercée par les neurosciences et les théories de la «communication », paradigmatiques respectivement des rationalités de la psychiatrie et de la psychologie, occulte le déploiement de la rationalité psychanalytique. La psychiatrie et la psyc11010gie qui lui emboîte le pas se voudraient-elles encore plus scientifiques que la science médicale dont elles sont issues? Quoi d' étolmant à ce que la psychiatrie et la psychologie, en retour, s'érigent en obstacle épistémologique pour la discipline nouvelle constituée par la psychanalyse? En effet, la lin1itation d'exister de la psychanalyse ne vient-elle pas de ce qu'elle est? Depuis son début, l'exercice de la psychanalyse ne rencontre-t-il pas comme points de résistal1ce les esprits scientifiques en général et des neurosciences plus particulièrel11ent ? De la rationalité psychiatrique émerge une idéologie épistémique qui laisse pell de place à d'autres rationalités. Force est de prendre acte que si aujourd'hui le psychanalyste est sollicité assez souvent dans les services médicaux réputés pointus mais difficiles à assumer pour le personnel qui y travaille, il n'est que rarellle11t fait appel à lui dans les services de psychiatrie. Les discours du psyc11iatre et du psychanalyste sont-ils dal1s un rapport d'incompatibilité ou d'envie? Il est
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nécessaire à ce niveau de réflexion de se souvenir que Freud a évolué entre psychiatrie et psychanalyse, d'où des variations dans son œuvre parfois surprenantes. La psychanalyse a cent al1S tandis que l'institution psychiatrique est bicentenaire. L'un et l'autre champs épistémologiques ne se sont jamais ignorés et certains acteurs ont pu tenir la gageure de se maintenir dans leurs intrications au prix d'une praxis hybride discutable sous couvert d'une belle ouverture d5esprit. D'un côté, bon nombre de psychiatres aiment faire allégeance aux t11éories freudielmes et post freudiennes, afin de rendre compte de l'observable dans un souci bien souvent «psychodynamique ». El1 aucune manière cette clinique psychiatrique réputée moins « figée» représente une avancée, aussi infime soit-elle, vis-à-vis d'une clinique psychiatrique plus « traditionnelle », plus attachée aux tableaux nosograp11iques décrits par les phénoménologues. Ces psychiatres « modernes» passeraient pour psychanalystes s'ils n'étaient pas animés de cette même reconnaissance de dette vis-à-vis des avancées pharmacologiques, biologiques, génétiques tous ces points de vue étant par ailleurs d'ilnportance équivalente sous peine de faire preuve de sectarisme! L'utilisation approximative des concepts psychanalytiques - isolés du contexte où ils prennent toute leur signification-, permet d'épauler d'autres chalnps épistémologiques, pourtant fort hétérogènes. Les auteurs consensuels en arrivent à édifier une clinique toute en faux équilibres qlli passent pourtant parfaitement inaperçus pour un public nOl1 initié. Ce montage «clinicopsychiatrico-freudien» s'impose davantage comme preuve d'éclectisme plutôt qu'indice d'incurie, le discours universitaire - «universel» - étant en ce domaine particulièrement illustratif.

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