Un vent du Sud

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296267817
Nombre de pages : 352
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Textes recueillis par Marie-J udith BA TTET et Didier MAURO

UN VENT DU SUD
Terres d'espoir

ÉDITIONS L'HARMATTAN
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ Éditions

l'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384-1339-0

ILS ONT COLLABORÉ A CET OUVRAGE Les auteurs
* Monique BAQUE pour la cartographie: Artiste, décoratrice, conceptrice et réalisatrice d'expositions et professeur d'Arts Plastiques. * Marie-Judith BATTET : Chargée de la communication du Groupe Orchidées, auteur d'un mémoire sur le tourisme à la Martinique. * Éric DAZIN : Réalisateur de films publicitaires et documentaires à G. Spot Productions. * Ben Saïd DIA: Sociologue, journaliste. Collaborateur du mensuel Noir sur Blanc et de la Commission des Communautés Européennes. * Thuy Tiên HO: Orchidées. Réalisatrice, directrice du Groupe

* Liliane LICATA: Assistante la diffusion des programmes

de direction, chargée de du Groupe Orchidées.

* Didier MAURO: Réalisateur concepteur de films publicitaires et de magazines TV, Directeur de la Communication du mensuel Africa International * Frédéric PFOHL: Ingénieur du son et assistant monteur.

Les témoins
* Roland BlACHE: Responsable de l'Office de Coopération Culturelle Internationale, co-Président de la Commission Nord-Sud du Cercle Condorcet, Président du Groupe ORCHIDEES (France) * BIBlE: Chanteuse (France)

* Père CHAUBE : L'un des fondateurs de l'Église catholique du Congo. Archevêché de Brazzaville (Congo) * Mr CISSE : Historien de Bandiagara (Mali) à

* Ahmida DAKONO : Agent de santé communautaire Bandiagara (Mali) * Dr Didier FASSIN : Spécialiste en médecine Chercheur à l'Institut National de la Santé Recherche Médicale. Collaborateur de Santé pement & Culture et de Médecins du Monde

tropicale. & de la Dévelop(France)

* Loukou GOLO: Citoyen du village de Mikatou, victime du travail forcé durant la période coloniale (Congo) * Madina GUINDO : Agent de santé communautaire le Plateau Dogon (Mali) sur

* Bernard HOLZER: Secrétaire Général du Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement (France) * Mr HUMPHREY: Herboriste-guérisseur Ashante-Kpœta (Ghana) * Justin KAILL Y : Ancien combattant çaises Libres, Brazzaville (Congo) * Mahmadou (Mali). 4 KEITA: du village de

des Forees Franà Bandiagara

Agent de santé

* Togbi KW ADZO Eku Kwadzikor: Vodou. Herboriste à Anlo Afyadenigba

Prêtre-féticheur (Ghana)

* Sylvain - Prosper LOUDI : Citoyen du village de Mikatou, victime du travail forcé durant la période coloniale (Congo) * Gilbert MASSALA MAKONGO : Auteur, compositeur, interprète et poète (Congo) * Docteur MARTINSON: Pramso, Ashanti (Ghana) Chirurgien à l'hôpital de

* Tristan MERCIER: Secrétaire Général de l'Union Chrétienne des Jeunes Gens, et de Justice et Développement (France) * Joseph NDIAGNE: Conservateur Esclaves, à Gorée (Sénégal) de la Maison des

* Rasmane OUEDRAOGO : Cinéaste, journaliste, acteur. Secrétaire Général adjoint de la Fédération Panafricaine des Cinéastes (Burkina Faso) * Salam OUEDRAOGO: Citoyen de la région de Ouahigouya, victime du travail forcé durant la période coloniale (Burkina Faso) * Lu~s RAMIREZ: Agriculteur de Los Banos (Philippines)

* Le Roi de Kilir : Souverain du Royaume de Kilir (Bénin) * Korka SAGARA : Chef du village de Guimini (Mali) * Madina SAGARA : Matrone de Guimini (Mali)

* Ousséni SAW ADOGO : Citoyen de la région de Ouahigouya, victime du travail forcé durant la période coloniale (Burkina Faso) * Ramata SAW ADOGO : Animatrice de l'association des femmes. Groupements Naam, association « Savoir se Servir de la Savane et du Sahel en Saison Sèche» (<< S ») (Bur6 kina Faso) * Annie SIMON: Directrice de la communication de Terre des Hommes (France) 5

* Abdul Aziz SY : Cinéaste, producteur

(Sénégal)

* Cheik TANDIA : Responsable de programme de développement sanitaire en milieu rural. Ministère de la Santé (Mali) * Professeur TRAN Van Khê: Musicien, musicologue. Membre du Conseil Supérieur de la Musique (UNESCO), chercheur au CNRS (France, Vietnam) * Patrice TSANA: Ancien combattant çaises Libres. Brazzaville (Congo) des Forces Fran-

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Remerciements
Nous remercions tout particulièrement: la Commission des Communautés Européennes le Ministère de la Coopération et du Développement, et la Fondation pour le Progrès de l'Homme, ainsi que tous les amis, adhérents et bénévoles du Groupe ORCHIDEES.

« Tu veux un monde meilleur, plus fraternel, plus juste? Eh bien commence à le faire: qui t'en empêche? Fais-le en toi et autour de toi, Fais-le avec ceux qui le veulent. Fais-le en petit et il grandira. »
Lanza del Vasto

AVANT -PROPOS
D'autres mélodies du monde
Parce que nous possédons la technique, parce que nous lisons... dans des livres reliés, parce que nous vivons l'âge d'or des médias, nous qui vivons au Nord croyons souvent posséder la science infuse. Nous qui avons généré des monstres comme Jack l'éventreur, Hitler... et combien d'autres encore, prétendons donner des leçons d'humanité. Et, parce que notre mode de vie cherche à dominer le monde, parce que quelque part dans notre arbre généalogique nous avons qui un ancêtre, qui un ami issu du Sud, nous nous croyons revêtus d'un droit divin ou d'une mission civilisatrice vis-à-vis de ces pauvres hères qui, finalement, ont des pratiques vraiment barbares. En dépit de toute notre bonne volonté, parfois, sûrs de notre bon droit, nous condamnons sans chercher à comprendre, sans écouter ce que certains des concernés chercheraient à nous dire... Trop souvent nous ne voyons rien malgré nos yeux ouverts, et n'entendons rien car nous ne sommes pas suffisamment attentifs. Pour légitimer nos actes et paroles, nous agissons sous couvert de code éthique, de philosophie et de « eux-mêmes le disent »... Tout est bon pour s'octroyer le droit d'ingérence dans la vie des pays en voie de développement sous cou. vert de bonnes œuvres, de lutte pour l'Humanité, pour la liberté.. . Parce que la politique de l'autruche est plus payante, celui qui cherchera à s'élever contre de telles pratiques sera taxé de démagogie, on lui reprochera d'utiliser des formules qui ne sont plus à l'ordre du jour. Mais, il y a quand même des hommes et des femmes ni meilleurs, ni pires que nous, qui, conscients de notre responsabilité d'humains face à d'autres humains veulent partager leurs expériences. Les pages qui suivent proposent d'autres mélodies du monde... Marie-Judith BATTET 11

Remplacer les « Méchants par le bon droit.

)) par les « Bons )), l'usurpation

« Quand je serai grande, je serai agent secret! )) C'est le métier que je voulais faire, convaincue qu'il suffisait (comme au cinéma) de quelques gadgets et d'un peu de courage, pour changer le cours de l'Histoire. Mon goût précoce pour la justice, la fraternité et la solidarité voyait dans ce métier « cinématogénique )) une réponse rassurante à un monde que je ressentais comme particulièrement cahotique. La peur des armes m'a fait renoncer à cette « vocation )) que je remplaçai par celui de fée!... Quelques années m'ont été nécessaires pour comprendre que les fées n'existaient pas! Guerres d'Indépendance en Afrique, guerre d'Algérie, guerre du Vietnam. Je découvrais maintenant à travers l'émission culte, « cinq colonnes à la Une ), que le Monde bougeait, des femmes et des hommes mouraient pour plus de justice, plus de dignité, pour le droit d'être maîtres et acteurs de leur destin. Ces images de guerre me parvenaient et m'ébranlaient parce que des journalistes, des cinéastes, des photographes parcouraient le monde et témoignaient. Ce fut le déclic pour ma vraie vocation. J'avais onze ans... et elle ne m'a plus quittée. Trente ans après ce fameux déclic, il n'est pas encore temps pour moi de faire le bilan. Une chose dont je suis sûre, le métier que je fais est sans doute le plus beau métier du monde. Particulièrement difficile quand il n'y a pas d'argent pour tourner les sujets <;lui nous tiennent à cœur et qu'il faut plusieurs années pour aboutir à un film. HO Thuy Tiên

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Griot, parle-nous de Thuy Tiên... Il était une fois une petite femme aux yeux rieurs venue d'une contrée lointaine - là où les orchidées revêtent leurs plus beaux habits - qui après un long voyage tressé de maintes aventures, se retrouva au pays des hommes blancs. Elle y apprit bien des choses, d'autres valeurs, mais en somme, ni meilleures ni moins bonnes que celles qu'elle portait en elle. De leur fusion, naquit une nouvelle femme, riche de ses expériences. Venue des contrées chaudes d'Asie, elle oublia un soir d'hiver de revêtir son manteau, alors que son esprit rêveur contemplait la neige - flocons de coton - et un insecte la piqua... Cette mouche, typique des pays du Nord, dite mouche Tech-Tech, s'empara de son esprit et lui donna une fièvre - appelée technophile car, dit-on, on ne s'en débarasse jamais - l'obligeant à parcourir et à mesurer le monde sous le poids d'un appareil... C'est ainsi que je la vis, pour la première fois, à la rencontre de notre village Peul, au bord de l'Oudregou, caméra au poing. Elle venait de loin, poursuivant son chemin initiatique avec pour seul rituel la parole (la palabre pour nous) et l'image (miroir de la nature). Avec ce couple là, on vit le monde. Le vieux sage Hampaté Bâ ne disait-il pas que « la parole est un fruit dont l'écorce s'appelle le bavardage, la chair éloquence, et le noyau bon sens (...) Le verbe est le don le plus merveilleux que Dieu ait fait à sa créature (...) c'est par la puissance du verbe que tout a été créé... » Cette nomade de cœur (eh oui, ce n'est pas un privilège exclusivement Peul !) rêvait d'un nouveau regard sur les choses, d'un nouvel éclairage sur les images... mais elle désirait par dessus tout découvrir le monde, dévoiler ses secrets et partager ses douleurs... En écoutant la parole des sages, elle semble avoir eu la faveur des dieux... Ben Saïd DIA 13

I
DANS LES BRUMES DE L'EUROPE
RUE PIERRE CURIE, UN JOUR D'HIVER...
La copie passe à toute vitesse en marche arrière sur la table de montage. Une voix féminine dit: stop, c'est juste ici ! La main couleur café tourne le variateur. L'image s'arrête. Puis le film se déroule, en marche avant et à vitesse normale cette fois: les paysannes du Bengladesh défilent entre les rizières en de longues colonnes qui s'étendent à l'infini dans la campagne. Au loin on distingue les berges du Bhramapoutre. Les femmes portent des banderoles et des drapeaux. La lumière est dorée. Elles scandent des slogans que je ne comprends pas. - Que veulent-elles? - Pouvoir choisir leur mari elles mêmes, ne plus se faire battre, être libres de ne pas porter le voile. Elles demandent aussi justice contre les violeurs... elles veulent tout simplement qu'on leur reconnaisse des droits! La voix est passionnée, convaincue. Je me retourne. Derrière la voix il y a Thuy Tiên. C'est une belle jeune femme, une vietnamienne. La main qui commande à la table de montage stoppe l'image. Gros plan d'un visage. Une jolie villageoise Bengalie, légèrement voilée par un sari dont les fils argentés 15

brillent dans le soleil. La main lâche la poignée du variateur et montre l'écran. - Qui est-ce ? La voix a un accent chantant. Au bout de la main, il yale visage attentif et souriant d'Evaristo. - Elle, c'est Ayesha. Son mari l'a abandonnée parce qu'eUe refusait d'accepter une co-épouse. Elle a deux enfants. Comme tu vois, elle ne se résigne pas! Thuy Tiên ponctue ses explications de mouvements de mains, on dit que les Saigonnais sont les Marseillais de l'Indochine... C'est peut être pour cela? Le visionnage reprend. Elle a du tonus, Ayesha ! C'est l'une des manifestantes les plus déterminées... son visage exprime un surprenant mélange de gaieté et de gravité. La main effectue une rotation à droite. Le film repart en accéléré. Je regarde autour de moi. Dans la pénombre on distingue des étagères remplies de piles de boîtes de films qui s'élévent jusqu'au plafond. J'essaie de lire les inscriptions sur la tranche des boîtes. Des noms de pays: Mali, Thaïlande, Ghana, Bolivie, Congo, Madagascar, Vietnam, Argentine, Cameroun..., des indications techniques, « images seules », «archives synchrones », «ambiances. » Il doit y en avoir des centaines... Trois « chutiers », une enrouleuse, et dans la pièce d'à côté une tireuse de copies, un banc de repiquage son et une régie de montage vidéo broadcast. Des murs peints en rouge Shangaï, un panneau déconseillant de fumer, c'est l'unité de post-production du Groupe Orchidées. L'image retrouve sa vitesse normale. Devant la table de montage, Evaristo, le 'Dominicain, et Albert, le Français, prennent des notes. Ils font un stage « Tropiques », pour acquérir une formation aux médias. Thuy Tiên est debout derrière eux, dans l'axe de l'écran. Elle poursuit ses explications sans quitter l'image de yeux. - Vous voyez, le plan très large avec toute la manifestation sur fond de rizières... Bon. Nous allons raccorder juste après le gros plan d'Ayesha. Comme cela, on la reconnaîtra tout de suite... Vous vous souvenez... dans la séquence précédente elle participe à la séance d'alphabétisation. Sur le plan esthétique, ce sera un beau raccord, du fait de la différence de valeur de plan. Et passer d'un 16

très large à un très serré, ne pose généralement pas de problème... Evaristo tapote la colleuse. L'image défile. - Et pour la coupe? - Regarde bien l'image... attention, dès que tu vois que la caméra n'est plus stable, tu fais une marque. Là, ici ! Maintenant reviens en arrière, on va revoir la fin du plan, il faut peut être couper une ou deux images avant, pour être certain de la fixité de la fin. Je me tourne vers elle. - Comment décides-tu de monter une image après une autre? Evaristo sourit. - Ça, c'est une bonne question prise-de-tête ! - Non, ce n'est une prise de tête que pour les gens qui ont une psychologie trop complexe, pas pour moi, et je pense de moins en moins pour toi! Thuy Tiên rit La réponse est simple: l'apposition de deux images exprime autre chose que ce que chacune d'entre elle dit, isolément. Après, tout dépend de l'effet que l'on veut produire... Et il y a autant d'effets que d'individus! Sur le plan esthétique, par contre, c'est tout à fait codifiable... mais je ne vais pas te résumer en trente secondes ce que je leur ai appris en deux mois! - Donc il y une part de convention, et une part d'improvisation? - Oui, et plein d'autres choses: l'ambiance dans l'équipe de travail, l'affluence dans le métro, la météo et le mouvement des astres, tout cela peut influer sur les choix de montage! .. .Non, je plaisante! La porte s'ouvre, un courant d'air glacé parcourt la pièce. - Bonjour, j'apporte un peu de chaleur humaine! Evaristo éclate de rire... - Fatima, même dans la banquise, j'irai jusqu'au bout du monde pour toi! - En attendant, je compte sur toi pour monter les 1000 boitiers de vidéocassettes au 2e étage... - Et après tu m'emmènes au Maroc, chez toi? - On en reparlera... Mais là je suis pressée: Thuy Tiên, un fax en provenance de Djakarta est en cours d'impression... tu m'avais dit de te prévenir tout de suite... Thuy Tiên se tourne vers Albert et Evaristo. 17

- Bon, je vous laisse. Prémontez toute cette bobine, en suivant la méthode que je vous ai indiquée, et en respectant bien toutes les marques de coupe. Dès que c'est fini, dites-le moi, on regardera le résultat ensemble. Je talonne Thuy Tiên et Fatima qui traversent au pas de charge la cour de l'immeuble où souffle un vent glacial. Puis elles escaladent deux à deux l'escalier qui mène au second étage. Là, elles poussent une porte sur laquelle un idéogramme chinois indique « Bienvenue. » Aussitôt l'atmosphère change, la grisaille de l'immeuble fait place aux murs peints en blanc, aux harmonies de plantes vertes et de parois laquées - toujours en rouge Shangaï -. Sous deux grands dossiers ouverts, on distingue un bureau de rotin. Liliane parle au téléphone tout en lisant la première page d'une télécopie. Derrière elle, il y a des étagères remplies de classeurs, une photocopieuse, un répondeur, et un fax dont le bourdonnement continu indique que la communication avec l'Indonésie est en cours. De l'autre côté de la pièce, Lara est installée devant un micro-ordinateur. Je me penche par-dessus son épaule. - C'est malpoli de regarder quand les gens écrivent... Le ton est narquois. Je n'ai vu qu'un tableau de chiffres. - Ça a l'air passionnant, en tout cas! - Tout à fait, c'est la liste du matériel avec la valeur de chaque élément pour les déclarations en douane du tournage au Chili! Mais tout à l'heure je te montrerai mes fichiers secrets! Elle éclate de rire. Je connais déjà ses fichiers secrets... elle les rédige pendant sa pause repas. Ils contiennent ses provisions d'histoires drôles. Lara aussi fait un stage « Tropiques. » Elle, c'est pour apprendre le secrétariat de production audiovisuelle. En un an, elle a aussi découvert les bases de la micro-informatique. Son stage s'achève bientôt, et sa formation lui est immédiatement utile: elle a répondu à une annonce et ses tests ont été concluants, elle commencera son emploi aussitôt le stage fini. Thuy Tiên repose la télécopie et se tourne vers Liliane. - Bon, je vais te donner la réponse, en anglais. Il faudra l'envoyer tout de suite. Le planning est vraiment très serré, et tout dépend de la suite que Djakarta donnera à ce fax.
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Liliane raccroche le téléphone, c'est une jeune Italienne. - Éric, Danièle, et Pierre t'attendent à côté pour la préparation du tournage, et Marie-Judith voudrait te montrer sa proposition de maquette pour le catalogue Planète Passion. Thuy Tiên prend une feuille pour rédiger le texte en anglais. Je regarde les collections de vidéocassettes exposées à l'entrée, puis la carte du monde qui orne le mur. Elle est constellée de pastilles de couleurs différentes. Il y en a partout! L'Europe et l'Afrique en sont couvertes, l'Asie aussi, l'Amérique un peu moins, mais on en trouve au milieu des Caraibes, de l'Océan Indien et de l'Océanie... Je montre la carte à Lara. - Que signifient les points de couleurs? Le rouge, la diffusion de la série «Terres d'Espoir », le vert, la distribution des autres programmes, le bleu, les coproductions et tournages, le jaune, la formation, le blanc... mais si tu sais lire, il y a une légende où tout est expliqué, en bas de la carte! Thuy Tiên se redresse, donne la feuille à Liliane, et m'entraîne à sa suite. - Viens, la préparation du tournage Chili et Indonésie, cela peut t'intéresser. Elle pousse une porte - rouge Shangaï, toujours et je la suis. De l'autre côté, il y a une grande table de bois noir avec un micro-ordinateur et trois téléphones. Un grand type mince occupe l'un d'eux - c'est Pierre - il se fait préciser l'heure du rendez-vous avec un transitaire à l'aéroport Charles de Gaulle. Le départ de l'équipe pour Santiago de Chili est imminent. Près des fenêtres, une petite table de réunion et quatre sièges: une jeune black coiffée d'innombrables tresses et un blanc qui ne fait pas pitié, sont penchés sur un calendrier et une carte routière - Danièle est camérawoman et franco-sénégalaise, Éric est réalisateur et picard -. Thuy Tiên s'assied avec eux, Danièle lui tend un papier. L'ambiance est torride, pourtant, c'est l'hiver! Je tourne la tête. Un mur entier est occupé par une batterie de magnétoscopes, des appareils électroniques et des téléviseurs... l'unité de duplication vidéo. Une voix amusée m'interpelle. - Impressionnée? ... mais ce n'est pas seulement joli,

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c'est aussi performant: je peux dupliquer ici 2000 vidéocassettes par mois, plus de 20.000 par an ! Fatima est installée devant un micro-ordinateur. Une imprimante bourdonne à ses côtés. Près d'elle, un téléphone, des étagères remplies de dossiers, une radio, et au mur une carte de France constellée de points multicolores. - L'ordinateur, le téléphone, la carte, les dossiers... je comprends. Mais la radio, elle te sert à quoi? Fatima effleure le clavier. - Une second~, je sauvegarde... Voilà. La carte, ce sont les lieux de diffusion des programmes audiovisuels du Groupe Orchidées, les animations Planète Passion et la Campagne Sirocco. - Ça, j'avais un peu deviné! - ...Attends, tout est lié ! Je suis en train de rentrer les informations pour Ravenala, par exemple des dizaines de milliers d'adresses.. .alors, la radio, c'est pour me stimuler .., en ce moment, j'écoute le hit-parade et les stations « immigrées» tout en créant des fichiers à longueur de journée. - Qu'est ce que c'est, Ravenala? - C'est la base de données du Groupe Orchidées. Nous avons conçu le « cahier des charges» de notre base de données, puis passé un accord avec Ibiscus. Ensuite j'ai suivi un stage là-bas...

-

Ibiscus?

- Tu ne connais pas? La messagerie 3615 Ibiscus, « le Tiers Monde en ligne» ? Tu n'auras qu'à faire un essai sur minitel. Bon, j'ai fait le stage, et maintenant je crée la base de données Ravenala qui sera compatible, précisément, avec Ibiscus, puisque nous utilisons le même logiciel. - Mais concrètement, ça sert à quoi? - A travailler plus vite et à aider nos partenaires. Tiens, par exemple, si tu cherches des images de travaux agricoles en Afrique ou en Asie, je pourrai bientôt te dire sur quelle cassette ou master les trouver... Si tu veux une photo sur la santé ou la démographie, je pourrai te proposer un choix parmi des milliers de clichés... Si tu demandes des sons du Mali, des Philippines, ou de Madagascar, je pourrai en localiser des dizaines d'heures bien identifiées... Mais en plus Ravenala, c'est aussi le fichier des partenaires d'Orchidées en production et diffusion... 20

Pour finir, il y aura aussi les fichiers et tarifs de tous les partenaires de la production, réalisation et diffusion des programmes audiovisuels du Sud et sur le Sud... - Mais quel intérêt d'être comme tu dis, compatible avec Ibiscus? - Concrètement, c'est très difficile d'accéder à l'information lorsque l'on veut produire un film ou un programme de télévision depuis Brazzaville ou Phnom Penh... Ravenala pourra aider les responsables des télévisions et du cinéma du Sud. En leur envoyant des adresses ciblées selon leurs demandes, par exemple, les adresses des ressources pour la production. Et comme Ibiscus a implanté des logiciels compatibles dans des dizaines de pays, cela facilitera le travail, il suffira d'envoyer une disquette. Fatima me tend une disquette plus petite qu'un paquet de cigarettes. Pierre est posté à côté de nous depuis un moment, silencieux. - Je te manquais, alors, tu es venu? - Bien sûr, Fatima, mais si tu as terminé ce brillant exposé, j'entraîne Mademoiselle... Mademoiselle comment? - Appelle la Laetitia, mais pas d'infidélités, je ne suis pas polygame, moi! Il se penche vers moi et me montre le sol. Fatima est pieds nus, ses ballerines sont contre le mur, bien rangées Je le regarde, mes yeux interrogent les siens. - Ceci prouve que Fatima est vraiment allumée... en plein hiver elle se croit à la plage! - Et en plus, dans ma tête je suis toujours à la plage, tu n'es qu'un jaloux! Pierre m'entraîne vers l'autre bout de la pièce. Thuy Tiên rappelle les instructions. Tout est passé au crible: vaccins et trousse de santé, liste du matériel, adresses des contacts, thèmes des questions pour les interviews, lieux de tournage, problèmes d'hébergement... et jusqu'à détailler la variété des images qu'il est indispensable de ramener pour un montage de qualité. Pierre, Éric et Danièle partent dans trois jours en reportage au Chili... ils repasseront par Paris, et deux jours plus tard l'équipe repartira pour l'Indonésie - Éric, Danièle, Thuy Tiên cette fois - Pierre restant en France. Éric et Danièle ne rigolent plus. Tous les quatre échan21

gent questions et réponses précises en prenant des notes. Thuy Tiên revient plusieurs fois sur un point: - Et surtout, depuis l'entrée au Chili jusqu'au retour en France, vous faites tout ce que vous pouvez pour coller à la réalité, pour intégrer les préoccupations et aspirations des Chiliens, pour établir des relations humaines, affectives, relationnelles, les plus profondes possibles avec nos partenaires... comme vous l'avez fait à Madagascar, aux Philippines ou au SénégaL.. En moins d'une heure, la réunion est bouclée. Pierre et Danièle partent préparer le matériel. Éric s'installe entre un téléphone et un micro-ordinateur, il compose un appel tandis qu'un document défile sur l'écran devant lui. Thuy Tiên donne une note à Liliane, puis se tourne vers moi. - Bon, avant que je ne travaille sur le catalogue avec Marie-Judith, tu as peut-être quelques questions sur cette réunion? - Oui, vous avez parlé dans un langage de secte: Beta, Hi 8... pour des tournages, au Chili et en Indonésie? - Éric, Danièle et Pierre vont aller tourner au Chili, puis ils repasseront par Paris. Je remplacerai Pierre dans l'équipe, et deux jours après leur retour nous partirons filmer un atelier de sculpture en Indonésie. Le langage de secte, comme tu dis, c'est tout simplement une terminologie technique basée sur le nom de deux appareils, tous les deux inventés au Japon par Sony. Le reportage au Chili sera tourné en Betacam, c'est le système vidéo broadcast qui offre actuellement les conditions les plus souples en reportage et la meilleure qualité d'image. Mais en Indonésie, nous n'avons pas d'autorisation de tournage. Comme je viens d'équiper Orchidées d'une caméra vidéo Hi 8mm, nous tournerons avec ce système là, pour ensuite transférer les images Hi 8mm sur support Betacam. Le master final sera en Betacam, il pourra être utilisé pour la diffusion à la télévision, et aussi pour la duplication en série sur vidéocassettes VHS... Elle regarde rapidement sa montre. - Bon, si tu veux tout voir, il est préférable que je te fasse rencontrer les autres membres de l'équipe, et que tu groupes toutes les questions pour les poser en fin de journée! Elle se relève et je la suis. Elle sort des bureaux blancs 22

et rouges, et entre dans une petite pièce où une fille ravissante pianote sur un micro-ordinateur tout en posant des questions à quelqu'un au téléphone. - ... « Bon, parce que vous comprenez, nous sensibilisons l'opinion publique à la solidarité internationale... » - silence, elle écoute - ...« et ce n'est pas parce que vous n'avez jamais sponsorisé d'activités de ce genre qu'il ne faut pas commencer un jour... » - silence, elle écoute encore - ...« Oui, cela concerne un public très nombreux... » - elle écoute toujours - ...« oui, les gens sont aussi nombreux que ceux qui assistent à un match de foot, bien plus même, puisqu'ils sont des dizaines de millions, mais l'action, elle sert à quelque chose, puisqu'il s'agit de lutte contre la misère, de développement» - là elle est un peu agacée et je commence seulement à remarquer la très légère musique créole qu'a sa voix lorsqu'elle est bien « speed» - ...« très bien Monsieur, je vous envoie une copie du dossier que nous vous avons envoyé et dont vous ne retrouvez pas trace, et ensuite je vous rappelle, mais il serait utile que la prochaine fois nous nous rencontrions. .. » Thuy Tiên secoue la tête. Elle n'a pas l'air contente. - Tu vois ." hé bien, ce qu'elle fait en ce moment, Liliane et moi, nous le faisons aussi sans cesse. Des bénévoles aident également à cela... C'est le côté le plus exaspérant du travail ! - Précisément, c'est quoi? - Ça s'appelle pompeusement du « fundrising », pour moi c'est surtout le temps que l'on perd à chercher les financements nécessaires pour mener les actions... - Que l'on perd, c'est peut-être exagéré? - C'est vrai, c'est exagéré, puisqu'il y a des gens dont c'est le métier, et qu'il y a des bureaux d'études qui en vivent. Mais pour nous ce qui est important, ce sont les actions: concevoir les projets, produire et réaliser les programmes audiovisuels, les diffuser, organiser des animations, former des stagiaires... Et le temps passé à réunir les financements nécessaires pour pouvoir précisément agir, cela ne nous apparaît pas exaltant. Plutôt agaçant, même si c'est une activité indispensable, parce que cela nous semble du temps qui est perdu précisément pour les actions... Mais le bénévolat ne peut pas tout, et sans argent on ne peut pas faire grand-chose... 23

- Pourtant, on parle beaucoup de mécénat et de sponsoring en ce moment? - Actuellement, le mécénat au sens où on l'entendait durant la Renaissance, cela n'existe pas. Aujourd'hui, tout mécénat est intéressé: c'est le plus souvent de la publicité déguisée. Par contre, le sponsoring est une réalité. Mais il ne s'intéresse pas beaucoup au Tiers Monde, ni au développement... Pour les sponsors, le Sud, c'est avant tout le rallye Paris-Dakar et des pubs sur les voitures. En fait, nos bailleurs de fonds les plus fidèles sont les pouvoirs publics, et les donateurs... - C'est ainsi que tu montes les financements des projets? - Oui, mais il n'y a pas que des financements publics, il y a aussi les apports individuels, les dons, les participations aux frais engagés pour les activités, et les recettes des diffusions des programmes audiovisuels... Mais je te parlerai de cela plus tard... Marie-Judith est enfin libre, nous allons travailler sur le catalogue. Marie-Judith a raccroché le téléphone. Devant elle, il y a plein de petites fiches étalées sur deux grandes tables en forme de L. Et puis des photos, des organigrammes. Elle me sourit, la gentillesse inonde son regard. Nous nous asseyons près d'elle. - Tu vois, Marie-Judith a fait un BTS de communication, elle a commencé ici en étant chargée des relations publiques, mais en fait, elle est un peu timide... Alors, c'est contre sa nature qu'elle fait ce que je t'ai expliqué, le fameux « fundrising ». Ça l'exaspère elle aussi, mais elle continue avec courage. Thuy Tiên est redevenue enthousiaste. Marie-Judith lui montre plusieurs pages d'une maquette. Côte à côte, elles sont un symbole. - Je vais poser une question sûrement idiote: parmi tous les gens présents ici, les 4 permanentes d'Orchidées, si j'ai bien compris, c'est Thuy Tiên, Marie-Judith, Liliane, et Fatima... il n'y a que des filles, et puis une Asiatique, une Black, une Blanche, et une Arabe... on se croirait dans une publicité de Benetton, c'est un hasard? Marie-Judith sourit. - C'est bien, non? Mais tu sais, il y a aussi des garçons, mais ils sont le plus souvent bénévoles. On ne les paye que lorsqu'il y a trop d'argent!
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«Et comme il n'y a presque jamais trop d'argent! » - Thuy Tiên rit « En fait, dès la fondation d'Orchidées en 1981, la première Assemblée Générale a décidé que chaque fois qu'il serait possible de créer un poste permanent, celui-ci serait réservé à une fille. Pourquoi? Tout simplement parce que malgré toutes les lois, l'inégalité selon le sexe persiste: il est plus difficile pour une femme d'accéder aux responsabilités... a fortiori dans les médias et l'audiovisuel. Tu n'as qu'à prendre dans mon bureau l'Annuaire de l'Audiovisuel et compter les femmes aux postes de direction... - Et les femmes tout court! - Marie-Judith a raison, les monteuses, réalisatrices, journalistes, camérawomen sont toujours minoritaires. - Mais le « côté Benetton ? » - Ça aussi, c'est un choix de l'Assemblée Générale d'Orchidées, faire accéder les « minorités ethniques» aux postes de responsabilité. Liliane et moi sommes deux Françaises, l'une originaire de l'immigration italienne et l'autre de l'immigration vietnamienne. Marie-Judith est elle aussi Française, mais de la Martinique et Fatima est Marocaine.. . - Et cette fameuse Assemblée Générale, c'est qui? - Ces décisions ont été prises en 1981, et renouvelées les années suivantes. Lors des Assemblées Générales de l'association Orchidées, il y a des responsables de la Cimade, de Terre des Hommes, de la Ligue de l'Enseignement, du Comité Catholique Contre la Faim & pour le Développement, de Frères des Hommes. Et puis, des membres individuels: des réalisateurs, des professionnels de la communication et de la culture... - ... Ce sont les associations dont tu m'avais parlé et qui sont à l'origine d'Orchidées? - A l'origine, il n'y avait que Terre des Hommes, le CCFD, la Cimade, et Frères des Hommes; la Ligue a rejoint Orchidées par la suite... - Donc ce n'est pas une association fermée? - Non, d'autres associations ou personnes individuelles peuvent demander à adhérer à Orchidées. Il suffit qu'elles soient acceptées par le Conseil d'Administration, et aient envie d'agir pour changer l'image du Tiers-Monde. Elle me montre la maquette, toutes les fiches et les photos éparses sur les tables. 25

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- ... Attends, ce n'est pas tout! Ce catalogue va être tiré une première fois à 20.000 exemplaires et envoyé partout où il y a une télévision, un magnétoscope à usage collectif, un projecteur... et puis dans les lycées, les écoles, les établissements culturels, les casernes, les missions, les pensionnats, les hôpitaux, les prisons... «en nous allé! » (<<allons-y»). Thuy Tiên me montre une carte de France constellée de pastilles de couleur. Tu vois, la diffusion des programmes audiovisuels représente des milliers de vidéocassettes... et bien, ce catalogue fait partie d'un programme plus vaste, la campagne « SIROCCO, un vent du Sud dans l'information. » Cette campagne est destinée à mobiliser l'opinion pour changer l'image du Tiers-Monde et renforcer la solidarité. Marie-Judith pose deux doigts sur un planning mural. - Les évaluations ont été faites durant le dernier trimestre 1990, et maintenant SIROCCO commence, pour deux ans, avec un catalogue, plein de projections et d'animations décentralisées, un journal trimestriel, une campagne de presse, un « observatoire» sur l'information concernant le Sud... - Et encore une fille... pour nous épauler. Tu as vu Danièle, la camérawoman franco-sénégalaise qui part au Chili et en Indonésie, c'est elle. Depuis 9 ans déjà, dans une optique économique cer26

- Là, c'est autre chose, un outil de communication stratégique, le catalogue Planète Passion... Mais je laisse Marie-Judith t'en parler, c'est elle qui le coordonne avec Didier. Marie-Judith me tend une grande feuille remplie de petites cases numérotées portant chacune une inscription. - Ça, c'est le « chemin de fer », le plan du catalogue... mais en fait, ça ne te dira rien. Le catalogue Planète Passion présente tout ce que l'on peut faire avec Orchidées. Tu veux une vidéocassette? Il y a des vidéocassettes! Tu veux des photos? Il y a des photos! Tu veux des animations? Il y a des animations! Tu veux que l'on conçoive et réalise une vidéo ou un film ? On peut le faire! Tu veux des conseils? Il y a des conseils! Tu es responsable d'une télévision du Sud et tu veux des programmes? Il y en a, et pour le Sud, c'est gratuit! - Je vais passer une commande au Père Noël!

tes mais aussi dans un souci de polyvalence (et parce qu'on « n'est jamais mieux servi que par soi-même »), ORCHIDEES a pris le parti de faire le maximum sur place. Ainsi, les photos, la maquette, les textes..., tout ce qui concerne la préparation du catalogue est fait à ORCHIDEES. Une fois que tout est au point, disquette et maquette sont remis à l'imprimeur. Il sort alors des éléments composés qui sont relus et affinés par toute l'équipe jusqu'au tirage. C'est ainsi que cela se passe aussi pour le journal, les couvertures de cassettes, les dépliants d'animation... Penchées sur un dossier, Thuy Tiên et Marie-Judith semblent avoir oublié ma présence. Elles relisent l'une après l'autre les 50 premières pages du catalogue Planète Passion. Elles discutent de la pertinence d'un mot, d'une tournure grammaticale ou stylistique. Voilà que Thuy Tiên semble se rappeler ma présence et de m'expliquer: lorsqu'ils ne sont pas sensationnalistes, misérabilistes ou superficiels, les messages sur le TiersMonde sont trop souvent sincères mais ennuyeux, tristes, moralisants, sententieux... alors, nous essayons de mettre les éléments ludiques de la communication au service du Sud; cela passe par de belles couvertures de vidéocassettes... Si on achète une vidéo de Belmondo, il y a une belle couverture, non? Alors pourquoi pas pour les films sur le Sud, et pour les publications écrites, c'est pareil! Le catalogue fera le tour du monde... Le chapitre catalogue étant clos, Thuy Tiên règle avec Marie-Judith la question des animations SIROCCO. - Excusez-moi de vous interrompre, mais Sirocco, c'est quoi? - SIROCCO, c'est un vent du Sud. Mais c'est aussi un programme de sensibilisation aux questions de développement. Une campagne de deux ans mise en place en collaboration avec la Commission des Communautés Européennes. Les animations SIROCCO, ce sont des manifestations décentralisées pour le grand public. D'ores et déjà pour 1991, trois animations sont mises en place. * Une à Paris avec la Maison des Cultures du Monde pendant trois jours. * Une à Saint-Denis de la Réunion au mois de Novembre pendant une semaine. * Une autre avec la ville de Commercy. 27

Pour 1992, nous préparons 3 jours de projections, expositions, spectacles vivants à l'Arche de la Fraternité et nous prévoyons cinq ou six autres lieux dans toute la France. - Thuy Tiên, il faudra que tu emportes ce soir, afin d'y jeter un coup d'œil, les éléments que j'ai préparés pour le spot des 30 ans de Croissance. Tout y est, musique, couvertures, textes... Il y a urgence car le studio est retenu pour après-demain. Thuy Tiên prend le dossier en question et regagne son bureau. Comme elle ne déjeune pas, elle passe les deux heures qui suivent en appels téléphoniques, relit et signe le courrier dans un gros parapheur. Se concerte avec Eric pour un point de détail concernant l'organisation du tournage en Indonésie. Evaristo vient la voir parce qu'il a un problème au montage. Thuy Tiên descend lui expliquer et résoudre le problème en une demi-heure. Il faudra attendre 19 heures pour qu'elle ait le temps de répondre à mes questions. Je lui demande si toutes ses journées sont aussi « mouvementées »... - C'est très variable. Je peux avoir des journées qui commencent à 10 h du matin, et non-stop jusqu'à 18 h ou 19 h. Ça, c'est le rythme calme. Et puis, la norme c'est qu'i! n'y a pas de norme, avec des animations, projections, débats, salons ou séances de montage les samedi et dimanche, des rendez-vous et séances de travail en soirée... et puis il y a mon fils (7 ans) à qui j'essaie de me consacrer au maximum car avec mon emploi du temps démentiel, je ne passe pas suffisamment de temps avec lui... - Quelles sont les productions en cours actuellement? - Nous avons plusieurs chantiers en route... Nous achevons « La Moitié du Ciel» : une série magazine de cinq heures qui traite du rôle des femmes dans le développement de leur pays est en cours de montage. Une heure est consacrée à la Bolivie où le problème de la coca est omniprésent, une autre au Bengladesh où les femmes réclament le droit à la liberté... et enfin la dernière heure est consacrée à Madagascar, une île où les femmes, depuis l'époque des souverains, tiennent les vrais rênes du pouvoir. Nous avons aussi lancé la production d'une autre série magazine, sur un thème majeur: les villes du Sud et le développement. Quoique les fonds ne soient pas totalement réunis, le projet est bien avancé et les tourna28

ges ont commencé début 91. Les villes retenues sont Ho Chi Minh Ville, Port au Prince, Kinshasa. Cette série s'intitule : «Les Portes de la Ville. }} - Comment est organisée la diffusion des productions du Groupe ORCHIDEES? - La diffusion des programmes ORCHIDEES est mondiale grâce à un réseau de partenaires internationaux: Canal France International (dont le rayonnement s'étend du Sud jusqu'au Moyen-Orient), les réseaux câblés, les télévisions et centres de cinéma du Sud, français, européens, canadiens et américains, des sociétés de production et de distribution, des organisations internationales et des organismes de recherche scientifique... En fait, nous avons trois secteurs de diffusion: la télévision, la vidéo et le film. La série Terres d'Espoir par exemple, a été vue par des dizaines de millions de télespectateurs dans plus de trente pays et sur quatre continents. Mais nous attachons une grande importance au contact avec le public: ce sont les animations Planète Passion dans le cadre de la campagne SIROCCO, pour une sensibilisation du grand public aux questions de développement. Projections de film, expositions, débats... Il s'agit de concevoir, monter, promouvoir et diffuser des manifestations portant sur la connaissance du Sud. Des animations pour lutter contre l'ignorance, le racisme et la xénophobie, pour renforcer la fraternité des peuples et la tolérance... Nous créons aussi des événements: pour ses 10 ans, ORCHIDEES, prépare une « grosse}} opération culturelle à l'Arche de la Fraternité. Projections de films, expositions de photos, débats, spectacles vivants... - N'as-tu pas songé à créer des antennes permanentes? - Si, d'ailleurs nous avons constitué un réseau de correspondants, avec le service « Antennes-Orchidées. }}Et des groupes décentralisés sont en cours de constitution: ORCHIDEES-Réunion et Océan Indien vient d'être créée. Nous avons des projets à la Martinique, en Afrique de l'Ouest et en Asie du Sud-Est. Enfin, avec le programme Orchidées International, c'est la création de structures décentralisées de communication qui ouvriront au Sud l'accès à l'information sur les ressources financières et techniques existant en matière d'audiovisuel. - Comment réalises-tu l'équilibre économique? 29

- D'abord par une gestion rigoureuse: il n'y a aucune dépense improductive. Tout est pensé en terme de rigueur. Le plus grand problème, c'est le retard que prennent certains projets lorsque les financements sont différés, retardés ou annulés. ORCHIDEES n'en est plus au temps des grandes difficultés des débuts, mais la recherche des ressources financières nécessaires à la réalisation de nos actions est toujours aussi complexe et fastidieuse. Elle accapare un temps précieux qui pourrait être consacré à des actions.. . - Dis-moi Thuy Tiên, comment tout cela a-t-il commencé ? Durant les 10 dernières années, qu'as-tu le plus aimé produire? - Si tu veux bien, on remet tout ça à demain car il est 20 heures et j'aimerais bien rentrer avant que mon fils ne s'endorme, pour une fois que je peux... Par une matinée brumeuse, froide et humide comme seuls le sont les matins parisiens, je revins à Ivry. Thuy Tiên pianote sur le clavier d'un ordinateur, sauvegarde et lance l'imprimante avant de se tourner vers moi. - Voilà, on peut recommencer! - Alors, qu'as-tu le plus aimé produire? - Chaque production est une aventure et je ne peux produire que si le sujet m'enthousiasme. Il y a eu « Argentine, la défaite des généraux », premier film du cinéaste argentin Andrès Silvart, produit avec TF1 juste avant les élections libres de 1983... « Dien Bien Phu 30 ans après », produit encore une fois avec TF1, pour le Journal Télévisé. Mais mes « chouchous» ce sont vraiment la série « Moi l'Afrique », produit pour TF1 lors du Centenaire de la Conférence de Berlin... et la série «Terres d'Espoir. » Mais en tout, nous avons produit près de soixante dix programmes audiovisuels en dix ans. - « Terres d'Espoir », n'est-ce pas le nom de la première grande collection vidéo d'Orchidées? - Oui, « Terres d'Espoir », c"est l'aventure du développement, c'est une série de 10 heures consacrée à l'Afrique, l'Asie...Ie Sud en général. Cette série fait le tour du monde, à la télévision, en vidéo et en film. Comme j'exprimais mon désir d'en savoir plus, de mieux connaître le contenu de la collection certes, mais aussi les « dessous» des tournages~ Thuy Tiên me grif30

fonna simplement une liste de noms avec des numéros de téléphone. - Contacte-les, de ma part, ils ont tous participé à au moins un tournage pour la série « Terres d'Espoir. » Liste en main, je m'installai sur le coin d'un bureau avec un téléphone et commençai, un peu inquiète quant à l'issue de ma démarche, à passer des coups de fil. - Allô, bonjour, je vous appelle de la part de Thuy Tiên et j'aimerais que nous nous rencontrions pour que vous me parliez de vos expériences de tournages avec Orchidées. Je fus on ne peut plus surprise de me voir fixer des rendez-vous. Je m'étais lancée sans grande conviction, sachant qu'il est aujourd'hui quasiment impossible d'avoir un quelconque entretien avec qui que ce soit, tout le monde étant tellement « priS» de nos jours... Je demandai donc à chacun de me raconter son vécu et dès lors, ce fut un flot incessant qu'il me fut presque impossible d'endiguer. Voici en substance, ce qui me fut raconté...

CARNETS DE ROUTE
Un goût commun pour la vérité, la curiosité culturelle et l'amour des autres, aura conduit Éric, Jean-Pierre, Frédéric et Didier à travailler ensemble très souvent, et surtout avec Orchidées, de façon complètement gratuite, pour l'Information. Information, qui aujourd'hui fonctionne essentiellement par le sensationnel, sur l'indice d'écoute: la télévision, les journaux, donnent au public ce qui l'excite le plus: sexe, violence, drames et catastrophes. Pour avoir le scoop, l'image choc - qui ne l'est plus tant elle est courante et déshumanisée - l'information est souvent débarrassée de son contexte. En véhiculant des schémas, on génère une foule de clichés qui peuvent très vite devenir une façon de penser. Les idées reçues ne s'appuient que sur un fragment de réalité mais pas sur la compréhension des problèmes, ni sur une réflexion profonde. Quand un fait est dépouillé de toute sa réalité historique, culturelle et qu'il est présenté à l'opinion publique (1), cette
(1) « Panem et circences. » Il s'agit ici de circences ! 31

même opinion fait vite l'amalgame des problèmes, des peuples, des religions et c'est le premier pas vers l'intolérance et le racisme. Quand le Groupe Orchidées s'est créé, sa vocation première a été de changer l'image des pays du Sud à travers les médias. Le chemin est long et semé d'embûches. Aussi, Éric, Didier, Jean-Pierre et tous les autres, ont-ils volontiers apporté leur contribution à cet ouvrage. Ce qu'ils nous disent, leur « journal de voyage », permettra de donner une autre image des peuples. De simples témoignages, des sensations et des souvenirs très forts, laissons-les donc nous conter l'aventure « Terres d'Espoir» comme il l'ont vécue...

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II
AFRICA CARNETS

- ASIA
DE ROUTE

« Peut-être la vérité et l'humilité vont-elles ensemble, tant de mensonges viennent de notre vanité: dans mon métier, la vanité du reporter, le désir de faire passer une histoire plus réussie que celle du confrère. »
Graham Greene « Un américain bien tranguille» Union Générale d'Editions

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