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Une« communauté» asiatique en France

Le rôle des travailleurs sociaux dans l'acculturation

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien infonnés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions Jacques QUEUDET, Educateur spécialisé: un métier entre ambition et repli, 2008. Fathi Ben MRAD, Hervé MARCHAL et Jean-Marc STEBE (sous la dir.) Penser la médiation, 2008 Francisco MANANGA, Les conditions de travail dans le secteur social. Approches juridiques d'un exercice professionnel bien particulier, 2008. Geneviève BESSON, Le développement social local, Significations, complexité et exigences, 2008. Philippe BREGEON, A quoi servent les professionnels de l'insertion ?, 2008. Nathalie GUIMARD, Le locataire endetté, 2008. Jean LOBRY, Dominique ALUNNI, Culture ouvrière, éducation permanente etformation professionnelle, 2008. Camille THOUVENOT (coord.), La validation des acquis de l'expérience dans les métiers du travail social, 2008. Grégory GOASMA T, L'intégration sociale du sujet déficient auditif, 2008. Hélène CHERONNET, Statut de cadre et culture de métier, 2006. Hervé DROUARD, Former des professionnels par la recherche, 2006. Teresa CARREIRA et Alice TOMÉ (dir.), Champs sociologiques et éducatifs, enjeux au-delà des frontières, 2006.

Alain ROQUEJOFFRE

Une « communauté» asiatique en France
Le rôle des travailleurs sociaux dans l'acculturation

Préface de Dominique Schnapper

L'Harmattan

À

Augustin Angèle Paul Anna Rosalie

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06874-2 EAN : 9782296068742

Préface
Alain Roquejoffre nous offre une analyse de grande qualité sur les relations qui s'établissent entre les travailleurs sociaux et les populations réfugiées, originaires du Sud-Est asiatique et installées en France. D'un côté, il tire un admirable parti de son expérience personnelle de l'action sociale; d'un autre côté, il nous présente avec une parfaite justesse de ton ces familles, leurs manières de vivre, leurs mémoires bousculées et leurs efforts. Il sait aussi nous parler des travailleurs sociaux, de leurs compétences, de leur bonne volonté, mais également de leurs préjugés, liés à leur ethos professionnel ainsi qu'à l'air du temps. À partir de cette double connaissance, à la fois intime et profonde, des réfugiés et du monde du travail social, Alain Roquejoffre étudie les effets des interventions des travailleurs sociaux sur les processus d'acculturation des réfugiés. Il montre comment l'action sociale a pour effet objectif de renforcer, chez les réfugiés, une forme de repli sur soi, une forme de « communautarisation ». La sympathie que manifestent les travailleurs sociaux
pour une « culture l'installation dans entretiennent avec rigidifiée à la suite d'origine», qui ne peut être que réifiée par la migration et un autre pays, tend à renforcer le rapport que les réfugiés cette culture traditionnelle, désormais décontextualisée et de l'éloignement.

Le mérite d'Alain Roquejoffre, lui-même travailleur social, a été de conjuguer sa connaissance profonde du milieu avec la distance nécessaire à la compréhension sociologique. Il a su se remettre lui-même en question, il a su objectiver aussi bien ceux dont il était le plus proche que ceux qu'il avait connus au cours de l'exercice de son métier. Il a su objectiver sa propre action et ses propres préjugés. C'est là le produit d'un effort constant et l'on doit admirer qu'il ait su mener à bien son projet et nous offrir une véritable analyse de sociologue. Il analyse en effet précisément comment l'activité des travailleurs sociaux a pour effet, sans doute involontaire, d'accentuer le processus de «communautarisation» des réfugiés. Cette thèse - car il s'agit d'une thèse au sens intellectuel du terme - soulève de nombreux problèmes sur les formes de l'intégration des «démocraties providentielles ». Comment concilier le nécessaire respect des personnes, inscrites dans une tradition particulière, avec la transmission également nécessaire des valeurs universelles du travail et de la citoyenneté, qui fondent l'organisation de la société moderne et l'ordre démocratique? Comment respecter les identités particulières des personnes tout en leur donnant les moyens concrets de participer à la vie collective, économique et politique, sur une base égalitaire? Le problème est fondamental, nous le savons, et il inspire la réflexion politique dans le grand débat qui se poursuit sur

les deux rives de l'Atlantique entre les penseurs «républicains », d'abord soucieux d'affirmer les valeurs communes, et les théoriciens « communautariens », qui entendent renouveler le projet démocratique par la reconnaissance des identités particulières dans l'espace public. L'enquête d'Alain Roquejoffre montre que les travailleurs sociaux, par leur action auprès des réfugiés du Sud-Est asiatique, ont eu tendance à privilégier le particularisme de leurs protégés, avec le souci louable de ne pas perturber ceux qui avaient été fragilisés par les malheurs et la migration, avec la conviction que toute identité particulière est en soi une valeur. Ont-ils ainsi véritablement rendu service à leurs protégés? N'auraient-ils pas dû privilégier les modes de faire et les valeurs locales plutôt que la référence à un passé lointain? D'autre part, le travail social n'est-il pas, de manière plus générale, condamné à réduire ceux qui sont pris en charge par les professionnels de l'action sociale à la condition d' «assistés» ? Il ne s'agit pas de remettre en cause la nécessité de l'intervention des travailleurs sociaux pour prendre en charge certaines populations particulièrement vulnérables qui risquent de verser dans la marginalité absolue. Mais, inévitablement, cette prise en charge consacre leur échec à assumer leur propre destin social. Elle les assigne à une situation de dépendance qui risque de les démobiliser, de les conduire à mener une véritable «carrière» d'assisté et à renoncer à prendre des initiatives. Cette tension entre la nécessité de l'intervention sociale et les effets pervers qui sont inévitablement liés à cette intervention s'observe sur le terrain étudié par Alain Roquejoffre. Comment concilier l'aide auxquels ont droit les plus fragiles, étant donné les valeurs démocratiques, avec le refus de réduire ceux qui sont aidés au statut d'assistés? Il n'est pas de réponse simple à l'ensemble de ces questions qui portent aussi bien sur l'homogénéité culturelle nécessaire ou souhaitable des sociétés démocratiques et sur le sens du travail social dans la démocratie providentielle. Mais on saura gré à Alain Roquejoffre de nous permettre de les poser à partir de la connaissance objective d'un milieu particulier et d'une réflexion originale fondée sur son enquête. On lui saura gré de contribuer ainsi au débat philosophique de la place des particularités et des valeurs communes dans la société démocratique.

Dominique Schnapper

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INTRODUCTION

GÉNÉRALE

L'accueil par la France de réfugiés politiques originaires des trois pays de la péninsule indochinoise: Cambodge, Laos, Vietnam, à la suite de la prise du pouvoir par les forces communistes en 1975 avait marqué les esprits et orienté les représentations. Considérés comme des victimes du totalitarisme fuyant dans des conditions particulièrement dramatiques, ces réfugiés jouissaient d'une sympathie dont l'immigration de main-d'œuvre, issue du Maghreb, ne bénéficiait pas. Par ailleurs, les réfugiés indochinois, globalement assimilés à des Vietnamiens, avaient la réputation de s'adapter particulièrement bien et de s'intégrer sans dommage dans la société française. Ces représentations positives orientaient la nature de l'accueil. Les organisateurs avaient mis en place des aides en direction de réfugiés le plus souvent francophones et professionnellement qualifiés. Les dispositifs d'accueil rapidement mis en place dès 1975 prévoyaient un séjour de six mois en C.P.H. (Centre provisoire d'hébergement) au terme duquel les réfugiés et leurs familles pouvaient prendre leur place dans la société française. Ce modèle a fonctionné en effet pour les réfugiés disposant d'une bonne connaissance de la langue, antérieurement acquise et de réseaux familiaux et professionnels déjà installés en France. Pour d'autres, dépourvus de ces facilités, l'aide sociale allait suppléer aux manques pendant et surtout après le passage en C.P.H. La perception des professionnels du travail social, vis-à-vis des capacités d'intégration des Asiatiques, allait évoluer passant d'un certain optimisme à une attitude de plus en plus réservée. C'est en effet, à partir de 1984 que des éducateurs de prévention spécialisée alertaient leurs responsables en signalant d'importantes difficultés sociales de la population asiatique domiciliée sur un quartier périphérique situé au nord de la ville de Limoges. À la suite de cette analyse, partagée par d'autres travailleurs sociaux, essentiellement des assistants sociaux de secteur, j'ai été chargé de réaliser une étude dont les objectifs étaient les suivants: établir la situation démographique, définir les besoins et les demandes de cette population, quantifier les aides reçues, repérer les modalités d'intégration, alerter les politiques locaux sur la nécessité d'une intervention spécifiquel. Le dernier point de la commande, en induisant le contenu de l'analyse et la nature des conclusions construisait a priori, un problème social auquel il
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A. Roquejoffre, Limoges Beaubreuil. Les réfugiés de l'Asie du Sud-Est. Démographie et
du Sud-Est asiatique», Hommes et

insertion sociale, A.L.S.E.A., juin 1989. « Les populations Migrations, na 1134, juillet, 1990, p. 39-48.

devenait urgent de trouver les solutions appropriées. Ainsi, les réfugiés asiatiques du quartier, devenaient un objet particulier identifié par des professionnels dont la mission ne peut rendre compte que d'un aspect du réel. Ce point de vue, a contribué au classement de cette population dans les catégories et les statuts de l'aide sociale, et a instauré des relations durables entre travailleurs sociaux et usagers asiatiques. La découverte puis les contacts répétés pendant plusieurs années avec des personnes et des familles m'ont fait percevoir, d'abord intuitivement, que les rapports qui s'instituaient étaient de nature à infléchir les modes de participation et d'intégration des immigrés. La connaissance des histoires de vie, les parcours d'exil le plus souvent dramatiques, le constat d'une absence de projet migratoire longuement mûri ont confirmé ce sentiment. Des éléments très subjectifs tels que la chaleur de l'accueil, le désir d'entrer en relation, une réserve dans l'expression de la souffrance, une écoute de l'interlocuteur m'ont amené à déplacer mon point de vue par rapport aux paradigmes du travail social. Par ses caractéristiques culturelles, par les particularités de son immigration, par les représentations qu'elle suscite, ces personnes entretiennent avec les travailleurs sociaux des relations différentes des autres usagers. La sympathie qui semble aller naturellement vers les réfugiés asiatiques, la fascination qu'ils exercent parfois sur les travailleurs sociaux, les liens qu'ils mettent en place établissent des rapprochements et des alliances jusque-là totalement étrangers aux pratiques et à la déontologie des travailleurs sociaux. Les relations qui s'établissent sont souvent fortement personnalisées et dépassent en intensité et en durée les normes des professionnels. Cette situation qui existe exceptionnellement avec d'autres usagers, semble être répandue pour les Asiatiques! sur le terrain de cette étude. Par ailleurs, une pratique de douze années en tant qu'éducateur spécialisé dans un service d'A.E.M.O. m'inclinait à penser qu'une intervention socio-éducative faisait l'objet d'une analyse produisant une construction des éléments du réel à partir d'un point de vue, lui-même ancré dans des représentations. Cette réinterprétation que certains travailleurs sociaux nomment parfois « réalité» est fortement déterminée par la formation, la culture et le système de valeurs des métiers du social. Ce travail de recherche est une tentative pour approcher les représentations des acteurs, pour m'extraire de la perspective professionnelle initiale de promoteur de l'action et du rapport affectif instauré. Il s'agit ici d'analyser les pratiques des travailleurs sociaux, les tensions entre les représentations qu'ils ont de ces
J'utilise le terme « asiatique» pour désigner les personnes interrogées, issues des trois pays (Cambodge, Laos, Vietnam). Cette appellation est utilisée par les travailleurs sociaux et les intéressés eux-mêmes depuis les premières arrivées, en 1975 et jusqu'à aujourd'hui, y compris pour nommer les enfants nés en France. 8 I

personnes, le contenu de leur mission et leurs positions concernant l'intégration. Je suis passé d'une position de travailleur social participant de l'idéologie du milieu professionnel à un essai de critique sociologique de cette idéologie et des pratiques qui y sont liées. La difficulté principale de cette entreprise réside dans le fait d'établir une distinction entre les deux discours, celui des travailleurs sociaux et celui des sociologues qui sont proches par la nature des objets considérés et les concepts utilisés, même si les objectifs sont différents. Mon approche scientifique n'est pas exempte d'idéologiel puisqu'une des raisons de ce travail a pour origine la critique du sens des interventions des travailleurs sociaux vis-à-vis des immigrés. Mais la perspective sociologique reste à mon sens, au moins dans le temps de l'analyse, dénuée de tout souci immédiat de prescription sociale. Il y a une différence de nature et d'objectif entre le travail social et la sociologie. Cependant, construire un objet, l'extraire momentanément et artificiellement du mouvement et se mettre soi-même à distance ne peut pas éliminer toutes les autres positions de l'objet observé et de l'observateur. Quand il s'agit de personnes étrangères, il faut prendre en compte le sentiment d'extériorité qui s'impose «naturellement» et qui est susceptible d'être confondu avec la distance scientifique. Une attention trop exclusive à la dimension culturelle voire à l'exotisme, comme identité totale de l'individu et du groupe, occulterait la nature des transformations en cours. Une analyse qui épuiserait l'objet et parviendrait à le circonscrire, sans résistance, dans les modèles de l'observateur, aurait reproduit les visées idéologiques et administratives du travail social. Favoriser un changement auprès des individus, promouvoir des valeurs, des normes, édicter des règles de conduite, faciliter l'intégration des populations issues de l'immigration sont des actions propres aux travailleurs sociaux. Un travail de recherche, fût-il en partie destiné à réaliser une thèse de doctorat en sociologie, reste avant tout un contact physique avec un terrain, des relations incarnées avec des personnes dont les souffrances, les difficultés et les espoirs ne laissent pas indifférent. La position d'observateur est sans cesse mise à mal par les perceptions subjectives et les affects. Toute pratique de recherche se confronte ainsi à son objet à tel point que le chercheur, placé aux interfaces de la sociologie et de l' autoanalyse se transforme et s' acculture. Cette expérience, variable selon les terrains approchés, mêle étroitement le sensible et la production de connaissances. Loin de s'en défier, comme le préconisait Durkheim, c'est dans la dialectique toujours complexe des deux que s'opère un certain décryptage du réel, plus horizon régulateur que certitude.

Nous entendons par idéologie, une perception du monde, un système de pensée globale, totalisant intervenant dans l'ordre du politique; un ensemble de représentations organisées en système cohérent et produisant des pratiques.

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Par leur questionnement sur le sens des signes observés et par leurs représentations de deux cultures séparées, les travailleurs sociaux donnent à la personne asiatique une double identité. À l'identité ethnique d'origine, un étranger ayant transposé sa culture intacte, s'ajoute une identité sociale, un réfugié et sa famille aux prises avec des problèmes sociaux; l'ensemble constituant l'usager asiatique assisté. On peut observer deux attitudes pour conduire les interventions. Selon la première, l'identité ethnique et nationale de l'individu n'est pas essentielle dans l'analyse de la situation, c'est la nature des problèmes qui définit l'identité d'usager de l'aide sociale. Les Asiatiques sont perçus comme un groupe en difficultés sociales au même titre que d'autres. Selon la seconde, les travailleurs sociaux tiennent compte de la culture d'origine en favorisant l'expression des différences et des particularismes. Les Asiatiques considérés comme des usagers dont il est nécessaire de comprendre les fonctionnements originels pour apporter une aide adaptée. Certains auteurs considèrent que ce balancement est une position intenable!. Or, c'est une tension inhérente à l'organisation de la société, elle est partagée par tous mais vécue plus intensément par ceux qui doivent agir et provoquer des changements. Les travailleurs sociaux interrogés y voient une adaptation de leurs pratiques à chaque situation permettant de favoriser la participation en vue de l'intégration qui est l'objectif essentiel. Cette tension propre à l'exercice professionnel permet de combiner simultanément les deux éléments identité ethnique, identité sociale2. Les travailleurs sociaux définissent a priori l'usager par son identité sociale, ils mettent en évidence ou construisent des caractéristiques qui le font entrer dans les catégories de l'aide sociale. Pour une personne étrangère, les travailleurs sociaux utilisent l'identité ethnique pour repérer, chez l'usager, l'élément spécifique censé surdéterminer ses conduites. La répartition des pratiques des travailleurs sociaux selon l'une ou l'autre logique se fait quelles que soient la nature de la mission et les caractéristiques de la situation. Les interventions spécialisées en direction de la famille et des

I M. Wieviorka, La France raciste, Le Seuil, 1992. « Dans l'ensemble, ils sont hostiles à des politiques spécifiques, qui viseraient les émigrés en tant que tels, et ils affirment que les différences culturelles ou ethniques sont moins centrales que les inégalités sociales face au chômage, à l'éducation ou au logement. Mais à peine semblent-ils s'installer sur ce type de position qu'ils basculent de l'autre côté, et se disent sensibles aux particularismes des plus démunis. ii, p. 207. «Cette tension se solde par une grande instabilité des positions, par une intense circulation jamais figée, sur un circuit bouclé, où chacun est susceptible de passer d'une position universaliste à une position différentialiste, et vice versa sans qu'existe une ligne claire de conduite et d'attitude. Et, dans cette instabilité, le travailleur social subit un affaiblissement, un rétrécissement de sa capacité d'action. ii, p. 208. 2 D. Schnapper, La Communautédes citoyens. Sur l'idée moderne de nation, Gallimard, 1994. « Le sens de l'intégration. Le processus d'intégration interne », p. 38-44.

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enfantsl requièrent une attention plus grande aux éléments de la culture d'origine mais mettent en œuvre des valeurs et des normes que les travailleurs sociaux jugent universelles. Les interventions dites polyvalentes2, pour lesquelles l'usager est défini par une catégorie de l'aide sociale, juridiquement délimitée, se font également en référence à ces deux logiques. Les formations initiales des travailleurs sociaux et les métiers différents ne sont pas déterminants dans la dialectique de l'universel et du particulier. Dans la première partie nous montrons comment l'État-providence s'est constitué en structurant des catégories selon, des caractéristiques individuelles (maladie, handicap), des problèmes «sociaux» (délinquance, maltraitance, exclusion, pauvreté...) ou des territoires (quartiers défavorisés, zones sensibles) auxquelles sont affectées des catégories de professionnels censées traiter des besoins spécifiques à chaque problème catégorisé. La taylorisation des métiers du social toujours à l'œuvre aujourd'hui accentue ces processus de catégorisation. L'objet de la deuxième partie est la mise en acte de la catégorisation des immigrés du Sud-Est asiatique et de leurs familles, par les professionnels qui organisent des entités fondées sur la «culture d'origine» entendue comme un donné. Ils créent ainsi dans l'espace social local une des « communautés» qui s'ajoutent à celles qui apparaissent dans les médias et le discours politique. La troisième partie est une analyse de la manière dont les travailleurs sociaux définissent et nomment des champs d'intervention dans les deux directions qu'ils jugent essentielles à l'exécution de leur mission: d'une part, la famille et en particulier la protection de l'enfance, d'autre part, différents domaines propres à susciter une participation en vue de l'intégration.

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Il s'agit essentiellement des mesures de protection de l'enfance administratives et judiciaires.
Elles recouvrent tous les types d'intervention de l'aide sociale.

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PREMIÈRE PARTIE

LA CATÉGORISATION DES USAGERS DANS LES DISPOSITIFS DE L'ÉTAT-PROVIDENCE

Introduction
Les politiques sociales sont des éléments essentiels dans l'organisation et la régulation des sociétés démocratiques à économie capitaliste. Elles garantissent aux individus les conditions de vie matérielles minimales leur permettant d'exercer leurs droits de citoyens. L'État en redistribuant une part de la richesse collective, assure aux plus démunis, par le biais de minima sociaux, des ressources censées donner les moyens de se nourrir, de se loger et d'élever des enfants. Ces politiques contribuent à faire participer les individus au contrat social, au projet politique commun. Elles constituent un facteur de régulation sociale, la manifestation concrète de la responsabilité de la collectivité et du lien que l'État assure entre tous les citoyens, entre eux et les institutions. L'État-providence qui se constitue en France au cours du XIXe siècle, porte dès l'origine une ambivalence. Ceux qui l'ont peu à peu structuré, en particulier les philanthropes sociaux en direction de la classe ouvrière, perçue comme une « classe dangereuse» en ont fait un instrument de régulation politique, un corps intermédiaire entre l'État et les citoyens les plus démunis permettant d'éviter un double écueil: la tentative de restauration de l'Ancien Régime et la Révolution I. Les tenants de la philanthropie sociale postulent que le peuple a besoin d'être guidé et encadré moralement (Guizot) ; ce préalable place ceux qui assistent dans une posture de domination tout en assumant la responsabilité collective d'aide aux plus démunis tels que les enaires l'avaient affirmée. Mais ces dispositifs d'aide et d'éducation ne sont pas destinés à modifier l'ordre économique et social existant. Après avoir contribué à l'intégration de la classe ouvrière2, ils se sont orientés vers d'autres catégories, d'autres questions sociales dont l'immigration et constituent désormais le système d'amortissement des variations de l'économie capitaliste sans toucher à ses fondements. L'articulation capitalisme-État-providence assure aux plus démunis des ressources minimales et génère, par l'action des travailleurs sociaux un ensemble de normes collectivement reconnues comme légitimes. Le travail social est marqué par cette ambivalence, explicite dans les lois et les réglementations qui encadrent les dispositifs. Les travailleurs sociaux la portent
Il Le paupérisme de la classe ouvrière considéré comme un danger pour la société était la question sociale du xlxe siècle. Pour y faire face, trois orientations politiques s'affrontaient, la restauration de l'ordre ancien d'avant la Révolution de 1789, le socialisme révolutionnaire, la philanthropie. Cette dernière s'est imposée en tant que réponse politique et sociale aux problèmes posés par la classe ouvrière. Elle a organisé le système assurantiel et assistantiel, créé les catégories de bénéficiaires et mis en place les premiers modèles de prise en charge des populations pauvres. 2 L'accès à la consommation de masse après la Seconde Guerre mondiale a été un des éléments de cette intégration.

non sans difficulté; inhérente à leur fonction elle est en contradiction avec les valeurs du milieu professionnel. Les ajustements constants de l'État-providence, aux variations de l'économie en font une institution toujours en mouvement. Dire que le travail social! est en crise est devenu une tautologie jamais vérifiée mais toujours formulée par les politiques, les fonctionnaires de l'État-providence et les travailleurs sociaux eux-mêmes. Il serait plus proche de la vérité de dire que le travail social est en mutation et que les travailleurs sociaux s'interrogent sur le bien fondé de leurs missions. À la fin des années soixante, le travail social est confronté à une triple évolution qui a contribué à modifier très sensiblement les pratiques des travailleurs sociaux. La première est l'organisation des métiers du social en champ professionnel par la mise en place des diplômes, la formation systématique, la division des tâches et la tentative, toujours à l' œuvre, de délimiter les théories de l'intervention et de classer les populations bénéficiaires. La seconde est la désaffection de certaines aides jugées trop individuelles au profit d'interventions sur des territoires caractérisés par des problèmes ou inadaptations d'ensemble dont les groupes sociaux seraient porteurs et victimes. La troisième est d'ordre socio-politique ; la question de l'immigration se posant de façon plus aiguë, les travailleurs sociaux sont invités à faire valoir leurs pratiques à des fins d'intégration; le travail social devient une des institutions intégratrices de la société française et l'intégration un objectif des travailleurs sociaux. Parallèlement sont engagées les politiques de lutte contre l'exclusion, la pauvreté, la précarité. Toute question sociale procède d'une construction qui entraîne la formulation d'un problème, la désignation d'un besoin, la constitution d'une catégorie, d'un «public », d'une «population », la formation de personnels, l'organisation d'un espace jugé pertinent pour mettre en œuvre les moyens de l'action. L'intégration de certains usagers de l'aide sociale aux institutions collectives selon les normes
1 Par travail social nous entendons: 1 L'ensemble des interventions des travailleurs sociaux des secteurs public et associatif, exerçant avec ou sans mission judiciaire ou administrative dans et hors des dispositifs territoriaux, auprès des personnes, des familles, des groupes, des catégories, demandeurs ou non, préalablement désignés comme usagers potentiels ou avérés. 2 - Les professionnels des interventions d'aide sociale, principalement les assistants de service social, les éducateurs spécialisés mais également les délégués à la tutelle, les animateurs et les professionnels de la médecine œuvrant dans les dispositifs de travail social. 3 - Les pratiques, les modèles d'interventions, les références théoriques et conceptuelles. 4 - Les valeurs et les idéologies de l'ensemble de ce champ professionnel.

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de la société est un objectif des politiques sociales porté par les travailleurs SOCIaux. Catégorielles, territoriales ou transversales, les politiques sociales créent des effets pervers, involontaires et parfois nocifs. La stigmatisation négative des personnes qui endossent les caractéristiques de la catégorie dont elles relèvent, des territoires (( quartier défavorisé », « quartier sensible », «quartier social») et des populations qui y résident, est une conséquence de toute intervention d'aide. L'action des travailleurs sociaux ne saurait se réduire à ce processus de stigmatisation. Cependant il est vrai que le développement de l'assistanat, défini comme dépendance des usagers à l'aide sociale, induit des comportements d'assistés et institue, pour des personnes n'ayant plus de lien direct ou indirect avec l'emploi, des identités d'assistés. Dans le premier chapitre nous retraçons les différents moments de la construction des catégories, laquelle est liée aux préoccupations sociales, aux arbitrages du politique et à l'usage que font les professionnels de ces catégories. Le deuxième chapitre porte sur la professionnalisation qui conduit au découpage des métiers et de l'objet, en l'occurrence un sujet. Le territoire pensé comme une possible limitation des excès de la catégorisation s'impose peu à peu comme une catégorie à part entière. Les usagers asiatiques vont prendre une place dans ces constructions, endosser des statuts définis par la solidarité puis être communautarisés.

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CHAPITRE

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LES PROCESSUS DE CONSTRUCTION DES CATÉGORIES
Le souci de classement reste prépondérant tout au long de l'histoire de la question sociale et ce, avant même l'industrialisation et l'organisation de l'assistance dans les sociétés modernes. Toutes les catégories de l'exclusion, tous les groupes en marge ont fait l'objet de tentatives de délimitations propres à mieux les repérer, afin de les contrôler et de les prendre en charge. Ces délimitations n'ont jamais été univoques, leurs origines confessionnelles ou laïques, les fondements idéologiques et théoriques qui les caractérisent (médical, juridique, psychologique, sociologique, éducatif) les rendent protéiformes et peu maniables en tant qu'objet de connaissance. Du mendiant valide ou invalide jusqu'au jeune inadapté social des «banlieues défavorisées », les citoyens religieux ou laïques, bénévoles ou professionnels, les collectivités publiques, l'État, ont fait œuvre de taxinomie. Si les professionnels du social ne créent pas le pauvre en tant qu'individu, ils participent à la construction de la pauvreté et de l'inadaptation par leur capacité, légitimée par leurs missions, à définir symboliquementl et à faire exister un objet ainsi devenu réalité2.
Nous pensons que ce processus se vérifie dans le cas des populations immigrées.

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P. Bourdieu, « Sur le pouvoir symbolique», Revue Annales-Économies-sociétés-Civilisations, « Le pouvoird'imposer des instrumentsde connaissanceet d'expression

mai-juin 1977, p. 405-411. « Le pouvoir symbolique est un pouvoir de construction de la réalité... pouvoir de constituer le donné par l'énonciation ». C'est ce que Weber nomme: « La violence

symboliquelégitime» -

arbitraire de la réalité sociale ». 2 M. Autes, D. Duprez, C. Lamarche, op. cil., 1986. J.-L. Austin, How to do Things With Words, Oxford University Press, 1962, Trad. fran., Quand dire c'est faire, éd. Point Seuil, 1970. Tout se passe comme si pour intégrer on se livrait à une double opération d'extraction puis de réhabilitation, sortir des personnes d'un milieu dit à risque... puis définir pour chacune un parcours d'accession à une nouvelle identité... la logique de l'action sociale et celle de l'administration sont fondées sur les mêmes principes. Je nomme ou j'identifie par une catégorie juridique, donc j'atteins la réalité: c'est ce que la philosophie du Moyen Âge appelait la puissance des universaux ». H. Strhol, « La catégorisation », in Identité de papiers, Actions et Recherches Sociales, Érès, juin 1990.

Pour certains auteurs, dont Jeanine Verdès-Lerouxl, la violence symbolique des travailleurs sociaux, agent des classes moyennes dominantes, entrave l'action collective de la classe ouvrière. Pourtant la seule notion de domination ne rend pas complètement compte des aspects multiformes du phénomène et l'intégration de la classe ouvrière n'est plus le centre de la question sociale. L'action collective des usagers a toujours été un thème récurrent pour les professionnels du social qui se trouvent pris dans une ambivalence: ne rien susciter pour laisser advenir une expression collective non appareillée, prendre la parole à la place des usagers le temps qu'ils installent leurs propres relais. Cela suppose, de leur part, d'avoir la certitude que les usagers ont le désir de se réunir et de faire connaître des revendications qui seraient communes. En pensant ainsi, les travailleurs sociaux affirment la puissance de leur propre construction. Les assistés, qui ne sont plus ou n'ont jamais été intégrés par l'emploi, sont considérés comme privés de lien social et de solidarités primaires. Les travailleurs sociaux vont s'efforcer de recréer un lien, de raviver ou bâtir des socialisations en vue de l'intégration et ce, en plus de la distribution des aides. Les aides financières permettent aux travailleurs sociaux de construire une prise en charge de type socio-éducatif. Le versement de transferts compensatoires de toute nature a établi avec davantage de force la position des travailleurs sociaux

en tant qu'initiateurs et instructeursde l'ensemble de ce système. Cependant, « il
ne s'agit pas en effet de condamner la politique sociale et l'action des travailleurs sociaux en tant que "principaux agents" de "l'ordonnancement social,,2. Non seulement ils permettent la survie biologique des plus disqualifiés, mais ils les empêchent de connaître la complète désocialisation. Le travailleur social est parfois devenu le seul interlocuteur des plus marginaux3 ». L'ensemble des missions des travailleurs sociaux est défini de manière peu explicite dans les textes législatifs et administratifs qui encadrent les politiques sociales. La protection, l'insertion, l'intégration, la solidarité, l'accès aux droits pour les plus défavorisés, les actions de prévention représentent des objectifs généraux peu explicités que la collectivité confie aux professionnels. La diversité des situations rencontrées dans un champ aussi vaste leur laisse une certaine latitude pour catégoriser des problèmes et mettre en place les interventions correspondantes. L'attention qu'ils portent aux conditions particulières des individus pour personnaliser les dispositifs d'aide, risque de renforcer la catégorisation et de maintenir les individus dans un statut d'assisté de plus en plus éloigné de la participation à la vie collective.

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2 P. Lascoumes, Prévention et contrôle social, Masson, 1977 p. 52. 3 D. Schnapper, op. cit., 1991, p. 267.

1. Verdes- Leroux, Le travail social, Minuit, 1979.

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Le processus de catégorisation est inhérent à toute organisation collective de la solidarité. Pour repérer ses développements et les attitudes des responsables de l'assistance vis-à-vis de ce processus, nous faisons référence au modèle général de l'assistance tel que R. Castel l'a constitué en privilégiant deux axes, l'aptitude ou l'inaptitude au travail et la domiciliation!. L'un et l'autre sont deux éléments pris en compte, à l'heure actuelle, par les professionnels dans le découpage catégoriel des usagers. À ces deux axes, nous ajoutons l'intervention de la puissance publique dans les familles pauvres au nom de la protection de l'enfant. L'évolution, depuis la Révolution de 1789 de la notion de puissance paternelle à celle de responsabilité parentale et les représentations sociales à l'égard des enfants2 a suscité le contrôle de la collectivité dans leur éducation. Les pratiques assistancielles en France se divisent en quatre périodes en fonction de l'organisation économique, des « questions sociales» posées au pouvoir, de leur traitement: des sociétés d'Ancien Régime jusqu'à la fin du XVIIIesiècle, de l'industrialisation jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le développement de l'État-providence jusqu'au début des années 1970, enfin les transformations de la production et la précarisation du salariat. À chaque période correspondent des orientations des politiques sociales quant aux problèmes retenus, aux populations concernées et aux pratiques professionnelles.

Les sociétés de l'Ancien Régime: le mendiant, la charité L'organisation du travail est commandée par des régulations traditionnelles (corporations et jurandes), La mobilité des travailleurs est non seulement matériellement difficile mais interdite, le «salariat» est précaire, il s'agit

d'activités intermittentes (<< aide à maçon, journalier») dont les caractéristiques
ne sont pas celles du salariat qui s'est développé au moment de l'industrialisation dans le premier tiers du XVIIIesiècle. Les problèmes sociaux ne font pas l'objet d'une réflexion politique globale; ils sont traités ponctuellement par les religieux. Il y a une structure assistancielle dans toute société dont le développement modifie les régulations des sociabilités primaires. L'assistance est fondée sur des valeurs chrétiennes et organisée par les religieux. La pauvreté est valorisée en tant qu'ascèse volontaire incluse dans la vocation
1

R. Castel,Les métamorphosesde la questionsociale. Unechroniquedu salariat, colI. « l'espace

du politique », Fayard, 1995. Nous nous référons également aux travaux de B. Geremek, La potence ou la pitié: l'Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, coU. « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 1987, (1978) et de K. Polanyi, La grande transformation: aux origines politiques et économiques de notre temps, GaUimard, 1983, (1944). Speenhamland, 1975, p. 113123. L'économie politique, pp. 155-177, Le marché de l 'homme, p. 220 -237. 2 E. Becchi, D. Julia, Histoire de l'enfance en Occident. Du XV1lfesiècle à nos jours, Tome Il, Le Seuil, 1998. 21

religieuse. Mais la pauvreté subie exclut toute valorisation; le pauvre attend dans une attitude humble que le nanti lui fasse la charité. L'assistance aux

pauvres s'inscrit dans une « économie de salut» où le riche par l'aumône, les
dons, les legs gagne des indulgences pour l'au-delà. L'Église remplit un mandat social, le service de Dieu est assimilé au service des pauvres. Cette mission conduit à sélectionner les pauvres selon leur capacité à travailler; le pauvre secouru est celui dont l'état corporel et la souffrance l'empêchent de subvenir à ses besoins. Job et Lazare sont les symboles de la sanctification du mendiant invalide. C'est à partir du XIIe siècle qu'un traitement social du mendiant valide s'élabore sous la responsabilité conjointe de l'Église et du pouvoir royal. « Ceux qui n'ont même pas honte de mendier» nommés ainsi par Saint Augustin, les «mal famés, caymant, bélître, ribaud, rufian », les vagabonds se voient appliquer l'Ordonnance de Jean le Bon (1351) interdisant l'aumône et le vagabondagel, deux délits passibles des galères. Pour entrer dans l'assistance, les mendiants valides auxquels il est interdit de faire l'aumône, doivent être domiciliés et répertoriés dans la « matriculat ». C'est une liste nominative des pauvres, une catégorie qui permet le contrôle social, la répression et l'aide. Le pouvoir royal impose aux indigents des marques distinctives correspondant à leur juridiction d'appartenance leur permettant de participer aux distributions régulières d'aumône, c'est ce que B. Geremek nomme la pratique du «pauvre pensionnë ». L'Église n'est plus, désormais, le seul organisateur de l'assistance; l'État ouvre, dans les villes, les hôpitaux généraux (l'Hôtel Dieu à Paris), organise la distribution des secours selon des critères catégoriels3. L'article 73 de l'Ordonnance royale de Moulins en février 1556 officialise la notion de domicile de secours qui fait obligation au pauvre de résider là où il est secouru. Le développement urbain, en particulier celui de Paris à la fin du XVIesiècle favorise l'arrivée de pauvres en rupture avec leur lien communautaire. À l'intention de cette population jugée dangereuse, l'État ouvre l'Hôpital Général

non « par motif de police mais par celui de charité» (Louis XVI, Édit de 1657).
Il s'agit d'un enfermement à caractère rééducatif censé favoriser le «reclassement» des pauvres dans la société. Après l'échec de cette utopie pédagogique, la domiciliation reste en vigueur et a pour objet de détruire la mendicité en rendant les mendiants utiles. Pour ce faire, il faut les renvoyer sur
I

À peu près simultanément en Europe (Espagne-Portugal-Angleterre) les souverains prennent des

décisions similaires. 2 B. Geremek, op. cil., 1987, p. 53-63.
3

Les «nécessiteux»

sont classés en catégories, en fonction desquelles les secours sont 22

différencies,

les étrangers sont exclus de l'assistance.

leur lieu de naissance où une personne, voire une communauté digne de foi attestera de leur domiciliation. L'exercice de la tutelle communautaire fixe le pauvre dans sa paroisse d'origine, le rend directement dépendant de son tuteur, empêchant sa mobilité et la constitution d'un marché du travail. L'assistance est élaborée sur le modèle de la sociabilité primaire, l'appartenance territoriale est la condition pour accéder à l'assistance, le territoire est le lieu de la réactivation du lien social. Le vagabond déterritorialisé, sans travail bien que valide, étranger sans

appartenance (<< sans aveu») ni domicile certain et pauvre, constitue le modèle
de l'asocial. À son encontre, on prendra des mesures de bannissement auxquelles le pouvoir finira par renoncer à la fin du XVIIesiècle (1764). La peine de mort fut également requise et appliquée sous Henri II. La condamnation aux galères, la déportation dans les colonies (Ordonnance royale de 1719) ont constitué en France mais aussi en Angleterre et en Espagne, des réponses politiques à la question du vagabondage. Les dépôts de mendicité, ouverts en 1767, dans

lesquels les indigents valides étaient mis au travaill et rémunérés « au-dessus de
la prison, au-dessous du soldat2» sont également des dispositifs de maintien de l'ordre visant les plus désocialisés. C'est une criminalisation du vagabondage qui opère une coupure entre les travailleurs et un groupe vulnérable précarisé par rapport à l'emploi, fragilisé dans ses réseaux de relations et faisant l'objet des interventions sociales.

L'industrialisation, la question ouvrière et la philanthropie Avec l'industrialisation, le salariat devient l'état de la majorité des travailleurs, la question sociale change de nature. Le salariat commence à se développer mais l'existence des corporations, malgré leur suppression officielle par la loi Le Chapelier du 14 juin 1793, gêne encore la constitution d'un marché du travail où la libre concurrence puisse s'exercer. L'artisanat qui s'est développé à partir des exploitations seigneuriales s'est organisé en corps autonomes dès le XIe siècle. L'unité de base est composée d'un maître artisan et de deux ou trois compagnons ou apprentis, ce sont les plus proches d'une condition salariale stable et contractualisée. La communauté de métier (la Corporation) s'assure le monopole du travail sur son lieu d'exercice et interdit la concurrence entre les membres de la profession par un numerus clausus concernant les compagnons et les apprentis. Les réglementations
1 Cent onze mille personnes étaient concernées par ces mesures en 1768. 2 R. Castel, op. cit., 1995, p. 96. Cette formule assigne une place aux pauvres dans la hiérarchie sociale et préfigure la notion de minima social. 23

(interdiction du cumul des métiers, achat des matières premières) empêchent le développement d'une économie capitaliste. Ce système entre en crise dès la moitié du XVIesiècle. L'accès à la maîtrise n'est possible que pour les fils des maîtres; une classe de salariés permanents se crée fixée dans la paroisse d'origine, concurrencée par une main d' œuvre n'appartenant pas à l'organisation traditionnelle des métiers, en particulier dans le domaine de l'artisanat rural à domicile. Les travailleurs libres sont très peu nombreux, ils ne trouvent pas leur place dans le travail forcé et le travail réglementé par les Corporations. Leur suppression, puis leur disparition progressive, modifie peu à peu le marché du travail. Dans cette nouvelle organisation, le vagabond est toujours détaché des réseaux du travail et de la domiciliation. On a recours à ses services pour des travaux temporaires, il constitue la frange inférieure d'un salariat précaire et libre dans un marché toujours contraint par les régulations traditionnelles. L'évolution de l'organisation du travail se fait à l'intérieur d'une réflexion plus globale sur la valeur du travail dans la société. Les Intendants généraux constataient la misère du pays en ville et à la campagne. Les penseurs et les philosophes font avancer l'idée que le travail permet à l'individu de subvenir à ses besoins essentiels et d'échapper à l'amoralité, il a une fonction disciplinaire et rédemptrice, il est une source de richesse pour la collectivitéI. L' enfermement dans les hôpitaux généraux, les dépôts de mendicité ou par le système des Jurandes et Corporations est une erreur économique, il tue l'intérêt et la motivation de l'individu. Le pauvre est une richesse virtuelle, une force de travail dont une nation ne saurait se passer: «ayons des pauvres et jamais de

mendiants,voilà le but où doit tendre une bonne administration2».
Les travaux du «Comité pour l'extinction de la mendicitë» de l'Assemblée Constituante en 1793, présidée par le Duc de la Rochefoucauld-Liancourt, posent l'indigence comme une question de droit. L'indigent a droit à la subsistance parce que c'est le devoir de l'Homme dans toute société4. Ce droit
1 « Il n'y a peu d'âmes assez fermes qui ne s'avilissent à la longue. Ce sont les souverains qui font les misérables », Turgot. 2 J.-P. Brissot, Théorie des lois criminelles, 1re édition, 1781, p. 75. 3 C. Bloch, A. Tuetey, Paris, Imprimerie nationale, 1910, Les procès verbaux et rapports du Comité pour l'extinction de la mendicité de l'Assemblée Constituante. Cité par R. Castel, op. cit., p. 183. 4 « Dans les rigueurs comme dans sa bien bienfaisance envers le pauvre tout et resté également imparfait et défectueux dans les soins du gouvernement. [...]. C'était à prévenir la misère publique plutôt qu'à la soulager qu'il fallait porter ses soins. C'était dans les sources mêmes, qu'entretienne une pauvreté habituelle et forcée, qu'il fallait chercher à étouffer les germes de la mendicité [...]. 24

concerne les inaptes au travail mais aussi les enfants abandonnés, les vieillards indigents, les infirmes définitifs ou temporaires. L'État est responsable, il crée un fonds national de secours réparti dans les départements, l'assistance devient un service publici. Les indigents valides devront travailler, ce libre accès au travail, censé développer la productivité, n'est pas un droit garanti par la

collectivité mais un devoir pour l'individu; l'oisiveté volontaire est un « délit
social» . Le programme du Comité n'a pas été appliqué pour deux raisons principales; d'une part, la situation économique du pays ne permet pas la redistribution, d'autre part la situation politique n'est pas stable. Les Biens nationaux ne seront pas vendus pour financer l'assistance, le Directoire rétablit les prérogatives des Congrégations. Le droit au secours suppose un État fort pour se passer du secteur privé et confessionnel. La configuration économique et politique propre au développement de l'État-providence n'apparaîtra qu'au XXe siècle. Le libre accès au travail impliquait une conception libérale de l'État et des processus économiques. Les révolutionnaires pensaient, qu'une fois disparus les privilèges de l'héritage et les corporations, la production et la demande de travail trouveraient leur équilibre. Le paupérismé n'est pas une réalité homogène, il touche une partie de la classe ouvrière; la mobilisation sociale, en particulier dans les milieux du catholicisme social (Armand de Melun, Ozanam3) porte sur les classes travailleuses. Le social se différencie nettement du politique; l'objectif général est d'intégrer la classe ouvrière par des politiques éducatives, sanitaires, familiales qui s'insèrent entre le politique et l'économique. C'est un social assistanciel à partir
Ainsi se multipliait et se reproduisait incessamment une génération imprévoyante et factice de pauvres, l'ouvrage même du gouvernement; ainsi croissait incessamment un mal dont les progrès surpassaient toujours et devançaient ses efforts ». De la Rochefouclaud-Liancourt, 1793. Bloch et Tuetey, op. cit. 1 Barrere propose qu'un Décadie soit dédié au « Malheur» ; ce jour-là, les bénéficiaires recevront, des mains des représentants de la Nation, un don, au chef-lieu du département, au cours d'une cérémonie publique. 2 « Le paupérisme est un état nouveau aussi bien par ses causes que par son caractère. Son origine est due à l'organisation industrielle de notre époque contemporaine; elle réside dans la manière d'être et de vivre des ouvriers de manufacture. [...J Il suppose un anéantissement du moral, un abaissement et une corruption des facultés mentales ». L. Say, 1. Chailley, Dictionnaire d'économie politique, Paris, 1992. Article « paupérisme », p. 450. cité par R. Caste!, op. cit., p.222. 3 1.-B. Duroselle, Les débuts du catholicisme social en France 1822-1870, éd. P.U.F., 1951. Frédéric Ozanam a fondé en 1833 la Société Saint-Vincent-de-Paul. 11conçoit la pratique des bonnes œuvres comme un accompagnement du pauvre entre les excès d'une révolte désespérée et ceux des financiers libéraux. Cette position d'interface constitue une des filiations des travailleurs sociaux actuels engagés dans la lutte contre l'exclusion. 25

duquel va s'élaborer le secteur médico-social puis pédagogique auprès des mineurs. La mise sous tutelle sociale des pauvres s'accompagne d'une généralisation du système assurantiel pour couvrir les risques liés au travail. Le constat socio-politique sur l'organisation sociale et économique du premier tiers du XIXesiècle, repose sur deux éléments. D'une part, le lien social est fragilisé après la Révolution de 1789 et les individus n'ont pas construit de nouvelles régulations, d'autre part il y a un vide entre l'État et la classe ouvrière dont les membres parviennent à peine à subvenir à leurs besoins. Face à ce problème trois réponses politiques sont en présence, la restauration de l'Ancien Régime (Joseph de Maistre), la construction d'une société nouvelle par le socialisme (Jules Guesde), l'élaboration d'une politique en équilibre entre les deux premières: la philanthropiel tutelle politique2 et tutelle sociale3.

Les pratiques assistancielles dans le modèle philanthropique Le développement de la bienfaisance en direction des « classes inférieures» se fait sous l'impulsion d'acteurs qui dépassent les sphères de l'église catholique. Des chrétiens au sens le plus large, des protestants, des industriels et des banquiers, des partisans de l'économie sociale4 soucieux de corriger les effets pervers de l'économie libérale, des aristocrates, s'efforcent de mettre en place un système assistanciel susceptible de soulager la misère, d'encadrer moralement et socialement les masses, de prévenir les troubles sociaux. L'œuvre de Frédéric Le

I Du mouvement philanthropique, nous retenons ici les conséquences quant à la catégorisation des bénéficiaires, aux prémices de la structuration de l'État-providence, aux metteurs en œuvre, les précurseurs des travailleurs sociaux. Ce mouvement n'a pas fait l'objet, dans la classe politique du xlxe siècle, d'une unité de point de vue. Le devoir de l'État, la « dette inviolable et sacrée» de tous vis-à-vis des pauvres et la « commisération générale» (J.-B. Delecroy, Rapport sur l'organisation des secours publics, Convention nationale, séance du 12 Vendémiaire an V, cité par R. Castel, op. cil., p.234). À l'égard d'individus qui n'apportent rien à la collectivité en contrepartie, représentent deux positions contradictoires quant au rôle de l'État dans l'organisation de l'assistance, en particulier sur l'échange entre l'État donateur et le récipiendaire et sur le niveau souhaitable d'encadrement juridique des obligations sociales. 2 Elle est illustrée par la théorie des « capacités dans laquelle Guizot préconise le suffrage censitaire qui met à l'abri la collectivité, des égarements des hommes incapables ainsi placés sous tutelle (( le véritable contrat social est un contrat de tutelle») parce que la relation entre capables et incapables est naturellement inégalitaire. 3 « Il faut fonder entre la classe éclairée et celle à laquelle manquent les lumières, entre les gens de bien et ceux dont la moralité est imparfaite, les rapports d'une protection qui, sous mille formes, prennent le caractère d'un patronage bienveillant et volontaire ». Baron de Gérando, Le visiteur du pauvre, éd. Colas, 1820, p. 9, cité par R. Castel, op. cil. p. 236. 4 L. de Sismondi, Les nouveaux principes d'économie politique ou de la richesse dans ses rapports avec la population, 1819. 26

Play s'inscrit dans ce mouvement d'idées 1. Préoccupé par les conditions de vie des ouvriers, il va établir une méthode d'observation des familles ouvrières et des techniques de «patronage» qui, après celles du baron de Gérando2 préfigurent les interventions des assistantes sociales dans les familles pauvres3.Le social des philanthropes issu des classes dominantes est délié du politiqué, il transcende les formes de gouvernement et se fonde sur un humanisme caractérisé par des pratiques d'encadrement moral, éducatif et financier à l'égard des populations défavorisées5. L'État n'est ni responsable, ni ordonnateur des dispositifs, ce sont les citoyens éclairés qui organisent l'aide dans ce modèle d'où émergeront les formes actuelles des politiques sociales. L'assistance va se développer dans trois directions6: les techniques d'intervention, la mise en place de l'épargne et de la prévoyance, le patronage patronal. Le baron de Gérando dans «Le visiteur du pauvre» s'élève contre la charité aveugle et incontrôlable, il subordonne l'octroi des secours aux besoins précisément évalués des pauvres en fonction de leur situation. Il présente une typologie de la prise en charge différentielle qui classifie les besoins et construit des catégories. L'idée qu'il existe une solution spécifique à chaque problème découpe les interventions et contribuera à la spécialisation des professions du social7 par type de problèmes à partir du milieu des années 1970. Cette forme d'assistance lie le protégé au protecteur, rétablit un lien social entre les riches et les pauvres et propose à ces derniers un modèle d'identification morale: «La pauvreté est à la richesse ce que l'enfance est à l'âge mûr », le baron de Gérando illustre par cette formule la mission éducative et de « relèvement moral» que les « visiteurs» se proposaient de réaliser quand ils «allaient aux pauvres ». Le colloque singulier avec l'usager, l'évaluation «scientifique» de ses besoins, sont, au fondement des techniques d'interventions actuelles dans le travail
I

2 Baron de Gerando, Le visiteur du pauvre, éd. Colas, 1820. Traité de la bienfaisance publique, Jules Renouard et compagnie, 1839, quatre volumes, et éditions Jean-Michel Place, 1989. 3 M. Siguier, Droit de regard, Érès, 1986. 4 À l'inverse, les socialistes dans les années 1825-1845 envisageaient la résolution de la question sociale par la voie politique et par un changement radical des rapports de production, en particulier l'abolition du salariat. 5 « La philanthropie a représenté un laboratoire d'idées et d'initiatives pratiques d'où sont sorites les techniques d'assujettissement des masses indispensables à la domination de classes de la bourgeoisie ». R. Castel, L'ordre psychiatrique, l'âge d'or de l'aliénisme, Minuit, 1976, p. 135. 6 Nous empruntons à R. Castel ces trois niveaux des pratiques assistancielles. (Castel, 1995, op. cit., p. 247-259). 7 L'éclatement des professions du social, que nous abordons ultérieurement et qui correspond à une évolution du travail social s'est produit malgré l'affirmation sans cesse réitérée de la nécessité d'une « prise en charge globale de l'usager ». 27

F. Le Play,La réformesociale en France, 1867.