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Un Quartier de Montpellier: Plan Cabanes

De
336 pages
Plan Cabanes est un quartier inclus dans le faubourg Figuerolles: ce vieux faubourg de Montpellier a toujours été le réceptacle de divers mouvements migratoires et caractérisé par une dynamique marchande. Actuellement, c'est une population d'origine maghrébine qui imprime ses marques à cet espace et organise la vie sociale et commerçante. L'auteur nous propose la découverte de ce quartier singulier.
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Un quartier de Montpellier:

Plan Cabanes

@L'Harmattan.

1998

ISBN: 2-7384-6609-5

Pascale FAURE

Un quartier de Montpellier:

Plan Cabanes
" E tude ethnologique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

PREFACE

Voilà donc un texte qui me paraît fort attachant et qui procède d'une façon originale et vivante. Certes les analyses, les concepts directeurs, le fil conducteur des thèses ne manquent pas. Il y est question de l'appropriation d'un espace situé à l'intérieur de Montpellier et qui cependant a conservé certaines particularités. Il y est aussi question des relations du public et du privé, de l'économique et du religieux, de la xénophobie et de notre capacité de nous entrouvrir à l'étranger et du statut de ce dernier dans nos espaces sociaux et juridiques. Mais toutes ces questions qui nous concernent de très près, demeurent floues quand on s'en tient à des discussions purement théoriques. Pascale Faure a préféré s'engager d'abord dans une recherche minutieuse et intelligente du terrain car ces descriptions et ces récits, s'ils sont pleins de couleurs et de saveurs, cherchent surtout à restituer la vie sociale du quartier de Plan Cabanes. Elle a pris le parti d'interroger du regard et par la parole les commerces trop souvent négligés dans ce type de recherches. Or, le commerce ne remplit pas seulement une fonction économique. Il est le lieu où les hommes sous le couvert de la nécessité prelment plaisir à se rencontrer et à se livrer à toutes sortes de dons et contre-dons... Simmel ne disait-il pas «Désirez-vous voir l'étranger, voyez le commerçant». De plus dans cette forme de culture encore traditionnelle s'y livrent des pratiques et des symboles identitaires, comme en témoigne la permanence des interdits religieux, des fêtes familiales, des fêtes canomques. Notre exploratrice bienveillante a su qu'elle était vue, écoutée, que sa présence ne pouvait pas être ignorée, que ses déambulations suscitaient des rumeurs. Elle en a eu conscience mais, par la qualité de son écoute, elle a été acceptée et n'a pas introduit du trouble dans le terrain dont elle cherchait à percevoir les linéaments, les variations saisonnières. C'est pourquoi, nous prenons plaisir à distinguer avec elle, les anciens, les nouveaux, les occasiOlmels du marché du Plan Cabanes, à 7

discerner des rues passantes, des rues tranquilles, des rues habitées, à nous installer à la terrasse du café, en face de «Tati», à pénétrer l'espace féminin de «Tati». En contrepoint apparaît la figure médiatique d'Antigone, un autre lieu de l'imaginaire montpelliérain. Ce voyage, dans le tout proche et le lointain, n'est pas seulement plein de charmes. De surcroît, cher lecteur, il enrichira votre part d'humanité.
Pierre Sansot, professeur émérite d'anthropologie Université Paul Valéry Montpellier

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AVANT-PROPOS

Le choix de cette étude n'est pas anodin: le vieux faubourg montpelliérain s'est situé plusieurs fois à la croisée d'un cheminement personnel et professionnel. J'ai personnellement expérimenté la vie faubourienne de Figuerolles à la fin de mes premières années estudiantines à Montpellier (années 80): ce quartier joua un rôle d'accueil et d'inclusion dans une ville devenue maintenant la mienne. Un contact avec le quartier s'est maintenu par le biais d'une activité professionnelle en milieu associatif: un travail social m'a introduite au cœur de la communauté gitane de la cité Gély-Figuerolles. Ce travail social s'est ensuite poursuivi auprès d'une population immigrée, adultes et jeunes gens, dans différents quartiers périphériques. Dans le cadre d'une recherche doctorale, Plan CabanesFiguerolles s'est donc naturellement trouvé sur mon chemin... L'exploration de ce micro-territoire a suscité une mjcroobservation qui a emprunté à l'enseignement du professeur Pierre Sansot, une approche «sensible» de la ville. Pour rencontrer un style, le style du quartier... Et parce que Plan Cabanes est un «milieu», qu'il a la puissance des lieux, il a su prendre dans ses maillons l'exploratrice que j'ai bien voulu être et ouvrir les passages qui introduisent à des fragments de vie, à des bouts de territoires... Des territoires: désormais, l'identité dépend d'une production. Comment dans nos sociétés fonder des lieux, signifier sa présence au monde sinon en maîtrisant un espace et en se posant comme producteur de cet espace. L'ethnologue engagée dans une recherche est aussi dans une activité de production. Son écriture n'est pas là pour se superposer à son objet d'étude mais pour restituer un regard, son regard... Produire du texte, un texte qui a certainement pouvoir sur l'extériorité. Car on sait aussi que tous les excès sont possibles (intégration mais aussi rejet et entropie) et peuvent trouver actuellement leurs formes d'expressions les plus extrêmes avec les discours du front national ou de l'intégrisme musulman...

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Ce projet de publication a pris sa source au cœur même du faubourg. Une dynamique locale a sollicité habitants, associations, structures professionnelles, collectivités autour d'un appel à souscription, lesquels ont participé concrètement à sa réalisation. Publier ce livre, c'est communiquer l'expérience vécue qui a été la mienne pendant ces années d'immersion et qui a profondément modifié mon regard. C'est vouloir poursuivre la dynamique de l'échange et étendre le jeu de tissage qui ont été engagés dans ce quartier. C'est aussi prouver sur le terrain même de l'étude, la puissance d'un travail universitaire quand il peut rencontrer un vrai public... Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à toutes les personnes qui m'ont aidée, soutenue de façon directe ou non. Frédéric Saumade, anthropologue, m'a orientée au cours de l'élaboration de cette recherche. Celle-ci n'aurait pu se réaliser sans les habitants, les commerçants et particulièrement les familles marocaines qui m'ont ouvert leur vie quotidienne en terre française comme en terre d'origine. Le Journal de Figuerolles, le bar de la Pleine Lune, l'Ecole Brousse, le relais Connex'Cité du quartier m'ont également apporté leur soutien, et enfin Yvon Binet a donné le premier élan à ce projet de publication.

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INTRODUCTION

L'émergence d'un «quartier maghrébin», le Plan Cabanes, est un fait social nouveau dans la ville de Montpellier: cet espace marchand, situé à la lisière du cœur historique, est devenu un lieu de centralité où se projettent et s'exposent les moyens d'être de la communauté maghrébine. La ville est, de tout temps, la scène de circulations, de flux de populations qui sont les vecteurs de nouvelles formes culturelles, de nouvelles inscriptions territoriales. Aussi, au fil de son histoire, la ville expose ces différentes phases et sédimentations, entrelacements de temps et d'espaces, qui l'ont marquée. La carte sociale de Montpellier se dessine sans grande surprise autour d'un schéma spatial classique: un centre ville et des densités qui se répartissent en zones plus ou moins concentriques autour de ce pôle. Des quartiers avec des indicateurs démographiques et sociaux spécifiques, y développent une pluralité de constructions territoriales. Chaque quartier compose alors, quand il correspond à une répartition dans l'espace urbain d'un groupe social ou culturel, une unité pertinente. Ses fom1es, ses rythmes particuliers deviennent langage de la ville: cela prouve le principe de projection des structures sociales dans la cité, structures qui orientent son organisation. La formation de Plan Cabanes s'appuie sur une dynamique marchande, constituée par l'implantation récente et accélérée de commerces dits «ethniques». Cet entreprenariat à l'initiative de commerçants d'origine étrangère est un phénomène général en France et doit son éclosion à des déterminismes divers. Producteur d'un temps et d'un espace social, ce dispositif commercial permet la reproduction de formes culturelles propres à une population migrante d'origine maghrébine. Il met également en scène cette population engagée dans un processus d'échanges et d'intégration «au cœur» de la société française, par le biais de l'économique (entreprenariat), du politique (apparition sur la scène publique) et du culturel (revendication
ethnique) .

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Faire l'exploration de ce quartier, scruter ses fonnes, suivre ses rythmes, conduit rapidement à questionner les mécanismes qui ont contribué à son émergence dans la ville de Montpellier. Le Plan Cabanes est compris dans un vieux faubourg de la cité. L'implantation marchande de la population maghrébine dans ce segment urbain n'est pas anodine. Elle s'attache à l'histoire particulière du faubourg Figuerolles marqué par une dynamique marchande et traversé par divers mouvements migratoires. Les faubourgs, de tout temps, font office de passage, de lien avec la cité et le monde extérieur. Zones de relais, zones de passage, ils accueillent ce que la ville refuse. La position longtemps liminaire de ce faubourg populaire lui a pennis d'être le réceptacle des différentes vagues migratoires en provenance des régions et pays voisins. De nos jours, le faubourg Figuerolles est toujours porteur du passage de toutes ces populations: migrants de l'arrière-pays, Espagnols, Italiens puis Portugais fonnent actuellement des groupes absorbés dans le tissu social. Les Gitans, qui se sont sédentarisés à partir des années 40, ont ensuite dOlméleur identité à ce quartier. Des Africains, des Turcs, des Asiatiques y manifestent maintenant leur présence. Mais c'est surtout la population maghrébine (une émigration algérienne, d'abord kabyle suivie par des Tunisiens, puis plus récemment par des Marocains) qui fonne actuellement la communauté la plus importante. Un ensemble de facteurs, puisant dans des logiques soit structurelles, soit conjoncturelles, a pern1Îs la continuité de ce quartier. Celui-ci se présente comme une structure pennanente qui a maintenu les mêmes fonctions dans le temps: une vocation marchande (rues à boutiques) et un rôle d'accueil des nouvelles populations (rôle du faubourg). L'implantation marchande à l'initiative. de migrants est un phénomène général manifeste, dans la capitale comme dans diverses villes de provinces, lors de cette dernière décennie. Ces commerces dits «ethniques» fonnent un champ spécifique dont l'approche systémique a désigné un certain nombre de critères: leur concentration en aire marchande est le résultat d'un foisonnement de composantes qui peuvent d'ailleurs différer ou se retrouver d'une situation à l'autre. Les réalités économiques et politiques relatives au pays d'arrivée sont les premiers éléments qui ont joué dans cette dynamique d'entreprise: une crise économique (chômage en augmentation, déclin des petits commerces) et des législations modifiées en direction des immigrés (modifications plus ou moins favorables). Des caractéristiques propres aux populations migrantes se sont combinées: nature de leur projet migratoire (volonté d'accéder à un statut indépendant et à une 12

promotion sociale) et de leurs échanges avec le pays d'origine (mode d'organisation de type diaspora qui maintient des contacts avec le pays

d'origine).
Un marché quotidien et des échoppes diverses ont organisé une petite unité de vie sociale. C'est par le concept de quotidienneté que j'ai choisi d'aborder ces formes de vie singulières, déterminées par des représentations et des manières de penser différenciées. L'exploration du quotidien dans ce quartier livre une multiplicité d'espaces et de temps sociaux, produits par des moments vécus, partagés, où se manifestent la présence des usagers et leurs échanges sensibles avec les lieux. Il s'agit d'une quotidienneté populaire qui met en évidence un jeu de niveau dans la société avec un «bas» et un «haut». Le «haut» désigne un espace et un temps amplifiés et élargis, où règnent les signes, où est en perte l'univers des symboles. Le «bas» fait référence à un espace-temps limité mais immergé dans un univers de symboles. Là, l'individu est le centre d'un cycle, maillon d'un groupe, noyau d'une communauté. Une praxis sociale œuvre à l'appropriation de l'espace, en souligne sa réalisation (multiplicité et singularité des lieux, des passages...), révèle des connections, des connivences. Des pratiques formelles, répétitives, inventives prouvent qu'un groupe social se désigne comme innovateur, producteur de sens: il s'agit pour l'usager, lors de l'établissement de ce cadre commun, de façonner un espace propre certifiant une existence sociale, la concrétisant, la revendiquant: jeu du seuil, des dénivellations et de la mobilité... Les temporalités urbaines qui marquent ce quartier sont superposées par les temporalités spécifiques du calendrier musulman : Plan Cabanes est le lieu d'énonciation d'une mémoire collective qui puise dans un processus de transmission qui laisse une grande place aux échanges avec le pays d'origine. Les circulations diverses que l'on repère (individus, biens marchands) s'organisent autour des valeurs symboliques du groupe qui nourrissent l'ensemble des échanges et en constituent la dynamique. Aussi, Plan Cabanes est-il un lieu modifié par les variations temporelles, les temps sociaux et religieux (Ramadan, Aid el Kébir, fêtes familiales, voyages au Maroc...) où alimentation et cuisine «différenciées» selon le calendrier musulman fondent la cohésion du groupe. C'est à travers la commensalité rituelle et sacrificielle, à laquelle on peut reconnaître une portée éthique, que s'expriment et se maintiennent les liens communautaires. Ces temps festifs sont marqués par des circulations intenses de biens, de personnes, de valeurs. Elles placent en évidence un ensemble d'échanges réels et symboliques mettant en jeu, système de dons et contre-dons, accumulation et dépenses somptuaires. Cela ouvre un 13

champ d'analyse sur le sentiment d'honneur, de prestige et le désir de prospérité qui s'articulent avec une économie capitaliste. Plan Cabanes expose un besoin de territorialisation par le biais des lieux de la vie quotidienne. Ce jeu d'appropriation est accompagné par une production d'images et par une mise en réseau de ces images pour des communications qui révèlent les confrontations existant entre les groupes et les institutions: population immigrée, population autochtone et pouvoirs publics. La pratique de chaque commerce et chaque commerçant est «une présentation de soi» par le jeu de sa propre mise en scène proposant un seuil de contact gastronomique où se théâtralise la différenciation. Mais on sait aussi que cette mise en scène, cette visibilité s'étend aux espaces publics: une mise en évidence des marques culturelles qui prouve qu'il s'agit toujours de soutenir les tennes d'une communication et de les promouvoir. Cela projette cet espace dans un jeu d'opposition entre espaces publics et lieux publics, entre domination et appropriation. Cela sous-entend que l'inclusion d'une présence dans une place forte (l'ordre public, le pouvoir public) est en train de s'opérer et q"!l' modifie la structure, elle la logique de reproduction de cet espace. Parce que ces lieux sont arrachés de façon empirique à l'espace public par une population «étrangère», cela engage à <<une épreuve territoriale» qui emprunte les voies de la citovelmeté. L'espace public est un espace socia-national où se projette l'espace-temps d'une société ou d'un groupe social selon une accessibilité légitimée ou non. Il est donc le terrain des représentations sociales qui se manifestent dans les discours, les images, les conduites, les pratiques. Symboles, images et signes sont puisés dans un imaginaire qui est le lieu des correspondances, des substitutions, des relais... C'est le masque de la nuit, sa «noirceuf» qui recouvre ce faubourg et nourrit un imaginaire noctume. La figure noire a de tout' temps composé un archétype traditionnel, joué un rôle de fixation de l'agressivité dans nos sociétés, produisant des résurgences indéfiniment: Tsiganes, Sarrasins, Maures et plus récemment NordAfricains. Cette constellation de l'imaginaire occidentale introduit un symbolisme temporel qui est encore aujourd'hui renforcé par la vie noctume et les activités artistiques du lieu: une rêverie de la descente, une dialectique du retour, organisées autour des symboles féminoïdes (creux, grotte, nuit, musique...). Le faubourg compose un lieu où s'est réfugié l'imaginaire de l'Occident... Les pouvoirs publics, dans le cadre d'un urbanisme gestiOlmaire soucieux de la qualité du cadre de vie et du bâti, ne sont pas sans jouer un rôle dans les mécanismes qui structurent cet espace social et dans la 14

production d'images qui l'accompagne. Des opérations de réhabilitation, portées par une idéologie désireuse de penser le territoire, s'attachent à la fois à «une mise en promotion» du lieu et au maintien d'un contact avec la population en jeu: une mission de reconnection qui se traduit aussi par des tentatives de transformation de processus fondamentaux révélant que des disjonctions peuvent exister entre l'espace conçu de l'urbaniste et l'espace vécu, perçu de l'habitant (pratiques et représentations sociales). La construction de ce quartier constitue un fait social porteur d'une dimension symbolique, c'est-à-dire qu'il compose un ensemble de significations tant pour la population autochtone, que pour la population maghrébine. Les enjeux sont multiples et concernent aussi bien le champ économique, social, politique que culturel. C'est par le biais des circulations et des échanges marchands qu'une population en marge va réussir à s'inscrire dans un espace urbain qui lui est allogène. La puissance symbolique du lieu réside dans le fait qu'il prête son espace à la reproduction d'une identité collective. Il s'agit de préserver un sentiment d'appartenance à une même origine tout en affirmant une avancée dans la trajectoire d'immigration (avancée dans les strates sociales). Une dynamique sociale (alliant diaspora, commerce et culture d'origine) parcourt ce quartier: une dynamique du «dedans» qui reproduit des valeurs fondamentales permettant un équilibre interne et une dynamique du «dehors», mouvements d'extériorité, qui implique que des adaptations sont en jeu. Aussi une problématique de reproduction et de transition est présente au cœur même de la communauté migrante et cimente cette composition urbaine. Une «ethnicité» exposée et spatialisée <<travaille»le concept de citoyenneté et implique de part et d'autre des changements concernant la place des immigrés au cœur de la nation. Les épreuves territoriales que cela entraîne réintroduisent de l'Autre dans l'espace public et renouvellent l'antique débat sur l'Altérité qui caractérise notre société.

. METHODOLOGIE
Une méthode empirique La méthodologie de l'ethnologue comprend l'approche d'un terrain (définir un objet de recherche), le recueil des données suivis du traitement de ce matériau. Un objet d'étude est aussi une recherche 15

localisée dans le temps, dans l'espace et qui devient objet de réflexion. «L'indissociabilité de la construction d'un savoir (anthropologie) à partir du voir (ethnographie) n'a rien d'une donnée immédiate ou d'une expérience transparente. C'est une entreprise au contraire extrêmement problématique qui suppose que nous soyons capables d'établir entre ce qui est généralement tenu pour séparé: la vision, le regard, la mémoire, l'image et l'imaginaire, le sens, la forme, le langage», commente Laplantine à ce sujet1. Dans le cadre de cette recherche, j'ai choisi l'approche empirique, approche qui n'a pas oublié de questionner le sens de ce phénomène urbain. L'empirisme en sciences sociales, attaché à l'analyse d'un phénomène, n'élimine pas des présupposés et des méthodes. Il s'agit de faire apparaître son objet, s'attacher à sa connaissance, rendre ses configurations avec l'exactitude la plus grande pour œuvrer à une interprétation propre à exprimer une vérité, cette vérité-là. Ma démarche a nécessité dans un premier temps une rupture épistémologique qui a permis de ne pas enfermer cet objet d'étude dans un cadre défini et définitif mais de l'ouvrir et suggérer de multiples directions: l'étude d'un quartier est l'étude d'un micro-milieu qui s'inscrit dans un ensemble plus large, fait de convergences, d'oppositions, de répétitions. C'est d'abord une réflexion sur le voir, qui est aussi une réflexion sur le sens: une démarche proche de la phénoménologie qui entend proposer la compréhension d'une totalité, sans distinguer le sensible du sens, le sujet de l'objet. La méthode empirique fait donc appel à l'expérience, mais aussi à l'objectivité, l'exactitude: elle exige un terrain, des méthodes d'investigation (ethnographie), une distance visant la qualification (voire la quantification) ainsi que l'interprétation2 Autrement dit, cet empirisme n'est pas une démarche totalement «aveugle» ou seulement intuitive et de bon sens, elle entraîne avec elle des exigences. La rupture épistémologique permet la création de nouvelles valeurs mais elle rappelle ensuite dans sa construction des valeurs propres à la science. En somme, la conception empiriste comporte observation et participation: les faits décrits et la pensée qui les accompagne appartiennent à une démarche déductive. L'empirisme constitue un moment utile, nécessaire à la démarche scientifique mais n'est pas son fondement unique.

I Laplantine François, 1996, p. 8 2 Moreau de Bellaing Louis, 1992, p.16

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La problématique, sous-jacente à ces explorations et construite peu à peu, questionne la fonction symbolique de ce quartier tant pour la populalion maghrébine que pour la société environnante. Aussi, a-t-il été difficile de l'ester dans une démarche unique. Celle-ci comportant en effet ses limites, elle a du être complétée par des éléments quantitatifs concernant les mouvements migratoires des populations maghrébines et la répartition de ces populations étrangères au cœur du faubourg Figuerolles. Une étude sociologique qui avait été faite antérieurement sur le Plan Cabanes a dOilllé de précieuses informations à ce sujet. Egalement, les articles et ouvrages consacrés aux «commerces etlmiques» et les travaux sur Belsunce en apportant des éléments généraux, m'ont permis de situer le quartier dans un ensemble plus large, difficile à cerner sans cela. Force est de constater que l'étude de ce segment urbain nécessite une approche complexe qui engage à une démarche transversale ou double, c'est-à-dire choisir la méthode propre à l'ethnologue investissant un groupe humain spécifique dans la ville, comme une méthode plus près de la sociologie, une forme d'anthropologie de la ville: en effet, ce genre d'études oblige à des cOilllections, des superpositions, conduit à des passages imperceptibles qui entremêlent un champ à l'autre, car il s'agit de parler à la fois de processus internes qui alimentent et structurent un segment urbain mais aussi de considérer un ensemble plus large, structuré lui aussi, dans lequel ce dernier est immergé.
Décrire et raconter

L'ethnologue est un témoin avec un regard: son regard, s'il peut être porté par des intuitions, est aussi sous-tendu par une connaissance, c'est-à-dire qu'il est travaillé, préparé, distancé, instrumenté (appareil photo, stylo, magnétophone...). C'est un regard scrupuleux, attaché aux détails, attentif aux nuances, parfois dans une «attention flottante», c'est-à-dire ouvert, réceptif, accessible à l'inattendu, l'imprévisible. Cette connaissance de l'ethnologue nécessite une expérience «communicatioilllelle», possible grâce à une immersion qui permet d'intérioriser les valeurs, les idéaux, les préoccupations de la société étudiée. Une immersion implique une inclusion non seulement physique, sociale mais aussi subjective. Ce temps de perception, de participation est ensuite suivi par la transformation de ce regard avec des mots, une écriture, action différée. Chaque écriture (la description, le récit) est déterminée par la singularité d'un lieu, d'un groupe et se voue à restituer les fornles et les temporalités de cet objet là. 17

Décrire ou raconter: présent immobile ou dynamique de l'action composent un texte, recomposent temps et espace... «Décrire, (describere) signifie étymologiquement écrire d'après un modèle, c'est-àdire procéder à une construction, à un découpage, à une analyse au cours de laquelle on se livre à une mise en ordre. Nous n'inventons pas les phénomènes sociaux et les événements auxquels nous avons assisté en tant qu'observateurs ou auxquels nous avons participé, mais quelle illusion de fenser que nous en donnons une copie fidèle», dit Laplantine à ce sujet. L'écriture descriptive qui rend compte de la période de terrain, s'efforce de restituer de façon exhaustive, ce qui a été observé. Cette restitution n'est pas le résultat d'une énumération linéaire, d'une transcription simple du réel mais oblige bel et bien à une construction volontaire mettant en scène une floraison de faits, de situations, de ritualisations qui sont là pour éclairer le sens, la signification du contenu. Cette description, ou plutôt décrire, est un acte qui inscrit dans une temporalité. Mais cette description risque d'immobiliser l'objet dans une forme statique ou d'enfermer l'auteur dans sa propre débauche descriptive en oubliant de prendre sens, rappelle Pierre Sansot2 Ainsi dans cette recherche ethnographique, se mêlent description et récit, où l'une immobilise un lieu, un acte dans l'espace, l'autre, à l'inverse suppose une action, un déploiement dans le temps. Mon choix de glisser parfois du côté du récit est guidé par la volonté de restituer le sensible et le sens qu'il détient. Car mobilisant l'imaginaire du narrateur, du lecteur, le récit suggère l'attente, la surprise, la découverte. S'il prend l'apparence parfois de l'anecdote (des moments...), il n'en constitue pas moins une restitution des fragments du réel qui racontent la vie quotidienne. De ce fait, il échappe dans un premier temps à toute tentative de mise en concept, de généralisation propre à définir tout phénomène de même type. En somme l'écriture ethnographique est le constat qu'une rencontre a eu lieu entre un chercheur, un objet et un groupe social dans un temps réel. Elle a comme objectif de fournir, de livrer le présent de cet univers, sa cohérence, ses soubresauts. Dans cette rencontre, l'ethnologue est celui qui perçoit. Son activité de construction, d'élaboration est rendu possible par son regard: mais toute vision s'inscrit dans un espace et un temps particuliers: «Il existe, le plus souvent à notre insu, un processus d'organisation sociale et culturelle de la vue, du visible, du dicible et du lisible. L'observation puis la description sont des constructions intellectuelles et
1 Laplantine François, 1996. 2 Sansot Pierre, 1986, p. 53

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polysensorielles, des expressions particulières d'une époque par et pour un groupe social et culturel donné».l L'objet d'étude n'est donc jamais un choix neutre, ni totalement lucide. Il appartient à l'Histoire et à l'histoire d'un(e) ethnologue: un décentrement propre à la culture occidentale qui appelle un questionnement et une analyse des phénomènes sociaux qui la marquent et croisent le cheminement singulier de celui ou celle qui s'y penche... Le terrain Le terrain a été déterminé et guidé par une expérience successive qui a permis d'appréhender et penser celui-ci de façon évolutive et constructive: Des lieux et des groupes sociaux ont constitué le milieu indispensable à la mise en œuvre des méthodes et des analyses nécessaires à l'interprétation d'un fait social. Caractérisé par une forme locale, singulière, Plan Cabanes constitue un mini-territoire qui a impliqué une micro-observation, un regard scrupuleux qui s'attache d'abord à reconnaître le visible à partir de nuances, de tonalités, de légers écarts. Le quartier s'est découvert au fil des cheminements et des tâtonnements qui ont été les miens. Des étapes particulières ont marqué son exploration... Le lieu s'est imposé, lentement imposé, comme si un double mouvement avait marqué la relation, la rencontre. Plan Cabanes est un milieu sensible et réagissant, dont il est nécessaire de connaître et reconnaître les jeux du seuiL les passages: il peut faire face, front peutêtre à l'approche solitaire d'une observatrice, à la fois flâneuse et assiégeante. Il a pu aussi tenter de s'emparer de l'occupante que j'ai été. Mais des déterminismes de part et d'autre existent et empêchent que l'un et l'autre ne se soumettent, ne soient réduits à la volonté adverse: la signification de ce quartier, sa continuité en sont la preuve tout comme ce récit urbain qui a été composé au fil de mes trajets répétés depuis le centre historique où j'habite. La première approche a donc été portée par une exploration des boutiques qui façonnent ce milieu. Elle a questionné aussi le cheminement des commerçants: leurs modes et caractéristiques d'introduction dans ce cadre urbain par des expressions concrètes de différenciation. Lors des investigations sur le terrain, une attention particulière a été accordée à l'origine culturelle de chaque marchand (algérienne, tunisienne, marocaine, turque...). Par contre l'acquisition
I

Laplantine

François,

1996, p. 48

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ou non de la nationalité française n'a pas été détaillée dans ce travail bien que cette question soit sous-jacente à la dynamique marchande de Plan Cabanes. En effet, les implantations récentes et accélérées de commerces «ethniques» ont été déclenchées par des mesures législatives plus favorables aux étrangers et les boutiquiers du quartier sont nombreux à posséder la carte de séjour. Mais je n'ai pas souhaité approfondir cette question qui ne constituait pas le propos central de mon étude. Une approche approfondie de cet aspect dans ses formes concrètes (et pas seulement à partir des représentations), tant du côté des trajectoires de chaque immigré que du côté des pouvoirs publics et des législations, soulève, me semble-t-il, un vaste champ de recherche qui mérite qu'on s'y consacre pleinement. L'approche des temporalités singulières du quartier a constitué l'étape suivante de mes recherches. Les rythmes calendaires musulmans et les cycles familiaux, notamment, ont été observés dans le cadre de familles marocaines résidant dans les secteurs périphériques proches de Montpellier. Pendant presque une année, j'ai donc suivi, accompagné les mouvements d'échanges d'un groupe de femmes toutes issues d'un même quartier de la ville de Meknès: ainsi courses domestiques, rencontres conviviales, Tetes familiales et religieuses ont-elles scandé cette période. Le déroulement de l'enquête Le déroulement de l'enquête ethnographique s'est globalement étalé sur une période de deux ans (de 93 à 95). L'insertion d'une ethnologue dans l'espace commerçant de Plan Cabanes s'est faite lentement. Dans ce petit «milieu», marqué par les mouvements, la vie publique, les rumeurs et l'hospitalité marchande, la présence d'une «enquêteuse» peut être variablement perçue et accueillie: elle entraîne une «visibilité» vite établie, qui a nécessité une présentation neutre de l'étude envisagée: historique du quartier, pratiques alimentaires festives... Mes déambulations n'ont pas manqué de créer des rumeurs construites, à mi-parcours, à partir des «fléaux» qui marquent le quartier. Elles m'ont donc située tantôt du côté de «l'ombre», tantôt du côté de l'ordre: mise en doute de ma moralité (une femme ne doit pas parler seule à des hommes) ou de mes objectifs (soupçon d'une recherche de drogues ou d'une enquête policière...). Paradoxalement, ces rumeurs contradictoires n'ont pas réellement gêné mes investigations mais ont plutôt ponctué à chaque fois mon «avancée» dans les étapes de la recherche ethnographique: c'est à ce moment-là que des «pans» s'ouvraient et élargissaient le champ d'exploration. 20

L'investigation dans les unités domestiques a complété le champ de la recherche. Le réseau de ces familles qui a pris son point de départ à Plan Cabanes, m'a introduite dans un univers à caractère féminin, complémentaire à celui du quartier, riche en simplicité et complicité relationnelles. Deux voyages au Maroc ont «encadré» la période d'enquête. Le premier séjour d'une durée de trois semaines (septembre 93), plutôt informel, a été l'occasion d'un «premier contact» avec la culture marocaine et a préparé le second séjour déterminé par des objectifs plus précis. D'une durée plus longue (6 semaines), celui-ci a eu lieu en période estivale (95) dans le cadre d'une invitation par une famille de commerçants du Plan Cabanes, originaire de Meknès. Les investigations sur le terrain (interview, observation participante) ont été conduites sans que je maîtrise ni langue arabe, ni dialectes nationaux ou berbères. Cette situation a certes constitué un handicap, du à mon incapacité à communiquer en langue d'origine avec les populations maghrébines et a conduit à des «réductions» : choisir des interlocuteurs qui comprennent la langue française ou prévoir une personne traductrice (notamment au Maroc). Néanmoins cette situation a aussi comporté ses avantages: ma présence prolongée au cœur des groupes sociaux ou familiaux a été d'autant mieux tolérée qu'elle ne constituait pas une totale ingérence, compte-tenu de «mon handicap linguistique». Des proximités et des participations plus importantes, plus longues ont donc été possibles et ont donné lieu à des observations, qui, bien que «sans paroles», n'auraient pu être faites sans cela. En somme, les orientations qui ont été choisies lors de ces recherches, ont été guidées par les fluctuations du terrain et ne représentent que quelques possibles parmi beaucoup d'autres. Le quartier offre plusieurs «portes d'entrée» qu'il a fallu choisir, définir et explorer: cette monographie a tenté l'approche la plus complète par la restitution des faits ethnographiques et l'analyse des logiques sociales mais elle est loin «d'en avoir fait le tour». Elle laisse naturellement la place à d'autres démarches. C'est un constat, somme toute, relativement rassurant, car ce faubourg est un lieu central, singulier, en correspondance, en opposition, avec une multitude de «milieux» qui ne peuvent être ni saisis, ni figés par un seul regard scrutateur, fut-il ethnologique.

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Fig. 1 - Quartier Gély-Figuerolles-Plan
(sud-ouest de la ville).

Cabanes

Plan de ville (Source: guide Blay-Foldex).

I - ESQUISSE D'UN QUARTIER

1- LE FAUBOURG

FIGUEROLIES

. LA

SITUATION GEOGRAPHIQUE DE PLAN CABANES

Plan Cabanes fait partie du quartier Figuerolles situé dans la partie sud-ouest de Montpellier. Cette situation, un temps périphérique au centre ville, s'est modifiée avec le développement de la cité: c'est un secteur aujourd'hui inclus dans la première couronne entourant le vieux centre. Il se situe dans une position quasi-centrale (fig. 1). Plan Cabanes est sillollilé par un ensemble de flux mécaniques et piétonniers. Traversé par trois axes importants de circulation (boulevard Gambetta, boulevard Renouvier, voie rapide), il est aussi caractérisé par des voies réservées aux transports en commun (cours Gambetta). Ces axes majeurs sont principalement des voies à sens unique et dirigent les flux vers l'extérieur de la ville, depuis les derniers travaux d'aménagement dans ce secteur. Les grands axes d'accueil dans cette partie sud et sud-ouest de la ville sont maintenant réservés à l'avenue de Toulouse et au boulevard Clémenceau. Outre les voies de grande circulation, les rues et ruelles du quartier sont aussi marquées par des passages piétonniers intenses: une dynamique marchande particularise ce secteur, ordonné par un ensemble de petits et moyens commerces (commerces de proximité en particulier) et par un marché quotidien. Le quartier est par ailleurs bien muni en équipements administratifs: le long du cours Gambetta, les bâtiments de la Sécurité Sociale comprennent la CRAM (Caisse Régionale d'Assurance Maladie), la CPAM (Caisse Primaire d'Assurance Maladie) et la CAF (Caisse d'Allocation Familiale), la Caisse de la Mutuelle Agricole. On note aussi quelques établissements scolaires (publics et privés comme le Collège de la Merci) ainsi que des bâtiments publics aux diverses fonctions: une Maison pour Tous (Joseph Ricôme), un Commissariat de Police Municipale et un lieu de culte musulman. Dans 25

un secteur proche, de part et d'autre de l'avenue de Lodève, on trouve aussi le Consulat du Maroc et le Consulat de la République Algérienne démocratique et populaire. Le quartier est défini par deux carrefours: le faubourg Figuerolles et le faubourg du Courreau. Il est à noter que seul le terme de Figuerolles est usuel: on parle du faubourg Figuerolles ou du quartier Figuerolles ou encore de Figuerolles qui est profondément chargé de l'identité gitane qui l'a imprégné ces dernières décennies. Depuis quelques années, le terme Plan Cabanes, nom de la place marchande, est utilisé pour désigner le deuxième faubourg. L'écriture de Plan Cabanes est par ailleurs instable et se rencontre sous plusieurs formes: Plan Cabanne (cadastre), Plan Cabannes (ancien plan de la ville), Plan Cabanes (écriture actuelle ou de certains auteurs). J'en ai choisi une, la dernière, qui sera utilisée tout au long de ce travail: Plan Cabanes. Sur cette place, s'organise chaque matin un marché alimentaire et textile «au style oriental» en correspondance avec la petite unité marchande qui lui fait face de l'autre côté du boulevard. Le long de ces quelques rues avoisinantes, un ensemble de boutiques se suivent en rangs serrés et portent des noms singuliers qui dépaysent, font référence à l'autre côté de la Méditerranée: le Palmier, la Rose des Vents, la Rose du Jour, la Rose des Sables, El Médina, l'Etoile du Nord, le Hoggar, le Agdz, les Délices d'Orient... Lieu rayonnant, c'est donc la place du marché qui donne son nom, par glissement, à cet îlot marqué par la présence récente mais constante de la population maghrébine. L'implantation marchande d'une nouvelle population dans ce secteur de Montpellier n'est pas anodine. Elle s'attache à l'histoire particulière de ce faubourg populaire: «Un faubourg, pour mériter son nom, est toujours très vieux. Non point vieux à la manière des bas-fonds que le temps a dégradés, mais empli d'une longue mémoire qui lui confère des lettres de noblesse. Il nous plonge dans une histoire qui nous a faits et cette dernière, irnn1édiatementnous met, beaucoup plus que les musées et les monuments, en présence des siècles passés et d'un peuple qui se perpétue malgré les changements», écrit Pierre Sansot.] Figuerolles a été traversé par divers mouvements migratoires et poursuit une certaine vocation, jouant au fil des siècles un rôle d'accueil de nouvelles populations. Un faubourg se situe toujours aux limites de la ville. Habiter, occuper cet espace, c'est d'abord marquer des passages: de l'extérieur, des espaces périphériques vers le cœur de ville.

1

Sansot Pierre, ] 974 p. 283

26

. UN VIEUX

FAUBOURG

HISTORIQUE

Montpellier s'est construite à l'époque médiévale et s'est caractérisée par des fortifications qui ont entouré la cité.1 Une muraille, plusieurs fois élargie, fut un temps appelée «clôture commune» et a comporté une dizaine de portes (notamment, au sud-ouest de la ville, la porte Saint Guilhem ouvre dès 1215 sur un chemin de campagne qui est devenue l'actuelle rue du Courreau2). Dès le XIIème siècle, la croissance de la ville a nécessité la construction des premiers quartiers «extra-muras» (faubourgs de Figuerolles, de Nîmes, de Boutonnet...). Ces faubourgs laissés dehors vont susciter la construction d'une nouvelle enceinte urbaine qui les englobera à leur tour. C'est une installation plus précaire, faite d'un fossé et d'une courtine de pieux. Ainsi les faubourgs furent un temps compris entre deux ceintures: la première enceinte de la cité et cette ceinture faubourienne (construite au XlVème siècle), appelée palissade. Des portes, ou partalières, vont pennettre les communications avec la campagne environnante. Ces configurations passées laissent encore aujourd'hui des traces dans le paysage montpelliérain. Le cours Gambetta fonnait d~jà un axe jalonné de plusieurs partalières (Saint Denis, Chemin de Lavérune...) qui constituent encore actuellement des voies de communications. Ces quartiers vont être détruits à plusieurs reprises plus ou moins partiellement, à l'occasion des troubles successifs qui vont bouleverser la cité: guerre de cent ans (1337-1443), pillages, conflits religieux (XVlème siècle). Mais ils seront reconstruits à chaque fois et parviendront à poursuivre leurs activités. Au XlXème siècle, une ceinture d'octroi les resserrera. Un afflux constant de population va entraîner l'extension progressive de ces quartiers «extra-muras». C'est toutefois une croissance sans véritable régularité: l'extension est un peu limitée à l'ouest par la colline du Peyrou et à l'est par les remparts de la citadelle mais elle se manifeste plus librement vers les autres directions selon quelques grands axes, d'ailleurs toujours en place actuellement: au sud-ouest, le long de la route de Lodève; au sud, le long de la route de Béziers; au sud-est, le long du Lez et au nord en direction des Cévennes.

1 Fabre et Lochard. 1992. 2 Grasset-Morel, 1989, p. 420 27

La première population

En contrebas de la colline du Peyrou et le long de la route de Lavérune, dès 1220, s'installent un couvent de dominicains puis un second de dominicaines (ordre mendiant). A la porte de Saint Guilhem, ce sera l'hôpital Saint Guilhem et le collège de Valmagne. D'autres constructions s'ordonnent aussi le long du chemin de campagne et s'étendent vers l'ouest: des maisons de notables dont l'une des familles propriétaires foncières-la famille Figayroles-donnera plus tard, semblet-il, son nom au quartier avec l'actuel Figuerolles. Mais dans cet embryon de faubourg accolé à l'Ecusson (alors faubourg du Courreau), ce sont d'abord des migrants récents ou les habitants les moins favorisés qui vont s'installer: des paysans dits «laboureurs», de petits artisans (les fustiers du Peyrou, attachés à l'industrie du bois localisée à l'ouest...). Les laboureurs vont louer leurs services aux propriétaires des riches domaines avoisinants. Miséreux et peu organisés, ils vont très vite constituer une corporation mal considérée par les autres corps de métiers et leur présence conduira bien vite à affubler ce quartier d'une mauvaise réputation qui persistera par ailleurs au fil du temps. Même si ces faubourgs continuent à recevoir quelques notables dont on peut encore remarquer les propriétés ou hôtels particuliers, ils restent toujours marqués par une activité populaire. Notamment au XVIIIème siècle, ils se prolétarisent massivement mais manifestent néanmoins peu à peu des traits propres qui les distinguent les uns les autres: le Nord est caractérisé par une activité artis<1;nale, celle du cuir. Au Sud, Sud-Est et Sud-Ouest, des activités commerciales se précisent en rapports avec les voies de communication en direction du Biterrois, de la vallée de 1'Hérault, de la Mer. On y rencontre également des exploitations maraîchères. Le vieux Figuerolles est marqué par des activités et des identités variées: on peut citer, pêle-mêle, des assemblées protestantes au Mas de Merle (route de Lavérune) à la fin du XVIIIème, des religieuses à notre Dame de la Merci en 1844, plus près de nous, une Commune Libre ainsi que les activités humanitaires du Père Bonnet et son Etoile bleue... Le faubourg est particulièrement attaché à l'activité viticole et comprend diverses corporations de métiers: fabrication et vente de ruts, location d'attelage, réparation et fabrication d'outillage agricole, débits de boissons... C'est au cours de cette expansion, à la fin du XIXème siècle que les premiers gitans fréquentent le quartier qui les attire par son activité marchande. D'abord arrêtés aux portes du faubourg (un bureau d'octroi est en place), ils vont peu à peu participer aux échanges marchands. 28

Un rôle d'accueil

Le rôle d'accueil du faubourg est constant: paysans de l'arrière pays, migrants en provenance des petites villes et plus tard une migration étrangère. Les dernières vagues migratoires vont suivre les grands mouvements qui ont traversé la France, l'Europe. En Languedoc-Roussillon, elles atteignent un seuil élevé: on note des vagues successives d'Italiens, d'Espagnols venus en plusieurs étapes à partir de 19I5 par le relais de Sète ou de Marseille car une pénurie de main d'œuvre s'est faite sentir après la première guerre mondiale dans la plaine et les villes du Bas-Languedoc. Une seconde pénurie se manifeste après la deuxième guerre mondiale et provoque de nouveau un mouvement migratoire. Les gitans vont se sédentariser dans èe quartier à la suite du décret du 5 avril I940, interdisant la circulation des nomades. En 1954, c'est une migration intérieure qui se manifeste de l'arrière pays. Lui succède encore une migration étrangère jusque vers les années 80. Cela correspond alors aux changements économiques qui ont transformé la région et se caractérise notamment par la réduction de l'agriculture, le développement du secteur tertiaire, l'aménagement du littoral, le développement du tourisme, l'accroissement urbain (Montpellier principalement). Une mémoire vive Tout au long de ce siècle, une vie économique très dense s'est maintenue dans le faubourg et a modulé son relief au fil des années. Les paroles des anciens ravivent encore ce passé toujours présent dans les mémoires et font resurgir des lieux ou des activités aujourd'hui disparus. «Le faubourg s'arrêtait là où il y a l'école (l'école maternelle), la ville s'arrêtait là, et après il y avait les vignes... La petite place Salengro qui se situait au cœur du carrefour, actuellement aménagée en parc automobile, était auparavant un petit jardin. Les enfants s'amusaient surtout dans le jardin public. Il y avait quelques bancs et beaucoup de plantes et de fleurs. En face du petit jardin, il y avait un marchand de chevaux: maintenant, c'est le Renault automobile». On se souvient encore de la gare vers la rue Chaptal, de la voie de chemin de fer qui reliait d'un côté Celleneuve avec Gignac et de l'autre côté les Près d'Arènes avec Palavas, disparue vers les années 60. De même les échoppes et les activités diverses: «Là, c'était la fonderie parce qu'il y avait une petite rivière. Ici, c'était le maréchal ferrant, et là une boutique de location de charretons et on pouvait louer ces petites charrettes aux grosses roues que l'on tenait par deux bras».

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On parle encore des baladeuses 1 : «Elles s'installaient sur le Plan Renouvier avec leurs charrettes et leurs marchandises ainsi qu'autour de ce petit jardin, là où elles pouvaient: quand il y en avait plein, ça faisait un petit marché... A la fontaine du faubourg, tout le monde venait chercher de l'eau car elle était délicieuse. Elle venait de la source du Lez. Il y avait même des gens qui venaient faire la lessive. Elle n'arrêtait pas cette fontaine b>. Il y avait Rosi, rue de la Palissade, marchand ferrailleur-brocanteur très prospère. Et puis de nombreux cafés que les hommes fréquentaient beaucoup : «Avant, on allait moins se balader, on allait au bistrot». Les paroles de ces anciens rappellent aussi les confrontations qui définissaient des territoires et nourrissaient les échanges: «La population a changé. C'étaient beaucoup de travailleurs, des ouvriers qui habitaient ce quartier. Il est arrivé pas mal de Portugais, d'Espagnols dans les années 39-40, ça s'est peuplé par eux, là où ils ont trouvé à se loger. C'étaient surtout des Gitans, là, dans ces rues (rue de Metz, rue St Antoine...). Ils étaient nombreux, ils avaient beaucoup d'enfants. Tout ça, c'est parti à la cité Gély, maintenant, il n'yen a presque plus... C'était pas cher Figuerolles, c'était accessible. Il y avait des propriétaires qui avaient beaucoup d'immeubles, de maisons ici. Je connais un proprio qui avait quinze ou vingt maisons, c'étaient les riches du quartier. Quand ils se sont mis à vendre, et ça se vendait bon marché, mon beau-père en avait acheté trois ou quatre, à cette maison de l'angle, là. Quand il a acheté, c'était un café, un bistrot. Il a fait la boulangerie d'un côté et la boucherie de l'autre. Il a mis ses deux filles, l'une était boulangère, l'autre était bouchère. Et j'ai épousé la boulangère! Maintenant, toute la population a évolué, c'est habité par des gens nouveaux, une nouvelle génération. Il y a une population jeune et peu de familles nombreuses, elles sont toutes à la cité Gély. Il parait que c'est infernal: Figuerolles, c'est plus haut
maintenant!»
.

Des paroles gitanes fusent aussi et témoignent de gestes et pratiques judicieusement mêlés et imbriqués avec ceux des autochtones. Les paroles de Rosette, paroles de conteuse fixées par l'écriture dans son livre «Gitane», nous emportent dans le quotidien d'une famille au cœur du quartier Figuerolles. A travers différents récits, Rosette témoigne des multiples manières dont la culture gitane a pu prendre forme, faire acte daris ce faubourg populaire, le marquer de ses signes, de ses expressions: «On habitait 18, rue Saint Etienne à Montpellier, c'était un petit immeuble où chaque famille avait une pièce. La sœur de
1 Vendeuse ambulante 30

mon père avait quatre enfants dans une seule pièce, sa mère avait trois enfants, donc ça faisait cinq avec son mari, eux, c'était au rez-dechaussée. Ma grand-mère Dolorès, la mère de mon père, avait son frère avec elle, là, c'était au premier étage. Le cousin de mon père, lui, vivait avec sa mère au fond de la cour. Nous, on était cinq, on avait aussi une seule pièce. On a fait mettre une moitié de cloison, ça nous a fait deux pièces. C'était au premier étage».! Les activités des Gitans (récupération, tonte des moutons, des chiens, vente de porte à porte, vente de chevaux...) les entraînaient dans des parcours quotidiens qui dépassaient largement le quartier: «Ma mère avait un charreton en bois. Des fois elle prenait un petit landau, un vieux. Le charreton avait deux roues. Elle avait une balance romaine avec un crochet et un poids d'un kilo, le poids faisait la balance».2 Les tournées en ville résonnaient de leurs cris: «Car il fallait les crier, les chiffons, pour que les gens entendent: peillarot, peillarot. Les gens sortaient la tête par la fenêtre et ils les faisaient monter, ou bien ils disaient: je descends»? Le métier de chiffonnier conduisait à l'entrepôt de la rue de la Palissade: «Dans le hangar de Rosi, surtout un grand côté, c'était du zinc, du cuivre, des peaux de lapin, des chiffons. Les chiffons, il fallait les trier. La laine d'un côté, l'essuyage propre de l'autre, le coton, toutes les matières. Il ne fallait pas mélanger». Parallèlement à ces rythmes quotidiens, les Gitans ont participé aux événements historiques (la rafle pendant la guerre), aux loisirs collectifs, aux activités festives (les bals, la plage, la foire aux ânes du Plan Renouvier) et ont continué de mêler leurs pas à ceux des payous (non gitans) en s'inscrivant dans les mêmes lieux: «Chaque année, ma mère allait acheter la dinde de Noël au Plan Cabanes. Pour la porter, elle attachait les pattes avec une ficelle et hop, sur son épaule... Pour la cuire, on la portait au four de la boulangère, et tous les gitans apportaient leur plat aussi. La boulangère, on la connaissait très bien. Son nom: Yvonne Tiquet, au faubourg Figuerolles».5

! Meyer 2 Meyer 3 Meyer 4 Meyer 5 Meyer

Marguerite, Marguerite, Marguerite, Marguerite, Marguerite,

1995, 1995, 1995, 1995, 1995,

p. p. p. p. p.

51, 52 84 72 84 81

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Fig. 2 - Evolution du faubourg Figuerolles de 1864 à 1921

FAUBOURG FIGUEROLLES
(D'après carte au I : 4 000 ème, dressée par M. J. CASIAN,

EN 1864
Architecte de la ville).

o 75 150m , , ~ Echelle I ; 7 500 èm"

E~pac< bâti Extension urbaine

FAUBOURG FIGUEROLLES
(D'après carte au I : 20 000 ème, dressée par M. KRYUGGER,

EN 1896
Architecte de la ville).

LÉGENDE

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Soorces; PRAT Alain 1992 (Archives Départementales de l'Héraolt)

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FAUBOURG FIGUEROLLES

EN 1921

Sources:

PRAT Alain 1992 (Annuaire

de l'Hérault

1921)